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REVUE

ENCYCLOPÉDIQUE.

REVUE

ENCYCLOPÉDIQUE,

ou

ANALYSE RAISONNÉË

DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES

I)\NS LA. LITTÉBATURE , LES SCIENCES F,T LES ARTS, PAR UNE RÉUNION

DE MEMBRES DE L'INSTITUT,

ET D AUTRES HOMMES DE LETTRES.

TOME XL

PARIS,

AU BUREAU CENTRAL DE LA REVUE ENCYCLOPEDIQUE, Rue d'Enfer-Saint-Michel, II" 18.

KT CHEZ ARTHUS BERTRAND, RUE HAUTEFEUILLE , «"25. LONDRES. TRF.XITTEL ET WURTZ, ET DULiVU ET C""'

JUILLET l8î>I.

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1163 t. Il

a Toutes les sciences sont les rameaux d'une même tige. »

Bacoit.

« L'art n'est autre chose que le contrôle et le registre des meilleures

productions A contrôler les productions (et les actions)

d'un chacun, il s'engendre envie des bonnes , et me'pris des mau- vaises. 5>

MOKTAICNE.

« Les hclles -lettres et les sciences, bien étudiées et bien comprises , sont des instruracus universels de raison ^ de vertu, de bonheur. «

REVUE

ENCYCLOPÉDIQUE ,

ou ANALYSES ET ANNONCES RAISONNÉES

Des productions les plus remarquables dans la Littérature , les Sciences et les Arts.

1. MÉMOIRES, NOTICES,

^ LETTRES ET MÉLANGES.

NOTICE

Sur les chèvres de race thibétaine , dites chèvres- cachemire (i).

L'intérêt que le public éclairé a paru prendre à Tim- portalion des chèvres de Cachemire, efiectuée en 1819,

(1) On peut consulter dans le Bulletin de la société d'encourage- ment pour l'industrie nationale ^ n» clxxv> une rotigs très-intéres- tante sur l'introduction en France des chèures à laine de Cachemire, originaires du Thibet, par M. Tkrnaux, membre de la chambre des députés et du comité des arts mécaniques de la société d'encourî- gement.

6 NOTICE

par les soius de MM. Ïernai;x et Jalbert, nous déter- mine à faire connaître à nos lecteurs l'état actuel de cette belle entreprise , et les résultats qu'ont procurés trois années d'observations et d'expériences. Quelque minutieux que puissent être les détails où nous allons entrer, ils ne paraîtront pas indiflférens aux agriculteurs instruits, aux manufacturiers intelligens, aux nombreux amis de l'industrie nationale.

Le troupeau se composait, au moment de son arri- vée en France , de deux grandes divisions , dont l'une , amenée par le navire te Saint-Nicolas , avait été débar- quée à Marseille , et l'autre ^ embarquée sur la Ca- therine, était arrivée à Toulon.

Le troupeau du gouvernement et une partie de celui qui appartenait à MM. Ternaux et Jaubert furent diri- gés vers la bergerie royale de Perpignan , d'après l'avis du respectable M. Tessier , membre de l'Institut , qui, après avoir contribué à procurer à la France l'inap- préciable bienfait de l'introduction des moutons méri- nos , devait naturellement associer son nom à l'hon- neur de cette nouvelle importation ; le reste fut confié aux soins de divers propriétaires provençaux.

La division stationnée dans les environs de Perpignan a constamment prospéré ; les animaux sont dans un état de santé parfait; la beauté de leur duvet ne laisse rien à désirer, leur nombre est plus que doublé.

Soit que le climat de la Provence fût moins favo- rable , soit qu'on eût laissé brouter à ces animaux des plantes moins salutaires , soit par défaut de soins , la division stationnée î» Toulon perdit, dans les première*

SUR LES CHÈVRES DE RACE THIBÊTAINE. 7 années , un nombre considérable de chèvres , en com- paraison des mortalités éprouvées à Perpignan et ail- leurs. Cette circonstance détermina MM. Ternaux et Jaubert à les disséminer dans l'intérieur du royaume , au moyen de ventes particulières, et à faire venir à Saint-Ouen , près Paris , la majeure partie de celles qui restaient. Elles y sont au nombre de cent quatre-vingts environ , dont un tiers provient de l'importation pri- mitive , un tiers de la croissance de 1820, et un tiers de celle de 1821. Elles sont parquées dans un grand carré , entouré d'arbres qui leur procurent un ombrage très-frais en été; aux deux extrémités , sont deux petits réservoirs d'eau fraîche , et deux bergeries construites sur le modèle de celles du Jardin des Plantes ; les chèvres peuvent boire , s'abriter, entrer et sortir libre- ment , quoique conservant toujours les séparations au moyen desquelles on peut suivre l'éducation de ces précieux animaux, dans toutes les périodes de leur exis- tence et de la croissance de leur duvet. Cette disposi- tion , pratiquée avec autant d'économie que d'intelli- gence , donne h cette partie du parc de Saint-Ouen un air pittoresque et animé qui produit une sensation très -agréable. Lechevrier a remarqué que les personnes qui visitent ce lieu ont de la peine à s'en éloigner.

Ces animaux ont dans leurs mouvemens une liberté , une adresse et un moelleux remarquables ; les jeunes surtout ressemblent aux plus jolis petits chiens pour la forme et aux jeunes chats pour la grâce; ils diffèrent de notre race indigène, en ce qu'ils ont les oreilles pendantes , la queue retroussée , les cornes droites et

8 NOTICE

presque toujours croisées. Ces chèvres ne sont pas plus grandes que les noires, mais elles ont plus de corps; et, en les comparant avec nos plus belles espèces de chèvres blanches , dont M. Ternaux a réuni quelques- unes dans son parc , on y peut observer la même diffé- rence qu'entre les chevaux arabes et les chevaux euro- péens.

Le lait de chèvre de race thibétaine paraît être substantiel et abondant, puisque les jeunes animaux sont, au bout de trois semaines, aussi grands et aussi forts que ceux du pays , au bout de six ; ils semblent d'un naturel moins sauvage que les nôtres, moins vagabonds , plus faciles à garder et à faire marcher en troupe. Ces animaux ne sont pas plus difficiles à nourrir que les chèvres de France ; ils man2:ent tout , même les marrons d'inde, les fannes de pommes de terre, les herbes provenant du sarclage, les fleurs que l'on arrache lorsqu'elles sont passées , les branches et les feuilles de toute espèce; il en résulte que, sans rien prendre sur la nourriture des vaches , on peut , dans chaque parc ou jardin , nourrir une certaine quantité de chèvres-cachemire avec les débris de ver- dure que l'on jetterait.

La nourriture d'hiver, toujours la plus coûteuse pour toute espèce d'animaux, est aussi très-écono- mique pour ceux-ci, surtout dans les pays de vignobles; on peut la composer de feuilles de vigne que l'on ra- masse après les vendanges, en les mettant dans des tonneaux ou dans des vases quelconques ouverts par dessus ; on les y tient entassées avec des planches en

SUR LES CHÈVRES DK RACE THlBÉrAINE. 9

croix , sur lesquelles on pose une ou deux grosses pierres ; on y verse ensuite de l'eau fraîche, qu'on a soin d'entretenir tous les huit ou quinze jours , de manière à compenser l'évaporalion et à ce que les feuilles n'aient aucun contact avec l'air extérieur; on peut y jeter un peu de sel, dont les chèvres sont très- friandes , mais cette dépense n'est pas nécessaire. Les feuilles d'orme, et même celles de tout autre arbre , peuvent aussi être conservées et servir à la nourriture de ces animaux. Mais, ce qui leur est aussi favorable que l'avoine et le son , c'est le marc de raisin , même après qu'on en a fait la piquette ou l'eau-de-vie , lorsqu'on est prêt enfin à en faire du fumier. On doit le conser- ver de la même manière que les feuilles de vigne.

La chair, qui est très-bonne lorsqu'elle provient de jeunes animaux, ou le lait dont on peut faire du fro- mage , offrent encore une branche d'économie ru- rale utile à exploiter, à plus forte raison lorscju'on peut laisser brouter les troupeaux toute l'année dans les landes , dans les bois , ou sur les montagnes , sans s'en inquiéter. Comme il est constant que ces ani- maux se plaisent mieux qu'aucun autre dans des températures diverses, puisqu'ils multiplient depuis le 3o"^ jusqu'au 62"^ degré de latitude, il n'est pas h craindre qu^ils souffrent dans aucun climat de la France , et Ton n'a point remarqué que le climat des environs de Paris leur fût plus nuisible que celui de la Provence. L'humidité, que ces chèvres supportent aussi aisément que les moutons (avec lesquels elles ont d'ailleurs plusieurs traits de ressemblance ) , est néan-

10 NOTICE

moins ce qu'elles ont le plus à redouter. Les pertes qui ont été faites , depuis que ces précieux troupeaux sont en France , sont provenues de ce qu'on nomme la ma- ladie des bois, parce que ces chèvres avaient mangé, au printems , une trop grande quantité de jeunes bourgeons ou d'herbes trop fraîches et trop humides.

On sait qu'en général les chèvres se reproduisent rapidement. Celles-ci ont souvent donné deux che- vreaux , et plusieurs d'entre elles ont été couvertes deux fois dans la même année, avec succès; toutes sont pro- pres à la multiplication , à l'âge de quinze à seize mois, et quelquefois beaucoup plus tôt. Une chevrette , née au mois de février 1820, a mis bas une chevrette au mois d'avril 1821.

Depuis deux ans que l'importation a eu lieu , on n'a pas remarqué que ces animaux aient dégénéré sous aucun rapport ; le duvet qu'ils produisent est toujours aussi beau et aussi abondant que celui des jeunes bêtes qui sont nées depuis leur séjour en France.

Une seule chèvre indiçrène a été couverte dans la première année , parce qu'alors les boucs étaient telle- ment insuffisans qu'il fallut envoyer à la Valduc , près Marseille, le bouc de Cachemire qui était au jardin du roi. Cette seule chèvre , sans duvet , a produit par le croisement une chevrette qui donne un duvet fort beau , S3 rapprochant bien plus du duvet de Cache- mire que du duvet indigène. Celte épreuve ne laisse au- cun doute sur la possibilité d'obtenir, par le croisement des chèvres de Cachemire avec les nôtres , le même succès qu'ont obtrmi les agriculteurs par le croisement

SUR LES CHÈVRES DE RACE THIBÉTAINE. 11 (les mérinos avec les moutons du pays^ et la récolle du duvet sera au moins un bénéfice net, provenant de la substitution d'une race à l'autre. Nous disons bénéfice net, parce que, s'il est vrai que quelques espèces de chèvres indigènes aient du duvet sous leur long poil, comme les chèvres de Cachemire , et que ce duvet soit fin et moelleux , il n'est pas moins constant qu'il est mou , cotonneux , incapable de supporter l'opération du peignage , et par cela même de servir à la fabrica- tion des chfds; il se trouve en si petite quantité d'après tous les renseignemens parvenus au ministère de l'in- térieur , qu'il ne vaut pas la peine d'élre recueilli. Il est d'ailleurs généralement gris, et je ne sache pas qu'on en ait trouvé de très-blanc en France ; cette dernière condition , qui rend le duvet propre à recevoir toute espèce de couleur, est cependant indispensable.

Au reste , l'existence de cette race de chèvres indi- gènes ,, portant duvet, est un indice précieux, parce qu'il donne la certitude qu'étant croisées avec les races de Cachemire , elles ne tarderont pas à nous affranchir d'un tribut que nous payons à l'étranger pour l'achat de cette matière ; tribut qui deviendrait d'autant plus onéreux que , de toutes les substances filamenteuses , le cachemire réunit le plus d'élasticité, de douceur, de chaleur et d'éclat ; propriétés qui tendent à en accroître de plus en plus l'emploi.

La substitution de la race de Cachemire à nos races indigènes aura cet avantage que nos manufactures, ali- mentées par leur produit, ne pourront plus être arrêtée:?

12 NOTICE SUR LES CHÈVRES DE RACE THIB.

dans leurs travaux par une guerre ou par des événe- mens qui empêcheraient de tirer de l'étranger cette matière.

Pour mieux apprécier les utiles résultats de la natu- ralisation des chèvres , dites de cachemire en France , il serait important d'être fixé sur la quantité de duvet qu'on peut espérer de recueillir, ainsi que sur le prix qu'on peut en obtenir, comme on l'est sur la qualité ; mais on n'a pas encore de données certaines sur ces deux points , parce qu'il existe beaucoup d'inégalités. Quelques chèvres ont donné 200 et 3oo grammes de duvet j tandis que d'autres n'en ont produit que 100 ou 120, soit qu'elles eussent le poil ras ou long. Il en a été recueilli , l'année dernière , à la bergerie royale de Perpignan, environ 12 kilogrammes sur 100 animaux; ce qui, d'après le rapport de M. Tessier, a donné 5° 2;o par chaque bête , l'une portant l'autre ; mais on en avait beaucoup perdu , h cause de la gale que le troupeau avait eue. Il n'y a pas de doute que , d'après leur par- fait état de santé, la récolte , cette année , ne soit plus abondante. Cette petite quantité est d'autant plus sur- prenante que les animaux dont on n'avait pas encore recueilli le duvet par le peignage, en paraissaient très- chargés. Depuis quelque tems, le prix de cette matière a beaucoupvarié; on peut aujourd'hui acheter pour gfr. le 1^2 kilogramme de cachemire blanc , épluché , qui coû- tait , il y a deux ans , 20 à 22 fr. Mais , quelque modéré que soit le prix de ce duvet , quelque petite qu'en soit la quantité , toujours y a-t-il un avantage h échanger la

BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE. 13

race française contre une espèce incomparablement plus parfaite.

N. B. Nous croyons utile de mentionner ici les noms de quelques propriétaires français qui élèvent en ce moment des chèvres-cache- mire, et qui auront sans doute de nombreux imitateurs :

M"»* Gibelin-IVoé , au Verger, près INIarseille (Bouches du Rhône).

MAI. Heurtaut de Lamerville, à Laperisse (Cher). Givry père, à Varry (Cher). Théodore Geslin, à Beaurepaire. Bonnemère, à Sau- mur (Maine-et-Loire). D'Artigues, à Vonêches (Ardennes. ) Petit— Hutin,à Rheims (Marne.)DeNeuvillette,à Vilbruan (Haute-Marne). Harmand, préfet, à Mezières (Ardennes.) E. Boucherot , à Chartres (Eure-et-Loir.) Barthellemy, à INIetz (Mozelle. ) Poidbart, à Lyon ( Rhône.) De Courcy, à Gerville (Seine-Inférieure.) Rion, à Brest (Finistère. ) Rogier, à Moulins (Allier. )

Biographie de Shakespeare, et coup d'oeil général sur le caractère distinct if de son génie (i).

On ne voit jamais Sdarespeare en France qu'au milieu des bourreaux et des supplices, armé du poignard ou de la coupe empoisonnée, et se plaisant à épouranter l'imagi- nation de ses lecteurs par la peinture de tout ce que le crime a de plus atroce et le vice de plus hideux. On se le

(i) Shakespeare n'était connu en France que par la traduction très-fautive de Letourneur ; MM. Guizot et Pichot ont entrepris une révision complète de cette traduction , et le libraire Ladvocat s'est chargé de la nouvelle édition , dont il a déjà publié cinq volumes. Il met beaucoup d'activité et d'exactitude dans cette entreprise, ainsi que dans la publication de la traduction de Schiller par M. de Barante, dont il a paru trois volumes. Le ministre de l'intérieur a souscrit pour vingt-cinq exemplaires de chacun des deux ouvrages.

iA BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE.

représente j implacable et terrible, comme la Némésis an- tique, éclairant le front des coupables de la lueur livide de son flambeau, ou les voilant d'un funèbre linceul pour les abandonner au bras vengeur de la justice. Les spectres, les cercueils, les instrumens de torture, les écbafauds, voilà les accompagnemens éternels que l'on donne à ses lugubres drames. Voltaire , qui le premier fit connaître Shakespeare en France , a contribué surtout à faire naître cette fausse idée; et les critiques superficiels, qui croient souvent donner une haute opinion de leur patriotisme , en défendant même les prétentions injustes de la vanité natio- nale, aux dépens de la gloire véritable et fondée de c& qu'ils appellent les étrangers, comme si les lettres n'avaient pas partout leur droit de naturalisation , se sont emparés de cette assertion, pour répéter à l'envi que les mélodrames français étaient souvent des chefs-d'œuvre de raison auprès des grotesques et absurdes compositions du sauvage ivre.

Les plus raisonnables d'entre eux avouaient bien qu'il y avait parfois de l'or dans le fumier de ce barbare ; mais ils prétendaient en même tems que , s'il réussit parfois à vous faire trembler, s'il sait mieux qu'aucun autre pré- senter le crime dans sa honteuse grandeur, il dépasse aussi trop souvent les bornes de la terreur tragique et ne sait jamais redescendre à de plus doux tableaux pour éveiller notre sympathie, à la vue des vertueuses douleurs d'une autre Andromaque nu des intéressantes faiblesses d'une tendre Monime.

Il est d'autant plus étrange de voir une telle opinion accréditée , que les défauts et les qualités de Shakespeare sont réellement tout-à-fait opposés aux défauts et aux qua- lités qu'on lui accorde. Chez lui , la terreur n'est qu'un ressort très-secondaire , tandis que le pathétique est son

BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE. 15

caractère vraiment distinctif. Shakespeare était un écrivain profondément moral, qui sentait bien que, si la terreur peut un instant étonner les hommes, ce n'est qu'en parlant à leur cœur qu'on obtient sur eux un triomphe durable. H savait, en nous inspirant l'horreur du crime, par lequel les coupables s'isolent de l'humanité, appeler ensuite la pitié sur eux, en les rendant à l'humanité par la puissance du remords. C'est ainsi qu'autrefois lecygnedel'Ausonie, l'harmonieux et tendre Virgile, après avoir fait descendre Mézence du rang d'homme pour le placer dans celui des tyrans, sait le relever ensuite en lui donnant les affections et les douleurs d'un père. Convaincu, comme Virgile, que le vice est hors de la nature et ne peut exciter aucun intérêt, Shakespeare, bien différent des poètes qui pré- tendent être de son école, a toujours su le faire plaindre dans l'adversité , mais jamais il ne lui a concilié dans sa prospérité une immorale admiration.

Les défauts de Shakespeare tiennent à l'abus même de ses qualités. Ce qu'on peut lui reprocher, c'est plutôt de l'afféterie et du bel esprit qu'un excès de force ou de roideur.

Quand nous ne saurions pas, par les détails qui nous sent parvenus sur lui, qu'il eut une de ces âmes tendres, dont le sort est de souffrir plutôt que de faire souffrir les autres , la lecture de ses ouvrages suffirait pour nous prouver qu'il était fortement attaché aux qualités qui ho- norent l'homme, et animé d'une haine vertueuse contre les vices qui le dégradent. Ce n'est point dans les conceptions qui demandent l'application de toutes les forces de l'intel- ligence, qu'on reconnaît la vérité de cette opinion reçue, que l'écrivain se peint dans ses ouvrages. Si l'on veut saisir son caractère, il faut attendre qu'il s'abandonne sans méfiance à l'inspiration de ses affections naturelles. Si ce

16 BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE.

n'est point l'artiste que Ton veut observer, il faut laisser de côté tout ce qui appartient à l'étude , pour saisir ce qui est de la nature. Malheureusement, l'homme ne se retrouve souvent que dans un trait fugitif, qui échappe aux obser- vateurs superficiels et qui se perd en passant d'une langue dans une autre. Les traducteurs rendent assez bien le grand, le beau, le terrible, l'artificiel; mais le simple, le pathétique, le naturel résiste à leurs efforts. Voilà par quelle raison un des écrivains les plus pathétiques a été si long-tems un des écrivains les plus méconnus. Un coup d'œil rapide sur sa vie fera mieux comprendre ce que nous avons à dire de lui comme auteur.

William Shakespeare naquit à Stratford sur l'Avon , dans le comté de Warwick, le 23. avril i56A, la 6' année du règne d'Elisabeth. Ses premières études durent lui ins- pirer fort peu de goût pour les lettres grecques et latines. L'usage s'était alors introduit de faire apprendre par cœur auxenfans desrudimens écrits en latin, et de leur enseigner les règles de la syntaxe au moyen de vers écrits aussi dans ce latin barbare. Aussitôt que leur jeune intelligence commençait à surmonter l'ennui de ce fastidieux travail, on plaçait dans leurs mains, non pas ces auteurs qui, plus voisins que nous des tems où les libertés individuelles étaient encore respectées et où la raison -n'était point en- chaînée par des formules artificielles , ont imprimé à leurs mules écrits un noble caractère d'indépendance et de vé- rité, mais des auteurs faits exprès pour les tems nouveaux et les nouvelles formes sociales; tel était, par exemple, Vitpmdf>X"i,swe E lisabeika, \i\re écrit en vers latins pour recommander aux sujets anglais un respect loyal et absolu pour le caractère et l'administration d'Elisabeth et de ses sages ministres, quels qu'ils fussent. Ce livre, d'après les injonctions expresses de l'autorité supérieure, devait être

BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE. il

tèputé classique et se graver d'une manière indélébile dans la mémoire de tous ceux qui seraient un jour appelés à jouir des bienfaits d'un tel gouvernement. Soit que la fausse direction donnée aux études dégoûtât le jeune Sha- kespeare, soit que la fortune de son père, diminuée par quelque accident, ne lui permît pas de suivre plus long- îems les cours du collège, il en sortit de fort bonne heure, muni d'une assez mince provision de connaissances clas-' siques, que sa vie agitée ne lui permit pas d'augmenter. A dix-sept ans, on le trouve déjà marié et établi, selon les uns, comme négociant en laine, ainsi que l'était son père; suivant d'autres, comme notaire dans sa ville natale.

Ce mariage précoce lui procura sans doute Fort peu d'agrémens, car on le voit peu après associé à plusieurs jeunes gens pour exercer quelques déprédations dans les jparcs voisins. Une de ces dernières espiègleries, punies alors avec la plus jalouse sévérité , l'obligea de quitter la scène de ses dissipations. Il ne fut peut-être pas fûché de saisir cette occasion pour se débarrasser des soucis du mé- nage et se jeter sans contrainte dans le tourbillon des plaisirs de la capitale. Laissant donc sa femme et sa fa- mille à Stratford, il se rendit à Londres, vers l'année i586 ou 1687, âgé d'environ vingt-deux ans; il y mena, pen- dant plusieurs années, une vie assez obscure et dont il déplore amèrement l'infortune dans ses sonnets (29, 3?, 90,91, 112) imprimés long-tems après. Quelques bio- graphes prétendent qu'il fut réduit à tenir la bride des chevaux de ceux qui allaient au spectacle; d'autres en font un assistant de souffleur, chargé d'avertir les acteurs du moment de leur entrée en scène. Des témoignages plus dignes de foi nous le montrent acteur lui-même , et ayant déjà obtenu, en iSSg, 90 et 91, une assez grande répu' tation par son habileté à corriger d'anciennes pièces de

TOMK XI. 2

18 BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE.

théâtre et à les adapter à la scène. En lôga, des auteurs qui, probablement, s'étaient bien trouvés de ses conseils, avaient consenti à laisser imprimer son nom à côté du leur. Suivant quelques commentateurs , ce fut cette année qu'il essaya de faire paraître plusieurs pièces qui lui appartenaient entièrement. L'opinion la plus commune place PéricUsy ainsi que la première et la deuxième partie à^ Henri FI ^ parmi les plus anciens ouvrages qui nous restent de lui. Il est assez probable qu'en cela, comme sous d'autres rap- ports , semblable à notre illustre Molière , on ne date son existence littéraire que du moment où son génie se fut déployé dans des compositions d'un ordre supérieur. Alors seulement le public, aussi bien que lui-même, attacha quelque importance à la conservation de ses ou- vrages. Son poème de J^ènus et Adonis, publié en i595; celui sur le rapide Lucrèce , publié en i59A ; sa collection de honnets , sous le titre du Pèlerin passionné ^ sont au- tant de témoignages incontestables de l'ardeur avec la- quelle il se livrait au culte des muses, et de la célébrité qu'il avait déjà obtenue; malheureusement, sa fortune ne s'accroissait pas en proportion de sa renommée. Obligé d'exercer un état pour lequel il ne s'était jamais senti de vocation bien déterminée, et qui l'exposait à de conti- nuelles humiliations , il trouvait quelque adoucissement à décrire en beaux vers les chagrins dont son ame était oppressée.

yî raconter ses maux, souvent on les soulage.

