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REVUE
DE PARIS.
REVUE
DE PARIS.
ÉDITKWI AUGMENTÉE
DES PRINCIPAUX ARTICLES DE LA
REVUE
DES DEUX MONDES.
TOME IX.
SEPTEMBRE 1856.
t
II. DUMONT, LIBRAIRE-KUniiUU.
1836.
ONE
MISSION A TUNIS.
(SUITE ET FIN.)
Le jour de notre départ de Tunis , nous passâmes la soirée ;\ la Goulette, attendant le moment où le navire qui devait nous porter en France mettrait à la voile. Depuis le commencement de la lune , après des iournées d'une chaleur excessive, un vent frais de terre se levait vers minuit. Notre bagage était à bord ; délivrés de ces mille légers soucis que causent les apprêts d'un départ , nous n'avions qu'à attendre tranquillement l'heure de la brise. Ce fut pour moi une soirée pleine de douce émotion ; j'allais quitter un pays que je regrettais bien un peu, mais pour rentrer en France ; je ne savais pas si je devais hâter par des vœux ou retarder l'instant du départ , et cette incertitude n'é- tait pas sans charmes. J'aurais voulu , en ce moment, accroître la puissance de mes facultés pour recevoir une impression plus profonde de ce que je voyais, en emporter , pour ainsi dire, quelque chose. Je restai à terre, et je me mis à contempler pour
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la dernière fois, avec une admiration avide , le ciel étoile de Tunis , son horizon en feu , son lac paisible , et sa campagne déserte.
Je n'étais pas seul , je me promenais sur les bords du canal avec Beni-Salah , le secrétaire du gouverneur de la Goulctte ; je ne pouvais mieux employer mes derniers instans qu'en Us pas- sant avec cet excellent Maure. Beni-Salah était poêle; homme simple et naïf comme un enfant, pauvre et content de son sort, rêveur et paresseux, type aimaible des poètes d'autrefois. Je le priai de me dire quelque poésie ou quelque conte qui re- flétât les mœurs et la couleur du pays. Il consentit à satisfaire mon désir , et nous nous assîmes sur le parapet d'une baUerio de canons; près de la plus belle pièce enbronze que j'aie jamais vue : elle fut donnée au bey de Tunis par la ville de Gênes. L'eau nous entourait de toutes parts; nous avions devant nous la mer, derrière nous le lac. Un grand calme régnait dans la rade et sur le port; nous causions doucement, comme oh fait malgré soi dans le silence de la solitude, lorsque la nuit est ar- rivée, car il semble que tout devienne mystérieux alors. Nous entendions par moment le bruit cadencé des rames d'un canot qui passait, et le murmure de la vague qui venait mourir à nos pieds. Je prêtais l'oreille à tous ces bruits, à la voix plus har- monieuse encore du Maure , qui me récitait des vers en langue arabe. C'était pour moi comme cette poésie que nous entendons quelquefois en nous-mêmes , mais rebelle ensuite à nos lèvres. Je voudrais pouvoir dire ce que j'entendis. Parmi les divers contes que me fit le Maure , j'en choisis un qui me frappa par sa simplicité.
« Dans le désert du Sahara, près du Zérid, il est un beau laç aux eaux limpides et profondes, qui réfléchit le ciel comme un miroir ardent. Lorsqu'aux heures brûlantes les lions viennent s'y abreuver , on dirait qu'ils y boivent du feu , tant la surface du lac jette de lumière éblouissante. Ses rives sont enchantées; en aucun lieu du monde les fruits n'ont plus de saveur, les fleurs plus de parfum, les oiseaux plus de couleurs. Qu'il est doux, sous ces frais bosquets, de voir au loin ce désert embrasé, et de se rire de ces fantastiques ombrages, de ces eaux mensongères,
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illusions perfides qui apparaissent à l'horizon pour tromper le voyageur altéré !
C'est dans cette oasis que vivait , sous la garde de quelques vieux eunuques, une jolie enfant, nommée Araonda, destinée au harem d'un riche kaïd. Un lion était le seul compagnon de ses jeux ; à le voir suivre partout ses pas, h le voir s'asseoir auprès de la jeune fille, et lécher ses pieds nus, el frémir de plaisir lors- que sa petite main caressait sa longue crinière, on eût dit lelion amoureuxdelapelile Amonda;les eunuques l'appelaient le vieux jaloux. Quelle est touchante celte intimité de la frêle jeune fille avec le hon , l'effroi du désert ! c'est l'alliance de la grâce à la force. Mais leurs jeux sont efîrayans. Amonda irrite le lion et s'enfuit devant lui, agitant un mouchoir qu'elle a détaché de sa têie. Le lion s'élance en rugissant à sa poursuite; Amonda, effrayée, tombe à genoux, et, couvrant son visage de ses longs cheveux elle attend la mort. Le lion arrive devant elle , la gueule béante et l'œil en feu ; mais tout à coup sa fureur s'é- vanouit. La jeune fille écarte un peu ses cheveux et lui sourit. Alors le lion bondit joyeux autour d'elle ; alors l'enfant l'appelle et lui dit : «(Tiens, mange-moi! » et elle met son joli bras entre ses dents terribles; puis elle saute sur son dos, saisit sa cri- nière, et le lion l'emporte dans le désert. Elle a parcouru toute cette immense solitude; elle a vu trembler devant elle et fuir le léopard. Souvent l'enfant , accablée par la chaleur du jour , se penche sur la tète du lion et s'endort en embrassant son cou. Le fidèle animal la ramène, à pas lents, à l'oasis, ou la dépose dou- cement sur le bord de quelque fontaine , à l'ombre du palmier, et s'asseyant, calme et heureux , auprès d'elle, il veille sur son sommeil.
Araonda, depuis sa plus tendre enfance, avait été nourrie dans l'oasis, courant en toute liberté dans le désert , dans les bois , sur les bords fleuris du lac. Elle avait puisé dans le sein d'une nature vierge, où tout était étincelant , embaumé et suave, l'es- sence d'une vie généreuse et splendide. Elle avait grandi comme un beau palmier, gracieuse et forte comme lui. A treize ans , elle possédait tous les charmes et toute la puissance de la bonté d'une femme , et elle ignorait les mystères de la vie. Elle avait partagé jusqu'alors toutes les affections de son ame entre le lion et les fleurs qu'elle aimait comme ses sœurs, vivant heureuse
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(le cette vie des fleurs , à qui il ne faut, pour s'épanouir, que de la rosée et du soleil. Mais bientôt une lave ardente court avec fougue dans ses veines, les roses de ses joues pâlissent , et sa poitrine se gonfle de soupirs. Adieu le doux sommeil de ces nuits paisibles lorsque Bulbul chante sur la branche de l'oranger et que les étoiles silencieuses se mirent dans le lac. Amonda se trouble sans savoir pourquoi, et rêve sans cesse , et ses rêve- ries se perdent dans le vague de ses pensées comme ses regards dans le vide du désert. C'est une grande tristesse, et puis ce sont des ardeurs dévorantes. C'est tantôt l'abattement et tantôt une force dont elle ne sait que faire. Alors elle demande au lion des courses lointaines , elle cherche dans le désert l'objet in- connu de ses désirs, et lorsqu'après de longues fatigues elle ne peut retrouver le calme, elle se met à pleurer. Combien de fois, tourmentée par une cruelle insomnie , elle est allée se coucher sur la pelouse, exposant sa poitrine nue à la rosée de la nuit! — Les bords du lac étaient couverts d'arbres épais qui jetaient leur ombre sur les eaux. 11 y avait un endroit impénétrable aux rayons du soleil , où le monde venait souvent se baigner dans le jour. Là, sur un fond d'un vert sombre, elle aimait à voir son image réfléchie par la surface unie du lac ; mais quand le miroir venait à trembler, elle croyait voir une autre image que la sienne ; elle se précipitait vers cette image confuse , et , ne trouvant qu'une eau rafraîchissante qui fuyait entre ses bras, elle pressait avec désespoir le vide sur son cœur.
Le vent du sud avait soufflé une partie delà journée, le calme accablant de la nuit qui succédait à ce vent désastreux était tou- jours cruel à Amonda. Elle avait inutilement appelé le sommeil; elle errait en proie à sies tourmens dans l'oasis, lorsqu'elle vit un cheval tout harnaché attaché à un arbre, et un Maure cou- ché auprès du cheval. Le Maure était jeune et beau ; il dor- mait d'un sommeil paisible, le visage presque entièrement tourné vers le ciel ; son corps reposait mollement ; il y avait dans l'expression de son visage tout le calme d'une ame sereine, et dans l'attitude de son corps cet abandon du voyageur vaincu par la fatigue d'une longue route. La lune n'éclairait pas cette imit; mais les étoiles étaient grandes et brillantes; après une journée de feu, l'horizon gardait encore une teinte rouge comme
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les parois d'une fournaise, et Tair semblait avoir une clarté qui lui était propre.
.4monda s'était approchée tremblante , retenant son haleine et pressant à peine sous ses pieds l'herbe de la pelouse. Elle vint se mettre à genoux auprès du Maure, et le toucha de ses mains pour s'assurer que ce n'était pas une ombre. Penchée sur lui , elle le comtempla dans une délicieuse extase ; elle écouta avec bonheur le bruit égal et mesuré qui sortait de sa bouche ; puis elle inclina son visage vers le sien, et un léger souffle l'ayant effleuré, elle le trouva si doux, que ses lèvres vinrent un instant chercher les lèvres du Maure. Le jeune homme ouvrit les yeux et vit cette gracieuse tête suspendue au-dessus de sa tète. C'était pour lui une céleste apparition, une vision de son esprit exalté par la chaleur du désert. 11 était bien éveillé pourtant, et il voyait la jeune tille lui sourire en attachant ses regards aux siens ; et lui, dans toute l'ivresse de son ame, lui souriait aussi sans oser remuer, sans oser parler.
— Qui es-tu ? dit enfin le Maure. Oh ! parle, afin que je sache que tu n'es pas seulement un être d'ombre et de lumière. Cette oasis est-elle habitée par quelque génie? As-tu été enfantée par sa puissancesurnaturelle?Mais non, tu esunehouri venue pour moi du paradis. On me l'avait dit : pars, va remplir uq devoir sacré, et, au milieu des fatigues du désert, Dieu t'enverra une femme céleste. Oh! qui que tu sois, les baisers doivent être plus doux que la rosée de la nuit ; viens, ma poitrine est brû- lante. — Et ses bras entourèrent le corps delà jeune fille, et il la pressa sur son cœur.
— Mais toi-même, répondit Amonda, n'es-tu pas le fantôme qui troublait mon sommeil , qui m'apparaissait au loin dans le désert, que je voyais passer dans les nuages, cette ombre (jue je cherchais partout, qui toujours me fuyait? Je t'ai trouvé à présent ; tu ne m'échapperas plusj et elle l'embras- sait à son tour.
La nuit était belle , et la brise du lac secouait sur eux des tïeurs d'oranger. Nuit d'amour, que tu passas vite!
A mesure que la clarté du jour se répandait dans le ciel, la beauté des deux amans rayonnait de tout son éclat; ils se re- gardaient avec plusd'étonnement, et il semblait à chacun d'eux que pour la première fois ses yeux s'ouvraient à la lumière.
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Mais tandis que la jeune fille souriait, belle comme l'aube d'un beau jour, le front du jeune homme se chargeait de nuages, et des larmes coulèrent bientôt sur ses joues,
— Pourquoi pleures-tu ! lui dit Amonda.
— Regarde , répondit le Maure , le jour est venu ; mon che- val secoue sa crinière chargée de la rosée de la nuit , et frappe du pied la terre. Il m'avertit qu'il faut te quitter.
— Me quitter! s'écria Amonda en pâlissant; mais pourquoi? Je ne te comprends pas , et ce mot-là me tue.
— J'ai juré à mes frères d'aller voir notre père malade à To- gorarin. En te quittant, peut-être je mourrai de douleur dans le désert; mais Dieu le veut ainsi.
— Oh ! emmène-moi avec toi ; car si tu m'abandonnes , je mourrai aussi.
— Tu veux me suivre? dit le Maure avec joie, eh bien ! fuyons ensemble. 11 monta à cheval ; Amonda lui tendit les mains; il l'enleva légère comme un oiseau, et l'ayant assise devant lui, la soutenant de son bras droit , il pressa les flancs de son che- val et le lança dans le désert.
Une voix terrible s'est fait entendre dans l'éloignement et a retenti dans cette immense solitude. Le cheval a tressailli j sa crinière s'est hérissée, et ses oreilles se sont dressées d'épou- vante. Comme pressé par un aiguillon invisible , il se précipite sur sa route plus rapide qu'une flèche. Le Maure n'a rien en- tendu, il a abandonné les rênes; oubliant son cheval, et le désert, et les dangers qui le menacent, abîmé dans le regard de la jeune fille , il la tient embrassée , et comme dans un de ces songes où le bonheur nous donne des ailes, il lui semble qu'ils volent ensemble, rasant du bout du pied la terre. La voix grandit et s'approche ; elle sort d'un tourbillon de sable qui s'avance plus impétueux que le simoun, semblable à la nue qui gronde chassée par la tempête. Le tourbillon suit le nuage que soulèvent les pieds du cheval, et plus rapide que lui, il est près de l'atteindre. Le Maure , s'éveillant tout à coup , frémit dans tout son corps en entendant presque à son oreille le rugisse- ment épouvantable du lion. Amonda a reconnu cette voix ; elle saute en bas du cheval et court vers le lion, en criant à son amant : Sauve-toi , sauve-toi ! Le jeune homme , ne pouvant être le maître de son cheval que l'effroi emporte, tremblant
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pour la jeune fille, saule à terre et vole à son secours. Le lion évite Amonda et passe à côté d'elle en redoublant de vitesse. Il sort comme la foudre du nuage qui l'enveloppe , et fond sur le Maure en rugissant. Lui l'attend de pied ferme et lâche un coup de pistolet dans sa bouche béante. Mais le lion avec une nou- velle fureur se dresse et bondit, il saisit le Maure avec ses grif- fes, et lui brise le cou entre ses dents. Amonda accourut rem- plissant l'air de ses cris ; elle arrache au lion le corps de son amant, mais voyant son visage pâle et sa tête pendante , elle le prend dans ses bras et tombe avec lui inanimée.
Trois cavaliers parurent alors à l'horizon, un kaïd aux armes d'or, suivi de deux nègres. Le lion regarde venir les cavaliers d'un œil fixe et sans colère, et les cavaliers s'approchèrent du lion sans crainte. Le kaïd, à la vue d'Amonda qui embrassait le corps du jeune homme, jeta sur elle un regard farouche; il ordonna aux nègres de la relever et il l'emporta sur son cheval, laissant sans sépulture dans le désert le corps du jeune Maure. Le lion suivit son maître, mais morne et vomissant des flots de sang.
Arrivé à l'oasis, le kaïd vint s'ssseoir sur les bords du lac , et, tenant la jeune fille évanouie entre ses bras, il attendit qu'elle revînt à la vie. Déjà les couleurs renaissaient sur ses joues, son cœur battait plus fort et son beau sein se soulevait doucement comme dans le sommeil. Le kaïd admirait sa beauté , mais il sentait s'élever une horrible rage dans son cœur. En recouvrant ses sens , Amonda vit son visage sombre et ses yeux enflammés de colère.
— Oh ! ce n'est point lui, dit-elle ; où est-il ? où est-il ?
— Qui appelles- lu ? lui demanda le kaïd.
— Mais, qui es-tu, toi ? s'écria la jeune fille. Tu me fais peur. Oh ! non, ce n'est pas son doux regard, sa voix si tendre.
— Tu l'aimais donc ? dit le kaïd avec fureur en portant la main à son poignard.
— Plus que ma vie, plus que la lumière du jour ! Rends-le- moi, où est-il ?... Oh !... je me souviens de tout, à présent... Je veux mourir... Tue-moi, tue-moi!
Frappée au cœur d'un coup de poignard , elle tomba dans le lae, et sa voix expira dans les eaux rougies de son sang. La nuit fut terrible ; le simoun souffla avec furie sur l'oasis;
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les arbres déracinés furent emportés au loin dans le désert ; le lac, remué dans ses profondeurs, déborda. Lorsque le jour pa- rut, le corps livide de la jeune fille était étendu sur le sable , et le lion expirait auprès de ce cadavre, poussant son dernier rugissement. »
Pendant que le Maure parlait , la brise de la nuit se levait insensiblement; je sentais déjà son léger souffle sur son front, lorsque j'entendis le bruit du canon qui venait me chercher. Je dis adieu à Beni-Salah, je le priai de porter au bey un dernier hommage de mon respect , et je m'embarquai. De jeunes et vi- goureux rameurs se courbèrent sur leurs avirons ; en moins d'une minute nous abordâmes au navire. C'était un beau brick tunisien que le bey avait fait armer pour nous porter en France. La brise fraîchissait toujours} le brick, retenu par une seule ancre, semblait impatient de s'élancer; les matelots, enchantés d'aller voir Marseille, couraient sur le pont, grimpaient aux mâts avec une joueuse agihté..Il ne règne pas à bord d'un na- vire barbaresque l'ordre et le silence qu'on observe sur un na- vire français; les choses s'y font tout aussi bien peut-être, mais tout le monde y parle à la fois , on s'y démène en criant. Au moment du départ, on eût dit une troupe de démons suspendus aux vergues et s'agitant dans les cordages, qui poussaient des hurlemens. Jusqu'à notre arrivée en France, le bey voulut nous donner des témoignages de sa consiidératon pour nous. Le ca- pitaine du brick nous céda sa chambre , que, malgré nos refus, nous fûmes obligés d'accepter, et il se coucha à notre porte dans une mauvaise cabane.
Le capitaine du brick, nommé Amamet , était un des premiers oificiers de la marine du bey , au temps où le bey avait une marine, car, à l'époque de notre mission, elle était entièrement ruinée. Il m'inspira le plus vif intérêt ; homme d'une nature vraie et inculte, ses précieuses qualités se cachaient sous des dehors désavanla.ïeux; il avait besoin de circonstances diffici- les pour montrer tout ce qu'il pouvait valoir. Il était borgne et boiteux, ramassé dans sa taille, sans grâce et sans dignité, d'une tenue excessivement négligée; une grande timidité lui donnait un air embarrassé; on eût vainement cherché en lui quelque signe de son autorité. Il s'asseyait modestement dans un coin , tandis que son second , homme d'une taille superbe , se prome-
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nait sur le pont, la tête haute, parlant d'un ton absolu , faisant le maître. Pendant les deux premiersjours de notre navigation, je m'étais laissé prendre aux belles manières de ce dernier, qui faisait évidemmraent tout ce qu'il pouvait pour écraser son chef et usurper sa place dans notre esprit. La mer était calme, le brick filait sans encombre, Amamet se tenait de côté et lais- sait régner son second tout à sou aise. Le troisième jour , le temps se dérangea ; le ciel ne cessa pas d'être serein , comme au jour de noire départ, mais la mer devint grosse , et nous al- lâmes debout au vent de nord qui soufQait avec violence. Ama- met commença alors à se mettre à sa place. Je le vis changer peu à peu, à mon grand élonntraent. Sa voix grossit avec celle de la mer, son énergie se déploya avec la violence du vent ; l'enveloppe grossière de son ame disparut à mes yeux ; je ne le reconnus plus. Je ne voudrais point décrire ici une tem- pête, mais le temps devint si mauvais, que nous courûmes un véritable danger. Amamet voulait gagner un mouillagederrière quelque île de la Sardaigne. Il fit orienter au plus près. Nous n'avancions pas du tout ; la proue venait donner dans des lames hautes comme des montagnes; le navire craquait et tremblait dans tous les coins de sa carène , comme s'il eut louché un ro- cher. Tout l'équipage eût mieux aimé courir grand largue à l'aventure, que de rester ainsi en butte à toute la fureur de la tempête ; mais Amamet avait repris tout son ascendant, et per- sonne n'osait dire un seul mot. Il était monté dei)Out sur un banc, se tenant avec une main à un cordage, porta ni ses regards de la mer aux voiles, veillant à tout, ballotté avec le navire tan- tôt à droite, tantôt à gauche. Je le vis tenir bon dans cette po- sition pendant douze mortelles heures, où je crus mille fois que le navire allait s'entr'ouvrir. J'étais horriblement fatigué par la mer , ma tête pesamment abattue dans mes mais , lorsqu'il lit le commandement de virer de bord. Les accens de sa voix vibrèrent si puissamment à mon oreille, qu'ils dissipèrent mon mal, et je pus regarder les vagues soulevées dont un instant auparavant je n'avais pu supporter la vue. C'est un beau spec- tacle que celui de la mer courroucée dans le moment imposant où un navire tourne ; il me sembla que c'était la mer elle-même et le ciel qui tournaient avec une vitesse effrayante pour obéir à la voix d'Amamet. La proue dégagée des vagues, nous vogua-
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mespîiis vite que les nuages; je n'avais pas idée d'une telle rapidité. Amamet paraissait content de sa manœuvre; il des- cendit de son banc; le navire peu à peu ralentit sa marche, le vent sembla tomber, nous entrâmes dans une eau aussi calme que celle d'un lac; nous étions au mouillage, abrités du vent du nord par l'ile de l'Asinora.
Dès ce moment Amamet devint un tout autre homme pour moi; je fus touché de son air de bonhomie et de douceur; je me reprochai de l'avoir méconnu , je m'attachai à lui prouver que j'avais su l'apprécier dans toute sa valeur. L'aspect des îles de la Sardaigne réveilla en lui tous les souvenirs de sa vie ; elles passèrent rapides devant ses yeux ; je le vis tour à tour rayon- nant de plaisir et tristesse. Mais la tristesse linit par dominer, et je m'aperçus qu'il lui tardait de quitter le mouillage. J'ai connu une partie de son histoire ; elle est vraiment des plus extraordinaires. Je dirai seulement ici que les îles de la Sardai- gne avaient été le théâtre de ses aventures de pirate. Il professait un profond mépris pour ces contrées ; un incident qui survint lui donna occasion de le faire éclater. Sous le prétexte de l'ob- servation des lois sanitaires , les garde-côtes de l'Asinora vou- laient empêcher le brick de faire son eau; Amamet devint fu- rieux ; iljeta un regard douloureux sur le passé; hélas ! le temps n'était plus où son pavillon rouge faisait trembler toutes ces côtes ! Il avait bonne envie d'abattre à coups de ca- nons une haute tour, élevée sur le rivage, au haut de laquelle il voyait les insolens garde-côtes armées de leurs fusils. Cependant il s'adoucit ; moyennant un peu d'argent, nous prîmes toute l'eau que nous voulûmes, et après vingt-quatre heures environ de séjour au mouillage, nous nous remîmes en route.
Le vent avait un peu cédé, mais il était toujours contraire, et nous obligeait à courir des bordées pour avancer ; si bien, que treize jours après notre départ de Tunis, nous étions en- core à battre la mer. J'avais une entière confiance en l'habileté d'Amamet à gouverner le navire dans un cas difficile, mais je n'étais pas aussi bien convaincu de sa science hydographique ; il commençait à ne pas savoir au juste où nous étions. Pour aller à Marseille, cingler au nord, c'était à quoi se réduisaient, je crois , ses principes de navigation. Enfin , après quinze jours
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de mer, le matelot en vigie cria : Terre, terre ! Bientôt en effet, nous vîmes distinctement la terre devant nous ; mais ce fut alors une grande affaire de savoir quelle était cette terre. Après de longues discussions, il fut reconnu que nous étions dans le golfe de Gênes; nous n'avions plus qu'à longer la côte, et nous arrivâmes le lendemain soir à Marseille.
Nous n'avions pas pu comprendre à Tunis les motifs de l'an- nulation du traité du général Clausel . nous ne les comprenions pas davantage en France. Nous fûmes vivement atfligés de voir qu'il n'avait été rejeté par le gouvernement , que pour ménager des susceptibilités de bureaux. Qu'il me soit permis de le dire en finissant , ce projet d'alliance avec le bey de Tunis, si mal compris, m'a toujours paru le plus fécond en promesses d'avenir, tant à l'avantage de la civilisation qu'au profit de notre politi- que et de notre commerce. Qu'on se reporte à l'époque où il fut conçu , et l'on verra qu'il pouvait seul satisfaire aux exi- gences du moment et servir à réaliser plus tard les grandes pensées d'exploration , de conquêtes , de rénovation , que sem- blait inspirer le retour du drapeau tricolore. La révolution de juillet avait troublé le repos de l'Europe , la guerre paraissait imminente ; le général Clausel, sous l'empire de ces circonstan- ces, voulant concilier les besoins de la France avec la nécessité d'un prompt établissement dans nos possessions d'Afrique, avait fait, avec le bey de Tunis, un arrangement tel qu'il nous permettait de laisser seulement à Alger nos troupes disponi- bles, sans rien perdre de notre domination sur les provinces d'Oran et de Constantine. Le bey de Tunis présentait , pour remplir ses vues , toutes les garanties désirables ; chef d'une maison régnante par droit d'hérédité, jaloux de placer les prin- ces de sa famille dans des positions élevées et de mériter l'ami- tié, de la France , il acceptait la solidariité de leurs actes Il avait été frappé d'étonnement par la prise d'Alger , et redoutant les intentions de l'Europe sur l'Orient , il cher- chait notre protection dans cette alliance , il ne pouvait nous servir d'auxiliaire pour étendre la civilisation d'Alger dans toute la régence, sans la porter à Tunis même. La civilisation faisait la conquête de deux étals barbaresques, au lieu d'un; le seul lien qui pût résister à ses efforts, le fanatisme religieux , ce nerf puissant de la rébellion ,
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était brisé. Celte haute conception du maréchal Clausel , née des nécessités de l'époque, répondait encore aux vœux d'économie de la chambre des députés» Un pareil système , s'il avait été suivi, aurait rais probablement d'accord les partisans de la colonisation et les partisans de Voccupation^ car nous aurions pu bien vite recouvrer nos dépenses , en portant tous r.os moyens d'action sur un seul point, en y concentrant toute notre activité , au lieu de la dépenser en pénibles efforts sur foule l'étendue de la régence , en substituant, en un mot, à une occupation longue et onéreuse, une colonisation profonde et productive.
J.-L. LUGAN.
LE PALAIS
DES BEAUX-ARTS.
La ville de Paris s'augmente et s'embellit ; de tous côtés des édifices publics et particuliers s'élèvent où s'achèvent avec ar- deur ; on ne peut quitter six mois la capitale sans y trouver au retour de notables changemens. C'est une verve de construc- tion que nous n'avons jamais eue. Sauf les faveurs inévitables, la sévérité que met l'administration à forcer au reculement les maisons qui y sont sujettes, se soutient mieux qu'on ne pour- rait le croire dans un pays où le gouvernement fait profit de tout pour s'attirer des amis ou payer des services intéressés, et bien qu'on ferme les yeux sur quelque mal, il n'en esl pas moins vrai que nos rues s'éclargissent considérablement; la circulation devient plus facile; enfin l'air se pourra bientôt pratiquer de libres passages à travers l'épaisse agglomération parisienne. Dans cent ans , s'il n'arrive quelque grand cata- clisme peu propable , Paris sera une des plus belles villes du monde; car le développement de ses rues et de ses places n'é- tant point acheté au prix d'une régularité fixée d'avance et monotone, lui laissera toutes ses qualités pittoresques; grâce au hasard de ses longs siècles d'existence et de gloire, elle offrira le magnifique spectacle d'un immense chaos admirable-
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raenl organisé , et s'il est vrai que l'art soit l'ordre dans le dés- ordre , on conviendra que jamais société n'aura laissé à la postérité œuvre d'art plus gigantesque.
