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GROUPE MYSTIQUE ALLEMAND

Etude sur la Vie Religieuse

au moyen âge.

TOUS DROITS RÉSERYÉS

Comresse MARIE 6e VILLERMONT

UN GROUPE MYSTIQUE

ALLEMAND

Etude sur la Vie Religieuse

au moyen âge.

BIBLIOTHÈQUE 5. J.

Bruxelles LIBRAIRIE ALBERT DEWIT 53, Rue RovaLe.

1906

Nous déclarons nous soumettre entièrement au décret d'Urbain VIII et ne prétendons donner à cet ouvrage

aucune autorité doctrinale.

AU RÉVÉREND PÈRE MANDONNET

RECTEUR

DE L’UNIVERSITÉ DE FRIBOURG

BIBLIOGRAPHIE

Ph. Strauch. Die Offenbarungen der Adelheid Langmann Klosterfrau zu Engelthal. Strasbourg, 1878.

Ph. Strauch. Margaretha Ebner und Heinrich von Nôrdlingen. Ein Beitrag zur Geschichte der deutschen Mystik. Freiburg. 1882.

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Th. de Bussières. Fleurs dominicaines.

P. P. Lechner. Das mystiche Leben der h. Marg. von Cortona mit einem Anhàäng. Bericht aus dem Myst. Lehen der Gotts. Ordnungsfrauen Christina und Mar- yareta Ebner. Regensburg, 1862.

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Jundt. Ulmann Merswin et l’Ami de Dieu de l’Oberland.

Imbert Gourbeyre. La stigmatisation, l’extase divine et les miracles de Lourdes. 2 vol. Paris, 1898.

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Ludwig Oelsner. —- Zur Geschichte Kaiser Ludwig der Baïern. Forschungen zur deutschen Geschichte. Gôttingen, 1862.

Feller. Biographie universelle. Paris, Gaume, 1848.

Rohrbacher. Histoire universelle de l'Église catholique.

_ Paris, 1845.

Abbé Verlaque.— Jean XXI, sa vie et ses œuvres. Paris, 1883.

Teissier. Histoire des Papes d'Avignon. Avignon, 1774.

Correspondance littéraire. Années 1857-58. Tome 2.

. Revue historique. Tome 929.

Gôrres. La mystique divine naturelle et diabolique, traduit par M. Ch. Sainte Foi. Paris, 1862.

Regula. S. Augustini et Constitutiones SS, ordinis prædic: Romæ MDCXC.

P. G. Mortier. Histoire des maîtres généraux de l’ordre des frères prôcheurs. Paris, 1903.

AVANT-PROPOS

Un grand chrétien qui s’est donné pour mission de relever les àmes en leur montrant les mer- veilles que Dieu y opère, nous disait dernièrement : « Il faut montrer hardiment à notre monde empoi- sonné par des siècles de scepticisme et de matcria- lisme, le miracle et l’œuvre visible de Dieu, chaque fois que nous en avons le pouvoir. N’ayons pas peur de proclamer le surnaturel. Notre societé est des- _cendue au fond de Pabîme, elle ne se relèvera qu’en regardant en haut. » Et pour rendre sa pensée dans un sens pratique, le savant auteur de « La stigma- tisation et les miracles de Lourdes » (1) ajoutait : «On ne connaît rien, dans nos pays, des merveilles de la mystique allemande au moyen-îge. Écrivez donc cette histoire. »

C'était nous donner un programme trop vaste pour nos faibles moyens. Mais l’idée de faire entrevoir

(4) Le docteur Imbert Gourbeyre.

1 AVANT-PROPOS

ce monde de foi et de miracle à nos lecteurs, nous attirait. Si nous ne pouvions entreprendre l'histoire complète de la mystique allemande des treizième et quatorzième siècles, du moins pouvions-nous choisir dans limmense quantité de faits et de documents, un groupe d’âmes assez Caractéristiques pour repré- senter, en quelque sorte, toutes les’ âmes de leur temps. Nous avons lespoir de lavoir trouvé,

En Allemagne, il y a quelque cinquante ans, on avait oublié presque complètement le mouvement vraiment extraordinaire qui se tit dans les esprits de foi, à la suite de. l’impulsion régénératrice donnée par Saint Dominique, Saint François et leurs disciples.

Le savant évêque de Coire, Monseigneur Greith, fut le premier qui mit en lumière les merveilles mystiques de:cette époque et qui sortit de la pous- sière des archives, les vieux manuscrits des chro- niques monastiques (1). Ge livre parut si plein de faits en dehors de la norme habituelle, qu'il excita la curiosité des chercheurs et des savants, catho- liques et autres. On se mit à fouiller les archives dispersées par la Réforme et les pillages : on en retrouva assez pour montrer que Monseigneur Greith était loin d’avoir tout dit. Plusieurs savants historiens . publièrent le texte intégral de quelques vieux manus- crits, mais personne n’a encore entrepris l’histoire générale, telle qu’on nous la demandait. Personne je me trompe quelqu'un l’a entrepris, mais dans des

(1) Dr Greith. Die deutsche Mystik im Prediger Orden. Freiburg, Herder, 1861.

AVANT-PROPOS II

conditions qui ne peuvent en faire le livre que nous désirons. Ün protestant, historien éminent, Le docteur Preger, écrivit un ouvrage fortement documenté, en trois gros volumes, il passe en revue tous les mystiques allemands depuis la tin du douzième siècle, jusqu'au milieu du quatorziéme. Mais les tendances toutes protestantes de ce livre en ôtent l'attrait. Pour parler de la foi, il faut croire. Néanmoins Preger est sincère et loyal, et on peut le prendre de con- fiance pour la véracité de ses documents. Un autre historien dont s’honore l’Allemagne, le savant docteur =Strauch,t publia en 1878 les révélations d’Adelaïde Langmann, puis, en 1889, les revelations de Marguerite Ebner, suivies des lettres d'Henri de Nordlingen à Marguerite, le tout accompagné d’une riche glose,. Karl Schrôder fit paraître la vie écrite par Christine Ebner, des religieuses de son couvent d'Engelthal, chronique intitulée « le petit livre de la grâce ». Lochner publia les révélations personnelles. de la même Christine. Enfin le Père Lechner ajouta à sa vie mystique de. Sainte Marguerite de Cortone, un appendice sur les deux Ebner. Gôrres, dans sa mys- tique, parle en passant, des mystiques allemandes et le Père Denifle a fait des extraits de leurs œuvres. Tel est à peu près le bilan de lhistoire de la mys- tique. Elle est encore confinée dans le sanctuaire de la science, le gros public n'ira pas la chercher. Strauch, Lochner, Schrôder n’ont donné que le texte intégral des manuscrits, écrits dans la langue dure et encore bien informe de lallemand du quatorzième siècle, le Père Lechner seul à mis à la portée de

IV AVANT-PROPOS

tous, les personnages sympathiques de Christine et de Marguerite Ebner, mais dans un récit abrege, et plutôt comme ouvrage dédification que comme travail his- torique.

Nous pouvons done dire, sans montrer une pre- tention exagérée, que nous offrons à nos lecteurs un livre inédit et sutfisamment original pour que nous nous croyions obligés de Pappuyer d'une petite expli- sation sur les documents que nous avons employés.

La base de notre travail est formée des quatre ouvrages cités plus haut : les deux publications de Strauch, celle de Schroder et celle de Lochner. Ceux-ci ont publié des manuscrits de premier ordre que toute PAllemagne scientifique accepte comme authentiques.

Schrôder a pris son « Petit livre de la grâce » dans un manuscrit (n° 1338) qui se trouve au « Germa- nisechen Museum ». Il en fait une description minu- tieuse et en dit lorigine : Ge manuscrit appartint au souvent d’'Engelthal jusqu’à sa suppression en 1565. Cette origine est constatée par des attestations écrites sur le manuscrit à différentes reprises, au XVe et au . XVIe siècle (1). Schrôder, dans son avant-propos, place le petit livre de la grâce à côte des révélations de la célèbre Mechtilde de Magdebourg.

Le « petit livre de la grâce » ne porte pas de signature, mais l'opinion générale Pattribue à Christine

(A) La première attestation porte : Ge petit livré appartient à Engelthal, de l'ordre des précheurs à Hersprück. En-dessous une autre main à écrit: Sororum in valle angelorum ordinis predieatorum. Enfin, à la dernière feuille, on lit: Ce livre appartient au eloitre d'Engelthal,

AVANT-PROPOS : v Ebner, et cette opinion est encore appuyée par un passage de ses révélations il est dit :

« Elle (Christine) avait fait un petit livre sur Îles grâces que Dieu a octroyées à notre couvent. Elle dit à Notre Seigneur « Cher Seigneur, j'ai fait ce petit livre en ton honneur...

Lochner, sous le titre de « vie et visions de Christine Ebner », n’a pas publiée les révelations dans leur intégralité, mais il en donne a plus grande partie. Il a pris ces extraits des manuscrits appar- tenant encore à la famille Ebner. L'un, de 1791, doit être une copie (sign. 89); mais Îles mêmes archives contiennent un autre manuserit contenant les visions de Christine, qui paraît être l'original, plus une copie de cet original, A la fin de cette copie se trouve ce passage, écrit d’une autre main :

« La bienheureuse Christine Ebner naquit l'an MCCExxvij et vecut LXXIX ans et mourut lan MCCCLiiij au jour de Saint-Jean apres Noël au cou- vent d'Engelthal elle est enterrée » (1). Il se trouve aussi une copie des révélations de Christine Ebner à Ja bibliothèque royale de Stuttgard. (Cod. Theol. et philos. 282. fol.)

Les deux publications de Strauch ne sont pas moins documentées. Les révélations d’Adelaide Langmann

(4) Plus loin, dans le même manuserit, on lit : « Si on compte treize cents et cinquante-quatre années au jour de Saint-Jean à la Noël, c’est à cette date que la bienheureuse Christine Ebnerin a quitté ce monde, avant le nombre d'années de 88 ans. » Il y a une différence de chiffres qu est sans doute une faute de copiste.

VI AVANT-PROPOS -

ont été publiées d’après deux manuscrits, l’un appar- tenant à la bibliothèque de Berlin (cod. germ. 866. B.) l’autre à celle de Münich (99 *). Le manuscrit de Berlin fut d’abord la propriété des Comtes de Stolberg.

contient, outre les révélations, divers écrits mystiques du XIVe et du XVe siècle. Ces différents écrits furent réunis en un volume au XVe siècle, ainsi qu’il appert d’un index qui se trouve à l'intérieur de la couver-

ture, index qui apprend que ce volume appartenait :

au couvent de Sainte Catherine de Nüremberg. La méme main à écrit la même attestation page 311 : Les révélations commencent à la page 86. Elles paraissent avoir été écrites par deux mains différentes. Une troisième main, plus récente, a écrit à la page 86 la note suivante :

« En l’an MCCC enviroù existait à Nuremberg une honorable famille du nom de Langmann, qui était alliée aux Ebner. De cette famille naquit une enfant qui fut appelée Adelaïde. Dieu tit par elle des mer- veilles dès sa naissance et le Saint-Esprit travailla en elle comme vous allez Pentendre. Ainsi tout ce qui est aimable, spirituel et divin fut pratiqué par l'enfant et toujours elle était agréable pour tout le monde sans se lasser, »

Le manuscrit de Münich contient également plu- sieurs écrits différents. Strauch, après lavoir minu- tieusement analyse, termine ainsi son étude :

« Les rapports de ces deux manuscrits entre eux affirment leur authenticité, qui apparaît d'autant plus clairement, si nous tenons compte de la manière dont ces révélations ont été fixées par lPecrivain.

AVANT-PROPOS VII

Les manuscrits des Révélations de Marguerite Ebner sont plus nombreux. Ceux qui ont servi au Docteur Strauch sont :

Ün manuscrit sur parchemin conservé encore a Medingen. Il contient, outre la vie de la bienheu- reuse, d'autres ecrits reliés sous la même couverture qui, du reste, est plus moderne, Ce manuscrit passe pour loriginal, mais Strauch dit que la preuve n’est pas faite. Il se base sur Ia date du manuserit qui porte 1353, alors que Marguerite est morte en 1351. Üne notice écrite au XVI siècle, à la page 1 dit : « La vie de la bienheureuse Marguerite Ebnerin écrite de sa propre main ». Strauch assure que ce manuscrit a éte corrige au XVIITe siècle. Medingen possède trois copies de Ce manuscrit portant les années 1676, 1687 et 1798. C’est l’une de ces copies que le Père Lechner a utilisée pour sa vie de Marguerite.

2 Un manuscrit des archives du château d’Es- chenbach. (Ebner Eschenbach). C’est une copie de celui de Medingen (codex 90). Ge manuscrit contient aussi les révélations de Christine Ebner que Lochner à employées. |

Un manuscrit du British Museum (add. 11430) qui est écrit sur papier du XVI siècle. Il contient aussi les lettres d'Henri de Nordlingen et deux vies de Marguerite, l’une de 1662, écrite par Sébastien Schlettstetter, l’autre de 1688, écrite par Eustache Eysenhut. Sur ce manuscrit se lit la note suivante :

« Cet excellent manuscrit qui, depuis Ia disparition de loriginal peut valoir autant que lui, est venu en ma possession par une vente de livres faite à

VIII AVANT-PROPOS

Nuremberg le ? juillet 1827, 2191. En même temps je reçus le %183 qui contient la vie de Marguerite Ebner seule et peut être donnée comme l’autographe même de Marguerite, car elle est écrite par la main d'une contemporaine, Q. Klosz. »

Strauch croit qu'il s’agit ici du manuscrit cru perdu dont le savant Heumann ®Altdorf parle dans son « opusecula Norinbergæ (1747), » Cct Heumann avait épouse une Ebner. |

Enfin on trouve des manuscrits contenant les mêmes révélations chez les Bénédictins de Metz, à la Biblio- thèque princière de Wallerstein, à Mayningen, et à Rome, le Père Denifle en trouva dans la biblio- thèque vaticane. Strauch suppose que ce fut celui qu'on envoya, lorsqu'on commença à introduire la cause de la béatification de la sainte dominicaine.

A notre tour nous avons basé notre travail sur Îles publications de Strauch, Lochner, Schrôder et le Père Lechner. Ces publications sont détaillées dans la bibliographie. Afin de ne pas surcharger notre texte de notes, nous prevenons nos lecteurs que tout ce (que nous donnons des révélations de nos trois voyantes et des autres Sœurs d'Engelthal est pris dans Îles auteurs susdits. Nous nous sommes bornés à indiquer les sources autres que celles-là.

Si nous avons pu poursuivre ce travail difficile et délicat jusqu'à a tin, nous le devons aux conseils éclairés et bienveillants de Péminent recteur de PUni- versite de Fribourg, le R. P. Mandonnet, au savant auteur de Marguerite Ebner, le docteur Ph. Strauch et aux lumineuses indications du R. P. Baltus, de

AVANT-PROPOS * IX

l’abbaye benédictine de Maredsous et du R, P. René de Nantes, de lPordre des Capucins; qu'ils veulent bien ici recevoir l'expression de notre vive et sin- cère reconnaissance.

UN GROUPE MYSTIQUE ALLEMAND

AU MOYEN AGE

VIN NININR INR RSI NIN IIS INPI SPPRINS INPI DS SSPISINS SNS SNINIT NS NI

INTRODUCTION

_ Le scepticisme de nos contemporains s’égaie souvent sur nos croyances au surnaturel. Volontiers ils vou- draient les releguer parmi les mythes oubliés qu'on pouvait peut-être admettre au moyen-âge, mais qui ne s’allient plus avec la modernité de nos idées et de nos meurs.

« Pourquoi, disent-ils, ÿ aurait-il eu, au moyen âge, tant de visionnaires, d’extatiques, de compatients, de thaumaturges, alors qu'il n’y en a plus maintenant ?

D'abord, il y a encore, Dieu merci, des Saints modernes, et le miracle ne nous manque pas. Il ne manquera jamais à l'Église, pas plus qu’elle ne cessera d’avoir des Saints. Mais peut-être la sainteté ne se manifeste-t-elle pas de la même façon que jadis ! La sainteté est en même temps divine et humaine, c’est donc pour ainsi dire, en se pliant aux mœurs de chaque époque qu’elle peut saisir les créatures, et les élever

9 INTRODUCTION

au-dessus du vulgaire. Dans nos tristes temps modernes, la foi religieuse n’a plus la place prépondérante de jadis ; la sainteté qu’on trouvait autrefois partout, qui, chez un Antoine de Padoue, ou chez un Saint Bernard, changeait la face d’un pays, provoquait une croisade, remuait les foules comme le vent soulève les vagues, devient maintenant plus personnelle ; elle se cache, elle opère le bien sans tapage, presqu'inti- midée de son isolement elle-même. Les affaires, les plaisirs emportent les hommes, ils n’ont ni le temps, ni la bonne volonté de regarder au fond des églises, derrière les murs des cloitres, à l’ombre des foyers chrétiens, les merveilles opérées par la grâce divine dans les âmes privilégiées.

Le jour Dieu ne trouverait plus sur. la terre la somme de sainteté qui contrebalance les crimes, ce jour-là, il laisserait retomber son bras, et la race humaine serait exterminée. | |

On peut donc changer la question et dire : IT y a maintenant des saints moins extraordinaires, moins puissamment thaumaturges, les miracles n’ont pas le retentissement qu’ils avaient autrefois dans les foules animées de l’esprit de foi. Ainsi le chant se répète au grand air des montagnes, d’écho en écho, mais il est étouffé dans les tentures du boudoir.

Dieu prend différentes voies pour conduire les hommes. Nous ne pouvons le juger, mais il est permis de croire que si la haute. mystique est moins pra- tiquée, si l’extase et la révélation se font plus rares, la cause en est à la diminution de lesprit de foi. Ce sang de notre âme est empoisonné depuis des

INTRODUCTION 3

siècles par tant de toxiques, que, peu à peu, la vision divine, s’est comme éloignée de nous. On dirait que Dieu ne nous trouve plus dignes de ses faveurs famil- _ières, depuis que nous avons perdu la naïve simplicité qui lui faisait traiter ses amis comme des enfants gates..……

Il y a encore une autre raison peut-ètre. Le Seigneur, dans sa sagesse, a permis que la papauté traversät en certains siècles les épreuves les plus douloureuses, dues aux imperfections de ceux qui occupaient le Siège de Pierre. Pendant ces eclipses funestes du foyer de la religion, Dieu fait jaillir soudain la sainteté et les miracles, afin que les hommes retrou- vent dans le spectacle de ces vies de vertu et de piéte, la lumière perdue ou affaiblie du côté de lautorité suprême.

Aux treizième et quatorzième siècles, les Papes, pourchassés par les empereurs : allemands, en se refugiant à Avignon, allaient donner naissance aux schismes, aux divisions, aux disputes, qui devaient mettre dans un plus grand danger que toutes les persécutions, la puissance pontiticale.

C’est alors que la sainteté éclata partout avec une si prodigieuse intensité, avec une publicité, si l'on peut s'exprimer ainsi, Si bruyante, que les foules, attristées au spectacle des faiblesses d'en haut, retrou- vaient leur foi et leur piété aux pieds des Saints qui venaient à elles avec la marque évidente de leur mission divine.

Maintenant que, par la bonté de Dieu, la Papaute est arrivée à un degré de puissance morale auquel

4 INTRODUCTION

elle n'était jamais parvenue, les tidèles n'ont plus besoin d'aller chercher d’autres lumieres que celles que leur impose sa forte hiérarchie. La barque de Pierre est guidée d’une main sure, nous pouvons nous laisser conduire par elle sans crainte, le gouvernail ne deviera pas et la nourriture ne nous manquera pas pour le voyage qui doit nous mener au ciel. (1)

L'un des pays les plus en danger au point de vue de la foi aux treizième et quatorzième siècles, était PAllemagne impériale. Une succession empereurs sans serupules avaient détruit à plaisir le prestige de l'Église. C'est cependant, qu’une floraison de la plus pure mystique surgit comme un admirable jardin céleste, le Seigneur aimait à cultiver les fleurs les plus merveilleuses.

Ce Jardin céleste, c’étaient les ordres de Saint. François et de Saint Dominique. Mais alors que les Franciscains se multipliaient en Allemagne, les femmes accouraient surtout vers les Dominicains. La cause premiere était peut-ôtre la quantité d'associations reli- gieuses de femmes qui, en Allemagne, sous le nom de béguines, suivaient la regle de Saint Augustin. La règle Dominicaine étant la règle de Saint Augustin plus austère, il était tout naturel que les béguines ladoptassent de préférence à celle de Saint François.

A) D'ailleurs le miracle existe toujours. Lourdes est 1, à Hui seul, pour imposer silence, au téméraire qui affirmerait qu'on ne ne peut plus en voir. Et Lourdes n’est pas lunique endroit de la terre le miraele est en quelque sorte permanent, Combien on pourrait citer de noms, de s<anctuaires et de haumaturges !

INTRODUCTION 5

Peut-être aussi convenait-elle davantage à l’esprit allemand. Quoiqu'il en soit, le nombre de couvents de Dominicaines était considérable.

« L'ordre de Saint Dominique dit Preger (1) comptait déjà 174 couvents en Allemagne, au commencement du XIV siècle. Dans la province de Teutonie qui comprenait l’Oberland et le pays du Rhin jusque Cologne, et dans la province de Saxe, le nombre de monastères de femmes était de 7 à 1 pour les monastères d'hommes; Preger, dit que l’ordre des . franciscains croissait avec la même rapidité, mais les monastères de femmes v étaient moins nombreux. » Dans le monde entier écrivait Félix Fabri au XVe siècle, il n’y à aucun pays les couvents de femmes et les béguinages soient plus nombreux qu’en Souabe, dans un petit espace de dix lieues autour d’Esslingen et les vierges de Souabe ne remplissent pas seulement les couvents de leurs pays, mais elles se rendent aimables et utiles dans tous les autres cou- vents, à cause de l’excellente assiette de leur nature. »

Un foyer d’ascétisme et de vie mystique allait donc, par les desseins de Dieu, contrebalancer l'influence néfaste des empereurs dévoyés qui menacçait d’entrainer l'Allemagne dans le schisme et l’hérésie elle devait tomber plus tard.

« La mystique chrétienne dit Greith (2) avant d’entrer . dans le domaine de la science et de former un système complet d'enseignement, avait été exercée et

(4) Preger. Geschichte der deuch. Myst. Introduction. (2) Greith. Die deutsche Myst, 4 Buch. p. 290.

6 INTRODUCTION

soigneusement cultivée dans plusieurs couvents domi- nicains. (1) Non seulement les hommes les plus éminents vinrent en masse au nouvel ordre pour Yÿ servir Dieu et les âmes, mais les vierges de ce temps furent également remplies de la plus haute connaissance de l'amour divin. L’enthousiasme qui animait les âmes religieuses et même celles des laïques pour la contemplation est constatée par le frère Thomas de Catempré, de Brabant, en ces termes : « Nous avons vu beaucoup de nobles et illustres vierges, filles de princes, de comtes, de barons, femmes et veuves de tous états, se donnant à notre ordre, renonçant à père, mère, à toutes les gloires et Îles joies de ce monde pour le fiancé céleste, le tils de Dieu, pour lui consacrer leur vie dans une pauvreté volontaire, une dure pénitence et une obéissance absolue.

« Une fois entrées dans la vie religieuse, ces pieuses femmes y trouvèrent tout ce qui pouvait développer et former leurs dispositions la vie intérieure), vie enfermée, éloignée de toute distraction, rassemblant en elle-même toutes ses forces en un solide faisceau, se trempant d’une energie persévérante dans une discipline résultant de longues années d'expérience.

. (4) Cette floraison mystique n'existait pas chez les seuls dominicains. Les Bénédictins eurent la leur. Les clarisses de Wittichen, celles de Guatenberg à Nuremberg, d'autres encore, virent se renouveler parmi elles les merveilles de Tüss et d'Unterlinden. Le soin qu'on avait dans les eloîtres domini- cains de conserver une chronique exacte des faits qui s’y passaient, était omis en beaucoup de communautés appartenant aux autres ordres,

INTRODUCTION 7

En épurant la vie de beaucoup de nécessités exté- rieures, on leur épargnait quantité de luttes inutiles et, par un ensemble de pieux exercices, organisées avec zèle et intelligence, on facilitait à l’âme le détachement de tous les biens qui, jusque là, avaient arrêté son essor. » | | Ainsi se propageait le mouvement qui entrainait la foule croyante vers la claustration et la penitence, Pexcès des désordres qui souillaient le monde chrétien produisant une réaction violente vers un ideal plus pur. L'instinct, la soif aveugle des foules vers une penitence purificatrice, nécessaire, non seulement rein- plissait les cloîtres, mais faisait surgir de tous côtes des associations dont le but était l’expiation. Si parmi ces associations, beaucoup, en poussant à l’outrance la pratique de leur théorie, tombèrent en de lamen- tables excès, elles n’en sont pas moins une preuve frappante de la pensée dominante qui remuait les esprits et agitait les masses. | Mais si l’ascèse mal comprise, se changeait en corruption au dehors, dans l’intérieur des couvents elle opérait un bien indéniable, elle creait - une atmosphére d'amour divin qui faisait fleurir la vertu, réchauffait la piéte, ranimait l’ardeur de la souffrance et du renoncement. | Les merveilles que nous lisons des couvents de Tôss, d'Unterlinden, d’Adelhausen, de Sant Katarinenthal, d'Engelthal, de Marie Medingen, de Wittichen, débor- daient des cloîtres dans le monde, allant partout réveiller la foi et, remettre en honneur les principes de la morale évangélique.

8 INTRODUCTION

Nous voyons se former alors une association qui,

sous le nom dd’ « Amis de Dieu, » va rechercher partout les âmes assoiflées d'idéal divin. On trouve des amis de Dieu dans toute l'Allemagne, dans les couvents comme dans le monde. Le groupe mystique dont nous allons essayer d’esquisser la physionomie appartient à cette élite. Il est comme le type, la synthèse de la société chrétienne de lépoque et, en etudiant sa vie et ses idees, nous aurons un tableau en raccourci de ce que fût, du côté intime du cœur et de Pme, cette sainteté allemande dont nous ne connaissons que très inparfaitement la phy- _ Sionomie. Il est hautement intéressant de suivre ce inouve- ment de foi au milieu des évènements qui troublèrent le monde chrétien, au commencement du XIVe siècle. On comprendra mieux son rôle providentiel et peut- être trouvera-t-on là, l'explication de cette tidélité à la religion catholique, d’un peuple tellement entrainé vers le schisme que, cent ans plus tard, il y suc- combra. 0

L'Empire romain, cet admirable rève de Charlemagne, avait, depuis longtemps, oublié sa noble origine. Les Empereurs, que les Papes couronnaient depuis les derniers siècles, devenaient aussitôt d’ingrats parjures, des persecuteurs acharnés de cette Église à laquelle ils devaient leur pouvoir.