Shakespeare devait d'autant mieux sentir les désagré- mens de son état qu'il n'était pas placé en première ligne. Il faut croire qu'un défaut d'organisation ou la faiblesse de son organe lui présentèrent un obstacle insurmontable; autrement, l'homme qui a écrit les conseils donnés par

BIOGIUPHIE DE SHAKESPEARE. 19

Hamlet aux comédiens, et les huit vers placés dans la bouche de Buckingham et dé Glocester, dans Richard III ^ n'aurait pas manqué d'arriver à un très-haut degré de su- périorité dans son art. Il remplissait ordinairement les rôles de père dans la comédie, et ceux de roi dans la tragédie. Peut-être aussi, le public de Shakespeare et le public de Molière n'étaient-ils pas en état d'apprécier la simplicité naturelle de leur jeu. Mais, en dépit des obstacles et des rivalités, sa célébrité s'augmentait de jour en jour. Depuis l'année iSgS, où parut Roméo et Juliette., jusqu'à l'an- née 16 13 où il termina, par Othello, sa carrière dra- matique , on compte près de quarante pièces de théâtre reconnues de lui; dans ce nombre se trouvent des comé- dies, des comédies féeries, des tragédies et des canevas historiques. Son talent n'était pas, en effet, borné à un seul genre , et l'on pouvait dire de lui ce qu'on disait de notre Buffon,que l'étendue de son génie se mesurait sur la grandeur de la nature.

Les bénéfices qu'il retira de toutes ses pièces et de sa part dans la direction du théâtre, nommé h Globe , qui lui avait été concédée par Jacques I", mirent peu à peu sa fortune dans un meilleur état.

Dès qu'il se vit un peu d'indépendance, il ne songea plus qu'à quitter le théâtre et à se retirer à la campagne pour y finir tranquillement ses jours. Une somme assez considérable qu'il reçut de l'amitié de lord Sonthampton, à qui, dans sa jeunesse, il avait dédié ses premiers ou- vrages, lui servit à compléter le prix de l'achat d'une jolie propriété dans son pays natal. C'est là que ses contempo- rains nous le représentent, occupé de la culture de son jardin et de nombreux actes de bienfaisance qui le ren- dirent aussi cher à ses compatriotes qu'il s'était fait aimer de ses camarades de théâtre. Son bonheur, à Londres,

2 *

20 BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE.

était d'obliger tous ceux qui l'entouraient, et de favoriser les jeunes auteurs. Ce fut lui qui se fit le premier protec- teur de Ben-Jonson. Les acteurs avaient refusé sa pièce ; Shakespeare soutint le courage du jeune poète dont il avait deviné le talent, se chargea de son ouvrage, en pressa la représentation, et contribua à sa fortune drama- tique. Ainsi Molière, depuis, encouragea le jeune Racine.

A Stratford , devenu plus riche, son obligeance s'éten- dit plus loin. Il visitait un jour la veuve d'un oflicier que son mari, en mourant, avait laissée sans ressources et chargée d'une nombreuse famille. La veuve lui raconta ses chagrins. Shakespeare sort sans rien dire, et revient un instant après avec une somme de douze mille francs qu'il remet à la veuve, en regrettant de ne pouvoir faire davan- tage. Cette bienveillance de caractère ne contribua pas moins sans doute que la douceur de sa poésie à le faire désigner par les noms du hoTi ^ du doux, du tendre Sha- kespeare, du cygne harmonieux de VAvon, épilhètes res- tées inséparablement attachées à son nom, en Angleterre. On aime à voir tous ceux qui l'ont connu s'accorder pour célébrera la fois la gaîté philosophique de son caractèi'e, le charme de son intimité, la sûreté de son commerce et le calme inaltérable de son humeur. Tous les poètes de son tems ne parlent jamais de lui qu'en l'appelant le dé- duisant j le moelleux Shakespeare j le Tèrence moderne y P esprit irrésistible , dont la plume répand des flots de miel et de nectar

Son génie était encore dans sa maturité, lorsqu'il renonça au théâtre pour retrouver dans les champs ces plaisirs purs qui avaient toujours eu tant de charmes pour son ame simple et aimante; îl n'avait alors que quarante-neuf ans. Racine fut de même, et trop tôt pour nous, désabusé des illusions de la gloire. Les esprits plus froids peuvent seuls se

BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE. 21

conserver intacts , au milieu du froissement des passions du monde. Le génie est comme l'amour qui fait vivre des siècles en peu d'années, et donne de bonne heure au repos tout l'attrait que l'on trouvait auparavant dans le trouble et dans les orages.

Le tranquille bonheur que ce changement de situation fit goûter à notre poète fut de courte durée. Sa retraite date de i6i3 ; et, trois ans après, la mort vint l'enlever, âgé seulement de cinquante-trois ans, comme si le tems envieux voulaitse venger, sur la vie des grands hommes, de l'immortalité qu'il est forcé de leur laisser. Shakespeare mourut le 25 avril 1616, anniversaire de sa naissance, quatre ans avant la naissance de Molière, la même année et le même jour où s'éteignait en Espagne un génie non moins brillant , l'inimitable auteur du Don Quichotte, le profond et élégant Cervantes.

La maison où Shakespeare termina sa vie fut long-tems visitée par les curieux. On aimait surtout à y voir le mû- rier, planté de la main du poète. Aujourd'hui, on cherche en vain et la maison et le mûrier. Un ignorant ecclésias- tique, M. François Gastrell, entre les mains duquel cet héritage avait passé, fatigué des fréquentes visites des étrangers qui venaient payer leur hommage à Shakespeare, ou chercher des inspirations à l'ombre de son mûrier, le fit abattre en 1766 , et le destinait à son foyer. Un horlo- ger du pay* sut profiter de la sottise du prêtre et de la curiosité du public ; il convertit le bois du mûrier en ta- batières et autres petits meubles de toute espèce, dont iî fournit pendant toute sa vie l'Angleterre , l'Europe , l'Ir- lande, l'Amérique et les Indes, léguaat à ses successeurs,, à Stratford, ce privilège inépuisable de transmutation, et retirant du mûrier une fortune plus considérable que S2ia-

52 BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE.

kespeare n'avait retiré de toutes les productions de son génie.

La chute du mûrier n'éloignait pas cependant tous les curieux; la maison restait encore. M. Gastrell déclara, dans sa fureur, que personne ne serait plus désormais condamné au supplice de posséder cette célèbre maison ; et, nouvel Érostratc, il la détruisit de fond en comble, en dispersa les matériaux, en fit labourer les fondemens, renverser les murs de séparation , et joignit le terrain à celui d'un jardin voisin.

Le seul monument qui reste aujourd'hui, auxhabitansde Stratford , de l'existence de leur célèbre concitoyen , est son tombeau placé dans l'église. Ce qui donne une va- leur réelle au monument élevé en son honneur, c'est un buste en relief, exécuté sous les yeux de ses parens , et dont une tradition ancienne atteste la ressemblance. Selon l'usage barbare de cette époque, où les arts n'avaient pas encore été retenus dans leurs limites respectives, ce busto était revêtu, comme nos madones de plâtre, d'une peinture grossière. M. Malone, commentateur de Shakespeare, fit faire, en ijgS, à ce buste, l'opération qu'on fait encore annuellement à Dublin, à la statue de bronze de Guil- laume ÎII.Il le revêtit d'une couchedeblanc, réparant ainsi une barbarie par une autre. Sur ce tombeau, on lit l'épi- taphe suivante :

Judicio Pjliuin , genio Socratem , arle Maronem , Terra tegit, populus mceret , Olympus habet.

Nestor par la sagesse , Socrate par le génie , Virgile par l'élégance , la terre le couvre, les hommes le pleurent, l'Olympe le possède

Un autre monument lui a été élevé, en 1740, dans l'ab- baye de "Westminster, avec la recette d'une représentation

BIOGRAPHIE DE SHARESPliARE. 23

de sa tragédie de Jules- César j donnée dans cette intention. Il est placé dans la partie de l'église, nommée le coin dest poètes, ùcôté de ceux élevés à Chancer, Spencer, Millon, Dryden j Butler, Thomson , Gay, Goldsmithj Addisouj près de celui du Français Siint-Ewremont , du Germain HandeltX. du célèbre comédien Gctrrick.

Les Anglais ont senti en clTet que la mort, qui réunit tous les rangs , rapproche aussi toutes les gloires. Us n'ont pas, comme dans d'autres pays, transporté dans ce qui est hors du tems les Iri voles distinctions, i\ l'aide desquelles on se crée des grandeurs factices aux dépens des gran- deurs réelles. Ils n'ont pas prononcé, avec toute l'assu- rance et toute la jalousie de la médiocrité, que tel ou tel talent serait réputé déshonnête, et tel ou tel homme ver- tueux traité, après sa mort, en crin'iinol. Ils ont vu que tous les arts , toutes les sciences, toutes les supériorités se prrtcnt un nuituel appui ; et, loin do disperser à dessein les tombeaux des hommes célèbres dans dilTôrcns genres, ils ont réuni sous les mOmes vofites le prince patriote, le ministre honnête homme, le général habile , le musicien, le peintre, le poète, l'artiste et le comédien distingués, comme dignes également de la reconnaissance et de l'hom- mage des hommes

Mais le plus beau monument élevé à la mémoire de Shakespeare est la collection de ses ouvrages drama- tiques. La première édition de ses pièces de ihéAtre réunies ne parut que sept ans après sa mort, en iGaS. Onz» seulement avaionl clé imprimées pendant la vie de l'au- teur, mais non par ses soins. Shakespeare avait cou- tume de vendre ses pièces aux comédiens, qui les faisaient imprimer quand bon leur semblait. Plus elles étaient po- pulaires, plus on lardait i\ les faire paraître, afin d'attirer plus long-tems les spectateurs par le charme de la iiou-

n BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE.

veauté. On se permettait même assez souvent d'y faire- des

changemens considérables pour les adapter, soit à une circonstance nouvelle, soit au lieu où elles étaient repré- sentées , soit même au talent particulier des acteurs qui y J)renaient un rôle. Lorsqu'on avait un mauvais roi dans la troupe, on abrégeait les scènes où le roi paraissait; ou, si l'on avait un bouffon aimé du parterre et des galeries , on le laissait disposer à son gré de sou rôle, l'abréger, l'alonger, et même le changer entièrement

Voilà par quelle raison il y a souvent tant de différence entre les divers commentateurs et les diverses éditions du tragique anglais. Il est juste d'avoir égard ù cette circons- tance, quand on trouve des passages trop évidemment in- dignes de lui, et d'examiner, avant que de condamner, si c'est bien véritablement à lui qu'on doit les attribuer.

Les fautes graves qu'on lui a reprochées , et quelquefois sans doute avec justice, peuvent être considérées sous deux points de vue ; les unes appartiennent à son siècle , les autres ne doivent être imputées qu'à lui seul. Pour dis- tinguer avec impartialité les défauts qu'il doit à son siècle et ceux qu'il ne doit qu'à lui, il est nécessaire de s'ar- rêter un instant et d'examiner d'abord quels sont ces défauts.

En résumant tous les reproches faits à Shakespeare, on voit qu'il est accusé de mêler souvent le réel avec le mer- veilleux et l'histoire ancienne avec l'histoire moderne, d'introduire des bouffons dans les pièces sérieuses, d'em- ployer un style affecté ou des expressions indécentes; on lui reproche aussi quelquefois de l'extravagance dans la dispo- sition des plans. Il est impossible d'apprécier la validité de ces accusations, si l'on n'a auparavant une connaissance «ssei exacte de l'état général des mœurs, des lettres et du '.héî^trç au tems «^'Elisabeth et de Jacques ï".

BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE. 25

Aujourd'hui que la société a été renouvelée presque dans ses bases, que la civilisation ancienne, changeant de di- rection, a pris un mouvement plus rapide et plus libre, que les premières classes de la société ont été fortifiées par des agitations politiques, qui, en isolant chaque individu de l'appui de sa caste, de sa corporation , de ses ancêtres, le réduisaient à chex'cher sa force dans son intelligence et. dans ses moyens personnels; que les classes inférieures, éclairées par leurs voyages sur tous les points du monde, ont pu, par l'observation de mœurs et d'usages divers, apprendre à juger impartialement les mœurs et les usages de leur pays; que tous enfin, dégagés des chaînes de l'ha- bitude, ont pu en appeler à leur raison des erreurs de leurs pères, nous avons peine à concevoir comment les croyances les plus ridicules et les plus absurdesont si long-tems con- servé leur empire. Les sorciers, les apparitions, les mi- racles, les revenans, la magie, tout ce qui blesse l'ordre naturel des choses est aujourd'hui tellement repoussé par presque toute la population , qu'on peut ù peine ajouter foi à ce qu'on rapporte de la crédulité, je ne dis pas des siècles éloignés du nôtre, mais de la haute société qui, du tems des Voltaire et des Rousseau , fournissait encore tant de dupes au diacre Paris. Dans les pays protestans, où la raison, plutôt exercée, devait amener une guérison plus prompte des maladies intellectuelles, il fallut encore un long espace de tems pour détruire le mal jusque dans ses racines. Ce n'était pas seulement le peuple qui se rendait victime de ses terreurs; les théologiens, les guerriers, les hommes de cour, tout était peuple à cet égard; et les premiers ré- formateurs eux-mêmes , à commencer par Luther et par Knox, semblaient ne dépeupler le purgatoire que pour rendre plus redoutable aux imaginations épouvantées ce qu'ils appelaient les puissances des ténèbres. Tous les fan-

U BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE.

tomes de l'ignorance ne s'évanouirent donc pas, comme on pourrait le penser, aux premiers rayons de la philo- sophie ; seulement , à mesure qu'ils s'effaçaient des croyances religieuses, ils passaient dans le domaine litté- raire, et devenaient, comme les êtres mythologiques pour les anciens poètes de la Grèce, autant de fictions et d'allé- gories subordonnées à un développement moral. La partie la plus éclairée du public voyait la fiction ; mais la partie la plus nombreuse doutait, et le reste était entièrement con- vaincu. C'est donc à cette époque que parut Shakespeare. L'existence des êtres surnaturels avait bien été attaquée par quelques hardis novateurs; mais les esprits les plus forts n'étaient encore arrivés qu'au doute, et les autres croyaient ce qu'avaient cru leurs pères. Bacon, ce puissant génie , ce réformateur des méthodes scientifiques, n'osait pas con- tester la réalité des larves et des fantômes , et le roi Jacques I", qui était loin sans doute du génie de Bacon , publiait sa Démonologie pour constater leur existence. Jacques avait d'ailleurs une raison particulière de croire aux choses surnaturelles, possédant, en sa qualité de roi d'Angleterre , le droit incontestable et surnaturel de guérir les écrouelles, droit qu'il avait reçu par ordre de succes- sion d'Edouard le confesseur, et qu'il transmit dans le même ordre aux rois ses descendans. Ce privilège ne s'est perdu, en Angleterre, que sous George I"'. D"'autres pays ont été plus heureux; et, malgré une interruption mo- mentanée, ce droit ne paraît avoir rien perdu de sa légi- timité.

Ces relations merveilleuses étaient alors le sujet de toutes les conversations. Les pauvres faisaient errer leurs apparitions sur la lisière des bois, au milieu des ruines; les riches plaçaient leurs ombres dans une voiture à six chevaux sans tête , conduits par un cocher et des laquait

BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE. 27

«ans tête. Reginald Scot, dans sa. Découperùe de la sorcel- lerie j Burton, dans sonAnatomia de la mélancolie; Grose, dans son Glossaire pi-ovincial , et une foule d'autres au- teurs nous ont rapporté de ces contes qui occupaient les soirées d'hiver dans les châteaux aussi bien que dans les chaumières. On doit sentir que des hommes habitués à de telles émotions ne pouvaient trouver une distraction assez puissante dans les visites fortuites d'un voyageur et d'un hôte fatigué. Il leur fallait une distraction qui vînt re- mettre en équilibre leurs facultés ébranlées. De là, l'intro- duction générale des fous dans toutes les grandes familles. La présence des fous devint bientôt aussi indispensable à la table des barons que dans les salons des princes. Dans un tems où la force était la seule loi, une telle institution n'était peut-être pas sans utilité ; les bouffons étaient alors ce que seraient les faiseurs d'apologues auprès des tyrans de l'Orient. Ils représentaient, pour ainsi dire, l'opinion morale de la société , et faisaient passer, sous la protec- tion de leur marotte et de leurs grelots , des conseils ou des reproches sévères. Ainsi, notre Rabelais, en dépit des bûchers, faisait impunément aux préjugés de son siècle une guerre obstinée. Lorsque, dans la vie réelle, les An- glais ne pouvaient se passer de leur clown (i), les Fran- çais de leur yoz^, les Espagnols de \euv gracioso ; lorsque tous les rois d'Angleterre, jusqu'à Charles I", avaient donné à ce personnage toute l'importance d'un personnage historique, Shakespeare , dont le but était d'offrir une image parfaite de son tems, n'était-il pas, en quelque sorte, justifié de l'introduction du fou dans les drames sérieux, pourvu qu'il augmentât par ce moyen l'intérêt et

(i) Le rôle du fou est en général donné à un paysan [clown) dont la finesse se cache sous une enveloppe grossière.

28 BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE.

la terreur des situations tragiques, ainsi qu'il l'a fait dans le roi Lear, et comme "VValter Scot l'afait do nos jours, dans son Wamba, duroman à'Iuanhoe. Le peintre qui a repré- , sente l'entrcTue de Charles-Quint et de François I", a-t-il | été blâmé d'y placer Triboulet? Il est incontestable que, dans les arts, tout ce qui n'ajoute pas à l'effet le diminue ; s qu'on applique cette règle aux bouffons de Shakespeare, ! et qu'on prononce hardiment que ce qui nuit à l'effet esl mauvais. Mais, si telle ou telle innovation , que nous re- poussons avec raison sans doute de notre théâtre , contri- bue à faire valoir l'ensemble , qu'on ne se laisse pas aveu- gler par le préjugé, et qu'on réfléchisse un instant avani d'en prononcer la condamnation absolue , . .

Toutefois, si l'indulgence est louable à l'égard des inven- tions qui ne paraissent vicieuses que par une imitation trop exacte de la nature, il n'en est pas de même pour tout ce qui annonce l'affectation et la prétention au bel esprit; c'est là un des véritables défauts de Shakespeare. Tandis qu'il tourne en ridicule, dans plusieurs scènes de ses comédies, l'afféterie des Euphuistes, il n'a pas su toujours résister à la contagion du mauvais exemple. Si l'on compare cepen- dant son style à celui des écrivains de la même époque, on eentira mieux combien , grâce à sa profession de comédien qui l'éloignait de la cour et des sociétés à la mode, il a échappé à ce défaut universel d'un siècle qui offrait un singulier mélange de raffinement et de grossièreté

Quoi qu'il en soit, on peut appliquer justement au poète anglais ce mot, qu'un de nos personnages historiques mo- dernes adressait à ses détracteurs : « 3fes défauts et mes vices même furent le produit de mon siècle; mon génie et mes vertus sont à moi. »

( Extrait du cours de littérature dramatique anglaise fait à l'Athénée de Paris par M. J. A. Bichon, en 1821 ).

39

BEAUX-ARTS.— ARCHÉOLOGIE. NOTICE

Sur les sculptures des frontons du Parthekon (i), dont le gouvernement a fait venir des plâtres (2) , moulés sur les originaux maintenant en Angle- terre ;

Et Réflexions sur la nécessité de former un Musée spécial de copies, de m^ême nature, des statues an- tiques qui nous ont été enlevées.

Depuis les tems appelés historiques, il est plusieurs époques célèbres où des hommes de génie, trouvant dans leurs souverains des protecteurs éclairés, ont pu se livrer à des travaux qui ont posé, pour ainsi dire, les limites de l'esprit humain.

A chacune de ces époques, au milieu des hommes extra- ordinaires qui semblent se grouper pour coopérer à l'illus- tration de leur siècle, on peut en signaler un qui domine tous les autres, et qui pourrait disputer au souverain lui- même le droit d'y attacher son nom. La postérité a dit : Les siècles de Périclès ^ à\4uguste j do Léon Xj de Louis XIF; elle eût pu dire avec autant de raison : les siècles de Phidias j de Virgile, de Raphaël^ de Racine.

(1) Parthenon ou Hécatompedon ; c'est le nom du temple de Mi- nerve, élevé par Périclès, et dans lequel était la fameuse statue de Phidias. Ce temple, situé dans l'Acropolis ou citadeUe d'Athènes , fut presque entièrement détruit par une bombe, pendant le siège que les Vénitiens firent de cette ville , en 1687.

(2) C'est l'expression technique pour nommer les copies eu plâtra obtenues pav le moulage.

30 BEAUX-ARTS.

Au reste, ces génies auxquels tous les esprits éclairés ren- dent un culte égal, ont eu d'étranges destinées. Racine, après avoir vu sa gloire long-tems contestée, meurt de cha- grin d'avoir encouru la disgrâce du plus absolu des maîtres. Raphaël, dont la mort fit verser des larmes amères à Léon X (i), expire à la fleur de l'âge et dans toute la force d'un talent qui n'a pas encore trouvé d'égal, pour s'être trop abandonné aux caresses enivrantes d'une maî- tresse adorée. Virgile, méconnaissant son propre génie, veut, à ses derniers instans, déshériter sa mémoire, et livrer aux flammes ce poème, lecture favorite des esprits délicats et sensibles. Phidias, enfin, honoré de l'amitié intime de Périclès, victime de la jalousie que lui portaient ses ennemis, et de celle qu'inspirait son protecteur qu'on voulait punir dans la personne de son ami , Phidias , dis-je, Onit ses jours en prison (2).

Frappé du sort des hommes qui ont eu le malheur de s'élever au-dessus de leurs contemporains, un poète mo- derne s'écrie (3) :

Vivans , la baiiie les déchire ; Et ces dieux que la terre admire Ont peu compté de jours sereins.

Mais que sont devenues leurs productions ? leur gloire , au moins, est-elle assurée?

Grâce à l'imprimerie , les œuvres de Virgile et de Ra- cine seront connues, dans leur entier, de nos derniers neveux. Raphaël, moins heureux, verra son nom survivre à ses admirables peintures, déjà bien altérées par le tems,

(1) Vasari , T. 11 , page 53.

{2) Plutarque , vie de Périclès.

(3) M. da Fontanes, stances à M. de Chateaubriand.