C'est ainsi que les hommes se transmettent de génération en génération les perfectionnemens qu'enfante la vie sociale, et Ton ressent d'ardentes aspirations vers l'avenir , quand on se prend à songer que ces avantages sont à toujours acquis pour le bonheur du genre humain , quand on reconnaît qu'il n'est plus sur la terre de barbares , si nombreux qu'ils soient , dont la force brutale puisse égaler la force intelligente de la civilisa- tion européenne. — Qui voudra nier le progrès maintenant? il est dans le fait même des choses.
Depuis plusieurs années , les architectes ont beaucoup con- tribué aux améliorations que nous indiquions tout à l'heure. Ils ont cédé au grand mouvement d'indépendance qui , sous le nom de romantisme , est venu émanciper les artistes.; nou- veaux soldats de la réforme, ils ont secoué les chaînes d'une école fondée par un homme de génie, mais que l'ineptie de ses adeptes avait rendue intolérante et poussée loin du vrai. La parole de David ayant cessé d'être comme le dogme absolue d'une religion révélée, le sentiment de l'art grec et romain, n'a plus été pour eux une loi hors de laquelle il n'y avait pas de salut. Ce ne sont plus des conducteurs de maçons jetant sans étude toutes leurs bâtisses dans un moule uniforme, ne se livrant à aucune inspiration , et allant pitoyablement chercher à Pes- tum ou à Rome leurs plans , leurs dessins . et jusqu'à la coupe de leurs pierres; devenus soumis , ils ont mieux apprécié nos besoins , leurs regards ont acquis de la portée, leurs idées de la force , leur volonté de l'étendue. S'ils puisent aux sources de la renaissance et du moyen-âge, du moins méritent-ils nos éloges pour ne les pas copier servilement, et doit-on se fé- Uciter qu'ils délivrent Thumide et froid Paris des temples an- tiques. Il y a toujours à gagner à ne pas aliéner sa pensée dans celle d'un autre , à faire effort personnel , à refuser Tira- mobilité , à chercher et tenter des voies meilleures , et le fait est qu'en dépit des pauvres gens qui s'attèlent derrière le char, il est impossible de nier que le novateurs n'aient trouvé d'ex- cellentes choses.
La marche progressive des architectes ne se peut toucher du
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doigt comme celle des autres artistes , il leur est impossible d'envoyer une maison à l'exposition, et quant à des plans , ils ne sont guère compris que des hommes spéciaux ; toutefois elle commence à ressortir de l'ensemble de leurs ouvrages , et sans chercher de nombreux exemples , il est évident que les ciselures de l'étage monté sur l'ancien hôtel du quai d'Orsay , le caractère des constructions adossées , rue Neuve-Vivienne , au passage des Panoramas, et encore la façade ornée de mar- bre des nouvelles maisons bâties rue de Richelieu, au coin du boulevard , partent d'un tout autre point de vue que celui de Tempire , et dénotent la volpnté de quitter les lignes droites et les murs plats et blancs pour entrer dans un système de vie et de couleur. Nous ne connaissons pas les auteurs de ces bâti- mens, mais nous avons plaisir à prouver ici que leurs efforts ne passent point inaperçus. Du reste, on aurait tort de s'éton- ner, il nous semble, que les architectes aient été les derniers atteints par la réaction. L'exercice de leur art est à la portée d'un si petit nombre et remue de si grosses sommes , que leurs tentatives sont difficiles et demandent à être autorisées , légiti- mées, en quelque sorte, par l'assentiment général. Il est peu de capitalistes disposés à faire les frais d'éducation de leur architecte ; cela coûte trop cher. Et puis , si une cabane fut toujours le premier ouvrage de deux hommes qui se réu- nissaient, l'architeclure proprement dite ne fut-elle pas tou- jours la dernière œuvre de la création humaine? Elle a besoia de tous les autres arts pour se constituer ; elle est obligée d'at- tendre qu'on lui fournisse les moyens de se développer, et dans le cas où il ne serait pas exact de dire qu'elle formule le plus haut degré de l'illustration d'un peuple, il est certain qu'elle emploie toutes ses connaissances pour se produire , et qu'elle résume de la sorte toutes ses lumières.
Si ce que nous venons d'avancer a quelque chose de vrai, il s*ensuit forcément que l'achitecture ne peut guère inventer, et que ce serait à peu près une niaiserie de s'étonner qu'elle ne prit pas l'initiative. Ce sont les siècles et les besoins des nations qui créent les nouveaux styles. Il est aisé de le prouver. L'architec- ture pleine d'air et de lumière des Grecs et des Romians s'explique par le climat où ils vivaient et leur culte pour la beauté ma- térielle, comme le clair-obscur des cathédrales gothiques par
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les mystiques croyances du raoyen-âge. Celle de la renais- naissance, en s'épanouissant dans des formes larges et char- nues, indique assez le retour des esprits vers le sensualisme; le christianisme fait place au catholicisme. Elle est tout impré- gnée des études de l'antiquité qui refleurissaient. Ce n'était pas dans une église à ogives que Jupiter tonnant aurait pu devenir un saint Pierre; ce n'était pas dans une chaire gothi- que qu'un pape nourri des lettres grecques aurait conjuré les dieux de protéger Rome , comme s'il oubliait qu'il n'y avait plus qu'un seul Dieu dont il était le vicaire. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer comment l'ampleur et l'extrava- gance du goût, sous Louis XIV et Louis XV, cadrent d'une manière précise avec la pompe vide et la corruption des deux époques , de même que plus tard sa raideur et son appauvris- sement avec l'ignoble despotisme militaire qui écrasait toute fleur d'imagination. — Ainsi, en jetant un rapide coup d'œil sur la masse générale des raonumens , nous sommes confirmé dans cette idée que l'architecture résume l'état des autres arts ; ainsi, peut-être serait-il bien de dire qu'elle reflète générale- ment l'esprit de la société. — La bonne architecture doit res- sortir des mœurs et s'adapter aux coutumes; c'est pour cela que nous avons tant de dédain pour celle de l'empire. Il semble qu'alors le génie comprimé des hommes n'eût pas même assez de puissance pour produire un mauvais style propre à l'épo- que. On se contenta de faire du grec et du romain bâtard. En définitive, il y avait parfaite homogénéité entre la grande perruque , la veste de velours , la pendule à Bergerie , le fau- teuil en bois doré et les hôtels à raascarons de Louis XIV et de Louis XV ; mais où trouvet-on cette unité de nos jours ? Qu'ont de commun avec notre ciel, avec nos mœurs, avec nous , les portiques à triangle dont on charge notre sol depuis bientôt quarante ans? Pour moi, je le déclare, la Madeleine et la Bourse ne sont pas à mes yeux de déplorables édiiices , seu- lement parce qu'ils sont de très mauvaises copies de l'antique, mais aussi parce qu'ils n'ont aucun rapport avec notre climat, et qu'ils font violence à nos habitudes comme à leur destina- tion. Les colonnades qui les enveloppent préservaient le vais- seau chez les anciens des ardeurs du soleil , tandis qu'ils ne
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servent chez nous qu'à engouffrer le vent ou la pluie . et à garder rhuraidité.
Dans l'église catholique de la Madeleine il est impossible d'as- signer une place raisonnaihle pour la chaire. En quelque endroit qu'on la veuille poser, elle troublera l'ordonnance de l'ensemble , elle blessera les yeux, elle gênera et embarrassera: au lieu d'être partie d'un tout , comme dans les cathédrales du raoyen- àge et dans les basiliques de la renaissance. Ou il faudra se résoudre à sacrifier l'effet de toutes les grandes lignes généra- les, ou la chaire de la Madeleine ne sera qu'une mesquine tri- bune de bois , indigne du lieu et de son objet !
La masse immense de la Bourse , qui couvre la surface d'un gros village, ne contient , après tout, qu'une grande pièce assez froide en hiver et intoiérablement chaude en été. Conçoit-on qu'en un Ueu comme celui-là , destiné à la négociation des affaires, on n'ait pas disposé un jardin où les trafiquans puis- sent respirer pendant les grandes chaleurs? Et aussi, du mo- ment qu'il paraissait bon de loger sous le même toit la bourse et le tribunal de commerce , ne convenait-il point de donner au tribunal toute ia solennité que doit avoir un palais de jus- tice ? N'est-ce pas une espèce de profanation de le reléguer au premieren une chambre quelesagens de change semblent avoir nbondonnée, comme on laisse quelques pièces aux domestiques dans les combles? Et, mon Dieu! ne copiez rien, necherchez pas à faire des monumens pour dire ensuite : Voilà que nous avons élevé un monument! Allez, vos constructions prendront d'elles- mêmes grande figure, si vous remplissez votre unique devoir, si vous éludiez avec conscience et portée les mœurs de vos con- temporains, les accommodemens qu'elles exigent, la destination spéciale de l'édifice, dont vous êtes chargé, et les propriétés du lieu où vous avez à bâtir. Il nous faut aujourd'hui des maisons à l'extérieur élégant et simple , aux dégageraens faciles , aux apparlemens chauds et confortablement ordonnés; enfin aux boutiques saillantes , et dont le service ne gêne pas les voisins. C'est ce qu'on ne trouve presque nulle part , et cependant nous nedemandons rien là que de bien naturel; car, s'il faut en croire une traduction que je lisais hier, il y a long-temps que Xéno- phon a dit pour la première fois : « La commodité d'un édifice en constitue la véritable beauté, ^
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Ces réflexions ne paraîtront peut-être pas inopportunes en tête de rarlicle que nous voulons consacrer aux travaux de l'École des Beaux-Arts. L'importance de cet édifice dans lequel M. Duban est venu hardiment appliquer les idées nouvelles , n'a certes, pas donné peu de foi et de confiance aux jeunes gens du dehors qui sympathisent avec lui j et il est bon de dire, à ce propos, comment il a pu faire triompher ses convictions d'artiste. Le portique du château de Gaillon , recueilli par les soins religieux de M. Lenoir et placé au milieu de la cour du palais des Beaux-Arts , offusquait depuis long-temps les yeux des membres de l'Académie. A peine M. Duban eut-il pris pos- session des ouvrages dont il était chargé, qu'ils voulurent, au nom de leur autorité presque souveraine , lui imposer la loi d'abattre ce charmant morceau, dont le style plein de vie et de grâce , est un éternel démenti à leurs leçons. — Ces pauvres bourgeois, devenus par le plus étrange hasard du monde , maîtres en fait d'art , voudraient enfouir ou briser toutes les œuvres du passé ; ils se regardent naïvement comme parfaits , et croient volontiers que leurs ouvrages sont des modèles assez complets pour qu'on doive sacrifier tout le reste. — On alla jusqu'au ministre, et comme celui-ci hésistait , M. Duban au- quel on représentait d'ailleurs qu'il était dans son intérêt de céder , puisque le portique obstruerait la vue de sa façade , ne voulut jamais se prêter au vandalisme des académiciens et offrit sa démission. L'homme du juste-milieu, sans lui donner précisément gain de cause , lui dit : <t Allez toujours , » et le délicieux ouvrage attribué à Joconde resta debout (1).
(1) On ne peut se faire idée de l'acharnement que mettent certains membres de l'Institut à poursuivre tout ce qui n'est pas de leur école. Non-seulement M. Fontaines et ses dignes émules se mettent sans pudeur à la porte du Louvre et empê- chent d'entrer ceux qui leur déplaisent, mais on le voit, ils veulent abattre jusqu'aux œuvres du passé. C'est la rage des impuissans. Ils ont encore exclu de l'Exposition dernière des artistes comme M3I. Huet, Marilhat, Gigoux , Clément Bou- langer, Delacroix, Moine etPreault. MM. Thevenin et Blondel, juges d'un homme de la trempe de M. Eugène Delacroix ! Heu- reusement nous avons pour nous consoler des traits pareils à celui de M. Duban.
Cette année , bien que M. Champraartin se soit félicité publi
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La fermeté montrée tout d'abord par le jeune architecte lui a beaucoup servi ; on a vu qu'on ne pourrait obtenir de lui nulle mauvaise concession , et comme il arrive ordinairement en pareil cas , on l'a laissé maître absolu de ses travaux. Ils sont aujourd'hui assez avancés pour qu'il soit permis d'appré- cier le plan général.— S'il est vrai que l'architecture ait besoin qu'on la fasse valoir, et s'il est exact encore que les Grecs , nos maîtres en toutes choses, avaient accoutumé de bâtir selon les lieux où ils se trouvaient , il faut avouer que M. Duban a par- faitement rempli ces conditions difiScilos. D'abord il a conservé à l'entrée à gauche, la jolie façade du château d'Anet. Ce mo- nument dont la conservation est due , comme tant d'autres , aux lumières et au zèle de M. Al. Lenoir, est un des premiers ouvrages de Philibert Delorme ; il fut bâti vers 1540 pour Diane de Poitiers , et il embellira dorénavant , de ses petites colonnes gracieuses et richement sculptées , l'entrée de l'an- cienne chapelle des Petits-Auguslins. Le fameux groupe de la Diane au cerf par Jean Goujon ornait, dans l'origine , la par- tie supérieure du portail, là où M. Duban a fait placer l'Amour de Praxitèle. La chapelle des Petits-Auguslins est destinée à recevoir les copies de maîtres qui s'exécutent présentement en Italie; celle du Jugement dernier par M. Sigalon, que ceux qui arrivent de Rome s'accordent à présenter comme un admirable
quement de l'indulgence du jury à son égard , il a été ques- tion parmi un certain nombre d'élus de retirer leurs tableaux du Musée et de les joindre à ceux des victimes de l'AcadémlCj pour en faire une exposition particulière. — D'un autre côtéi deux hommes de cœur, qui se trouvent parmi les juges, ont quitté le tribunal avec éclat, révoltés des injustices dont ils sont témoins. Ne voi!à-t-il pas des actions réellement honora- bles? On ne peut regretter qu'une chose : c'est que M. Delaro- che et M. Horace Vernet n'aient pas jugé à propos d'appuyer leur généreuse conduite d'une protestation formelle. Jusque là leurs ennemis pourront assurer que leur retraite est l'effet d'une brouille d'intérieur, et qu'ils retourneraient a vecteurs collègues s'ils en obtenaient satisfaction. Un manifeste venu d'hommes placés comme ils le sont portait le coup de mort à l'instiliilion du jury, et laissait sans manteau, en but au mépris public, ceux qui abusent de leur position et décident du sort de ^ens qui ne les acceptent point pour juges.
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ouvrage , couvrira tout le fond. Les murs latéraux seront en grande partie occupés par les pendentifs dont Michel-Ange a entouré sa grande page de la chapelle Sixiine. On placera dans une salle octogone contiguë les deux tombeaux des Médicis, et les lieux permettront d'observer jusqu'à la manière dont ils sont éclairés à Florence. L'histoire nous apprend que Michel- Ange lui-même arrangea cet effet de lumière , et si nous en ju- geons par le moulage du Pensieroso , déjà exposé avec le Moïse, nous jouirons là d'une des œuvres les plus magnifiques et les plus complètes que l'art ait jamais produites. Puisque nous possédons en outre le groupe de la Mère des Douleurs, pourquoi ne réunirait-on pas les autres travaux de Michel- Ange , et ne lui consacrerait-on pas spécialement les chapelles des Petits- Augustins? Ce serait peut-être une idée grande et forte de remplir ainsi les deux vastes salles de tels ouvrages, comme si l'on voulait, en les accumulant sur un seul point , montrer ce que peut un seul homme , et glorifier l'humanité dans cette immense puissance.
Vis-à-vis du portique d'Anet, M. Duban peut placer, nous a-t-on dit, une façade du xiii» siècle ; il a prié M. Mérimée, inspecteur des monumens de France, de tâcher de lui en dé- couvrir une qui se trouverait en condition d'être rapportée. Si M. Duban pouvait réaliser son heureux projet , nous aurions ensemble sous les yeux trois échantillons des plus belles épo- ques de l'architecture française. Cela nous donnerait un avant- goût de ce gigantesque musée dont les lecteurs de la Revue ont vu M. Gozlan demander la formation ; vaste et belle con- ception , exposée avec une entraînante vivacité de style.
Les bâlimens de l'ancien cloître qui touchent au porliquc d'Anet, sont préparés en salles d'éludés et d'amphilhéâlres. C'est là (ju'aura lieu tout l'enseignement de l'école des Beaux- Arts. La façade Gaillon s'étend d'un côté à l'autre de la cour , comme un espèce de jubé, et se lie à l'extrémité de ce corps de logis au moyen d'une légère balustrade. Cette disposition motive, avec bonheur, la façade que l'on voulait conserver , et forme une riche avant-cour au palais proprement dit. Il était difficile de se montrer plus ingénieux que ne l'a été M. Duban en cette occasion. Il ne s'est pas non plus contenté de garder pour toujours à notre admiration le portique, objet
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de si vives querelles , il Ta restauré avec un goût extrême , il a rétabli respectueusement les tracts de couleur qui s'aperce- vaient dans les médaillons, et dès aujourd'hui, on peut entière- ment juger de ce charmant ouvrage de la renaissance. Le château deGaillon fut bâti par le cardinal d'Amboise vers loOo. Plusieurs écrivains l'ont attribué au frère Giovanni Giocondo, que Louis XII appela en France à son avènement au trône; mais comme Jean Joconde était de retour en Italie au com- mencement de 1506, il y a lieu de croire que le château de Gaillon n'était pas de lui. Quoi qu'il en soit, ii est impossible de trouver rien d'un style à la fois plus pur et plus léger que ce qui nous en reste. Nous pouvons ajouter ici que lors de la discus- sion soulevée à propos du maintien de cet arc dans la cour de l'école, M. Duban employa, à ce qu'il paraît, avec quel- que habileté la tradition fort peu certaine qui l'attribue à Jo- conde, il apprit à ses adversaires que Giovanni Giocondo était, comme beaucoup d'artistes de son temps , un savant très pro- fond, et qu'il avait laissé sur l'architecture antique les plus graves et les plus sévères travaux. Peut-être devons-nous à cela que les grands faiseurs de l'Institut et les judicieux arrangeurs du Louvre n'aient pas insisté davantage. Ils auront cru que l'exemple n'était pas trop dangereux, et sûrs que la contagion ne viendrait jamais infecter leurs ateliers , ils auront pardonné à Joconde sa débauche d'esprit, en faveur de ses études classiques.
Du reste , ce devait être une divine habitation que le château du cardinal d'Amboise. L'ami et le ministre de Louis XII avait convié tous les artistes du xvp siècle à venir y travailler , et nous voyons M. Thoré, dans les intéressans articles qu'il a pu- bliés dernièrement sur le musée d'Angoulèrae, admettre que le bas-relief de saint George combattant le monstre, attribué à Paul Ponce Trebati, sort aussi de là. Cette délicieuse sculpture est encadrée aujourd'hui dans la cheminée de Germain Pilon , que l'on cache à tous les yeux au fond du musée d'Angoulême. — Quand on voit Trebati , l'auteur de l'admirable statue cou- chée du prince Carpi, ciseler un panneau, ou Jean Goujon tail- ler en personne la pierre de l'hôtel Carnavalet, on ne s'étonne plus des belles finesses et du merveilleux goût d'ornementation qui nous ravissent devant les portiques d'Anel et de Gaillon.
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Alors les plus grands artistes ne dédaignaient aucun travail. Ils n'avaient pas cette fausse dignité qui se retranche dans un certain ordre de travaux , souvent pour cacher une cruelle sté- rilité, comme ces médecins imbéciles qui penseraient se désho- norer à soigner un chien ou un cheval. Ils ne se croyaient au-des- sous d'aucune application de leur art, quelle qu'elle fût . Germain Pilon, après avoir créé les trois Grâces, répandait mille arabes- ques et mille fantaisies pleines de verve sur le marbre d'une cheminée, comme le grand Michel- Ange faisait de sa puissante main des dessins de reliures délivres. Ils savaient que legénie, semblable à l'hôte de Bacchus, change en or tout ce qu'il touche , et qu'il n'est rien où l'on ne puisse mettre du talent. Pour retourner à l'École des Beaux-Arts , on peut dire que M. Duban est déjà récompensé du courage qu'il a mis à con- server le portique de Gaillon. Cette architecture svelte et légère se détache avec une grâce extrême sur les masses du fond , et la façade du palais apparaissante travers ses percements à jour en reçoit un relief d'un effet très pittoresque. On dirait un voile de femme qui donne un attrait de plus au visage qu'il couvre sans le cacher. Ce bâtiment était la partie la plus avancée de l'École lorsque M. Duban fut désigné pour l'achever. Les lignes prin- cipales étaient tracées, les étages indiqués; il a dû agir sur un plan fourni d'avance, et il a obtenu, selon nous, un excellent résultat. Le front de son palais est d'un goût neuf et original , ses proportions pleines d'élégance nous font bien augurer du succès de l'ensemble. M. Duban ne recule devant aucune des innovations qu'il juge bonnes, et nous aurons enfin de la cou- leur sur les murs. Tout le premier étage portera de grands mé- daillons peints sur pierre de Volvic, les chapiteaux des colon- nes et les colonnes plaquées elles-mêmes seront discrètement enluminés. Nous encourageons beaucoup M. Duban à persister dans son entreprise, et nous nous faisons une véritable fête de voir appliquer ces principes de coloration monumentale dont les Grecs et le moyen-âge nous ont donné l'exemple et que nous appelons de nos vœux depuis bien long-temps. L'édifice enferme, dans son développement, un grande cour à laquelle un pavage mêlé de beaux marbres donne une animation singu- lière. Au reste, le public sera bientôt à même de contrôler nos éloges , on met la dernière main à tous ces travaux. Déjà les
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parois des escaUers sont revêtues des marbres de diverses espè- ces qui les relèvent d'une façon si grandiose ; déjà les plafonds «ont ornés de rosaces et de moulures qui n'attendent plus que la couleur pour répandre partout l'accent et la vie dontla pierre blanche est toujours privée.
Le rez-de-chaussée du palais était primitivement divisé en petites pièces destinées à des services différens ; le nouvel archi- tecte en a fait cinq ou six galeries où l'art sera représenté chronologiquement par les copies et les épreuves en plâtre des chefs-d'œuvre étrangers que l'on est en Irain de se fournir. Les assemblées de professeurs , les expositions des concours et des envois de Rome auront des salles spacieuses au premier, tandis que l'étage supérieur restera affecté à la bibliothèque et à la collection des modèles d'architecture, ainsi qu'au moulage de petite dimension , comme médailles, camées, objets de glypti- que, etc., etc. — N'oublions pas ici que les douze piédestaux qui garnissent splendidement tout le front de l'édifice sont des- tinés à recevoir douze copies en marbre des statues antiques gardées en Italie. Les régleraens de l'Écoleportent que chacun des grands enfans dont nous payons la pension à Rome , pour la plus haute illustration de la France , est tenu d'en envoyer une gratis à l'État. L'École de Rome n'aura certainement jamais produit que cela de bon durant tout le cours de son inutile et trop longue existence. — Enfin, dans l'espace demi-circulaire qui se trouve entre le portique Gaillon et la face du palais , se- ront déposés avec méthode les fragmens sculptés de pierre et de marbre que possède l'École. Ils formeront là , pour ainsi dire, un musée en plein vent dont la cuve , dite de Saint-Denis , res- tera un àes morceaux les plus saillans. Nous ne pouvons pro- curer aucune notion exacte sur cette cuve. Toutes nos recher- ches ont été vaines. Elle est ornée de sculptures fort grossières auxquelles il nous paraît difficile d'assigner une époque. Lenoir, dans ses consciencieux ouvrages , en fait remonter l'origine jusqu'au xue siècle , mais nous ne découvrons pas sur quoi est appuyée une telle opinion. Ce qu'il y a d'à peu près certain, c'est que ce monument rare et curieux appartenait au réfectoire de quelque abbaye, où il servait aux ablutions des moines. En ce cas, on devrait le regarder comme un nouveau témoignage de la richesse et du luxe qui s'introduisirent promptement
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dans les couvens, car cette pierre d'un seul morceau a treize pieds de diamètre.