L’idee première, créatrice de l’Empire romain, avait disparu et toute l’ambition des empereurs, depuis le pertide Barberousse, tendait uniquement à secouer le dernier lien attachant encore l'empire à la Papauté.

INTRODUETION 9 Les empereurs n'étaient pas les seuls à adopter cette triste politique. Les électeurs de l'empire en étaient arrivés également à admettre que le Pape ne devait pas s’immiscer dans leurs affaires, ni contrôler leurs droits et leurs vôtes. Si la majorité des electeurs, en tant qu'Évèques, n'eût éte forcée de garder une certaine soumission au Saint-Siège, on se serait vite passé de la consécration papale. Rodolphe de Habsbourg interrompit la série des empereurs meécréants. Mais, après lui, lPambition et l'intérêt personnel eurent bien vite repris leur ancienne place dans le bagage impérial,

Lorsque l’election, très discutable, de Louis de Bavière à l’Empire, vint donner naissance à la nouvelle lutte qui allait s'ouvrir avec le Saint-Siège, Pexil des Papes à Avignon, donnait aux successeurs de Pierre une inferiorité morale dont on connait les suites dé- sastreuses, mais qui fut surtout sensible en Allemagne. Pour les Allemands, le Pape à Avignon, français de race, habitant une terre française, protégé par le roi de France, perdait son prestige de pasteur uni- versel pour n'être plus qu’une puissance de parti.

L'adversaire de Louis de Baviere, le pape Jean XXII, qu'on à calomnië avec tant d’acharnement, fut un “grand Pape dans le gouvernement de l'Église. En politique il eût le tort de faire trop de sacritices à sa patrie personnelle. -

On sait que Louis de Bavière, élu empereur en 1314 à Francfort, par une fraction des électeurs, se vit aussitôt opposer un rival par l'autre fraction. Ce rival était Frédéric d'Autriche: tils de lPempereur Albert I. La guerre civile s’ensuivit. Après plusieurs

40 INTRODUCTION

alternatives de succès et de revers, Louis fit pri- sonnier son compétiteur. Frédéric, au bout de trois ans de détention, pour obtenir sa liberte, renonça à ses droits à l'Empire. Louis aurait pu facilement recevoir du Pape l'approbation de son élection, s’il en avait eu la bonne volonté. Il n’en fit rien.

Dés le commencement de son règne, le jeune empereur prit une attitude nettement hostile au Pape. Il semble bien qu’il revenait de plein gré aux errements de Barberousse et essayait de profiter des circon- stances pour mettre l'Empire hors de la tutelle papale.

En Italie, il fomentait des troubles et des révoltes dans les villes soumises au Saint-Siège. Appuyant avec une hardiesse insolente la rébellion ouverte des Visconti, il soutenait les autres villes gagnées au parti des rebelles et ses agents, travaillaient sans se cacher, la ville de Rome les mécontents augmentaient chaque jour. L’inutilité des efforts de leurs envoyés à Avignon pour ramener les Souverains Pontifes, détruisait l’union des fidèles romains et les Gibelins trouvaient un terrain préparé pour linsur- rection.

Autour de Louis, le soutenant, l’excitant, l’enivrant d'orgueil, se groupait tout un conseil d'hommes ambi- tieux et sans foi, de moines en rupture d’obeissance qui mettaient leurs grands talents, leur science, leur habile -dialectique au service d'un Prince trop faible pour résister à leur délétère influence, trop ambitieux pour n’en pas profiter. |

Dans de telles conditions, la paix entre le Pape et l'Empereur devenait impossible. Les Marsilius, les

Ce

INTRODUCTION 11

Michel de Ceésène, les Occam avaient bien trop d'in- terêt à empêcher tout arrangement pacitique.

Le Pape, apres avoir vainement essaye d'arrêter les agissements des Bavaroiïis en Italie, à bout d'efforts pour maintenir la paix, lança linterdit contre le Prince déloyal. Dès lors la vie de Louis allait se poursuivre mise- rablement dans le schisme, au milieu des vicissitudes d’une lutte il remporta plus de revers que de succés.

On comprend quelle perturbation devait amener dans les esprits une si longue scission avec l'Église, mere et maitresse des âmes et de la doctrine, et quelle anxiété s’éveillait dans les cœurs.

Les pays excommuniés, en se soumettant à l'interdit, se voyaient, par le fait même, prives de tout oflice public, des sacrements, des çonsolations de la vie religieuse, ils devaient fuir les auteurs des crimes qu'ils expiaient avec eux. Les Églises fermées, les cloches muettes, Pabsence des cérémonies religieuses donnaient aux villes un cachet de deuil et de terreur:

Mais Louis et ses légistes declaraient bien haut que le Pape n'avait pas le droit de lexcommunier et menaçait de l’exil, de la prison, de peines plus sevères encore, les prêtres et les fidèles obéissants à la voix du chef de l'Église. Les habiles rhétoriciens

du conseil du Bavarois faisaient montre de distinc-

tions subtiles. En d'inépuisables discours, en des pages innombrables, ils étalaient des sophismes trompeurs que les peuples acceptaient de confiance.

Entre les deux voies à prendre cependant, devait nécessairement se creuser une scission. Üne partie du clergé séculier quitta l’Empire, préférant l'exil à la

12 | INTRODUCTION

désobéissance. Dans les monastères, a division fut plus profonde encore. D'un côté les chefs d'ordre, les supérieurs généraux, commençaux habituels de Ta Curie lançaient défenses, monitions et menaces pour forcer les religieux à garder Pinterdit; de Pautre Pesprit national, l'influence de l'Empereur, des Évèques, presque tous réfractaires, provoquait la résistance aux ordres du Saint-Siège.

Cest au milieu de cette profonde division que la plus pure vie mystique continuait à S’épanouir et Peétat de l’àme allemande d'alors, presque schisma- tique d’une part, profondément contemplative de Pautre, offre un sujet d'études aussi étrange qu'interessant.

À ce point de vue seul nous entreprenons cette étude. Nous n'avons pas la prétention de juger et d’ana- lyser les faits surprenants et merveilleux que nous allons rencontrer, au point de vue doctrinal ou scientitique. Nous remarquerons simplement qu'ils furent cependant toujours accompagnées de Ja sainteté de la vie, de la penitence et de Phumilité.

I ne faut pas oublier, que Dieu dans sa bonté, « Se fait tout à tous. » Aux âmes simples, naïves, croyantes de ces temps lointains le scepticisme était inconnu, le Seigneur parlait avec familiarité, montrait sa puissance et sa tendresse, sans crainte de rencontrer l’offense du doute. Nous n'avons plus cette aimable simplicité, c’est pourquoi nous nous étonnons quand on nous la montre dans sa verdeur de jeunesse, franche et candide. (1)

(1) Malgré l’évolution des idées et des mœurs, les faits merveil-

ANTRODUCTION 15

Un groupe s'offrait à nous, formant comme un bouquet de choix au milieu de cette floraison touffue d’âmes mystiques. Ce sont trois parentes : Christine et Marguerite Ebner, Adélaïde Langmann et leurs amis spirituels, le prêtre Henri de Nordlingen cet: Ulrich ITT, abbe de Keisheñm. Ce groupe, que lPamour, de Dieu lie étroitement, résume en lui, pour ainsi dire, la foi allemande de cette époque, avec la naïve simplicité des mœurs familières du moyen-àge.

Jesus, dans un entretien extatique avec Christine lui disait gracieusement : « Ton àme est une harpe dont je tire les plus délicieux accords. » |

Ainsi Dieu forme, avec ses âmes privilégiées cette symphonie ravissante qui monte de la terre au ciel, chant d'hommage et dexpiation qui arrête le bras vengeur de la Justice suprême. Dans le plan divin, cette melodie est nécessaire ; c’est la louange que la terre doit au Très Haut.

Mais quand les hommes ingrats oublient cette louange, la justice divine les abandonne à eux-mêmes. La belle harmonie de l'Allemagne moyenageuse à fait place à la cacophonie navrante de la religion du libre examen, et ce n’est pas en elle que fleurit la pure mystique.

leux n'ont cessé de se produire à travers les siècles jusqu’à nos jours. Les annales de tous les ordres religieux sont pour le prouver. Citons Sainte Thérèse, Marie d’Agréda, Sainte Véronique, Giuliani, la stigmatisée du Tyrol, Marie Moerl et combien d’autres encore jusqu’à nos contemporains ?

CHAPITRE I

La Souabe Monastique. Le Petit Livre de la grâce. Les origines du Couvent d'Engelthal.

Les écrivains d'Allemagne qui se sont occupés de son histoire mystique aux treizième et quatorzième siècles, ont surtout étudié les monastères de l’Ober- land, des pays du Rhin et de Suisse, qui ont laissé de nombreux documents sur les merveilles dont leurs -murs ont été témoins. D'autres parties du Saint Empire, cependant, n'étaient pas moins favorisées. La Souabe et la Franconie entre autres, étaient peu- plées de couvents la vje mystique, la science mystique, les manifestations surnaturelles, se rencon- traient avec la même intensité qu’aux bords du Rhin et aux pieds des Alpes. |

Citons les monastères CGisterciens de Keisheim non loin de Donauworth (1), de Heilsbronn, près de Nuremberg (2). Les cisterciennes de Hefta près Eis-

(4) Keisheim eut pour prieur, puis pour abbé Ulrich 1] Niblung, l’ami spirituel et mystique de Marguerite Ebner et d’Adelaïide Langmann.

- (2) Les écrits mystiques du moine anonyme de Heilsbronn sont célèbres. On connaît de lui des sermons, des allégories et beaucoup de poésies.

16 © CHAPITRE 1

leben (1). Le couvent franciscain de Regensbourg, centre brillant de science mystique et de sainte lit- térature (2), les Dominicaines de Katarinenthal (3), les Dominicains d’Erfurt, parmi lesquels se pres- sent les hommes éminents (4). Il serait trop long de nommer tous ces couvents, formant au centre de l'Allemagne comme une pépinière florissante, animée de la plus pure, de la plus intensive vie mo- nastique. |

Si les couvents d'hommes étaient autant de foyers de sainteté, de science, de zèle pour les âmes, de travail et de dévouement, les monastères de femmes, dans leur calme apparent et la solitude de leur claustration, menaient une vie toute aussi active dans une autre direction. La contemplation y élevait les âmes dans les hauteurs surnaturelles, et, en retour, les grâces miraculeuses divines y pleuvaient au point que Christine Ebner, parlant dans son « petit livre de la grâce » d'une sœur morte, dit naïvement : «C'était

(4) Hefta était une pépinière de mystiques. Gilons seulement Mechtilde de Magdebourg, Gertrude et Mechtilde de Hackeborn et celle qu’on nomma « la grande Gertrude », à cause de ses révélations.

(2) Parmi les moines les plus célèbres de Regensbourg on cite David d’Augsbourg, dont les enseignements mystiques firent école ; le frère Berthold, le frère Gerhart qui écrivit plusieurs ouvrages de haute science théologique ; le poëête Lomprecht, auteur de « la fille de Sion », etc.

(3) L'une des religieuses, Anna de Rousweg était disciple de Maître Eckhart.

(4) Les plus connus de ces maitres furent : Giseler de Slatheim, Helwin von Germar, le jeune Eckhart, Hermann von der Loveia, etc.

CHAPITRE I 17

la seule de notre couvent qui n'eut jamais d'extases et cependant c'était une très sainte sœur. » (1).

La science et l'étude, dit Preger (2) se cultivaient assidèment dans les couvents de femmes. La plupart de ces couvents tenaient des écoles excellentes et beaucoup de religieuses, non seulement. parlaient le latin, mais l’écrivaient avec facilité et élégance. Catherine de Gebweiler qui correspondait avec Ven- turini écrivait d’une plume exercée la vie des sœurs d'Unterlinden, mortes avant elle. Elisabeth Stagel tra- duisit plusieurs ouvrages latins. Une sœur de la famille de Klingenberg, du couvent de Tôss, composa plusieurs « bons livres allemands » pour l'usage de la commu- nauté. On y cultivait également les arts, surtout ceux qui pouvaient contribuer à rehausser le culte, a décorer les sanctuaires. La veuve d’un chevalier de Hohenfels, de Souabe, prit le voile avec ses trois filles au monastère d’Oetenbach. L’une de ces filles enluminait et écrivait, la seconde était experte en peinture, la troisième maniait avec talent la soie et la laine et exécutait de belles broderies. Dans tous ces couvents on trouvait une salle réservée aux sœurs qui écrivaient. Elles travaillaient au profit du couvent et pouvaient gagner annuellement jusqu’à dix marks. Le rouet occupait les autres. Pendant ces divers labeursles sœurs demeuraient sans cesse absorbées dans

(4) Il est à. remarquer que ces monastères, si pleins de sève religieuse et de sainteté, appartenaient surtout aux ordres de Saint-François et Saint-Dominique.

(2; Preger. Myst. lib. déjà cité. Tome IT, p. 254.

18 CHAPITRE I

un colloque intérieur avec Jésus et toutes s’efforçaient de pratiquer à l’envi le renoncement le plus complet a elles-mêmes, par lPexercice de la pénitence. Le but de Ja mystique : le détachement de toute affection naturelle, était l’objet du désir ardent de ces saintes moniales, .elles rivalisaient entre elles de zèle dans la mortification et les pénitences.

Il est dit d’une sur que, pendant cinquante ans qu’elle passa au couvent, elle n’alla qu’une fois au parloir. Une autre avait rendu son dos plus dur qu’une planche à force de se flageller. Les chroniques et les autobiographies sont riches en aveux de supplices inventés par amour de la peénitence.

C’est à ce monde à la fois ardent et pacifique qu'appartenait Christine et Marguerite Ebner et leur cousine Adélaïde Langmann.

Christine et Adélaïde vécurent au couvent d’En- gelthal, non loin de Nüremberg et sur le territoire de cette ville. Marguerite fut moniale au monastère de Maria Medingen. Toutes trois, de caractères très différents étaient unies par les mêmes mobiles : foi profonde, amour impétueux, soif ardente de la souf- france. Christine est vive, énergique, d'intelligence très cultivée ; son naturel, emporté, orgueilleux se réveille sans cesse et l’oblige à de violents combats qu’elle n’abandonne qu'après la victoire complète. Adélaïde est une rêveuse pleine d'imagination, vraie fille de Germanie, au cœur tendre mais courageux et ferme. Son esprit s'élève aux plus hautes spéculations mystiques, son humilité en est le contrepoids. Mar- guerite est une grande compatiente, son cœur est

CHAPITRE I 19

. toute tendresse, son âme toute résignation et amour. Sa consolation est d'aimer ; elle aime et elle expie.

Les couvents de Medingen et d’Engelthal, tous deux appartenant à l’ordre Dominicain, ne paraissent pas avoir été remplis également de la ferveur mystique . surnaturelle. = Tandis que nous ne voyons, à Medingen que deux

extatiques ; Marguerite Ebner et son amie Elisabeth

Schepach, à Engelthal, ainsi que le constate Christine elle-même, les exceptions sont les religieuses qui n'ont ni ravissement, ni révélation.

La communauté d'Engelthal est certainement aussi extraordinairement favorisée que celles de Tôss ou d’Unterlinden et nous devons nous y arrêter un instant pour avoir une idée de ce qu’étaient ces cloîtres mys- tiques et quelle vie on y menait.

C'est Christine Ebner elle-même qui nous fait con- naître Engelthal, dont elle a écrit Les origines et noté les faits merveilleux dans un livre qu'elle intitule « le Petit livre de la Grâce. » (1)

Le couvent d’Engelthal fut l’un des plus célebres de la Souabe. Situé à six lieues de Nuremberg, il dépendait du gouvernement impérial. Ce coin d’Alle- magne était rempli de monastère; : le plus proche d’Engelthal, à une lieue et demie seulement, c'était la riche abbaye de Reicheneck. Mais Engelthal parait surtout avoir eu des relations suivies avec l’abbaye

(4) Büchlein von der Genaden überlast. Ce livre, malgré l'anonymat gardé par son auteur, est attribué à Christine Ebner par tous ceux qui ont étudié les révélations de Christine et l’histoire d'Engelthal.

920 CHAPITRE 1

de Keisheim, de l’ordre cistercien, distant de dix-neuf | lieues, au nord. Le pays, autour d'Engelthal est encore comme jadis, verdoyant et pittoresque. La Pegnitz y coule en méandres gracieux à travers les vallées fertiles et les côtes boisées. Beaucoup de chateaux surmon- taient jadis les plateaux des collines escarpées, habites par une noblesse puissante, gardant encore un fond solide de religion, si l’on en juge par les nombreuses et riches fondations pieuses, les relations affectueuses des familles nobles avec les couvents et la quantité de vocations qui en sortaient pour aller remplir les cloîtres.

Engelthal fut toujours l'abri de nombreuses filles de l'aristocratie féodale et bourgeoise et comme tel, avait acquis une grande influence. Le puissant monas- tère avait cependant eu de pénibles commencements.

« Au temps le roi de Hongrie avait fiancé sa sainte fille Elisabeth au Landgrave Louis de Hesse, dit Christine dans son « Petit livre de la Grâce », ce monarque envoya la jeune enfant en grand honneur a Nuremberg devaient se faire les fiançailles (1). Dés son arrivée, on lui donna une gouvernante (2) qui s'appelait Alheit. Elle devait empêcher l'enfant de pleurer quand il en avait envie, en lui jouant de

(1) Sainte Elisabeth, tille du roi André H de Hongrie, naquit à Presbourg en 1207. Fiancée en 1214 au futur Landgrave de Thuringe, Lous IV,elle fut amenée au château de Wartbourg pour y être élevée. Son mariage n'eut lieu qu’en 1221. D’après notre petit livre. les fiançailles eurent lieu à Nüremberg en 1214.

(2) Le texte du manuscrit, en allemand du 13e siècle porte « rotterin ». Est-ce ratherin ? conseillère, surveillante ?

CHAPITRE I 91

ia harpe. Cette femme (nous) disait que la princesse avait alors sept ans.

« Les fiançailles étant célébrées, on emmena la jeune Elisabeth en Thuringe, mais Alheit ne voulut pas Fly suivre, car elle avait résolu de consacrer désormais sa vie au Dieu très digne d'amour. Gette femme était une grande pénitente et aimait Dieu de tout son cœur. Elle habitait une maison à Nüremberg et jouissait d’une grande considération. A cause de l’emploi qu'elle avait eu, elle était connue au loin. Il s'était formé dans la ville une petite asso- ciation de béguines. (1) Ün jour on y prêcha combien notre Seigneur aimait et récompensait la pureté et l’obéissance volontaire. Ces béguines vinrent à Alheïit Ja gouvernante et la supplièrent avec de grandes ins- tances de les prendre chez elle et de consentir à devenir leur supérieure afin de gagner, sous sa direction, la récompense céleste, car elles n'étaient pas assez riches pour pouvoir fonder un couvent. Cette sainte prière fut acceptée avec simplicité. Les béguines vinrent en la maison d’Alheit et mirent à ses pieds tout ce qu’elles possédaient.

« Ainsi commença leur vie religieuse. Leur supé- rieure les dirigea de son mieux, très fidèlement comme si toutes étaient ses enfants. Elle veilla à ce que rien, en elles, ne fut soustrait à Dieu. Leur

(4) D’après Würfel et Waldon (historische, genealogische und diplomatische nachrichten zur Nurinb. Stadtgeschichte 11, 723) des béguines s’établirent à Nuremberg en 1280, dans le voisi- nage de Rosenbader. Frédéric Ebner bâtit une demeure en cet endroit. Il ne paraît pas que ce fussent les béguines d’Alheit.

99 CHAPITRE I

vie était si sainte, leurs paroles si douces, tout en elles était si parfait, que tous ceux qui les visitaient s'en retournaient sanctifiés. Leur réputation se ré- * pandit dans le pays et même bien au delà. Les seigneurs venaient les trouver pour demander leur bénédiction; les pélerins accouraient aussi selon qu’ils le pouvaient. Les femmes pieuses imploraient d'elles les conseils de direction, la manière la meilleure de se confesser et d'aimer Dieu. Ces béguines demeuraient dans la paroisse de Saint Laurent. Elles obéissaient à son curé comme à leur pasteur. (1)

« Elles élirent une sous-prieure au cœur ardent qui était cousine de frère Otto de Schwabach (2) laquelle les éclairait en toutes choses comme. une étoile. Gette femme avait alors trente ans et pas plus. Les sœurs arrangèrent leur temps comme elles le pouvaient et le savaient. À Complies eîles allaient trouver leur supérieure et lui demandaient ce qu’elles devaient faire le jour suivant, et elles le faisaient de tout cœur. Lorsqu’elles se mettaient à table, la supérieure les présidait. Après avoir un peu mangé on leur faisait une lecture en allemand. Il était rare qu'il n’y en eût pas alors quelqu’une qui tombât en extase, gisant comme morte, car elles étaient vraiment mortes devant Dieu. Elles recevaient ces

(4) Saint Laurent à Nüremberg. En 1235 cette église était encore attachée à Fürth comme chapellenie.

(2) Schwabach en Franconie, au S. E. de Nüremberg. La cousine de cet Otto de Schwabach s'appelait Gertrude. (Note de Schrüder.) |

CHAPITRE I DE

grâces soit dans leur travail, soit dans la prière quand elles entendaient la douce parole de Dieu, prononcée par l’une d'elles non encore ravie.

« Lorsque le-peuple connût la sainte vie de ces fenimes, il leur apporta tout ce dont elles avaient besoin. La Reine de Bohême, la dame Cunégonde (1) leur envoya plusieurs joyaux que nous possédons encore.

« Les béguines reçurent un jour un frère qui s'appelait Hermann. Cet homme les servit pendant quelque temps. Il était leur valet et ce qu’on vou- lait donner à cette sainte compagnie, même en pays lointain, il allait le chercher à pied.

«. Après qu’elles furent ainsi demeurées quelque temps à Nüremberg, (je ne sais combien de temps} vers cette époque Dieu permit que le Pape excom- muniât l’empereur Frédéric (2). La supérieure dit à sa communauté : Nous ne pouvons plus rester da- vantage ici, je vais aller trouver le seigneur de Kônigstein (3) pour lui demander de bien vouloir nous recueillir. Récitez plusieurs fois le psaume 50

(4) Cunégonde, épouse de Wenceslas Ier, roi de Bohème, mourut en 1248.

(2) L'empereur Frédéric Il fut excommunié par le Pape Grégoire IX, le 29 septembre 1227. Cette excommunication fut renouvelée le Dimanche des Rameaux de l'an 1239. Il s’agit ici probablement de la seconde excommunication.

(3) Ulrich de Kônigstein, nommé dans le document : « Mi- nisterialis imperii » provenait d’une ancienne famille de che- valiers. Il donna en 1245, le couvent d'Engelthal avec ses propriétés au village de Schweinach, et ses trois fermes d’'En- gelthaldorf, aux sœurs, avec le consentement de sa femme Adélaïde de Hochstäd et de sa fille Elisabeth, mariée à Walter de Klingensburg. (Note de Schrüder.)

94 CHAPITRE I

qui commence par : Miserere mei, Deus, jusqu’à ce que je revienne.

« La demande fut bien accueillie et le sire de Kô- nigstein mit ces saintes femmes dans une de ses métairies pour qu'elles y demeurassent. Aïnsi agit le Seigneur, comme il épure l'or dans la fournaise.

« Les sœurs avaient de grands travaux à faire. Elles étaient obligées de couper elles-mêmes leur blé, de laver, de cuire, d'exécuter toutes les œuvres serviles. Elles bâtirent une chapelle en lhonneur de Saint Lau- rent et habitaient la métairie depuis quatre ans lorsque survinrent les grandes ténébres. (1)

« Ün enfant en tombant dans la cour de la métairie se blessa grièvement. C'était le tils unique du seigneur de Kônigstein et il s'appelait Ulrich. Les sœurs portèrent l'enfant chez elles et le soignèrent jusqu’à ce qu’il mourut. La douleur des parents fut très grande, et aussi celle du couvent, car le seigneur n'avait qu’une fille.

« Un jour de Pâques, le sire de Kônigstein dit à la supérieure : Viens à Schweinach, tu y auras ta demeure; je veux te donner une chapelle et des prairies et des bois, afin que vous viviez bien. Et ce bon seigneur offrait tout cela les mains tendues vers le Saint-Esprit et la Sainte Vierge Marie.

« Dans ce même temps vinrent sept abbés de l’ordre gris (2). Ils prièrent très instamment ces saintes filles

(1) Ces grandes ténèbres sont mentionnées dans la chronique Sampetrinam, dans Hermanus Alathensis et dans les annales Seldentalendes Elles eurent lieu le 6 octobre 1241 probablement.

(2) L'ordre gris, l’ordre des cisterciens. Le seigneur de Kônig- tein s’oceupait comme on le voit, des moindres détails concernant

tO Ce

CHAPITRE I

de se donner à leur ordre jugeant qu’elles y feraient grand bien ; mais le sire de Kônigstein dit qu’il ne pou- vait y consentir parce qu’il voulait que les sœurs gardassent des habits de dames de qualité.

. & Il y avait un riche pasteur à Vilseck (1) qui s’appe- lait Ülschalk. Pendant de nombreuses années, il avait été un grand pécheur. En commençant à mener une vie plus sainte, il pria les Sœurs de vouloir bien le recevoir, car il désirait être leur chapelain et se dévouer à elles. Ce prètre devint un très saint homme. Il composait des poèmes qu’on chantait. Notre Seigneur opéra de grandes merveilles par lui, surtout à sa mort. Il fut quatre jours sans boire ni manger. C’est lui qui bâtit l'Église du couvent telle qu’elle existe encore, mais elle n’était pas voûtée. Il y mit deux autels : l’un en l’honneur de Notre-Dame et l’autre dédié à Saint Jean-Baptiste. Je vais conter comment nous est venu le troisième autel :

« Il y avait en ce temps un noble seigneur au château de Schonberg (2). Il était si malade que personne n’osait espérer sa guérison. Pendant la nuit, Notre Seigneur lui apparut dans une si grande lumière, que sa chambre était éclairée comme en plein jour. Sa femme, voyant cette lumière, crut le château en feu et accourut près de son mari. Comme elle entrait dans la salle, elle en-

les sœurs. Les clarisses et les dominicaines étant vêtues très pau- vrement, il paraît avoir craint que ses protégées ne suivissent leur exemple.

(1) Vilseck, ville du haut Palatinat Bavaroïs, au Nord Ouest d’Amberg.

(2) Schonberg, dans la Franconie centrale au Sud-Est de Lauf.