ARCHÉOLOGIE. SI

etque dans peu de siècles on ne connaîtra plus que par des gravures, c'esl-ù-dire par des traductions (i). Quant à Phidias, de tous les monumens échappés aux ravages dont la Grèce et Rome ont été tant de fois le théâtre , il n'en est aucun que l'on puisse avec certitude lui attribuer; il n'existe ù ce sujet que des probabilités et des inductions. Quel serait donc l'enthousiasme du monde savant, si l'on était enfin parvenu à recueillir des débris que l'on pfit, sans hésiter, attribuer au ciseau de ce célèbre statuaire I

Le tems nous dérobe , il est vrai, la certitude que nous recherchons avec tant d'ardeur; mais la gloire de Phidias n'en paraîtra que plus grande, puisque l'on sera conduit à dire : Si les ouvrages que nous avons sous les yeux , exé- cutés sous sa direction, mais auxquels il n'est pas sûr qu'il ait mis la main, causent tant d'admiration, que devaient donc être ceux qui étaient le produit immédiat de son ciseau ?

Les ouvrages dont je parle sont les figures des frontons du.Parthenon, apportées à Londres par lord Elgin et dont le ministère de l'intérieur a fait venir plusieurs /j/a^r^s, moulés sur les originaux (2).

On se rappelle qu'à l'époque de l'expédition d'Egypte, l'Angleterre devint l'alliée de la Sublime-Porte. Lord El- gin était alors ambassadeur à Constantinople. II profita de l'influence que lui donnaient sa position et les circons- tances , pour demander la permission de dépouiller Athènes des restes de son ancienne splendeur. Cette per- mission lui fut accordée , et l'usage qu'il s'empressa d'en

(1) L'analogie me paraît être complète. Le traducteur essaie de rendre la pensée et le style , comme le graveur essaie de reproduire la forme et la couleur.

(7) Ces plâtres ont été' déposés dans une salle du Leurre.

3î liEAliX-AllTS.

faire lui a valu des critiques sévères et des éloges Con- testés; anathématisé par lord Byron , il a été loué par plusieurs archéologues, qui pensent que les monumens qu'il a enlevés (i), maintenant à Tabri de toute destruction probable, auraient péri, comme tant d'autres, dans quel- ques-unes des catastrophes auxquelles ce malheureux pays, autrefois la gloire de l'esprit humain , semble voué pour long-tems encore (2).

Le croira-t-on ! ces illustres débris trouvèrent peu d'ad- mirateurs à Londres. Mais un homme profondément versé dans la connaissance de l'antiquité, M. Visconti, ayant été proposé par lord Elgin, et accepté par le gou-^ vernement pour en fixer la valeur, il vint à Londres et publia des mémoires qui ne tardèrent pas à éclairer

(i) Cel enlèvement a donne' lieu à une foule de traits dirige's contre son auteur. Sur les murailles du Parthenon, on écrivit : guid non fecerunt Gothi, feccrunt Scoti , par allusion à la patrie de lord Elgin. Le portique du temple de Pandrose e'tait encore iutact; il en fit enlever une cariatide, qu'il remplaça par un pilier de briques. Ou e'crivit sut le pilier : opus Elgin; et sur la cariatide la plus proclie : opus Phidiœ. Enfin , un Anglais de distinclion fit exe'cuter à ses fiais une copie en marbre de la cariatide enleve'e^ et la fit substituer au pilier de briques.

(2) Je ne puis m'empècher de soumettre les conside'ratious sui- Yantes au jugement des personnes qui ne peuvent se consoler de ce que le Parthenon a été dépouillé de ses sculptures.

Il est très-vrai que les monumens de ce genre perdent beaucoup à être enlevés au cadre qui les renfermait, à la place pour laquelle ils avaient été exécutés ; on peut dire même qu'au milieu des noble» ruines dont ils faisaient partie, ils exerçaient sur l'imagination une puissance qu'ils ne peuvent conserver ailleurs. Mais , si l'on considère de quelle importance il est pour les artistes modernes de pouvoir le» étudier ; s'il est bien constant qu'ils forment , dans l'histoire de l'art , une époque très-importante et qui n'était pas encore complètement

ARCHÉOLOGIE. 33

i'opinion publique sur le mérite des ouvrages soumis à sa docle investigation (1). Bientôt Canova et M. Quatre- mère de Quincy allèrent aussi, successivement, visiter cette collection; et ce fut à celte occasion que ce der- nier écrivit à Canova des lettres pleines d'intérêt, publiées à Rome, et dans lesquelles on peut connaître l'opinion que le plus célèbre statuaire moderne avait conçue de ces productions de l'antiquité ('2).

Parmi ces sculptures , les plus importantes , sans con- tredit, sont celles des frontons du Parthenon ; le gouver- nement, en faisant venir en France des plâtres des prin- cipales figures de ces frontons, a donc rendu un véritable service aux artistes , aux archéologues et à tous ceux qui s'intéressent aux arts du dessin, puisqu'il les a ainsi mis à même de juger par leurs propres yeux du mérite de ces monument.

Le premier sentiment que l'on éprouve à leur aspect est celui d'une curiosité ardente , qui cause une sorte de transport; puis l'on se trouve naturellement amené à demander: de qui sont-ils ? est-ce la création d'un même homme ou de plusieurs ?

Ici , l'artiste se borne à répondre : Ce sont des produc-

conuue , parce que les matériaux mauquaient ; enfin , si l'on s'arrêle à cette pensée , que quelque nouirelle catastiophe aurait pu eu ache- \er entièrement la ruine , je crois que l'Europe savante devra se féli- citer qu"'ils soient confiés à la garde d'une nation civilisée.

JV. B. Les derniers événemens survenus en Grèce et l'incendie d'A- I hènes ne justifient que trop l'opinion exprimée par l'auteur de celte No- lice, qui a éléécriteavantqueces événemens n'eussent éclaté. (N.d.R.)

(i) Ces mémoires , publiés à Londres et adressés à lord Elgin, ont été réimprimés à Paris sous ce titre : Mémoires sur des ouvrages de sculpture du Parthenon , etc.

(2) Depuis cette époque, plusieurs artistes français ont également fait le voyage de Londres, dans le même but.

Tome xi. ?,

3/^ BEAUX-ÀRTS.

tions inimitables , peu m'importe quel en soit l'auteur ; mais l'archéologue est obligé de compulser tous les écri- vains.. Malheureusement, il arrive quelquefois que leurs récits sont contradictoires ou incomplets, de sorte que l'on est obligé de rester dans l'incertitude; et c'est jus- tement le cas où nous nous trouvons.

L'établissement de la religion chrétienne , dans l'empire romain, a été une époque de destruction pour tous les monumens élevés au culte païen. C'est à la ferveur des néophytes qu'il faut attribuer la perte de tant de chefs- d'œuvre dont la Grèce pouvait s'honorer. Cependant la réputation de quelques-uns de ces chefs-d'œuvre était telle, qu'elle leur fit trouver grâce aux yeux même des chrétiens. Constantin protégea la fameuse statue de Mi- nerve, ouvrage des propres mains de Phidias, dont tous les écrivains anciens ont parlé avec tant d'admiration, et qui était placée dans l'intérieur du Parthenon; elle existait encore au tems de l'empereur Julien, qui en fait mention dans ses écrits; mais depuis il n'en est plus ques- tion, et l'on ignore entièrement ce qu'elle est devenue.

Toutefois , puisqu'elle existait encore au tems de Julien, ce ne peut donc être que vers la fin du quatrième siècle que le Parthenon a été consacré au culte du vrai Dieu. Pour opérer cette transformation et pour éclairer l'inté- rieur du temple, les chrétiens firent abattre le centre du tympan du fronton de l'est, ainsi que les figures qui y étaient placées. C'est dans cet état de mutilation que le dessinateur de M. deNointel a représenté ces frontons en 1674, et il est digne de remarque qu'aucune autre figure n'ayant été renversée depuis cette époque , quoique le corps de l'édifice ait été détruit presque en entier par une bombe, perîdant le siège d'Athènes, par les Vénitiens, en 1687, toutes celles qui existaient encore à la première de ces doux époques ont été i^trouvées et enlevées par

ARCHÉOLOGIE. Sd

îord Elgin, à l'exception de deux, et font maintenant partie de la collection du British-museum.

Spon et Wheler, qui visitèrent Athènes peu d'années après M. de Nointel (1676), et qui virent le Parthenon dans le même état où il l'avait vu lui-même, remarquèrent que les sculptures des deux frontons étaient d'un marbre plus blanc que le reste du monument; ils crurent recon- naître, dans les deuxième et troisième figures de l'angle, à gauche, du fronton de l'ouest , et qui sont celles laissées par lord Elgin (1), les portraits de l'empereur Hadrien et de Sabine sa femme , et ils en conclurent que les scul- ptures des deux frontons pouvaient avoir été exécutées par les ordres de cet empereur.

Stuart, qui ne nie pas que ces deux figures soient les portraits d'Hadrien et de Sabine, fait observer cependant, d'abord, que la blancheur du marbre des sculptures des frontons ne prouverait pas qu'elles fussent plus modernes que le reste du temple; ensuite, qu'il serait possible que les deux têtes de l'empereur et de sa femme eussent été, selon l'usage assez communément suivi par les Romains, replacées sur deux anciennes figures (2).

M. Visconti, dans les mémoires déjA cités, traite cette question assez, brièvement, et n'admet pas la possibilité que ces sculptures ne soient pas celles faites du tems de Périclès; il croit même que les deux figures que Spon et Wheler, et Stuart après eux, ont cru être Hadrien et Sabine, représentent Vulcain et Venus (3). Cette dernière

(1) Stuart [antiquités d'Athènes), T. Il, chapitre 1"'', planchée, figure 2, donne le trait de ces deux figures , sur une assez granJo éclielle.

(2) Stuart {antiquités d'Athènes), pages 18 et ig.

(3) Looo citato , pages 22 et lO.

3*

36 BEAUX-ARTS.

question n'est véritablement que secondaire, et il serait assez difficile de la décider sans avoir les monumens mêmes sous les yeux; or, ainsi que je l'ai déjà dit, ce sont pré- cisément les deux seules figures qui aient été laissées.

Mais que l'on ait, ou non, ajusté les têtes d'Hadrien et de Sabine sur deux anciennes figures, je n'en crois pas moins possible de prouver que les sculptures des deux frontons du Parthenon n'ont été ni exécutées ni même restaurées sous le règne d'Hadrien.

Il y avait à peu près quatre-vingts ans que le Parthenon était achevé, lorsque l'opisthodome de ce temple fut incendié (i). Mais dans ce temple, tout de marbre, il est bien évident que le feu ne put consumer que les richesses de toute nature renfermées dans la partie du temple que je" viens de nommer; en supposant même que les figures du fronton de l'ouest, les seules qui auraient pu être en- dommagées, puisque l'opisthodome était à l'extrémité ouest du temple, eussent eu besoin d'être réparées, pense- t-on que les Athéniens auraient souffert qu'on attendît au-delà de trois cents ans pour faire faire ces réparations au temple élevé à la divinité protectrice de leur ville ? D'ailleurs, si ces figures avaient été endommagées, Plu- tarque, qui écrivait sousTrajan, n'aurait pas manqué de l'indiquer; au contraire, il dit (i) que, de son tems, les ouvrages de Périclès et de Phidias avaient encore tout l'éclat et toute la fraîcheur de la nouveauté; enfin, Pau- sanias, qui visita ce temple du tems d'Hadrien, ne donnç, dans sa description, aucun sujet de croire, ni que les sculptures des frontons fussent endommagées , ni que ce fussent des travaux récemment exécutés.

(1) De'mostlièncs conlve Tiniorrate.

(2) \\e tic Pt'riclrs.

ARCHEOLOGIli. ;57

Tenons donc pour constant que ces figures sont des sculp- tures grecques, du beau tcms de Périclès.

Mais ce n'est pas assez d'avoir fixé le lems qui les a vues naître; il faut encore déterminer quels sont les artistes qui les ont créées. M. Visconti s'exprime ainsi à ce sujet (i): « En visitant les marbres sculptés que lord Elgin a fait transporter d'Athènes ù Londres, le connaisseur est certain d'avoir sous les yeux plusieurs de ces ouvrages précieux, qui, conçus et dirigés par Phidias , et exécutés en partie par sonciseauy ont fait, pendant plus de sept cents ans, l'ad- miration du monde ancien , et que , du tems de Plutarque , c'est-à-dire an siècle de Traian,on regardait comme inimi- tables par leur grâce et leur beauté. »

1\I. Quatremère ne paraît pas partager tout-à-fait l'opi- nion de M. Visconti, quoique d'ailleurs il exprime une égale admiration relativement au mérite de ces sculptures. Il observe que le temple, les cinq cents figures et plus dont il était orné, parmi lesquelles il y en avait au moins quarante d'une proportion de sept ù douze pieds, ainsi que la statue colossale de Minerve élevée de la main même de Phidias, furent achevées dans le court espace de six à sept ans.

Quelle part put donc avoir Phidias dans l'exécution de toutes ces sculptures? son tems ne fut-il pas entièrement absorbé, et par l'exécution de la statue de Minerve, et par la direction générale des travaux?

L'incertitude est entière à cet égard. Pausanias se borne à rapporter les sujets des sculptures des frontons (2) ; il n'en nomme pas l'auteur ou les auteurs; et Piutarque dit

<^

(1) Loco citalo , page 2. '2) Livre i"j cliapitie 24.

38 BEAIX-AIITS.

seulement que Phidias fut chargé de la direction générale des trayaux entrepris par Périclès (i). Ne peut-on pas supposer toutefois, avec quelque vraisemblance, que, si ces sculptures ne sont pas de lui, au moins il a présidé à la composition générale des sujets, et que peut-être il en a fourni les dessins ?

Phidias eut plusieurs élèves , devenus comme lui des statuaires célèbres ; d'abord Alcamènes , l'auteur des sculptures de l'un des deux frontons du temple de Jupiter Olympien et de la Vénus aux jardins, que Pausanias (2) considère comme un des plus beaux monumens d'Athè- nes (3). A la vérité, s'il fallait adopter une tradition rap- portée par Pline (4), cette statue n'aurait atteint ee haut degré de perfection que parce que Phidias se serait plu à la terminer lui-même. Je citerai aussi Agoracrite qu'il aimait d'une affection si vive (5), qu'il mit souvent le nom de son élève sur plusieurs de ses ouvrages (6); Colotès qui aida son maître dans quelques-unes de ses productions les plus importantes; enfin, Pandœnus , son cousin germain, qui travailla avec lui à la statue de Jupiter Olympien (7).

(1) Vie de Peïiclès.

(2) Livre i^'', chapitre 18.

(5) Lucien, dans un de ses dialogues intitule les Portraits , vou- Jant faire la peinture d'une beauté accomplie , emprunte à cette Ve'nus la gorge, les bras et le& mains.

(4) Histoire natui'elie, Livre 56.

(5) Pausanias , Livre 9 , chapitre 3^* , dit : l'objet de ses amours-

(6) Hiae, loco chulorVoy . aussi le Voyage du jeune Anachavsii.j Toi». V e^ VI, pag. 5i et 555^

(">) StrafcoB , Livre S.

AKCHliOLOGlE. o?

CeilainenieiU, on peut regarder couinie positif que ces mêmes artistes furent chargés d'exécuter tout ou partie des figures des frontons du Parthenon. On peut croire aussi que Phidias retoucha quelques-unes de ces figures; mais c'est tout ce que l'on peut obtenir par induction, et il est aussi impossible de déterminer auquel des artistes que je viens de nommer telle ou telle figure doit être altribuée, que de désigner d'une manière précise quelles sont celles que Phidias a retouchées.

Au reste , au simple aspect de ces sculptures , il est impossible de ne pas reconnaître, à l'élévation du style, qu'elles ne peuvent avoir été produites que par des artistes très-habiles. Il est vrai qu'elles sont mutilées et très- frustes; mais le inouvement général, le beau jet des draperies et l'exécution grandiose des parties intactes, en font des monumenstrès-importans et très-curieux qui, pour me servir des expressions de M. Quatremère, «sontpropres à remplir une nnmense lacune dans l'histoire du goût. » Ce sont enfin des sculptures qui comptent au moins 2,3oo ans de durée, dont toute l'antiquité s'est plu à proclamer la beauté, et qui doivent donner la plus haute opinion du chef de t'école qui les a créées.

La dimension des figures, au nombre de six, dont la plâtres ont été apportés en France, est d'environ sept pieds et demi ; elles sont entièrement rondes-bosses , ainsi que les anciens en usaient ordinairement dans ces sortes d'ouvrages, et terminées également des deux côtés.

Si l'on rapproche ces deux circonstances , on en peut conclure, et c'est aussi l'opinion de MM. Quatremère et Viscontî, que ces figures ont été sculptées d'ans l'ateliei de l'artiste, et posées ensuite sur la saillie du fronton. On conçoit facilement que des ouvrages, ainsi exéculcs. tic-

AO BEAUX-ARTS.

vaient être supérieurs à ceux que l'on fait sur la place même, au moyen d'échafauds , etc. N'est-il pas évident encore que des sculptures ajant un relief égal àcelui de la nature, et entre lesquelles l'aircirculaitlibrement, devaient produire une illusion et un effet bien préférables à ceux qui peuvent résulter de nos bas-reliefs modernes, dans lesquels les figures ne sont que des applications.

Félicitons-nous donc- de posséder ces monumens d'ut» grand prix pour les véritables artistes, qui savent bien qu'un plâtre _, moulé sur V original j, peut en tenir lieu quand l'opé- ration du moulage a été bien faite, et multiplions nos richesses en ce genre.

Qu'il me soit permis, avant de terminer cet article , d'exprimer un vœu que je crois être aussi celui des artistes, des connaisseurs, et de tous ceux qui s'occupent de l'an- tiquité. Ce serait que l'on formât un Musée spécial, dans lequel on rassemblerait des plâtres de toutes les statues antiques que nous avons perdues et de toutes celles qu'il serait possible de faire mouler. A cette occasion, je citerai ce qui s'est passé en Italie , lorsque la victoire, dictant des traités honorables pour la France , conduisait à Paris les monumens précieux qu'une odieuse spoliation nous a enlevés.

A RomCj à Florence, à la place de l'Apollon du Bel- védère, de la Vénus de Médicis, etc. , on mit des plâtres moulés sur ces statues. Tout, d'ailleurs, resta dans le même état. Les Italiens ne cessèrent pas d'avou' ces productions inimitables sous les yeux, et ils se confièrent au tems du soin de leur rendre les originaux. Le tems ne les a pas déçus : un nouveau Brennus s'est écrié : t-'œ victis! et les chefs-d'œuvre de la Grèce que nous devions à des traités ont été, par suite de la violation manifeste d'un traité, reprendre leur? place? à Rome et à Florence.

ARCHEOLOGIE. Al

Quelque prix que j'attache à ces monumens, je ne voudrois pas, et je suis bien sûr d'être approuvé par tous les hommes animés d'une véritable philantropie, qu'ils revinssent en notre possession , s'ils devaient nous être ramenés par la guerre; oublions plutôt qu'ils furent à nous; mais n'oublions pas de quelle importance il est pour l'art de conserver ces modèles sous les yeux.

Que le gouvernement se hâte donc, avant que les moules qu'il possède de ces belles statues soient tout-à- fait épuisés , d'en réunir le plus grand nombre possible de copies. Sans doute , les originaux ont une valeur intrin- sèque que des copies en plâtre ne peuvent pas obtenir; mais, pour l'histoire de l'art et ses progrès successifs, si intéressans à observer et à étudier, ces copies suffisent; pour l'étude des formes , les plâtres offrent même un avantage sur le marbre : les effets de la lumière sont mieux sentis, et conséquemment les contours sont moins vagues.

Espérons que , sous un gouvernement qui annonce la ferme volonté de protéger et d'honorer les arts et les artistes , cette demande, dont il lui est si facile d'apprécier l'importance, ne lui aura pas été inutilement adressée.

P. A.

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II. ANALYSES D'OUVRAGES.

SCIENCES PHYSIQUES.

Traité complet de mécakique appliquée auxarts^ etc. ; par M. BoRGMs, ingénieur [voy. ci-dessus, Tom. X, pages 299-320 ).

CiNQtJlÈME TRIITJÉ.

Des machines D'AGRicrLTrRE [1); contenant : 1" les ins~ trumens et macJiines aratoires ; 2» les machines em- j)lo\ées à récoller les jjroduits du sol et à leur donner les préparations premières ; 0° les moulins et les méca-~ iiismes qui servent à épurer le hlè et à bluter les farines^ h° enfin , les p}'essoirs , les cylindres , les pilojis ei uutres machines employées à l'extraction des huiles et du vinj etc.

Ce volume est une nouvelle preuve de l'immensité des recherches auxquelles l'auteur a dû se livrer pour com- poser son ouvrage. Oblige do faire un choix dans la multitude infinie de machines et d'instrumens qui ont été appliqués aux travaux agricoles , il a dû donner la préfé- rence aux machines dont le succès est assuré, soit par une longue série d'expériences, soit par l'assentiment unanime des plus habiles agriculteurs. Il s'est attaché à indiquer la qualité que doit avoir chaque espèce de machine rurale, et à signaler les inconvéniens qu'on doit soigneusement éviter dans chacune d'elles.

(1) Paris, 1820. 1 Aol. in-.joavec 28 plaucUcs Bachclitr. libiakc. Fiix , 1 \ fi .

I

SCIENCES PHYSIQUES. A3

■ Simplicité, solidité, construction facile, léger entretien, sont des qualités essentielles dans les machines destinées à l'agriculture et à l'économie rurale et domestique. Si la mécanique ne remplit pas toujours et simultanément ces conditions, elle doit chercher à s'en approcher, et les so- lutions qui s'en écartent le moins sont les meilleures.

L'auteur n'a point négligé les détails historiques qui sont instructifs et dignes d'intérêt. Il a donné à l'examen des machines les plus utiles toute l'étendue désirable , sans tomber dans la prolixité ; il a consigné dans ce volume tout ce qui lui a paru d'une utilité bien constatée, et a disposé, avec une clarté et un ordre précieux, les nombreux objets qu'il renferme.

La division de l'ouvrage correspond à celle des travaux de l'économie rurale. Les premiers consistent adonner au sol les préparations convenables, et à lui confier les germes qu'il est destiné à féconder; les secondsont pour objetde recueillir et d'enlever les fruits parvenus à leur maturité; les troisièmes , d'exécuter sur ces matières premières les opérations convenables pour les approprier aux besoins de l'homme. Les derniers travaux ont pour but l'épuration et lu mouture des grains, ou bien la confection du vin, des autres liqueurs fermentées et des huiles.

Quatre Livres contiennent les machines employées dans ces quatre grands travaux.

Le premier Lipre donne d' abord une description circons- tanciée des araires et des diverses espèces de charrues > avec une indication des principes qui doivent guider dans- la construction de ces précieuses machines. On ne saurait apporter trop de soins pour les faire bien connaître, si Von songe à leur importance, et si l'on fait attention que rhomme leur doit les plus grands bienfaits. Si la terre était, dans tous Ic^ lieux,, travaillée à force de bras, ci

hk SCIENCES PHYSIQUES.

sans le secours des animaux , tous les habitans seraient forcés de s'adonner à l'agriculture ; il en résulterait la dépopulation générale des villes et l'extinction des manu- factures et des arts. On peut donc avancer qu'aucune invention n'a été plus favorable à l'humanité que celles qui donnent les moyens d'abréger ou de perfectionner les travaux de l'agriculture.