L'école desPelits-Augustins, une fois achevée, se trouvera au fond, malgré les changemens de forme, rendue à la première destination qui lui avait été donnée par la convention nalonale. Quoi qu'on en ait pu dire , la république est bien loin de s'être montrée aussi antipathique aux beaux-arts qu'on le prétend, et puisque nous en avons une occasion naturelle, nous allons lâcher de rétablir la vérité à cet égard. On répète toujours , et nous avons volontairement répété nous-mêmes, que c'est à M. Lenoir qu'on doit la conservation de presque toutes les sculptures qui nous restent; ily a erreur, nondans lefail,mais dans l'idée qu'il entraîne comme conséquence , à savoir que ce serait au noble et courageux dévouement d'un seul homme qu'on devrait le dépôt des Pelits-Augustins. Nous allons dire ce qu'il en est :
Le gouvernement républicain ne s'attaqua jamais aux beaux- arts, et les coups déplorables portés aux monumens pendant la révolution ne peuvent être regardés de bonne foi comme l'expression de sa volonté ni de sa doctrine. Ils sont dus à l'ef- fervescence sauvage qui accompagne toujours les violentes tourmentes sociales ; ils sont le résultat presque obligé de tout mouvement politique, et les principes monarchiques n'ont pas vu d'excès moins condamnables sous leur règne. De quelque part qu'il vienne, il n'est pas d'orage qui ne laisse derrière soi des ruines profondes. Le fait est que l'assemblée nationale, le jour même où elle déclaraitque les biens du clergé appartenaient à la chose publique, chargea son comité d'aliénation de veiller à la conservation des objets qui pouvaient se trouver renfer- més dans ces domaines. C'est ce comité d'aliénation qui , re- cherchant un lieu convenable pour garder les trésors qu'on se proposait de recueillir, affecta la maison des Petits-Augustins au service de la sculpture et des tableaux , en même temps qu'il instituait celles des Capucins et des Cordeliers pour les livres , les manuscrits, etc., etc. Alexandre Lenoir adjoint le 12 octo- bre 1790, la date est précise, à la co?nmissw?i des monumens formée par le comité, fut alors spécialement chargé du soin de recueillir les monumens, de les conserver et de les mettre en ordre. Un décret du 1 1 yowt^/er 1791 le confirma d'une ma-
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nière ofiScielle dans toutes ses fondions et attributions. On voit par conséquent , et il ne faut pas douter de tout cela; car c'est la lecture des ouvrages mêmes d'Alexandre Lenoir qui nous fburnit nos détails; on voit, dis-je, que ce savant artiste prit, il est vrai, le fardeau de la grande entreprise qui honore sa mémoire , mais que ce fut par ordre et sous l'assistance pro- tectrice de l'assemblée. Le caractère gouvernemental dont il était revêtu aida nécessairement son courage; cela n'enlève rien à l'intelUgence avec laquelle il remplit ses fonctions souvent périlleuses; cela prouve seulement que la république française ne fut pas si indifférente ni si dure aux beaux-arts, puisqu'au milieu même de ses plus cruelles agitations on voit éclater sa sollicitude pour eux. Elle fit autant d'efforts qu'il lui était donné d'en faire pour arracher à la destruction ces richesses dont la perte ne se peut réparer, pour les soustraire au souffle terriblequi balayait tout le passé ; et nous voyons encore, le 3 brumaire an II, la convention rendre un décret qui « défend de détruire ou altérer en aucune manière les monumens des arts, sous prétexte de faire disparaître les signes de la féodalité. » L'as- semblée nationale, en formant sa commission et en assurant officiellement par un décret. M. Lenoir dans ses fonctions, fit tout ce qu'un gouvernement peut faire, et usa des seuls moyens en sa puissance pour soustraire à la fureur ou plutôt à la ven- geance populaire des choses qui représentaient aux yeux du peuple le pouvoir de ses tyrans, élevées qu'elles étaient la plu- part à leur gloire, à leur insolent bien-être, ou à leurs plaisirs. Je ne me rappelle plus où je lisais dernièrement que la révolu- tion n'avait pas abattu les châteaux, mais bien qu'elle les avait tués. Cela est juste et vrai. En effet, quel plus irritant témoi- gnage pour le peuple de sa longue vassalité que ces vieux édi- fices dont les corvéables avaient traîné les moindres pierres ! Quelle plus complète expression de sa longue servitude que ces marbres superbes payés avec le produit des exactions commises sur lui! Et pourquoi s'étonner qu'il brise tout cela dans les jours de colère, lorsqu'on ne s'étonne pas de voir Louis XVIII, de retour au Louvre, enlever toutes les N que Bonaparte y avait jetées à profusion ? — Le peuple rase les caslels, pulvérise les hautes statues , Bonaparte s'approprie les palais abandonnés, Louis XVIII efface les noms qu'un vilain a fait écrire sur les murailles, cha-
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Clin selon la force de son bras et la grandeur de son esprit. — C'est encore la convention qui., en 1794 , sous le ministère du citoyen Benezeth, érigea en musée national le dépôt qu'avait formé Lenoir, comme membre de la commission des mhmh- niens, dans le lieu assigné à cet effet. M. Lenoir avait réuni là avec un ordre chronologique et des dispositions dont ses an- ciens catalogues donnent la plus heureuse idée, un nombre infini d'objets d'art. C'était à la fois un musée et un lieu d'étude conçu avec cette largeur de vue et cet admirable besoin d'être universellement utile, qui caractérisent tous les actes et toutes les institutions du temps.
La collection des Petits-Augustins fut dispersée sous la res- tauration. On restitua aux églises et aux maisons royales ce qui leur avait appartenu, et de ce qui devint la propriété de l'état, on forma au Louvre les trois ou quatre salles de sculpture française, que l'on pourrait appeler le musée invisible , tant il est diflBcile d'y pénétrer. Il est beaucoup à regretter que l'on n'ait pas pris le soin, en rangeant le musée , de disposer ses richesses dans Tordre chronologique observé par M. Lenoir. Cet ordre est un motif d'intérêt très attachant pour le public , et un précieux moyen d'éducation pour les artistes. L'examen que Ton suit, en partant du commencement vers la fin, comme tout travail fait à cet excellent point de vue de critique, se grave dans l'esprit avec une surprenante solidité, et en vérité , on ne saurait trop nous faciliter de pareilles études à nous qui sommes en général d'une si effroyable ignorance sur l'histoire de nos arts.
Donc, comme nous le disions, le palais des Petits-Augustins est rendu , sous une autre forme , à la destination que lui avait imposée le gouvernement républicain , celle d'un lieu d'étude sur une grande échelle. Aujourd'hui , le but de cet établissement est , après l'enseignement du dessin et des arts qui s'y rattachent, d'assurer un vaste dépôt aux reproductions de ce que l'art a créé loin de nous de plus parfait à toutes les époques. Or, les localités que nous venons de décrire remplissent merveilleuse- ment ce but en lui donnant le plus d'extension possible. M. Duban a bien entendu la tâche qu'il devait accomplir, a bien servi les besoins qu'il devait satisfaire j c'est une gloire acquise pour lui d'avoir montré en une telle entreprise tant de goût, d'adrssse ,
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et un si noble respect pour les trésors auxquels il était chargé d'offrir un digne abri. Nous jugeons, du reste, inutile de le faire remarquer; ce ne sont pas de vaines richesses que celles que Ton amasse en ce moment au palais des Beaux- Arts, et l'on ne pouvait choisir un lieu meilleur pour les rassembler. Entourés de ces éternels chefs-d'œuvre, les élèves s'abreuveront aux sour- ces mêmes, ils s'instruiront par l'exemple , et certes ce ne sera pas le moins profitable enseignement que celui qu'ils trouve- ront dans l'observation recueillie et la comparaison attentive d'aussi précieux modèles. — Le travail raisonné est toujours le meilleur, il développe l'esprit et nous découvre parfois notre véritable vocation. Les leçons promptement dites de l'école ne peuvent tout au plus servir qu'à faire d'habiles ouvriers ; au contraire, l'étude indépendante des œuvres du passé nous force en quelque sorte à la création, et développe les vrais artistes en leur donnant la mesure de leurs forces.
L'idée de réunir, par des moulages et des copies , les grands chefs-d'œuvre qui ne sont point en notre puissance, est due à M. Thiers. Nous nous faisons un devoir de le répéter, afin de rendre à l'homme politique l'honneur qui lui est dû pour ce qu'il y a de généreux, de large et de franchement libéral dans une pareille institution. Les académiciens rétrogrades sont vaincus. La destination de l'école est désormais fixée, elle res- tera dépositaire des pièces du procès entre la renaissance et l'antiquité. Puisse-t-il en résulter à la fin une éclatante justice et une égale réparation pour ces grandes époques de l'art, éga- lement belles et bien moins éloignées l'une de l'autre qu'on ne l'a cru généralement, sur la foi des chétifs élèves de David.
V. SCHOELCHER.
UNE VISITE
A L'ESCURIAL.
C'est une grande et éloquente histoire que rEscurial. Phi- lippe II, qui l'a bâti , y a bien laissé le secret de son règne. Il y a bien empreint tout son génie sombre et dévot. Si vous voulez comprendre ce roi, allez à TEscurial étudier ses mémoires; allez feuilleter ces murs de granit et de marbre; allez lire ce livre magnifique, enrichi à chaque page des fresques de Jordan et de Cambiazo, où les vignettes sont des peintures de l'Espa- gnolet , de Velasquez , du Titien , de Murillo et de Raphaël.
L'Escurial, c'est un palais, c'est un couvent, c'est un tom- beau , c'est une ville dans le désert; c'est tout cela ensemble , mais c'est surtout un tombeau; c'est un tombeau royal , le tombeau de deux dynasties. Les dômes de l'Escurial , ce sont les pyramides de l'Espagne.
Ce fut vers la fin d'octobre , en 1833 , que je visitai pour la première fois l'Escurial. Je vis d'abord les appartemens somp- tueux qu'habitait la cour, lorsqu'elle y venait résider chaque année un des mois de l'automne. Les valets qui me menaient par ces pièces désertes me firent longuement admirer la cham- bre où était née sa majesté Ferdinand VII, — Que n'était-il
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mort tout enfant dans ce berceau qu'on me montrait ! C'eût été tout profit pour lui et pour ses peuples, car une bien lourde responsabilité pèsera sur la mémoire de ce mauvais prince. Oppresseur, débauché, lâche, cruel, parjure tant qu'il avait vécu, aux derniers jours de sa vie, il couronnait ces vertus de son règne en se félicitant d'échapper au terrible avenir qu'il avait préparé. Peu lui importait . comme à Louis XV , ce qui adviendrait après lui. Il comparait ingénieusement l'Espagne à une bouteille de bière , dont il était . disait-il , le bouchon , — el tapon. C'était vrai. On a vu , le bouchon parti . quelle explo- sion s'en est suivie. Mais qui avait mis en fermentation cette généreuse liqueur invinciblement précipitée maintenant hors du vase ? Quelle main a brassé tant de maux déjà faits et en- core à faire? Quel homme a mérité d'élre unanimement mau- dit par les victimes de l'éruption du volcan ? Quel homme , si ce n'est celui qui en avait à plaisir entassé le soufre et le bitume, toutes les matières inflammables ? — Aujourd'hui que Ferdi- nand "S'il est mort, je ne crois pas, en vérité, que l'Escurial montre si fièrement le berceau de ce monarque aux étrangers.
Du palais, je fus conduit dans le monastère. Sur mes lettres de recommandation, le prieur, empêché alors lui-même par une attaque de goutte qui le retenait en sa cellule , me commit aux soins d'un moine qu'il avait près de son lit, lui lisant le compte-rendu de la dernière course de taureaux à Madrid.
Ce cicérone, qui m'échut en partage, était le frère Esteban, un homme d'environ trente ans , plein de celte santé maladive, de cette force réprimée , qui prêtent un si saisissant caractère à l'apparence de certains moines ; une de ces belles têtes de cloître telle que se plaisaient à les peindre Zurbaran et Murillo, à l'œil pieux et ardent, au visage chaudement pâle, au vaste front élargi encore par les tempes rasées, et ressortant plus expressif sous une épaisse couronne de cheveux noirs.
Je suis un mauvais voyageur pittoresque, je décris malles lieux. Ce serait l'homme plutôt que je m'efforcerais d'esquisser, si j'avais un pinceau qui sût animer une toile et la faire res- pirer.
Assez de touristes d'ailleurs ont dit au juste le nombre des croisées et des portes de l'Escurial; assez ont compté les bizar- res compartimens de ses petits cloîtres, qui, selon l'intention
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du fondateur , font ressembler le monument , vu du haut des montagnes voisines, à un gril immense. Je ne vous conlrain- drai donc pas à me suivre par ce couvent, oii le frère Esteban me fit tout voir, m'expliqua tout, avec une inépuisable pa- Uence.
Il m'avait montré l'église et le chœur en leurs plus menus détails, les autels et leurs statues, les lutrins de bronze ; les missels de vélin et leurs fermoirs d'argent, les ornemens sacer dotaux, et aussiTimmense et magnifique'.coUection des reliques, <jui, entre autres pièces princii)ales, ne comprend pas moins de onze corps entiers de saints , et cent trois tètes de vierges et de martyrs. Il me fallut admirer également la collection, plus précieuse encore, des reliques réservées , inestimable trésor, à l'adoration duquel ne sont admis que quelques rares protégés. C'est là qu'en de merveilleuses châsses d'argent et d'or, enri- chies de perles et de diamans , se conservent, outre beaucoup de fragmens et de parcelles d'apôtres , un des vases des noces de Cana ; une plume des ailes de l'archange Gabriel j un poil de la barbe de Jésus-Christ , et onze épines de sa couronne ; un morceau de la corde qui lui attacha les mains, un cheveu de la sainte Vierge , et un lambeau du mouchoir avec lequel elle s'essuya les yeux au pied de la croix.
Fray Esteban lira d'un coffre une petite image qu'il me donna: c'était une représentation du martyre de saint Laurent, au- dessous de laquelle étaient gravées ces lignes, que je traduis littéralement sur le texte : « Oraison.
« 0 Dieu tout-puissant! qui as donné à saint Laurent la vertu de vaincre les incendies de ses tourmens, nous te sup- plions de nous accorder celle d'éteindre les flammes de nos vices , au nom de notre Seigneur Jésus-Christ , qui vit et règne avec toi pour tous les siècles des siècles. — Amen ! »
Fray Esteban attendit que j'eusse lu la prière.
— Cette image est touchée à l'os miraculeux de la poitrine du saint, dit-il , avec le calme sérieux d'une foi profonde , lors- que j'eus achevé. Il y a telles fièvres brûlantes dans lesquelles, si vous croyez fermement, la récitation contrite de cette orai- son vous vaudrait peut-être l'intercession du martyr et un secours efficace d'en haut.
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J'étais fort reconnaissant du cadeau , m-MS je ne savais trop comment en remercier le bon père.
— C'est grande charité à vous, lui avais-je enfin répondu , de nous procurer ce salutaire préservatif, à nous fragiles créatu- res, que la moindre étincelle allume et embrase. Heureux êtes- vous, paisibles solitaires dont la vie est assurée contre le feu des passions !
— Qui sait? s'écria vivement Fray Esteban ; qui sait? est-ce qu'il n'y a pas des édifices qui brûlent aussi , bien qu'assurés contre l'incendie?
Et il se détourna vite , croyant me cacher la subite rougeur qui lui était montée au front, après qu'il se fut involontairement laissé emporté à cette saillie mondaine. C'eût été peu discret et dur à moi de la relever. Je brisai là. Il y avait quatre heures que nous étions sur nos pieds , allant et venant, montant et descendant. J'étais fort las. Mon guide devait l'être bien davantage , lui que la curiosité ne soutenait pas comme moi dans notre exploration. Nous nous trouvions en la sacristie où sont les plus précieux tableaux du couvent. Je m'étais oublié , je l'avoue , en présence des divines Vierges de Raphaël et de Murillo. Je regardais ces chefs-d'œuvre avec une admiration qui prenait tout son loisir. Comme je n'avais pas l'air sans doute de vouloir en finir vile , Fray Esteban , me laissant à mes contemplations, fut se jeter dans un fauteuil. Il posa son lourd trousseau de clés sur une table qui était auprès et s'y accouda. Ce fut là le seul reproche qu'il osât me faire ; mais je Ventendis. Je coupai court à mon extasej je m'excusai du mieux que je pus d'avoir si démesurément abusé de la patience du père. Prenant congé de lui, je voulais me retirer.
— Oh ! je ne vous fais pas grâce encore, dit-il. 11 nous reste à voir le Panthéon ; mais avant d'y descendre , si vous le per- mettez, nous irons nous reposer un peu chez moi.
La proposition était si cordialement faite qu'elle autorisait pleinement à ne pas refuser. Je le suivis à travers d'innombra- bles corridors jusqu'à une petite porte qu'il ouvrit de l'une de ses clés. J'entrai après lui dans une jolie chambre, bien tenue, quoique fort simple. Deux croisées l'éclairaienl , regardant les montagnes ; sur le parquet la natte de paille fine, l'indispensable estera ; une table de sapin ; des chaises de jonc tressé ; au
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fond , à gauche, un lit tout blanc dans une étroite alcôve sa ns rideaux.
— C'est votre cellule, dis-je.
— Et la vôtre, reprit-il avec cette affable politesse univer- selle chez les Espagnols, qui considèrent comme un rigou- reux devoir d'offrir tout d'abord leur habitation à l'étranger qui la visite.
Il m'offrit ensuite, et en homme qui veut qu'on accepte, des cigarres, du chocolat, des confitures, du vin généreux, de toutes les friandises qu'il avait. Comme je buvais de son malaga qui était des plus fin, il s'était hâté d'allumer un cigarito.
— Pardonnez-moi si je vous retiens un moment, dit-il , mais nous ne fumons pas dans les cloîtres, de peur de donner aux novices le mauvais exemple. C'est mal d'avoir des vices, ajouta- t-il en souriant ; ce serait plus mal encore de les prêcher.
— 0 mon père , répondis-je , vous exagérez vous-même les austérités de votre règle. Si votre tabac est bon, sa fumée, j'en suis sûr, n'est pas plus mal reçue au ciel que votre encens.
— En ce cas , reprit-il , ma conscience est en sûreté ; «'est du Havane pur ; goûtez plutôt.
Tout en faisant raison à Fray Esteban de son cigarre, je me menais en long et en large , explorant sa cellule fort curieu- sement.
Les méchantes figures de saints et de Vierges qui en garnis- saient les murailles avaient en leur compagnie quelques gra- vures mythologiques tout aussi mauvaises , et qui avaient en outre le tort de ne se rapporter nullement à la légende. C'était l'Amour et les Nymphes ; c'était sa mère et le dieu Mars. Il est vrai qu'entre les amours et les chérubins , entre la Madeleine repentante et la Vénus infidèle à Vulcain , la différence de vête- ment est bien légère. Ce sont là des sujets que la distraction peut confondre. Il n'y avait rien à dire. — Mais en jetant un coup d'oeil furtif dnns l'alcôve, j'aperçus entr'ouvert sur ime tablette, au chevet du lit , un livre qui me parut assez singuliè- rement venu là; c'était une traduction du Mérite des femmes en vers espagnols ; el Merito de las miujeres.
— Le Mérite des femmes! Eh! bon Dieu, pensai-je, qu'a-t-il donc à faire ici? Les femmes ! à quoi bon leur mérite en ce lieu, si ce n'est à perdre et à damner? Fray Esteban, Fray Este-
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ban ! Quel mauvais esprit vous a pu apporter cette tentation? N'est-ce pas l'ennemi des saints qui aura suspendu au-dessus de vos insomnies ces rameaux séducteurs, dont vous ne pouvez pas même cueillir le fruit défendu, mais vers lesquels c'est déjà pour vous péché mortel de lever les mains.
J'avais touiné la tête. Je rencontrai l'œil perçant du moine qui s'attacha sur le mien ; il savait ce que j'avais vu ; il m'avait surpris en flagrante indiscrétion. Son regard lut soudain en moi tout ce que je venais de me dire.
J'étais confus et embarrassé. Je ne trouvais pas une parole qui renouât notre conversation ; mais Fray Esleban , répondant à ma pensée et comme pour se défendre des muettes accusations qu'elle lui avait faites :
— C'est que, voyez-vous . ami , amigo , cria-t-ilde sa chaise, l'homme n'est pas né pour vivre seul.
Puis , il se leva brusquement ; il vint à moi . et me serrant le bras :
— La solitude est mauvaise . continua-t-il de la même voix véhémente.
Il y eut entre nous un moment de silence.
— Ainsi, vous n'êtes pas heureux! dis-je, pressant sa main qui tombait dans la mienne.
— Heureux ! reprit-il , riant amèrement ; vous qui venez de loin ; vous, qui avez couru le monde, vous les avez dû ren- contrer, les hommes heureux! Si ce sont eux pourtant que vous cherchez encore, croyez-moi, ne les demandez pointa nos cellules.
Je me taisais. Il ne m'appartenait pas de l'interroger; je n'avais pas le droit de remuer plus profondément en son ame des pas- sions dont j'étais déjà trop coupable d'avoir éveillé les flots endormis. Revenu de sa première émotion, il semblait d'ailleurs lui-même peu disposé aux confidences.
— Nous ferons bien d'employer ce qui reste de jour à visiter les caveaux, dit le moine d'une voix plus calme, non pas encore apaisée toutefois.
Il avait ressaisi son trousseau de clés. Je le suivis hors de sa cellule.
Comme nous traversions le grand cloître , marchant lentemen l l'un à côté de l'autre, Fray Esteban s'arrêta soudainement devant
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l'une des larges peintures à fresque qui le décorent, devant celle inèrae où était représenté le martyre du patron de l'Escurial. Je tenais encore Timage qui reproduisait le même sujet d'après le tableau. Le moine me la prit des mains, et, tombant à genoux, lut tout haut l'oraison :
« 0 Dieu tout-puissant ! qui as donné à saint Laurent la vertu de vaincre les incendies de ses tourmens, nous te prions de nous accorder celle d'éteindre les flammes de nos vices, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne avec toi pour tous les siècles des siècles. »
— Amen ! répondis-je , reprenant l'image que me rendait le moine relevé.
Je n'avais pas dit cette parole pieusement. Elle était mo- queuse alors et mauvaise en ma bouche, aussi mauvaise, aussi peu charitable que ma pensée. Je m'en accuse, car, à ce moment, j'accusais moi-même le pauvre frère d'hypocrisie. Je ne croyais point à la ferveur de sa prière. Je roulais irrespectueusement l'image entre mes doigts, persuadé qu'il avait foi en elle comme moi. Comment ne sentais-je pas au contraire ce qu'avait de touchant l'aveu de sa faiblesse ? Il confessait la lutte, et il im- plorait la victoire, voilà tout. Mais Dieu exige-l-il davantage?
Nous avions repris notre marche. Fray Esteban rompit de nouveau le silence.
— Vous pardonnez , quant à vous , dit-il d'une voix conte- nue, vous pardonnez, est-il vrai, ce mouvement coupable que je n'ai pu réprimer? Vous ne l'ignorez, pas, chacun asesinstans d'oubli et de déraison. Et puis .sans être heureux, on peut être content de son sort. Ne pensez pas je me révolte contre le mien. H y a dix ans que je Tis dans ce désert ; dix ans suffisent bien pour dompter un homme : para domar un hombre.
— Suffisent-ils ? pensai-je, observant l'expression involontai- rement superbe et révoltée des traits du moine dont un rayon du soleil couchant éclaira brusquement le pâle visage, comme nous entrions dans l^église.
Non, non, dix ans n'avaient pas en effet suffi pour t'abattre et le réduire, pauvre créature à l'ame moins forte que le^îorps ! Présentement je te juge en chrétien. La résignation de ton langage était sincère, j'en suis convaincu. Je ne doute plus de la candide volonté de tes efforts; mais tu avais tenté au-delà
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du possible. Je te vois encore sous celte lueur rapide qui vint te trahir; non, ton œil humide et ardent ne s'avouait pas vaincu ; l'orgueil de ton front démentait hautement l'humlUté de ton cœur. L'homme était debout toujours. Il n'était pas dompté, Fray Esteban !
Nous étions enfin descendus dans le Panthéon.
Le Panthéon , ce tombeau des rois d'Espagne , était autrefois bien nommé. Puisqu'on en faisait des dieux pendant leur vie , puisqu'on plaçait leurs majestés royales côte à côte avec la majesté divine, ce sépulcre où on les mettait tous après leur mort était bien un Panthéon.
Le Panthéon est un large caveau octogone, tout revêtu de marbre et de bronze , auquel on descend par un escalier de bronze et de marbre. Quand vous entrez là , vous avez laissé derrière vous deux autres caveaux plus étroits et plus sombres. Le premier est destiné aux sépultures des infans, des infantes , et des reines qui n'ont point donné de successeur au trône. L'autre est le pourrissoir , — el pudridero. C'est dans cepu- dridero qu'on met pourrir, de longues années , les majestés défuntes. Lorsque les vers ont achevé d'y dévorer leur chair, lorsqu'il ne reste plus d'elles que les ossemens , on transporte les squelettes royaux dans lî Panthéon lui-même. Là ils sont enfermés en des cercueils d'£ Ibàtre superposés qui remplissent les sept niches du monumenL Les rois sont d'un côté, les reines de l'autre, face à face. La dynastie autrichienne est au grand complet. Philippe V, inhumé à Saint-lldefonse, manque à la sienne. Charles IVest le dernier venu; on ne l'a que tout ré- cemment tiré du pourrissoir. Au contraire, Charles I^r (ailleurs qu'en Espagne Charles V) marche en tête. Il préside , le sceptre en main, à cette auguste assemblée de majestés en poussière ; c'est lui qui est l'empereur de tous ces rois morts.
Les derniers rayons du jour ne jetaient plus à travers les sou- piraux du Panthéon qu'une faible et incertaine clarté. Eussé-je eu l'envie de hre de mes yeux les inscriptions des tombes qui nous entouraient, l'obscurité ne me l'eût pas permis. Mais Fray Esteban avait résolu de pousser son dévouement de ciccrotie jusqu'au bout. Il savait toutes les épitai)hes par cœur. Il com- mença de me les réciter, montrant du doigt à mesure chacun des cercueils qu'elles concernaient. A vrai dire , ce n'était pas
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le sens de ses paroles que j'écoutais; c'était le son de sa voix lout-à-riieure si émue el troublée , redevenue si calme et sereine maintenant que sa plaie rouverte par moi s'était pour un mo- ment refermée, maintenant qu'il rentrait dans son rôle de guide routinier et indifférent. Qui lui importait en vérité le néant de toutes ces grandeurs ensevelies dont il évoquait machinalement le souvenir. Quelle sympathie pouvaient-elles éveiller en son ame? La misère de tant de pompes royales évanouies était-elle pour le toucher auprès de sa propre misère? On l'avait enterré vivant, lui. C'était son tombeau qui lui demandait sa pitié et ses larmes, non pas celui des dynasties éteintes. Aussi que de dé- dain et de froid sarcasme dans l'insouciance ironique avec la- quelle il termina sa longue énumération! Il venait de me dire la dernière inscription, celle de l'urne de Charles IV.
— De cénotaphe attend le roi actuel, ajouta-t-il, étendant le bras vers Turne au-dessous. A présent, c'est le tour de Ferdi- nand ; aora toca a Fernando.
Il se tut, c'était tout. Remontés dans l'église, nous nous sé- parâmes en nous serrant cordialement la main.
Le lendemain j'étais de retour à Madrid , et le roi venait de mourir comme j'y arrivais. Fray Esteban avait bien dit, le tour de Ferdinand était venu.
De quel roi ou de quelle reine est-ce aujourd'hui le tour ? En fermant tous les monastères, le gouvernement espagnol actuel a-t-il laissé au monastère royal quelque moine chargé encore de faire l'appel des majestés défuntes , et de désigner d'avance celle qui est attendue au Panthéon? S'il y a toujours un reli- gieux revêtu de ces attributions , il a beaucoup de chances de prédire moins juste que Fray Esteban, qui garantirait en effet, à l'heure qu'il est, à la petite reine Isabelle, la première tombe vacante ù l'Escurial, après celle de Ferdinand VII ?
LordFeeling.
ALFIERI.
Trois hommes dont le génie devait hâter la chute d'une so- ciété vieilhe apparurent vers 1749 : Tun en Italie, c'était Alheri; l'autre en France, c'était Miraheau ; le troisième dans la rêveuse Allemagne , c'était Goethe. Chacun de ces hommes, selon la conviction effrayante de notre ère, accomplit sa mis- sion providentielle et mourut en son temps. Est-ce bien provi- dentielle qu'il faut dire? L'homme ne peut^il choisir la voie où Il veut marcher? Ses ])assions bornées relèvent-elles de la pen- sée éternelle ? Quand il croit céder à son propre entraînement quand il se fait grand de volonté, ne subit-il qu'une loi in- domptable?.... Herdera-l-ildit vrai?