26 CHAPITRE 1

tendit très bien la réponse que faisait le malade à divine apparition. |

« Oui seigneur, disait-il, je le ferai volontiers. » Quand il revint à lui, la dame lui demanda avec qui il avait parlé. « Notre Seigneur, répondit-il, est venu lui- même, il m'a commandé de faire élever un autel à sa servante Catherine à Engelthal et de l’enrichir de mes bois d'Esbach et de la ferme de Teufelbach (1). Et je t’annonce, m'a dit Jésus, que tu guériras et que tu ne mourras pas encore ; chère femme, conclut le malade, fais moi porter de suite vers les frères prêcheurs, au frère Conrad de Egstel qui est maintenant leur supé- rieur ; qu’il fasse jour ou nuit, je veux lui annoncer sans retard cette nouvelle. » (2)

« Le sire fit ainsi, il conta au frère Conrad tout ce que notre Seigneur lui avait dit : « Seigneur s’écria-t-il, mon cœur est plein de reconnaissance envers vous, je veux vous donner tout ce que Je possède ! » Mais le prudent religieux larrêta. « Vous ne pouvez pas faire cela, sire, lui-dit-il, vous avez des amis pauvres qui en ont grand besoin. » Tout ce que put dire le frère fut inutile, ce noble seigneur donna au couvent tout ce qu'il avait dans le pays. A la consécration de lautel, il vint une grande foule de monde. Ce généreux bienfai- teur s'appelait le baron‘de Himmelsdortf et les Koler sont ses descendants. (3) « Le sire de Kônigstein de

(1) 11 existe en Franconie plusieurs endroits du nom d'Esbach.

(2) L'histoire que conte ici la narratrice paraïl être anticipée sur les évènements, car on vient de voir, immédiatement avant, que les sœurs n’appartenaient encore à aucun ordre déterminé.

(3) Les Koler furent une des grandes familles de Nuremberg.

CHAPITRE I 97

cette occasion pour faire savoir par cris et paroles que ce monastère devait désormais s'appeler Engelthal et non Schweinach comme le village. »

« En ce temps vivait un chevalier teutonique qui s'appelait Conrad de Lauffenholz (4) il était « Marschall » en Prusse. C'était un homme sage, très honoré dans son ordre. En apprenant la grande sainteté des habi- tants du nouveau couvent et leur réputation, il se sentit enflammé d'amour divin en son cœur et il dit à ses supé- rieurs : Il vient de m'être conté que mon ami Kônigstein a fondé un couvent habite par de très saintes nonnes. J’y ai surtout une tante par laquelle Dieu opère des miracles. Nuit et jour je ne cesse de penser à elle et je donnerai volontiers mon honneur pour pouvoir aller passer quelque temps auprès d'elle afin de goûter ce délicieux recueillement, mais je ne puis le faire. » Ce chevalier priait beaucoup pour obtenir la permission de venir à Engelthal, mais tout semblait conspirer contre ce désir. Enfin il put visiter la sainte commu- nauté. |

« Les prêcheurs (2) le reçurent avec grand honneur et lui dire qu’il avait bien fait de venir le Dimanche des Rameaux, afin que la communauté puisse lui faire le même honneur qu’au Sauveur. Les sœurs avaient

Ils possédaient par droit d’héritage la dignité de forestiers impé:- riaux. (Schrôüder )

(4) Voigt, (codex des noms des membres de l’ordre teutonique), n’a pas trouvé ce nom dans la liste. 11 existe cependant une famille Lauffenholz.

(2) Comme nous le verrons, ce récit est également anticipé. Il s’agit probablement du Dominicain dirigeant les sœurs d’Engelthal, après leur incorporation à l’ordre.

28 CHAPITRE I

grande joie de recevoir un si noble personnage, : Elles le prièrent de tenir le grand chapitre, ce qu'il refusa.

« Ce bienheureux sire de Lauffenholz adopta une tres sainte vie. (1) Tout ce qu'il faisait était si élevé, si parfait, sa parole était si pénétrante de suavité, que les plus savants Dominicains s’émerveillaient de voir un homme aussi peu instruit parler de Dieu avec tant de profondeur. Soit qu'il chevauchât pour aller voir les seigneurs, Soit qu'il passat dans les villes, tous rece- vaient de lui un si bon exemple, qu'ils devenaient beau- coup plus favorables au couvent. Il adopta une vie très dure, servant Dieu dans une grande piété et il devint ainsi une lumière conductrice pour les cœurs de ses contemporains. Notre Seigneur fit beaucoup de choses par lui, malheureusement je ne les connais pas assez (pour les écrire ici) car cela arriva avant mon temps.

« Comme ce seigneur allait à la messe, il passa devant la brasserie travaillait un frère qu’on appelait Henri le brasseur. Ce frère collait les tonneaux. En aperce- vant le chevalier il lui dit : « Très cher maître, je vou- drais bien aussi aller à la messe, et je dois rester ici à travailler ! » Le chevalier vit le frère entouré d’une lumière plus belle que le soleil et il pensa que Dieu voulait ainsi montrer l'estime qu’il faisait de son obeis- sance, à laquelle le saint frère sacrifiait sa dévotion.

« Le bon chevalier s’affligeait de ce qu’on appelait

(4) Probablement le chevalier de Lauffenholz s'était établi à proximité du couvent, même dans une dépendance d’Engelthal et y passa le reste de sa vie. Le récit de sa mort prouve clairement qu’il était soigné et nourri par le couvent,

se SZ IPS, van (enr yet voi à Q'uût Dieu gbeis on. W (ait

gabli à pgelhil gremen!

CHAPITRE 1 29

les sœurs « nonnes ». Une voix divine lui dit : les nonnes sont des soleils. (1)

« Toutes les faveurs que Dieu octroyait au sire de. Lauffenho!z, il les contiait à sa tante, Adélaïde de Tro- chenau. C’est elle qu’il envoya chercher lorsqu'il sentit qu'il allait mourir : Celle-ci alla à la cuisine et dit à la sœur chargée de soigner son neveu, qu’elle eût à préparer

‘de la viande, parce que le malade etait très faible. Cette

sœur se mit en colère et répondit brusquement : « A quoi pensez-vous ? Voici bien des années qu'il ne mange plus de viande! Elle obéit cependant, mais avec mauvaise humeur, impatience et murmure. Notre Sei- gneur dit à Adélaïde de Trochenau. « Je me vengerai sévèrement sur cette créature d’avoir maltraité mon serviteur. Adélaïde se mit en prières. « Cher Sei- gneur, disait-elle, non, je t'en prie, ne la frappe pas ! Mais Dieu répondit : « Tu ne feras pas fléchir ma justice. » Elle, néanmoins, continuait de prier avec ardeur. Quelque temps après, comme on se meltait à

table à midi, cette sœur converse vit que le réfectoire

était plein de diables auxquels il avait été donné pouvoir sur elle, en punition de ce que, plusieurs fois, elle avait été sans pitié pour le saint homme. La vengeance de Dieu s’exerça sur elle. Elle eût une grande tentation de suicide, tomba gravement malade et demeura en cet état de désespérance jusqu’à sa mort.

« Pour le bon chevalier, il mourut saintement, avec. une telle renommée, qu’on dût cacher ses obsèques de peur d’une trop grande affluence de peuple.

(4) Get espèce de jeu de mots ne peut se traduire en français ; le texte est celui-ci : Nünnen sind Sünnen.

30 CHAPITRE 1

« Nous avions un digne frère qui s'appelait Conrad le cellerier. I sortit un jour après diner dans les champs et eut un entretien avec Dieu. Il fut tellement ravi hors de lui, qu'il resta plonge dans cette joie jusqu’au Jendemain. -

« En ce. temps, elles (les sœurs) avaient appris à chanter. Le fondateur pria la maîtresse d'amener ses chanteuses à Reicheneck, atin d'y chanter la messe dans la chapelle, au jour de la Pentecôte. Le fondateur chanta avec les sœurs, toute la messe, et cependant, il n'avait jamais appris une lettre. Il en fut si étonné qu’il regardait cela comme un miracle et s’ecria : Ah! Ulrich si je devais vivre longtemps, je ferai des merveilles avec ta sainte communauté. (1)

« Lors du premier Avent qu’elles chantèrent selon la règle de Pordre, elles avaient comme maîtresse de chant une sœur qui s'appelait Hailrat, Elle était admira- blement belle et chantait mieux que personne. Elle enseignait avec plaisir et aimait beaucoup Notre Sei- gneur. Cet amour se montrait dans sa vie et dans ses œuvres. Le quatrième Dimanche de lAvent pendant qu’on chantait Matines, au cinquième répons : Virgo Israël, et au verset : In caritate perpetua, elle se mit à chanter en allemand avec une voix d’une beauté surhumaine. Toutes les sœurs crurent qu’elle avait emprunté la voix d’un ange pour chanter. Ce verset (allemand) disait : « Je t’ai aimé d’un amour éternel, je

(1) Le sire de Kôünigstein s'adresse ici à son fils, en souvenir duquel il avait fondé et bâti Engelthal. Ce château de Reicheneck était au Sud de Hersbrück. Ulrich de Kônigstein s'appelait : Schenk de Reicheneck et Kônigstein.

CHAPITRE I | 31

t'ai attaché à moi par ma miséricorde. » Notre Seigneur a dit ses paroles à la race humaine par la bouche du prophète. Toute la sainte communauté se trouva si transportée de ferveur, qu'elle en avait comme perdu l'usage de ses sens. Plusieurs sœurs étaient tombées ainsi que mortes et restèrent pamées jusqu’à ce que,

revenues à elles, toutes se mirent à chanter Matines avec une grande piété.

« Vers cette époque, il arriva que les précheurs de Regensbourg vinrent parcourir le pays. Elles (les sœurs) leur demandèrent de vouloir bien les prendre sous leur obéissance. Le supérieur porta leur prière aux autres frères et sur leur conseil, elles se choisirent une prieure au cœur brûlant : elle s'appelait Dimut de Gailenhüsen. Cette sainte femme se levant sur ses pieds partit pour Rome avec une sœur et un frère fai. (4) I y

(4) Dès les commencements de lordre fondé par Saint Dominique, les couvents de femmes avaient été placés sous le gouvernement des frères. La multiplication des couvents de « précheressés » en absorbant ainsi une quantité de frères de valeur, donna lieu à une crise qui dura presque tout un siècle Les premiers maîtres généraux, tour à tour admirent le gouver- nement des sœurs par des frères ou le supprimèrent. Jourdain de Saxe, favorable aux sœurs, permit la direction masculine, tant souhaitée des Dominicaines; son successeur Raymond de Penafort, enleva cette direction avee une sévérité inexorable et obtint même un bref de Grégoire IX, lui donnant raison en tout. Jean le Teu- tonique qui remplaça Raymond, marcha dans la même voix, mais lorsque Dimut de Gailernhüsen arriva auprès du Pape, non à Rome, mais bien à Lyon, en 1248, elle se trouva jusle au moment le successeur de Grégoire IX, Innocent IV, moins sévère que son prédécesseur, venait de faire fléchir la règle de Saint Raymond et la volonté de Jean le Teutonique, en faveur des Dominicaines du couvent de Saint Sixle, auquel il donna la règle dite de Saint

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39 CHAPITRE I

avait un Prêcheur à la cour du Pape et quand il fut assuré de la sainteté de Dimut et de sa ferme décision, il porta au Pape tous les désirs de la jeune communauté et obtint même plus qu’elle ne demandait. Le“Pape contirma leurs privilèges et leurs lettres.

« Cette sainte communaute vivait très durement, elle se mortifiait par de fortes disciplines avec des épines et des balais. Les supérieurs de cet ordre (1) qui assis- taient au chapitre dirent : Nous devrions amener“ici toutes les sœurs des couvents du monde entier, tant est grande la sainteté que nous v t'ouvons. »

Tel est le récit naïf et sincère de la fondation d’En- gelthal, tout plein de traits pittoresques, de détails de mœurs et de faits me-veilleux. Dès son origine, le cloi- tre se montrait bien le lieu prédestiné le parfum'du ciel allait venir se mêler à l’odeur des vertus terrestres.

Christine va maintenant nous narrer ce qu’étaient ces vertus et comment elles recevaient la suave abondance des merveilles célestes.

Sixte, qui, probablemernit fut celle adoptée par les sœurs d'Engel- thal, car elle devint la règle type de tous les monastères de sœurs Dominicaines. (Voir pour toute cette querelle : Mortier, Hist. des maitres génér. de l’ordre des fr. pr Paris, Picard, 1908.) Martini, dans ses recherches sur l'hist de l’AIL ne cite pas Dimut parmi les prieures d’'Engelthal

(4) Tout le « Petit livre de la Grâce », contient des faits ou des allusions à une direction masculine des frères prêcheurs. Il est probable, comme le dit Christine à propos de Dimut de Gailen- hüsen, qu’elle obtint du Pape plus qu’elle n’avait demandé, et que le monastère d’'Engelthal eût les mêmes privilèges que Saint Sixte, du moins pendant quelque temps.

CHAPITRE II

Les nonnes d'Engelthal.

Les compagnes de Christine Ebner sont toutes si séduisantes par le charme de leur vertu, de leur amour de Dieu confiant, presqu’enfantin, la simplicité de leur foi, acceptant comme chose naturelle les faits les plus merveilleux, est si attrayante qu’on ne sait trop com- ment faire un choix parmi toutes ces sœurs également aimables. | |

[Il faudrait pouvoir citer dans son entier ce gracieux « Petit livre de la Grâce. » Malheureusement notre cadre est trop restreint pour l’y mettre au complet et force nous est de ne grappiller que quelques fruits de cet arbre du jardin de Dieu.

Voici la première maîtresse, la bonne harpiste de la chère Sainte Elisabeth, que le manuscrit appelait Aïlheit, rotterin de son premier état. Elle fut un jour transpor- tée au Jourdain et y fut témoin du baptême de Notre Seigneur.

« Une sœur s’appelait Leugart de Perg. (1) C'était une très sainte personne. Elle récitait chaque jour avec

(14) Sur la famille Nurembergeoise de Perg. Voir Würfel, À. À. O. I., 309.

34 CHAPITRE II

une grande piété l'office de la Sainte Trinité. Se trouvant

prés de mourir, elle dit un jour : « Mes sœurs, je vous

annonce que la Sainte Trinité m’est apparue sous la forme de trois beaux seigneurs, qui se ressemblaient parfaitement. Si l’un d’eux eût disparu tout à coup, je n'aurais pu dire lequel était parti. Cependant je les reconnaissais bien. » Et elle montrait avec ses doigts combien ils étaient. Ils me donnèrent, dit-elle, une suave consolation. » Elle mourut à l'instant dans cette même grâce.

« Une sœur s'appelait Alheit von Rath. (1) Elle était veuve et amena avec elle sa petite fille, nommée Irme- line. Notre Seigneur commença tout de suite à opérer de grandes merveilles avec cette enfant. Alors qu’elle était âgée de douze ans, se trouvant un jour à table avec les autres enfants (2) en Fabsence de la surveillante, les petites filles se mirent à parler malgré la règle du silence. Irmeline tomba soudain faible. Quand elle revint à elle, on lui demanda ce qui lui était arrivé. Elle dit : « Malheureux enfants ! vous saviez bien que vous deviez vous taire à table. J'ai vu un diable hideux qui écrivait toutes vos paroles et je me suis évanouie à cette vue. »

« Lorsqu'Irmeline était à ses prières et qu’on venait lui parler, elle soupirait : Pauvre enfant, comme vous me privez de grandes grâces !

« Toute sa vie fut un miroir de pureté. Elle se la rendait très dure. A l’époque l’évêque venait comme

ue

(4) Rath en Franconie au Sud de Nüremberg.

(2) Le couvent élevait des jeunes filles ; mais il semble que la :

plupart étaient déjà destinées à entrer dans l'ordre.

CHAPITRE II 39

d'habitude pour couronner (1) on lui donna la sainte communion. Ce même jour quand elle s’assit à table, Notre Seigneur vint dans le réfectoire avec ses anges et s’arrêta très gracieusement devant elle pour lui parler. Toutes celles qui l’entouraient S’eétonnaient, car’ elles entendaient les réponses d’'Trmeline et non la voix de Notre Seigneur.

« Lorsque cette enfant était avec du monde et se livrait à la gaîté, si elle venait à Jeter un regard vers le ciel, toute sa joie disparaissait, ellene riait plus et rougis- sait en disant : « Ah ! quand viendra le moment nous arriverons à la vie éternelle et à la joie sans fin ! » Aux explications qu’on lui demandait elle répondait : « Si Je suis gaie avec mes compagnes et que je vienne à penser aux innombrables joies du ciel qui nous sont promises, je ne puis plus me divertir. »

« Elle croissait comme une rose céleste et brülait ainsi qu'un cierge, se consumant dans l’amour de Dieu. Sa réputation s’étendait chaque jour.

« Quand cette bienheureuse sœur fut près de rendre le dernier soupir, le saint homme Ülschalk (2) qui etait en prières vit que l’intirmerie était pleine de colombes blanches. Il s’en étonnait, ne comprenant pas comment ces oiseaux avaientpu entrer. Ence moment on tabla. (3)

(4) I est probable qu'il s’agit ici de l'administration du Sacre- ment de Confirmation.

(2) L'ancien pasteur converti de Vilseck, devenu chapelain du couvent

(3) Chez les Dominicains, au lieu de sonner le glas, on tablait, c'est-à-dire on frappait sur une table de bois. Quand une sœur entrait en agonie on frappait rapidement, on frappait d’une autre façon quand l’agonisante rendait le dernier soupir Cet usage est

30 CHAPITRE 11

Il comprit qu'Irmeline venait de terminer sa sainte vie et à l'instant on vint lui annoncer sa mort.

© frmeline avait une sœur nommée Cunégonde me-, nant aussi une vie très austère, Parfois elle faiblissait sous les souffrances de ses disciplines et exigeait qu’on la frappa encore. Quand elle fut nommée sous-prieure, elle voulut remplir son emploi avec une perfection entière et ne pouvait souffrir la moindre chose qui fut contre Dieu ou contre la règle. Si ses amies lui repro- chaient ce scrupule de sévérité, elle répondait avec une aimable gaîté : « J'ai un mur devant mon cœur. Si quelqu'un commet une faute, j'en souffre plus que si on m'offensait. »

« Etant malade et dans une chambre spéciale, on lui

apporta un jour du poisson salé, de la table de la com- munauté. Après l’avoir mangé, elle en aurait encore mangé volontiers un peu plus. Par la honté de Dieu, elle vit dans son plat deux beaux poissons qui contentérent son appétit. Elle remercia Dieu en mangeant joyeuse- ment ce mets venu du ciel.

__ « Au moment elle entra en agonie, elle gémissait dans son angoisse : Je souffre ! je souffre ! je souffre ! Une voix trés claire et divinement consolante lui répon- dit : « La douleur est un beau mal, un mal plein de grâce ! » Comme elle souffrait cruellement, elle demanda la grâce de communier. Le prêtre vint et voulut lui donner la sainte hostie.

_— Toute la communauté était présente. Elle dit à

cité dans les chroniques d’Unterlinden, d'Anna von Münzigen et d’autres.

ee

CHAPITRE II 31

haute voix avec un visage Joyeux : « Le Seigneur est venu lui-même à moi, il m’a montré sa très aimable . face, il m'a donné d’ineffables consolations ! Cependant je prendrai avec joie son très saint corps ! » Peu après elle S’'endormit dans une éditiante mort.

« Ces deux sœurs avaient une mère d’une admira- ble vertu. Sa vie était un exemple de régularité. Elle allait assidûment au chœur, se taisait lorsqu'on quittait la table pour aller à Complies, et prenait tous les jours la discipline. Elle passa trente ans sans manger de viande. Lorsqu’arriva le moment le Seigneur voulut la reprendre à lui, elle annonça sa mort. Pendant les dernières semaines de sa vie, elle désirait si ardemment le ciel qu’elle disait en soupirant : « Oh! combien je dois attendre ! » Au moment d’expirer elle s’assit sur son lit et son âme s’envola. Elle revint après sa mort et dit qu'elle était restée trente jours séparée de Dieu parcequ'elle acceptaitqu'on l’appelât« Madame »etqu'elle était froissée lorsque ses amies disaient qu’elle aimait à être honorée. « Sans cette faiblesse, je serais allée de suite au ciel. » Lorsqu'on ouvrit sa tombe pour y en- terrer une autre personne, on y trouva une fontaine d'huile. Tous ceux qui étaient présents l’ont vus.

« I vint parmi nous une Richilde de Gemmershaim.(1) Son mari l’accompagna et se fit convers. (2) Richilde était une personne très sainte. Toutes les nuits, elle réci-

(1 ) Gammershaim ou Geimersheñïn, sur les frontières de la Bavière au N. O. d’Ingolstadt.

(2) Sans doute, dans un couvent de Dominicains, car il semble peu probable qu’on l’ait admis comme frère servant dans le cou- vent entrait sa femme. |

38 CHAPITRE II

tait le «Confiteor. » Peu de temps avant sa mort, comme elle faisait cette même prière devant un autel, Notre Seigneur lui dit lui-même le « Misereatur. »

« À l'instant de son décès une sœur vit le ciel ouvert au-dessus de l’infirmerie et trois rayons en descendaient sur la couche mortuaire.

« Une sœur s'appelait Elisabeth de Trochau. (1) Dès son enfance elle fût douée de Fesprit prophétique. Avant d'entrer au couvent, elle dit un jour à sa mère : « Plus tard, mon pè:e et ma plus jolie sœur seront infir- mes. » Une autre fois elle dit : «Mon père est à Regens- bourg, il a Joué tout ce qu’il possède et a défendu qu’on vous le dise. » Elle voyait et prédisait ainsi beaucoup de choses lointaines et tout le monde l’appelait la prophétesse.

« Quand elle vint dans notre couvent, elle fut ravie en esprit une nuit et se trouva transportée à l’endroit sont placés les enfants non baptisés. À sa vue, les enfants s’enfuirent en la regardant avec jalousie. Elle leur demanda : « Pourquoi me fuyez-vous ? » IIS répon- dirent : «Nous te fuyons parce que nous sommes ici à cause du péché originel et que nous ne verrons jamais Dieu de nos propres yeux. Toi, au moins, tu peux te délivrer de la tare dece péché, car tu n’es pas baptisée. »

« Peu de jours après, comme elle était devant l’autel de notre chœur, après Matines, elle fut ravie encore et se trouva devant le tribunal de Notre Seigneur, selon ce qu’il est dit dans l'Evangile, que les bons anges sont a droite et les mauvais à gauche. (2) Elle courut elle-

(4) Trochau en Franconie, au N. E. de Pottenstein. (2) L'auteur du « Petit livre de la Grâce » fait erreur ici sans

ù CHAPITRE II 39

même vers les élus. Notre Seigneur dit à ses anges : Appelez Alheide, (1) elle ne peut pas être à ma droite, car elle n’est pas bien baptisée. Elle demanda aux anges : « Vous est-il jamais jarrivé de mal par Dieu ? Pour moi, j'ai accepté souvent de souffrir pour lui. Je ne veux pas que ce soit de vos mains que je me voie séparée de lui. » Les anges dirent au Seigneur : « Seigneur, elle nous a montré qu'il ne nous était jamais arrivé de mal par toi, et qu’elle ne voulait pas s’en aller par nous. » Jésus appela Marie - Madeleine et lui dit: « Ordonne à Alheide de s'éloigner de ma droite. » Alheide parla ainsi à la sainte pécheresse : « L’Evangile assure que Notre Seigneur a chassé sept démons de toi et je ne crois pas avoir jamais commis un péché mortel. » Le juge suprême envoya alors Saint Paul. Alheide lui dit qu’il avait été persécu- teur des chrétiens et qu'elle ne s’en irait pas à son commandement. Saint Pierre vint ensuite. L’intrépide sœur lui rappela qu'il avait trahi trois fois son maître, ce qu'elle n'avait jamais fait. Le Seigneur envoya alors Jean-Baptiste. « Qui es-tu ? demanda Alheide. « Je suis Jean le Baptiseur. » Elle dit: « Tu as baptisé les hommes et tu voudrais me damner? Baptise-moi donc aussi. » Saint Jean y consentit, il lui Ôta son ban- deau et versa sur sa tête un petit vase d’eau. Toutes les sœurs qui étaient dans le chœur virent le bandeau enlevé

doute par inadvertance. Ce ne sont pas les mauvais anges qui sont à sa gauche, mais les damnés, que les bons anges ne des élus pour le jugement.

(1) Elisabeth avait-elle changé de nom en entrant au couvent, ou bien est-ce une erreur du copiste ?

CHAPITRE II 40

et l’eau couler. (1) Alheide conta à la prieure tout ce qui lui était arrivé. Celle-ci écrivit au prieur de Regens- bourg afin qu’il examine et soumette à discussion la manière dont il fallait agir en cette singulière occur- rence. Les religieux envoyérent auprès de la mère d’Alheide pour s'informer de ce qui s'était passé à son baptème. La mère répondit : « Je ne sais pas, elle a été très vite baptisée, mais une femme qui était auprès de moi l’a baptisée de ses mains. » Les envoyés demandè- rent à cette femme comment elle avait procédé. « Je

l'ai très bien fait, répondit-elle. Je lai baptisée au nom

du bon Saint Nicolas. »

« Les Prêcheurs prirent Alheide et la baptisèrent eux-mêmes. L'un de ces religieux était le frère Henri d'Abbach. (2)

« À la suite de cet évènement, Notre Seigneur fit de grandes grâces à Alheide. Le mercredi de la Passion elle entra en extase jusqu’au soir de Pâques. Elle vit tout ce qui se passa pendant la Passion du Sauveur, elle le vit attaché à la colonne et flagellé, elle vit son sang couler au troisième coup. Lorsque Jésus se trouvait attaché à la croix, il dit à Alheïide : « Ma bien-aimée, j'ai souffert toutes ces douleurs pour toi. Qu’as-tu souf- fert pour moi ! »

« Dans sa tendre jeunesse, alors qu’elle croissait encore, Notre Seigneur lui dit: « Je veux faire de toi une personne imposante, tu seras la plus puissante des prieures de ce couvent ; mais alors je ne serai plus

(1) Cette vision avait lieu au chœur, après l’office des Matines. (2) Abbach, en basse Bohême, au Sud Est de Regensbourg.