Les champs sillonnés par la charrue ont encore besoin du secours de quelques autres machines pour perfectionner le travail. La herse brise les mottes, aplanit la terre et recouvre les grains ensemencés. Les rouleaux remplissent le même but que la herse et compriment en outre les terres légères. Les ratissoires font aussi le même effet qye la herse, et de plus coupent entre deux terres les racines des mauvaises herbes. Les étaupinières aplanissent les monticules formés dans les prairies par les taupes et les fourmis. Les houes à cheval, espèces de charrues compo- sées, produisent un léger labour, extirpent les mauvaises herbes, aplanissent et ameublissent la surface du terrain. Les semoirs distribuent les semences d'une manière régu- lière sur toute la surface des champs ; les charrues-semoirs labourent et sèment en même tems.

Le second Livre décrit d'abord les machines et les ins- trumens employés pour la moisson et pour la fenaison. Pour iHîColter les céréales et les foins, on se sert de faux ou àe faucilles , lorsqu'on veut couper les tiges aussi près de terre que possible , et l'on emploie, des peignes , quand on veut cueillir seulement les épis , en les détachant avec promptitude de leurs tiges. Les Gaulois se servaient d'un grand peigne à chariot, qui se trouve décrit dans le qua- rantième volume des Annales des arts et manufactures. La machine à faner retourne et éparpille le foin avec hi plus grande proniplitnde ; une autre entraîne et ramasse

SCIENCES PHYSIQLIÎS. A5

tout le loin qu elle rencontre sur son passage. Les animaux lie mangent bien la paille qu'autant qu'elle est couiîée d'une longueur convenable. Diverses machines, imaginées dans ce but et désignées sous le nom de hache-paille ^ hachent, tranchent et broient les fourrages. Les coupe- racines Aècowçcnl et tranchent les racines ou les fruits, tels que les pommes déterre, les carottes, les topinam- bours , etc. , que les animaux ne mangeraient pas sans cette préparation. D'autres machines écrasent les avoines, les fèves, les pois, etc. , pour rendre ces grains plus nu- tritifs. Une machine ingénieuse, de M. de Fellemberg, sépare les graines de luzerne de celles de cuscute , nui- sibles aux prairies artiflcielles.

Les épis sont dépouillés de tout le grain qu'ils con- tiennent par l'opération du battage, qui s'effectue de quatre manières :

i" Le battage au fléau est le plus simple et le plus usité; 2" le battage à la rosse, ou \e piétinage par les chevaux, est en usage dans les contrées méridionales ; 3° le battage au rouleau est plus expéditif,. et donne à la paille une souplesse qui la fait rechercher par les bestiaux. M. de Puymaurhi a imaginé et mis en usage un rouleau qui réunit ces avantages à un degré remarquable; k" une ma- chine à battre le blé {thranshing-mill) ^ inventée en Angleterre, est devenue d'un usage général dans ce pays; elle égraine si bien les épis , qu'elle donne un seizième de grains de plus que les moyens ordinaires, et fait beau- coup plus d'ouvrage dans le même tems. Elle a été simpli-' fiée etrendue portative successivement par MM, Meickle, Tunstall et Lyster.

\>t troisième Livre Aonnt d'abord la description des vans; des cribles , des tarares, des bluteaux , en un mot de tous

A6 SCIENCES PHYSIQUES.

les instrutnens qui servent à l'épuration du blé. La con- servation des grains est un objet de la plus grande impor- tance. Parmi les moyens mécaniques employés dans ce but, l'auteur décrit les paniers de paille de Villin, les étuves et les greniers à ventilateurs de Duhamel. Le blu- tage a pour objet de séparer la farine du son ; il l'éventé au moyen des bluteaux frappans , ou bien des bluteaux cylindriques, recouverts d'une étoffe qui tamise la farine. Le but de la mouture est de réduire les grains en son , farine et gruau , et de séparer ces trois substances sans les altérer. Elle l'effectue au moyen de plusieurs variétés de moulins. M. Borgnis énumère pièce par pièce toutes les parties qui composent ces machines importantes, et in- dique les formes , les dimensions et la disposition qu'elles doivent avoir. Il décrit les diverses espèces de moulins à aubes, à augets, à roue pendante, à cuve , i\ réaction, à vent, à manège, à bras et à vapeur, et donne les règles les plus certaines pour leur construction. Dans ce nombre, on distingue le moulin économique, qui effectue à la fois quatre opérations différentes : i° il nettoie et crible le blé, avant qu'il ne tombe dans les trémies des meules ; 2° il le moud , de manière qu'il ne puisse ni s'échauffer, ni con- tracter aucune mauvaise odeur, ni éprouver trop de dé- chet et d'évaporation ; S" il blute en même tems que les meul&s travaillent, et sépare les diverses qualités de farine, les gruaux et le son ; 4° il moud de nouveau les différens gruaux , afin d'en tirer de nouvelle farine. Cette espèce de mouture, adoptée par les meuniers et les boulangers les plus intelligens , économise la main d'œuvre et donne aux produits toute la perfection désirable.

Pour préparer le sucre et la fécule, on est obligé, pour ainsi dire , de moudre la betterave et les pommes de terre. Les râpes cylindriques exécutent cette opération.

SCIENCES PHYSIQUES. kl

D'autres machines servent à monder le riz, à perler ! oi'ge, etc.

Une brasserie contient plusieurs sortes de machines. Elle renferme des cribles , des tarares , des moulins , des pompes; un seul moteur les fait ordinairement mouvoir toutes. Ce moteur est un manège, ou, ce qui est préfé- rable, un courant d'eau. En Angleterre, c'est la vapeur qui anime tout, surtout à Londres, où les brasseries sont des établissemens importans, dont la vaste étendue excite la surprise et l'admiration des étrangers. Parmi ces bras- series , il en est dont le capital primitif a surpassé douze millions de francs.

Ce Livre est terminé par la description des machines qui servent à pulvériser les os.

La fabrication du vin, du cidre, des huiles de toute espèce exige deux sortes de machines : i" des moulins pour écraser les fruits ; 2° des pressoirs pour en extraire la liqueur. Elles sont décrites dans le. quatrième Lipre, qui fut, connaître aussi les machines à écraser les cannes à sucre , les cylindres de M. Auger, pour moudre le cacao torréfié, et les beurrières, qui servent à séparer le beurre du lait.

Sixième Traité.

Des machines employées dans divei'ses fabrications ; con~ tenant la description des machines en usage dans les grosses forges et dans les ateliers de métallurgie j dans les papeteries , dans les tanneries, dans les imprime- ries, etc. (1).

Ce traité important fait connaître jusqu'à quel point ces diverses branches d'industrie ont profité de l'impulsion

(1) Paris, 1820. 1 vol. in-'j.'' de aSi pages avec zg planches. Bache- lier, libraire. Prix , ai fr,

;^8 SCIENCES PHYSIQLKS.

générale imprimée à tous les arts , dès le commencement de la révolution. Jusqu'à ce moment, l'industrie française avait suivi, il est vrai, une marche progressive, mais lente, mais contrariée par les entraves multipliées que lui opposaient rétablissement des maîtrises et des jurandes, les statuts d'apprentissage, la foule de réglemens, de droits fiscaux, et surtout les préjugés du tems. Délivrée de ces obstacles, l'industrie s'est élancée dans des routes nouvelles, en même tems qu'elle a parcouru les anciennes avec plus de succès. Ces progrès rapides n'ont pas été arrêtés dans les tems les plus critiques de nos troubles civils; ils ont pris, au contraire, une nouvelle énergie, lorsque la passion de l'indépendance , le besoin de dé- fendre leur patrie et l'amour de la gloire ont agi plus for- tement que jamais sur le cœur des Français. A cette époque, les savans et les artistes réunis faisaient des con- quêtes précieuses sur la nature ; ils élevaient les arts à un degré de perfection inconnu jusqu'alors. Ces progrès se sont soutenus jusqu'à nos jours, et le dix-neuvième siècle fournira à l'histoire de l'industrie une de ses plus belles pages. La noble émulation qui n'a cessé d'animer nos ar- tistes produit chaque jour et produira encore de nouvelles merveilles, tant que la paix et la liberté, premiers besoins et principaux mobiles des arts industriels, régneront en France,

Dans ce mouvement général, un des arts les plus im- portans, parce qu'il fournit des instrumens à tous les autres , est aussi celui qui s'est enrichi d'un plus grand nombre d'améliorations; c'est l'art de travailler les mé- taux.

« Ces améliorations, dit M. Borgnis , sont dues en grande partie à ce moteur admirable qui peut agir en tout tems et en tous lieux , et dont la force prodigieuse ne con-

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naîtrait point de limites, si l'on pouvait recevoir son action sur des organes mécaniques, capables d'en supporter toute l'intensité. C'est en vertu de la force expansive de la va- peur que, dans l'exploitation des mines, l'on peut main- tenant atteindre à des profondeurs autrefois inaccessibles, * et que les écoulemens d'eau les plus abondans ne sont plus un obstacle insurmontable.

« La vapeur donne le moyen d'établir les usines dans les lieux les plus favorables, sous le triple rapport de la proximité des matériaux, de l'abondance du combustible et de la facilité des transports. »

Nous allons voir, en analysant le premier Livre de ce volume , les applications que l'on a faites de la force de ce puissant moteur à presque toutes les opérations de la métallurgie, et les améliorations importantes qui en sont résultées, telles que la célérité , la précision et l'économie.

Après que le minerai est sorti de la mine, on s'occupe de l'épurer, c'est-à-dire de séparer les particules métal- liques de la gangue et des autres substances minérales. Pour y parvenir, on procède aux trois opérations nommées triage j hocardagetl lavage, qui emploient un grand nom- bre de machines , dont les principales sont les cribles , les patouillets, les bocards et les tables de lavage, décrits dans le premier chapitre.

Le second objet de la métallurgie est de faire , du mi- nerai ainsi épuré , une masse homogène et compacte ; pour cela, on procède à la fusion, qui s'effectue au moyen d'un feu violent, activé par un courant d'air rapide et continu. Parmi les machines soufflantes , imaginées à cet effet , on remarque d'abord les soufflets de cuir, à cause de leur antiquité ; mais leurs défauts graves les ont fait abandonner dans les grosses forges où ils ont étw Tome xi. h

oO ' SCIENCES PHYSIQUES.

remplacés par les soufflets en bois, imaginés, en 162C, par un évêque de Bamberg et par les trompes qu'un Italien inventa dans le même tems. Ces machines, à leur tour, doivent céder la place aux soufflets cylindriques (ou pompes soufflantes) introduits depuis quarante ans en Angleterre et en Ecosse, où ils sont aujourd'hui d'un usage général. Mis en mouvement par la vapeur, ils produisent trois fois plus d'effet que les soufflets ordinaires.

Des régulateurs rendent le courant d'air que ces soufflets produisent, continu et uniforme. La machine soufflante de M. Baader donne ce même résultat, au moyen de cames construites d'une manière ingénieuse , et qui dispensent d'employer un réservoir d'air ou tout autre régulateur.

La fusion achevée, on donne aux métaux des formes diverses, par Topération du moulage ou par des moyens mécaniques.

La propriété qu'ont les métaux d'être malléables a permis de leur appliquer le puissant moyen de la percus- sion qui s'effectue à l'aide des martinets, c'est-à-dire d'énormes marteaux, pesant quelquefois jusqu'à six mille livres, mis en mouvement par un courant d'eau ou par la vapeur. Ces machines, qu'on nomme aussi ordons^ offrent souvent des particularités remarquables. La roue motrice est supportée par un arbre creux, fait de plusieurs pièces de bois. En Angleterre, cet arbre est en fonte de fer, de même que les roues hydrauliques. Quelquefois aussi , le marteau, le manche et toute. la charpente sont de la même matière, et ne forment que deux pièces. On peut dire que de pareilles machines sont d'une durée infinie.

Les Anglais ont employé le mouton pour couper les grosses barres de fer à des longueurs déterminées. On se

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_ sert aussi de cette machine pour imprimer une empreinte ^ sur une plaque, ou pour agir sur un emporte-pièce; mais, dans la plupart des cas , le balancier est préférable.

Le balancier, inventé depuis deux siècles par Nicolas Briot, sert principalement à frapper les monnaies et les médailles. Cette machine, simple autant qu'ingénieuse, a donné la solution de ce problême : trouver un moyen de percussion tel que : i" tous les points de la surface, des- tinée à être frappée, reçoivent simultanément des chocs égaux; 2° que la direction de tous ces chocs soient exac- tement perpendiculaires à la surface frappée; S" que les chocs soient aussi énergiques que réguliers, et que la masse destinée à les produire ait un volume et un poids égale- ment modiques.

M. Droz a perfectionné singulièrement cette machine, et a imaginé un balancier qui frappe à la fois et l'em- preinte des deux surfaces et la tranche des monnaies. Il a fait construire en Angleterre, à la sollicitation de MM. Watt et Bolton, huit balanciers, huit coupoirs et les ateliers nécessaires à ce genre de fabrication. La puissance de la machine à vapeur a^té appliquée avec tant de succès au mouvement des balanciers et des coupoirs, que chaque balancier frappe régulièrement soixante pièces par mi- nute, et qu'un enfant suffit pour le service de deux balan- ciers.

MM. Perrier ont proposé d'appliquer aux balanciers monétaires le principe de la presse hydraulique.

La plupart des métaux possèdent à un très-haut de^-ré la ductilité, propriété précieuse qui permet de les aplatir, de les étirer et de leur donner des formes très-variées, au moyen des laminoirs , machines composées ordinairement de deux cylindres en fonte grise , dressés et travaillés au tour.

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52 SCIENCES PHYSIQUES.

I/invenlion de ces importantes machines, qui neremonte guèi'e que vers l'an loAo, a rendu les services les plus signalés aux arts qui travaillent les métaux. Leur usage devient de plus en plus étendu, et l'on est parvenu à construire des laminoirs de grandeur colossale pour forger et corroyer le fer avec autant d'économie que de promp- titude , pour fendre des lames de fer en barres et en verges, pour laminer ce même métal et le réduire en tôle plus ou moins mince. Des machines analogues laminent le cuivre, le plomb, l'étain, le zinc; forment, avec une célérité admirable, une foule d'objets utiles, qui semble- raient exiger un travail long et minutieux, tels que des couteaux , des clous , des barres garnies d'ornemens et de moulures, etc.

Les laminoirs de petite dimension sont d'une utilité non moins grande aux orfévi'es, aux metteurs en œuvre, aux fabricans d'objets plaqués en or ou en argent, aux manu- factures de galons de toute espèce. Cesinstrumens oocupent un rang distingué parmi les machines douées du précieux avantage de produire un travail à la fois précis, écono- mique et accéléré. Ils doivent ces qualités à la continuité et à l'uniformité de leur action.

M. Borgnis voulant faire connaître le parti avantageux que les Anglais ont tiré de cette machine, en la substituant aux marteaux pour forger et étirer les fers, est obligé de décrire préalablement les procédés qu'ils ont mis en usage pour forger et pour affiner ce métal. '

Ces procédés sont si perfectionnés qu'ils sont devenus , en Angleterre, d'un usage général, quoiqu'ils n'aient été inventés que depuis quarante ans par Henr3^-Cort. Les forges françaises ne sauraient adopter trop vite cette nou- velle méthode; ses avantages reposant principalement sur l'emploi de la houille, en remplacement du chgrbon de

SCIENCES PHYSIQUES. 55

bois, et sur la coopération des cylindres forgeurs dont ou distingue trois espèces, cylindres êbaucheurs, prépara- teurs et étireurs, tous mus par des machines à vapeur.

En adoptant ce nouveau procédé, dit M. Dufaud, le prix du fer pourra diminuer de 100 francs par mille kilo- grammes, en offrant encore aux maîtres de forges un bénéfice beaucoup plus considérable que celui qu'ils ol)- tiennent par la méth'ode actuelle; alors on obtiendra ce métal, si nécessaire à l'agriculture, à la guerre, à la ma- rine et à tous les arts , à un prix tel que la concurrence des fers étrangers ne sera plus à craindre pour nos forges.

Les maîtres de forges devraient donc s'emparer promp- tement de ces procédés économiques, plutôt que de solli- citer auprès du gouvernement, contre les fers étrangers, des prohibitions toujours funestes à toutes les branches de l'industrie nationale.

M. Borgnis décrit avec soin ces améliorations impor- tantes et les machines qui les procurent. Il fait connaître la grande machine à cylindre, de M. Wilkinson, qui fait neuf fois autant d'ouvrage qu'on peut en obtenir du mar- teau à ourdon le plus vigoureux ; il indique comment s'opère le laminage du fer et de l'acier, il décrit le lami- noir qui profile les pièces de fer, celui de M. Bell pour fabriquer promptement des lames de couteaux, de rasoirs, des limes et des clous.

Il fait connaître les moyens employés pour le laminage du cuivre; il décrit les cylindres de M. Schefïield pour étirer les fils de ce métal , ceux pour le placage du cuivre et de l'acier, ceux pour laminer le plomb et en fabriquer des tuyaux; enfin , les laminoirs de petite dimension.

Lorsque, par le moyen de toutes ces machines, on a réduit les métaux en lames plus ou moins épaisses, ou en verges plus ou moins larges, on les coupe et on les

5A SCIENCES PHYSIQUES.

rçfend, suiyant le besoin. On emploie dans ce but des ci- sailles ou grands ciseaux, mus à bras d'homme ou par un moyen mécanique; mais on leur a substitué avec avan- tage les fraises ou cisailles cylindriques, à mouvement continu. Les découpoirs ou emporte-pièces divisent les lames de métal en parties d'une forme déterminée. Le découpoir de M. Droz est un des plus parfaits : celui de M. Molard est très-simple. Enfin, on a employé avec suc- cès les scies à bois, ordinaires, pour couper la fonte de fer 4 chaud.

Les métaux très-ductiles , tels que le fer, le cuivre^ l'or et l'argent, peuvent être réduits en fil plus ou moins délié; sous cette forme, ils servent à la fabrication des aiguilles, des épingles, des dents de cardes, des cordes d'instrumens de musique, des cables en fer, des étoffes métalliques , des galons , des broderies , etc. ; on voit com- bien cette préparation est utile et féconde en applications. Elle se fait dans les ateliers de tréfilerie, par des filières de diverses espèces. M. Mouchel l'a complétée par l'invention d'une machine qui di'csse le fil de fer, propre aux cardes et aux aiguilles. Le docteur Wollaston a trouvé un moyen ingénieux de réduire les fils de platine à un degré de finesse extraordinaire.

Après avoir subi les préparations que nous venons d'in-v diquer , les métaux doivent encore recevoir des formes particulières, appropriées aux usages auxquels on les des- tine. Pour cela , la plupart des objets métalliques sont d'abord ébauchés et dégrossis à la forge par le moyen du feu et du marteau ; puis la lime, la meule, le tour, l'alésoir, le plateau à refendre, l'emporte-pièce , l'estampe, etc., I^s, façonnent avec plus de régularité: enfin, les polissoirs leur donnent tout l'éclat dont ils sont susceptibles.

)Pes plateaux à refendre et i\ diviser découpent les des»

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tures des roues d'engreiTage, et servent à diviser mathéma- tiquement en parties égales les surfaces circulaires. Ces machines, non moins remarquables par leur précision que par leur célérité, ont puissamment contribué aux progrès des arts et des sciences même. Il est peu de grandes ma- chines qui n'aient besoin d'engrenages, de même que le corps des animaux, ne peut se passer d'articulations. Les plateaux seuls pouvaient les donner avec économie et exactitude. C'est par eux aussi que les instrumens d'astro- nomie et de géodésie ont reçu la grande perfection à laquelle ils sont parvenus, qui a fait faire de si étonnans progrès à ces deux sciences.

Une machine de M. Petit-Pierre possède, outre les qua- lités dont nous venons de parler, la propriété d'arrondir en même lems les dents des roues.

Une autre machine du même genre , imaginée par M. Japy, jouit de l'avantage de pouvoir fendre à la fois plusieurs roues et de canneler les cylindres. Cet artiste habile a conçu l'heureuse idée de faire exécuter, par une série de machines ingénieuses, les principales pièces d'une montre, qui sont achevées avec la plus grande célérité et la précision la plus parfaite, dans la belle manufacture d'horlogerie établie à Beaucourt, département du Haut- Rhin.

La machine de M. Caillon exécute avec beaucoup de perfection des moulures sur le fer et sur le cuivre.

Les vis à bois, si commodes et si solides pour les assem- blages en bois et en métaux , sont devenues d'un usage général. Leur fabrication, perfectionnée par MM. Mola'd et Clément Lossen, est devenue d'une grande importance, tant sous le rapport des produits que paj la manière ingé- nieuse dont ils sont obtenus.

M. Borgnis a ajouté, à la description de ces inventions.

56 SCIENCES PHYSIQUES.

ingénieuses, et dont la plupart datent à peine de quelques années , celle de deux machines, dont une sert à amal- gamer l'or ayec le mercure, et l'autre à séparer la limaille de fer de la limaille des autres métaux. Cette dernière est de l'invention de M. Ross.

Le second Livre est consacré à la description des ma- chines qui servent à la fabrication du papier, opération non moins remarquable par l'importance de ses résultats que par la manière dont elle change la matière la plus vile en un tissu précieux. L'auteur, après avoir fait l'histoire de cet art, dont il paraît que les Chinois sont les inventeurs^ décrit les machines employées pour la trituration des chiffons, soit les anciens moulins à pilons, soit les moulins à cylindres inventés en Hollande dans le xvii' siècle. Il passe ensuite à la description des autres machines et us- tensiles qui servent à former les feuilles de papier et à les lisser.

Cet art a reçu depuis peu une amélioration importante, par l'invention d'un procédé propre ù fabiiquer le papier sans fin. Ce perfectionnement, imaginé en France par M. Robert, en l'an vu (1799), a été mis à exécution en t8o5 parBramah, en Angleterre, d'où MM. Berte et Gre- nevich l'ont rapporté en France, en i8i5. Il consiste à faire tomber la pâte liquide sur un châssis en forme cylindrique, qui tourne au fur et ù mesure que la pâte, en se séparant de l'eau, prend de la consistance, et passe, sous forme de feuille sans fin, entre d'autres cylindres, où elle est comprimée et desséchée. Nous avons vu, à l'exposition de 1819, des feuilles de papier fabriquées de cette manière et de plus de cent mètres de longueur. Cette utile invention fournit en très-peu de tems des quantités considérables de beau papier, et c'est à la régularité et à la continuité de son action qu'elle doit ces résultats remarquables.

SCIENCES PHYSIQUES. 57

Auparavant, les artistes ne pouvaient guère songer à appliquer le mouyement continu aux presses d'imprimerie; mais à présent cette application peut devenir Irès-facile, au moyen d'une machine assez simple. Il suffira de faire passer la longue bande de papier entre deux cylindres, dont l'un portera les caractères mobiles et recevra l'encre d'un cylindre-balle, qui la puisera dans un réservoir par l'intermédiaire d'un autre cylindre. Cette machine offrirait de grands avantages : sa régularité donnerait un moyen fîi- cile de lu faire mouvoir par la vapeur. L'encre , répandue avec plus d'uniformité que par les balles ordinaires, four- nirait une plus belle impression; avec la continuité de son mouvement, on obtiendrait au moins quatre fois plus d'ou- vrage que par les moyens ordinaires.

M. Bx'amah , qui le premier a exécuté le procédé pour faire le papier sans fin, a trouvé aussi un moyen méca- nique pour fabriquer promptement des feuilles d'une plus grande dimension qu'à l'ordinaire et d'une épaisseur plus égale. Il a fait usage de la presse hydraulique pour presser et dessécher ces feuilles d'une dimension extraordinaire, pour lesquelles les autres presses seraient insuffisantes. Enfin , il a trouvé le moyen de prolonger la pression pen- dant un tems indéfini, lors même que les objets ont été enlevés de dessous la presse .