Cette haute question qui renferme le mystère des destinées de tous, Alfierine la fit pas. Jamais sa voix ne demanda compte des tristesses de son ame; pourtant il pleura souvent. 11 ne cria pas au Seigneur :Za poussière vous loucra-t-elle ? an- noncera-telle votre vérité? Ému des détresses de ce monde où il faisait son doulereux pèlerinage , il oublia le monde in- connu. Toutes ses révoltes et ses espérances n'eurent pour objet (pie de ravir l'homme à la dépendance de l'homme. Que faut-il à l'Italie? Quel don manque ù sa beauté? Elle ne peut rêver un soleil plus pur, des horizons d'une magie plus suave. Sur cette terre où fleurit l'oranger , qu'un souffle élyséen fé- conde et embellit , la vie est bien souvent un souvenir du ciel.
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Caressé par de chaudes et odorantes émanations, bercé par toules les mélodies, inondé de lumière , Pliomme n'y connaît guère les sévères contemplations; rarement le soupir inquiet de l'infini tourmente ses a-nnées. Son imagination s'exalte pour le génie grandiose de Michel-Ange; mais c'est devant les vierges de Raphaël qu'il espère et qu'il aime. La nature a tout fait pour sa demeure d'un jour. Son besoin, c'est la liberté ; les hommes peuvent le satisfaire.
Alfieri le sentit dévorant et sans limites, ce besoin de la liberté. Pour lui, elle respirait tout entière dans les écrits de Plutarque. Il ne possédait l'histoire de la société grecque et de la société romaine qu'entourée d'un reflet poétique. En proie aux illusions de ces temps qui avaient fini, il eu espérait le retour. Dans son ardeur pour l'ordre antique des choses , il ne voyait pas que rien de ce qui a été ne peut être encore; on continue le passé , ou ne le recommence pas. Les grandes figures des Timoléon, des Brutus, lui apparaissaient comme les types éternels de l'héroïsme. C'était sous cette forme violente qu'il concevait la liberté. Tourmenté par la conscience d'un bien vainement désiré, il jeta sa malédiction sur les rois. Ce cri d'une ame énergique et sauvage, qui ne voulait d'aucun joug, eut un sourd et long retentissement. Des souvenirs que long- temps la mémoire avait gardés sommeillans ou muets , furent soudain évoqués; sur les lèvres se plaça, à côté des impréca- tions d'Alfieri, la sombre et majestueuse colère de Dante. Ou relut Machiavel, on le médita dans une solennelle attention. Plusieurs oublièrent les mélodies amoureuses et délicates de Pétrarque. Dès-lors plana sur les rois une influence ironique et funeste. Alfieri , depuis des années, avait fini sa veille, quand rilalie secoua ses fers pour en frapper ses maîtres, eux l'en- voyèrent à l'échafaud.
Le tribun populaire Mirabeau se plaça tout d'abord au point de vue réel; il ne confondit pas les temps oîi il vivait avec des temps à jamais accomplis. La tyrannie d'institutions suran- nées avait avili sa jeunesse; il en prononça la ruine. Sa parole emprunta de ses souvenirs quelque chose de tonnantet d'inexo- rable ; puis il recula devant son ouvrage. Ces majestés évanouies de patriciens et de rois attendrirent ses ressentimens ; il les prit en compassion . on oserait presque dire en amour ; et ,
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pour les ranimer , il voulut arrêter cette ère des pcujjîes qui s'avançait formidable et rapide ; elle Pécrasa dans sa course : les destinées de Mirabeau étaient finies.
Étranger aux ivresses de la colère et de la haine , Goethe vit avec un calme dédaigneux Peffroi qu'inspire à des créatures bornées la puissance d'autres créatures non moins bornéts, non moins dupes d'une volonté d'illusion. 11 savait tout ce qu'il y a de faiblesse dans les moyens , de vanité puérile dans les efforts ; la foi sociale n'était pas la sienne. Tant de races effa- cées, tant de cultes naguère pompeux et triomphans, entraînés dans le mystérieux écoulement des âges , voués à la curiosité inquiète ou méprisante d'autres sociétés, voilà ce qui le fît rêver. Goethe se traîna tout jeune dans la lente agonie de l'ennui ; il expia les appels d'une science orgueilleuse et vaine par les déchiremens du doute. Aux prises avec cet ennemi, il laissa échapper une plainte lamentable et mit à nu le mal som- bre de son ame; ce mal était le mal de tous. Lui se rasséréna j il s'établit dans ce doute objet sacré de ses premières terreurs : le doute devint pour lui un état heureusement animé. Une fois désintéressé de sa propre souffrance , Goethe est vraiment ar- tiste ; il peut, au gré d'une fantaisie admirable dans ses formes diverses et dans sa vérité profonde, évoquer tout un monde. L'inspiration qui ne jaillit pas de ses souvenirs, Pémotion absente de son ame , il la demande à Pétude, à la méditation. Fort de son observation, fort surtout de son calme intérieur, Goethe n'altère jamais la réalité des temps et des personnages, pour mettre en saillie une passion absorbante et personnelle. De h ces figures savamment peintes et continuées dans des nuances infinies.
Rien de tout cela n'est Alfieri. Ce regard de paisible et lumi- neuse investigation que Parlistc allemand promène sur les hommes , dont il éclaire leur conscience, est inconnu au poète italien. La liberté fut la conviction ardente et sévère d'Allieri; elle troubla son instinct moral , mais elle fit son génie. Dédai- gneux de ces vies de poètes dépensées en rêveries ascétiques ou amoureusement plaintives, il voulut influer sur les grands intérêts de Phomme. Ses moyens pour atteindre ce but ne furent jamais le résultat de combinaisons profondes; souvent même il fit de ces moyens une application fausse et détournée
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de la morale. L'expression d'un besoin Isocial domina toutes ses productions ; expression exagérée sans doute, quand on la met en face de la réalité vivante , mais expression toujours consciencieuse et, par cela, vraiment ennoblie. Ce fut sous la surveillance jalouse d'une passion solitaire et sans frein qu'Al- fieri négligea l'étude et l'inspiration des temps ; lui-même posa des limites étroites à son génie. Citoyen de la Rome des Grac- ques , il eût fait pâlir sous l'éclair de sa parole les patriciens les plus altiers; sujet honteux, mais révolté d'une chétive principauté d'Italie , il prit la scène pour son forum et la remplit de ses sauvages ardeurs. Pas de puissance qu'il ne bafoue et n'injurie , à la face de laquelle il ne jette l'écume de sa colère. Quelquefois il prête aux rois eux-mêmes la profon- deur de ses mépris ; alors cesse toute illusion : la vérité du dialogue et du personnage se perd dans l'emportement du poète. Jocaste, voulant détourner Polynice de ses projets contre Etéocle, s'écrie : u 0 trône cruel, es-tu autre chose qu'une injustice antique , toujours soufferte et toujours plus abhorrée? )> Que M^^* Roland, qu'Éléonora Pimentale, tiennent ce langage, il est vrai; mais dans la bouche de la reine de Thèbes , l'invraisemblance est choquante.
La civilisation , les mœurs des temps modernes , ne sont pas moins méconnus dans la presque totalité des sujets qu'a poéti- tisés Alfieri. Grecs, Romains, princes, guerriers du moyen-âge, tous expriment la pensée du poète dans une langue qui est la sienne. Si les noms étaient changés , si l'on supprimait quelques détails semés çà et là, il n'y aurait pas de raison pour qu'on ne fît l'action antique contemporaine de notre société. Le ca- ractère du siècle et de la nation où il prend ses personnages , ne l'inquiète que peu. D'où est Agis? Sparte avait-elle des dis- coureurs? Ses Brutus ne diffèrent guère des Brutus de la tra- gédie française. Et Almachilde et lldovald? Leur amour est bien pur , bien délicat : on dirait presque les héros de Clélie et de Cfrus. Où sont les traits des vainqueurs sauvages de l'Italie? Ont-ils assisté aux orgies d'Alboin? Ont-ils bu avec un rire insolent et féroce dans le crâne d'un ennemi vaincu ? Les froides solitudes du Nord avaient -elles des fils semblables à ceux de la région où les nuits ont des chants et des fêtes? Almachilde et lldovald ne sont pas plus des barbares que
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Bajazet et Orosmane ne sont des Musulmans , que Zamti n'est un Chinois.
Alfieri se mêlait difficilement aux hommes ; il vivait moins avec eux qu'avec sa rêverie. Peut-être faut- il attribuer à ce penchant pour la solitude l'extrême simplicité qu'il a mise dans ses conceptions tragiques , le peu de mouvement qui s'y fait sentir, et le nombre borné des personnages. Quatre à six figures suffisent au développement de l'action : jamais il ne va au-delà. L'attention ne se fatigue pas ; mais il résulte de cette constante réapparition des mêmes acteurs une sorte d'uniformité solen- nelle et froide , quelque chose de prévu. On aime assez à flotter entre des incertitudes : s'il n'y a.pas émotion de cœur, ilja certainement curiosité, vague inquiétude, désir. Alfieri met- il une conspiration en scène , tout se passe entre deux ou trois personnages. L'immense mouvement, la richesse d'émotions excitées par la variété des figures et des passions contraires , par d'habiles incidens , tout ce qui trouble enfin dans la Con- juration de Fiesqîte, dans les Piccolomini^ reste inconnu à Alfieri.
Alfieri pouvait tout oser. Comment se fit-il l'esclave de la forme française? Y eut-il de sa part impuissance de faire autre- ment? Pourquoi n'a-t-il pas mis dans ses drames nombreux quelque chose de sa nature inquiète et vagabonde? lui qu'une fièvre d'émotion emportait sur les grandes routes, lui qui traversa deux fois les villes et les déserts avec la vitesse fantas- tique du coursier de Mazeppa? Où est l'action? Comme, dans la tragédie française, toutes les ardeurs de l'ame s'épuisent trop souvent en récits. Les dénouemens échappent à l'imitation; ils sont réalisés sur la scène, mais dans une sorte de silence et d'immobilité. Puis , au lieu de ces froids palais , où il devait se trouver bien à la gêne , que ne mettait-il parfois la solitude, avec ses bruits sauvages , ses parfums, son indicible mélanco- lie? Que ne découvrait-il à nos regards fatigués de décorations factices, une fraîche campagne, éclairée par un pur soleil, animée de laboureurs et de simples jeunes filles? De telles séductions vont, comme un souffle prinlanier, caresser les be- soins sommeillans du cœur, lui rendre la poésie des impres- sions heureuses. Qui voudrait oublier Titania endormie sur un lit de fleurs au doux chant de ses fées ? Alfieri n'a-t-il pu
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un instant se séparer des rois et des reines , pour s'introduire , à tout petit bruit, dans un intérieur modeste, où ne tombent point de paroles déclamatoires? Le docteur Faust oublie son front chauve, ses misères d'orgueil , dans la pauvre chambre de Marguerite. Combien le redouté comte d'Egraont se sent heureux à regarder sa jolie Claire, à écouter son parler si naïf et si bon ! Les rois et les grands ne trônent pas toujours.
Alfieri a fait le second Bniti^; mais il n'y a pas raisCal- purnia iuquiétant i'ame ferme de César par d'étranges et sinis- tres récits : ces guerriers qu'on a vus combattre au sein des nuages, et dont le sang tombait en pluie sur le Capitole; ces spectres , échappés des tombeaux, qui erraient le long des rues en jetant des cris perçans et lamentables ; et plus loin, Poriia se tenant tremblante sur le seuil de sa maison , pour adresser aux passans quelques questions avides : César est-il au Capi- tole ? A-t-on quelque nouvelle de César? Son trouble est grand : u J'ai entendu un bruit tumultueux comme de gens qui se bat- tent ; le vent l'apporte du Capitole. » Admirable Shakes- peare !
Où Alfieri est bien lui , c'est dans son rhythme inconnu à ntalie. Sa fierté hautaine, sa bizarrerie indomptable et cha- grine, ses secousses de cœur et sa volonté douloureuse, mais invincible : tout cet ensemble éclate dans ce vers fougueux, violemment brisé, formé de sons rudes, âpres, et souvent difficiles à la prononciation. Celte poésie ne relève d'aucun genre; elle est faite au génie d'Alfieri, à son caprice, à son in- dépendance ; peut-être restera-t-elle unique. Vous y trouvez parfois l'énergie ferme, pittoresque et sombre de Dante, l'éclat sonore de Tasse, mais rarement la mélodie de Pétrarque et la grâce ondoyante et fantastique de l'Arioste. j Je remarquai, dit-il en parlant des îambiques de Sénèque, que les traits les plus mâles et les plus fiers de ce poète devaient la moitié de leur sublime énergie au mètre brisé et peu éclatant. »
Bien jeune, il galopait, la mort à ses côtés, le long d'un che- min à pic, tout pavé de cailloux j puis, il se donnait, dans une chasse simulée , les fatigues d'une chasse réelle ; et , tout cou- vert de sueur, il courait se rouler dans les eaux de la Doire. Sou caractère absolu ôla beaucoup à ses printanières années de leur grâce et de leur fraîcheur. Voyez-le à l'académie de Turin , où
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îl est élève. On veut restreindre sa liberté, il la défend ; on veut, sous le prétexte de sa grande jeunesse (il n'avait pas quinze ans), qu'il sorte accompagné; il veut sortir seul, comme les autres. Mis aux arrêts, il déclare qu'on peut l'y laisser toujours , bien déterminé qu'il est à user de sa liberté comme auparavant , dès qu'ill'aura recouvrée. Une captivité dont le terme est illimité répond à cette fière protestation. Nulle parole solliciteuse ne sort de sa bouche. Les journées presque entières s'écoulent pour lui dans une muette et dédaigneuse inertie. C'est lui-même qui apprête ses mets. Des amis viennent le voir pour faire flé- chir sa résolution; lui, étendu sur un matelas, le cœur plein de larmes, mais les yeux secs et fixés sur le plancher, garde un silence obstiné, comme s'il n'avait que ce moyen pour res- ter digne et tenir sa plainte secrète. « J'aurais plutôt pourri dans ma prison , que de jamais plier. »
Demandez-lui donc une poésie molle. Sous ses doigts ^ la lyre virgilienne se briserait bien vite. Les hachures hardies, frémissantes et passionnées que Salvator sème dans ses ta- bleaux, Allieri les sème dans son inspiration. C'est à Asti , au froid soleil de l'Italie du nord , qu'est éclose son ame , que s'est développé son front pâle et hautain. Ses cheveux même ont une couleur étrange ; ils ne sont pas noirs, ils ne sont pas non plus les flots d'or du poète : ils sont roux.
Le voilà à seize ans. Que sait-il? A peu près rien. Des éludes mal dirigées l'ont laissé ignorant et plein de dégoût pour tout ce qui ne parle pas à sa dévorante activité. Une définition de physique est pour lui chose impossible à retenir. La géométrie ne lui sourit pas davantage j jamais il n'a pu comprendre la quatrième proposition d'EucUde. De l'itahen? il en sait si peu , que l'Ariosteet Pétrarque sont pour lui inintelligibles. D'ailleurs, à quoi bon l'italien? le français, établi comme langue élégante à la cour et à la ville , suffit de reste à son insouciance. Où s'arrête donc sa nullité? Eh! mon Dieu! où finit le sérieux. Alfieri manie un cheval avec une grâce merveilleuse ; le luxe de ses habils est tout-à-fait de bon goût; il peut, sur ce point et sur sa tenue à cheval , défier de hautes rivalités. Ses huit che- vaux ont la plus belle ardeur. Il lui a pris fantaisie d'avoir un carrosse, il l'a eu. C'est ici qu'il faut relever l'existence puérile d'Alfieri par de charmantes délicatesses de cœur. Le matin, avec
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les Anglais, ses riches connaissances, il faisait parader ses chevaux , et lui-même paradait dans ses beaux habits de soie; mais l'après-dinée , il mettait le plus grand soin à cacher la parure extravagante du matin : n'était-ce pas à cette heure que ses amis pauvres venaient le voir ? La pensée de ses amis à pied l'empêcha même de monter jamais dans son carrosse.
Tout à coup il se trouve si las de l'uniformité de ses sensa- tions , qu'il en appelle d'autres. La fureur des voyages le saisit. Le voilà sur les chemins. Il n'étudie rien , ne voit rien , ne prend cœur à rien ; il court , non avec le désir de s'instruire , mais pour apaiser une jeunesse que tourmentent des forces inutiles. S'il voit quelque chose à Florence, c'est le tombeau de Michel-Ange. Ce tombeau le fait rêver; pour la première fois il comprend que l'homme destiné à se survivre dans une œuvre de génie a seul connu la véritable grandeur. Cette impression isolée passe vite. A Rome, Saint-Pierre l'attire; il visite ce tem- ple deux fois par jour. Le calme solennel du lieu , ce qu'il con- tient de grandeur , de mélancolie et de mystère, agit sur cette ame en détresse. Il y a là pour elle de doux apaisemens. Le carnaval de Naples sera brillant , il s'y élance ; il essaie de tout et se fatigue de tout. Seul , il montre à l'Opéra une figure morne et douloureuse : ces sons gais le font souffrir. La mer plaît à sa tristesse ; il erre de longues heures sur la plage sou- pirante. Le mouvement éternel et bruyant de celte onde répond aux vains mouvemens de son cœur, et les calme quelquefois. Toujours inquiet , toujours avide de changement , toujours sous la loi d'une attente menteuse , il court à Venise. Ce n'est que cela! dit bientôt son regard abattu. Quelques années plus tard, Goethe écrivait de cette même ville où il avait vu les splendeurs d'une fête religieuse : « Je me suis trouvé heureux d'être ac- couru du nord pour assister à cette cérémonie. » Alfieri était de ces pauvres créatures qui épuisent bien vite dans le néant du désir rémotion que d'autres gardent à la réalité , pleine de fraî- cheur et d'énergie ; quand cette réalité lui apparaissait dé- pouillée de son auréole, il n'avait pour elle qu'une surprise dédaigneuse ou navrante. Venise le voyait des journées entières dans la rêverie et les pleurs; il dormait aussi; de temps en temps il échangeait des signes , quelques mots rares , avec une jeune Vénitienne placée en face de sa fenêtre ; elle n'avait pour
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lui qu'un allrait , celui d'être femme. Tout enfant, à huit ans , son regard suivait avec une tendresse ineffable les mouvemens des novices des carmes; un instinct de cœur lui faisait aimer ces jeunes et purs visages, peu différens des visages de femme. Byron avait aimé d'amour Maria Duff, qu'il n'avait pas huit ans.
Avec un cœur plein de besoins, Alfieri reste solitaire; son extérieur sauvage et hautain éloigne de lui les êtres même qu'appellerait sa tendresse. « Je n'aurais voulu plaire qu'aux femmes pudiques et modestes, et, malgré moi, je ne plaisais qu'aux effrontées. »
Toujours emporté loin des lieux où tout autre aurait aimé à vivre, Alfieri vient en France, il est à Marseille, les jours lui sont bons : « J'avais trouvé un petit endroit fort agréable sur une langue de terre placée à droite hors du port ; en m'asseyant sur le sable , le dos appuyé contre un petit rocher, qui empê- chait qu'on pût me voir du côté de la terre , je n'avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux immensités, que les rayons d'un soleil couchant embeUissaient encore, je passais à rêver des heures enivrantes. Là , je serais devenu poète si j'avais su écrire dans une langue quelconque. »
Jetée négligemment dans son récit , cette pensée y reviendra douloureuse. L'homme qui, plus tard, fut le grand poète de ritalie, ne savait alors qu'une langue, celle de la France, et il détestait cette langue. Il est curieux de remonter aux causes de cette haine ; elles sont misérables et bien indignes d' Alfieri : il les subit néanmoins dans toute leur influence.
D'abord il eut un maître de danse français , nul et grimacier comme la plupart de ces êtres dont l'intelligence est dans les jambes. La grâce manquait à Alfieri , indépendamment de son mépris pour cet art de marionnettes. Il abandonna les leçons sans avoir pu apprendre le demi-menuet, perfectionnement obligé de la belle éducation d'alors. Les efforts d'Alfieri avaient- ils été grands ? il ne le dit pas; mais ce qu'il dit, c'est qu'après cette tentative avortée, le seul mot de danse W faisait frémi r et rire en même temps. Est-il bien vrai qu'Alfieri dédaignât sérieusement la danse pourelle-même? lui qui, plus lard , alors qu'il brisait avec sa patrie, avec les rois, contre lesquels il venait de lancer son fameux livre de la Tyrannie . porl;iil
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l'uniforme du roi de Sardaigne, quoique hors du pays et du service depuis quatre ans , parce qu'il lui semblait que cet uni- forme lui donnait une tournure plus leste et plus gracieuse. Alfieri, vous auriez aimé la danse si vous y aviez réussi.
Voulez-vous une peinture du Paris d' Alfieri? elle n'est pas flattée : « Ce fut au mois d'août , entre le 15 et le 20 , par une matinée sombre , froide et pluvieuse, que j'entrai à Paris, par le misérable faubourg Saint-Marceau. Je quittais le ciel en- chanté de la Provence et de l'Italie, et je n'avais pas vu de brouillards aussi épais , surtout dans cette saison. En ra'avan- çant dans le tombeau fétide et fangeux du faubourg Saint- Germain, où j'allais habiter, mon cœur se serra, et je n'ai jamais éprouvé de ma vie une impression aussi pénible pour une si petite cause. Que d'empressement, que de désirs, que de folles illusions m'avaient fait accourir dans ce cloaque! En descendant à l'auberge, je me trouvai entièrement désenchanté ; et si la honte ne m'avait pas retenu , je serais reparti à l'in- stant, n
Alfieri ne peut supporter non plus l'architecture barbare et chétive, l'éclat ridicule et mesquin des maisons qu'on décore du titre d'hôtels, de palais. Les femmes ont le visage plâtré; elles sont fort laides. D'autres causes durent fortifier les dédains d' Alfieri, le mépris négatif de Louis XV, par exem- ple. On présenta le jeune étranger au plus insouciant, au plus égoïste des hommes ; un regard de complète indifférence tomba sur lui. Alfieri se plaint , avec une amertume déguisée , de celte réception. Pourquoi s'en plaindre? Ce roi, du moins, différait des autres rois. Alfieri n'avait-il pas dit , après avoir vu quelques souverains d'Italie : u Depuis lors, j'ai compris clai- rement que tous les princes ensemble n'ont qu'un même visage.» A ce tort, qui aurait sufii de reste à l'Italien pour lui gâter et Paris et la France, s'en joint un autre non avoué, mais poi- gnant. Celte France, hautement détestée, il la trouve dans ses souvenirs, dans la langue qu'on parle autour de lui , dans la sienne propre; il ne put même échapper à son joug quand il se fit poète : la France le poursuivit , l'étreignit, le fit son es- clave. En vain il protesta contre l'imitation française , en vain il prétendit à une originalité absolue; l'imitation se tint assi- due à côté de l'inspiration , souvent elle l'enveloppa. Il ne fit
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pas des vers alexandrins ; il ne fit pas ses vers libres dans cette langue, qu'il trouvait dure, sans éclat et sans mélodie ; naais la forme dramatique française devint la sienne. Ce que la poésie des temps homériques avait de large , de naïf, et d'inspiré, lui resta inconnu ; il s'immobilisa en quelque sorte, u Alfieri , dit M. Villemain , n'a pas une innovation d'idées , il n'a que l'inno- vation d'un sentiment qui lui est propre. »
Plus de France pour Alfieri , c'est l'Angleterre. D'abord il se prodiguera au monde, puis il retournera bien vite à ses habi- tudes indisciplinées. Les femmes de cette région ont pour lui un grand charme de modestie , de fraîcheur reposée ; mais , dans son admiration tranquille , il ne sent que malaise auprès d'elles. Le parler rapide, à demi exprimé, tout d'entente cir- conscrite, les grâces convenues d'un salon, le gênent : il ne dit rien à propos, ou il dit mal. Pénétré de son inconvenance, il rompt pour son compte avec les assemblées , les soupers, les bals. Seulement il a Phonneur de conduire tous les soirs, à la porte des plus brillans hôtels , un ami , son compatriote , fort épris de tout ce qu'Alfieri néglige. Pendant que l'ami fait dis- tribution de fades et outrés sentimens - Alfieri , transformé en cocher , attend patiemment , sur le siège de sa voiture , que l'ennui ou le jour lui ramène son compagnon.
Après un séjour en Hollande, il retourne en Piémont. Là il fait quelques études françaises; ne passons pas légèrement sur ce mot. En traversant Genève , il avait acheté J.-J. Rous- seau, Montesquieu, Helvétius , Voltaire peut-être, ou du moins son théâtre. Rousseau ne satisfit aucune de ses exigences : VHéloïse, surtout, lui déplut fortement ; il y trouva tant de recherche, tant d'affectation, tant de chaleur de tète et de froideur de cœur, qu'il lui fut impossible d'achever le pre- mier volume. Pourtant , cette même Hélo'ise avait fait oublier à la princesse de Talmont un bal de grand éclat : toutes les femmes s'étaient , dans le temps, pâmées à la lire. Helvétius affecta péniblement Alfieri : la poésie de Voltaire lui sembla monotone ; il admira Montesquieu. Mais le livre qui répondit vraiment aux besoins de son ame, ce fut Plularque. «< Je lus jusqu'à cinq et six fois les vies de Timoléon, de César, de Brutus, de Péjopidas, avec des cris, des pleurs et de tels trans- ports, que j'entrais presqu'en fureur. » A ces frénésies d'admi -
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ration succédaient des désespoirs furieux : « Je me retrouvais né au Piémont, et dans des temps , et sous un gouvernement où il était impossible de faire quelque chose de grand, où l'on était réduit à penser et à sentir inutilement ! )»
Le supplice d'une vie inutile remet Alfieri sur les grands chemins : quand le vague de sa pensée tourne à l'ennui , il ouvre Montaigne , et lit çà et là quelques-unes de ces pages de gracieuse impression ; le décousu de Montaigne allait à la pa- resse ignorante d'Afieri. Ces citations grecques, romaines, reflet adouci de Plularque , n'avaient pas avec lui un accord moins merveilleux : la liberté s'y montrait comme dans le lointain d'un horizon voilé ; mais son œil audacieux écartait les voiles. Suivons quelques traces de sa course. La gloire de Marie-Thérèse est pour lui d'un si faible Intérêt, qu'il prend Métastase en dédain, parce qu'il l'-a vu baiser fort respectueuse- ment la main de l'impératrice. Ce souvenir ne contribua pas peu à détourner Alfieri de la poésie cadencée et soupirante : il ne sent que rage à l'aspect de Frédéric-Ie-Grand , qui avait fait de ses sujets autant d'esclaves , et de son royaume un vaste corps-de-garde. Goethe, apprenant la mort de Frédéric , écri- vait : (c Quel calme règne , quand on a déposé un homme de celte trempe dans le lieu de l'éternel repos ! » Alfieri aurait répondu à l'admiration de Goethe par le rire d'épaules , fami- lier au marquis de Mirabeau : c'est qu' Alfieri n'avait pas l'in- telligence nette de ce qui était hors de lui.