CHAPITRE II 41

avec toi dans les termes de tendres épanchements dont

Je te favorise. Que choisis tu ? » Alheide dit : « Mon

Seigneur, je ne veux pas être privée de tes grâces. » Jésus lui dit : « En signe (de la convention) que nous venons de faire, tu ne grandiras plus, et je ferai en toi plus de merveilles encore. »

« Le diable lui causait de grands tourments. Il la tentait et lui conseillait de sortir du couvent, lui assurant qu'elle serait alors la créature la plus riche et la plus heureuse de la terre. Il vint un jour auprès d’elle sous l'apparence d’une sœur et l’emmena hors du chœur en lui ordonnant d'aller rendre quelques services aux religieuses. Quand elle fut hors de l'Église, il dis- parut. Une autre fois, comme elle était en prières il lui criait : : « Combats, combats, quand tu seras vieille, tu ne pourras plus rien faire. » Elle répondit : « J'aurai au moins devant moi (le bien) que je fais maintenant. » (1)

« Une autre nuit le diable vint près d'elle et voulut lui lire une lettre. Son ange gardien arriva, arracha la lettre au démon, la détruisit et la jeta loin du lit en disant : « Charmante enfant je suis venu t'aider. Il était impossible que tu lises cette lettre, car si tu l'avais entendue tu n’aurais plus jamais eu le cœur pur. » On trouva le matin les débris de la lettre détruite par l’ange.

(4) Ce passage est assez obscur. Le texte allemand dit: « bever, bever, wenn du alt wirst, so maht -nichts mehr gelun. » Est-ce ici un verbe bever?— beffern —Keifen, zanken ? Le sens doit, semble-t-il, s'entendre comme nous le traduisons. Schrôüder non plus n’a pas trouvé l’explication de ce mot.

LS

49 CHAPITRE II

« Au moment Alheide aurait faire ses vœux, la prieure se refusa à la recevoir, parce que son père était infirme. Alheide fut tres affligée. Elle alla devant un crucifix que nous conservons encore et pleura si abondamment que ses pieds en étaient tout mouillés. Notre Seigneur detacha une de ses mains de la croix et releva Alheide en lui disant : « Lève-toi, moi-même je t'aiderai à faire tes vœux. » Il se trouva peu de jours après que les Praitensteiner (1) accusèrent cette prieure de les avoir trahis. Pour se disculper elle dût aller à la Sainte Croix. (2) Elle y demeura longtemps. On choisit une autre prieure qui accepta volontiers les vœux d’Alheide.

« Un homme noble fut décapité. Il était très cher à une sœur, mais personne ne le savait. Alheide alla vers cette sœur et lui annonça qu’elle devait prier Dieu pour cet homme, car il venait de perdre la vie. Ce sup- plice avait eu lieu loin du couvent. |

« Il y avait un précheur qui s'appelait frère" Conrad de Eystet. Il fut longtemps l'administrateur de notre couvent et l’aimait beaucoup à cause de sa sainteté. Alheide eût la faveur de voir Notre-Seigneur dans ses mains pendant qu'il disait la messe. Lorsqu'il agissait contre la volonté de Dieu, Alheide le lui signalait. Un jour il voulut aller mendier pour nous dans le terme. (3)

(1) Les Praitensteiner étaient une famille de chevaliers très ‘considérée. Un Herman de Praitensteiner était sur la liste des bourgeois de Nüremberg en 1382.

(2) Le couvent des Augustines de la Sue Croix de Regens- bourg, fût fondé en 1237 par le comte Henri d’Artenbourg.

(3) Terme ou Termeneek, cercle dans lequel une communauté d’un ordre mendiant a le droit de quêter.

CHAPITRE 11 43

Alheide vint le prier de lui donner la sainte communion. Il répondit : « Je ne puis vous la donner, je vais men- dier et j'ai fait mes préparatifs. » « Va donc, dit la sœur et tu verras ce que tu recevras. » Il fit un grand tour et ne reçut pour sa peine que la valeur de trois « helblings. » Conrad reconnût sa faute et pria Alheide de lui pardonner. Notre Seigneur dit à Alheide : « J'ai éteint la lumière entre toi-et lui, elle ne sera plus jamais rallumée. » Et dès ce jour Alheide ne vit plus le Seigneur entre les mains de Conrad et elle ne sût plus ce qu'il faisait, quand il n’était pas près d’elle.

« Un précheur était très dévoué à une sœur mais cette sœur méprisa cette affection avec des paroles offensantes. Le religieux s’en plaignit à Notre Seigneur pendant qu'il le tenait entre ses mains. Alheide qui était au chœur dit à la sœur : « Prépares-toi à la patience, car de grandes souffrances vont t’atteindre. J’ai entendu que le prêtre se plaignait de toi à Notre Seigneur, quand il le tenait dans ses mains. »

« Alheide fût aussi une fois transportée à Béthanie, le jour Lazare sortit du tombeau. Elle fût assise à la table (de Marthe et de Marie) et vit tous les plats qu’on servait. André dit : « Faisons asseoir cette belle amie auprès de notre maître. » Et cela fût.

« En certains moments de grâce, Alheide comprenait parfaitement les livres les plus difficiles, tout autant que le plus savant pasteur. Après ces instants de lumière elle retombait comme auparavant dans son igno- rance.

- « Alheide, plusieurs fois, fût comme dédoublée. Dans des transports d'amour, elle faisait quantité de

44 CHAPITRE 11

choses sans avoir la possession d'elle-même. Si elle allait au chœur pour chercher une sœur et qu'elle jetait les yeux sur le tabernacle renfermant les saintes espèces, elle était prise d’une joie debordante, elle sautait, .Chantait, oubliait tout dans sa ferveur. Souvent, pendant qu’elle travaillait, on voyait bien que son esprit était en Dieu. Il suffisait qu'une sœur parlt tendrement de Notre Seigneur, soit au jardin, soit en allant à table pour qu'elle fût transportée hors d'elle-même. Elle sau- tait d’un arbre à l’autre et les pressait contre son cœur, et répondait aux demandes qu'on lui adressait : « II me semble que chaque arbre est Notre Seigneur Jésus- Christ. »

Quand on allait au dortoir elle s’écriait : « Ah! cher Seigneur Jésus ! Montons ensemble la montagne ! »

« Un jour, pendant l'office elle recitait les versets des deux chœurs. La prieure lui dit : « Tu agis comme une oie, chante dans ton cœur et laisse l’autre tran- quille. » Elle se mit à agiter ses bras comme les ailes d’une oie jusqu’à ce que la prieure lui eût dit: « Tu n'es pas une oie. »

« Alheide avait un frère et une belle-sæœur dont tous les enfants naissaient morts. Elle envoya vers eux pour leur dire : « Vois frère, ne sais-tu pas que la vengeance de Dieu est sur toi ? Tu sais bien que tu as tué ton beau- frère. C’est pourquoi tous tes enfants meurent avant

leur naissance. Reconnais ton crime et toi et ta femme,

entrez tous deux dans les ordres, sinon la colère divine vous atteindra. » Ce ménage suivit le conseil de la sainte sœur. Le mari devint chevalier teutonique et la femme entra dans notre couvent.

CHAPITRE 11 45

« Il arrivait fréquemment qu’Alheide découvrait aux gens leurs vertus ou leurs fautes de la part de Notre Seigneur,

« Lorsqu’approcha l'heure fixée par Dieu pour ter- miner sa vie, Alheide l’envoya annoncer à quelques sœurs. Les religieuses vinrent en disant : « A quoi penses-tu, chère Alheide de prendre congé de nous pen- dant la messe de Saint Pierre ? Ne nous as-tu pas dit : Si je vis le jour de Saint Pierre, je ne mourrai pas cette année. » Elle répondit : « Il y a aujourd’hui trente ans que le Seigneur m'a dit : « Je te ménerai sur la montagne de myrrhe et je te couronnerai de gloire. Quand viendra le chant de l’alouette, tu chanteras devant ma Sainte Trinité. » Je demandai : « Sei- gneur, quand chante l’alouette ? » Le Seigneur dit : « Le jour de la chaire de Saint Pierre. » Et depuis, j'aitoujours cru que ma vie finirait ce jour-là.

« Üne autre sœur ne voulait pas croire qu'elle allait mourir. Alheide lui dit : « Prépares-toi, tu mourras avant moi, et ce fût ainsi. »

« Alheide mourut un vendredi à midi, avant les vépres de Saint Pierre, en répétant : « Réjouis-toi, mon âme, réjouis-toi. Dimanche prochain, tu seras dans l’Éternité ! » Après sa mort elle devint plus lon qu'elle ne l'avait jamais été.

« Pendant qu’on tablait pour cette sœur, une voix se fit entendre à une vieille religieuse : « Cette sœur couchée sur de la paille (disait la voix) est digne d'entrer tout de suite au ciel. » La vénérable sœur alla à linfir- merie et vit couchée sur de la paille, une sœur appelée:

46 CHAPITRE II

_Rihza d’Ellenbach. (1) Rihza mourut quatre jours après la sainte sœur Alheide. Après sa mort le Seigneur parla à maître Frédéric, le vieux chapelain : « Il ne faut pas, lui dit-il, laisser le grand office pour le petit. » (2). Le chapelain pensa qu'on ne devait pas omettre la messe du jour He celle de QE CHU en mémoire de cette sainte Rizha. > d

Mais on ne peut 7 citer de cette naïve et charmante chronique. Nommons quelques sœurs au hasard : Voici Alheide d’'Hersbrüuck. Elle vint avec son mari à En- gelthal. Ce mari s'appelait Henri, il donna de grandes sommes pour les bâtisses du couvent. Sa femme servait les sœurs très aimablement, se réjouissant chaque fois qu'on lui confiait un office. Au moment de sa mort elle dit aux SŒurs : « Ghères sœurs, je dois vous confesser que, lorsque j'étais à Nüremberg, mon mari me demanda d’entrer dans votre communauté, mais je ne voulais pas. Peu après, Saint Dominique vint à moi dans l’église de Saint Sebald; je le lui refusai encore. Alors Marie, mère de miséricorde me pria à son tour et me dit d'entrer ici en me promettant, en récompense, de venir me chercher à ma mort. Chères sœurs, demeurez ici, afin que vous soyez témoins de sa visite. » Et cela arriva. La Mère de Dieu vint la chercher et lui montra son ravissant visage en lui disant qu’elle était une créature - choisie, qu’elle voulait combler de biens ; ainsi lui appa- raîtrait-elle avec son fils, encore une fois à sa mort. Cette sœur raconta sa vision, en montrant la place

(4) Ellenbach en Franconie au S.-0. de Hersbrück sur la Pegnitz. (2) C'est-à-dire : ces sœurs qui viennent de mourir n’ont pas besoin qu’on prie pour elles, car elles sont au ciel.

CHAPITRE II 47

se tenait Notre-Dame. « Chères sœurs, ajouta-t-elle, ne manquez pas sa présence. » Cela fût. Le soir du jour des palmes, lorsque commença la fête de la Sainte Vierge, (1) Notre Seigneur vint dans le chœur pendant le Te Deum, au verset : « Et laudamus nomen tuum in seculum » et y resta jusqu’à la fin. Alors il se pencha vers la communauté, mais personne-ne le voyait sinon la Schülerin, la prieure ; il paraissait âge de trente ans. Après le Te Deum, il sortit du chœur et alla vers la sœur malade comme il avait dit. La sœur Alheide s’écria à haute voix : « Notre Seigneur est venu avec sa chère Mère Marie ! » Toutes les sœurs tombérent à genoux en priant la mourante d’intercéder pour la communauté. Alheide revint à elle et causa tendrement avec Notre Seigneur. Les sœurs entendaient ses ré- ponses sans percevoir la voix du divin Maitre. Après la vision on lui demanda si elle avait prié pour la commu- nauté. Elle répondit : « Il a fait une croix sur cha- cune de vous. » Ainsi finit Alheide, d’une sainte mort.

Une autre sœur, Cunégonde de Evystett est la petite fille de la fondatrice.

Elle alla un jour après Matines (2) hors du chœur; il faisait déjà jour. Elle entendit le chapelain disant la messe. Elle était près de la porte à laquelle aboutit le chemin dallé qui mène à l’église, et vit cent gâteaux qui y étaient rangés. Le beau tilleul qui se trouve à côté, avait toutes ses feuilles changées en étoiles du matin qui

(4) I s’agit sans doute de la fête de l’Annonciation qui arriva dans la Semaine Sainte, en 1279, 1290 et 1301.

(2) Matines et Laudes se disent après minqit, soit dans la nuit, soit au matin.

3)

48 CHAPITRE 1]

brillaient avec le plus bel éclat. Cela dura un instant, puis les étoiles devinrent tantôt grandes, tantôt petites. Quand elles remontaient au sommet, elles avaient Pair de se mouvoir. Elles se tenaient suspendues par leur

propre force et si l’une disparaissait, une autre venait

la remplacer. Tout cela était d'un effet merveilleux, au-dessus de toute compréhension humaine. Elle laissa le chapelain continuer sa messe et alla vers l'arbre. Elle aperçut sur les branches d'en dessous deux oiseaux grands comme des colombes et qui avaient leur forme. Ils étaient transparents comme du cristal et on voyait dans l'intérieur de leur corps comme une pierre de béryl. Cette vision dura jusqu’au premier signal de prime. Alors les étoiles disparurent et l’arbre reprit ses feuilles naturelles. Cunégonde alla à prime et resta préoccupée, ne pouvant comprendre cette vision. Quand elle assista à la messe basse, une voix lui dit :

« Aimerais-tu savoir le sens de cette vision? » Elle répondit : « Certes. » « Elle signifie (dit la voix) qu’au commencement de ce couvent, il fut habité par . des personnes très saintes et très riches en grâces. Notre Seigneur connaît toutes choses par sa préscience. (IL sait) qu’à l'instant cette communauté aura atteint son plus haut point de sainteté, les grâces diminueront mais ne disparaîtront jamais. (1) Il s’y trouvera toujours une créature à laquelle le divin Maître accordera des faveurs spéciales, tant que le couvent subsistera. Il

(1) La sainteté excellente des premières sœurs était représentée parles gâteaux.L'arbre signifiait le couvent, et ses feuilleschangées en étoiles, les grâces merveilleuses, d’abord innombrables, puis diminuant peu à peu, avec la perfection des religieuses.

CHAPITRE 1] 49

rassemblera lui-même ici celles qui marchent dans sa grâce. Et situ veux avoir une assurance de ma parole, ecoute : Tu as aperçu deux oiseaux, ils signitient que deux des plus saintes sœurs vont vous quitter prochai- nement. » Cunégonde (sortit de l’église) après la messe et on lui dit qu’Alheide d'Igelstat allait mourir, et (la sœur) qui servait mourut peu après. Toutes deux étaient de très saintes personnes.

« Je vais vous parler de cette sainte Alheide d’Igelstat et de sa vié. Elle avait été héguine avant de venir à nous. Elle observait la règle avec une grande séverite et gardait surtout le silence. Rien ne le lui fit jamais rompre. Les sœurs remarquèrent que, au chœur, quand elle ne chantait pas, elle repétait sans cesse : Jésus- Christ, Jésus-Christ ! Sa manière d’être avec le monde rendait meilleurs ceux qui lui parlaient. Notre Seigneur lui imposa lépreuve d’expier pour le couvent en la rendant malade. « Ne t’afflige pas, lui dit-il, si tu expies pour les autres. Je serai moi-même ton époux. » Et il accomplit sa promesse. Elle commença la plus sainte vie qui se puisse mener sur cette terre. Elle ne prit plus jamais qu’un peu d’eau et de pain. Elle se donnait la discipline tous les jours et veillait toutes les nuits avant Matines et non après, car elle disait : « Personne n’est-là (au chœur) avant Matines et après l'office, il y a quelqu'un. » Au bout de plusieurs années d’une existence aussi parfaite, Notre Seigneur lui apparut et lui annonça qu’il allait la reprendre dans la bienheureuse éternité. Alheide avait une amie, elle s’appelait Mech- tilde Krumpsitin. Notre Seigneur lui apparut cette même nuit et lui dit : « Je vais prendre ton amie auprès de

50 CHAPITRE HN

moi. » Le matin quand elles se revirent, elles se con- ticrent leurs visions. Alheide dit à Mechtilde : « On voit que tu as une âme plus pure, il a parlé plus avec toi qu'avec moi. » |

« Une nuit qu’elles récitaient Matines ensemble elles disaient si pieusement leur office qu’elles ne se regardaient jamais, Alheide se retourna vers Mech- tilde et la regarda gravement. Gomme cet acte lui parut tout à fait extraordinaire, Mechtilde, au matin suivant, demanda à son amie : Pourquoi m’as-tu regardé cette nuit? Alheide répondit : « Je sentais avec certitude la présence de Dieu auprès de moi et il me semblait qu’il était encore meilleur pour toi. »

« Quand cette bienheureuse Alheide fut près de mourir, elle dit : « Je suis une fraîche rosée! » Et elle répétait des paroles si douces et si tendres que tous ceux qui l’approchaient se sentaient pénétrés d'amour. Elle fit venir secrètement son amie et la remercia avec une grande reconnaissance de tous les services qu'elle lui avait rendus. « Tu ne m'as jamais repoussé dans mes soufirances, dit-elle, et tu m’as toujours aidée avec amour. Dis-moi, maintenant, ce que tu souhaites obtenir de Dieu,'car il m'a dit : «Ce que tu me dermanderas à la mort, tu l’obtiendras. » Mechtilde répondit : «Je ne désire obtenir autre chose que la grâce de devenir parfaite. » Alheide lui dit ensuite : « Je l'annonce que tu ne mourras pas ici, tu seras élue prieure d'Aurach et tu v seras enterrée. » (1)

Citons encore Mechtilde Krumpsitin qu’une petite fille

(4) Frauenaurach, couvent non loin d’Erlangen.

CHAPITRE Il Di

du village d'Entenberg voit monter au ciel, Irmgard d’Eystett souriant à la Sainte Trinité qui la réconforte dans son agonie et dit : « Je suis couchée comme un agneau; » Gertrude de Hapurch si sévère pour elle- mème qu’elle se refuse la douceur de la moindre con- versation en s’écriant : « Quelle est la créature pour laquelle je voudrais rompre le silence ! » et qui, au moment de la mort, entonne un chant d'allegresse. Alheide de Grindloch qui apparait aprés sa mort et annonce à ses sœurs qu’elle contemple la Sainte Trinité et qu’elle est brillante comme un cristal, parce que son cœur a été toujours occupé de la grandeur de Dieu.

Hedwige de Regensbourg voit le divin Maitre dans Île chœur du couvent. C’est elle qui, dans sa jeunesse, poursuivie par les soldats de l'empereur Conrad, (1) est miraculeusement préservée, alors que, tout en courant pour fuir, elle récitait des vers en l'honneur de l'amour de Dieu, Dimut de Nuremberg est assistée à sa mort par Saint Martin; Bertha Markerin à la promesse du roi David de venir charmer sa mort par les accords de sa harpe ; Mechtilde et sa sœur Sophie de Netstein sont ravies, voient le ciel, Sophie meurt à 24 ans dans une extase; la sœur Jewt d'Unzelhoven voit l'enfant Jésus à l’élévation.

1) Conrad 1V, fils de Frédérie I, élevé à l'école de son père, fut, dès son élection, en querelle avec le Saint Siège, 11 poussa limpiété et la eruauté jusqu’à abandonner pendant un temps fixé, les eouvents et le elergé de l'empire à la brutalité de ses soldats. I y eut alors en Allemagne beaucoup de pillages, de massacres et de crimes.

592 CHAPITRE I]

Il faut s'arrêter. Toutes ces saintes moniales forment comme une couronne de fleurs célestes parfumées de Pardeur enivrante du paradis. Elles encadrent d’une beauté mystérieuse les trois grandes dominicaines dont nous allons essayer d'esquisser le portrait par leurs propres révélations. |

CHAPITRE I

Christine Ebner. Ses parents. Son enfance. Ses premières années à Engelthal.

Nous pouvons maintenant nous former une idée du couvent d'Engelthal et de ses moniales. Dans lintérieur du cloître, c’est un courant impétueux d’ascèse mystique, d'amour de Dieu, d'aspiration vers le ciel. Au dehors c’est un phare éclatant qui guide les âmes plongées dans la nuit obscure du doute, du malheur, de langoisse religieuse qui troublait alors l'Allemagne. On vient de partout prier dans le sanctuaire, chercher au couvent un asile, un conseil, des prières, des consolations.

Au milieu des misères, des batailles, des égarements de la conscience, combien le couvent devait paraître délicieux de calme et de paix ! Jamais peut-être il n’y eut un tel mouvement vers les cloîtres. Depuis les fils de roi jusqu'aux pauvres manants, tous sollicitaient humble bure avec la sécurité de l’âme. Et les cou- vents se multipliaient partout et aussitôt devenaient trop petits pour contenir leurs hôtes.

Cette abondance de vocations devait même parfois être un danger pour les couvents eux-mêmes. Mais, à l’époque dont nous parlons ils étaient surtout un bien- fait en Allemagne alors que, pour les peuples de Pempire,

D4 CHAPITRE IH ,

le centre du catholicisme semblait voilé par l’éloigne- ment des Papes à Avignon et que j’axe du monde religieux se faussait pour les nations par l'abandon de Rome.

Ainsi que le dit le Père Lechner : « Les âmes privi- legiées des couvents au quatorzième siècle, devenaient des flambeaux places sur des chandeliers pour indiquer. le chemin à tant d’esprits errants au unilieu des troubles causés par les querelles des empereurs avec les Papes. Aussi venait-on de toutes parts frapper à la porte des couvents et à Engelthal comme ailleurs, les sœurs se voyaient souvent obligées de quitter les douceurs de la contemplation pour écouter les visiteurs qui venaient leur demander un secours moral ou matériel. |

La vie des nonnes d'Engelthal se partageait donc entre les exercices religieux, la pratique d’une ascèse rigoureuse et les œuvres de. charité.

Au milieu de tant de saintes âmes favorisées, presque toutes, d’extases et de révélations, Christine Ebner brillait d'un vif éclat, autant par son incontestable sainteté que par sa haute intelligence et la culture de son esprit. L'ordre qu’elle reçût de rédiger la chronique du couvent prouve qu’elle était considérée comme da plus capable parmi les sœurs. Elle n’en fut pas moins, pendant les premières années de son séjour au couvent, l'objet de l’antipathie de quelques-unes. Plusieurs des religieuses d'Engelthal, soit par des aspérités de carac- tère, soit par erreur de jugement, firent beaucoup soufirir Christine, très sensible à la malveillance et aux mauvais procédés.

Christine Ebner appartenait à l’une des familles les

ASS

CHAPITRE ÏII] Ye)

plus considérables de Nüremberg qui, dés le treizième siècle y jouissait d’une haute situation et d’une influence prépondérante. Il serait trop long d'entrer ici dans les discussions et dans les recherches savantes provoquées par le peu de clarté des documents généalogiques de cette époque. Nous admettrons les assertions de Lochner qui a étudié à fond les différents recueils de Nüremberg, du Saint Empire et de la famille Ebner, lesquels donnent comme ancêtres à Christine un certain Eberhart Ebner, époux de la comtesse de Wolfsberg, tous deux grands parents de Seifried, père de notre moniale. |

Seifried Ebner épousa Elisabeth de Kühdorf appelée selon l’usage du temps qui féminisait les noms de famille des femmes : Kühdorferin. De ce mariage naquit dix enfants dont Christine clôtura la belle série. Les noms et l'existence de ces dix enfants, à l’exception de la dernière, sont assez peu connus. On sait que deux filles, Dimut et Elisabeth entrèrent à Engelthal avant Chris- tine; deux autres, Agnès et Claire, prirent lhabit de Saint François chez les Clarisses de Nüremberg, Geut épousa Berthold Pfinzing et une autre épousa Albert Behaim VI. On ne connaît qu’un fils : Conrad.

Les parents de Christine étaient de grands chrétiens. Pendant les mois qui précédèrent la naissance de son enfant béni, Elisabeth se sentit remplie d’une piété ‘extraordinairement ardente. Elle se plongeait souvent dans la contemplation des souffrances de Notre Seigneur Jésus-Christ. Elle aurait voulu souffrir avec lui et chose peut-être unique elle pria le Rédempteur de la rendre plus étroitement semblable à lui par la

36 : CUAPITRE II

souffrance, en lui rendant la naissance de son enfant particulièrement douloureuse. En gage de ce pieux désir, elle promit, si l'enfant naissait un Vendredi- Saint, de l’appeler Chrétien, si c'était un garcon, Chris- tine si c'était une fille.

Christine dit, dans ses révélations, que sa mère, pendant qu’elle la portait, se sentait souvent animée d'une joie débordante. Elle aimait cette enfant encore inconnue d’une tendresse mystérieuse, et parfois pressait si fort son cœur de ses deux mains qu'il fallait user de violence pour les lui détacher, e peur qu’elle ne se fit mal, à elle ou à l'enfant.

Selon le vœu d’Elisabeth, Christine naquit le Vendredi- Saint de l’an 1277, pendant qu'on lisait la Passion. La pauvre femme souffrit si horriblement qu’on craignit qu'elle ne mourut. « Jamais, disait-elle, je n'ai autant souffert pour aucun de mes enfants.»

« Et, écrit Christine, cela arriva en la ville de Nüremberg, comme on compte, de la naissance du Christ mil deux cent et septante-sept annees, et l'enfant füt baptisée en l’église de Saint Sebald, le soir de Pâques, et on l’appela Christine. »

On comprend que les enfants d’une telle mère ne pouvaient qu'être éleves avec grande sollicitude. Dès que leur intelligence commençait à s’éveiller, on dé- veloppait leur âme en la tournant vers Dieu, afin que la piété fût comme la base de toute leur science future. Chez Christine on semait dans un terrain qui devait produire au centuple. Les dispositions extraordinaires de l'enfant pour la piete et la vertu se montrèrent dès qu’elle pût entendre et agir. Elle recherchait d’instinct

CHAPITRE Il] 51

la perfection. Elle avoue qu’elle aimait la vérité et ne mentit que deux fois dans sa vie. Encore était-ce par ignorance enfantine. Elle n'avait que six et sept ans quand elle commit ces peccadiles.

Christine, dans son autobiographie nous apprend ce qu'était l’éducation d’une jeune fille noble d'Allemagne au moyen-âge. Seifried Ebner paraît avoir habite ordi- nairement Nüremberg. Christine ne mentionne pas de château à ses parents. [ls jouissaient d’une situation très importante dans le pays. Leur maison de famille, « Am Salzmarkt » était une somptueuse habitation fort importante sans doute, puisque nous verrons l’empe- reur Louis de Bavière y séjourner.