Outre ces perfeclionnemens notables, l'art de la pape- terie s'est enrichi d'un procédé très-important pour la refonte du papier, c'est-à-dire pour la conversion des vieux imprimés et des manuscrits en papier qu'on ne saurait dis- tinguer du papier neuf. Cette invention, née en France en l'an II (1794) et négligée comme tant d'autres, a été exécutée dans une manufacture établie en 1800 près de Londres. Une machine à vapeur, de la force de vingt-cinq chevaux, y fait mouvoir le moulin à papier et des presses

58 SCIENCES PHYSIQUES.

hydrauliques très-vigoureuses; huit cents ouvriers y confec- tionnent 600 rames de papier et y consomment annuel- lement i,Aoo,ooo livres de vieux papiers. M. Borgnis fait connaître avec soin ces découvertes importantes , dont l'adoption en France ouvrirait une nouvelle source de richesses.

La consommation la plus considérable du papier a lieu dans les ateliers d'imprimerie. La presse ordinaire des im- primeurs, successivement perfectionnée par MM. Haas, Anisson , de Pierre, Prosser , Ridley , et surtout par M. Clymer , n'a pas encore néanmoins atteint la perfection qu'exigerait une machine aussi féconde en grands résultats. Celle qui en a le plus approché est la machine à cylindres en usage dans l'imprimerie du Times à Londres ; elle est mise en mouvement par une machine à vapeur. La planche mobile a un mouvement horizontal et alternatif, qui la met en contact successivement avec un cylindre chargé d'encre et un autre recouvert d'une feuille de papier. Un filet d'encre coule sur d'autres cylindres qui retendent unifor- mément sur le premier. La feuille est placée sur le second cylindre par un ouvrier et enlevée par un enfant après l'impression. Cette machine se fait remarquer par la net- teté et la rapidité du travail; elle tire 55o feuilles par heure.

La presse des imprimeurs en taille -douce est très- simple ; elle se compose de deux rouleaux qui pressent tout à la fois la planche et la feuille à imprimer. M. Kirk- wood l'a perfectionnée; il a aplati le cylindre supérieur, qui alors cesse de presser lors du retour de la planche; par ce moyen, il évite les traits doublés.

La description de la presse lithographique termine di- gnement cette série de machines remarquables sous tous Icî rapports.

SCIENCES PHYSIQUES. 59

L'usage du parchemin, qui remplace quelquefois le papier pour la conservation des écrits précieux , nous conduit naturellement à la préparation des peaux , qui renferme plusieurs arts de la plus grande utilité.

M. Borgnis décrit, dans \e troisième Lii^re , plusieurs machines à pulvériser le tan ; entre autres celle de M. Bagnall, qui en outre décharné et nettoie les peaux; les machines à grener et à refendre les peaux et les cuirs. Il termine par la description d'une manufacture de souliers fabriqués mécaniquement , établie près de Londres par M. Brunel, dans laquelle on n'emploie que des soldats invalides, dont trente fabriquent cent paires de souliers par jour. Quatre machines y exécutent toutes les opérations nécessaires à la perfection de la chaussure; une d'entre elles, mue par un seul homme, fabrique 60,000 clous par jour.

L'auteur donne à la fin de ce volume une notice sur les machines à confectionner le tabac en poudre et à fumer, une autre sur la fabrication mécanique des tonneaux, dont on a vu des produits à l'exposition de 181g. Dans une manufacture de ce genre, établie à Port-Dundas, en Ecosse, douze à quinze ouvriers fabriquent par jour plus de 600 barriques. On y refend aussi des planches excessi- vement minces , pour faire des tamis, et des feuillets de bois précieux pour l'ébénisterie et la marqueterie. Avec les rognures du bois, on y fait de l'acide pyroligneux, qui sert de mordant à la teinture , et du vinaigre pour les usages domestiques.

LesormaND, p/o/èssÉ'Jir de technologie.

SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.

Observatioks sur plusieurs points importais de notre LÉGISLATION CRIMINELLE ; par M. DupiN , doctcur en droit et avocat à la cour royale de Paris (i) , avec cette épigraphe :

Longa est injuria , longœ Atnbages , sed suimna sequar/asiigia rerum.

Vrac, Ma. , I.

Cet ouvrage, très-bien imprimé, aura sa place dans la plupart des bibliothèques ; il est aussi intéressant qu'ins- tructif, écrit avec convenance, et le ton de l'auteur est loin de toute exagération. Tel est le mérite si distingué de M. Dupin,que, s'il plaide une cause, son discours devient un grand exemple, une leçon historique à citer long-tems» un germe heureux d'améliorations dans notre état social ; et, s'il écrit sur nos lois, sur nos pratiques judiciaires, son livre devient bientôt le manuel du juge, de l'orateur, du jurisconsulte et de l'homme d'état.

Les règles des jugemens criminels, dit Montesquieu, intéressent le genre humain plu? qu'aucune chose du monde, et l'esprit despotique dans lequel sont conçus nos deux codes criminels n'est un problême pour personne. M. Dupin ne pouvait donc choisir un sujet plus digne d'at- tention pour tous les lecteurs, que des recherches sur les

(i) Paris, juin 1821. 1 vol. iu-S", 555 pages. Baudouin, impri- meur-libraire , rue Vaugirard , n" 56. Il faut joindre à ces obserua- tions l'ouvrage suivant : Lois criminelles extraites de la collection 10-4°, dite du Louvre, et du bulletin des lois ; Recueil composé en exécution dcl'avis du conseil d'état, du 7 janvier iSi5, sur la com- mission spéciale de monseigneur le garde-dessceaux ; par M. Dipi.>. Paris, 1821. 3 vol. in-S».

SCIENCES MORALES ET POLITIQUES. Cl

-vices (le notre législation relative aux crimes, sur les abus trop évidens qui déshonorent la justice criminelle en France , malgré tant de travaux entrepris pour la perfec- tionner. Il ne s'est point proposé de signaler minutieu- sement tous les abus ; il ne s'attache qu'à un petit nombre de points capitaux qu'il regarde comme les plus essentiels; car il n'ignore pas les difficultés qu'on éprouve pour obtenir les réformes les plus nécessaires. Il sait que les réformes ne sont trop souvent qu'un léger remède aux maux publics , ou même une réelle confirmation des désordres, et il ne dissimule pas que des vices nouveaux et imprévus sont mis souvent à la place de ceux qu'on aurait voulu détruire. C'est ce qu'il expose dans des obser- vations préliminaires , suivies de onze chapitres , dont quelques-uns sont divisés en plusieurs paragraphes.

Nous puiserons dans le chap. I", sur la Justice en général^ cette vérité bien importante à la suite des troubles et des révolutions: «Si, dans un pa3's, la justice paraît n'être exercée qu'au profit d'un parti contre le parti con- traire; si, pour les délits du même genre, on déploie une sévérité inflexible contre l'un , tandis qu'il y aura pour l'autre indulgence excessive ou impunité, les hommes de l'opinion défavorisée se croiront dans l'oppression. Ils se sentiront intéressés à combattre un ordre de choses qui les vexe; ils recourront à la vengeance, et l'esprit de parti fera chez eux ce que l'esprit de famille produit en Corse. Ne juger que les faits, non les personnes; les actes, non les opinions ou les pensées ; poursuivre et punir ce qui offense les lois ou les mœurs, ce qui trouble l'ordre public, voilà le devoir du magistrat impartial. « Entre la politique et la justice, dit ailleurs 31. Dupin , tout contrat est pesti- lentiel, toute intelligence est corruptrice. «

Dans le cbap. II, sur le pouvoir judiciaire , l'auteur fait

62 SCIENCES MORALES

sentir la nécessité de régler par des lois la compétence j l'organisation,- la procédure de la chambre des pairs. Il demande, comme étant de première nécessité, une loi qui détermine les cas où l'on peut être arrêté , poursuivi , et les formes de l'arrestation et des poursuites. Au sujet des cours prévûtales facultatives, selon l'art. 63 de la charte, et qui étaient devenues, avant 1789, presque entièrement oisives et inutiles, d'après les lois d'alors, il fait cette ob- servation très judicieuse : « L'essai malheureux qu'on a fait de ces juridictions exceptionnelles, en 1816 , les tristçs souvenirs qu'elles ont laissés, la joie qui a suivi leur sup- pression, sont de sûrs garans qu'un gouvernement éclairé n'usera jamais du droit de les rétablir. »

Il insiste, dans lecHAP. III, sur la nécessité d'observer les formes ; il s'élève contre la justice à la turque exercée contre l'ex-général Guillaume Pépé à Naples; il la com- pare avec justesse à cette consigne qu'on lit affichée dans nos jardins publics: Les personnes qui amènent avec elles des chiens doivent les tenir en laisse ; autrement , on les prévient qu'ils seront abattus. Il fallait, dit-il, faire le procès au général Pépé et le juger dans les formes, non par les Autrichiens qui n'ont à Naples qu'une puissance de fait, mais par des juges ordinaires; autrement, il y a usurpation manifeste sur le gouvernement légitime, qui, d'après la doctrine de Laybach, réside exclusivement dans la majesté royale.

L'auteur examine, dans le chap. IV, les principaux vices de notre instruction criminelle; et, après des observations générales, il traite de la violation du domicile, des arres- tations, de l'instruction préalable qui se fait à la police, de la prolongation indéfinie de l'instruction , de l'élargis- sement provisoire sous caution, des télégraphes considérés comme officiers de police judiciaire, du secret, du choix

ET rOLITIQUES. 6^

iibre d au conseil, de la communication de la procédure et du secret de l'instruction. Voici en partie ce qu'il dit sur la longueur indéfinie et le secret de l'instruction, et sur le défaut de liberté dans le choix du conseil : * Chez nous, la loi ordonne de faire tel et tel acte de la procédure dans le délai le plus bref; mais nulle peine qui garantisse que ce délai ne sera pas indéfiniment prolongé. Aussi l'on voit les affaires minimes , comme les plus graves , durer plus d'une année, sans qu'il y ait aucun moyen de forcer le juge, ni d'avancer ni d'énoncer les motifs du retardement. » Voilà ce qui rend nos lois de suspects d'au- tant plus odieuses qu'elles sont inutiles, si l'on ne veut qu'emprisonner arbitrairement.

L'art. 295 du code impérial de 1820 porte que le conseil de l'accusé ne peut être choisi que parmi les avocats do- miciliés dans le ressort de la cour royale qui juge l'accu- sation , et qu'il faut une permission du président de la cour d'assises pour que l'accusé puisse choisir, hors de la liste de ces avocats, un parent, un ami pour le défendre. L'injuste et humiliant décret impérial du lA décembre i8io, qui ravit aux avocats leurs antiques libertés, leur défend de plaider hors du ressort de leur domicile , sans la per- mission par écrit du ministre de la justice , permission restreinte encore par ce ministre , qui exige pour cette permission un visa préalable du bâtonnier, une attestation que l'avocat n'a subi aucune peine de discipline, et des renseignemens particuliers sur ses opinions politiques. Maintenant , rappelez-vous que le ministre de la justice nomme ou peut nommer les cinq juges pour chaque ses- sion de cour d'assises ; ajoutez que l'organe du ministère public est nommé et destituable par ce ministre, et que les jurés sont choisis par le préfet et par le procureur du roi, deux officiers affidés du ministre et révocables; enfin,

g^ SCÎKNCES MORALES

ajoutez que les juges d instructioQ sont désignés chaque année par le concours du procureur du roi et du président, et vous pourrez, d'après les seuls choix directement ou indirectement ministériels de tous les acteurs d'une tra- gédie criminelle et politique, juger s'il reste pour les ac- cusés des garanties suffisantes.

Les infâmes lois de lèse-majesté des tyrans de l'empire romain, dressées par des fanatiques, devinrent les règles des procédures des anciennes inquisitions épiscopales et papales , sous prétexte de venger par des hommes la ma- jesté divine ; et ces affreuses règles furent , chez nous , comme droit commun , introduites, en i5oQ, par le cruel Poyet, et maintenues, en 1670, par l'impitoyable Pussort. De là, nous vint le secret absolu de la procédure criminelle, qui, de loSg à 1789, fut une calamité effroyable. N'ou- blions jamais que, jusqu'à lôSg, la procédure criminelle ordinaire avait été, sous les trois races, publique en France, dans toutes ses parties, selon les usages et les lois des Grecs et des Romains ; que les célèbres décrets de 1789 avaient fait cesser entièrement cette perversité, mais que, d'après les codes de 1790 et surtout de 1810, le secret inquisitionnel le plus sévère a été rétabli dans toute instruction criminelle , jusqu'au moment tardif de cette communication trop parcimonieuse qui précède immédia- tement l'examen et les débats devant les jurés. M. Dupia fait les réflexions les plus judicieuses et les plus touchantes sur les inconvéniens de cette marche tyrannique. On n« saurait trop la faire haïr et graver dans la mémoire sa fu-' neste généalogie. L'Angleterre a su conserver la publicité de la procédure criminelle , à commencer par le premier interrogatoire de l'accusé. L'Espagne et le Portugal ont su la rétablir; le royaume de Naples vient de la perdre; ne nous,sera-t-elle jamais rendue?

ET POLITIQUES. g5

^ Nous voudrions pouvoir copier les beaux chapitres de l'auteur sur Vaccusation , les débats et lejurj; en voici quelques traits :« En matière de délits de la presse, le gouvernement perd plus souvent par les débats qu'il' ne gagne par le jugement. Qu'est-ce donc, si l'accusation s'at- taque à des faits, à des actes, à des écrits pour lesquels l'opinion s'est ouvertement déclarée, à des hommes qu'elle honore, et s'il survient un acquittement complet ?... Il ne faut pas que les hommes complaisans et empressés autour du gouvernement en usent avec lui, comme l'ours avec l'amateur des jardins : mieux pcmdmit un sage ennemi.

Au sujet des actes d'accusation qui devraient commen- cer la poursuite, et qui ne viennent plus qu'à la fin du procès, M. Dupin rapporte les vives et justes plaintes du lieutenant criminel Airault. Puisse-t-il, en les renouve- lant, avoir contribué à les rendre un jour efficaces!

On n'a point oublié le beau travail de M. Guizot contre la tactique des faits généraux qui fut employée par l'in- fâme Jefferies contre Sydney, et que nous voyons fré- quemment employée par les organes du ministère public. Les faits généraux, dit M. Dupin , sont étrangers à l'accusé ^ par cela même qu'ils ne lui sont pas personnels. Mais ici le mal vient du magistrat, et non de la loi. Il ne faut pas attendre le remède du législateur, mais du magistrat et du gouvernement. Là-dessus il raconte, pages 120 et 168, les malheurs du colonel Duvergier, condamné dans l'af- faire des événemens de juin 1820. Il n'y a rien de plus triste et de plus touchant que ces épisodes. Le magisùaâ quijuge, à son tour est Jugé.

Les procès criminels se terminent par des débats. N'est- ce pas une atteinte à la publicité si limitée de ces procès, que « souvent l'entrée de la salle d'audience ne soit per- mise qu'à des personnes munies d'un billet du président Tome xi. 5

ae SCIENCES morales

de la cour ou du procureur général ? Un auditoire ainsi composé est-il ce que la loi entend par \e public ? Dans les grandes représentations théâtrales, dit l'auteur, s'il y a des billets pour des spectateurs choisis, il y a aussi des billets qui se vendent; au lieu qu'à la cour d'assises de Paris, souvent la faveur seule les donne ou les fait ob- tenir. On y fait exception et acception des personnes. J'ai TU restreindre à deux, à trois au plus le nombre de ceux qu'on daignait accorder à l'accusé ou à son défenseur, et c'est là ce qu'on appelle police d'audience, qui appartient au président. Souvent aussi on charge les audiences de gendarmes et de soldats, on en met plus qu'il ne faut pour maintenir l'ordre; pour tenir l'assemblée en respect, on crie d'une voix de tonnerre : Gendarmes, Je vous ordonne de conduire en prison le premier qui rira. J'ai vu un pareil ordre exciter dans l'assemblée des rires qui gagnaient tout le monde et jusqu'aux collègues de l'ordonnateur.

« J'ai entendu des présidens répéter à chaque instant : T^ous avez toute la latitude pour vous défendre, mais. . . et de mais en mais la défense était accablée de restrictions et d'interruptions qui fatiguaient l'avocat, lassaient sa patience , ou le troublaient au point de le réduire à se taire.

M Depuis surtout qu'il a été mis à l'ordre du jour de dé- clamer pontre les doctrines ^ de réprimer les doctrines, les présidens se sont empressés à l'envi d'interrompre les avocats et d'entrer en réfutation avec eux , sous prétexte de rétablir les saines doctrines. . . Ces petites tracasse- ries renversent l'ordre des idées, sj'ncopent l'établisse- ment d'une preuve, refroidissent le développement d'une considération touchante et déconcertent l'orateur. D'ail- leurs, telle proposition, telle phrase , tel mot déplaisent au président et plaisent peut-être aux jurés. On ne sait

ET POLIÏIQLES. 67

pas de quoi l'un se fûche; peut-on savoir de quoi l'autre ne s'accommoderait pas ? Toutes ces interruptions fréquentes sont contraires au devoir du président. Si le juge doit se montrer indulgent envers le défenseur, à plus forte raison doit-il l'être envers l'accusé; il doit lui pardonner quelque chaleur dans sa propre cause , et lorsqu'il s'agit de sa perle ou de son salut. J'ai entendu un accusé, interrompu dans sa défense , dire au président : Monsieur, le soin de me défendre l'emporte sur tout ; en sortant d'ici, vous rentrez fort tranquille chez vous , moi je rentre en prison. Que répliquer à cela ? »

Dans le chapitre sur le jury, qui est très-soigné, l'au- teur développe, en homme lihre et ami de la vérité, les avantages de cette institution , et propose un jury mi-parti en faveur des étrangers, à moins qu'il ne s'agisse de crime contre la sûreté de l'état.

Nous passons le chapitre fort important despeines et de r exécution des condamnations , pour nous arrêter à celui des abus de détail, qui sont les vices , non des lois , mais des hommes. L'auteur s'élève énergiquement contre les abus des délations, le crime factice de non révélation, la violation du secret des lettres , la corruption des domes- tiques par des agens de police, et l'emploi malheureuse- ment si commun des agens provocateurs. Nous regrettons que les bornes de ce recueil ne nous permettent pas de suivre M. Dupin sur de si importans objets.

Sous le titre de questions particulières , il traite des délits de lapresse et des calomnies par la voie de la presse y il dit des choses de la plus haute importance sur la néces- sité d'une loi relative à l'emploi de la force armée contre les mouvemens populaires , sur les dommages et intérêts dus aux accusés innocens, sur les lois d'exception, dont il désire la cessation, sans en excepter aucune. C'est avec

5^

68 SCIENCES MORALES

bien de la raison qu'il les regarde toutes comme des abus qui, outrant l'auloriié, l'affaiblissent et la dégradent.

Au lieu d'innocenter le duel et de le punir de peine de mort, il voudrait une loi qui déclarât les duellistes inha- biles à exercer les droits de citoyen , indignes de tous em- plois civils et militaires, incapables de témoigner en jus- tice, de tester, de succéder, de recevoir par donation ou par testament, etc.

Rien de plus judicieux que ce qu'il a écrit sur les délits militaires, le délit commun, et sur la justice des Suisses, exercée au sein de la France par des étrangers employés dans l'armée, au lieu de Français, et recevant une paie deux fois plus forte que celle des Français.

Il parle contre la censure des journaux, mesure d'ex- ception , qui s'étend même sur les comptes rendus des débats judiciaires , et jusque sur les textes des jugemens.

Enfin, cet ouvrage est terminé par un curieux mé- moire sur les proscriptions par ordonnance.

Lakji:i>-ais , de l'Institut.

<VW\ (W\'\V Wk-WV^ XVX'*

Thb fikst Anntjal Report of tlw Managers of tke So- ciety for tke preventloit of pauperism, etc. Tne SECOND Annual Report , etc.

Premier et second rapports des administrateurs de la Société formée a New-York pour prévenir la pauvreté , lus et adoptés par ta société, avec des observations sur les causes de la pauvreté (i).

Les amis de l'humanité espéraient que les Etats-Unis d'Amérique préviendraient , par la sagesse de leur gou-

(l'i Premier rapport , in-8», 27 pages. New-York, 1818; imprimé par J, Seymour. Second rapport, in-8», 91 pages, New- York, 1820",

ET POLITIQUES. 6d

yernement et de leurs lois , cette accumulation d'ouvriers sans emploi et de pauvres , dont l'entretien et les désor- dres pèsent sur tous les gouvernemens de l'Europe. Il semblait qu'une nation dans la vigueur de l'âge, placée sur un sol immense et fécond, sur des fleuves et sur des mers qui communiquent avec la terre entière, riche de toutes nos connaissances, instruite par nos erreurs, deyait rapidement atteindre un très-haut degré de civilisation et d'ordre social. Cette espérance ne s'est pas encore entière- ment réalisée.

Le nombre des pauvres s'est accru dans les principales villes des Etats-Unis. Il a fallu les secourir, et organiser l'administration des secours qu'on pouvait leur accorder.

Nous avons sous les yeux les premier et second rap- ports des administrateurs de la Société formée à New- York pour prévenir la pauvreté. Le premier a été f^it le 26 oc- tobre 1818; le deuxième, le 29 décembre 1819. Nous croyons utile d'en extraire les faits les plus importans, et d'y joindre quelques observations.

On voit, dans le premier rapport, que les administra- teurs de la société furent d'abord chargés de chercher avec soin et de signaler avec précision les causes de la pauvreté, afin d'en prévenir l'influence ou de la détruire. Divers comités furent créés pour cet objet, sous la présidence de M. Jean Clarkso:n; secrétaire, M. Jean Griscom.

Les lois, les habitudes et les mœurs des Etats-Unis dé- rivent, sousplusieurs rapports, de cellesde leur mère-patrie. C'est ainsi, disent les administrateurs, que nous avons

imprimé par E. Conrad. — Nous continuerons à faire connaître les travaux et les succès de là même société , à mesure que son secré- taire , M. le professeur J . Ghîscom , l'un de nos honorables amis , qui 3 bien voulu être l'un des correspondans de la Revue Encyclopédique aus Etats-Unis . nous fera parvenir les renseigaemens nécessaires^

70 SCIENCES MORALES

plus d'une fois suivi des exemples dangereux et commis des erreurs graves que nous aurions pu éviter. Nos contri- butions pour les pauvres et le nombre de nos pauvres s'ac- croissent annuellement.

Ils observent qu'en Angleterre la dépense annuelle pour les pauvres s'est successivement élevée, de 1748 à 18 1 5, de 692,000 1. st. à 6,147,100 ou de 17,900,000 fr., argent de France, à 153,675,000. Les circonstances poli- tiques ont rendu cet accroissement très-irrégulier.

La dépense des maisons de charité, à New-Yorck, s'est élevée de 44,973dol" (1) à 77,000, dans le cours de douze années, de i8o3 à i8i5; la même dépense, en 1816 et 1817, a excédé de beaucoup 77,000 dol" ou 417, 34o fr.

Le plan adopté par la société de New- York a été tracé d'après les meilleures institutions de ce genre, établies en Allemagne, et particulièrement à Hambourg. Dans cette dernière ville, le nombre des pauvres, de 1788 à 1789, sous l'ancien système d'administration j s'élevait à 9,757; sous le nouveau système , de 1 798 à 1 799 , à 4,73i .