Le Danemarck et la Suède fixent un instant son humeur in- quiète : il sent vaguement la grandeur mélancolique de cette nature du Nord. Tout à coup il s'abat sur Saint-Pétersbourg. Là, il ne veut voir personne, pas même la Clftemnestre phi- losophe, comme il appelle heureusement la grande Catherine. S'enfuyant de la ville des marais , il traverse l'Allemagne , la Hollande , et retourne à Londres. Pendant ces excursions fou- gueuses, on ne voit jamais Alfieri chercher aucune trace de ce qui fut , ranimer dans son imagination quelques êtres qui ont fini. Chateaubriand , sur la rive du Jourdain , ravit au fleuve sacré de frêles et plaintifs roseaux. Byron cueille des roses qui ont fleuri dans le jardin de Gibbon, et une petite branche d'un des acacias sous lesquels l'historien s'était promené la nuit d'été qui avait vu terminer son œuvre , et où il avait senti des
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émotions si iiumbles el si mélancoliques, Aifieri ne s'intéresse à rien : il ne veut que secouer la pesanteur du repos, changer de lieu, tromper Tennui de l'ame par la rude agitation du corps, échapper à une vie de stupide engourdissement ou de frénésies sans objet. Pourtant il y avait dans cet être une haute exalta- tion de tendresse; des noms d'hommes sincèrement aimés s'échappent de son cœur : don Joseph d'Acunha , le comte Tana , Gori , si profondément regretté ; Caluso , qui devait l'assister à sa veille de mort.
Quelques figures de femmes apparaissent çà et là dans la vie d'Alfieri. Il les aime à sa manière, avec un emportement qui tient du déUre, une sévérité d'exigence où se mêlent néanmoins bien des grâces du cœur. Lord Byron a souvent été comparé à Altieri. Il y a vraiment des rapports singuliers entre ces deux natures d'homme; c'est par les côtés imparfaits qu'ils ont sur- tout de la ressemblance. Les rages silencieuses de Dyron ont été les rages silencieuses d'Alfieri. Même ivresse de colère et d'indépendance ; mêmes saillies d'avarice , même débordement dépassions sans frein; les besoins de la chair ignoblement assouvis par tous deux; puis encore cet asservissement secret à l'opinion quand la vanité et non la morale s'y trouve intéressée.
Mais Aifieri a dans ses relations amoureuses une chaleur de dévouement, une constance de désirs, un empressement de soins délicats qui, chez Byron , au contraire, tournent à l'iro- nie : «Je m'escrime de toutes mes forces pour apprendre à dou- bler un schall, et m'en tirerais à l'admiration générale , si, par malheur, je ne le doublais pas toujours à l'envers. Parfois aussi je confonds les schalls et en emporte deux, ce qui décon- certe tout le bataillon des sertanti. > Aifieri fait oul)lier ses fantaisies sensuelles par ce qu'elles ont de rapide et d'instantané. Ce n'est pas sans répugnance qu'il se sépare de son ame pour entrer dans la région toute salie de voluptés égoïstes et bru- tales. La légèreté même avec liquelle il parle de ses honteuses liaisons n'est pas exempte d'amertume. Jamais il n'y a divorce absolu entre l'être intelligent et l'être immonde. Byron, lui, se plie à ces nécessités d'une façon tout unie, ostensiblement gaie. Son ton a une grâce négligée, leste, bouffonne; il esquisse la figure de ses favorites à la manière large de Rubens : un trait ks met sous vos yeux.
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On ne voît Jamais les passions d'Alfieri se dénouer d'elles- mêmes; jamais il n'y a de ces sécheresses subites, inouies, dont on a parlé dans un roman de nos jours. En Hollande , sa maî- tresse est forcée de rejoindre son mari^ il veut sincèrement se suicider. Don Juan d'Acunha le sauve de sa propre fureur. Une grande passion l'absorbe à Londres ; elle se développe dans un drame auquel il ne manque qu'un dénouement élevé. Le mari outragé se bat contre l'amant; puis , repoussant de sa maison la femme qui l'a trahi, il demande le divorce. Alfieri épousera cette femme délaissée, il lui rendra l'honneur qu'une tendresse imprudente lui a ravi. Soudain il passe de l'adoration au mé- pris et à la rage; cette femme lui a fait une révélation inouie!.. Elle s'était endormie sur le sein d'un jockei !... le jockei de son mari; de grossières voluptés avaient enivré cette créature à laquelle il croyait insuffisans ses respects et ses larmes , pour
laquelle il regrettait sûrement d'être moins qu'un Dieu!..,
L'indignation d'Alfieri calmée, il lui sait gré de sa loyale ou- verture. Bien sûrement il ne l'épousera pas ; mais son affection la protégera contre l'insulte. Il n'avait pas épuisé la souffrance. La lecture d'une feuille publique de la veille qui contenait le fait dans sa dégoûtante vérité , l'arrache à sa dernière illusion. Tout Londres était instruit quand elle avait parlé. D'abord, il l'accable d'outrages; puis, il la revoit tous les jours, il l'accom- pagne dans diverses excursions, frémissant de sa honteuse faiblesse et n'ayant pas la force de rompre le charme. Vingt ans après cette séparation , le hasard la lui fit rencontrer : son émo- tion fut si forte , qu'il ne put se défendre de lui écrire.
Ce fut du sein d'un autre amour honteux qu' Alfieri sortit poète. Après des courses en France, en Espagne, en Portugal, de retour à Turin, il s'éprit d'une femme haut placée par sa naissance , mais si mal famée, qu'il mettait à ses pieds des ado- rations que le dégoût et le mépris entachaient de fureurs. Une fuite, rendue vaine par un lâche retour, le livre au désespoir. La démence ou la mort le menace. Un parti violent flatte son orgueil ; il coupe une belle tresse de ses cheveux roua; qu'il envoie à un ami avec la promesse écrite de rompre un joug déshonorant. Dès-lors, il reste chez lui à pleurer, à rugir. Quand le besoin de courir chez cette femme devient irrésisti- ble, il se fait attacher à son fauteuil , et il ne se débarrasse dQ
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sesliens que lorsque sa volonté est revenue calme et sûre. Deux mois de solitude et d'ennui substituent la folie de la poésie à la folie de l'amour. Il veut être poète, il le sera.
A d'autres la pitié , Alfieri étonne. Tout ce que peut une vo- lonté qui ne s'égare pas dans l'illusion absolue, il le réalise; jamais on ne vit de persévérance plus obstinée , plus inébran- lable; jamais homme ne prouva mieux ce qu'on trouve de puissance inconnue dans une idée solitaire. Il fait à grands frais de temps , de labeur , d'excitation , quatorze vers détes- tables, puis des scènes; c'est une initiation. Deux mauvaises tragédies qu'il fait jouer l'engagent, comme il le dit, envers le public et envers lui-même. Il écrit en français Philippe ei Polynice, ses deux premières tragédies avouées. Mais ce n'est pas à la France qu'il destine ses fiers enseignemens, c'est à l'Italie , à l'Italie si long-temps dédaignée et qu'il aime mainte- nant. Le voilà à l'étude de l'italien. Quand il le sait un peu , il traduit en une mauvaise prose italienne la prose française de ses deux tragédies. Épris de cette langue nouvelle , il court en Toscane s'enivrer de la mélodie des accens comme d'autres s'enivrent de cet air embaumé. Là, pendant un an, il essaie des vers qu'il lit au comte Tana. Pendant un an , des critiques hu- milient son orgueil sans rien ôter à son ardeur. L'obstacle n'était pour cet homme de forte résolution qu'un âpre, un in- cisif aiguillon. Enfin un jour, il se trouve poète : le comte Tana a loué son dernier sonnet !
La liberté , l'amour , la gloire , résument la destinée d'Alfieri. Ce fut à Florence qu'il connut Héloïse de Stolberg , comtesse d'Albany. M™^ d'Albany était l'épouse du prétendant Charles Edouard Stuart. Alfieri avait vu la comtesse dans le monde, entourée de l'éclat d'un grand nom et d'une belle fortune, vraie reine d'Angleterre pour l'Irlande opprimée. Sa plus dan- gereuse séduction n'était pas là. Il la vit chez elle dans toute la sainteté de sa vie ; il la vit courbée sous la loi d'un vieux mari, plein de noirs chagrins, brutal au commandement, qui ne se consolait de la perte d'un trône qu'en s'enivraut chaque jour. Objet d'effroi et de dégoût pour toute sa maison, le descen- dant des Stuart pouvait encore se réfugier dans la patience mi- séricordieuse de sa femme. Ce fut bien alors qu'elle apparut sous ses traits d'ange à Vilturio Alfieri. Alors il vit mieux ses
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yeux noirs pleins de feu et de douceur, son front plus char- mant sous ses beaux cheveux blonds que sous le diadème de reine. La pensée de la jeune femme, loin d'affaiblir ses élans poétivques , leur donna une activité plus énergi^ïue ; c'est que M™° d'Albany pouvait entendre l'homme qui lui était cher, lui parler d'autre chose que de ses perfections. Loin de l'endor- mir dans une fade oisiveté , elle ouvrait à son génie des hori- zons infinis : les illusions d'Alfieri étaient ses espérances.
Toutefois un obstacle s'opposait à la libre inspiration du poète , cet obstacle venait de son pays. Aucun sujet du roi de Sardaigne ne pouvait s'abstenter de la patrie sans l'autorisation royale écrite j il ne pouvait non plus faire imprimer un livre en pays étranger , sans l'avoir soumis à la censure du Piémont. L'infraction à ces lois pouvait entraîner la saisie des biens, la perte même de la liberté , si le coupable osait reparaître en Piémont. Alfieri ne voulait pas d'entraves au développement de sa pensée. La mesure dans l'expression lui était impossible : il fallait qu'en parlant d'un roi, il pût verser sur lui ce mépris féroce de la société romaine ; qu'il en fît selon la tradition, plus souvent encore selon sa colère poétique , un être lâche ou froi- dement scélérat. Schiller voulait changer le cœur des rois , Alfieri ne voulait que les maudire. Impatient de s'affranchir , il entame une négociation avec sa sœur et le mari de sa sœur, pour faire à la première une donation de tous ses biens , moyen- nant une somme de 100,000 francs une fois payés. Cette affaire lui enlevait la moitié de ses revenus , elle se fit néanmoins avec une lenteur rebutante. Au moment où Alfieri avait signé l'a- bandon de tout sans avoir reçu aucune somme encore, les lettres sont interrompues. Il se croit trahi. Dans cet avenir où il avait d'abord placé les nobles espérances du génie , il ne voit plus que l'affreuse misère. Quelles seront ses ressources? Quel sera son métier? La poésie ne s'offre point à lui ; ce serait la profaner. Il ne trouve point de métier plus conforme à sa na- ture, que celui de dompteur de chevaux. Selon lui, ce métier est un des moins dépendans; il n'est pas incompatible non plus avec la destinée de poète , te d'autant qu'il est plus facile d'écrire des tragédies dans une écurie qu'à la cour. » Heureusement que cette méchante ressource ne fut pas la sienne.
Échappé à ses inquiétudes , Alfieri se remet au travail. Les
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tragédies vont se multipliant dans sa tête et sur le papier. 11 ne se lasse pas d'inventer , d'effacer , de perfectionner. Plus de découragemens , sa vie a un but. Cette patience d'exécution est encore un des traits qui distinguent Alfieri de Byron. Quatre fois Alfieri refît les vers de son Philippe , deux fois il refit sa Sophonishe tout entière. Demandez un effort de ce genre au poète anglais , il répondra : « En poésie, je suis comme le tigre; si jemanque le premier bond , je m'en retourne grom- melant dans un autre. » Alfieri, il ne faut pas l'oublier, avait la langue et la forme à conquérir, et il ne faisait pas de la poé- sie comme l'oiseau chante , comme l'arbuste pousse ses fleurs.
Vers la fin de 1782, à Rome, Alfieri avait versifié, en dix mois , sept tragédies ; il en avait corrigé quatorze : il se croyait alors un des premiers hommes du monde. De grands seigneurs, des femmes d'un haut rang, jouaient avec lui quelques-unes de ses tragédies. Au commencement de 1783, il fait imprimer les quatre premières. Sa vie à Rome était douce et belle; il travaillait le matin ; puis il parcourait les immenses solitudes des environs de Rome : solitudes « qui invitent à pleurer, à méditer et à faire des vers. » Ses soirées s'écoulaient auprès de Mme d'Albany ; à onze heures , il s'en, retournait dans sa villa Strozzi. Alfieri ne travaillait que le jour. Son inspiration poé- tique s'affaiblissait en même temps que les clartés du soleil, elle s'éteignait dans les froides ombres de la nuit. Les vents, les changemens de saison, lui étaient funestes aussi : c'était alors une inertie singuhère. Pour qu'il eût toute la vigueur de ses moyens, il fallait. que la nature elle-même déployât tout son luxe de lumière et de végétation , ou bien qu'elle se reposât de son mystérieux labeur.
L'intérêt de M™e d'Albany exile Alfieri des lieux qu'elle ha- bite. Il erre le plus misérable des êtres en différentes villes d'Italie , sans but , sans autre pensée que celle de son malheur. Comment tromper son désespoir? Goëlhe s'en serait séparé après l'avoir écrit. Alfieri avait bien un autre moyen. Il court en Angleterre, y achète des chevaux. A mesure qu'ils meurent, l'amant désolé en augmente le nombre; il s'arrête à quatorze : autant de chevaux que de tragédies. Les quatorze amis, comme il les appelle , et les lettres qu'il écrit à M™« d'Albany , lui rendent les jours supportables. Quand il voulut quitter
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l'Angleterre, ce ne fut pas chose facile que d'emmener les qua- torze amis. « L'un toussait, l'autre ne voulait pas manger; celui-ci devenait boiteux , les jambes de celui-là enflaient. )> La traversée de la mer et le passage des Alpes donnèrent des an- goisses à Alfieri. Du reste, ni soins paternels , ni argent, ni hommes, ne furent épargnés pour faciliter aux amis\a sortie des Alpes : aussi, très satisfait de la réussite, il est bien près de se mettre au-dessus d'Annibal.
Deux ans se passèrent pour Alfieri dans des tristesses infé- condes. La vue de M™» d'Albany le rendit à la poésie. Jgis, Sophonisbe et Myrrha furent ajoutés aux quatorze tragédies. Plus tard , il composa les deux Btiitus. Les tendresses de cœur, on le voit , firent autant que la liberté la destinée poétique d'Al- fieri. Sous l'influence de sa passion pour M^^ d'Albany, dans le désir de faire tolérer son séjour à Rome , alors qu'elle-même y demeurait, delà voir, de l'entendre de loin en loin , il était descendu auprès des éminences à des ruses, à des cajoleries; ré- vérences , visites , paroles flatteuses , rien ne lui avait coûté. Pie VI fut plus favorisé encore. Si l'altier poète ne lui baisa pas les pieds , c'est que le serviteur des serviteurs de Jésus- Christ se hâta de le relever. Alfieri lui ofl'rit ses tragédies im- primées , et sollicita l'honneur de lui dédier son Saïil. Mais ce que Benoît XIV avait accepté de Voltaire, Pie VI le refusa d'Alfieri,
On aime le ton pénétré d'Alfieri parlant de M™» d'Albany bîei* des années après les belles illusions : « C'était la femme que je cherchais, puisqu'au lieu de trouver en elle un dérangement à des travaux utiles , un rapetissement de pensées , j'y trouvais un aiguillon , un secours , une émulation pour tout ce qui étaife bien. )> — « Mon cœur s'élève, dit-il ailleurs ,• il devient meil- leur et s'adoucit par elle ; et j'oserais dire la même chose du sien, que je soutiens et fortifie. »
L'amour, religion si vive, si tumultueuse , dans la vie du poète , est presque absent de toutes ses tragédies. Rarement la plainte amoureuse du cœur s'y fait entendre autrement que le bruit lointain dans la rêverie. A-t-il voulu concentrer en une passion unique toute la puissance de ses facultés? La grande voix de la liberté aurait d'ailleurs étouffé des accens timides ou violemment égoïstes. Qui sait encore s'il ne se fit pas un scru=
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pule délicat de livrer à de froides curiosités les trésors de ten- dresse cachés au fond de son ame. II y a des choses qu'on ne dit bien qu'une fois; un seul être doit les recueillir et en gar- der la mémoire. A elles tout entière la solennité , la pudeur du mystère.
Toute lumière a son ombre. Jaloux de faire imprimer ses dix-neuf tragédies , dont les dernières avaient été produites dans une campagne d'Alsace , Alfieri prend à cet effet des ar- tangemens avec Didot. Un travail pénible , mais chaleureuse- ment poursuivi , absorbe trois années de sa vie. Pendant ces trois ans , il ne cesse de corriger ses tragédies sur les épreuves. Celte édition n'était pas terminée , que le poète se trouve face à face avec une révolution , qui tout d'abord se proclame sainte et grande. Alfieri n'est point à la hauteur de cette igrande protestation des peuples; il n'a pour cet intérêt solennel et poignant à la fois que dédains et petites injures. Le cœur manque soudain à l'homme , alors que se réalise le sentiment du poète. Replié sur lui-même, vaniteusement égoïste, il ne voit que son édition qui n'est pas achevée. Sa plainte est mes- quine : te Je me hâtais autant que je pouvais ; mais les ouvriers de la typographie de Didot procédaient autrement. Ils s'étaient tous travestis en politiques , en hommes libres , et ils dépen- saient les journées entières à lire les gazettes , au lieu de com- poser, de corriger et de tirer des épreuves; je crus en devenir fou. )) Il appelle la France un hôpital fétide où l'on ne trouve que des fous ou des misérables. Il ne voit dans ce débordement d'actes terribles , mais féconds , mais immenses dans l'avenir des peuples, qu'une farce tragique. Lors de son second voyage eu France, Alfieri avait refusé d'être présenté à J.-J. Rousseau, u Pourquoi aller chercher un homme fantasque et bourru , auquel j'aurais rendu dix grossièretés pour une? Comme alors, mais pour une cause différente, il se tient loin de tous les hommes à idées nouvelles : « Je ne voulus jamais ni fréquen- ter , ni connaître seulement de vue aucun de ces innombrables faiseurs de fausse liberté. J'éprouvais pour eux la plus invincible répugnance et le plus profond mépris. » Oh ! qu'on aime mieux lord Byron écrivant de Ravenne en parlant des carbonari. « Ils veulent s'insurger ici et me font l'honneur de me mettre de la partie. Le temps d'agir est venu; et que signifie le soi , si une
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seule étincelle qui fit la gloire du passé peut être léguée à l'a- venir vive et inextinguible. >»
D'impérieuses satires, où le poète répand son fiel contre la France, méritent Toubli, sinon le pardon. Il vaut mieux le re- prendre en Italie, consacrant le malheur de son roi fugitif par un pur et volontaire hommage. Dégagé de ses amertumes, il joue ses tragédies et se passionne comme toujours. A quarante-sept ans, il lui vient en pensée d'apprendre le grec. Avec cette puis- sance de volonté qui jamais n'avait failli , il se donne en grand secret des leçons d'un succès bien lent. Il épèle, il traduit; il fait pour la langue d'Homère ce qu'il a fait pour la langue de Dante. Après sept ans d'un travail obstiné, il sait le grec.
En mars 1800, l'Académie de Turin, devenue l'Institut na- tional , nomme Alfieri un de ses membres. Des hommes de mé- rite en ont été exclus ; il refuse d'y entrer. Le titre de citoyen le révoltait d'ailleurs. <c Je vous dirai sans détour, écrivait-il à l'abbé Caluso, que je ne puis pas me faire au titre crotté de citoyen , non parce que je veux être comte , mais parce que je suis Vittorio Alfieri , libre et non pas affranchi. )> Oh ! il était bien le comte Alfieri, le démocrate féodal, comme l'appelle ingénieusement M. Villemain : jamais on ne fait un divorce complet avec sa caste.
Des comédies terminèrent la vie littéraire d' Alfieri ; et, le 8 oc- tobre 1805, sa vie d'homme était finie.
u Savez-vous, écrivait à M. de Fontanes,le poète de rêveuses et mélancoliques pensées, M. de Chateaubriand; savez-vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma vie. Et devineriez- vous comment? Je l'ai vu mettre dans sa bière î... On me dit qu'il n'était presque pas changé. Sa physionomie me parut noble et grave. La mort y ajoutait sans doute une nou- velle sévérité. Le cercueil était un peu trop court; on inclina la tête du défunt dans sa poitrine, ce qui lui fit faire un mouve- ment formidable. »
Alfieri mort fut mis dans cette même église de Sainte -Croix où , bien jeune, il avait médité devant le tombeau de Michel- Ange. Une émotion puissante avait manqué à sa vie, celle d'avoir une nation entière pour spectatrice : les sévérités monar- chiques ne l'auraient pas permis.
Une appréciation des tragédies d'Alficri, ses vrais titres à 1^
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gloire, terminera cette étude. Philippe II est la première tra- gédie avouée par le poète. Le caractère de Philippe est d'une conception profonde et d'une énergie effrayante. Il veut trouver son fils coupable , une créature immonde lui est nécessaire pour épier ce fils; mais il ne s'abaisse pas au niveau de cette créature par une confidence inutile et avilissante. Le complice reste tou- jours à distance du royal assassin. Philippe enveloppe l'atrocité de ses haines et ses besoins de sang des dehors d'une justice douloureuse. Il sait bien qu'il est deviné ; s'il ne Pétait pas, rien de ce qu'il espère ne se réaliserait. On suit avec angoisse les raouvemens de cet être mystérieux. Il 'ne dit rien de ce qu'il veut, mais on sent la mort dans l'atmosphère où respirent Elisabeth et don Carlos. Une situation terrible , c'est lorsque Philippemetfaceàface les deux amans. Elisabeth doit prononcer entre le père et le fils coupable de révolte et d'autres crimes
encore L'espion est là, fatal, inévitable, impassible ; lui
que rien n'émeut, que rien ne distrait, qui n'a qu'une passion, l'obéissance servile;il est là par ordre de Philippe, il est là pour voir. Rien ne peut rendre l'adresse perfide du roi. Il sème ses discours de réticences habiles, d'allusions saisissantes ; il pro- nonce à dessein des mots qui jettent dans le délire ces âmes avides et pourtant épouvantées de les entendre. Quand il voit ses victimes haletantes, près de succomber, il les relève de leur effroi par des paroles simples et d'une Indulgence tout affec- tueuse. Il va de l'une à l'autre ; et s'il les laisse respirer un moment, c'est pour leur ménager de nouvelles forces et de nou- velles tortures.
Deux poètes avant Alfieri avaient traité ce sujet ; Otway et Schiller. Otway est complètement effacé par Schiller; mais Al- fieri fait souvent regretter le poète allemand. Oix est le marquis de Posa , ce citoyen des siècles à venir, et ses entraînemens sublimes? Elisabeth de Schiller est bien la fille et la sœur des rois ; elle est reine, elle est femme; elle a de la dignité sans froideur et sans morgue, une dignité mélancolique qui convient à la femme de Philippe et à l'amante chaste de don Carlos. Dans Alfieri, l'action s'accomplit solitaire, nue,- dans Schiller, elle s'enveloppe des incidens de cour, elle a des spectateurs , elle se féconde de toutes les sensations. Disons-le encore , Alfieri n'a mis en relief ni la contrée, ni le temps; il a même oublié l'in-
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quisition : singulier oubli !... Schiller y a pensé , et il a dû à ce souvenir une des plus belles scènes qui existent : l'entrevue de Philippe avec le cardinal grand-inquisiteur.
Il ne nous semble pas que Polfnice soit un sujet heureux. Racine y échoua presque à son début de poète. L'action se traîne, dans Alfîeri, à travers les haines des deux frères, les vains efforts de Jocaste pour les réconcilier, et les perfidies très maladroites de Créon ; pourtant elles réussissent. La fata- lité, qui pesa si terrible sur la famille de Laïus; la fatalité? cette croyance sinistre des anciens , n'y est que faiblement in- diquée.
Antigone reproduit souvent la belle naïveté des mœurs ho- mériques. Une situation touchante est celle où la jeune veuve de Polynice et Antigone se disposent à aller brûler le corps de Polynice. Si on les surprend , la mort sera le prix de cet acte pieux. Antigone recommande les plusgrandes précautions. « Je retiendrai mes pleurs, dit Argiej mais vous, ne pleurerez-vous pas?
— Nous pleurerons tout bas, » répond Antigone.
La nature de ces deux femmes est admirable de contraste : Argie a pu trouver des forces pour venir seule de son pays ; mais une fois sous les yeux d'Antigone, elle s'abandonne à cet être qu'elle sent lui être supérieur.
'< Savez-vous dans quelle partie du camp il gît ?
— Oui, je sais où les impies l'ont jeté. Venez , je porte avec moi des torches funèbres , nous les allumerons dans le camp à l'aide de quelques étincelles que nous ferons jaiHir des cail- loux.
Qu'on ne dise pas que ces détails sont puérils, ils font ressortir la fermeté prévoyante d'Antigone; c'est d'ailleurs par les détails qu'on aide à l'illusion. Antigone est condamnée à mort avec Argie; la force de raison qu'elle met à défendre la jeune reine l'emporte sur les ressentimens de Créon. Dominé par un inté- rêt politique, il offre plus tard la vie à Antigone si elle consent à épouser Hémon, son fils. Antigone aime bien Hémon, mais Hémon est le fils de l'ennemi de sa race. Son refus est sans pompe, d'une tristesse pieusement énergique. La même sim- plicité de douleur se trouve dans ses adieux. « Je ne te verrai plus ! s'écrie Argie.
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— Pour toujours... adieu !... » répond la noble Antîgone.
Toute la pièce est empreinte de ce beau caractère. Dans Philippe, Teffort se met souvent à la place de l'inspiration; alors surabonde l'affection d'un dialogue brusque , tranché , vagabond, sans harmonie et sans nuances; dans Antigone, jamais de ces erreurs.
Nous sommes à Rome sous les Décemvirs. Qui se rappelle- rait la Firginie de Campistron en lisant la Firginie d'Alfieri? Icilius est magnifique de son amour, de sa colère, de sa haine plébéienne. Écoutez le tribun devant le peuple : « C'est cette tête, Appius, c'est cette tête qui, une fois abattue, doit ravir à Rome la liberté ou la lui rendre pour jamais. Tant qu'elle res- tera sur ce corps, tremble! Tu l'entendras crier : liberté ! armes! vengeance! — Et le tribun se soutient à cette hauteur. Virginie est une femme d'un courage viril. C'est sous des traits plus délicats qu'on s'est habitué|à voir la jeune amante d'Icilius. Quelle nécessité d'en faire une Portia? L'emportement ne va pas à cette vierge de quinze ans. La Virginie d'Alfieri avec sa mâle assurance n'est pas celle dont la grâce modeste a séduit Appius. L'admiration est grande pourtant lorsqu'elle dément l'infâme qui la dit son esclave : « L'arae que je sens palpiter dans mon sein est une ame libre, une ame romaine. Elle serait différente , bien différente , si , plus vile que toi, j'étais née ton esclave. » Virginius revient dans sa maison. Son entrevue avec les siens est douloureuse ; elle serait d'un effet plus pro- fond, si Virginie avait des accens moins effrénés. On plaindra bien peu le père forcé d'immoler une fille qui lui crie : Trem- bleriez-vous de tourner le fer contre mon sein? Moi, je ne tremble pas. Donnez-moi le fer ! donnez-le-moi ! Que tout le peuple soit témoin de mon trépas, qu'un tel spectacle ranime son ancienne fureur ! Je donnerai le signal de la vengeance !...» Elle poursuit dans un sens plus outré encore. Oh ! qu'Iphigénie intéresse davantage ! Elle sent le prix de la jeunesse , de la beauté, de l'amour ; elle ne voudrait pas mourir; mais, s'il le faut, elle mourra digne fille d'Agamemnon. Peut-être encore demanderait- on à Virginie plus de pudeur dans son infortune, plus de la retenue chaste et effrayée de la vierge. Elle parle trop de l'ivresse amoureuse d'Appius. Sa mère est là pour dire ce qu'elle devrait taire. Et Virginius, qui voit Appius en parti-
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culier ! Virginius si profondément outragé dans sa tendresse de père , dans sa dignité de citoyen; Virginius qui écoute Appius, qui raisonne avec lui! Cela est-il vraisemblable?