Elisabeth Ebner, ayant conduit sa petite Christine âgée de sept ans, écouter un sermon sur la beauté de la pauvreté et le détachement du monde par amour du Christ, l'enfant reçût une si vive impression de cette prédication, qu'elle conçût dès lors le désir ardent d'entrer au couvent, surtout dans un ordre elle pourrait mendier. Elle aurait voulu tout de suite pouvoir mendier et, pressentant que ses parents S’Op- poseraient à cette fantaisie, elle cherchait dans sa petite tête, les moyens de parvenir à ses fins. Elle supplia l’une de ses sœurs de l'aider, et celle-ci, voyant l'in- quiétude de l'enfant, la calma en lui promettant d'aller mendier avec elle. Christine tranquillisée, continua de prier, soit à l’église, soit ailleurs, pour obtenir l’humi- liation de la pauvreté. Ces désirs travaillaient l’imagina- tion de lenfant. Dans son lit avant de s’endormir, elle répétait en soupirant : « Quand viendra le jour je pourrai aller mendier pour l’amour de Dieu ? » Et elle

38 * CHAPITRE IH

continuait ainsi de soupirer et de prier ardemment, jusqu’à ce que le sommeil vint calmer son agitation. Son pére allait doucement écouter ce que disait sa petite fille, et S'étonnait grandement, ne comprenant pas ce qu'elle voulait.

Christine, en attendant qu'elle pût embrasser Îla pauvreté parfaite, calmait la vivacité de ses désirs en s’exercant de son mieux à la pratique de cette vertu. Elle distribuait à d’autres enfants tout ce qu’on lui donnait de jouets, de friandises, de babioles. Parfois elle éprouvait tant de peine à se séparer de certaines choses que les larmes lui montaient aux yeux. Mais aussitôt elle domptait ce sentiment involontaire par amour pour la pauvreté. Si on lui observait qu’elle donnait beaucoup trop, elle répondait : « Je suis si heureuse quand je suis pauvre ! »

Seifried Ebner était le digne époux Elisabeth. Comme elle, il possédait une grande foi, une piété qui se manifestait dans toutes ses actions, et souvent d’une facon touchante. Ainsi, pendant le Carême, il faisait tous les jours manger à sa table deux religieuses, et le jour des Rameaux, il invitait toute la communaute. Christine s’empressait à servir les sœurs, croyant servir le Sauveur lui-même. Elle ne quittait pas ces hôtes bénis et si elle découvrait dans une sœur une plus grande piété, elle lui réservait un présent particulier: qu'elle avait préparé davance. Quand les sœurs pre- naient congé, l’enfant leur demandait avec instance de . prier pour elle, afin qu’elle put bientôt quitter le monde.

Un jour une des sœurs lui répondit qu’elle pouvait ètre tranquille et que son vœu serait exaucé : elle

CHAPITRE II] D

entrerait au couvent. Christine en füt toute réjouie. Les pieux Ebner aimaient à voir leur dernière née montrer, si jeune encore, de si grands sentiments de piété. Son père surtout ne lui refusait rien de ce qu’elle demandait.

L'amour du cloître croissait toujours davantage en Christine. Pour arriver au but de ses désirs, elle cher- chait à intéresser à sa cause la mère de Dieu et son divin Fils, espérant tout d’une si puissante protection. En attendant la petite fille s’exerçait de son mieux à la vie claustrale. Elle trouvait d'emblée le chemin de la sainteté. Toute petite, elle avait entendu la conversation de deux religieuses qui s'entretenaient des avantages de la mortitication et des pénitences corporelles, Chris- tine frappée de ce qu’elle apprenait ainsi, en garda un souvenir très vif. Elle-même se tit, en cachette, une discipline et s'en frappait de toute la force de ses faibles bras. Les enfants, compagnons de ses jeux, qui avaient découvert les flagellations de leur amie disaient à sa sœur aînée : Christine est une sainte !

Seifried et Elisabeth Ebner, croyant peut-être distraire Christine de pensées et de préoccupations trop exces- sives pour son jeune âge, la placérent en pension chez un cousin. Sans doute ils avaient prévenus leurs parents des goûts de pauvreté et de vie religieuse de l'enfant, car ce cousin et sa famille se mirent en devoir de la dissuader d'entrer au couvent. On lui disait sans cesse qu'elle trouverait le bonheur dans le monde tout aussi bien que dans le cloître. Christine fut profondément affligée. Elle voulut quitter cette maison on la tour- mentait et, croyant naivement que tous les moyens

60 CHAPITRE Hi

étaient bons à prendre, elle imagina de se plaindre à ses parents qu'on ne lui donnait pas à manger. C’est ce petit mensonge qu'elle regretta amérement toute sa vie.

On la ramena néanmoins à la maison paternelle. Elle y gardait une réserve prudente bien au-dessus de son âge. Elle comprenait d'instinet le soin excessif qu’exige la préservation de lPinnocence., Un serviteur de Ja mai- son avait pour elle une amitié sans doute fort honnète, mais qui se manifestait, comme on le fait avee Îles enfants, par des cajoleries et des manières affectueuses. Christine avait une telle horreur de la moindre fami- liarité que ces obsessions lui étaient insupportables.

La fillette n'avait pas encore dix ans, lorsque ses parents la placèrent chez une femme très vertueuse et expérimentée, pour linstruire dans la récitation des psaumes et lui apprendre le latin. Dans cette maison habitait un prêtre de l’ordre des chevaliers teutoniques. Il s'appelait Henri de Regensbourg.

C'était un homme très saint et de grand jugement. I se prit d'intérêt pour la petite Christine a cause de sa modestie, de sa piété, de sa vive intelligence et de son caractère plein de franchise et de courage. Henri, avec une affection toute paternelle, voulüt lui-même former cette jeune âme à la vertu et à la pieté. I lui apprit à se confesser, à méditer, et la prépara à faire sa première communion. Christine écoutait avidement ces saintes instructions et en profitait parfaitement. Elle aspirait avec tant de ferveur à recevoir son Dieu, qu’elle décida le frère Henri à l’admettre à la table eucharis- tique. Le très jeune âge de l’enfant effrayait sans doute

CHAPITRE 11] GI

les parents. Ts demanderent qu'on attendit encore, mais le frère Henri connaissait à fond sa pieuse élève et les admirables dispositions de son cœur. « Il se dit, raconte Christine, si le roi et toute la ville voulaient m'empêcher de la communier, je ne le ferais point, car il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Il savait que c'était la volonté de Dieu et, eflectivement, le jour des Rameaux de l’an 1287, quand le peuple eût quitté l’église, le frère Henri donna à Christine la sainte hostie après laquelle elle soupirait si ardemment.

Ce bon chevalier teutonique était un protecteur vigi- lant pour Christine. Il suivait Journellement le travail opéré par Dieu dans cette pure âme d’enfant et jugeait qu'elle était destinée à grandes choses. Il combattit vivement les projets de Seifried Ebner et de sa femme, qui voulaient mener leur fille dans le monde et, probablement, avaient déjà projeté un mariage pour elle : « Les hommes ont des projets, répétait le saint prêtre, mais Dieu les change selon sa volonté. » Et on s’étonnait, dans toute la parenté de Christine, de cette décision de l'enfant qui, invariablement, déclarait qu'elle irait au couvent.

Depuis sa première communion, Christine se fortifiait et s’enflammait toujours davantage dans la voie de piété qu’elle avait adoptée. Elle priait jour et nuit pour obtenir le consentement de ses parents à son entrée en religion. Rien ne pouvait la retenir dans le monde. Elle ne voulait que Jésus seul.

Une touchante union régnait entre les enfants de Seifried ;Ebner. La petite Christine était chérie de tous, comme la plus jeune et la plus aimable. L'enfant avait

69 CHAPITRE II]

confie à ses Sœurs ainées son désir d'entrer au couvent, et sans doute les avait priées de prendre sa défense auprès de ses parents. Il semble que ceux-ci aient fait une opposition très vive à ce désir de leur dernière fille, soit que. le projet de mariage leur tint fort à cœur, soit qu'ils eussent plus de peine à se séparer d’elle, ayant déja donné quatre filles à Dieu. Les Sœurs de Christine s’attristaient de cette opposition, en voyant la peine de leur Benjamine et priaient avec d’autant plus de ferveur; celles surtout qui étaient déjà au couvent, comprenaient mieux le désir de leur sœur.

Un an environ après la première communion, il se passa un fait extraordinaire qui consola grandement les jeunes filles.

Un jour que deux d’entre elles priaient avec ferveur devant une image de la Sainte Trinité, afin d'obtenir le consentement tant desire, elles eurent la pensée qu’elles eussent mieux fait d'allumer un cierge en plus des deux qui brülaient, le nombre trois honorant la Sainte Trinité. En cet instant même, elles virent tout à coup surgir un troisième cierge tout allumé qui se plaça entre les deux premiers. Très émues, les deux sœurs redoublérent leurs supplications et l’une d'elle ravie en extase, vit Christine devant elle en costume religieux.

Il est probable que ces deux sœurs étaient Dimut et Elisabeth. Un des manuscrits étudiés par Lochner dit que ce miracle eût lieu pour les deux sœurs déjà au couvent. À la suite de cette vision elles ne doutèrent plus que Christine ne vint bientôt les rejoindre.

Cet évènement fut connu aussitôt dans la famille et ébranla beaucoup les idées des parents de Christine

CHAPITRE 1 63

sur l'établissement de leur fille dans le monde. Seifried et sa femme étaient trop sincèrement chrétiens pour hésiter davantage à faire à Dieu le sacrifice de leur dernier enfant. La grande jeunesse de Christine leur avait fait craindre qu'elle ne pût comprendre l’impor- tance d’une décision aussi grave. A douze ans, on peut se laisser emporter par une fantaisie irraisonnée. Mais en la voyant maintenir ses projets avec une décision presque virile en dépit de tous, les Ebner cessèrent toute opposition et Christine pût enfin entrer à Engel- thal pour s’y consacrer entièrement à Dieu.

L'offrande qu'elle faisait d'elle même, n’était pas pour elle un vain mot. Malgré sa jeunesse, elle en sondait toute la gravité et voulût aussitôt commencer la vie parfaite qu’elle révait depuis le jour elle avait pu l’apprécier.

Christine crût que le meilleur moyen d’imiter Notre Seigneur, modèle de la perfection, était de commencer par mourir a elle-même, en matant son corps de telle sorte que jamais il n’essayât de se révolter. |

« Je voulus, dit-elle, commencer par veiller beau- coup et par vaincre le sommeil. Pour cela, quel que fût le froid, je me couchai par terre, n'ayant qu’une chemise pour tout vêtement. Afin que les autres ne s’aperçus- sent pas de ce que je faisais (1) j'étais obligée de me tenir très tranquille et le froid suftisait pour m'empêcher de dormir. Je ne dormais parfois qu’une heure de la nuit. Comme je souffrais de ce manque de sommeil, il

(1j La règle Dominicaine ne comportait pas le logement en

cellules, mais en dortoir. Il est probable que chaque couchette for mait alcove ou était séparée par une cloison.

64 CHAPITRE III

n'arriva de lutter pendant sept heures pour me tenir éveillee. »

Depuis l’âge de dix ans, Christine portait une chemise de crin. Elle ne l’ôta qu'une fois pendant une grave maladie. Outre cette penitence, elle se frottait avec des orties ou se couchait la nuit par dessus; elle s’en mettait mème sur la poitrine quelquefois. Elle se frappait avec des épines, des chaines, des branches de genevrier, et y mettait une telle force que son bras se lassait de frapper. À ces mortilications corporelles, effrayantes chez une enfant de douze et treize ans, Christine joignait la mortitication intérieure. Son naturel gai, ouvert, amiable, la portait à rechercher la societé des autres; elle voulüt se priver de ces innocentes distrac- tions en évitant les conversations. Elle se refusait toute récréation, toute plaisanterie avec les jeunes novices de son àge ; elle se priva même de tout entretien. L’ardeur qui la portait vers la perfection l’entrainait, si on peut s'exprimer ainsi, dans les excès.

C'est aussi ce que jugeaient les religieuses plus âgées, ainsi que les moins ferventes. Les pénitences et l’ar- deur violente de l’ascèse de Christine effrayaient les unes. et faisaient honte aux autres. On craignait que l’ardente novice ne se laissât emporter par un enthousiasme trop peu pondéré ; quelques-unes se fâchérent contre cette petite sœur qui, à peine entrée au couvent, prenait des allures de grande sainte. Une véritable cabale se monta contre la pauvre enfant.

« Les sœurs, écrit-elle, me dirent : Pourquoi entre- prends-tu une vie que tu ne pourras pas continuer ? Quand tu verras que tu dois t’arrêter, tu te dépiteras,

CHAPITRE HI E 6) on se moquera de toi et tu seras bien confuse. La Jeunesse est capricieuse, un jour tu en auras assez. Par ta folie tu gâtes ta sante, et alors, pourras-tu servir Dieu comme tu le dois, raisonnablement et en toute perfection? A ces discours, je fus extrémement desolce, J'eus à combattre de grands découragements et un foule de scrupules. Je me mis à craindre les admones- tations et les bavardages des autres. Je n'osai plus continuer ma vie de pénitence, telle que je Pavais commencée et cependant, je souffrais beaucoup de n°: pas la continuer, je ne pouvais me décider à l'aban- donner. J'étais plongée dans des alternatives pleines d'angoisses. À ces peines intérieures se joignirent les menaces et les coups, car les sœurs me traitaient dure- ment. Au chœur surtout, j'étais l'objet de grosses réprimandes et on m'accablait de punitions. (1) Mais Dieu me donna toujours la patience nécessaire pour souffrir avec résignation. »

Christine continue en prenant la troisième per- sonne. (2) « Elle désira le martyre à l’âge de treize ans et cette pensée lui vint à lesprit : « Faut-il qu’elle souffre le martyre? Et si jamais elle reculait devant l’excès de souffrances ? Si elle commettait une làchete ? Pour connaître son endurance, un jour de Vendredi- Saint, elle pria une sœur de lui donner une tres dure

(4) Les manquements dans la récitation de loftice, les fautes de rite sont punies dans les couvents bien disciplinés.

(2) Nous avons dit dans l’avant-propos que les révélations de - Christine Ebner ont été écrites en partie par elle, en partie par son confesseur. 1l est probable que le confesseur a écrit les par- ties à la personne.

66 CO CHAPITRE HI

discipline. La sœur exécuta si fidèlement ce qu’on lui demandait que Christine éprouva de cuisantes douleurs. Elle crût qu'elle allait demander grâce. Mais Dieu lui donna la force et le courage de subir son supplice jusqu’au bout et plus la douleur augmentait, plus son courage s’enflammait, Dans l'ardeur de son zèle, elle désirait le feu et le gril pour consommer son martyre. Elle reconnut intérieurement que lexpérience qu’elle venait de faire lui avait servi à sonder son courage, et quelle était capable de souffrir sans faiblesse une semblable torture.

« Cette même année, entendant conter qu’un prêtre avait laissé tomber une hostie consacrée, elle en fût si affligée qu'elle se fustigea de toutes ses forces avec des orties, en expiation de ce manque de respect à Dieu.

« Elle commença à prendre de très rudes disciplines tous les vendredis, dés l’âge de quatorze ans. Avec les années, elle augmenta ses macérations et souvent elle était douloureusement écorchée et saignait beaucoup. Son jeune sang coulait avec tant d’abondance que sa robe lui collait au dos et elle ne savait plus comment se tenir, n'osant s'appuyer sur rien à cause des souf- frances causées par ses plaies. » Elle prenait ordinaire- ment ces disciplines avec des verges, des épines ou des orties. |

Les forces de Ja nature humaine ont des limites et Christine, à ce point de vue, abusait de ses forces. Ses pénitences, au-dessus de la nature humaine, mon- traient clairement que Dicu la menait par une voix différente de la voie du commun des chrétiens et même des religieux. Ce que d’autres eussent difficilement

CHAPITRE 11] 67

supporté à la force de l’âge, cette enfant de treize ans le subissait sans peine, Cependant l'épreuve de la mala- die ne l'avait pas encore atteinte, elle devait y passer, car c’est que Dieu éprouve la patience et la résigna- tion de ces vrais serviteurs.

À l’âge de quatorze ans, Dieu ne soutenant plus ses forces miraculeusement, Christine tomba gravement malade. Pendant de longs jours de faiblesse, elle tit un retour sur elle-même et demanda à faire une confession générale, Cette confession tit naître en elle un tel repentir de ses péches, qu’elle commença à les pleurer avec abondance.'fl semblait que ses yeux fussent deve- nus deux sources de larmes. Pendant les quatre semaines qui suivirent cette confession, ce furent des pleurs ininterrompus. Elle pleurait au lit, à table, à l'ouvrage, partout, mais surtout quand la communaute était rassemblée. Ces larmes continuelles finirent par lui.irriter la peau, qui se crevassa et causa à la pauvre désolée de vives douleurs. Ce déluge de pleurs finit par impatienter les autres sœurs, surtout celles qui n’aimaient pas Christine; les punitions redoublérent. bristine $’efforçait d’être patiente et de ne donner lieu à aucun reproche. Souvent elle ne se couchait pas afin de ne pas manquer les Matines.

Cette môême confession générale avait ranimé plus fortement encore son désir de se modeler toujours davantage sur son divin modéle. Ne sachant qu'inventer pour exprimer son amour, elle se fit un jour une croix en pleine chair, qu'elle se coupa sur à poitrine et elle eut le courage de la ciseler pour ainsi dire, avec un couteau, malgré l’atroce souffrance qu’elle ressentait.

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Mais peu importaient à la courageuse enfant les souf- frances qu'elle pouvait cacher. Ge qui lui était bien plus pénible, c’étaient ses larmes qui lui valaient à chaque instant des remarques désoblisgeantes, des mo- queries, voire même des coups. |

I semble qu'en ce temps-là, la supérieure avait vraiment une animosité marquée pour Christine. Les punitions et les coups pleuvaient sur elle aux réunions de la communauté, mais surtout au chapitre. Les sœurs s'excitaient contre cette petite sainte éplorée et Ghris- tine passait de douloureuses heures n'ayant personne pour apaiser son excessive sensibilité ni pour la défen- dre, Sans doute ses propres sœurs mêmes la blamaient. On exigea qu’elle eût son tour de servir à table. Ce mal- heureux ruisseau de larmes qui, sans cesse, mondait le visage de Christine Jui rendait pénible tout emploi qui la mettait en évidence,

Le premier Jour de service, les p'eurs redoublérent tellement qu'elle eût grand peine à remplir son ofice. Les sœurs se demanderent ironiquement : « Qu'est-il done arrivé à Ghristine ? Qu'a-t-elle à pleurer ainsi? La malheureuse redoublait de larmes dans sa confusion. Ah! Seigneur, Seigneur ! soupirait-elle, pourquoi ne me Jaisses-tu pas pleurer quand je suis seule avec toi et non devant le monde ?

« Gette même année, dit Christine, je pris une chemise de crin et je me couchai souvent sur des orties. (1) Je veillai aussi avant ou après Matines, de

‘1 Christine semble dire ici qu'elle prit le cilice pour la pre- anière fois alors que plus haut (p. 64, on dit qu'elle Le prit dès Page de 10 ans. I est probable que la chemise de erin de son

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façon à diminuer mon sommeil autant que possible. Au milieu de ces veilles, je fondais en larmes, puis, comme je craignais la vivacité ou la mauvaise humeur des autres, J'éteignais doucement ma lumière et je prenais une rude discipline. Chaque nuit, je récitais mille Ave Maria et d’autres prières. »

Ce don des larmes dura plusieurs années, avec moins d'abondance et de tribulations, toutefois. Mais à cette . âme ardente le souvenir de la Passion, le récit d’un sacrilège, le péril d’une âme, suflisaient pour provoquer en elle une émotion violente qui ramenait les pleurs comme l'orage provoque la pluie. (4)

enfance était un très léger cilice et que Christine ne le comptait pas comme un véritable instrument de pénitence,

(1) On s’étonnera peut-être des coups et des punitions corpo- relles infligées à Christine, comme aussi de l’aversion que cer- taines sœurs lui portaient. Pour les coups, il faut remarquer qu’au moyen-âge, la punition corporelle était entrée si bien dans les mœurs qu'on la regardait comme toute naturelle. Quant aux mauvais sentiments de certaines sœurs, ils sont souvent permis par Dieu pour éprouver les âmes qu'il veut épurer davantage, en obscurcissant le jugement de ecrtains esprits étroits ou scrupuleux.

CHAPITRE IV

Vie mystique. Premières révélations.

_Nous avons déjà vu Pintensité de vie mystique régnant dans les cloîtres de l'Allemagne à l’époque dont nous nous occupons. Gette vie mystique devait néces- sairement déborder dans le monde extérieur : tel le ferment qui fait bouillonner le jeune vin, s'échappe en mousse abondante du vaisseau qui le renferme. Cet esprit de mystique rencontrait partout des âmes pré- parées qui s’en nourrissaient avidement.Malgré le triste etat de l’Eglise, les désordres du clergé, le schisme et les dissensions ecclésiastiques, une foi très vive régnait encore dans les peuples; foi souvent ignorante, mé- lëée de superstition et de naïveté, mais ardente, simple et par cela même, trouvant dans les principes de la mystique son aliment naturel.

Les flagellants, les bégards et beaucoup d’autres sectes dévoyées qui surgirent alors n'étaient que Îles exagérations grossières dun principe mystique mal compris et mal dirigé. |

Les habitudes pieuses des familles ne permettaient pas au scepticisme et au matérialisme de vivre à leur foyer. Les défiances ironiques, le respect humain étaient inconnus. On pouvait commettre de grands

CHAPITRE IV | 71 crimes, car les natures étaient impétueuses et violentes, mais on savait expier avec le mêmeentrainement. On n’'a- nalysait pas à la loupe les œuvres de Dieu, on s’étonnait plutôt des absences de miracles, que des miracles eux- mêmes. On vivait dans la simplicité d’une croyance qui rapprochait pour ainsi dire, Dieu et les saints, des hommes de la terre. Jésus, Marie, rs Anges auraient pu traverser une ville visiblement, sans étonner per- sonne. On craignait le diable, mais on ne le niait pas. Il jouait son rôle mauvais parmi les fidèles, ouvertement, n'ayant pas, comme maintenant, intérêt à se faire nier.

Si, à cette foi simple et forte, on ajoute l'état d'esprit particulier à la Germanie, l’amour du merveilleux, de la rêverie, dispose naturellement les âmes aux contem- plations imaginatives, on comprendra que le mysticisme en Allemagne ait trouvé un terrain tout special de cul- ture et de développement extraordinaire.

. Ge qu'on a lu déjà sur Engelthal à pu donner une idée de l’atmosphère d’ardente piété d’un couvent à cette époque. Mais en dehors des couvents, beaucoup de laïques s’adonnaient à une vie de piété sérieuse, contemplative et penitente qui, parfois attirait sur eux des faveurs divines miraculeuses.

La famille Ebner était une de ces familles ferventes où, dès leur premier pas, les enfants étaient exercés à une piété raisonnée et méthodique. On a vu Christine mise, dès l’âge de sept ans, sous la direction d’une maîtresse pour lui apprendre la récitation de l'office et le latin. Ce fait en dit assez long.

Christine avait été formée et instruite par un homme de haute valeur. Henri de Regensbourg lui avait appris

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a mener le travail de sa perfection avec cette effrayante énergie que Gôrres appelle la mystique purgative, c’est- à-dire le travail d’assujettissement absolu du corps et des sens à l'âme.

Le Père Lechner dit que Christine tirait la source de ses larmes de cette récollection intérieure qui est le premier degre de la vie mystique, et que Dieu lui fit “apidement parcourir les autres degres : Le silence spirituel pendant lequel l'âme considère Dieu dans un saint étonnement et se trouve dans une immobilité forcée, comme si elle était enchaînée devant lui; le repos dans la prière, l’âme pressent le voisinage de Dieu; puis les saintes caresses divines qui plongent l’âme dans un ocean de délices et la jettent dans Îles bras de Dieu; la soif d'amour vient ensuite, et, avec lPapôtre, on ne désire plus rien que d'être auprès du Seigneur, délivré de tous les liens du corps; cette soif méne au contact de Dieu qui se montre intérieurement à l'âme. Entin, comme couronnement à ce merveilleux édifice arrive l'union d'amour, l’extase, le mariage mys- tique avec Jesus.

Et Christine n’a pas quinze ans lorsque Dieu lappelle au sommet de l'échelle mystique, la plaçant du même coup à côté de ses illustres sœurs, des Gertrude, des Mechtildé, des Hildegarde !

Preger attribue aussi à Henri de Regensbourg cette belle formation mystique (1). Il est certain que Christine devait à ce saint prêtre son éducation religieuse et sa direction vers les hauteurs de la plus sublime dévotion.

(1) Preger. Die deutsche mystik. Tom 1}, p 269.

CHAPITRE IV 73

Ahristine avait quatorze ans lorsque, un dimanche, comme elle était au chœur, elle eût la vision de toute la communauté autour d'elle. Sept des sœurs lui paru- rent beaucoup plus belles et mieux parées que Îles autres. Tout à coup une mélodie délicieuse se tit enten- dre, sans que la jeune nonne püt se rendre compte de l'endroit d’où: elle venait. Elle comprit que c’étaient les anges qui chantaient. L’un d'eux commença à chanter seul ces mots : Jesu Christe cælestis medicus, et sur le seul mot de Jésus il vocalisa une si ravissante mélodie que pendant ce temps « on aurait pu réciter mille Ave Maria. » La jeune novice assure qu’elle serait morte de bonheur si l’ange eût continué encore.

Les sept religieuses parées et ornées moururent pen- dant le carême suivant (1291).

L'année d’après (1292) Christine fut entin admise à faire ses vœux. Elle avait quinze ans. Elle fit sa profes- sion le samedi avant la Passion. Le bonheur qu'elle ressentit en se donnant à Dieu pour toujours fut tel qu'elle renonce à lexprimer. Elle voulut accomplir cet acte solennel comme un sacrifice d’obéissance, en reconnaissance de la soumission avec laquelle Jésus- Christ offrit à son père céleste sa vie et sa mort pour le

rachat de nos âmes.

Christine prononça ses vœux avec une émotion grave et profonde, pleine du sentiment de la sincérité absolue du don d'elle-même qu’elle faisait à Dieu.

Aussitôt après sa profession, la nouvelle sœur tomba malade. Elle inaugurait sa vie souffrante, longue chaîne de maladies qui la mettaient, pour ainsi dire, tous les ans au tombeau. Cette fois, on eéraignit sérienrsement

74 CHAPITRE IV

pour son existence. Les sœurs qui soignaient ou la visitaient se sentaient emues de compassion pour cette pauvre enfant si patiente et si resignée. Christine atten- dait humblement la volonté de Dieu, lorsqu'elle eût, en vision, la visite de saint Jean l'Evangeliste.c Il paraissait comme un jeune homme de quinze ans et se tenait debout comme le prêtre à lPautel. « Je t’assure, dit-il, de la part de Dieu, que tu ne mourras pas dans cette maladie. Fais une confession générale et désormais vis dans la crainte de Dieu et dans son amour. Tu atteindras une sainte vieillesse. (Si tu ne vivais pas ainsi) tu ne l’atteindrais pas. » Et elle se trouva gueric bientôt.