Décroissement du nombre de pauvres, 5,026.

Ce rapport contient ensuite les premiers résultats des tra- vaux des comités , sur les causes de la pauvreté et sur les moyens de la prévenir. Les administrateurs insistent par- ticulièrement sur la réduction de la vente des boissons et des liqueurs fortes , pour laquelle le nombre des détaillans , à New-Yorck, s'élève à 1,600 fr. ; ce qui suppose une vente annuelle déplus de i,46o,ooo fr. , somme énorme arrachée

(i) La piastre américaine, ou le dollar, vaut 5 francs 4^ cent. Son poids légal est de 27,000; son titre légal, goS; le même que celui de la piastre d'Espagne , dont le poids est de 27,045.

ET POLITIQUES. 7î

au travail utile, aux larmes et au malheur des femmes- souffrantes et des enfans abandonnés. La constitution de la société est à la suite de ce rapport : elle est tracée avec beaucoup de sagesse et de simplicité.

Le second rapport, beaucoup plus étendu, rédigé dans les mêmes principes et dans les mêmes vues, présente à la fois les résultats de deux années d'exercice , et des faits et des observations d'un très-grand intérêt. L'indication seule de ces résultats suffira pour en faire connaître l'im- portance et la rendi'e applicable à cette partie de l'écono- mie politique, si essentielle aux progrès de la civilisation , qui doit veiller au sort des classes indigentes.

Les administrateurs attribuent la pauvreté dans l'état de New-Yorck :

i** kVignorance. Sur 76,000 individus, population de la ville de Nevr-Yorck en 1818, ils évaluaient à a 1,000 le nombre des enfans en âge de recevoir les principes élé- mentaires de l'instruction : sur ce nombre, ils estimaient que 8,000 enfans en étaient entièrement privés; d'où il résulte nécessairement que plus d'un tiers de la population ne sait pas même lire. La négligence coupable de n'assister à aucun culte religieux accroît encore l'ignorance et l'im- moralité. Sur 25,000 familles, à peine en peut-on comp- ter 10,000 qui assistent régulièrement aux exercices de leur culte.

s'' A V intempérance. L'usage des liqueurs fortes est tel, qu'il y a, dans la seule ville de New-York, i,43i per- sonnes patentées pour en vendre, et que la consommation annuelle s'élève au moins à i,Gi 2,000 dol" ou à plus de 8,740,000 francs. Cependant des mesures très-sages on'' été prises par le chef magistrat de New-York pour res- treindre ces déplorables abus ; et le nombre des lieenc*»

72 ^ SCIENCES MORALES

pour rendre des esprits ou des liqueurs fortes, qui était, en 1818, de 1,637, s'est trouvé réduit, en 1820, à i,43i, quoique la population soit aujourd'hui de plus de 120,000 âmes. Des réglemens de police très-sages com- mencent à diminuer cette funeste source de désordre et de dépravation. Les administrateurs ont soumis à la législa- tion un projet d* loi pour mieux régler la vente des liqueurs fortes et l'exercice des licences, dont le prix donne un revenu d'environ 17, 000 dol" ou 85, 000 fr.

3'' Aux prêts sur gage. On ne peut se dissimuler que ces prêts ne soient une grande source de pauvreté. Le maire de New- York a cependant réglé avec la plus grande sagesse tout ce qui a rapport à ces prêts. L'intérêt est fixé à 7 pour cent, pour tout prêt au-dessus de 25 dol" ou 125 fr., et à 25 pour cent, au-dessous de cette somme.

4° Aux loteries. On s'étonne que les loteries aient pu être admises dans des Etats où d'autres branches de reve- nus devaient suffire aux dépenses publiques. Cependant on ne peuty vendre d'autres billets que ceux dont les lote- ries sont autorisées par le gouvernement. La licence pour chaque bureau de vente est de 5oo dol" ou 2,799 ^^* ^^ ^J avait eu à New-York, en 1820, que quatre licences ac- cordées depuis la loi qui règle la police des loteries.

5° Aux établissemens de charité. La religioii et la raison doivent diriger ces institutions, qui deviennent nuisibles au maintien de l'ordre public, dès qu'elles fournissent des secours à la paresse , à l'indolence et à l'immoralité. II n'est dû de secours qu'à l'individu incapable d'un travail suffisant pour lui procurer des moyens d'existence.

Les administrateurs ont formé une bibliothèque , où ils réunissent tous les ouvrages qui peuvent les éclairer sur l'éducation des différentes classes de la société et sur le

ET POLITIQUES. 73

meilleur système de secours à donner à l'indigence (i). lU ont divisé la population de la cité de New-York , de ma- nière à connaître le mieux possible toutes les classes de la population, les travaux, les habitudes, le sort elles besoins de chaque famille et de chaque individu.

Les banques d'épargnes ont eu une influence très-salu- taire. On en a établi à Philadelphie, à Boston, à Baltimore, à Salem, et partout elles ont inspiré plus d'économie et plus d'activité. Depuis le 3 juillet jusqu'au 29 décembre 1819, on a déposé à New- York plus de i5o,ooo dol", et on n'en a retiré que 5,ooo.

Indépendamment des causes déjà indiquées, les admi- nistrateurs de la société ont reconnu encore d'autres sources actuelles de pauvreté dans la cité de New- York :

6» L'émigration des pays étrangers. Les administrateurs en sont effrayés; une grande partie des émigrans de l'Eu- rope afflue àNew-York. Tous les événémens qui ont troublé l'ordre social et qui ont laissé des milliers d'ouvriers, de gens de mer et d'individus de tout genre sans emploi, ont influé sur cette immense émigration ; c'est surtout vers New- York qu'elle s'est dirigée , depuis le 1" mai 1818 jusqu'au i" novembre 1819. Dans dix-huit mois 35,56o pas- sagers y ont débarqué ; sur ce nombre 18, 980 sont étrangers. Un grand nombre y est arrivé par l'intérieur , venant du Canada; plusieurs ont échappé ù la surveillance de la po- lice et ne sont pas compris dans ce dénombrement. La progression de cette émigration n'annonce que trop les désordres de l'Europe. Dans moins de cinq mois, en 1818, ï3,ooo émigrés sont arrivés à Québec, dans le bas Canada.

Les mauvaises mœurs d'un grand nombre de ces émi- grans, leur misère, leurs déplorables habitudes influent

(0 Voyez ci-dessus , T, X, pag. 63.5 , l'extrait de ce catalogue.

7A SCIENCES MORALES

d'une manière très-fâcheuse sur la population de New- York. La misère et le désespoir traînent à leur suite les maladies , les désordres et le crime.

Les administrateurs demandent à cet égard de nouvelles lois à leurs législatures, dans l'intérêt de la population américaine et dans l'intérêt de l'humanité, pour les infor- tunés qui viennent chercher une autre patrie.

Nous ne pouvons ici qu'analyser rapidement cette partie essentielle du second rapport. Il est du devoir de tous les gouvernemens de l'Europe d'être attentifs à cette efirayante émigration. Si la belle expérience qu'a faite 31. Robert Owen ù New-Lanark en Ecosse était mieux appréciée (i) , chaque état conserverait ses sujets ; et la plupart de ces émigrans, au lieu de s'exiler volontairement de leur patrie, en cultiveraient le sol, et en accroîtraient la richesse et la prospérité.

Les administrateurs mettent encore au nombre des caus es de pauvreté :

7° Les nombreux procès portés aux cours criminelles , dont l'action est trop lente. Ces cours sont accablées par la multitude de plaintes qui naissent des désordres que nous avons indiqués. La société appelle l'attention de la légis- lature sur cette importante partie de l'ordre public.

8° Le mauvais système de correction dans les prisons et dans les maisons de force est aussi une cause de pauvreté. La confusion qui régne dans les diverses classes des cou- pables, jeunes et vieux, incorrigibles etrepentans, con- damnés à perpétuité et détenus pour un tems limité, a

(i) Voy. V Examen impartial des nouvelles vues d» M. Owen , etc. , par le docteur Mackab, médecin de S. A. R. le duc de Keîit, Pa- ris, 1821, Treutellet Wùrtz; et le compte rendu de cet ouvrage dan» la Revue Encyclopédique , T. X, page 02 1.

ET POLITIQUES. 75

l'influence la plus funeste sur le caractère Je tous ces in- dividus. Il y avait , en 1819, dans la ni^ison de correction de New- York, 358 prisonniers.

Dans cette partie du rapport, pénétrés d'admiration pour les succès presque miraculeux qu'a obtenus à Londres , dans la prison de Newgate , le dévouement de madame Elisabeth Fry (i) et de la femme Howard, les administrateurs de la société de New- York expriment ainsi leurs vœux : Pour- quoi des femmes vertueuses n' entrent-elles pas ici dans ces asiles du crime et du désespoir , comme des message?'s cé- lestes f cojnme des anges de pitié , de paix et de consolation?

90 Les maisons de jeu contribuent aussi à augmenter le nombre des pauvres. Partout l'influence de ces maisons est déplorable, et il semble qu'on ne voie pas combien elles plongent d'individus et de familles dans les plus coupables égaremens et dans la plus afî'reuse indigence.

10° Le défaut de propreté est une dixième cause assignée par les administrateurs de New- York ; ils comptent avec raison ce désordre au nombre des sources qui influent sur l'accroissement de l'indigence et sur l'état sanitaire du peuple.

C'est sur toutes ces causes que l'éducation doit avoir la plus grande influence. C'est dès l'âge le plus tendre qu'il faut diriger la raison des enfans, et leur inculquer les prin- cipes purs et sacrés de la religion, qui sont ceux de l'ordre et de la vertu , de l'amour de Dieu et des hommes. Ils rendent hommage aux effets salutaires qu'ont déjà produits les écoles lancastriennes d'enseignement mutuel et les écoles des dimanches. Tel est, disent-ils en terminant leur rapport , r exposé de ce que nous avons fait et de ce que nous voudrions faiî-e. IVotre vue s'étend à mesure que nous

(1) Voyez ci-dessus , T. X , pag. 209.

76 SCIENCES MORALES

avançons j ei de noiweaux devoirs nous sont imposés à chaque pas. Ils reiident l'hommage le plus honorable à la mémoire de M. Jean Murray, l'un des membres les plus zélés de leur comité ; il avait porté tous ses soins sur un établissement d'éducation pour les enfans de couleur , au nombre d'environ 2,000, et sur l'organisation des banques d'épargnes.

Ces deux rapports sont dictés par un zèle éclairé et par un amour ardent pour le perfectionnement de la civili- sation et le bonheur de l'humanité (i).

Laifon de Ladébat.

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Df.LL' IsTORiA d'Italia antica e moderna , etc

Histoire d'Italie ancienne et moderne , par le chevalier Luigi Bossi, etc. , avec des cartes géogra- phiques et des planches (2).

Nous avons déjà donné une première annonce de cet ouvrage, dont il a paru jusqu'à présent dix volumes.

Cette histoire doit être divisée en six livres, dont le premier comprend les tems antérieurs à la fondation de Rome, et le second l'histoire de Rome, partagée en trois périodes : les rois, la république et l'empire. C'est là que se termine le dixième volume ; le reste de cette histoire fournira le sujet des autres volumes qui seront publiés suc- cessivement.

(1) A la suite du second rapport est un appendice, qui contient des détails inléressans sur les diverses causes de pauvreté et sur les mesures qui pourraient les affaiblir ou les détruire. On y a joint le catalogue, que nous avons publié, des ouvrages dont il a été fait don à la société. ( Voj ez ci-dessus , T. X , pag. 625 ).

(a) Milan, 1819-1820, etc. Gicgler «t Biancbi, 10 vol, iu-S".

ET POLITIQUES. 77

Quoique le premier livre ne comprenne qu'un seul yo» lunie, il pourrait paraître un peu long à des lecteurs qui, impatiens de parcourir l'histoire certaine, n'aiment point à s'arrêter sur des tems obscurs et fabuleux. Cependant M. Bossi se montre, plus que beaucoup d'autres écrivains, sobre dans ses récits et sévère dans sa critique, et il ne s'occupe lui-même de cette première époque que le tems nécessaire pour faire connaître autant que possible les premiers habitans de l'Italie, qui ont donné naissance au peuple romain.

Ce qu'on peut recueillir déplus important dans des tems si reculés, ce sont les noms des pays, ceux des peuples qui les ont habités, et les indications de quelques événemens plus ou moins altérés. L'auteur donne d'abord quelques idées sur la g^éographie ancienne, et un exposé assez précis des systèmes géographiques de Strabon, de Pline et de Ptolémée. Ces connaissances préliminaires sont néces- saires à ceux qui se livrent à l'étude de l'histoire ancienne, puisque cette histoire est entièrement basée sur l'un ou l'autre de ces systèmes de géogi'aphie jusqu'au commen- cement du moyen âge.

Cette partie de l'étude de l'antiquité, qui, moins que les autres cependant, offre aussi beaucoup de contradictions et de difficultés , a donné lieu à de nombreuses recherches. L'auteur examine plus ou moins rapidement les opinions des écrivains les plus distingués dans ce genre d'étude, tels que Bocart, Dickinson, Cluverius , Bianchini , Maffei, Guarnacci, Bardelti, Carli, Durandi, Fabbroni, iMicali,etc. Il cherche ensuite à remplir, si l'on peut s'exprimer ainsi, ces déserts historiques par le peu de matériaux que peuvent lui fournir les auteurs anciens. 11 passe en revue tous ces peuples de l'Itcdie , dont il ne reste à peu près qu'une sté-

78 SCIENCES MORALES

rile nomenclature; il s'arrête un peu plus sur les Pélasges, et surtout sur les Etrusques et sur les Latins.

Malheureusement, l'histoire de ces peuples, comme celle de tous les autres, périt avec leur indépendance, et il n'en est resté que ce que les conquéraiis ont bien voulu con- server et que les Grecs n'ont pas altéré. M. Bossi rejette tout ce qui est incertain ou sans vraisemblance , prenant pour guides les autorités les plus authentiques, et surtout les monumens que la barbarie des hommes et l'empire du tems ont épargnés. Il tâche de déterminer le plus exacte- ment possible l'esprit, les coutumes, les habitudes, la reli- gion, les arts , la législation et la population de ces contrées.

Les Grecs, pénétrant et s'établissant dans l'Italie, s'étu- dièrent à donner à tout ce qu'ils y trouvèrent des origines grecques. Ainsi, interprétant et dénaturant l'histoire pri- mitive de ce beau pays, qui, comme tous les autres, avait la sienne propre, ils y substituèrent leur mythologie natio- nale. Les Rom.ains eux-mêmes tirèrent vanité de rapporter leur origine à l'histoire des demi-dieux et des héros de la Grèce ; ce qui corrompit de plus en plus l'histoire véritable des premiers peuples de l'Italie.

M. Bossi a voulu purger cette histoire, ou plutôt cette mythologie , de tout ce qu'elle renferme d'étranger. Tel fut aiissi, si l'on en croit G. B. Vico, le projet de Varron, de donner, à l'histoire ancienne des Romains une origine toute nationale. Vico tâcha d'appliquer ce système à toutes les nations; le nouvel historien suit le même système, sans citer l'auteur auquel il appartient principalement. L'Italie avait ses peuples indigènes, autocthones dw abori- gènes. M. Bossi les reconnaît dans tous ces peuples à qui on ne peut attribuer une origine étrangère, et qui exis- taient déjà à l'époque de ces émigrations et de ces colonies

ET POLITIQUES. 79

qu'on trouve indiquées clans l'histoire ancienne de l'Italie. Mais quelle origine auraient ces peuples autocthones si l'on ne leur reconnaît pas une filiation suivie et une souche comnaune? Voltaire, dans ces grandes questions se tirait souvent d'embarras par des réponses qui ne sont pas toujours aussi légères qu'elles peuvent le paraître à quelques lecteurs. Il appliquait les mêmes questions aux autres espèces inférieures qui naissent et croissent dans tous les pays. C'était l'idée d'Épicure, c'était la cosmogonie de la plupart des peuples , et surtout des Phéniciens. M. Micali (i) avait cru pouvoir concilier cette opinion sur les peuples aborigènes avec la Bible : il a avancé que, de même que Dieu a donné un Adam à une partie de l'Asie, il l'a donné aussi à plusieurs régions de la terre, qu'on pourrait regarder comme privilégiées, ou plu- tôt comme plus propres à la propagation et à la conservation de leurs espèces ou races différentes. Ainsi La Pe3Tère avait imaginé des Préadamites ; et M. Micali multiplie les Adam, autant qu'il en faut pour donner un commen- cement à chaque peuple autocthone. Selon ce système. Moïse aurait raconté la création des premiers hommes, en la réduisant à un seul fait dans la personne d'Adam, qui serait l'emblème ou le genre des hommes primitifs.

Mais ce n'est pas assez pour conserver aux peuples au- tocthones leur propre origine; il faut aussi que le déluge de Noé l'ait respectée. Autrement, il faudrait répéter la même création qui a précédé le déluge; mais toutes ces recherches sont plutôt curieuses qu'instructives.

Notre auteur s'attache surtout à faire ressortir tout ce qui caractérise la civilisation et l'esprit d'indépendance poli- tique des peuples primitifs de l'Italie. Il consacre un cha-

(0 I/Italia avantiil dominio de' Romani.

80 SCIENCES MORALES

pitre entier à la religion , aux arts , aux études , à la littérature et à la langue des Étrusques. On dirait souvent qu'il en fait le panégyrique , plutôt que l'histoire. Il sou- tient que la culture des arts et des sciences existait déjà parmi les Italiens, avant que les Grecs eussent fondé chez eux leurs colonies et occupassent les villes déjà florissantes par leur population et leur police. Plusieurs monumens et quelques réflexions ingénieuses semblent constater ces époques anciennes de culture et de civilisation, dont la trace est à peine indiquée par la tradition ou par l'histoire.

Ce qui est plus certain , c'est l'esprit d'indépendance que la plupart des peuples anciens de l'Italie ont maintenu avec un soin religieux. Plusieurs auteurs ont trouvé chez ces peuples, surtout chez les Étrusques, cette organisation fédérative, qui laisse à chaque cité sa propre administration intérieure et qui concentre toutes les forces particulières pour la défense extérieure et commune. L'auteur, comme tant d'autres antiquaires italiens, semble se dédommager de la perte actuelle de leur indépendance politique par des descriptions exagérées de celle dont jouissaient autrefois leurs ancêtres.

On a conservé des séries de rois appartenant à quelques- uns de ces peuples ou qu'on leur attribue. On a cru pouvoir en assigner aux Sabins , aux Étrusques, aux Latins. M. Bossi passe rapidement sur la prétendue his- toire des anciens rois du Latium ; il traite de l'arrivée d'Énée en Italie, d'Ascagne , des rois d'Albe ses suc- cesseurs, enfin de Romulus, fondateur de Rome. Comme l'histoire de ces personnages héroïques est remplie de fables, l'auteur cherclîe à séparer le vraisemblable du fa- buleux, et il indique ce qui lui paraît le moins incertain. Ainsi, il apprend à ses lecteurs à séparer le domaine de la mythologie de celui de l'histoire. II termine son premier

ET POLITIQUES. gj

Livre par un coup d'oeil sur les îles de l'Italie, telleà qu'elles étaient ou devaient être dans ces tems reculés spécialement la Sicile et scshabitans, que nous ont décrits les poètes et les mythologues.

On ne peut contester à l'auteur le mérité d'avoir con- sulté tous les écrivains classiques, grecs et latins, et leurs plus savans commentateurs, ainsi que tous ceux qui ont rédigé des mémoires particuliers ou éclairci des monutnens de tout genre, et spécialement les étrusques. Il a même proflté de la Chronique d'Eusèhe , récemment publiée par MM. Mai et Zohrab, et qui lui a servi à rectifier plusieurs points de chronologie. Qu'il nous soit permis cependant de voir avec étonnement que l'auteur, ayant quelquefois rap- porté les opinions même étranges et bizarres de la plupart des antiquaires anciens et modernes , n'ait pas donné place à celles de Vico, et ne l'ait pas cité parmi tant d'autres qui n'étaient pas plus savans que lui.

Le premier Livre de cette histoire est plutôt une dis- cussion critique sur les anciens peuples de l'Italie, qu'une mirration suivie. C'est dans le second que commencé l'histoire proprement dite; il comprend une période de près de dix siècles. Ce n'est que l'histoire de Rome, qui absorbe celle de l'Italie, ù mesure qu'elle soumet Ic'pays à son joug. " .

Cette grande histoire qui, dans sa longue durée, présente mie unité, une progression, un but, se divise naturelle- ment entrois parties ou périodes, dont chacune est dis- tinguée par une époque très-remarquable qui la termine. Tels sont l'établissement de la république romaine, celui de l'empire et sa chute. L'auteur ne se borne pas à répéter les faits ou les récits des historiens anciens et classiques : il les compare, il les examine, il les rejette ou les concilie,' il tire tous les secours nécessaires de leurs interprètes et Tome xi. ç

8j SCIENCES MORALES

de leurs commentateurs. On voit bien que son histoire n'est pas une copie , comme tant d'autres, abrégée ou pa- raphrasée; elle est l'extrait d'une lecture immense, mé- thodique et comparative de tous les ouvrages anciens et modernes qui méritent d'être consultés. Il serait impos- sible de suivre le fil de la narration ; nous indiquerons quelques traits particuliers qui la caractérisent.

La première partie du second Livre contient l'histoire des rois de Rome. L'auteur ne manque pas d'y réunir celle des autres parties de l'Italie; il ne se borne pas à la simple narration des faits les plus certains ; il étend ses remarques sur la religion, sur le gouvernement , sur les coutumes , les sciences, les arts, le commerce de chaque âge (i); et, ce qui est fort intéressant , il signale les circonstances ou les causes qui, du tems des premiers rois, ont dû contribuer à la grandeur du peuple romain.

En parlant des premières colonies grecques d'Italie, M. Bossi s'arrête quelques momens sur l'école de Pythagore et sur les premiers Gaulois qui pénétrèrent dans l'Italie. Pythagore, qu'Aristote regardait comme le premier pré- cepteur de la morale, et qui a mérité le titre de législateur de l'amitié, contribua plus que tout autre à la civilisation de la grande Grèce. Il sut combiner dans sa philosophie la théorie avec la pratique , la contenaplation avec le travail, la félicité privée avec la félicité publique. L'influence de ses principes et de son école fut une preuve continuelle de ce que peut opérer l'instruction publique, au profit des peuples et de leurs gouvernemens. Crotone , Tarente, Reginm, et plusieurs autres républiques de la grande Grèce, furent heureuses et puissantes jusqu'à l'époque où les Py- thagoriciens furent persécutés et proscrits par Cilon , qui

(i) ^qj'cz livre ii , Pari, i , chap, 8,

ET POLITIQUES. 82

arait été exclu de leur école, et par d'autres tyrans en- nemis de la vérité et de la vertu. A l'occasion de la philo- sophie de Pythagore, l'auteur fait un tableau très-curieux de l'état des sciences et des arts dans la grande Grèce, pen- dant l'époque des rois de Rome. Il indique les philosophes, Tes artistes, leurs écrits, leurs chefs-d'œuvre, surtout les médailles et les vases de ce tems, conservés jusqu'à nos jours, témoins et monumens qui prouvent que les sciences et les arts fleurissaient en Italie long-tems avant de pé- nétrer dans la Grèce, et que les Grecs eux-mêmes les ont probablement reçus des Italiens. Telle est au moins l'o- pinion favorite de notre auteur.