On cherche en vain la Clytemnestre grecque dans l'^^amewi- non et dans VOreste d'Alfieri. Celle de Racine et celle de Vol- taire sont bien mieux selon la tradition. La Clytemnestre de racine impose à Agamemnon. Il a peur de ses reproches, de ses cris ; l'ironie poignante de cette femme lui fait baisser les yeux. En sa présence, il n'est ni roi, ni époux, ni père ; à peine s'il se souvient qu'il est homme. Cette Clytemnestre pourra entourer la mort des pompes d'une fête ; elle saura frapper le roi des rois, non dans l'ombre, la pâleur de l'inquiétude au front, mais aux clartés du soleil , dans un festin , devant toute sa cour. « Tremble ! tu me connais ! « dit à Egiste la Clytem- nestre de Voltaire. Et l'on tremble en l'entendant. Voyez la Clytemnestre d'Alfieri, incertaine, le cœur plein d'angoisses, timide au crime, timide à l'amour; ne sachant être ni amante, ni mère. Au-delà des temps d'Homère , il y eut une autre Cly- temnestre.
Rosamonde n'a qu'un faible intérêt; de plus, les hommes y sont faux en tous points.
Tacite revit dans Octavie avec son énergie et sa concision. Voilà pour cette tragédie un mérite généralement reconnu. Quant à la conception , elle nous semble mauvaise. Le poète a fait Octavie si éprise de Néron , qu'il l'a vraiment dégradée. Néron est couvert du sang de Britannicus, le frère d'Octavie; couvert du sang de la mère qui l'a porté, lui Néron, dans son sein; et Octavie l'aime ! Octavie regrette le lit de Néron !... Il faut que Néron accuse Octavie d'une infamie , pour qu'elle se relève. Autre défaut : le poète a voulu appeler l'horreur sur Néron, le contraire arrive presque. Il est tellement tourmenté par l'ambition furieuse de Popée , tellement excédé de la pas- sion dégoûtante d'Octavie, des discours apprêtés du rhéteur Sénèque; tellement entouré de perfidies , qu'on n'est pas trop éloigné de le plaindre. Et ces deux femmes , mises en présence et qui échangent des reproches ignobles!... Un regard d'Oc- tavie libre d'une affection honteuse aurait confondu l'audace de la prostituée.
Alfieri avait-il lu son Tùnoléon à d'autres qu'à lui? Avait-il,
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comme il le dit, pour toutes ses tragédies, apprécié la louange ou la désapprobation des niouvemens ? Comment ignorait-il alors à quel point son drame diffère, pour la grandeur et l'in- térêt, du simple récit de Plutarque? Ce meurtre d'un frère , qui revêt dans l'histoire un caractère si solennel; ce meurtre agité dans la conscience de Timoléon comme une nécessité terrible, mais sacrée, devient dans Alfieri quelque chose de subit, d'irréfléchi, d'inspiré par la passion du moment. Est-ce là Timoléon ?
Rien de simple comme l'action et le dialogue de a1/éro/>e. Tout, excepté le dénouement, a l'intérêt des scènes domestiques. Égiste conte à Polyphonie sa rencontre , son combat avec un ^inconnu: « Le sentier était trop étroit; à peine si une personne pouvait y marcher. D'un côté, ce sentier longeait le fleuve dont la rive est fort escarpée; de l'autre, il était hérissé de buissons et d'épines ; je fis un effort pour me détourner du jeune homme, mais son insolence me déplut , à moi né libre, habitué à ne me soumettre qu'aux lois et à ne céder qu'aux vieillards. » L'émotion est poignante quand Mérope, tremblante pour son fils , interroge ce meurtrier inconnu. Questions , ré- ponses, tout est net , rapide , chaleureux et vrai. Polyphonte a observé le trouble de la reine : u Mais pourquoi montrez- vous tant d'empressement et d'inquiétude? •.) — «Moi! de l'inquié- tude !... ;» Et la mère se fait sereine et presque souriante. Seule avec Égiste , elle ne dissimule plus ses anxiétés , ses doutes dé- chirans. Les questions se multiplient de nouveau : « Il était de rÉlide!... Il se cachait!... Il fuyait!... Ne vous a-t-il rien dit en mourant ?... — « D'une voix plaintive et les yeux pleins de larmes , il demandait sa mère. » — u Sa mère ! et vous l'avez tué ! )) Ce reproche côt sublime.
Le Polyphonte de Voltaire a un caractère de scélératesse éle- vée, les petites ruses ne vont pas à son audace. Aussi, quand Mérope reconnaît son fils dans Égiste, il accepte franchement cette reconnaissance. Que Mérope l'épouse , il sauvera ce fils. Le Polyphonte d' Alfieri, plus semblable à celui de Mafîei, crie à l'imposture. A l'entendre, le vieillard qui a sauvé Égiste n'est qu'un inventeur de fables, un vagabond acheté par Mérope. N'a-t-elle pas déclaré plusieurs fois avoir vu Égiste périr dans les flammes ! Ou conçoit que celte nature vile ne saurait pro -
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duireles belles situations dont abonde la tragédie française. Ce Polyphonie ne peut avoir l'allure, grandiose même, de celui qui dit avec certitude de n'être pas démenti :
Un soldat tel que moi peut justement prétendre A gouverner l'état quand il l'a su défendre.
Dans Marie Stuart, la scène est déserte; cène sont qu'allées et venues monotones. On dirait que chaque personnage attend à la porte qu'un autre sorte pour entrer. Henri Darnley est bien la créature faible, versatile, toujours sous la loi de petites pas- sions. Mais Bothwell est-^il vraiment le scélérat éhonté, habile, qui fit trembler Marie et se la donna pour épouse ? Nulle part on ne pressent celle effroyable union. Rien aussi dans la reine dÉcosse ne rappelle la Marie dont Catherine de Médicis disait avec une admiration jalouse : »t Notre petite reinette écossaise n'a qu'à sourire pour faire tourner toutes les tètes françaises. )» Les temps et les lieux ne sont plus les mêmes, objectera- t-on. Mais Marie avait conservé, en Ecosse, les brillantes séductions qui lui avaient valu tant d'hommages à la cour voluptueuse de Henri II. C'était toujours cette femme légère, impressionnable, naïve dans ses coquetteries de langage et de cœur; franche dans sa majesté de reine, comme dans sa douce et invitante familiarité. Oh ! non , la Marie d'Alfieri , toujours en pleurs ou irritée, n'est pas l'enchanteresse si profondément détestée delà vaniteuse Elisabeth! Celle Marie aurait pu fournir à Schiller son admirable scène de Fotheringay. Le grand romancier de l'Ecosse l'a bien comprise aussi lui.
Dante eût applaudi aux accens de Raymond dans la Con- spiration des Pazzi. Jamais sentiraens plus douloureusement amers ne débordèrent d'une ame plus grande et plus forte. Point de déclamation ; le cri vrai , mais énergique, d'une con- viction profonde. Florence est opprimée, Raymond la veut libre et heureuse. La tendresse inquiète du vieux Guillaume blâme toute entreprise téméraire : ■ Tu sais que je ne tremble pas pour moi. » La réponse de Raymond est d'une tristesse na- vrante, mais courageuse. Lui aussi il est père, et ses enfans sont jeunes, bien jeunes; en voyant pleurer leur mère, ils pleurent aussi ; lui-même pleure en secret. Raymond se dégage
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de son attendrissement : « — Mais convient-il à un esclave d'ai- mer des biens qui ne sont pas à lui? Ma femme n'est pas à moi, mes enfans ne sont pas à moi, tant que je laisse respirer un lyran. » — u Tu en immoleras mille , les tyrans manquent-ils jamais aux esclaves ? » remarque le vieillard, qui sait trop pour avoir conservé la jeunesse des saintes espérances.— «Le fer manque-t-il jamais aux hommes libres? Qu'il s'élève mille ty- rans, mille succomberont ou je succomberai ! » Ce ne sont pas de vains mots de la part de Raymond. Et que cette menace est belle dans la langue d'Alfieri ! Comme elle éclate terrible , im- pétueuse et serrée.
Manca ai liberi il ferro ? Insorgan mille
Les deux Médicis sont deux études fortes. On croit retrouver dans le caractère souple , rusé de Julien , une création de Ma- chiavel. Julien est assassiné par Raymond. Le meurtrier se traîne mourant vers sa femme. On entend les cris du peuple : «Le traître! le traître!» — «Quel est-il, le traître? demande la jeune épouse éperdue. » — « Le traître!... répond Raymond avec une lenteur de haute et sinistre expression, le traître.... sera le vaincu, n
Voulez-vous un tyran dans toute l'étendue du sens , écoutez îe Côme de Don Garzia. « Est-ce un mérite que de m'obéir ? cela suflSt-il ? Et qui serait assez hardi pour ne pas le faire ? II ne faut pas seulement parler comme je parle , mais il faut pen- ser comme je pense. Celui qui n'a pas le même naturel que moi doit le changer, non pas feindre, mais le changer. »
On se repose de Bon Garzia, cette flétrissure infligée aux rois, dans la sensation que fait naître le David de .Sa m/. La simplicité élevée de la Bible respire dans cette grande figure. Après la prophétie de Joad,il n'existe pas d'inspiration lyrique plus soutenue, plus riche d'effet et d'harmonie que celle de David apaisant les noires fureurs de Saul. Son chant est d'abord lent , solennel, mystérieusement exalté; il célèbre Dieu. Sou- dain il devient rapide , bruyant , éclatant de fanfares et de cris. Saiil s'émeut; c'est sa gloire passée, la gloire de ses beaux jours; elle sort pure du tombeau ; il renaît aux puissantes ar
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deurs! Mais la jeunesse a fui; les pesantes années con- damnent sa vieillesse à la morne oisiveté.... Saiil n'est plus de cette vie Des sons d'une mélodie pénétrante et suave adou- cissent les regrets du héros déchu ; la paix vient araolir son cœur.... La paix estbelle, mais Saiil a des ennemis ; Saiil le dit. La harpe vibre de nouveau sous les doigts de David. Saiil pour- suit les ennemis ! Saiil triomphe ! Dans l'enivrement où le jette sa propre inspiration , David s'associe à la victoire; il mêle son nom plein d'avenir au nom presque effacé de Saiil. «i Oui se vante ? s'écrie le vieux roi courroucé. Il n'y a dans le champ d'autre épée que la mienne ! » Toute Tamertune d'une vieil- lesse qui se croit inutile et méprisée , toute la faiblesse de l'homme qui ne veutfpas cesser d'être, se trahit par cette exclamation jalouse :« Qui se vante? » C'est le mort reprenant vie.
Nous passons des rives du Jourdain aux rives de l'Eurotas, Agis est une des hautes créations d'Alfîeri, sinon la plus vraie. On s'incline devant ce patriotisme qui place l'homme au-dessus de la réalité humaine. Le héros des Thermopyles n'avait fait à Sparte que le sacrifice de sa vie, Agis est prêt à lui faire un sacrifice bien autrement grand , celui de son honneur dans la mémoire des hommes. Il consent à passer pour un traître ambi- tieux ; lui-même il se dénoncera devant le peuple, il mourra chargé de l'exécration de tous , pourvu que son ennemi remette en vigueur les lois mâles et sacrées de Sparte.
Unjour Alfieri lit une tragédie à un Français; c'était So- phom'sbe. Celui-ci ne permet à sa figure aucun mouvement. « Mais moi , dit le poète , je m'écoutais pour deux. >< Le froid gagne son ame; il jette Sophonisbe au feu. Surpris autant qu'effrayé de cet acte inattendu , le Français s'élance pour sauver la tragédie; Alfieri, avec une expression de rage, qui a dii laisser des souvenirs , saisit les pincettes et retient le manu- scrit dans la flamme jusqu'à ce qu'il le voie dévoré. A quelques mois de là il refit cette Sophonisbe. Selon nous, il aurait pu l'oublier, comme avaient été oubliées la Sophonisbe de Mairet et celle de Voltaire.
Après la Phèdre de Racine , il semblait impossible de puiser à des sources nouvelles pour rendre les honteux et funestes bonheurs d'une passion incestueuse. Alfieri le tenta dans Myr-
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rAa, œuvre élonnaramenl chaste, mélancolique et belle, feite pour sympathiser avec les âmes les plus déhcates. Byron eut un frisson douloureux , une agonie de larmes réprimée ^ &^ voyant représenter Myrrha à Bologne; il fut même contraint de sortir.
Myrrha brûle pour son père d'une flamme coupable ; mais les désirs impurs ne troublent que vaguement le cœur de la vierge ; ses lèvres ne disent rien de son secret. A voir sa pâleur, à entendre sa lenle et plaintive parole , quelquefois ses terribles accens, on sent bien qu'elle aussi a en elle des misères humai- nes; le soupçon ne va pas au-delà. Cette figure est si jeune! II y a dans tout son être un charme attendrissant de dignité élevée et triste, une pudeur de souffrance qui donne l'émotion des larmes et défend la jeune fille de l'outrage. Un effet indi- cible ressort delà passion profondément exaltée de Myrrha et de la tendresse ferme , calme, doucement familière , du père, ob- jet fatal des désespoirs contenus de l'amante. Si Myrrha pouvait sourire vrai, on serait bien dans cet intérieur domestique; la pompe des rois en ^si absente ; il y a la simplicité heureuse et sainte de la famille. Myrrha n'accepte pas le crime , c'est avec une sérénité funeste qu'elle dit à Pérez : <t Aujourd'hui je serai votre épouse , mais demain nous mettrons à la voile et nous quitterons celte rive pour toujours. » Aux tendres reproches du père et de la mère, qui voudraient la garder , elle répond : « Si vous me refusez, je serai dans ce palais victime d'une puissance inconnue et invincible. » Au mo- ment où Myrrha va devenir l'épouse de Pérez , les chœurs font entendre des chants purs et gracieux ; la puissance invincible agit sur la malheureuse enfant; tout son corps frémit. Sa nour- rice le voit: « Tu trembles! « — a Tais-toi! lui dtt
Myrrha sévère et dévouée, je ne tremble pas. » Le chœur continue. La mère à son tour voit la torture de sa fille. Myrrha la rassure, mais bienlôt la puissance inconnue l'em- porte sur la volonté sublime de la jeune fille. «; Déj:\ toutes les furies jettent l'épouvante dans mon cœur " On fré- mit. «Suis-je épouse! )>crie-t-elle. Pérez la rassure et renonce à elle.
Il a fallu tout le génie de la sensibilité pour créer les deux scènes qui suivent celles de l'hymen. Le père accable de son
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indignation la malheureuse enfant, «c Vous avez raison, Cynire, dit-elle avec une fière amerlune. Soyez inexorable ; je ne dé- sire, je ne veux rien autre chose.» Seule avec sa mère, elle souffre d'un autre genre de douleur. Comblée des tendresses de cette mère, elle la repousse avec une jalouse horreur : c'est sa rivale. « Votre vue accroît mon désespoir. Mon cœur se dé- chire dans vos embrasseraens !... » Puis elle demande la mort à celte mère qu'elle vient d'offenser. »c — Oh! dit la mère, je veux, au contraire, toujours, à toute heure, veiller sur ta vier...5> Un cri d'effroi, de haine aussi, part du cœur brisé de Myrrha. « — Vous, veiller sur ma vie !.... Je serais forcée de vous voir à chaque instant du jour !... Vous seriez incessamment devant moi!... Ah ! puissent mes yeux , auparavant, se couvrir d'une nuit éternelle, ou mes propres mains les arracheraient de leur orbite ! » Sa fureur se lait devant l'accablement de sa mère ; elle devient tout amour. Oui, Byron dut pleurer ; la scène fran- çaise n'a pas de création plus touchante et plus belle que Myrrha luttant, avec une sainte énergie , contre la destinée de crime et de mort qui toujours s'empare d'elle.
Quand Phèdre laisse échapper son secret déshonorant, quand elle fait rougir le front d'Hippolyte, c'est la beauté de l'homme qui a troublé les sens de la femme. Toute la frénésie de ses ardeurs coupables passe dans ses accens; son œil s'en- flamme et s'égare ; sa bouche aurait des baisers dévorans. Myrrha , fidèle à sa chaste nature , ne cède qu'à l'épouvante d'un cœur méconnu , outragé. Cynire, irrité du silence qu'elle s'obstine à garder, doute de son respect et de sa tendresse: u Vous vous jouez de ma douleur ; mais l'amour de votre père esta jamais perdu pour vous, i» A cette malédiction , Myrrha
ne se contient plus : « Depuis long-temps je meurs pour vous
Ma mère est trop heureuse! il lui sera permis de mou- rir à vos côtés )) Le père sait tout maintenant.
Myrrha, incapable de supporter l'horreur de ce père et l'hor- reur qu'elle sent pour elle-même, Myrrha arrache l'épée de Cynire et s'en frappe. La mère et la nourrice accourent j de son regard mourant , l'amante exécrée suit les pas du père, qui entraîne la mère éperdue: « Elle n'est plus notre fille! n Le cœur se serre à cet abandon. Oh ! Myrrha peut mourrir!
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Aîfierl était en Alsace, lorsque M'd» d'Albany lui écrivit qu'elle avait assisté à une représentation du Brutus , de Voltaire, u Des Brutus d'un Voltaire ! s'écrie Alfieri , j'en ferai des Brutus; et le temps prouvera si de tels sujets ne rae vont pas mieux qu'à un Français , qui , pendant soixante-dix ans signa : Voltaire , gentilhomme ordinaire du roi. ;> Et fout plein de celte idée , il conçut Brutus preynier et Brutus second.
Brutus premier aune ressemblance frappante avec le Brutus incriminé du gentilhomme ordinaire du roi. Seulement le motif de la trahison des fils de Brutus est pris dans un senti- ment plus élevé que l'amour d'une fille des Tarquin. L'ambas- sadeur d'Étrurie a su les faire trembler pour leur père, en leur persuadant que la cause des Tarquin va triompher. Il est beau d'entendre Brutus s'accuser devant ses fils: sa servitude passée, sa longue dissimulation , ses craintes même de la mort , toutes feintes qu'elles étaient, avaient instruit ses fils à la redouter pour lui... Une autre sensation l'agite:» Ah! puisque vous aviez le choix ou de trahir Rome , ou de sauver la vie de votre père, pourquoi donc oublier que, pour soustraire Brutus à l'infamie, il lui suffisait d'un poignard? Il en avait un, ses fils le savaient; comment pouvaient-ils frémir pour leur père?...;) La scène d'adieu n'a pas la solennité de celle de Voltaire ; mais elle est d'une vérité déchirante : Brutus y est père. Ses fils mourront ; mais il ne leur survivra pas d'un jour. Le dénouement laisse dans l'ame une impression profonde.
Aux premières clartés du jour, le sénat et le peuple s'assem- blent dans le Forum. Collatin instruit le peuple de l'attentat de la veille contre la liberté naissante. Valérius lit les noms des coupables. Tout à coup il s'arrête : « Les derniers me font frémir d'horreur ! — Dieux! qui peuvent-ils être? s'écrie le peu- ple. )> Valérius ne les nomme pas. Brutus sort de sa muette immobiUté, et, d'une voix calme et ferme, il dit : « Les derniers noms inscrits sur cette liste sont ceux deTibériuset de Titus.) Le Romain a reparu tout entier, il condamne ses fils. Au mo- ment où les coupables vont être frappés , Brutus détourne les yeux. « Brutus est le dieu de Rome ! » s'écrie le peuple dans son terrible enthousiasme. « Je suis , répond le père, l'homme le plus malheureux qui ail jamais été !... »
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Voilà le vrai Brutus. Celui de Voltaire n'est que théâtral, alors qu'il s'écrie :
Rome est libre , il suffit ; rendons grâces aux dieux ! Que dire de Brutus second ? Après le Jules César de Shakespeare il ne restait qu'à admirer.
A. DupiN.
UNE
NUIT EN DILIGENCE
EXTRAIT DES MEMOIRES DU DIABLE.
Et le diable , s'élant posé devant le comte de Luizzi dans l'at- titude d'un fashionable qui vient de dîner au Café de Paris, le lorgnon dans l'œil et un curedent à la bouche , lui répondit , après avoir longuement examiné ses ongles passés avec soin au jus de citron ;
— Votre manière de juger les femmes est tout-à-fait stupide, même dans les idées de votre morale humaine. Tenez, en voici une que le ciel m'envoie tout exprès pour vous en fournir la preuve. L'aventure qui lui est arrivée est un secret entre elle et le tombeau, et personne au monde ne pourrait vous la conter , si ce n'est elle ou moi. C'est un petit drame à deux acteurs ; car , humainement parlant , je ne compte pas dans la liste des per- sonnages, quoique, à vrai dire , je me mêle toujours un peu au dénouement de ces sortes de pièces.
TOME IX. 7
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— Parlez, je vous écoute, répondit Luizzi.
Et le diable commença ainsi ;
C'était en 1822 , dans la cour des messageries de Toulouse, le 1!5 janvier à six heures du soir j la nuit était close, et une foule de voyageurs attendait Theirre de partir. Le conducteur arrive armé de sa liste et d'une lanterne, et appelle M*"» Buré. A ce nom , une femme s'avance et monte lestement dans le coupé d'une diligence qui partait pour Castres. Voilà qui est bien; toutefois, en montant, elle laissa voir à un grand beau jeuue homme qui la suivait une jambe d'une élégance parfaite ; puis elle se retourna pour recevoir un petit paquet que lui tendait le conducteur , et montra ainsi au jeune homme son visage potelé et rose , son sourire agaçant et ses dents d'une pureté admirable. C'est là que commença le malheur. D'un même geste le jeuue homme ôta sa casquette de sa tête , son cigare de sa bouche, et le jeta par terre. Il demanda avec une pohtesse exquise à M™® Buré si on lui avait remis tout ce qui lui appartenait , et sur sa réponse affirmative il prit place à côté d'elle , et l'examina à la lueur des lanternes , comme pour s'assurer qu'on pouvait avancer en toute sécurité à une pa- reille conquête. En effet, la nuit était parfaitement noire, et une fois en route , il eût été impossible au beau jeune homme de juger de sa compagne de voyage. Comme c'était un officier d'artillerie très fort sur les principes de la tactique , probable- ment il n'eût pas fait un pas en avant, s'il n'eût reconnu d'a- vance le Aerrain où il devait diriger ses batteries , et nul doute que la crainte de tomber dans une vieille femme ne l'eût sans cela rendu très circonspect. Mais il avait vu de M^^ Buré qii'ellc était jeune , qu'elle était jolie , et qu'elle n'avait point l'air farouche. Aussi , dès que la voilure eut dépassé le fau- bourg, et qu'elle roula sur la route isolée de Puilaurens, il commença à se rapprocher de sa voisine. D'abord elle n'était i^as assez couverte , et il jeta par terre son beau manteau neuf pour lui envelopper les pieds ; puis il l'interrogea et ne s'.iperçut point que c'était lui qui répondait aux questions de W"e Buiè. En effet, ils n'avaient pas fait une lieue qu'il avait dit qu'il s'appelait Ernest de Labitte, qu'il était en garnison à Toulouse, mais qu'il comptait quitter bientôt cette ville pour aller dans le Nord. L'affaire qui l'appelait à Castres pouvait
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tout au plus le tenir occupé une heure , et il devait revenir à Toulouse par la voiture de retour.
Toutes ces circonstances ayant été bien constatées, M"><=Buré, qui s'était d'abord montrée assez réservée, reçut les soins de l'officier avec un peu plus de négligence qu'elle n'en avait eu jusqu'alors, c'est-à-dire qu'elle les surveilla un peu naoins. Le froid est merveilleux auxiliaire en ces sortes d'affaires. Ernest de Labitte en profita assez simplement.
— Mon Dieu ! madame , vous ne devez pas être habituée à voyager seule -, il est impossible de se mettre en route avec plu5 d'imprudence. Vous n'avez rien pour vous envelopper le cou. J'ai là quelques mouchoirs de soie que mon domestique a dû mettre dans les poches de la voiture ; permettez que je vous en o£Fre un.
— En vérité, monsieur, on n'est pas plus galant.
— Vous vous trompez , madame. Je fais peu de cas de cette galanterie qui met un honnête Itomme aux ordres de la pre- mière femme qu'il rencontre.
— Vos manières envers moi prouvent le contraire.
— Elles vous prouvent tout au plus que, lorsque je trouve une femme aussi parfaitement gracieuse et charmante que vous l'êtes , je tâche de lui montrer que je comprends tout ce qu'elle mérite d'hommages.
— Oh ! dit M°»e Buré en riant, si vous n'êtes pas galant , du moins êtes-vous Uès flatteur.
— Flatteur? moi? Vous savez bien le contraire , madame ; d'autres que moi vous ont dit , sans doute, combien vous êtes jolie j ils vous l'ont dit assez souvent pour que vous n'en puis- siez douter. Je ne suis donc pas plus flatteur que galant.
M™e Buréfut assez embarrassée de l'aisance avec laquelle cet inconnu lui disait en face de si grossiers complimens , et elle ne répondit pas. Ernest attendit un moment et reprit :
— Mes paroles vous auraient-elles blessée, madame, et ult rude franchise serait-elle sortie des bornes du respect?
— Je ne puis le dire, et cependant je vous serai obligée de changer de langage.
— Madame, l'admiration pour la beauté est aussi involon- taire que la beauté elle-même ; et lorsqu'elle nous emporte...
— On ne sait plus ce qu'on dit , n'est ce pas, monsieur?
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— Je vous demande bien pardon ; on sait parfaitement ce qu'on dit, et, pour vous le prouver, j'ajouterai que je com- mence à soupçonner que vous n'êtes pas moins spirituelle que jolie.
— Ah! répliqua M™e Ruré d'un ton sec, monsieur me fait l'tionneur de soupçonner cela.
— Prenez garde de vous fâcher, ou j'en douterai. —Vous conviendrez tout au moins que je suis bien bonne de
vous écouter,
— Je vous prierai de remarquer que vous ne pouvez pas faire autrement.