« Après la Noël, Dieu me pardonna mes peéeches ainsi que Je Pai écrit, »

Les excessives mortitications de Christine, en affai- blissant son corps, lui donnaient l'aspect maladif et souffreteux. Elisabeth Ebner, sa mère, étant venue la voir, fut désolée de trouver sa tille dans cet état lamen- table. On lui révéla les pénitences que s’imposait la jeune sœur et la tendre mere s'effraya dune telle vio- lence. Au moins Christine devait-clle réparer ses forces “par une nourriture substantielle. Les Dominicaines avant pour régle de ne jamais manger de viande, Christine S'y conformait fidèlement. Les sœurs trop jeunes ou trop faibles qui devaient suivre un autre régime, mangeaieat dans un réfectoire séparé. Élisabeth Ebner obtint que sa tille irait prendre ses repas avec ces sœurs dispensées et paya même un supplément de nourriture pour étre assurée que Christine la recevrait. Celle-ci fut très affligee de cette disposition nouvelle, Ne pas suivre fidèlement la règle lui était un vrai su p-

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plice. Son estomac, cependant, tiraille par la faim, lui donnait un vif désir de manger d’un aliment qui lui semblait très bon. Elle se résol'ut à suivre la règle en dépit de toutes les difficultés, car c'etait en usant de mille ruses qu'elle dissimulait son abstinence. Tantôt elle se servait, eoujrait sa viande comme si elle allait la manger, puis cachait les morceaux sous son pain. D’autres fois, elle laissait les autres se servir de façon qu'il ne lui restât plus rien. Quand elle ne pouvait absolument se soustraire à lobéissance, elle saupoudrait sa viande de cendre, afin de lui en ôter le bon goût. Quelque mauvaise que fut parfois la nourriture des sœurs, elle Ia trouvait toujours trop bonne pour elle. Elle dit humblement : « Si j'ai fait cela par crainte des personnes assises à côté de moi, ou pour un aütre motif, je ne puis le savoir. »

Ælle voulut aussi se rationner dans sa boisson. Elle compta ses gorgées d'eau, ne se permettant qu’une quantité dérisoire. Quand elle était malade et qu’on lui donnait du vin, elle le réservait pour les pauvres. Elle en arriva à ce point de mortification qu’elle se refusa même toute position commode. Elle parle d’au- tres mortifications qu’elle ne détaille pas et avoue que la prieure dut souvent lui défendre ces excès de macérations. . |

De tous côtés lui venaient les épreuves. Elle les narre avec simplicité, sans plainte. Dieu lui-même se montrait sévère pour elle; il l’exerçait durement, ayant l'air de repousser cet amour ardent et humble de sa petite servante.

« J'avais seize ans, écrit-elle, lorsque je dis à mon

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Dieu : Seigneur, que ferais-je pour l'être agréable ? Jésus répondit: Tu ne dois jamais te plaindre de ceux qui-te font de la peine, tu ne dois jamais te dérober à la régle et tu dois remercier Dieu de ses grâces. Toi et les autres hommes êtes tous des ingrats, vous oubliez tout le bien que je vous ai fait

« Ah! Seigneur! s’ecrie Christine émuc, si j'avais la voix de tous les anges pour pouvoir te louer ! Si javais les souffrances de tous les hommes pour pourvoir te les offrir ! Si javais le sang de tous les martyrs pour te le donner! Si j'avais l’amour de tous les cœurs pour t'aimer ! |

A ces accents sitendres, Jésus répond avec une apparente durete : « Une goutte du sang que j'ai versé, dit-il, vaut plus que le sang de tous les saints. Une pensée aimante de mon trés doux cœur est plus efficace que l'amour de tous les cœurs purs, que tu pourrais n'ofirir. Et comme Christine, aneantie dans son humi- lite, l’ecoute en tremblant, il la console par ces derniers mots : « Offre ma vie humaine à mon père et prends Pamour de mon cœur pour le lui présenter, ear il fait toutes choses pour et par moi. »

Malgré sa grande jeunesse, Christine, par la grâce de Dieu, etait assez forte et assez croyante pour sup- porter le poids des mysteres les. plus effrayants de l’ordre surnaturel. |

Une nuit, au dortoir, Christine et les autres sœurs entendirent une voix lamentable qui criait : Mon âme va mourir !.… Les religieuses effrayées ne savaient ce que pouvait signilier cet appel déchirant.

Elles apprirent le lendemain, qu'à cette même heure,

CHAPITRE IV 77

était mort un miserable apostat, qui scandalisait tout le pays et causait un grand chagrin à la communaute. Cet homme, ancien abbe de Cisterciens, avait séduit une religieuse de son ordre et l'avait emmenée dans un endroit proche du couvent appele le « jardin du ciel » (Himmelsgarten). C'était un petit couvent abandonné, ayant appartenu jadis à l'Association des « Freres de Marie » (1). Üne petite chapelle y attenait. Le malheu- reux vivait avec sa complice et quelques autres femmes. Christine n’explique pas comment il se fit qu’on l’enterradans l’église même du couvent d’Engelthal. Peu après, il apparut à Christine pendant son sommeil : « Il était tout entoure de feu, et les flammes sortaient de lui comme d’un tonneau de goudron, dit elle pitto- resquement. On ne voyait pas sa forme, à cause du feu qui le cachait. « Christine le conjura, par la puissance de Dieu, et le dernier jugement, de lui dire qui il était. Il se nomma. Elle lui demanda dans quel lieu il se trouvait. « Je souffre, répondit-il, toutes les peines que peut souffrir un moine renégat, parce que j'ai fait beaucoup de choses injustes, que j'ai perdu mon honneur, ma réputation, et donné un grand scandale. « Étes-vous préservé de la damnation? demanda la sœur. « Oui, répondit l’infortuné, mais ce fut bien difficile. J’ai obtenu cette grâce pour deux motifs :

(1) Le père Lechner dit qu’il s'agit sans doute de l’ordre des « Serviteurs de Marie » ordre fondé à Marseille et approuvé en. 4254 par le Pape Alexandre IV. Lorsque le deuxième Concile de Lyon (1274), supprima tous les ordres mendiants à l’exception des Dominieains, Franciscains, Carmélites et Augustins, ce petit couvent fut sans doute abandonné.

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d'abord, lorsque j'allai mourir, votre vieux chapelain est venu vers moi, Il vit que j'avais un grand repentir et une profonde douleur de mes péchés et il me con- fessa. Je is une confession sincère, ce que je n'avais pas fait depuis longtemps, avant caché ma honte et ne voulant pas m'accuser d'avoir séduit des femmes. Celles que je rassemblai autour de moi, je les disais mes proches parentes. Le second motif qui m’attira la miséricorde de Dieu fut la dévotion très grande que jeus toujours pour le saint apôtre Jacques et pour d’autres saints que je ne cessais de vénérer malgré mes désordres. Ceux-ci se sont prosternés devant Dieu et Pont supplie de ne pas me damner. En signe de la vérité de mes paroles, va interroger le vieux chapelain. Christine alla le trouver et le bon prêtre lui dit que _€’était vrai (1). La misérable femme, complice du mort, vint aussi au couvent et contirma la vérité de cette révélation. Elle avait assisté aux derniers moments du malheureux qui, après avoir appelé à haute voix l’apôtre saint Jacques, avait récité le verset : Laudate Dominum in sanctis ejus, puis avait expire.

L'état maladif qui affligea Christine de quatorze à vingt-trois ans lui attira, de la part de la supérieure, beaucoup de défenses qui la désolaient, parce qu’elles

mettaient obstacles à ses désirs de mortifications. Un

soir de Noël, comme elle se proposait de passer la nuit en adoration, la prieure lui défendit de rester à l’église plus longtemps que l’espace mis à réciter cinquante

Paters. Après avoir prié, Christine quitta tristement le

(1) Il ne pouvait comme confesseur, que constater que le péni-

tent s'était confessé.

CHAPITRE IV 19

sanctuaire, pour aller Se mettre au lit. A peine fut-elle couchée qu’elle se trouva transportée en esprit à l’église elle voyait la Sainte Vierge assise, son enfant dans les bras. Le petit Jesus était ravissant et sa sainte mére le pressait tendrement sur son cœur. Christine contemplait ce divin groupe avec Joie, $s’abimant dans une adoration pleine de douceur et priait pour obtenir le pardon de ses péchés. Mais l’enfant Jésus se taisait. Une colombe blanche vint voltiger auprès de la mère et de l'enfant. Christine comprit qu’elle représentait le Saint-Esprit. La colombe vola auprés d'elle et lui dit : « Toustes péchés te sont remis. Ne sois plus triste, l'enfant ne veut pas parler avec toi parce qu’il tient à se montrer tel qu’il était en la nuit de Noël, un petit nou- veau-né sans paroles. »

Peu de temps après cette douce vision, la jeune moniale se mettait au lit, préoccupée de cette anxieuse question : Combien ne devrais-je pas souffrir pour atteindre le royaume de Dieu ? Le sommeil la prit dans ces pensées.

«Je rêvais, dit-elle, que la prieure tenait chapitre et ne voulait pas écouter mes fautes. Elle disait « Que cette sœur aille devant le juste juge ! »

J'étais debout, pleine de frayeur, et il me semblait que les anges venaient me chercher et me conduisaient hors du couvent, dans le lieu Notre Seigneur rend la justice. Il avait à ses côtés ses douze apôtres et beaucoup de saints. Il jugeait un grand nombre d’âmes. Les unes étaient damnées, d’autres allaient en purga- toire. Le visage de ce divin juge était si sévère que je tremblais d’une peur extrême. Les anges me conduisi-

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80 CHAPITRE IV

rent devant lui et il me dit : « Regarde tout ce que tu as fait contre moi ? Je vis alors tous les péchés grands et petits que j'avais commis depuis longtemps, et quel- ques petits péchés que je n'avais pas pensé à confesser. Notre Seigneur me dit avec bonté : « Ne t’inquiètes pas du jugement des créatures, car mon jugement, quoique juste, est plus bienveillant que le leur. » Je ne puis comparer à aucun martyre la grande crainte et l’angoisse qui me transperçaient pendant toute cette scène, puis la frayeur s’apaisa ensuite. » (1) |

Après les sévérites qui étaient pour Christine comme une discipline morale, venaient les douceurs des con- solations : « Je fus ravie peu après, écrit-elle, et je me trouvais dans la maison les apôtres reçurent le Saint-Esprit sous la forme de langues de feu et je le reçus en même temps qu'eux. Je m'estimais bien indigné de toutes les choses sublimes que je voyais dans cette maison, car je pensais que ma vie avait été criminelle et que je ne pouvais prétendre à toutes ces grâces, quoique j'en aie déjà reçu de Dieu bien plus que je n’en meritais. »

Peu de jours apres, alors que Christine remplissait loftice de portière, arriva au couvent une « petite sœur » de Nüremberg, peut-être une béguine, en tous cas une âme favorisée de Dieu. Elle salua la jeune

(1) 11 est souvent question iei de visions ou de révélations en rêve. Le Seigneur dit à Christine lorsqu'elle avait vingt ans : Saches que tu ne dois pas prendre comme rêve ce que jete confie de mes secrets dans ton sommeil. Je t'ai parlé en toute vérité. Ainsi je parlai au prophôte Isaïe et je lui appris beaucoup de choses concernant l’avenir.

CHAPITRE 1V S1

sœur avec respect par ces mots : «Dame, vous avez reçu le Saint-Esprit avec les Apôtres. » Christine fut vivement contrariée, car elle cachait de son mieux les faveurs extraordinaires dont Dieu la eomblait. Elle réprimanda très vertement la petite sœur, lui disant qu'elle répétait des choses incroyables. Mais plus Chris- tine grondait, plus la bonne sœur recommençait : « Je le sais bien, je le sais bien, cela vous est arrive. » Les autres personnes qui étaient ou qui passaient, s’arré- taient pour écouter cette étrange conversation et Christine dut se résigner à voir circuler partout le récit de sa vision.

« C'est peut-être une punition que Dieu m'envoie ? » dit-elle humblement.

CHAPITRE V

Les croix. Jésus pénitencier.

Malgré ses austérites et ses macérations, Christine s'était développée avec les années, en même temps qu'elle se fortitiait. À vingt ans, elle avait atteint une belle stature et sa physionomie aimable lui attirait la sympathie. Ses révélations prouvent en clle un système nerveux très sensible, une constitution saine et bien équilibrée, un tempérament sanguin, mais dont tous les penchants étaient domptes et asservis. Sa vivacité lui servait à remplir avec courage tous les devoirs de sa vocation, à surmonter les obstacles, à chasser toute lâcheté. Sa mémoire etait excellente, son jugement éclairé, son esprit pénétrant, son imagination vive, son humeur toujours prête à faire le plus parfait. Des dons aussi remarquables, cultivées par une excellente éduca- tion en faisaient vraiment le vase d’élection, le jardin fleuri Dieu voulait prendre sa demeure. Désormais entre elle et le bien añné, commence un dialogue d'amour qui ne s’achèvera qu'au ciel. Tantôt inondée de grâces, tantôt plongée dans la nuit glaciale, Christine demeure toujours pleine d’ardeur et de zèle.

Christine, dit le Père Lechner, n’appartenait pas à cette classe de favorises qui marchent dans le chemin

CHAPITRE V S3

de Dieu avec tant de calme qu'on ne voit en eux aucune faute, méme insignitiante. Sa nature vive et ardente Pentrainait vers toutes les hauteurs. Son enthousiasme la poussait si loin qu'elle oubliait les pierres du chemin, S'y heurtait et trébuchait. Dieu voulait la laisser parfois inême, choir, atin de la maintenir dans lhumble dé- tiance. Elle avait trop à lutter contre la vanité, l’orgueil, l’amour propre, la colère, pour n'être pas blessée de temps en temps. Ges fautes lui donnaient l’occasion de_ s’abimer dans Phumilite, elle se Jetait avec d'autant plus dardeur: aux pieds du Seigneur. Reprenant ses exercices de pénitence avec plus de courage, son mérite devenait plus grand que celui d'autres tidèles qui, de nature paisible et pondérée, parcourent dun pas égal le chemin de la perfection. Les œuvres de renoncement, de mort à elle-même qu’elle à accomplies sont merveilleuses et, dit encore le Père Lechner, on _en trouve à peine de plus grandes ehez les saints

canonises. » |

C'est l'erreur commune des mondains, de s'étonner en constatant que. les saints commettent des fautes on ont des imperfections. Ts ne comprennent pas que sainteté consiste surtout dans la manière de dompter les défauts de la mauvaise nature et de mortitier sa volonte. Beaucoup de saints avaient en eux les germes de nombreux défauts, et leur lutte pour couper sans cesse les rejetons de ces mauvaises herbes à duré jusqu'à leur mort.

Christine avait aussi en germe de nombreux défauts, mais surtout la vivacité et Famour-propre. La maniere dont elle se corrigeait est la marque de sa sainteté.

54 CHAPITRE Y

Mais aussi quel sublime et terrible directeur que Gelui qui à rachete les âmes de son propre sang ?

Un jour Christine s'était impatientée contre une Sœur. Dans la confession qu’elle fit ensuite, le confesseur lui ordonna d'aller demander pardon à la sœur offensée en faisant un « venia ». (1) Gette humiliation parut pénible a Christine, elle refusa d'obéir. « Si vous ne voulez pas faire ce que je vous impose, dit le ‘confesseur, demandez à Dieu de vous punir lui-même. » Gela ne lui plut pas davantage et elle sortit du confessionnal dans cette disposition de révolte. La nuit suivante, avant Matines, Dieu lui signitia lui-même la punition qu’il lui infligeait à cause de sa résistance. Elle devait, pendant toute l’année, faire tous les jours plusieurs prostrations en l’honneur des cinq plaies et, d’abord, se donner une rude discipline et réciter les sept psaumes de la péni- tence. Christine, qui regrettait sa faute, accepta volon- tiers la punition imposée par Dieu et le remercia avec reconnaissance, en récitant en actions de grâces le Te Deum et les Litanies de la Sainte Vierge et des Saints. Mais cela ne suffisait pas, il fallait briser la volonté et Christine reçut Pordre ®aller répéter au confesseur ‘la punition ordonnée par Dieu. L'aveu au confesseur lui parut plus dur que tout Le reste, mais elle n’hésita pas : S'y soumettre.

Un autre grave défaut de Ghristine était le chagrin profond qu’elle se faisait lorsqu'on lui contfiait un emploi et, on lui en contiait souvent, car elle etait exacte et

‘{) On appelle venia, le prostcrnement sur les genoux et la prière de pardon ou Confiteor, ainsi que la place où, au chapitre, on se prosterne pour reconnaitre ses fautes.

CHAPITRE V 85

zèlée à les remplir. De tous les emplois dont on la chargeait quelquefois, aucun ne lui était plus insuppor- table que celui d’économe. Quand on le lui imposait, elle ne cessait de demander à Dieu de l’en délivrer.

Un jour en exerçant cette charge, elle fut saisie d’un tel accès de mauvaise humeur, qu’elle se laissa empor- ter à une impatience visible.

Rentrée dans sa cellule, lorsqu'elle voulut se mettre en priére, Dieu la repoussa sévèrement : « Je ne veux pas de ta prière, dit-il, fais pénitence car, d’abord, tu as agi contre l’obéissance, ensuite tu n’as pas été édifiante dans les œuvres extérieures de ton emploi, enfin tu as scandalisé tes amies et d’autres personnes. Christine fut très effrayée. Elle demanda humblement : Seigneur, quelle pénitence dois-je faire ? Et elle tremblait en écoutant la voix divine qui lui commandait de prendre la discipline et lui disait formellement qu'il voulait qu’elle apprit l’obéissance.

Christine s’humilia et accepta avec reconnaissance l’ordre de Dieu. Comme elle s’apprétait à l’exécuter, Pappel pour le diner retentit. Elle alla d’abord l’obligceait l’obéissance, mangea avec les autres et méme, après le repas, se livra au court sommeil que les sœurs avaient l'habitude de prendre en ce moment, d'après les statuts. Mais quand elle fut libre, elle courut se livrer tout entière à l’œuvre d’expiation. Elle voulait, une fois pour toutes, vaincre cette nature rebelle et orgueilleuse et la jeter, pantelante et brisée aux pieds de son divin Maître. Gette lutte de Christine contre son corps est effrayante de violence courageuse.

Tout d’abord, elle tomba trois fois sur ses genoux

86 CHAPITRE V

devant Notre Seigneur en disant : Domine, qui plas- masti me? Miserere mei ! Elle supplia Dieu de lui être favorable et, se relevant, elle recita avee grand repentir le Miserere debout, une seconde fois à genoux, et la troisième fois étendue sur Île visage, à cause des reproches qu'elle avait reeus de son divin directeur. Elle prit ensuite une peau de hérisson et s’en frappa si fort et si longtemps que ses bras ne pouvaient plus se lever. Elle recommencea alors ses prosternements et le Miserere, puis reprit son supplice, et cela, par trois fois. Elle récita ensuite les deux oraisons : Respice, et Deus cui proprium est, avec le verset : Non nobis, Domine. Et cette épouvantable pénitence dura des Nones jusqu’à Vèpres. Quand elle reprit son habit, le Seigneur lui commanda de mettre sa cravate de fer. C'était un instrument de pénitence qu’elle ne possédait que depuis peu de jours et qui, de son propre aveu, était la plus terrible de toutes les tortures. Il écorchait douloureusement le cou et, l’hiver surtout, le froid y pénétrant, ce Ssupplice était insupportable. Christine porta patiemment son carcan jusqu’à ce que le Seigneur lui permit de l’ôter. Mais ce qui lui coûta le plus, ce fut d'exécuter l’ordre d'aller raconter cette punition à son confesseur.

Après une telle bataille contre son humeur, Christine se trouvait prête à exécuter tout ce que son emploi exigeait et il était, en ce temps là, d'autant plus péniblé, qu’elle se trouvait sous la puissance d’une prieure qui paraît ne l'avoir pas comprise ou bien l'avoir eu en. aversion. Sans cesse Christine recevait des reproches : Elle ne remplissait pas bien son emploi, elle ne regardait

CHAPITRE V 87 -

pas avec assez de soin aux besoins du couvent, elle ne surveillait pas, ne s’appliquait pas à augmenter les ressources ou à économiser.

Ces reproches, non seulement, mortifiaient la pauvre sœur, mais la remplissaient de erainte et d’angoisse. Elle se demandait si vraiment elle était coupable, si elle se trompait en croyant n’agir jamais que pour lamour de Dieu.

Christine était plongee dans le trouble le plus doulou- reux lorsque Jésus eût enfin pitie delle. I vint lui promettre qu’on lui enlèverait bientôt son emploi. Cette révélation lui étant donnée peu d’instants avant l'heure du chapitre, Christine, dans l’ardeur de son désir, erût qu'il lui était permis, après l’accusation de ses fautes, de demander qu’on lui ôtût son emploi. Get empressement marquait une hâte trop personnelle, mais la sœur ne pensait qu’à se voir débarrassée de cette charge si pénible pour elle. Quand ce fût à son tour de faire le venia, elle dit : Je ne me lèverai pas qu'on ne nr'ait délivré de mon emploi ! On exauça sa prière, mais elle eût peur ensuite d’avoir fait un acte de volonté propre, et quand elle vint se mettre aux pieds de Notre Seigneur, pour lui faire l’aveu de ses fautes, elle reçut interieure- ment l’ordre de se donner, en pénitence, cent coups de peau de hérisson. Elle le fit avec joie, remerciant Dieu de ce qu’il la punissait comme un pére, qui ne néglige rien pour perfectionner son enfant.

Une autre fois, pour la mortitier davantage, Dieu Jui ordonna de se donner publiquement la discipline au chœur. C'était plutôt une épreuve pour assouplir sa volonté. Mais Christine fût aussi effrayée que confuse à

: SS CHAPITRE V

l'idée d’être exposée devant la communauté à la honte de la nudité. Comme elle hésitait, Jésus lui dit : « J’ai été flagellé en public devant tout le peuple de la ville. » Christine surmonta sa confusion et acquiesça avec resi- gnation à la: volonté de Dieu. Il se contenta de ce sacrifice. Lorsque Christine vint exposer son projet à la prieure, celle-ci lui défendit de l’exécuter et la traita de vaniteuse et de folle, ce que la pieuse sœur souffrit avec joie. Si, depuis lors, Christine reçut encore des oflices à remplir, elle réprima si bien son ennui et sa vivacité, qu'elle ne s’impatienta-plus de façon à s’attirer encore d’autres terribles punitions.

Elle ne fut cependant jamais prieure, malgré ce qu'ont assuré quelques auteurs. Aucune liste de prieures d'Engelthal ne porte son nom. (1)

En revanche on lui contia plusieurs fois la charge de garde-malade et I encore elle se heurta à beaucoup de difficultés. Dans un moment de découragement, étant infirmière, elle demanda et obtint qu'on lui otàt son office. IL y avait alors à l'infirmerie une sœur très malade, nommée Gertrude. Quand elle vit que Christine avait quitté son poste, elle en fut fort affligée, car Christine avait un grand amour pour les malades et les soignait trés bien. L'état de Gertrude empirant, Ghris- tine vint la voi: et la mourante lui dit hardiment que Dieu la punirait de n'avoir pas eu la patience de garder

(1) Preger. Myst. leben , déjà cité (tome H, p. 271), assure que Christine Ebner fut pricure d'Engelthal pendant quelque temps et appuie son dire sur une lettre d'Henri de Nordlingen. Le Père

Lechner et Strauch prouvent que jamais notre moniale n’eût cette charge.

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son emploi, en la privant de toutes les grâces extraor- dinaires dont elle etait comblée. Sa prophétie se réalisa. Christine tomba dans la sécheresse et la froideur et cet état pénible dura de la fête de Saint Dominique jusqu’à l'Avent. |

Combien de petites fautes lui échappaient, que l'amour attentif de son divin Directeur ne laissait pas sans réprimande !

Un jour qu'elle etait malade à l’infirmerie, des sœurs étant venues pour la voir, Se mirent à bavarder frivole- ment, puis en arriverent aux plaintes et aux critiques. Christine écoutait tout cela avec peine et, sans doute, ne pouvant cacher son ennui, montrait un visage peu avenant. Elle disait intérieurement à Jésus : « Ah! Seigneur, que ne puis-je être dans un endroit Je n'entendrai que toi! » C'était un manque de bienveil- lance chrétienne. Notre Seigneur le lui montra : « Quand j'étais sur la terre, Je supportais les fautes et les faiblesses des hommes qui m'entouraient. À mon exemple soit toujours d'un abord aimable pour ton prochain et supporte patiemment ses défauts. »

Une autre fois, Christine avait été grondée par la prieure. Sous l'empire de ce mécontentement, Christine se plaignait à Notre Seigneur, lui disant qu’elle ne pouvait plus vivre sous l'autorité de cette supérieure et le suppliant de len délivrer. « Pourquoi, lui répondit le Sauveur, te refuses-tu à son obéissance ? Saches que bien avant ta naissance, la volonté divine avait destiné cette femme au gouvernement d'Engelthal, atin que tu lui fus soumise. Veux-tu t’opposer à cette volonté ? »

Ces paroles firent une profonde impression sur la

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sœur qui sentit sa colère s’apaiser et, dès lors, ne contredit plus jamais la prieure.

Revenons encore sur les mortifications et les peni- tences de Christine Ebner; c’est par qu’elle s’est montrée vraiment la disciple ardente du divin crucitié. C’est dans lPimmolation d'elle-même qu'elle cherchait à lui termoigner lamour de son âme de feu, jamais rassasiée.

Christine avait compris que la mortitication mtérieure doit marcher de pair avec la péenitence extérieure, Pour y arriver, elle soutint de violents combats et remporta de grandes victoires sur elle-même. Ses maladies lui en fournissaient souvent l’occasion, en exerçant sa patience, soit envers les personnes qui la soignaient, soit en se résignant à la volonté de Dieu. Jamais elle ne se plaignait de sa nourriture, quelque mauvaise qu’elle fût. Quand les autres sœurs déclaraient un plat trop mauvais, elle se disait qu’il était toujours assez bon pour elle. Nous avons vu qu’elle mêlait la cendre à ce qu’elle mangeait. L’ardeur de lPamour divin la brülait intérieurement au point qu'elle ne pouvait manger que des aliments froids. Elle retranchait, en, outre tout ce qu’elle pouvait de ses repas, sans trop nuire à sa santé. Si, cependant, quand elle était malade, on lui prescrivait de manger de la viande, elle le faisait sans hésiter.

Parfois, pour se mortifier davantage, elle se représen- tait le dernier repas de Notre Seigneur, se plaçant en esprit à table au milieu des disciples, se retraçant la salle et les personnages avec tant de vérité qu’elle s’y eroyait réellement et voyait avec quel amour Jesus distribuait lui-même à ses disciples, sa chair et son

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sang. Un jour, étant ainsi à table, elle fût ravie et se trouva en esprit à la sainte Cène, Jésus lui donna la communion comme aux autres apôtres.