On doit remarquer, en passant, l'observation de M. Bossi sur la taille et la physionomie des Gaulois, queTite-Live, Florus, Justin, etc., ont dépeints sous des formes ef- frayantes. L'auteur croit qu'ils étaient d'une race particu- lière de Celtes venus des régions habitées par la race pri- mitive caucasienne, et que leur taille élevée et leur figure singulière en imposèrent d'abord aux Romains eux- mêmes.

La seconde partie du second Livre, qui s'étend depuis la fondation de la république jusqu'à celle de l'empire, est la plus importante. M. Bossi fait de tems en tems les re- marques nécessaires sur les événemens les plus éclatans de cette période. J'indique les principales : celles qui pourront donner la plus juste idée du mérite et du carac- tère de l'ouvrage.

L'auteur observe comme une chose très-singulière que les Romains, avant la prise de Véies, pendant trois ou même quatre siècles, n'eurent aucune communication avec l'Italie méridionale, et surtout avec la grande Grèce, qui pouvait beaucoup contribuer aux progrès de leur civili-

6 *

U SCIENCES MORALES

sation (i). Quelles que soient les causes de cet isolement indiquées par l'auteur, son opinion fortifierait les doutes exprimés par Vice sur le message des Romains , chargés de porter, d'Athènes à Rome, les lois de Solon et d'autres législateurs grecs. Mais, comme nous l'avons déjà remar- qué, M. Bossi a négligé de rapporter les opinions de Vico sur ce Toyage, sur l'esprit des lois des XII Tables, sur FAsile ouvert, par Romulus, à Rome, sur le caractère de Pylhagore et de son école, etc.

La république romaine, jusqu'à l'époque de ses guerres avec les Gaulois , peut être regardée comme étant dans son enfance. L^auteur retrace la politique, l'art de la guerre, la religion, les mœurs, la langue, l'éloquence, l'héroïsme des premiers Romains (y). Ce qui est fort re- marquable, c'»6t l'esprit aristocratique qui paraît très- ancien chez les Italiens. L'auteur cherche à déterminer le caractère, des patriciens et du peuple romain, et plus en- core cette sorte d'équilibre établi entre eux, et qui se con- serva toujours tant que dura la république. On connaît les discussions de Machiavel et de Campanella sur ce sujet. M. Bossi pose cette question : a Si l'on n'avait pas séparé les citoyens en classes distinctes , aurait-on prévenu leurs discordes ? » Mais, cette distinction établissant une inégalité légale parmi les citoyens, le problème proposé donnerait lieu à une question plus générale : Pourrait-on , et par quels moyens, éviter dans la société politique l'inégalité des rangs et les agitations intestines, résultant de l'action el de la réaction des classes ainsi divisées ?

L'époque de l'invasion des Gaulois et de l'incendie de Rome est, selon notre auteur, fort remarquable, à cause

(i) Liv. II, Part, ii, ch. 9. (2) Ibid.f ch. 12.

ET POLITIQUES. 8a

des changemens qu'elle opéra dans la religion , la législa- tion , le caractère et la littérature des Romains. Les guerres puniques, malgré les désastres qu'elles amenèrent dans l'Italie, contribuèrent beaucoup à lacivilisationdes Italiens, qui semblaient se dédommager des maux de la guerre et de l'invasion de l'étranger par les connaissances qu'ils rece- vaient de leurs ennemis. Depuis ce tems, tout s'améliora progressivement à Rome et dans l'Italie.

On trouve de l'intérêt et quelquefois des vues nouvelles dans les considérations que présente M. Bossi sur l'art de îa guerre chez les Romains , sur le passage des Alpes exécuté par Annibal, sur les relations des Romains avec îes autres peuples, sur l'interprétation des prodiges dont îa politique ne manque pas ordinairement de s'emparer, sur les institutions religieuses, sur les premières comédies» sur la science astronomique de Cornélius Galius, sur la destruction de Carthage et sur ses conséquences, etc. (i); nous ne pouvons que îes indiquer ù nos lecteurs»

Les considérations contenues dans le sixième volume sont encore plus remarc[uables, entre autrcstoutes celles qui son6 relatives au caractère des grands personnages des derniers tems de ta république, tels que César, Cicéron , An- toine, Octave, Pompée, Cassius, Brutus, etc. Après avoir rapporté les faits essentiels qui les concernent, il pose et discute les questions suivantes: i^ Que serait- il arrivé ,^ si les républicains n'avaient pas hasardé la bataille à Phi- Kppes.^ 2° si Brutus et Cassius avaient remporté la vic- toire ? 3° si, au lieu d'un peupfe guerrier et faiblement instruit, il s'^était formé à Rome un peuple d^hommes îettrés, de philosophes et d^artrstes?ou si les Romains, aïK lieu de se livrer à îa guerre et à Ta conquête , avaient

(«) Faj'. Tora, lY.

86 SCIENCES MORALES

cultivé l'industrie et le commerce? 4° Enfin, dans ces deux dernières hypothèses , Rome serait-elle devenue la maî- tresse du monde?.... Cette manière d'examiner quel- ques époques importantes de l'histoire , nous paraît ingé- nieuse et philosophique; mais nous préférons, sous ce rapport, les réflexions ded'Alembert,dans son Discours sur l'histoire et sur les différentes manières de l'écrire : Qui peut embrasser toute la chaîne des événemens politiques et de leurs circonstances pour en déduire les conséquences nécessaires ou les plus probables ?

L'auteur, en exposant les idées qui éclaircissent ces problèmes , fait des remarques très - judicieuses sur l'état de la politique, de la civilisution, des sciences et des arts, du tems de la république romaine. Il détermine les rentables causes de la chute de celte république ; et même il rectifie quelques opinions de 3Iontesquieu , sans oublier ce que Machiavel et Paruta avaient remarqué, avant lui, sur le même sujet. Parmi ces causes, il signale de préfé- rence les hommes qui ont exercé le plus d'influence par leur talent, par leur valeur et par leur fortune (i).

L'auteur, ainsi que Bailly , Dupuis , Heeren et d'autres , sent la nécessité de supposer des époques d'une civili- sation plus étendue, antérieures aux époques historiques qui nous en ont à peine conservé quelques traces. D'a- près cette supposition , on a imaginé divers foyers de ci- vilisation dans la Tartarie , dans la Chine , dans le Thibet, dans les Indes, dans l'Assj-rie, dans l'Ethiopie, dans les régions les plus septentrionales de l'Europe. M. Bossi assigne aussi un de ces foyers en Italie, comme paraissent l'indiquer plusieurs de ses opinions religieuses et de ses institutions politiques propres à cette contrée (a).

(i) Chap. 63. (î) Chap. 64.

ET POLITIQUES. 8T

Examinant l'état progressif de la littérature des Ro- mains , M. Bossi cherche à rectifier les idées de M. Schœll, qui, véritablement, ne sont pas très-exactes. Cet écrivain distingue trois périodes de la république romaine : la pre- mière est celle de sa barbarie, depuis la fondation de Rome jusqu'à la fin de la première guerre punique; la seconde, qui comprend la naissance de la littérature, s'é- tend depuis la fin de k guerre punique jusqu'à la mort de Sjlla; la troisième est l'âge d'or de la littérature ro- maine, qui, selon M. Shœll, ne dépasse pas la mort d'Au- guste. Les observations critiques de M. Bossi , à ce sujet, nous ont paru d'une grande justesse (i).

Le 66° chapitre est consacré au commerce des Romains et des autres peuples de l'Italie, sous le gouvernement de la république. L'auteur profite beaucoup du savant ouvrage de M. Mengotti, qui a pour titre : Commcrcio de" Romani; il y ajoute ses propres réflexions. Mengotti et Delfico, préoc- cupés par leurs sentimens philantropiques , ont peut- être un peu trop exagéré la dureté et l'injustice des Ro- mains. M. Bossi, plus modéré ou moins partial, n'a pu se dispenser de rappeler des principes et des faits qui, du tems de la république , montrent les Romains tout autres que ne les ont représentés ces écrivains sévères. Il ré- prouve aussi l'opinion de Raynal, qui ne reconnaît d'autre commerce chez les Romains que celui des dépouilles dea peuples conquis. Rome , ainsi que toute autre société , ne pouvait exister sans le commerce , malgré sa rapacité et les richesses énormes qu'elle enleva aux nations.

L'auteur conclut, en disant que Rome républicain» posséda et cultiva la littérature, les arts et le commerce qui pouvaient se combiner le mieux avec l'objet de sa pri-

(i) Chap, 65 , §. 19 , p. 371 .

SS SCIENCES MOKALES

mitive destination et avec les progrès extraordinaires de sa' grandeur. M. Bossi voit partout une connexion néces- saire de causes et d'effets entre toutes les institutions ro- maines et le résultat qu'elles ont produit, c'est-à-dire, l'em- pire du monde (i).

'■ Partout où l'auteur expose ou rejette les opinions des autres , il le fait avec la plus grande modération. Il semble ne pas avoir conservé le même caractère , lorsqu'il examine les idées de l'abbé Denina. Celui-ci flattait beaucoup le pouvoir; ce qui lui fit émettre plusieurs opinions contraires aux faits de l'histoire et aux principes de la saine raison. M. Bossi, indigné de la servilité de cet écrivain, ne laisse échapper aucune occasion de le condamner.

^ ■ L'ouvrage de M. Bossi contient, à la fin de chaque vo- lume, des notes destinées à éclaircir quelques points d'é- rudition indiqués dans le cours de l'histoire, et surtout à expliquer quelques planches très-utiles pour l'intelligence de quelques faits ou de quelques usages. • Ainsi l'auteur signale et rectifie plusieurs méprises chro- nologiques, dans lesquelles est tombé Blair lui-même. Il a voulu combiner les lumières de la philosophie avec celles de l'érudition ; mais je n'oserais pas décider qu'il soit aussi philosophe qu'érudit. Peut-être encore, désirerait-on plus de précision dans cet ouvrage, mais ce doute n'ôte ï-icn à son mérite; et quand il serait fondé, Vhistoire d'I-, ialie n'en est pas moins digne des suffrages du public «claire, tant par le sujet en lui-même, que par la manière,^ dont il est traité. C'est la seule histoire de ritalic ancienne* et moderne, conçue sur un aussi vaste plan, et entreprise

et exécutée par le même écrivain, F. Salfi.

{\) Chap. 66, §. 5,, p. jqr,

ET POLITIQUES. 89

'V W^ \'V\.% V%V%*.V1/V

Histoire de l'assemblée constituante , par M. Gh. Lacbetelle , l'un des quarayite de l' Académie fran- çaise, professeur d' histoire à la faculté des lettres de Paris (i).

Il existe, comme on sait, un Précis histoi'igue de la Hèvolution française j ouvrage du vertueux et infortuné Rabaut Saint-Etienne. Ce livre , composé peu après la session de l'Assemblée constituante , dont il embrasse l'histoire , est écrit sous la dictée des passions les plus généreuses; et, malgré un petit nombre de jugemens que les événemens postérieurs ont appris à rectifier, il était généralement considéré comme l'histoire la plus vraie et même la plus équitable de cette première époque de la Révolution française. Réimprimé souvent, et une fois aux frais de la nation , il n'a pas cessé d'être reproduit jusqu'à ce jour par les presses françaises; aujourd'hui, plus que jamais, il a de nombreux lecteurs. M. Ch. La- cretelle s'en est fait jadis le continuateur; il publia suc- cessivement Y Histoire de V Assemblée législative , de la Convention et du Directoire^ dans le même format, chez les mêmes libraires, dans les mêmes dimensions, et enfin sous le titre commun de Précis historique de la Révolution française, adopté pour ses récits successifs, comme pour celui de son devancier.

Cependant, M. Ch. Lacretelle nous apprend aujourd'hui que ses opinions n'étaient point celles de Rahaut, dont il paraissait , dit-il, être le continuateur. C^XiQ Yi\e\A\.\oi-ï

(i) Paris, Strasbourg et Londres , Treuttel et Wijrtz, 1821 , 2 vol. in-S" 12 fr.— On a tiré des frontispices portant : Histoire de France penda?it te 18' siècle , Tom. Ml cl VIII

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tardive nous conduit à un étrange résultat ; savoir, que M. Ch. Lacretelle aura contribué, de toute la force de son talent, à seconder la propagation d'opinions qui n'étaient pas les siennes. Occupé à exposer les erreurs, les crimes ou les vertus des assemblées qui suivirent l'Assemblée constituante, il n'a point eu l'occasion de rectifier ceux des jugemens de son prédécesseur qui pouvaient lui pa- raître erronés; et cependant il a induit d'innombrables lecteurs à s'en laisser séduire , en écrivant , presque sur les mêmes feuilles , les derniers actes du grand drame , dont Rabaut n'avait pu tracer que les premiers. Il a con- tribué, plus que personne, à populariser ses opinions. Je dois le dire, dût la modestie ou la conscience de M. Ch. Lacretelle en être inquiétée , c'est dans le Précis historique de MM. Rabaut et Lacretelle que presque tous les jeunes gens sortis du collège pendant la longue durée du gouvernement impérial venaient, à leur entrée dans le monde, apprendre l'histoire de la Révolution ; c'est laque l'ont apprise tant d'ames généreuses que l'Espagne , le Por- tugal , l'Allemagne , la Grèce nous manifestent chaque jour. C'est en très-grande partie parce que M. Ch. Lacretelle a pris le soin de continuer l'ouvrage de Rabaut, c'est parce qu'il a exécuté cette entreprise avec talent, que celui-ci a obtenu un succès presque classique, attesté par de nom- breuses éditions; et, s'il m'est permis de l'avouer, c'est à la lecture de ce Livre, tombé de bonne heure entre mes mains, que je dois moi-même ce sentiment, composé de respect et d'amour, que la mémoire de l'Assemblée cons- tituante éveille dans mon cœur, sentiment que je prie le ciel de ne jamais laisser éteindre ni refroidir en moi , quelles que soient les circonstances.

Mais voilà pourtant qu'après avoir souffert pendant tant d'années de passer pour le continuateur de Rabaut, d'être

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simultanément lu j vendu, broché et relié avec lui, M. Çh. Lacretelle s'avise de le refaire ; et certes, le ciel n'est pas plus distant de l'enfer, ni la lumière des ténèbres , que les doctrines et les récits de Jean-Pierre Rabaut ne dif- fèrent des doctrines et des récits de Charles Lacretelle. Si, aux jours du Directoire, alors que l'Assemblée cons- tituante était peut-être encore accusée de superstition et de timidité par les puissans de l'époque, on fût venu signaler ce qu'on appelle aujourd'hui ses égaremens et peut-être ses crimes^ il eût fallu combattre de telles opi- nions, et cependant z'especter la noble indépendance de celui qui les eût professées. Il est généreux, lors même qu'on se trompe, de prêcher l'ordre et la soumission aux lois devant la démocratie , de prêcher la liberté devant la monarchie ; c'est là un avantage de position dont jouissent, de nos jours, les défenseurs des libertés publiques, avantage qu'en diverses circonstances ils ont regretté de voir négligé par ceux qui se font aujourd'hui les avo- cats du pouvoir. C'est ainsi qu'ils admirent l'indignation vertueuse de M. de Lally, qui s'écrie, du fond de l'exil, et après les plus véhémentes apostrophes contre les dé- sordres sanglansdont la révolution de 1789 ne fut pas plus exempte que d'autres : « Ils me proscriront^ ils confisque- ront mes biens , je labourerai la terre , et je ne les verrai plus; » et, lors même qu'on l'entend nommer l'Assemblée constituante, ztree caverne d'aiitropophages , on trouve avec satisfaction l'excuse de cette sorte de fureur, indiquée quelques lignes après : «C'est ù l'indignation, c'est à l'horreur, c'est aux convulsions physiques que le seul aspect du sang me fait éprouver, que j'ai cédé. » Tout cela , dans la circonstance, était bien; c^était , à quelques égards, grand et honorable ; c'était l'expression du dé- sespoir de voir souillée par le sang cette liberté tant aimée ,

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et l'on n'est point surpris de retrouver plus tard le même homme, quand la force est retournée au pouvoir, jeter quelquefois des regards d'inquiétude sur cette même liberté , premier objet de son culte. Le sang avait coulé dans les mouvemens populaires; et ce crime est du nombre de ceux qui ne permettent plus à Tliomme juste de respirer tranquille sur la terre , jusqu^à ce que le pou- voir qui protège la société ait au moins désavoué et flétri les assassins. Oui sans doute, il fallait, en 89, attaquer et poursuivre les monstres qui souillèrent le lA juillet; avec Bailly, il fallait tomber à genoux devant une popu- lace effrénée, pour lui épargner le crime; avec M. de La- fayelte , il fallait couvrir Foulon de son corps ; et , au risque d'être accusé de connivence avec l'infortuné, il fallait s'écrier avec le vertueux chef de la garde nationale : « Que diront vos ennemis, si vous commettez un si lâche attentat; respect à la loi, ne prévenez pas le glaive de la justice. » Mais plus tard, comme on en a vu des exemples, n'était-ce pas , de la part de quelques hommes, une basse et cruelle déclamation de s'apitoyer sur les cendres refroidies de Berthier et de Foulon , quand le sangde Brune, de Ramel et des malheureux]Nîmois fumait encore?

Ainsi, pour passer à un sujet moins odieux, comment expliquer la conduite de l'historien qui , sous le Directoire , se fait le continuateur de Rabaut, et qui dresse aujourd'hui contre l'Assemblée constituante un acte d'accusation pas- sionné, alors que le pouvoir qu'elle avait modifié a recou- vré plus de prépondérance qu'il n'en eut jamais ; alors que les rois 'de l'Europe forment avec leurs soldats une ligne fonnidable, qui semblerait devoir rassurer les plus timides contre les invasions de l'anarchie; alors que tous les hommes, à qui les principes de la Révolution et de la liberté sont chers, se trouvent, dans beaucoup de pays,

ET POLITIQUES. 93

exhérédés de toute participation aux affaires publiques. Telle est pourtant la tâche que M. Ch. Lacretelle s'est imposée et qu'il veut poursuivre; car il annonce qu'il se propose de développer son Précis historique de la Réuolu- tion ! Quand on a lu son Histoire de l'Assemblée consti- tuante , il est aisé de pressentir quels seront ces dévelop- pemens. Pour nous, au milieu des étranges vicissitudes dont nous sommes témoins, ne perdons pas de vue que le premier caractère des hommes qui prétendent ù quel- que valeur chez les peuples éclairés, c'est la fixité d'opi- nion et la fidélité politique.

Ce n'est pas, j'en conviens, sans quelque émotion, que je parle de ce Livre ; je le crois destiné à produire beau- coup de mal, à égarer bien des esprits, à pervertir une foule de jugemens. L'historien est un écrivain d'un mérite éminent; son sujet excite vivement l'attention; ses récits sont tissus avec habileté, ils sont colorés avec art. II est difficile de classer l'histoire avec plus de méthode, de grouper les faits avec plus de lucidité, de semer la nar- ration avec plus d'à-propos, d'anecdotes et de réflexions. Une fausse couleur d'esprit philosophique, des paroles de modération , des sentimens de moralité viennent encore ajouter au prestige. Pourquoi faut-il que l'injus- tice et l'erreur ne se tiennent pas satisfaites de la force physique qu'elles opposent souvent avec trop de succès à l'ordre et à la justice ? pourquoi faut-il qu'elles usurpent jusqu'à cette force intellectuelle et morale, dont l'ascen- dant est si doux, et néanmoins presque irrésistible? Que peut une feuille légère contre un ouvrage historique, appuyé d'un nom honoré, et qui caresse tant de préémi- nences, d'autant plus ombrageuses qu'elles sont vivement contestées, tant d'intérêts alarmés, moins par les attaques

SA SCIENCES MOKALES

auxquelles ils sont en butte, que par le sentiment profond de leur faiblesse intrinsèque et de leur illégitimité réelle? Fidèle au système de rendre notre Révolution odieuse, et de faire de l'Assemblée constituante un objet de haine , et quelquefois de mépris, M. Ch, Lacretelle s'appesantit, avec une douloureuse habileté, sur le tableau des crimes qui affligèrent de bonne heure les amis de la liberté et qui réjouirent ses ennemis. Maudissons avec lui ces crimes, c'est le meilleur mojen d'en absoudre les hommes irré- prochables qu'on veut en accuser. La violence est quel- que chose de si naturellement injuste , qu'elle ne cesse pas de l'être, lors même qu'elle est employée en faveur de la justice. Toutefois, dans l'appréciation des faits, il ne faut pas perdre de vue les circonstances accessoires qui les déterminent; ainsi, par exemple, si, le i4 juillet^ le peuple de Paris en appela à la force , il faut remarquer qu'un vaste appareil militaire était déployé autour de lui, et que la représentation nationale , reconquise après tant d'années d'interdiction, et objet de l'enthousiasme le mieux mérité, se voyait menacée d'être dissoute. Un parti hétérogène à la Révolution vint d'ailleurs se jeter à la traverse pour la détourner à son profit. Ce parti, que je ne veux point nommer par son nom , parce que ce nom ne lui convient plus aujourd'hui, mais dont les sectaires de tems en tems recrutés existent toujours autour du pou- voir, quel qu'il soit, sans autre détermination fixe que de ^'associer à ses triomphes ou d'hériter de ses dépouilles ; ce parti doit supporter la meilleure part des malédictions que beaucoup de personnes vertueuses adressent inconsi- dérément à la Révolution. Il se compose de ces hommes immoraux qui spéculent tantôt sur l'enthousiasme et tan- tôt sur la vertu , cœurs froids, esprits ambitieux, carac-.

ET POLITIQUES. â5

ière3 profondément dissimulés, qui n'admettent d'autre morale en politique que leurs calculs, et qui opèrent sur l'espèce humaine comme sur la matière inerte. Ce parti conspira pour la Révolution, quand toute la France y tra- vaillait ouvertement; il s'empara de tous les principes justes, de toutes les idées grandes et généreuses; il se glissa parmi les hommes de bonne foi; il recruta jusque parmi les scélérats ; il ameuta la populace , et, survivant à la mort de ses premiers adeptes, on le vit successive- ment se vendre à l'étranger, faire avorter parmi nous la monarchie constitutionnelle et la république, et contri- buer puissamment à élever et à soutenir le trône de Bona- parte, fondé essentiellement sur la satisfaction de toutes les passions vicieuses et de tous les intérêts injustes de l'ancienne et de la nouvelle France. Comment expli- quer différemment les écarts d'une révolution, si pure dans ses principes, si nécessaire dans ses causes, invo- quée par tous les hommes probes et éclairés de la na- tion, applaudie à sa naissance par l'Europe entière, et que le seul vœu populaire , sans l'intervention d'au- cune force militaire, et malgré l'emploi de ces mêmes forces , avait su effectuer?