— De façon que vous ne m'en savez aucun gré ?
— Je vous sais gré d'être là.
11 s'arrêta un moment , puis reprit d'un ton exalté :
— Je vous sais gré d'être là comme je sais gré à un beau jour de luire sur ma tête, à un air parfumé de courir autour de moi, à une nuit pure de m'enivrer de son silence; comme je sais gré à tout ce qui m'est étranger de me paraître sous un aspect heu- reux et céleste.
Tout le commencement de cette conversation avait été jeté d'un coin à l'autre du coupé avec l'intonation railleuse de gens qui font ou veulent faire de l'esprit ; mais Ernest prononça cette dernière phrase avec un si singulier enthousiasme, qu'il dé- plut à M™e Buré. Un mouvement involontaire rapprocha Ernest de sa voisine ; mais elle ne jugea pas à propos de lais- ser l'entretien s'engager sur ce terrain ; et voulant le ramener à la famiUarité ironique par laquelle il avait commencé , elle répliqua sans bouger de son coin, et avec un accent de trivia- lité qu'elle crut nécessaire pour arrêter la poésie de M. Ernest:
— Je suis, en vérité, trop heureuse de partager votre recon- naissance avec le soleil et la lune.
La phrase ne manqua pas son effet, et Ernest se rejeta dans son coin j et , après un moment de silence , pendant lequel il se mordit les lèvres à part soi, il dit, d'un ton assez peu gracieux, à M™« Buré :
— Madame, la fumée de tabac vous déplaît-elle ?
La question était si saugrenue, que M°»« Ruré se retourna pour regarder Ernest, quoiqu'elle ne pût pas le voir.
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— Je ne crois pas , reprit-elle froidement , qu'il soit d'usage de fumer dans une voiture publique.
Ernest en fut pour sa sotte demande , et le silence recom- mença.
L'action avait si vivement débuté , qu'Ernest était très con- trarié de la voir cesser si soudainement ; il cherchait tous les moyens possibles de renouer la conversation , et n'en décou- vrait aucun. J'ai été un niais, se disait-il, je me suis laissé aller à parler à cette femme avec le sentiment de bonheur que sa recontre m'avait inspiré, car on n'est pas plus jolie; elle m'a répondu par une plate plaisanterie, et maintenant elle joue la dignité. C'est ma faute, à moi, qui fais la poésie à pro- pos de tout; si j'avais continué à la traiter cavalièrement, nous serions les meilleurs amis du monde. C'est quelque petite marchande de Castres , qui n'est si soignée de sa personne que parce qu'elle en profite. Il faut lui montrer que je ne suis pas un nigaud.
Dès qu'Ernest eut pris cette résolution, il jugea à propos de l'exécuter, et se laissant glisser doucement sur le coussin, il s'approcha de M^^^ Duré jusqu'à ce qu'il rencontra ses ge- noux. Elle se retira assez vivement, et ne dit que cette parole :
— Oh! monsieur !
Qu'il y avait de choses dans ces deux mots ! que l'intonation triste et digne dont ils furent prononcés renfermait de repro- ches pour Ernest et de chagrin pour cette femme d'être ainsi traitée ! Cependant celte simple défense montrait aussi que Mme Buré ne croyait pas en avoir besoin d'autre vis-à-vis d'un homme qui paraissait distingué. Ernest fut honteux et désolé, et reprit sa place en silence ; il eût voulu parler, et, malgré l'obscurité, il regardait M"^® Buré d'un air de repentir, comme si elle eût pu le voir. En ce moment, il s'aperçut qu'elle faisait quelques légers mouvemens ; mais il n'osa lui faire de question , et se trouva trop de torts pour oser s'ex- cuser.
Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent au premier relai. Tous les voya- geurs des autres parties de la voilure descendirent. M""» Buré resta seule immobile; elle paraissait dormir. Ernest n'osa pas remuer. Tout à coup le conducteur de la voiture introduisit sa lanterne par la portière pour prendre quelque chose dans une
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des poches , et Ernest put voir ce qui avait occasionné les mouvements de sa voisine : elle avait doucement dégagé ses pieds du manteau qui les enveloppait, et l'avait repoussé jus- qu'auprès d'Ernest. Le mouchoir de soie qu'il lui avait offert , et dont elle avait entouré sou cou , était déposé à côté d'elle ; Ernest en fut cruellement surpris. Dans cette liaison d'une heure, c'était comme une rupture , c'était comme des gages de confiance rendus.
Ernest fut sur le point de s'écrier ; mais M"^ Buré dormait , et il n'avait pas le droit de s'excuser au prix de son sommeil. 11 demeura immobile à la regarder, jusqu'à ce que la voilure par- tît. Dès qu'elle fut en marche , Ernest ramassa doucement son manteau , et , pli à pli , il le reposa si légèrement sur les pieds de M»"® Buré , qu'elle avait bien le droit de ne pas paraître s'en apercevoir. La lune se levait à ce moment , et jetait un peu de clarté dans la voiture. Ernest se replaça aussi loin qu'il put de Mme Buré; puis, voyant le mouchoir de soie resté sur le cous- sin, il essaya aussi de le remettre autour du cou de la dormeusej il n'y put parvenir ; el , craignanl de l'éveiller , il reprit sa place. Comme il désespérait dans son coin d'avoir forcé cette charmante femme à souffrir du froid, il vit la main de M»"^ Buré qui cherchait sur le coussin. Il y posa doucement le mouchoir: elle le rencontra , le prit, et s'en enveloppa sans rien dire.
— Ah! madame, s'écria Ernest avec une véritable émotion, vous êtes un ange !
]\lme Buré montra qu'elle n'avait point dormi, et achevant d'arranger tout-à-fait le manteau sur ses pieds , elle répondit avec un ton de reproche charmant :
— Mais pourquoi donc traiter en aventurière une femme que vous ne connaissez pas ?
Ernest ne répondit pas. Trop de senlimens étranges s'agi- taient en lui. Il n'osait exprimer ce qu'il éprouvait, tant cela pouvait paraître extravagant et par conséquent injurieux pour ^Ime Buré. Il faut remarquer que , ne se voyant ni l'un ni l'au- tre , l'expression des traits ne pouvait rien dire de ce qu'ils semaient, et qu'il fallait pour ainsi dire tout parler. Enfin, Er- nest reprit avec une sorte de gaieté en colère :
Tenez, madame, je me disais tout à-l'heure, à part moi, 4UC j'étais un maladroit , el je vois que je n'ai été qu'un bru-
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(al; et mainlenant , si je n'ose vous dire tout ce qui me passe par la télé , c'est de peur de vous fâcher encore.
— C'est donc bien étrange.
— Oui, vraiment.
Il s'arrêta , et reprit tout à coup :
— En vérité , je crois que je suis amoureux de vous.
M™e Duré se mit à rire aux éclats ; Ernest lui répondit avec une bonljomie pleine de tendresse :
— Eh bien! j'aime mieux ça. Moquez-vous de moi; persua- dez-moi que je suis ridicule , ce sera plus raisonnable. Mais te- nez, là , tout-à-l'heure , quand j'ai vu mon pauvre manteau et mon pauvre mouchoir que vous aviez repoussés !... C'est bien niais de l'avoir senti et bien niais de vous le dire ; mais cela m'a fait de la peine , une peine sincère, je vous jure, J'étais humilié ; mais j'étais encore plus malheureux !
Et en disant cela il y avait dans la voix d'Ernest une émotion qui voulait rire et qui n'attestait <iue le trouble sincère «lu cœur. Quant à M"^^ Buré , elle ne riait plus , et elle léidiquî doucement ;
— Vous avez le cœur bien jeune.
— Et je vous remercie de me l'avoir fait sentir. Voulez-vous que je vous raconte mes pensées d'il y a une heure et mes pen- sées d'à -présent?
— Mais je ne sais pas...
— Oh ! vous avez trop de supériorité dans l'esprit et dans le cœur pour que ce que je puisse vous dire vous offense. D'ail- leurs je n'accuserai que moi.
— Eii bien donc ! que pensiez- vous il y a une heure ?
— Je pensais... Vous comprenez bien que je ne le pense plus... Je pensais que vous étiez une femme qui n'aviez de compte à rendre de voire conduite qu'à vous-même... une de tes femmes qui donnenl un peu au hasard... au caprice., à roccasion... à un moment d'imagination... qui donnent...
— En voilà assez, dit M"'^ Duré, d'un ton où il y avait au- tant de tristesse que de mécoukiilcmenl ; et c'est dans la catégorie de ces femmes que votre bonne o[»inion de moi m'avait platée:*
— Oh ! ne le croyez pas , madame. Du moment que je vous ai vue , vous m'avez séduit. A quelque titre que ce soit , j'ai dé-
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siré sur-le-champ vous laisser un bon souvenir de l'homme que vous avez rencontré par hasard sur la route de Castres. Je dirai même que ce premier sentiment était presque indépendant de votre beauté et de votre jeunesse. Vous auriez eu soixante ans que je vous aurais entourée de soins comme ma mère; mais il s'est trouvé que vous étiez si jolie , que j'ai combattu cette pre- mière impression ; je vous ai descendue de cet autel improvisé, et j'ai espéré que vous étiez moins parfaite que vous ne parais- siez pour oser tenter de vous plaire. Je l'ai essayé , mais votre charme m'a de nouveau dominé malgré moi , et si vous étiez juste, vous vous rappelleriez qu'au moment où vous avez pré- tendu que je vous comparais au soleil et à la lune , je vous di- sais du fond du cœur que votre présence m'avait souri comme une belle nuit ! Que sais-je , je parlais avec mou cœur, vous m'avez répondu avec votre esprit, j'ai été blessé; je me suis senti furieux contre moi de m'être laissé prendre à votre grâce, et je viens de vous punir par une grossièreté de la fohe de mon cœur. Voyez comme je suis franc, je vous fais un aveu bien sincère ; il l'est assez pour vous montrer que j'ai l^esoiu de votre pardon.
Ernest se tut , et M°»o Duré ne répondit pas. Elle craignait sa propre voix. 11 lui eût fallu plus d'art qu'elle n'en avait naurel- lement. Cependant elle ne pouvait garderie silence, et pour lui donner le temps de se remettre , elle offrit encore à Ernest l'occasion de parler longuement.
— Vous m'avez dit vos pensées de tout-à-rheure ; mais vous ne m'avez pas dit vos pensées d'à-présent.
— Oh ! celles-ci sont encore plus folles et plus coupables peut-être , mais tout ce que je vous dirai ne peut vous oÉfenser, je le répète ; c'est la contidence d'un de ces rêves d'un moment qu'on bâtit dans sa tète et qui ne s'excusent que parce qu'ils s'évanouissent au jour, et dans quelques heures le mien sera
fini.
— Voyons ce rêve.
— Imaginez-vous donc que, lorsque j'ai découvert que j'avais été si peu convenable envers vous, je n'ai pas perdu tout espoir ou plutôt tout désir.
— Comment , vous croyez encore ?...
— Laissez-moi vous expliquer ce que c'est que ma tête et
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mon cœur. Dire que j'ai espéré , ce n'est point vrai ; mais dire que je n'ai pas désiré une chose impossible , ce n'est pas vrai non plus. Et cette chose impossible, c'est que je vous ai sou- haité quelque folle idée ou quelque enthousiasme plus fort que vous , et qui vous donnât à moi. Peut-être ne me comprenez - vous pas? Et tout ce que j'ai senti a été si fou , que je ne sais vraiment si c'est intelligible. Cette femme qui est près de moi , me disais-je , elle doit aimer quelque chose , elle a une passion ou un goût exclusif. Si elle aimait la poésie ; si elle était de ces femmes qui jettent leur cœur à un art de peur de le perdre dans l'amour ; si ce magnifique et saint langage de la poésie avait quelquefois endormi ses douleurs ou relevé ses espérances ; qu'il serait doux de pouvoir lui dire tout d'un coup : Je m'ap- pelle Byron ou Lamartine ; de me trouver en intimité depuis long-temps avec sa pensée; de lui inspirer, dans une heure d'oubli , ridée d'être un moment à celui qu'elle a rêvé. Si elle était musicienne , me disais-je , je voudrais être Rossini ou We- ber ; si elle était peintre, quel bonheur si je m'appelais Vernet ouGirodet ! enfin, que vousdirai-je ? j'ai bâti entre vous et moi les contes les plus extravagans pour penser que si j'avais été un homme supérieur, je ne vous aurais pas rencontrée pour vous quitter et vous dire adieu comme à tout le monde ; tenez , ma- dame , je crois que je deviens fou ; mais j'ai pensé que si vous étiez dévote , j'aurais voulu être un ange.
— Oui , véritablement , vous êtes bien fou , et tout vos rêves auraient été bien inutiles ; car eussiez-vous été Weber ou Byron ou tout autre , vous n'eussiez pas trouvé en moi de passion ou de goût exclusif pour vous comprendre. Je ne suis qu'une pau- vre femme bien simple et qui ai pris de bonne heure mon parti d'être heureuse de ma médiocrité. Vous le voyez, tous vos beaux rêves sont comme toutes vos mauvaises suppositions , ils s'a- dressent mal.
— Vous avez raison, madame, et pourtant vous n'êtes pas une femme ordinaire. Je ne sais, mais il y a autour de vous une atmosphère de charme trop fine , trop subtile peut-être pour les gens qui vous entourent , mais qui m'a saisi au cœur. On vous ignore , et peut-être vous ignorez- vous vous-même.... Avez- vous jamais aimé ?
— Oh ! non.
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Cette réponse s'échappa du cœur de M^e Baré , soudaine- ment , sans réflexion et avec un tel accent d'effroi, qu'on voyait que cette femme avait toujours eu peur de son cœur et Tavait gardé tout entier, ne pouvant pas le donner à un amour avoué, et craignant de le donner à un amour coupable. Ce mot voulait dire : Je n'ai pas aimé, je m'en suis bien gardée. J'aurais trop aimé.
Ernest le comprit ainsi.
—Ah ! vous n'avez jamais aimé, s'écria-t-il. Ah ! tant mieux Vous m'aimerez , moi.
— Ceci est plus que de la folie.
— Oh! vous m'aimerez, vous dis-je. Je suis jeune, je suis riche, je suis libre ; ma carrière n'est pour moi qu'une occupa- lion sans avenir , je puis la quitter comme je l'ai prise : tout ce que j'ai donné d'activité à des études fastidieuses, à des plai- sirs |)lus fastidieux que ces études ; tout ce que j'ai d'avidité dans le cœur pour la vie aventureuse, je le mettrai à vous chercher, à vous poursuivre, à vous adorer. Ne voyez- vous donc pas , madame, que je vais changer ma vie insipide d'exer- cice, de mathématiques, de revues et de café, contre un beau roman chevaleresque, le seul roman chevaleresque de notre siècle? Dans ce coupé de diligence, vous êtes la dame châtelaine inconnue qu'un pauvre chevalier errant rencontre, par hasard, dans une forêt, et à laquelle il se voue corps et ame. Dans quel- ques heures vous allez ra'échapper, et je ne saurai oiî vous trouver. Je vous laisserai fuir, soyez-en sûre; et puis je m'o- rienterai et j'irai devant moi quêtant votre trace, non plus sur les pas de votre haquenée imprimés sur la route, mais au par- fum de distinction et de bonheur que vous aurez laissé sur vo- tre passage. Je ne sonnerai pas du cor à la herse de tous les castels , mais je frapperai à la porte de tous les salons j je ne vous chercherai pas dans (quelque beau tournoi, mais je vous attendrai dans toutes les élégantes réunions j je ne demanderai pas votre belle présence à la fenêtre en ogive de quelque liaule tourelle , mais il y aura un balcon chargé de fleurs , une fenê- tre doublée de raousseUne, derrière laquelle je vous verrai un jour après avoir long-temps cherché ; et alors il faudra arriver à vous. Vous avez un père, un mari, un frère, qui vous défen- dront, qu'il faudra tourner, miner, emporter; herses, tou-
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relies et mâchicoulis qui me séparerez de mon héroïne , vous tomberez devant moi , et j'arriverai alors à ses pieds pour lui dire ; C'est moi , je vous aime , je vous aime comme un fou , prenez ma vie et donnez-moi votre main à baiser.
— Que de folies ! que de belles imaginations !
— Oh ! ces folies , je les ferai ; ces imaginations, je les met- trai à exécution.
— Laissons cela. Ne pouvez -vous parler raisonnablement ?
— Peut-être n'est-ce pas raisonnablement que je parle; mais, à coup sûr , je parle sérieusement.
— Vous ne prétendez pas ^le le persuader ?
— Aujourd'hui? non. Mais bientôt, mais quand je vous aurai retrouvée, quand vous me reverrez à votre horizon aller sans cesse autour de vous, comme le satellite esclave d'un si bel astre, alors vous reconaîtrez que j'ai dit vrai.
—Mais, monsieur , si j'étais assez folle pour vous croire, savez-vous que je pourrais trouver vos projets plus qu'extra- vagans.
—Encore aujourd'hui vous avez raison. Mais alors, en voyant que je le fais , vous vous direz que je ne pouvais faire autre- ment , et que la passion m'a emporté.
En vérité , monsieur , nous voilà dans un monde qui m'est tout-à-fait inconnu. Il faudrait donc que, parce que j'ai eu le malheur de vous rencontrer, je fusse condamnée à voir ma vie persécutée par vous ? Et poru parler sérieusement, et à votre exemple, de quel droit, pour donner à votre vie un intérêt che- valeresque, pour procurer à l'oisiveté de votre opulence l'inté- rêt d'«n roman, de quel droit serais-je troublée, moi, dans ma vie, dans mes habitudes, dans mes devoirs ? De quel droit se- rais-je insultée dans ma réputation ? car on ne supposerait pas qu'un homme à qui l'on n'a rien fait espérer, fît tant d'efforts pour la seule nécessité de se créer un passe-temps qui lui man- (jue. Vous comprenez donc bien que, si je vous écoute, c'est parce qu'il me semble que vous me lisez tout haut un roman que j'entends les yeux fermés.
— Pensez-vous <iue je le laisserai sans dénouement ?
— J'y compte bien.
— Sur mon honneur, madame, vous avez tort : il en aura un lot ou tard.
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—Arrêtez! arrêtez! s'écria M™o Duré en ouvrant une glace, et en appelant le postillon.
— Que faites-vous , madame ?
— Je veux quitter ce coupé , monsieur. Il y a, je crois , dans l'intérieur de cette voiture une place vide entre un portefaix et une poissarde ; j'y serais plus convenablement qu'ici.
— Vous pouvez descendre si vous le voulez, mais mon parti est pris , et je vous le jure encore sur l'honneur : je vous re- trouverai tôt ou tard.
M™e Buré referma la glace, et affectant un air d'aisance que le son de sa voix démentait , elle reprit :
— En vérité je deviens aussi folle que vous. Je vous crois
Je m'alarme.... Vous me faites peur... J'oublie que nous plaisan- tons... Allons, monsieur, achevez votre conte de fée; il est fort amusant.
— Oh ! ne raillez pas , madame , je vous aime déjà assez pour supporter vos injures et vos moqueries. Ne voyez-vous pas que vous n'avez que cette nuit pour douter de moi , et que j'ai tout l'avenir pour vous forcer à reconnaître cet amour ?
— Encore , monsieur ?
— Toujours, madame, toujours etpartoutoii vous me ren- contrerez, ce seront les mêmes sentimens et le même lan- gage.
— Eh bien! monsieur, ajouta M™^ Buré d'un ton grave, je veux vous parler sérieusement aussi... quoique j'en aie honte. A supposer que vous disiez vrai, à supposer que vous m'aimiez, ou plutôt que vous soyez assez désœuvré pour faire tout ce dont vous parlez, pensez-vous que je ne saurais m'en défendre? J'ai un mari , monsieur, qui est un homme d'honneur ; j'ai un frère qui est un ancien soldat de l'empire ; il y aurait peut-être imprudence à les forcer à se placer entre vous et moi.
— Oh ! madame, demandez appui à vous-même, et ne m'op- posez pas un obstacle qui, à mon âge, avec l'état dont je suis, ne pourrait être qu'une raison pour moi de persévérer. Menacer un amant d'un mari , un officier de la restauration d'un soldat de l'empire , c'est appeler la lutte et le duel ; ce serait me for- cer à faire ce que j'ai avancé.
Ernest prononça cette parole d'un ton de vérité si modeste,
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que M"»® Duré comprit qu'il n'y avait point chez lui de fanfa- ronnade, et qu'elle répondit :
— Ce n'est pas une menace , monsieur, je n'en ai pas voulu faire. Vous me réduisez à me défendre, je le fais comme je peux; je ne doute pas que vous ne soyez plein de courage et d'hon- neur , et que vous ne sachiez exposer votre vie pour un mot ; mais un si frivole amour que le vôtre n'en vaut pas la peine.
— Il en vaut plus la peine qu'un mot assurément.
— Vous êtes habile et répondez à tout. Eh bien ! monsieur, j'ai une question à vous faire ; me jurez-vous d'y répondre sincèrement?
— Sur l'honneur , je vous le jure.
— Si je vous disais qui je suis, si je vous montrais qu'une folie de jeune homme peut compromettre à tor.t jamais une femme honorée, que votre apparition dans notre petite ville serait un événement , que vos poursuites seraient un scandale où je succomberais assurément sous la calomnie et le ridicule, ne renonceriez- vous pas à vos projets?
— Non...
— Non ?
— Non. Madame, en sortant de cette voiture , vous empor- terez ma vie J'ai droit à la vôtre, c'est la loi fatale de
l'amour; je souffrirai par vous; vous souffrirez par moi
Nous serons unis dans la douleur La douleur
est un lien aussi saint que le bonheur. Je vous imposerai ce- lui-là.
Mme Buré tressaillit, tant la voix d'Ernest avait de résolution inébranlable; elle se sentit comme prise d'un vertige en pen- sant à ce qu'elle entendait; elle mesura d'un coup-d'œil tout l'avenir d'inquiétudes , de douleurs , que la folie de cet homme allait lui créer, et arrivée ainsi à un désespoir réel, elle s'écria :
— Mais comment puis-je me sauver de vous , monsieur ?
L'accent qu'elle mit dans cette question était si vrai et si pro- fond , qu'Ernest en fut ému, mais ce ne fut que le trouble d'un instant.
— En vérité, lui dit-il , je ne puis vous expliquer le désir in- sensé qui m'a pris le cœur quand je vous ai vue; mais ce désir
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fist si implacable, qu'il est impossible qu'entre nous il n'y ait pas une prédestination. Vous devez être à moi.
— Monsieur!
— A moi, parce que je vouerai ma vie à vous obtenir , ou parce que ici vous vous affranchirez à tout jamais de mes éter- nelles poursuites.
— Je n'ose vous comprendre.
— Écoutez, madame, écoutez. De tous les souvenirs de la jeunesse qui , lorsque nous devenons solitaires et froids dans notre existence , nous jettent de si doux sourires et de si brû- lantes chaleurs du passé ; de tous ces heureux enfans de notre bel âge qui dressent leurs têtes blondes près de nos cheveux blancs, et qui appuient leurs mains tièdes sur les glaces de no- tre cœur, de tous ces souvenirs, les souvenirs les plus vivans et les plus enivrants ne sont pas ceux qui, mêlés de joie et de peine, nous ont demandé des années entières pour ne laisser qu'un mot après eux. Les plus puissans sont ces moraens de bonheur inoui qui éclatent dans la vie comme un incendie, qui l'éclairent et la brûlent durant quelques heures, et qui, lorsqu'ils sont éteints se présentent à nous affranchis de tous soins endurés pour les obtenir, libres de tout désespoir de les avoir perdus. Or, ne vous est-il pas arrivé durant une chaude journée ou durant une nuit silencieuse , seule à l'abri d'une forêt, ou assise sur le bord d'un lac, d'entendre passer au loin la mystérieuse harmonie des cors dans le bois ? Ce sauvage concert dont les acteurs vous sont restés inconnus , ces voix qui n'ont duré qu'un moment, ne vous ont-ils point plongée dans une extase plus profonde que toutes celles que vous ont données les musiques les plus parfaites dans ces salons illumi- nés de bougies ou dans une salle comblée de spectateurs ? ne vous en êtes-vous jamais souvenue comme d'un bonheur de- meuré entre le mystère et vous ? Eh bien ! si cela vous est arrivé, comprenez-moi maintenant. Je vous aimej je vous aime assez pour vous poursuivre implacablement de mon amour; je vous aime assez pour échanger la passion longue et obstinée que mon cœur vous a vouée , contre une heure, un moment, un éclair de bonheur : ou vous serez pour moi la fortune qu'on poursuit sans relâche jusqu'à ce qu'on l'ait attleinte, ou vous
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serez le trésor oublié que j'aurai rencontré par hasard sur une route où je ne repasserai plus.
Ernest s'arrêta, M^^ Buré ne répondit point.
—Vous vous taisez , vous vous taisez...
— Eh! que voulez-vous que je [vous réponde , monsieur? Je vous laisse parler , je n'ai pas autre chose à faire ; vos discours que j'ai traités de folie sont devenus une insulte directe et une menace odieuse.
— Oh! ne croyez pas...
— Que voulez-vous donc que je ne croie pas ? Vous trouvez une femme, et il vous prend fantaisie de désirer cette femme ; et parce qu'elle n'est pas ce que vous vous êtes imaginé , parce que vous croyez deviner qu'elle a quelque considération à ména- ger, vous la menacez dans celle considération et vous lui dites: Parceque vous êtes une femme qu'on peut perdre, donnez-vous à moi comme mie femme perdue. Oh ! c'est odieux et mépri- sable.
Ernest se tut à son tour et reprit un moment après : — Vous avez raison, madame , vous devez me trouver bien coupable, et il me faudra de longs jours d'épreuves , de lon- gues années de persévérance, pour obtenir de vous cette estime qu'on donne malgré soi à toute passion sincère. Eh bien ! soit, madame, le temps, le temps est à moi. Il me justifiera. Il faut qu'il me justifie. I, Il se fit un nouveau silence et ce fut M'"*' Buré qui le rompit,
— Vous n'avez pas besoin de justification, dit-elle assez froi- dement : promettez-moi de renoncer à vos projets , et je vous pardonnerai. Je ne peux vous en vouloir, vous ne me connais- sez pas.
— Mais vous me connaissez , madame, et je vous ai assez offensée pour que ce pardon que vous m'offrez ne soit qu'un moyen de vous défaire d'un misérable...
— Oh! quel mot....
— Pourrez- vous me juger autrement après ce que je vous ai flit? et puis-je vous laisser celte opinion de moi ?
— Mais mon opinion n'a pas la gravité que vous lui suppo- sez. Voyons , monsieur, vous m'avez dit que j'étais belle, spi- rituelle; eh bien! j'accepte vos éloges; je vous ai assez plu un moment pour vous faire perdre la raison, et je ne vous en veux
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pas. Redevenez ee que tous étiez d'abord , un homme poli et indifférent, et nous. nous quitterons bons amis, je vous le jure.