À dater de ce jour, elle eût souvent des ravissements a table ; elle restait assise, ne sachant pas ce qu’elle imangeait, le cœur affamé d’une faim surnaturelle. Le ciel se plaisait à récompenser cet amour si pur par des miracles. Fréquemment ce qu’elle mangeait prenait un goût d’une suavité exquise et cette saveur délicieuse se répandait même sur les sœurs assises à côté d’elle.

Christine ne cessa jamais ses pénitences ordinaires. Ce fût à l’âge de trente ans qu’elle commença à employer la peau de hérisson pour se frapper. Elle eut d’abord horreur de ce nouvel instrument de supplice qui était particulièrement douloureux, mais, surmontant cette terreur, la bonté de Dieu lui donna une joie surnatu- relle chaque fois qu'elle se fustigeait ; {es battements de son cœur effrayé se calmaient et elle se trouvait inondée d’une telle béatitude que, selon sa propre expression, elle était assise à un festin de joie, et s’écriait dans son ivresse : « O! Seigneur ne me reprends plus cette joie et laisse moi mourir en elle! »

Et cependant la sainte sœur se frappait souvent par centaines de coups. Elle se roulait dans les orties et les épines, Ss’agenouillait sur des chardons piquants, sur des branches cpineuses. Mais il arrivait que la joie surnaturelle ne se montrait pas. Le vendredi surtout, Christine subissait toute la douleur des disciplines. D’autrefois c'était une légère impatience, une petite faute contre la règle qui la privait de ces consolations. Elle se résignait, heureuse de souffrir pour Dieu. Elle

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se frappait parfois jusqu’à ce qu’elle tombât à terre de fatigue et, apres un court repos, reconnpençait ses coups. Elle se donnait habituellement chaque jour soixante coups de verges, d’épines ou d’orties, sans préjudice des disciplines en surplus pour des fautes connnises, pour les péches du monde, pour les âmes du Purgatoire. Son confesseur tient pour miracle que tant de supplices infligés à son corps, loin de lui nuire, lui aient procuré une plus grande vitalité.

Des voies aussi extraordinaires fui attiraient, comme nous l'avons vu, beaucoup de persécutions et de con- trarietes. Aux reproches d'orgueil qu’on lui faisait, elle eût peur de s'être trompée et cette crainte la jeta dans un grand trouble. Elle eût recours à la prière pour sortir de cette cruelle obscurité. Un jour qu’elle priait dans le chœur, elle entendit une voix qui lui dit : Penses- tu que les saints martyrs ont versé leur sang pour la justice par amour de Dieu ? S'ils avaient voulu se con- server la vie, ils auraient fait ce qu’on exigeait d'eux, mais ils auraient perdu l'amitié de Dieu! Lorsqu'il était sur la croix, les Juifs criaient : Si tu es le roi d'Israël, descends de la croix et nous croirons en toi! La foi des Juifs eùt été certainement agréable au Rédempteur, il ne descendit pas cependant. Il ne voulait pas abandonner l’œuvre de justice commencée : la Rédemption des hommes. Que ceci te soit un exemple, n’abandonnes jamais rien du service de Dieu, ni de tes autres exercices de pénitence. (1)

Il fallait bien que Jésus vint lui-même de temps en

(l) Cette voix divine n’encourageait pas Christine à faire des

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temps soutenir sa fiancee car, seul, le Secours céleste pouvait ranimer son àme. Autour d'elle, au couvent, elle comptait peu d'amies, les sevices du chapitre lui étaient pénibles, la prieure la traitait avec une séverité souvent injuste.

Notre Seigneur lui dit un Jour : « Tu n’es pas toujours coupable au chapitre. » Seigneur, que dois-je faire alors ? (quand on m'accuse) demanda-t-elle,

« Parles toujours franchement et agis de façon que le prochain, à ton contact, devienne meilleur. »

Son confesseur ajoute : Christine s'était toujours tue sur ce qui se passait au chapitre et sur les injustices qu’on lui faisait. Notre Seigneur, en lui parlant ne lui révéla point qui était coupable, (quelle était l’instiga- trice de ces persécutions). Il ne lui dit rien non plus sur les autres personnes présentes (qui laissaient faire) ni des choses secrètes qui se passaient là. Notre Seigneur lui dit : « Lorsque tu vas au chapitre, prépares- toi aux coups et aux réprimandes et sache que je regarde ces coups comme supportés pour moi et que c’est moi qui les ai reçus pour toi. »

« Christine s’exerça dès lors à une plus grande pa- tience tout en suivant l’ordre du Seigneur de parler franchement.

« Ce lui fut l’occasion d’endurer beaucoup de souf- frances ; on lui disait de dures paroles et on lui répon- dait avec méchanceté. Ges manières d’être la frappaient au cœur et il lui semblait qu'aucune créature ne souf- frait autant qu’elle. Il arrivait même que la prieure

mortifications qui lui étaient défendues, mais à faire pénitence selon qu'on les lui permettaient. Lechner.

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parlant mal d'elle, ces calomnies se répandaient au loin. Elle savait qu'on tenait sur elle toutes sortes de propos, mais elle ne voulait pas les entendre. Dieu lui tit la grâce d'ignorer beaucoup de ces méchancetés car elle ne s’attardait pas aux conversations inutiles.

Mais la plus dure des pénitences, c’était l’absence de Jésus. Les coups et les injures se pouvaient supporter, Christine remerciait même celles qui la faisaient soufirir. Mais lorsque Dieu, se retirait d'elle en apparence, la laissait dans les ténèbres et l’aridité, elle tombait, dans un abîme de douleurs. D'abord elle craignait de n'être plus, par sa faute, dans les bonnes grâces de Jésus. Malgre les assurances que la miséricorde divine lui envoyait pour-la soutenir, la pauvre sœur perdait confiance. Non pas qu’elle doutât de la bonté de Dieu, mais par une humilité mal. entendue, elle se croyait indigne des faveurs d'en haut et craignaïit de mal employer les dons de Dieu. Un jour qu'elle suppliait le Seigneur de l'exercer dans la pénitence . jusqu’à la mort, afin qu’elle y trouvât un gage de pré- destination, il lui répondit : & Ma bien-aimée, il t'est beaucoup plus utile de vivre sans cette assurance qu'avec toute la certitude possible. »

Et Christine se trouva consolée. |

Une autre fois que toutes ses craintes l’accablaient de nouveau et qu’elle laissait son cœur faiblir dans le doute qui déplaît à Dieu, parce qu'il trouble l’âme et la rend pusillanime, elle se demandait anxieusement si les assurances d'élection que lui donnait Jésus n'étaient pas le produit de son imagination. Dieu lui avait dit : « Je ne te priverai Jamais de ma douce conversation et

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elle se figurait avoir été le jouet d’une illusion. Elle communia avec ardeur, mais ne reçut aucune des con- solations habituelles : « Je vois bien, Seigneur, dit-elle tristement, que c’est moi-même qui, par mes doutes, me suis privée follement de ta douce conversation.

« Tu es toi-même cause de ta sécheresse, répondit Jésus, ce sont tes doutes qui te l’ont attirée car tu as manqué de confiance en moi ! » |

Depuis ce Jour elle repoussa tous les doutes comme une tentation, se contentant de s’humilier quand elle recevait des grâces particulières.

La patience de Christine, fruit d’une longue lutte avec elle-même, était devenue chez elle une vertu solide. Les reproches injustes ou les mauvais procédés la laissaient calme et résignée. Un jour que, sur les ins- tances d’une amie, elle était sortie de son silence pour se disculper, elle s’en repentit aussitôt parce que c’était contraire à la patience qu’elle voulait pratiquer.

D’autres fois cette patience rencontrait des épreuves bien opposées. Sa réputation de sainteté s'étendant chaque jour davantage, les uns venaient l’assaillir de compliments et de marques de venération; d’autres l’accablaient de questions indiscrètes. Au milieu de ces gens trop bienveillants se mêlaient les fâcheux qui traitaient de haut la sœur portière, mais celle-ci répon- dait à tous avec la même douceur et bonté.

Même, croyant n'avoir pas encore assez dompté son orgueil, elle en venait à désirer qu’on la chargeât des emplois qui lui étaient désagréables et surtout de ceux qui l’obligeaient à plus d'obéissance ; elle recherchait les ouvrages pénibles et rebutants, ceux elle avait à

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96 CHAPITRE YV

p—

combattre la fatigue et le sommeil, Dieu, pour la récom- penser, lui donnait ses plus sublimes ravissements quand elle travaillait aux ouvrages les plus humbles.

Elle arriva à une telle maîtrise d'elle-même qu’elle ne versa plus une larme qui ne fût selon la volonté de Dieu et même, à la mort de son père bien-aimé, alors que son cœur était brisé, elle ne témoigna jamais le plus petit sentiment de découragement.

Dans les crises de sécheresse et de froideur qui la rendaient si malheureuse, elle gemissait vers Dieu pour y chercher la consolation.

« Pourquoi, lui disait-elle un jour, me donnes-tu parfois tant de suavité et peu après une si grande désolation ?

« Pour éprouver ta constance, répondit Jésus, et connaître Si tu m'aimes quand je te quitte ! »

Une autre fois qu’elle succombait à la douleur des injustices qu'on lui faisait :

« Je viens dans ton cœur, lui dit le doux Jésus, pour te réjouir et te consoler par moi-même dans ta tristesse. Je t’ai dejà communiqué généreusement mes grâces, je le ferai davantage encore. Autant on te méprise, autant je t’éléverai, autant on NUS autant Je: serai pour toi un trésor de grâces. )

Et Christine, reprenait sa croix avec une nouvelle ardeur.

Pendant les premières années de sa vie religieuse, elle eut beaucoup à souffrir de la faim. Elle eut grand peine à s’habituer aux jeûnes de la règle et quand elle arrivait à table, elle ne pouvait plus manger. D’autres fois, au milieu de l'office nocturne, la faim lui donnait

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en sans

CHAPITRE V 07

un désir ardent de manger de la viande d'autres bons mets et elle combattait ces faiblesses comme autant de pièges de satan.

Ainsi, victorieuse d'elle-même, partout se rebel- lait la nature, la courageuse fille de saint Dominique montait rapidement les échelons douloureux de cette échelle mystique qui mène aussi haut que homme puisse monter ici-bas, au seuil radieux du Paradis.

CHAPITRE VI

Les joies. Premières grandes visions.

La vocation spéciale de Christine pour la vie contem- plative s'était manifestée dès l'enfance. Le chemin mystique qu’elle devait parcourir sur un sol couvert de fleurs merveilleuses, elle en avait acquis l'entrée au prix de sacrifices héroïques; mais aussi le corps brisé, dompté, anéanti ne pouvait plus opposer aucune bar- rière aux élans de l’àme, attirée sans cesse en dehors de lui par la force invincible de l’amour. Aussi la con- templation de Christine était presque surnaturelle. Comme Mechtilde, Gertrude, Julienne et tant d’autres saintes, elle vivait dans une union si intime avec Jésus, qu’elle pouvait converser .avec lui dans un colloque perpétuel que n'interrompaient ni le travail, ni le sommeil. (4) |

Christine n’a pas, comme sa cousine Adélaïde Lang- mann, à lutter sans cesse avec le démon ; à peine ose-t- il l’approcher. L’élan de cette âme sainte est joyeux,

(4) Le livre de Lochner et celui du Père Lechner qui forment la base de notre récit ne contiennent pas toutes les révélations de Christine. Jusqu'ici personne n’a publié intégralement le manuscrit contenant lautobiographie de la sœur Ebner. Il mériterait ce travail.

CHAPITRE NV] 99

confiant, irrésistible. Ses visions ont une grâce de ten- dresse exquise. C’est la fiancée du cantique qui court vers le bien-aimé. A mesure qu’elle avance dans sa longue carrière, ses contemplations prennent un caractére plus sublime, plus abstrait en Dieu. Son amour s’épure, s'élève davantage d’une ascension ininterrompue et, à mesure que cette ascension s'opère, les grâces aug- mentent, les révélations se font plus suivies, plus intimes, plus unitives.

Christine avait vingt-quatre ans lorsque, une nuit, elle vit en rêve Notre Seigneur à l’âge de trente ans. T errait sur [la terre, visitant les communautés, afin de voir comment elles se comportaient vis à vis de lui. I vint dans le « dormitorium ». (1) Son visage était admi- rablement beau et sa démarche très aimable. « Je le - regardais, dit Christine, avec amour et aussi avec crainte et Je le suivais partout. Mais je prenais attention qu'il ne me vit pas, car j'avais honte de mes pechés. Notre Seigneur alla dans le jardin et je le regardai par une petite fenêtre, puis j'allai aussi au jardin et je me cachai derrière un arbre. A peine étais-je la que Jesus fut prés de moi quoiqu'il fut d’abord trés loin. I me dit : « Pourquoi t’éléves-tu, cendre et poussière? » « Seigneur, ai-je répondu humblement, je sais bien que je ne suis que cendre et poussière ». Alors mes yeux s’ouvrirent et je vis toutes mes fautes et mes manque- ments comme s'ils étaient écrits sur un livre devant moi. Je fus remplie de confusion et je fermai les veux

(4) Dans certains couvents, on appelait dormitorium une sorte de vestibule sur lequel s’ouvraient les cellules des relisieuses. | Bibliothèque des Fontaines BP 205 6O5O1 CHANTILLY C=Te Tél. (16) 44.57.24.6C

100 CHAPITRE VI

et baissai la tête. Je n'osai parler. Jésus alors, me voyant si abimée de honte me dit tendrement : « Tous tes péchés te sont remis. » En entendant ces paroles je le regardai. Son corps était aussi brillant et clair qu’un bervl. (1) Notre Seigneur Se pencha vers moi et, de sa main droite, m'attira à lui et.me serra si fort contre lui que je me croyais de la cire sur laquelle $’imprime le ‘achet. Mon âme fut comme formée à l’image de la Sainte Trinité. Je ne puis trouver de mots qui soient capables de dépeindre la beauté aimable, la suavité du visage de mon Seigneur, J’eus désormais une grande connaissance de Dieu et un mépris profond pour moi- méme, » (2)

Quoique la plupart de ses visions aient lieu pendant la nuit, dans son sommeil, Christine affirme qu’elle est tellement certaine de leur réalité qu’elle la soutiendrait contre le monde entier. Cette assurance parfaite de l'union de son âme avec Dieu est, du reste, un des degrés connus de la vie contemplative. Les maitres de la vie spirituelle le nomment le degré ultime de la vie mystique : l’union, lequel se subdivise en trois autres degrés : La simple union, les fiançailles et le mariage spirituel.

(4) Christine affectionne le béryl, qui, dans le langage mystique et allégorique du moyen âge, signifiait l'humilité et la charité enversle prochain. (Voir Don PAÉIANSER Année liturgique. Temps

Paseal, © II, p 343.)

(2) I va de soi que toutes ces visions doivent s'entendre pure- ment, spirituellement. Nous avons ici la figure du 7e degré de la vie contemplative appelé : l’attachement de Dieu. Saint Jean de la Croix dit sur ce sujet des choses admirables. Note du Père Lechner, p. 185.

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CHAPITRE VI 401

Christine était assise un mardi dans sa cellule. Notre Seigneur vint et lui dit : « Compte le nombre de tes , années (elle avait trente-six ans) (1313). Quand viendra la nouvelle année tu seras avec moi dans le Paradis. » C'était une promesse figurative, car Christine ne mourut pas, mais elle fut très malade. Pendant sa maladie elle fut ravie au ciel. Jésus prit son âme et la présentant à la Sainte Vierge, il dit: « C’est mon épouse.» Puis s’adres- Sant aux anges : « C’est votre sœur en pureté, je la ferai demeurer éternellement dans vos chœurs. » Jésus dit ensuite aux saints : « C’est votre sœur ; par moi, elle vous aime tous. » Se tournant ensuite vers Christine; il conclut : « Va maintenant, retourne à la vie humaine. »

Le confesseur de la sainte raconte qu'à l’âge de quinze ans, le Seigneur lui envoya l’apôtre Saint Jean pour lui dire que Dieu, dans sa sagesse, avait décide de la reprendre de ce monde dès sa jeunesse, mais que les supplications qu’on lui avait adressées étaient montées jusqu’au trône de la Très Sainte Trinité. Le conseil divin, dans sa miséricorde, se résolut de faire de Christine un instrument pour le salut des âmes et de lui donner le temps d'accomplir l’œuvre divine. À soixante- sept ans puis à soixante-dix ans, saint Jean vint con- firmer sa première visite et prédit à sa protégée qu’elle mourrait à soixante-dix-neuf ans.

En cette même annee 1313, Christine fut saisie une nuit d'un tel élan d'amour qu’elle en crût mourir. Elle souffrait des douleurs intolérables, autant de soif d'amour que de contractions corporelles. Notre Seigneur à ses plaintes répondit : « Fais un retour sur toi-même et resigne-toi. »

102 CHAPITRE V1

À l'aube de ce jour, un ange vint auprès d'elle : « Mon Seigneur t’envoies son salut et son amour, dit-il. Il a vu le douloureux combat qui se livrait dans ton âme et s’y est complu. Il l’a dit à ses amis. Le Père Céleste l’a envoyé sa force, le Fils son amour et le Saint-Esprit a fait sa demeure en toi, car il a eu grand pitié de toi et il veut secourir celle qui souftre pour lui, il veut te consoler. Ce ne sera pas encore la récompense parfaite, mais tu seras honorée devant tous les saints. »

Quand elle revint à elle, la sœur qui la gardait lui dit : « Tu as dormi dans des merveilles. Nous ne pouvions parvenir à t’éveiller. »

Christine ne voulut pas dévoiler ce qu’elle avait vu.

Jésus aimait à témoigner la complaisance qu’il prenait dans la prière de foi de sa servante, Elle fut un jour ravie au ciel dans une cite toute en or pur. Les rues en étaient parsemées de lys et de roses. Notre Seigneur y invitait les saints qui avaient exercé la contemplation pendant leur vie avec une virginale purcté. Jésus prit des couronnes que des anges tenaient préparées. Il y en avait de deux espèces. Il couronna avec les unes tous ceux qui avaient conservé leur pureté baptismale. Les autres couronnes furent données à ceux qui s’effor- Çaient de conserver la chasteté. Alors commença une danse céleste. (1) Notre Seigneur la presidait avec sa

(4) On trouve des visions de ce genre dans les écrits mystiques de Saint Jean de la Croix, de Sainte Thérèse, de Searamelli, Gôrres, etc. La danse sacrée existait encore en plusieurs pays, à l’époque vivait Christine et on la dansait à certaines fêtes, à l’église. Les danses profanes elles-mêmes n'avaient pas l'aspect frivole de nos danses modernes,

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Sainte Mère et les saints couronnes. Nul autre ne dansait avec eux. Chaque fois que Jesus se mouvait une flamme ardente tombait sur les 1ys et les roses. Quand un des saints se rapprochait de Notre Seigneur, il recevait des flammes de purete et de contemplation qui Pembrasaient d'amour. Les saints avaient leurs yeux fixés sur le visage du Sauveur. Le saint roi David dit à Christine : « Lorsque j'etais sur la terre, j’entrevis ce jour en esprit. Je ne pus autrement exprimer ce que je voyais que par ces cinq mots: Laudate Dominum in sanctis ejus. »

Toute la cour céleste s’approcha alors, demandant : « Quelle est cette fête aujourd’hui ? » Et Notre Seigneur répondit : « C’est aujourd’hui un grand jour, il n’a coûté beaucoup. Mon peuple m'honore aujourd’hui sur la terre et c'est pourquoi il y a une grande Joie au ciel, » (1)

Quelque temps après cette vision, Jesus dit à la sœur : Celui qui m'invite, je le visite avec amour. Celui qui me désire, je lui suis un hôte assidu. Celui qui soupire après moi, je ne me séparerai pas de lui. Ces trois choses sont en toute perfection entre la Dürriglin et moi. » (2)

« Je vis, écrit Christine, dans mon sommeil pendant la nuit, Notre Seigneur assis devant l'autel de Saint Dominique pour y juger. Une sœur qui, dans ce temps la était malade, lui fut amenée et elle gémissait et se

(1) C'était sans doute le jour de Pâques.

(2) I s’agit ici d’une sœur du couvent. Les Dürrigel étaient une famille de chevaliers de la Pegnitzthal. Les ruines de leur château existent encore.

1404 CHAPITRE VI

lamentait, Toute la communauté était assise en cercle autour du Sauveur. Sous le chœur se tenaient une foule de méchants esprits qui venaient l’un après l'autre devant le divin juge accuser la sœur. Quand Pun partait, un autre arrivait comme l'éclair. Notre Seigneur ne disait rien. Il écoutait avec un visage sévère et une grande majesté.

« Une sœur se leva et dit : « Sois lui miséricordieux, vois comme elle a souffert lorsqu'elle a subir quoi- qu'innocente, deux sévères chapitres. Donne-lui sa récompense dès cette heure. » Aussitôt les mauvais esprits perdirent toute leur audace et S’enfuirent. Alors Jésus prenant un visage plus doux renvoya la sœur rassurée et en paix. Je compris, quand je me retrouvai à l’intirmerie combien il est bon de soufirir quand on est innocent et quelle miséricorde Dieu montre alors dans ses jugements. Je fus aussi confirmée dans l'assurance que j'irais dans la joie éternelle, mais que je devrais beaucoup souffrir avant de lobtenir. (1)

« Peu après, j'eus encore un songe du même genre :- Notre Seigneur, sous l'aspect de son humanité à trente ans, tenait chapitre. Il se plaça au lieu le plus élevé. Le Père confesseur du couvent était assis à côté de lui et les sœurs mortes se tenaient les plus proches de son trône. Les autres sœurs vivantes venaient, à leur tour, se prosterner devant le Seigneur, et tous leurs manque- ments et leurs défauts étaient rendus publics, car le divin juge ne laisse passer la moindre faute, la plus petite

(1) 11 est probable que la sœur accusée était Christine elle- méme. La suite du récit, et l’assurance de sa félicité éternelle qui lui est donnée, le prouvent.

CHAPITRE VI 405

faute secrète. Notre Seigneur commenca par juger la prieure et la punit très durement pour des choses pres- qu'innocentes, comme de laisser entrer les gens du monde dans la clôture (1) sans necessite et parce qu’elle était trop faible pour certains abus, ne regardant pas assez Strictement au maintien de la règle. La sous- prieure fut punie plus durement encore, pour ne pas veiller assez à la discipline monaeale et parce qu'elle laissait passer beaucoup de manquements sans les punir ou sans faire de remontrances. Elle voulut $s’ex- cuser, mais Notre Seigneur ne Île permit pas. Il en fut méme encore plus fâché et dit qu'il ne servait à rien de s’excuser puisque rien ne lui était cache.

« Quand je vis et entendis tout cela, j’eus une plus grande frayeur de la justice divine, mais en regardant ce visage si plein d'amabilité et de grâces, j'oubliai la crainte pour me laisser aller à mon amour. À mon tour de paraître devant lui, je ne me rappelai plus aucun de mes péchés, Je ne pensai qu'aux grandes gräces et à toutes les faveurs qu'il m'avait prodiguécs. Je ui dis alors : « Seigneur, j'ai reçu beaucoup de gräces et de tendresses de toi, surtout quand j'ai eu le bonheur de te recevoir dans la Sainte Eucharistie, et quoique je me reconnus alors bien indigne de toutes ces faveurs, tu me parlais toujours avec bonté, » Alors son visage et toute sa personne S’illuminérent de tendresse et de douceur. Il me dit d’une voix affectueuse ? « Que te donnerais-je pour m'avoir dit cela? » Et mon esprit

(4) La loi de clôture n’était pas alors aussi sévère qu'elle le fut depuis. P. Lechner,

106 CHAPITRE VI.

se trouva éclairé, Je reconnus qu’on doit moins craindre la justice divine qu'espérer en sa misericorde et ma confiance en fut encore augmentée, » | Malgré la contiance que de semblables visions de- vaient donner à Christine, le Sentiment de la crainte dominait en elle, Notre Seigneur dit un jour qu’il vou- lait lui ôter cette crainte. | Christine répondit : « Cher Seigneur, Je ne te le de- mandes pas. Mes péches doivent nrinspirer cette crainte. Aide-moi seulement afin que je ne désespère pas et que j’unisse la confiance à la crainte, car j'aurai toujours confiance en toi. » « Ma bien-aimée, dit Jésus, Sache que j'habite toujours en ton cœur. Demeure dans mon amour, car la crainte, unie à l'espérance et à Pamour, n’est très agréable. » Christine entretenait cette union avec Dieu par une prière incessante, Au son de la cloche donnant le signal de loftice, elle recitait le verset : Omnis spiritus laudet Dominum. Elle conseillait cette dévotion aux autres. Elle pensait souvent à ce passage des psaumes. Je me suis réjoui quand on m'a dit : Nous irons dans la maison du Seigneur. Etelle se disait en frémissant de joie : « Oh! mon âme ! que ferais-tu si on te disait que tu vas entrer dans Péternel bonheur ? » Rien ne lui plaisait plus que de se sentir tout près du tabernacle. Son amour la portait à embrasser cette demeure mysté- rieuse de Dieu comme le trône du maitre du ciel et de la terre, trône d’amour et de miséricorde. L’ardeur de la sœur était telle que si ses forces ne lui eussent manqué elle le confesse elle-même clle fut demeurée volontiers au chœur sans en sortir jusqu’à sa

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mort. Aussi arrivait-il souvent qu’on n’entendait plus sa voix à l'office, elle venait de Séteindre subitement, Christine etait prise d’un ravissement qui l’enlevait aux choses extérieures. Ces ravissements la prenaient aussi à la messe. Elle dit que, bien souvent, elle ignorait mème quel prêtre célébrait. Un jour elle entendit à la Consécration une voix qui lui disait : « Ceci est ton Créateur et le mien. » Et elle vit, à l'élévation de l'hostie un enfant d’une beauté merveilleuse entre les mains du prêtre qui, ce-jour là, était le vieux chapelain. A la fraction de lhostie, l'enfant parut plus grand. En ce moment la sœur revint à elle.

Christine vit aussi Notre Seigneur, un Vendredi-Saint, sous l'apparence qu'il avait lorsqu'il fut clouë à la croix. Ce spectacle était déchirant. Jésus crucitié était entouré de sept personnes. Il parla à Christine avec tant de suavité et de grâce qu’elle pensait dans sa recon- naissance : « Ah ! si ces paroles pouvaient être ecrites ? Car il m'est impossible de les retenir ! Elle se souvint cependant que Notre Seigneur lui avait dit : Quand tu avais cinq ans un domestique de la maison de ton père te demanda en mariage. Tu en fus très triste parce que ton inclination ne te portait pas vers le monde, mais vers le cloitre. C'est alors que tu as pris mon cœur et dès lors je ne te l’ai jamais retiré. » (1)

Outre les offices de la communauté et les oraisons de

(4) I faut prendre ici le mot de domestique dans le sens de « familier ». À cette époque, fréquemment, les-gentilshommes prenaient chez eux les tils de leurs amis pour les former aux belles manières et aux exercices du corps, principale éducation de la noblesse.

108 CHAPITRE V1

la règle, Christine recitait chaque jour trente fois l'Antienne : Feni Sancte Spiritus, avec cinq versets, plus cinquante Pater pour honorer les souffrances de Jésus-Christ, cent {ve pour honorer la sainte Vierge, cinquante Pater pour honorer les saints, cinquante autres pour les anges, Cinquante pour les patrons, autant pour les âmes du Purgatoire, auxquels elle ajoutait les vigiles. À cet ordinaire surchargé, combien d’autres dévotions n'étaient pas ajoutées, soit qu’on lui demandât des prières, soit à cause d’une fête ou d’un évènement ! Le divin époux recevait tous ces soupirs fervents avec complaisance. Un jour il promit à Christine qu’il bénirait sa race à cause d'elle. « Aussi longtemps que tu vivras, ajouta-t-il, ta communauté n’éprouvera aucun mal.

>arfois, dans ses prières, Pamour divin se répandait dans ses veines comme un feu brûlant si violeat, qu’elle croyait ne pouvoir le supporter longtemps sans mourir. Ce feu intérieur faisait de Christine comme un foyer de chaleur qu’on ressentait en s’approchant d'elle.

Mais aussi quels colloques enflammeés entre le cœur de la servante et celui du maitre !

« O cher Seigneur ! s’écrie Christine, si j'avais ta puissance et toi ma pauvre vie, je voudrais changer avec toi et te donner ma puissance pour reprendre ma misère! Tu m’es tellement cher que si je pouvais avoir toutes les joies du ciel sur cette terre, je les abandon- nerais pour toi et je conserverais ma pauvre existence sans recevoir rien en retour. Oui, Seigneur, je t'aime tant que si je possédais l'affection de tous les hommes et qu'ils voulussent me faire du bien, si tu ne me donnais plus aucune pénitence, si je n’avais pas de Purgatoire à

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souffrir, je ferais le sacritice de tout cela par amour pour toi ! Et Notre Seigneur de repondre : « Maintenant s’accomplit ce qui est écrit au livre de Pamour : Tu as blessé mon cœur d’un regard de tes yeux, d'un cheveu de ta nuque. » (1)

«Que veux-tu dire par là, O mon Seigneur ? demanda Christine.

Jésus répondit : « Quand une créature, pour mon amour, méprise tous les biens qu’elle peut avoir en elle et autour d'elle, ces biens fussent-ils aussi minimes qu’un cheveu, mon cœur en est blessé et je me lie à elle par un retour d'amour, voulant Ia combler de tout ce qu’elle peut désirer.

Peu de temps après, Jésus dit à la Sœur : « Ma bien- aimée, parce que tu m'aimes au point d'abandonner tous biens et de les mépriser par amour pour moi, Je te donnerai une récompense qui attirera des grâces spé- ciales sur tous ceux qui t’'aiment, et plus ils t’aimeront, plus je les favoriserai. Je joue dans ton cœur comme une mélodie de harpe. Ma demeure est dans ton âme. J'étais avec toi dès le commencement de ta vie et à mesure que tu vivais pour faire ma volonté, mon amour croissait pour toi. Même quand tu âgissais contre ma volonté, je te pardonnais.

Qui s’étonnerait de l’enivrement surnaturel qui s’em- parait de Christine après de tels entretiens ? Cet enivre- ment durait parfois plusieurs jours. Pendant ce temps elle ne voyait, n’entendait rien, elle ne buvait ni ne mangeait, elle paraissait être sans vie. En revenant à

(4) Cantique des cantiques.

410 CHAPITRE VI

elle, elle parlait de Dieu et de ses perfections d’une manière ravissante qui enflammait à leur tour ceux qui l’entendaient.

Un jour, dans un ravissement, la sœur vit Notre Seigneur entouré de beaucoup de saints. Jésus couronna Christine d’une précieuse couronne et lui témoigna une tendresse si grande que tous les saints S'écrièrent : « O Seigneur ! quel grand amour portes-tu donc à cette âme et comment, du haut de ta grandeur, o toi le Dieu tres Haut! daignes-tu te pencher vers elle? Jésus répondit : « Je vous ai ainsi attirés à moi et je vous ai donné votre gloire par ma seule bonté. Aucun de vous n’est arrivé vous êtes par vos propres mérites. Tout ce que vous avez et possédez, c'est moi qui vous lai donné. » Et se tournant vers Christine. « Ne te laisse pas troubler, dit-il, si les hommes te jalousent pour les gràces que tu reçois, car les anges et les saints eux-mêmes s'étonnent des grandes merveilles que j'opère dans ton àme, alors qu’elle habite encore ton faible corps. »

« Je vais prendre une étincelle de mon cœur brûlant, dit un Jour Jesus, et je rendrai ton cœur comme le mien. Je prendrai une des larmes que j'ai versées sur la terre et j'y mettrai toutes tes larmes pour qu’elles acquièrent la valeur de la mienne. Je prendrai un des coups de verge de ma douloureuse passion et j'y unirai les coups et toutes les violences que tu as reçues par obéissance et amour pour moi. J'ai commandé à tous mes amis de t'aimer, Que puis-je faire de plus ? »

« Seigneur, répond Christine, si j'avais la voix de tous les anges, je voudrais te louer par elle; si

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j'avais tout le sang des martyrs, je voudrais te le donner; si j'avais les souffrances subies par tous les hommes, je voudrais t'en faire hommage; si j'avais l'amour de tous les cœurs, je voudrais t’en aimer ! »

Et notre Seigneur termine ce colloque enflammé par une nouvelle assurance de prédestination.

« Je vis un jour, écrit Christine, Notre Seigneur sous trois aspects differents. Je le vis d’abord agenouillé au Jardin des Oliviers. Sa tendre peau, pâle et blanche, comme la peau d’un œuf, laissait suinter des gouttes de sang qui tombaient à terre. Les mouvements de Jésus étaient tristes et lasses, mais doux et résignés. Je vis l’état lamentable de tout son être et cependant je ne pouvais ressentir de tristesse, mais une grande suavité, un grand amour reconnaissant.

« Je le vis aussi quand il fut flagellé. Son corps si délicat était durement lie avec des cordes au milieu de son buste. Ses mains aussi étaient liées, et si profondé- ment serrées, qu’on voyait à peine les cordes enfoncées dans la chair. Ses divines mains étaient comme un linge bleu. Mon cher Seigneur était cruellement abîimé par les verges, tout troué et couvert de sang. En le con- templant souffrant si indiciblement, en voyant ses gestes douloureux et son corps meurtri, épuisé du sang répandu, je fus remplie d’une douce vive et gratitude.

« Je vis Notre Seigneur pour la troisième fois lors- qu’il fut descendu de la croix. Il me parut comme un misérable martyrisé. Pas une place dans son corps qui fut saine, chaque membre avait souffert d’une souffrance spéciale. La tête était abiméce par la couronne d’épines, dont les traces marquaient le front de plaies

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419 CHAPITRE VI

bleues et rouges. Beaucoup deépines de la couronne restaient encore piquées dans le crâne, Les yeux noyés de douleur, éteints et sanglants, le visage noir, plein de sang seche, Les plaies des mains et des pieds avaient largement déchiré la peau. C'était le spectacle le plus pitoyable que des yeux humains pussent contempler. Aucune langue ne pourrait lexprimer, J'ai vu Notre Seigneur dans les douleurs de sa mort amère, j'ai vu ses cinq plaies, et cette vue m'a inondée de bonheur J'ai sucé la plaie du côté comme l’abeille suce la fleur et je nrélançai vers cette plaie avec amour, car c’est par elle que j'ai éprouvé les plus douces jouissances, les délices les plus inexprimables, »

« Aprés ces Visions, Je ne pouvais plus dormir. Tous mes sens étaient p'ongés et comme enfouis en Dieu. Je n'aurais pu écrire trois mots ou faire la moindre chose exigeant l'assiette ordinaire de l'esprit, Oui, je Paflirme, il n'y avait pas en moi un membre qui ne fut plein de

grace et de suavité. »

Chaque communion était pour Christine un instant de bonheur supraterrestre, Elle éprouvait souvent des désirs de communier semblables à une. soif ardente, dont elle souffrait comme d’un martyre très douloureux. Généralement, aprés la réception de sainte hostie, elle entraïit en ravissement et elle s’en lamentait, parce que ces extases causaient du trouble et des distractions autour d'elle, Elle s’en plaignit à son divin ami qui lui dit : « Ne te troubles pas, je veux que tout le monde sache combien je t'aime. »

Un jour qu'elle était encore plongée dans les dou- ceurs du ravissement devant Jésus entouré de ses

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saints, elle reçut une rude penitence, Comme elle s'en étonuait, le Seigneur lui dit : « Je suis juste et toutes mes œuvres sont fondées sur la justice, On s'étonne que je partage mes trésors avec mes bien-aimés et que je leur fasse des faveurs si extraordinaires, mais je leur fais sentir aussi ma sevérite. » (1)

D'autres fois le Seigneur disait à Christine après la _connnunion : « de t'ai épousée par un amour éternel, Parmi les enfants des hommes, tu nres l’un des plus cher, Aucun tiancé n’aspire après sa fiancée comme j'aspire après toi. Tous les prêtres qui me donneront à toi seront ornes de mes grâces. »

Un autre jour, après la communion, Jésus dit à la sœur : « Je veux te donner cette grâce que toutes tes œuvres te soient méritoires. S'il s'y trouvait une imper- fection, je l’effacerai dans ma miséricorde, Je veux te donner les plaies de mes mains, la douceur de mon cœur, les trous de mes pieds, pour que ton obeissance, par eux, te devienne efficace. Par la plaie de mon côté tu recevras un doux amour et l’assurance du mien ; je te couronnerai au ciel des stigmates de ma couronne d'épines. Je viens plus volontiers vers toi qu’un ami visite son ami. Tes yeux ne rencontreront plus jamais ce qui pourrait leur faire tort. »

Jésus révéla aussi à Christine que le mauvais esprit avait perdu tout pouvoir de la tenter.

Un jour qu’elle priait le Seigneur de consolider en elle toutes ses œuvres, afin que, oubliant les choses

(1) Cette pénitence consistait à se coucher sur une peau de

hérisson. La sœur y resta couchée jusque midi et y serait volon- tiers restée davantage, si le Seigneur y avait consenti,

414 CHAPITRE VI

du monde et du temps, toutes ses préoccupations soient uniquement tournées vers lui :

« Contentes-toi de mes grâces, lui répondit Notre Seigneur, car je t’en ai donné bien plus qu’à beaucoup d’autres qui m'étaient très chers et qui m'ont servi fidélement.

«Seigneur, dit l’humble sœur, comment se fait-il que j'aie reçu tant de grâces et que je sois encore si imparfaite ?

« Afin, répartit Jesus, que tu me connaisses et que tu te connaisses, que tu saches que toute bonté vient de moi et toute imperfection de toi, et pour que les tideles me louent de la miséricorde et des grâces dont je t'ai gratitiéeg. »

Au milieu de cet échange de sentiments surnaturels, la sainte communion devenait vraiment pour Christine un festin de délices. Ainsi qu’elle le dit dans ses révé- lations, les saintes espèces lui étaient comme un plat d’une douceur exquise. Elle ne goûtait pas le pain, mais une suave sensation. Souvent aussi une odeur très agréable sortait d'elle et se répandait dans le chœur.

Un jour de Pâques, après la communion, elle vit le Rédempteur tel qu’il ressuscita d’entre les morts, au milieu des patriarches. L'endroit ils se trouvaient était ravissant et le sol était recouvert d’un gazon. verdoyant. Le Seigneur semblait se tenir sous les patriarches dans une lumière éblouissante comme la lune sous les étoiles. Et les âmes chantaient avec une grande joie : « Hæc est dies quam fecit Dominus. »

Une autre fois, au premier Dimanche de Carême, le Seigneur, après la communion, annonça à Christine la

CHAPITRE VI 415

délivrance de plusieurs milliers d’âmes du Purgatoire, le retour de milliers de pécheurs et le renouvelle- ment dans la grâce d'innombrables fidèles. Il dit à la sœur : « Que mes grâces te suffisent! » Peu après toutes ces âmes vinrent à elle et lui dirent : « Nous avons crie longtemps du fond du Purgatoire. Mais la justice de Dieu ne voulait pas nous délivrer avant ce jour. Maintenant nous montons au ciel et nous prierons pour ceux qui nous ont aidees. »

Une autre fois, après la communion, Jésus dit à sa tidéle amie : « Je veux te sortir d’une vie heureuse pour te placer dans une vie divine. » Il.la mena au milieu des chérubins et des séraphins qui chantaient les louanges de Dieu par les paroles de la préface de la . Messe de la Sainte Trinité. Ce chant était exécuté avec une telle grice et une telle dignité que Christine ne put trouver aucune expression pour peindre cette beauté. La vision dura depuis le matin jusque midi.

Christine n’était-elle pas aussi un chérubin par l'amour ?

CHAPITRE VII

Le Père Conrad de Füssen. Dimut Ebner. Christine et les âmes.

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Ghristine Ebner commença à écrire ses révélations à l'age de quarante ans, sur l’ordre de son confesseur, le Dominicain Conrad de Füssen. Pendant de longues .annees, ce Saint religieux fut le confesseur du couvent, En 1324, il fut envoyé à Fribourg. On suppose que ce fut Conrad qui écrivit une partie des révélations, sans doute après lt mort de Christine. La voyante cessa d'écrire trois ans avant la fin de sa vie. Conrad devait étre plus Jeune ou, tout au moins, du même âge que sa pénitente, était comme beaucoup de ses frères en religion, profondément versé dans la science mysti- que, Si Christine avait en lui une grande contiance, lui, de son côté, la vénérait beaucoup et, souvent lui demandait des conseils. Une affection réciproque et très élevec unissait le Pére Conrad et la soeur Ebner. Christine fui parlait avec une affection d'autant plus vive, qu'elle avait reçu plusieurs fois des révélations à son sujet,

«@ CUn jour, dit-elle, à la fête de Saint André, comme le lecteur (le Père Conrad) avait Notre Seigneur dans les mains pendant la messe, j'entendis le Père

CHAPITRE VII 117

Céleste lui dire : « Tu vas recevoir ma bénédiction paternelle et ma confirmation éternelle, Le Fils de Dieu lui dit : Tu auras dans ta vie de grandes consolations de mon humanité. Le Saint-Esprit dit aussi : Je te ferai d'inmenses dons, mais tu ne peux en jouir seul, tu dois les partager avec les autres, »

Quand le Père Courad célébrait Ia messe, il y mettait une si touchante piété que tous Îles assistants, religieux ou laïques, en étaient vivement émus : « Si le grand Saint Nicolas avait dit lui même cette messe, s’écriaient naîvement les fidèles, il n'aurait pu être plus dévôt ni plus recueilli!

Lorsque ce saint religieux dut quitter Engelthal, sa dernière messe au couvent fut Signalee par une série de faits extraordinaires. |

L’agitation causée par son départ, non seulement au monastère, mais dans tout le pays, prouve que Conrad de Füssen jouissait d’une grande réputation de sainteté. On accourut en foule pour assister au dernier office qu'il célébrait à Engelthal. Conrad disait la messe de la Sainte Trinité. Dés les premières prières de la messe, on entendit avec surprise que le prêtre, au Confiteor, au lieu de dire «et vous, sœurs », avait dit « et vous, innocentes ». Conrad avait été comme forcé de pro- noncer ce mot sans qu'il y pensât. D'ailleurs il se sentait transporté, inondé de grâces. $es pleurs cou- Jérent sans s'arrêter tout le temps du sacritice et tous ceux qui y assistaient recevaient les effluves de la piété- du célébrant. Elle remuait tous les cœurs, provoquant des larmes dans tous les yeux.

Apres la messe, Conrad monta en chaire pour y faire

418 CHAPITRE VII

son sermon d'adieu. Au milieu de Pallocution il s’inter- rompit pour dire aux religieuses :

« Le Père Céleste vous a pris pour enfants, il vous à pardonné vos péchés. Vous êtes confirmées et choisies pour la vie éternelle. » Et comme il disait ces mots de la part de Dieu avec beaucoup de paroles très douces, il ajouta : « Ce n’est pas moi qui vous parle, vous l’entendez bien à ma voix. » Effectivement sa voix était toute changée.

Le lendemain, le Père Conrad donna la communion à Christine qui entra en extase aussitôt après et eut la faveur de sucer lasplaie du côté de Notre Seigneur. La sœur Ebner resta en extase jusqu'aux vêpres. Pendant lcs dix jours suivauts elle eut la grâce de pouvoir communier chaque matin (1) et ces mêmes jours furent également remplis de grâces smgulières pour la communauté. Un souffle de miraculeux enivrement la transformait. Quelques sœurs pleuraient, d’autres riaient, presque toutes marchaient dans une sorte d’extase. Le bruit de ces merveilles s’etendit au dehors du couvent et beaucoup de gens louaient Dieu pour les bénédictions qu’il répandait sur Engelthal.

Est-ce le même Conrad que Christine appelle « le jeune chapelain » et dont elle raconte le fait suivant ? On peut le supposer. |

Pendant une messe, la sœur vit Notre Seigneur dans ses mains. Il se tournait affectueusement vers le prètre

(4) En ce temps là, on ne pratiquait guère la communion fréquente. Même dans les couvents, on se contentait de commu- nier tous les quinze jours, les plus fervents recevaient la commu- nion tous les huit jours,

CHAPITRE VII 419

et se penchait vers lui. Ce même jour et sans doute à la même messe, comme Christine se plaignait amoureu- sement à Notre Seigneur de ce qu’il n’avait pas inspiré a ses supérieurs de lui permettre de communier, Jésus lui répondit : « J’ai considere ta misère et j'ai donné l’amour de mon cœur à ce prètre pour qu’il te nourrisse de mon Eucharistie. Dis le lui de ma part et dis lui que je lui donnerai une maladie corporelle atin qu’il honore l’obéissance et soit plus indulgent (pour toi ?) Et qu’il te donne mon corps avec plus de mansuetude. »

Une lettre que Christine écrivait au Père Conrad quand il était à Fribourg peindra mieux que toute dissertation, l’affection attentive et dévouée que Chris- tine conserva toujours pour son confesseur. (1)

« Mon cher Seigneur frère Conrad écrit-elle. Moi, Christine Ebner, je te salue en Notre Seigneur Jesus- Christ qui m'est cher par-dessus tout. O, cher Seigneur ! vous m'avez fait demander si je ne voulais pas prier pour vous. Ma prière est une pauvre prière. Mais par l'affection et la fidélité que j'ai toujours eue pour vous, je le ferai avec la meilleure disposition qu’il me soit possible. Et si je savais que vous viviez dans le péché mortel, ou dans les dangers du monde, ou dans lini- mitié de Dieu, je prierais encore pour vous. Je vous demande de ne pas mépriser mon conseil, quoique je ne puisse guère conseiller moi-même et qu’il serait plutôt nécessaire qu’on me conseillàt. Vous ne devez pas. donner à la science l’avantage sur Dieu, ni l’aimer plus

(1) Cette lettre se trouve dans la vie de Christine, de Lochner, et paraît avoir été insérée dans le manuscrit des révélations, peut-être par Conrad lui-même,

120 CHAPITRE VII

que Dieu, car les arts passent en un instant, mais les fruits de Pamour demeurent éternellement, Celui qui se contie trop en lui-même et vit selon à volonté des hommes, pêche souvent et nest pas lPami de Dieu. Personne ne devient saint qui agit contre la droiture. Vous devez remplir votre devoir afin que la discipline spirituelle ne S'aflaiblisse pas en vous. Pendant qu'on est assis en société le temps passe, inutile, et c’est Chose nuisible aux personnes spirituelles. ‘Car nous n'avons d'autre richesse que le temps; ceux qui ne emploient pas bien seront dans la misère, nous levrons un jour demeurer en l’éternelle Joie.

« Cher Seigneur, j'ai trop parlé. Pardonnez-moi. Pardonnez-moi par amour pour la vérité, Une mère parle ainsi avec son enfant et lui dit ce qu’elle ne dirait pas aux autres qu'elle n'aime pas. Aussi longtemps que vous serez mon fidele ami et que mes conseils et mon souvenir ne vous fâcheront pas, je me croirai obligee de vous porter Secours, méme si cela ne vous procure aucun plaisir. En vous donnant un conseil, je mérite autant d'en avoir comme je vous l'ai dit,

« Que Dieu soit avec vous pour l'Eternite, qu'il éloigne de vous tout mal. Qu'il vous donne sa grâce en tout ce que vous faites comme en tout ce que vous «devez laisser, atin d'agir toujours pour sa gloire et son honneur et que vous en receviez une grande récom- pense, Le cher Jésus-Christ nous soit en aide. »

Cette lettre montre, et l’autorité que Christine avait sur ceux qui la connaissaient, et la grande charité de son âme envers ceux qu'elle aimait. Fribourg, centre très vivant alors, paraissait à la moniale recluse un lieu

CHAPITRE VI] 191 dangereux pour Son ami, peut-être lui connaissait-elle un penchant à se répandre trop dans le monde. Avec quelle liberte elle parle, faisant taire son humilité dans son désir de faire du bien aux âmes qui lui sont chères !

Dans les premieres années de sa vie religieuse, alors que Dieu, pour Péprouver, permit qu’une véritable persécution s’élevât contre Christine, celle-ci croyait agir parfaitement en se taisant humblement et souffrant en silence, Elle ne voulait accuser personne.

Notre Seigneur lui dit un jour : « Saches que tu ne m'es nulle part plus désagréable qu'au chapitre. »

Etonnée, Christine en demanda la raison.

« Tu dois, répondit le Sauveur, parler en toute justice, atin que toutes soient corrigées. »

Christine, à dater de ce moment, surmontant la crainte que lui inspiraient les personnes malveillantes à son endroit, se résolut à parler toujours avec franchise et à parler selon sa conscience quoiqu'il en püt advenir.

Les hauteurs la conviait son tiance céleste ne la. rendaient pas indifférente aux siens. Nul n’aïma mieux ses parents et ses amis. Entre elle et sa mère régnait la plus douce affection. Elisabeth Kudôrferin se plaisait à venir souvent visiter sa tille, heureuse de s’entretenir avec elle, de connaitre les moindres détails concernant son Corps et son âme. Devenue veuve, c’est à Engelthal qu'elle venait chercher la consolation. La renommée de: sainteté de sa fille, renommée toujours grandissante, rejouissait son cœur maternel et les choses merveil- leuses que Pon contait sur sa vie lui donnaient une juste tierte. Mais Christine qui, probablement, écrivait sou- vent à sa mère, se taisait par humilité sur les faveurs

129 CHAPITRE VII

divines. Ün jour Elisabeth vint à Engelthal, bien résolue d'obtenir de Christine elle-mênre, les contidences qu’elle souhaitait. Mais aux interrogations pressées de sa mère, Christine ne voulut rien répondre. Son humilité s’ef- frayait, puis elle craignait de deéplaire à Dieu et d’agir contre sa volonté, en révélant ce qui lui semblait le secret de son fiancée céleste. Plongée dans un trouble douloureux, car il lui était pénible de donner à sa mère un refus catégorique, Christine priait ardemment pour connaître la volonté d’en haut. La voix de Notre Sei- gneur la consola : « Ma bien-aimée, disait la voix benie, tu dois faire ce plaisir à ta mère et accéder à son désir, car j'ai moi-même commandé aux enfants d’honorer leurs parents. » Christine, aussitôt, faisant taire son hunilité, découvrit à sa mére les faveurs divines et Elisabeth quitta Engelthal l’âme inondée de joie.

Cette heureuse mère était grandement récompensée dans ses enfants. du soin qu’elle avait.cu de les élever dans vertu. Des quatre tilles qu’elle donna à Dieu, trois furent l’objet de la bonte toute particuliere du divin maître. Agnès et Dimut, dans un degre moindre que Christine, connurent le bienfait de la vision surnaturelle,

Agnès était franciscaine, au couvent de Nüremberg. Dans les révélations de Christine, on voit qu’'Agnès, étant malade, tout espoir de guérison semblait perdu. -On obtint sans doute la permission pour Christine de venir voir sa sœur. Pleine de foi et de conffance, la fille de Saint Dominique arriva pres de lenfant de Saint François et lui dit : « Agnès, je t’ordonne au nom de Dieu d'abandonner la maladie, Recommande-toi à Saint Gotthard. » Agnès obeit et fut bientôt retablie.

CHAPITRE VII 193

Une douce et gracieuse physionomie est celle de Dimut Ebner, la sœur aînée de Christine, moniale comme elle à Engelthal. Rien ne peindra mieux l’affec- tion des deux sœurs que cette vision de Christine : « Je rêvais, dit-elle,que j'arrivais près d’une fontaine et que je devais y puiser l’eau du bonheur éternel. Je fus priée par ma sœur Dimut de puiser aussi pour elle, personne ne le pouvait que moi. C'était un travail très fatiguant, car la corde qui descendait dans la fontaine était toute lisse et me glissait dans les mains. En outre, la planche sur laquelle je devais me tenir était à moitié pourrie et je craignais à chaque instant qu’elle ne se brisàt. Mais entin je surmontai toutes les difficultés et je pus puiser pour ma sœur et pour moi cette eau bénie. Je reconnus par que cette eau signifiait les grandes grâces que je ne pouvais obtenir qu'au prix de beaucoup de peines, de cruelles douleurs et d’une _ grande crainte de Dieu. Ce travail, je devais le faire jusqu'à ma mort, mais par lui, beaucoup d’âmes seraient sauvées. Cette vision me donna un nouveau zèle pour supporter avec patience toutes les difficultés, afin de pouvoir aider les autres à faire leur salut. »

Christine, dans son Petit livre de la Grâce, trace rapi- dement le résumé de la vie claustrale de cette sœur aînée qui partageait avec elle les faveurs mystiques du Sauveur.

Une sœur s'appelait Dimut Ebnerin de Nüremberg, écrit-elle. Elle entra au couvent l’an 76 (1276). Elle servait le seigneur avec zèle et surtout par de grandes oraisons. Dès sx jeunesse, elle considérait l’oraison comme le plus grand devoir d’une religieuse. Elle était

194 CHAPITRE Vil

encore toute jeune quand Notre Seigneur lui apparût le jour de Pâques. Elle vit Marie Madeleine près de lui dans le jardin et fut témoin de la scène racontée dans