— Je vous crois, mais je n'accepte pas le marché.
— Oh ! pourquoi ?
— Ne me faites pas vous le dire. Je recommencerais à vous insulter peut-être. Mais si demain , dans quelques jours , plus tard, vous me trouviez sur vos pas partout où vous serez , ne vous en étonnez pas.
— Quoi ! monsieur, vous ne renoncez pas...
— Non, madame, non. Mais où vivez-vous donc, je vous prie ? Quels hommes vous entourent qu'il n'y en ait pas un qui vous ait fait comprendre tout ce que vous pouvez jeter de folie dans la tête et dans le cœur d'un homme? Vous croyez peut-être que je joue une comédie, tenez, mettez votre main sur ma tête et sur mon cœur : ma tête brûle et mon cœur bat avec violence.
Il avait saisi la main de M™® Buré, et elle sentait le tremble- ment convulsif qui agitait Ernest.
Elle lui arracha sa main et se prit à trembler aussi, mais d'un efiFroi insurmontable.
— Vous avez peur, lui dit-il; oh! calmez-vous. Je puis conte- nir ma tête sans qu'elle éclate , mon cœur sans qu'il se brise, car j'ai une espérance. Je vous reverrai.
— Mais, monsieur, s'écria M"^ Buré d'une voix si suppliante, qu'on sentait qu'elle croyait à la sincérité des paroles de cet homme, mais si je vous priais, moi, de ne pas l£ tenter, si je vous le demandais, au nom même de cette folie qiie je vous ai inspirée ?
— C'est de l'amour, madame?
— £h bien ! soit j au nom de cet amour, ne me raccorderiez- vous pas ?
— Non, madame, non.
— Mais ce serait me perdre , je vous l'ai dit , monsieur. Elle s'arrêta et reprit d'une voix tremblante et entrecoupée.
— Voyons, soyez généreux... Je vous crois, vous m'aimez, une fataUté inexplicable vous a inspiré cette folle passion , mais faut-il que moi je la subisse, ou que je devienne aussi in- sensée que vous pour m'y soustraire?
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— Ah ! madame , s'écria Ernest , en se rapprochant de M°^« Buré.
— Allons, calmez-vous, réfléchissez. Que penseriez-vous de- main de la femme qui s'oublierait à ce point .^
— Demain , madame, ce sera un rêve fini , sinon oublié; de- main il y aura entre vous et moi un abîme infranchissable.
— Folie. Et qui me l'assurera?
— Ma parole que je vous engage et ma vie dont vous pouvez disposer si je manque à ma parole.
— Écoutez, Ernest, tout ce que je viens d'entendre est si nouveau et si étrange, que ma tête se perd et que je ne sais plus ni ce que Je dis ni ce que je fais : ah! jurez-le-moi, n'est- ce pas que jamais vous ne tenterez de me revoir? il y va de mon repos, de ma vie, de mon bonheur; Ernest, jurez-le-moi.
— Oui, je vous le jure, jamais, jamais...
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! prenez pilié de moi. Malheureusement, reprit le diable, ce n'est pas Dieu qui était
en tiers dans le coupé de la diligence, et je n'eus pas pitié de cette pauvre femme.
— Et que fit Ernest quand la diligence fut arrivée à Castres ? dit le baron de Luizzi.
— Il tint parole une heure , il laissa partir M™« Buré sans la suivre, sans s'informer d'elle.
— Et plus tard....?
— Plus tard, il savait que M™° Buré était la femme "d'un maître de forges des environs de Quillan ; il apprit que le gou- vernement avait commandé une fourniture assez considérable dans cette forge, et se fit nommer par le ministre pour en surveiller la confection. Chemin faisant, il apprit encore que la famille dans laquelle il allait s'introduire était nombreuse , qu'on la citait comme un modèle de ces mœurs patriarcales qui se rencontrent encore loin du monde dans quelques demeures inconnues. Il sut que le père et le mari de M™^ Buré étaient deux de ces sévères protestans du midi qui ont gardé leur foi austèie dans l'honneur delà famille. On lui parla même de malheurs étranges arrivés dans cette maison et de la disparition d'une sœur de M^^^ Buré , jeune fille trompée , qu'on n'avait osé blâ- mer, tant on l'avait vue malheureuse, jusqu'au jour où on ne l'a- vait plus vue.
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Si Eraest eût appris que la femme qu'il avait épouvantée de folles menaces n'était qu'une aventurière qui ne s'était pas plus compromise avec lui qu'avec un autre, certes il n'eût point sollicité du gouvernement d'aller à la forge dont elle était la maîtresse. Mais c'était une femme à perdre complètement, à qui il n'avait pas suffisamment à son gré appris l'oubli constant de ses devoirs, et il ne voulut pas laisser sa victoire inachevée. Cet orgueil de séducteur se trouva secouru encore par sa vanité de jeune officier : un frère et un mari terribles} mais c'eût éié lâcheté que de renoncer à poursuivre la sœur et la femme de ces deux héros ; il y allait de l'honneur d'Ernest, il y allait de son bonheur. Je puis vous assurer qu'il se le persuada. Il se crut assez amoureux pour se pardonner à lui-même son man- que de foi , il compta que M"»® Bu ré aurait la même indulgence pour un amour assez vrai pour être devenu infidèle à l'hon- neur.
Heureusement pour W^^ Duré , la nouvelle de la nomination de M. de Labitte arriva avant lui à la forge, de manière que, lorsqu'il se présenta, elle put le recevoir avec une IranquiUilé si bien jouée, avec une aisance si polie , qu'Ernest eut le droit de penser qu'il aurait eu grand tort de ne pas manquer à sa parole. Ernest logeait à Quillan, mais M^^e Buré l'invita à dîner. Le jeune officier se trouva tout de suite en présence de cette sainte et nombreuse famille , où il venait porter le désordre. De vieux parens à cheveux blancs, bons et sereins, ayant der- rière eux tout un passé d'honneur; des hommes faits, sérieux et confians ; de jeunes filles candides et discrètes ; des enfaus timides et respectueux ; et au milieu d'eux tous, comme le cen- tre par où se louchaient toutes ces affections, M™° Buré, bonne et noble, belle et calme.
Quoiqu'elle n'eût pas l'air de vouloir faire de ce tableau res* pectableune leçon pour Ernest, celui-ci n'en fut pas moins touché, et la pensée de repartir immédiatement lui vint au cœur. Mais TcspriL discuta celle pensée , et l'eut bientôt con- vaincue de niaiserie. Ernest fit même tourner toute cette sain- teté de famille au profit d'un amour coupable et bien caché à l'ombre de cette pureté générale: l'intrigue en devenait plus piquante.
Le soir venu , les occupations des hommes et les habitudes de
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retraite des jeunes filles laissèrent Ernest seul avec M°»o Buré.
— Hortense, lui dit-il , ai-je obtenu ma grâce ?
— En doutez-vous? répondit-elle ; cependant il est quelques précautions qu'il faut que je prenne pour mon repos. Cette nuit, trouvez-vous à l'extrémité d'un petit chemin qui aboutit à un pavillon situé dans un angle de notre parc ; j'y serai, et vous ouvrirai la porte. Maintenant, retirez- vous ; et, sous pré texte de vous épargner une partie de la route, je vais vous montrer le pavillon et le chemin qui y conduit.
Son bonheur parut si facile à Ernest, qu'il se repentit presque d'avoir tant fait pour y trouver si peu d'obstacles. Cependant il promit d'être au rendez-vous. A minuit, il frappait douce- ment à la petite porte du pavillon. Une femme ouvrit une fe- nêtre et demanda :
— Est-ce vous, Ernest?
— C'est moi.
— Il faudrait escalader cette fenêtre, car je n'ai pu retrouver la clé de la porte.
La fenêtre n'était qu'à cinq ou six pieds du sol, et Ernest en saisit le bord avec facilité. Mais au moment où il s'enlevait à force de poignets pour achever de la gravir, il sentit comme un anneau de fer glacé s'appuyer sur son front , et il entendit ces seules paroles :
— Vous êtes un infâme , et vous avez manqué à votre pa- role.
Le coup de pistolet partit, et Ernest tomba mort au pied du pavillon.
Dans ce pays de forêts, tout habité par des braconniers , un coup de feu dans la nuit n'étonnait personne. Les ouvriers qui surveillaient les fourneaux écoutèrent , et l'un d'eux s'écria ;
— Nous pourrons peut-être bien en manger demain.
— De quoi? dit M. Buré, qui faisait sa dernière tournée.
— Ma foi, du lièvre ou du sanglier que sans doute un de nos camarades vient d'abattre dans la forêt.
— Prenez garde, on tinira par vous y prendre, et celte fois je ne paierai pas l'amende.
M. Buré acheva l'inspection de ses ateliers et retourna dans sa maison, où il retrouva sa femme couchée cl dormant, ou feignant de dormu^ d'un profond sommeil. On ne dccouvi il point
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les assassins, et la famille de M'"*' Buré a grandi sous ses yeux sans que rien ait jamais troublé les saintes affections qui unis* saientia sœur au frère, la femme au mari, et la mère à ses enfans.
Le diable s'arrêta et dit au baron de Luizzi :
— Et maintenant qu'en pensez-vous ?
Frédéric Soulié.
VOYAGES.
SUBIACO.
Le voyageur qui désire connaîtreritalie, l'Italie primilive , ses traditions , ses croyances, doit se décider à quitter les routes battues par la foule des coureurs , abandonner l'antiquité et les musées , oublier le fastidieux itinéraire. Il faut aller en enfant perdu explorer les lieux solitaires, au milieu des montagnes point ou peu parcourues, dans les Alpes , les Apennins, dans les Abruzzes , en Calabre , à travers les marais de la mal-aria. Vous trouverez alors des peuples inconnus que l'étranger n'a jamais visités, des habitudes que n'a point encore usées la civili- sation moderne, et dont l'homme du Nord ne se doute pas. L'observateur y verra le passé, le présent et l'avenir de l'Ilalie, c'est là qu'est la vieille Italie, l'Italie primitive avec ses vices et ses qualités. A toutes les époques de l'histoire de l'humanité, les peuples des montagnes ont été les gardiens des souvenirs na- tionaux ; mais en Italie , plus que chez toute autre nation , les anciennes mœurs et les vieilles croyances ont reculé devant la
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Givilisation pour se réfugier sur les sommets de la chaîne de montagnes qui traverse cette péninsule du nord au midi.
Avant la révolution, les capitales des divers états avaient été envahies par les conquêtes philosophiques duxviii« siècle, dont les classes nobles et moyennes subirent plus ou moins l'influence. I^a conquête de Napoléon a achevé de dénationaliser l'Italie , elle n'a plus rien conservé de caractéristique ; c'est l'Italie avec les idées françaises. Rome et les provinces sont restées moins long-temps sous la domination du grand homme ; mais, depuis dix-huit ans, l'envahissement des voyageurs a fait de la capitale du monde chrétien une ville du Nord.
Les peuples des états de l'église, des montagnes aux environs de Rome, furent donc le moins francisés, j'oserai dire le moins européanisés. Un gouvernement régulier dura à peine quatre ans au milieu de l'hostilité universelle des habilans contre un pouvoir qui contrariait leurs habitudes et leurs affections; de- puis lors jusqu'à présent peu de voyageurs ont parcouru ces mêmes localités; à peine quelques peintres commencent-ils à y pénétrer, les montagnes, sur les fontières de l'état romain et du royaume de Naples, sont encore habitées par les populations Jes plus nationales de l'Italie. C'est là qu'il faut étudier ce peuple intérressant.
Pour aller à Subiaco, on traverse cette campagne de Rome^ toujours aussi triste que belle, en prenant la route de Tivoli où l'on s'arrête peu, car on ne troave d'italien à Tivoli que la beauté des femmes. Enfin, après deux jours de marche , on ar- rive dans la jolie et riante vallée de Subiaco , arrosée par les rapides eaux de l'Anio qui prend à Tivoli le nom de Teverone. La nature qui l'entoure a un aspect gai et varié j rien n'est plus gracieux , plus séduisant , que la vue de ces montagnes animées par l'agriculture méridionale, et cultivées presque jusqu'au sommet.
Subiaco ne s'aperçoit que lorsqu'on en est très près; sa situa- tion est extraordinaire et fort pittoresque ; la ville est placée autour d'une montagne à pic, et un vieux château, séjour du, vicaire papal (actuellement le cardinal Galeffi), surgit au som- met du cône ; elle compte cinq à six mille habitans, agriculteurs, comraerçans , et quelques nobles qui vivent fort retirés. La ville est jolie et assez bien bâtie ; elle fut fort embellie par Pie VI, qui
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y résida comme vicaire , et auquel on a élevé un arc triomphal à rentrée, du côté de Tivoli. On remarque quelque trace d'in- dustrie, des papeteries et une forge. En avançant dans la vallée, à une demi-lieue de Subiaco, sur la crête de la montagne , Ton rencontre le couvent de Sainte-Scolastique, fondé par saint Benoît , au commencement du vi^ siècle , sous le nom de Saint- Cosme et Saint-Damien, et consacré depuis à sa sœur Scolasli- que après sa canonisation. Les pères bénédictins qui l'habitent maintenant sont peu nombreux, il n'en reste que douze; ce couvent est vaste et beau , dans une position admirable, domi- nant toute la vallée. On retrouve dans les divers édifices dont il se compose l'architecture des différentes époques , depuis le xii° siècle jusqu'à nos jours. Une cour gothique, entourée de colonnes en marbre blanc, attire l'attention ; sur les colonnes du cloître de la première cour sont peints les portraits des rois qui ont honoré le couvent de leur présence, ainsi que ceux des papes et empereurs qui l'ont comblé de leurs bienfaits. Il reste encore au monastère 80,000 livres de rente. La bibliothèque est curieuse et assez nombreuse, mais les moines sont peu instruits, quoique bénédictins. J'en ai connu un, parfait petit-maître, très soigné, tout-à-fait homme du monde , et ne pensant à rien moins qu'à son cloître. Il possédait les meilleurs ouvrages de philosophie et de littérature française.
Plus loin, toujours en gravissant les flancs du rocher, on tra- verse un joli bois de chênes verts, végétation isolée, qui con- traste avec l'aridité de tout ce qui l'entoure. Enfin ,on parvient au couvent de Saint-Benoît et de la Grotte sacrée (sacro^joeco), fondé également par saint Benoît qui passa sous ce rocher plu- sieurs années, et consacré d'abord à saint Silvestre. Tout un côté du couvent lient au rocher, et paraîty être appuyé comme un nid d'hirondelle. Sa construction est bizarre et appartient à plusieurs époques ; une partie des murs extérieurs était cou- verte de fresques fort belles. L'intérieur du couvent est assez vaste : on traverse plusieurs salles renfermant des fresques et des tableaux précieux. Le réfectoire était aussi peint à fresque. Mais les moines, trouvant que c'était trop sombre, ont fait tout blanchir ; il ne reste que les petits côtés de la salle qui sont en- core intacts et font l'admiration des artistes. Les chapelles sont échelonnées au centre du couvent, au-dessus et au-dessous d«
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la grotte de Saint-Benoît; il y en a neuf placées à trois étages , elles sont couvertes de fresques faites aux xiv^ et xv « siècles, et que Ton ne peut regarder sans émotion. La date et le nom des pein- tres y sont inscrits : ils étaient Grecs, comme beaucoup d'ar- tistes , à celte époque, en Italie. Les fresques sont d'un coloris, d'une fraîcheur et d'un brillant inconcevables : mais quelques- unes ont été refaites et gâtées. La grotte où s'était retiré Benoît est ornée d'un autel et de sa statue par le Bernin. Rien ne fait éprouver une plus vive impression que cet admirable enchaîne- ment de chapelles successives, à peine éclairées, où la simpli- cité s'unit à la grandeur. La sacristie est ornée de quelques tableaux curieux et de reliques, entre autres d'un bâton de la hauteur de saint Benoit; il avait environ sept pieds (1). Le couvent n'est habité dans ce moment que par les pères béné- dictins ; en tout vingt personnes, pères et serviteurs: il a quatre mille livres de rentes. Un duc de , Napolitain, après une car- rière politique assez brillante , s'y est retiré pour se mettre à l'abri de ses créanciers j un séculier ne peut y être admis pour y demeurer, qu'avec la permission du pape.
Le Sacro-Speco est un lieu de pèlerinage très vénéré par les populations de ces montagnes : si on y arrive, comme je l'ai fait, un dimanche, on sera témoin de la bonne foi superstitieuse de ces braves gens. Quoique ce ne fût pas un jour de fête, plu- sieurs centaines d'hommes et de femmes s'étaient rendus au couvent dès le matin ; et la foule ne diminue pas jusqu'au soirj beaucoup y viennent de dix ou douze lieues ; ils portent avec eux les vivres nécessaires, et un grand nombre y passent la nuit. Les moines leur permettent de s'étendre dans plusieurs vestibules qui précèdent l'église. Ordinairement ils descendent dans la chapelle la plus basse, qui ne communique avec les au- tres que par de longues rampes d'escalier, et remontent à ge- noux jusqu'à l'autel le plus élevé. Priant continuellement avec
(1) Au pied de la grotte, on montre un rosier qui était jadis une ronce, mais qui se changea en rosier, après que saint Benoît se fut jeté dessus pour chasser une mauvaise pensée. Sans vou- loir nier la tradition, il paraît que le saint apporta dans cette vallée l'art de greffer ; une fresque sur le mur extérieur le re- présente greffant un rosier.
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Lt plus grande ferveur , sans même supposer que cela puisse paraître extraordinaire aux curieux qui visitent ces saints lieux par tout autre molifj la candeur et la bonne foi étaient peintes sur leurs physionomies simples. On voyait chez eux le sentiment de l'espérance et delà résignation ; car une partie de ces pieuses pratiques leur est imposée pour le rachat de leurs fautes. Nous passions au milieu d'eux sans avoir l'air de les troubler, sans qu'ils fissent attention à notre indifférence sceptique; car, malgré son ignorance, le paysan italien est superstitieux sans fanatisme. Jamais spectacle ne m'a fait autant d'impression que la vue de tous ces pauvres cultivateurs agenouillés , agissant îans intérêt et sans hypocrisie. Toutes les femmes avaient la tête couverte de leurs voiles blancs, placés carrément et négli- gemment ; et cet ensemble , à la lueur des lampes, produisait les effets les plus pittoresques. Les réunions du dimanche sont consacrées ordinairement à la confession. Les moines passent alors le jour et la nuit au tribunal de la pénitence, ne donnant à leurs ouailles que l'abri nécessaire pour être à couvert, sans aucun secours matériel.
Ces populations n'ont aucunement subi l'influence de la France , ni des révolutions qui ont tourmenté l'Europe depuis quarante ans ; elles ont résisté de tous leurs efforts aux armées qui pénétraient au milieu d'elles. Plusieurs petites villes n'ont pu être prises , et n'ont cédé qu'avec la totalité du pays. Cet amour pour le saint père s'est un peu refroidi depuis quelques années, par suite du désordre effrayant qui existe dans le gou- vernement papal , et qui commence à se faire sentir dans les classes laborieuses par l'augmentation continuelle des impôts, sans aucune amélioration administrative. Mais ce vieil atta- chement tient encore à de profondes racines, et une révolution philosophique rencontrerait d'insurmontables obstacles.
Les habitans de ces montagnes réunissent les traits caracté- ristiques des peuples méridionaux ; du sérieux dans le main- tien ; dans l'ame, de l'énergie et de la dignité. Il n'existe point d'hommes ayant une organisation plus forte. Ils sont animés par d'autres passions que nous , et nous les croyons sans cou- rage, parce qu'ils ne s'irritent pas et ne sont pas prêts à com- batllre pour les mêmes causes que nous. Dominés par les croyances religieuses, libres civilement, ils ne conçoivent pas
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qu'on puisse périr pour autre chose que pour sa foi ou sa maî- tresse. Le sentiment national n'a point d'empire sur leur cœur. Comment le comprendrait-on dans un pays où chaque localité a été une unité à part , où la nation joue depuis trois cents ans un rôle passif, où jamais des mains séculières n'ont dirigé les affaires i)ubliques ? Cette petite ville de Subiaco a son histoire sous les Romains , et dans les temps modernes, comme Rome même, comme toutes les villes d'Italie.
Je n'ai trouvé , j'oserai dire , de bonne foi et d'honnêteté dans les populations du midi de l'Italie que dans ces monta- gnes; on peut les parcourir avec sécurité, et l'on y rencontre peu de mendians. Nulle part on ne voit plus de décence dans les mœurs ; aucun pays n'est moins corrompu. En Italie, plus que partout ailleurs, les campagnes diffèrent des villes, et ja- mais le sigisbéisme n'a pénétré au milieu des basses classes. L'amour n'a jamais été pour elles un passe-temps ou un métier, mais une passion sans frein. Isolées, sans communication avec leur gouvernement, aussi libres qu'elles pouvaient l'espérer, jouissant d'avantages qui manquent à des populations plus avancées, celles de ces campagnes n'ont pas subi l'influence corruptrice des cités. La liberté civile et l'égalité existent par- tout ; elles ne demandent pas autre chose.
La variété est si grande ; en Italie, que les habitudes et les caractères se modifient presque à chaque pas. Les hommes s'ha- billent partout à peu près de même ; quant aux femmes , leurs costumes changent à chaque localité. La coiffure ordinaire est le voile en toile blanche formant un carré placé horizontale- ment sur la tête , et dont les côtés tombent en draperie sur les épaules et sur le dos ; rien n'est plus gracieux , plus original. Ces belles figures italiennes paraissent admirablement enca- drées sous ce voile qui a quelque chose de mystérieux. Ce peu- ple a plutôt l'air noble que de beaux traits, la masse n'a rien de remarquable ; cependant tous ont la physionomie distinguée, spirituelle et énergique ; les femmes sont généralement très sévères. Jamais une paysanne itahenne ne vous permettra la moindre liberté en public. Elles ont de fort belles tailles , la tête et les épaules bien placées ; et quoique généralement peu riches, elles sont fort proi)res et n'ont point l'air habitué à la fatigue comme les femmes de nos campagnes. A Subiaco, on
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loge chez un artiste français qui a épousé une paysanne des environs ; elle est belle et fort sage.
La danse du pays est la saltarella , commune à toute l'Italie méridionale; elle est entraînante , gracieuse, vive et passion- née ; mais en Italie , on danse peu , le peuple est généralement pensif et sérieux. La musique populaire est monotone; l'air de la saltarella est toujours le même.
L'habitant des montagnes romaines ressemble à celui des Abruzzes; il a de la franchise dans son maintien, delà rudesse, de l'honnêteté, et beaucoup d'hospitalité; il recherche les étrangers et prévient volontiers leurs désirs; il ne reconnaît aucun supérieur , à peine conçoit-il ce que c'est qu'un gouver- nement; et sans avoir le sentiment raisonné de l'égalité, c'est l'homme le plus démocratique de l'Europe ; il vous tutoie sou- vent. Sans vous connaître, il vous demande une prise de tabac ou en prend dans votre boîte en disant simphment perviesso. Jamais un titre n'a fait impression sur lui. L'aristocratie existe légalement dans l'état romain , ou du moins les fidéi- commis la maintiennent dans quelques familles ; mais de fait on ne s'en aperçoit pas. L'aristocratie s'arrête aux princes qui, personnellement, sont plutôt valets que seigneurs, et ne jouis- sent d'aucune considération.
A notre arrivée à Subiaco, nous vîmes un jeune prêtre sortir de l'église oiJ il venait de dire la messe pour la première fois ; il fut couvert de fleurs par ses amis et ses parens qui lui bai- saient les mains, et reconduit à la maison paternelle, sous des arcs de verdure, au milieu des acclamations générales ; ce fut un jour de fête pour la ville et de gloire pour la famille.
Le supérieur de ces montagnes est le prêtre, l'homme de famille, celui qui partage les senliraens de la masse; entre lui et ses ouailles l'union est complète. Cette union du prêtre et des populations , sous une théocratie , a certainement contri- bué aux sentimens démocratiques. Rien n'y est plus favorable que le catholicisme , et surtout à Rome où l'on a vu le pâtre monter dans la chaire de saint Pierre.
Les montagnes de l'état romain sont peu élevées, cependant leurs sommets sont couverts déneige une partie de l'année; alors on les aperçoit de Rome, terminant l'horizon par une ligne glaciale, qui rend la vue de la campagne encore plus
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triste et plus belle. Le fond des vallées est presque seul culti- vable, car la terre végétale manque au tiers de leur hauteur. Comme dans toute la chaîne de l'Apennin , les dernières som- mités sont sans arbres et sans verdure , quoiqu'il n'y en ait aucune assez élevée pour que l'atmosphère raréfiée empêche toute végétation.
La plupart des hautes crêtes sont couronnées par des villa- ges placés comme des nids de faucons; le vieux château du baron féodal domine chaque groupe d'habitations : partout il est entièrement ruiné, car la féodalité (1) a été détruite ici en même temps qu'elle croulait dans toute l'Europe. Mais si la féodalité fut écrasée , l'ordre ne s'établit que très tard ; le temps où les bandes de brigands parcouraient le pays, n'est pas assez éloigné pour que les cultivateurs se hasardent à descen- dre dans les plaines : ils habitent presque tous dans des lieux inaccessibles. Les agglomérations de populations sont très nombreuses ; sur la crête d'une montagne où les mulets peu- vent à peine arriver, où, il y a quarante ans, le gouvernement était à peine connu, on trouve des réunions de 1,500 à 3,000 habitants. Beaucoup de ces villages aériens ont encore des portes qui se fermaient naguère la nuit à l'approche du danger.
Peu d'habitations sont isolées et presque toutes sont mo- dernes. Les villages les plus élevés s'étagent au milieu de ro- chers stériles, les pâtres ne vivent que du produit de leurs bestiaux; ils vont aussi, dans la saison, moissonner dans la campagne de Rome et dans les Marais Pontins. Du reste, par- tout où l'on peut poser la bêche ou la charrue, la terre est cultivée. La culture est à peu près la même que celle de toute la chaîne des Apennins : des oliviers, des vignes s'entrelaçant dans les sillons autour de l'ormeau, du blé, de l'avoine, du maïs. Peu de prairies artificielles, point de pommes de terre; les bestiaux vivent dans les pâturages. Cette agriculture de- mande de longs travaux et coûte fort cher, car une grande
(1) La féodalité n'a jamais existé en Italie que dans le royaume de Naples , par l'établissement des Normands. Ainsi donc on parle ici de la féodalité, non point comme d'une insti- tution , mais comme d'une époque où la force et la puissance dominaient seules ; cet état de choses fut détruit par les papes Alexandre VI et Sixte-Quint.
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partie des terres sur le pencliant des montagnes sont soute- nues par des terrasses : cependant elle suffit à nourrir le cul- tivateur avec abondance. Ce dernier est rarement propriétaire; mais il possède quelquefois une maison , un capital ; d'ailleurs les conditions de fermage sont généralement douces.