D'ailleurs, beaucoup d'événemens postérieurs ont trop prouvé que les excès sanglans ne sont point l'apanage exclu- sif d'un parti. Les troubles deMontauban, en mai 1790, les nombreux assassinats commis dans le midi par les compa- gnies de Jésus et du Soleil, vers i/gS, et des crimes plus récens, attestent qu'il ne manquait que la victoire à l'autre parti pour égaler ses victimes à celles du parti contraire. Les passions humaines portées àl'extrème degré produisent mal- heureusement partout les mêmes calamités , n'importe quelle en soit la cause. N'en accusons point la Révolution; car il est bien remarquable, au contraire, que les hommes qui la

M SCIENCES MORALES

faisaient dans l'Assemblée constituante désavouèrent éner-* giquenient les excès dont elle fournit le prétexte. Ses en- nemis n'ont pas toujours profité de cet exemple ; ils n'ont pas toujours accordé à la victime la consolation de désavouer et de pleurer sa mort. On n'avait pas encore , dans les premiers jours de la Révolution , l'expérience des excès auxquels s'abandonne la fureur populaire. Comme, dans la monarchie, on perd la faveur en résistant aux volontés in- justes du maître; ainsi, dans les gouvernemens démocra- tiques , on perd la popularité , en résistant aux volontés injustes du peuple. Dans l'un comme dans l'autre état, la vertu prescrit de sacrifier au devoir la faveur ou la popu- larité. Ainsi, l'Assemblée constituante est coupable d'avoir passé à l'ordre du jour sur les meurtres de Berthier et de Foulon; mais du moins elle ne fut coupable que d'inaction : elle ne voulut point sauver les assassins, en niant l'assas- sinat; elle n'a point rappelé à l'ordre celui qui vint à la tri- bune implorer la justice publique.

Les réformes opérées par l'Assemblée constituante ne trouvent pas plus de grâce aux yeux de son historien , que les institutions qu'elle avait créées. Sa censure atteint même des objet» que le consentement unanime des hommes les plus modérés semblait devoir en garantir; par exemple, la suppression de la vénalité des charges judiciaires et d'autres emplois. Il faut cependant lui rendre justice en un point ; il applaudit à la suppression de la potence , et de nos jours c'est bien quelque chose ; car nous avons entendu naguère donner , à la tribune , des regrets à ce genre de sup- plice.

Un objet plus contesté, c'est le mérite et la légitimité de l'institution de la noblesse. Notre charte l'ayant maintenue en France, il est interdit de la discuter; on ne pourrait l'attaquer sans péril, et dès-lors il est évident que l'appro-

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halion qu'on pourrait lui accorder, privée de liberté n'aurait aucune valeur. Les institutions peuvent se fonder ou sur la conviction des esprits, née de la discussion, ou sur la sanction des lois pénales. Il est clair que, dans l'état présent des choses, les partisans de l'institution de la no- blesse pourraient opposer à ses adversaires ce dernier argu- ment, auquel, pour le moment, je ne connais pas de ré- plique. Il est aisé de concevoir que M. Ch. Lacrelelle ne voit pas avec calme l'Assemblée constituante prononcer l'a- bolition de la noblesse; je pense comme lui que la pré- sence ou l'absence de cette institution altère l'essence du corps social.-Son existence, seulement nominale dans les lois, est, selon moi, d'une immense con-séquence , ne se- rait-ce que parla somme de vanités qu'elle blesse ou qu'elle console. C'est un point sur lequel je tomberais d'accord avec ceux dont je pourrais appréhender une entière dissidence sur le fonds de la question. Je me permettrai de blâmer ceux-là seulement, qui ont pu croire que c'était une chose de peu de conséquence, qu'une noblesse à laquelle la loi fon- damentale accorde des rangs et des honneurs. Parmi les nobles qui concoururent efficacement à la suppression de la noblesse dans l'Assemblée constituante, l'auteur distingue M. de la Fayette, M. Charles de Lameth , M. le Pelletier de Saint-Fargeau , M. le vicomte de Noailles et M. le vicomte Mathieu de Montmorency, qui demanda la suppression des armoiries. Cette dernière partie du décret d'abolition de la noblesse me paraîtrait, plus qu'aucune autre, susceptible de contradiction. Le» armoiries sont pour les particuliers ce que sont les sceaux pour les établissemens publics ou pour les corporations; elles sont utiles, comme les noms propres, à la distinction des familles. Je ne saurais apercevoir quel principe ou même quel amour-propre elles peuvent blesser. TOMK XI. 7

<^8 SCIENCES MORALES

M. Ch. Lacrelelle assure que, depuis flus de vingt-cinq ans ^ tous les publicistes s'accordaient à parler apec un égal mépris de la constitution de i'j()i. Je conteste d'abord l'exactitude de l'expression ; les œuvres de l'Assemblée constituante ont bien rencontré de la haine ; du mépris , jamais. Je suppose d'ailleurs que quelqu'un eût touIu prendre la défense de la constitution de 1791? quand aurait-il pu Je faire depuis vingt-cinq ans? était-ce sous l'é- pouvantable régitue de 1793? était-ce sous le Directoire? Mais on possédait alors quelque chose de plus que la cons- titution de 1791 ; et réclamer celle-ci à cette époque, c'eût été implicitement provoquer la destruction de ce qu'on possédait. Était-ce sous le consulat? était-ce sous l'empire? Mais il y avait alors impossibilité matérielle d'écrire sur les objets politiques; la liberté de la presse était bornée à louer la perfection de tout ce que faisait et défaisait le despo- tisme. M. Ch. Lacretelle a donc tort de s'étonner que la constitution de 1791 n'ait trouvé qu'assez récemment des protecteurs ou des défenseurs; il était dans la nature des choses qu'ils n'apparussent pas plus tôt.

Une des parties que l'auteur attaque avec le plus d'a- mertume dans la constitution de 1791 , c'est la. déclaration des droits; il la considère comme la source féconde et uni- verselle des fausses doctrines, qui ont produit les malheurs de la Révolution. Parmi les objections qu'il s'adresse, on remarque celle de l'adoption d'une pareille déclaration par les Etats-Unis d'Amérique, renfermant les mêmes dispo- sitions et conçue presque dans les mêmes termes. Au nombre des réponses qu'il se fait, j'en relèverai deux qui m'ont paru basées sur des erreurs évidentes. — Une société jeune, dit-il, p^ji^ s^ régir par des principes fort diffèrens de ceux qui sont nècessaii'es aux sociétés anciennes. — Mais personne n'ignore que la société qui forme les Étals de

ET POLITIQUES. 99

rAmérique du nord est tout aussi vieille que celle de la mère-patrie, dont elle est une émanation, contemporaine par conséquent de la société française. Les Anglais des Etats-Unis sont les mêmes que le peuple de la Grande-Bre- tagne ; ils ont conservé son langage, ses mœurs, ses habi- tudes physiques et religieuses , son caractère, et même en

partie ses institutions municipales et judiciaires. Un

peuple de cultivateurs ou de commerçans d'une exti ém-j ac- tivité ^à\l ailleurs M. Ch. Lacretelle , n'abonde pas en spé- culateurs oisifs, en sophistes dangeieux. — L'existence et la multiplicité, chaque jour croissante aux États-Unis, des sectes religieuses les plus livrées aux idées abstraites et spé- culatives , démentent celte assertion. On sait que nulle part on ne publie un plus grand nombre de journaux politiques, et que, dans aucun pays, ils ne pénètrent plus avant dans les dernières classes de la société.

J'ai voulu répondre seulement à ces deux objections, parce qu'il m'a semblé les reconnaître parmi les paradoxes qui, malgré l'évidence des faits, sont reproduits chaque jour avec assurance dans les livres et dans les discours. Je n'essaierai pas de pousser plus loin une réfutation qui ne peut se compléter ici. Quel moyen d'ailleurs de s'entendre avec l'homme, assez aveuglé par son nouveau symbole, pour trouver dans le préambule de la déclaration des droits une parodie profane, impie et séditieuse de F évangile ? Assuré- ment c'est bien, je pense, la dernière chose qu'on se serait avisé d'y découvrir.

Je ne sais si je m'abuse; mais, quelles que soient les préventions de l'historien, il me semble que, même après ses récits et sans doute contre ses intentions,' l'Assemblée constituante se présente encore à l'imagination du lecteur sous un aspect grandiose, rayonnante d'une gloire pure

7*

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et embaumée d'un parfum de verlu. Ce nom de la Fayette, qui vient se placer «i souvent, accompagné de reproches, sous la plume de l'historien, est pourtant mêlé sans cesse à quelque dévouement plein d'abnégation , tantôt aux li- bertés publiques , tantôt à la personne de Louis XVI ; et peut-être qu'un lecteur, impatienté des épithètes de l'his- torien , pourrait s'écrier: ]VIais voilà un criminel qui n'ap- paraît que pour commettre des actions vertueuses ! La manifestation du Lù're rouge révèle que la mère de MM. de Lameth avait reçu 60,000 francs de la cour pour l'édu- cation de ses enfans; et voilà que les deux courtisans , de- venus tribuns j prirent le parti défaire remettre cette somme au trésor royal. Vous cro^'ez peut-être que c'est là un trait de probité politique ; selon notre historien , c'est de l'in- gratitude. Celle-ci du moins n'est pas contagieuse ; en voici tout aussitôt une preuve en chiffres; je la trouve dans le budjet de l'année 1790 arrêté par l'Assemblée consti- tuante. Les divers impôts réunis élevèrent les recettes à six cent trente millions, les dépenses à six cent quarante- cinq millions. Trente ans après, en 1821 , le ministre des finances présente à la chambre des députés le tableau de l'exercice de l'année courante: Recettes,, huit cent quatre- vingt-huit millions ; dépenses, huit cent quatre-vingt-deux millions. On voit que nous nous sommes corrigés de cet esprit d'ingratitude reproché à MM. de Lameth; mais il nous en coûte un sacrifice annuel d'environ deux cent cinquante millions.

Nous nous sommes expliqués assez franchement sur le talent de M. Ch. Lacretelle. Nous avons dit qu'il en dé- ploie ici beaucoup trop au service d'une cause que nous croyons injuste; ce talent brille principalement dans l'art de tracer des portraits; le tableau de l'Assemblée consti-

ET POLITIQUES. lOi

tuante tout entière en olWe une galerie d'autant plus précieuse, que plusieurs n'ont pu être saisis que par uu témoin oculaire. Nous avons remarqué un petit nombre d'inexactitudes échappées à une rédaction rapide ou trou- blée par l'esprk de système. M. Ch. Lacx'etelle parle d'é- tangs battus par les vassaux j pour procurer à des sei- gneurs voluptueux le plaisir d'entendre la musique des grenouilles. C'est ici une distraction assez plaisante de l'historien; car, si des seigneurs voluptueux ont jamais fait battre des étangs par leurs vassaux, c'est bien cer- tainement pour avoir le plaisir de ne pas entendre la mu/- sique des grenouilles, dont le coassement importun cesse au mdmdre bruit. Ailleurs , M. Ch. Lacretelle dit que So- phie Lemonnîer, abandonnée par Mirabeau, se donna la mort; il est vrai que cette femme s'asphyxia volontaire- ment avec du charbon, mais ce fut pour un autre amant que Mirabeau.

Mais U est une distraction bien plus grave que je re- procherai à M. Ch. Lacretelle; c'est d'avoir réimprimé, dans ses ipïèces Justificatives _, la lettre de M. de Bouille à l'Assemblée constituante, écrite après le voyage du roi à Varennes. On y lit ces passages : « Un peuple que vous avez rendu féroce et sanguinaire, et qui est devenu l'objet du mépris de l'univers ». (Il s'agit du peuple français),.,. ...c'est ainsi que doit parler un homme qui n'a plus pout vous et pour le peu'Jjle antropophagc, que vous avez enivré de crimes, que du mépris, de l'indignation et de l'horreur... ...avant peu, H ne restera pas pierre sur pierre à Paris- ( Eclats de rire dans l'asseinhlèe.^ je connais les che- mins , j'y guiderai les armées étrangères, etc — » ; et c'est là ce que M. Ch. Lacretelle appelle une ^'xict justificative. Mais qui donc doit-elle justifier cette pièce étrange ? ce ii'est pas au moins ceux pour qui vient de plarder l'histo- rien. En vérilé , la distraction est Uop forte. K-. Maevi.

LITTERATURE.

Histoire de la tie et des ouvrages de J. J. Rousseau , composée de docuinens autlientiques , et dont une partie est restée Inconnue jusqu'à ce jour; d'une biographie de ses contemporains considérés dans leurs rapports avec cet hom^tne célèbre , suivie de lettres inédites (i).

N. B. Deux articles, faits par deux de nos collabora- teurs, nous sont parvenus à la fois sur cet ouvrage : chacun des rédacteurs de ces articles a rendu compte des impres- sions qu'il a reçues en le lisant. Nous avons cru pouvoir les admettre tous les deux, vu qu'ils sont d'un égal intérêt et d'une médiocre étendue. Nos lecteurs pourront les com- parer, et adopter, entre les jugemens des deux rappor- teurs, dont le second est plus favorable à Rousseau, celui qui leur paraîtra mériter la préférence.

C'est un usage assez commun, en Angleterre, de pu- blier des mémoires biographiques et littéraires sur les grands écrivains. Cet usage pourrait être suivi sans incon- rénient en France. Au lieu de s'astreindre à la régularité d'une composition historique ou d'un éloge, il admet des di- gressions, des citations, des détails minutieux en appa- rence, mais utiles au but qu'on se propose. Enfin, il faut considérer ces mémoires biographiques , non pas comme l'histoire complète de la vie des personnages qui en sont le sujet, mais comme un recueil de matériaux, comparés et éclaircis.

(i) Paris, 1821, 2 vol. in-8», en tout loSS pages. Prix , 10 francs. J. J. Paschoud, L. Colas, libraires. — L'auteur, M. V. D. Musset Pathay, n'a point mis son nom en tète de Touviagc, mais s'est nommé à la fin de l'introduction.

LITTERATIKE. 10.5

De ce genre est à peu près l'ouvrage que M. de Musset vient de publier sur J. J. Rousseau. L'auteur, n'ayant voulu rédiger qu'un travail qui pfit, en quelque sorte, servir de commentaire aux Confessions et ù l'histoire du philo- sophe de Genève, a été dispensé, par l'existence même des Confessions , de raconter en détail la vie de Rousseau ; mais il en a fait l'analyse. Il a commenté les actions qui ont donné lieu à divers jugemens ; il les a éclaircies, jus- tifiées ou excusées par les témoignages des contemporains qui ont connu Rousseau , et qui ont écrit sur leurs rela- tions avec lui. M. de Musset a examiné la conduite de ces contemporains même , et a tâché d'apprécier la moralité de leurs témoignages. Il entreprend de réfuter une foule d'imputations auxquelles leurs noms ont donné beaucoup de poids, et qui se sont accréditées, comme tant de chose* s'accréditent dans le monde, parce que personne ne se donne la peine de les examiner à fond, et que tout le monde trouve plus commode d'adopter des opinions toutes^ faites.

Il est toujours honorable de défendre un grand homme contre les accusations de ses ennemis, surtout lorsqu'il n'est plus là pour se justifier. Rousseau a peut-être été en butte à ces accusations plus que d'autres grands écrivains ; et, ce qui rendait sa position plus fâcheuse , il avait contre lui une foule de gens en crédit, d'hommes riches et puis- sans, contre lesquels il aurait essayé en vain de lutter: s'il n'avait pas pris soin lui-même de faire l'aveu de ses action» , qui sait sous quelles couleurs affreuses son portrait serait passé à la postérité ?

Ce qui, à mon avis, fait la plus grande gloire de Rous- seau, c'est d'avoir eu la force d'ame de rompre ouverte- ment avec les vices de son siècle , de se soustraire au joug honteux de ce qu'on appelait faussement les convenances

lOA LITTÉRATLRE.

sociales, de revenir, en morale comme en politique, aux lois si simples de la nature, et de prouver, par son exemple, qu'il n'est pas impossible de briser des liens que des abus invétérés avaient seuls affermis.

C'est en cela que Rousseau me paraît infiniment supé- rieur à Voltaire. Celui-ci voyait, comme Rousseau, la corruption toujours croissante des mœurs, sous un règne qui ne faisait qu'ajouter à l'héritage de la cour de Louis XIV et de la régence; il ne pouvait se dissimuler les abus intolérables qui s'étaient introduits dans la so- ciété; il les signalait arec le zèle le plus constant et le talent le plus flexible : mais Voltaire n'eut point le courage de s'opposer ouvertement aux grands qui donnaient l'exerh- ple de la corruption et de l'abus de l'autorité ; jamais il n'aurait osé proposer la réforme entière de l'état social. Voyez comme il flatte, dans sa correspondance, un ma- réchal de France; comme il plaisante sur les débauches de ce séducteur dangereux, qui se faisait un jeu de répandre le trouble et le scandale dans les familles honnêtes, et dont on voit la conduite signalée avec la plus noble indi- gnation dans une foule d'écrits, qui, au commencement de la révolution, exposèrent au peuple tous les désordres dont il avait été victime, et qui avaient amené la dissolu- tion du corps social. Jamais Rousseau n'a cédé à la puis- sance des noms et du crédit; jamais il n'a flatté les vices des grands; il leur a parlé, au contraire, avec plus de franchise et de sévérité qu'à ses égaux, et la crainte de leur déplaire n'a pas un instant arrêté sa plume. Rousseau est peut-être le seul écrivain qui ait su se détacher de toutes les considérations personnelles, et suivre uniquement les inspirations de sa conscience- Quelle humiliation pour l'esprit humain, qu'un écrivain si grand, quand il s'érige en réformateur, et par conséquent

LITTÉRATURE. 105

en bienfaiteur de la société entière, redevienne si petit dans ses relations journalières avec les individus ! On est honteux de ce contraste frappant, que l'on retrouve dans tout le cours de la vie de Rousseau. Si l'on excepte un petit nombre de personnes qu'il a toujours respectées, il s'est brouillé avec tous ceux qui ont eu des relations in- times avec lui; et, à force de ne voir que des ennemis dans ceux qui l'entouraient, son imagination ardente, troublée par la faiblesse de sa constitution , a fini par se persuader que tout le genre humain était conjuré contre lui. La méfiance et l'insociabilité n'ont jamais porté des fruits plus amers; et la vie la plus déplorable a puni sévère- ment Rousseau de sa conduite farouche envers ses con- temporains. Je ne sais si un auteur quelconque a reçu dans aucun tems autant de témoignages d'attachement sincère de ses contemporains. Les hommes et les femmes les plus distingués par leur naissance, par leur esprit, par leur fortune, recherchaient son amitié; les jolies femmes, si habituées à attendre des hommages, allaient au-devant de ceux de Rousseau; elles les ambitionnaient en quelque sorte ; elles savaient choisir les moyens les plus ingénieux pour lui marquer leur estime. Cependant, combien de fois ne se virent-elles pas brusquées et rebutées par l'auteur d'Héloïse! avec quelle dureté il repoussa souvent les avances les plus sincères, les affections les moins équi- voques !

Ce n'est pas ainsi qu'agissait Voltaire : toujours aimable, toujours plein de bienveillance, le philosophe de Ferney accueillait également bien et le prince qui arrivait avec faste et le jeune auteur qui présentait humble- ment au grand écrivain les prémices de sa muse; et, quoique la gloire d'être l'objet de l'empressement des étrangers et des nationaux lui coûtât son repos, il ne se

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lassait jamais de répondre avec sensibilité à leurs hom- mages.

Si donc Rousseau a été malheureux, ses infortunes ont été en grande partie son propre ouvrage; sur ce point, j'ose être d'un avis différent de celui de M. de Musset. Je conviens que sa gouvernante ou sa femme avait aigri son caractère , qu'elle lui inspirait de la méfiance et qu'elle rendait son esprit farouche; mais je ne puis croire que tous ceux que Rousseau représente comme ayant des torts graves envers lui, soient réellement aussi coupables qu'il le fait entendre et que son biographe cherche à le prouver. Comment se fait-il que Hume , Diderot , Marmontel , madame d'Èpinay, Grimm, d'Alembert, Voltaire, et tant d'autres hommes célèbres aient continué de jouir de l'es- time de leurs contemporains et n'aient point donné lieu, dans d'autres occasions, à ces scènes d'éclat qui ont amené leur rupture avec Rousseau? Certainement ils ont eu des torts envers ce grand écrivain. Quand on lit tous les argu- mens détaillés avec une habileté et une attention peu com- munes par M. de Musset , on ne saurait plus en douter. Mais rejeter sur eux tout le tort et vouloir disculper entiè- rement Rousseau' dans ces circonstances, n'est-ce pas aller un peu au-delù de la vérité ? Il n'est pas aisé de réfuter le biographe, je le sens; ses preuves sont tellement accu- mulées , qu'on serait embarrassé d'y répondre , à moins d'écrire un volume; mais quelquefois la raison répugne à admettre ses conclusions, quoique sa logique soit très- serrée.

Lorsque, par exemple, Rousseau, pour prouver la pré- tendue haine constante de Hume , commence par assurer gravement que l'historien anglais , en le conduisant à Londres, s'écria en songe : ah ! je le tiensl il m'est impos- sible de croire que Rousseau soit de Ircs-bonne foi daus

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l'exposé de ses démêlés avec un homme, qui avait bien ses défauts, mais qui, dans ses démarches en faveur du phi- losophe persécuté en France, ne paraît avoir été mu que par des sentimens généreux.

A l'égard de ce fameux ah! je le tiens! je trouve un rapprochement curieux dans un manuscrit laissé par feu l'abbé Morellet: « Le reproche que Rousseau fait à Hume d'avoir dit en rêvant: ah! je le tiens! dit M. Morellet, est copié de Plutarque, qui raconte que Xcrcès, ayant donné asile à Thémistocle banni d'Athènes, en était si transporté qu'il s'écriait souvent en dormant :7V le tiens! je le tiens! Je ne crois pas que le trait soit copié ; mais n'est-il pas singulier que Rousseau fasse un reproche à Hume d'une exclamation qui est écJbappée à un roi de Perse, il y a quelques milliers d'années?

Dans l'exposé de la querelle entre Rousseau et Hume, son biographe aurait pu ajouter aux témoignages qu'il cite .celui de lord Charlemout, ami de Hume, mais pourtant assez impartial pour le juger sévèrement et pour tenir la balance égale entre les deux écrivains. Ce lord attribue la plus grande bienveillance au cœur de Hume; seulement, dit-il , il ne voulait pas que chacun fît son salut à sa ma- nière. « Quand il fut de retour de France avec Rousseau , ajoute lord Charlemont, je rencontrai Hume au Parc; je le félicitai de ses rapports agréables, et je lui lis entendre que j'étais persuadé que son nouvel ami lui convenait par- faitement, puisque leurs façons de penser me paraissaient s'accorder en tout point. — Vous vous trompez, milord, répondit Hume, Rousseau n'est pas tel que vous croyez; il est encore attaché en secret à la bible , et au fond il ne vaut pas mieux qu'un chrétien ; mais c'est un chrétien d'une façon particulière (i). »

(ij Voyez la Vie de lord Charlemont , par Hardy.

108 LITTERATURE.

Celte anecdote ne fait rien au sujet de cet article ; mais je la rapporte, parce qu'elle me paraît curieuse.

Je ne me sens pas capable de défendre tous les contem- porains de Rousseau, que son biographe accuse des mal- heurs du philosophe ; il aurait trop d'avantages sur moi. Je crois cependant pouvoir entreprendre en peu de mots la justiûcation de Diderot; je ne parlerai pas de l'origine de leur querelle, qui m'a toujours paru extrêmement insi- gniûante, malgré l'importance que Rousseau a voulu lui donner ; peut-être y avait-il autant de tort d'une part que de l'autre, et ce serait toujours peu de chose. Mais c'est de la violente sortie contre Rousseau , insérée par Diderot dans sa F'ie de Sénèqiie, qu'il faut dire quelques mots. M. de Musset prétend qu'elle est écrite avec le fiel de la haine ; dans un passage qu'il cite, il trouve autant de men- songes que de mots. Les termes sont bien durs; mais M. de Musset a-t-il examiné bien attentivement quels sont les sentimens qui ont inspiré cette diatribe de Diderot? Qu'on lise les termes insultans dans lesquels Rousseau parle de la femme de Diderot et de leurs liaisons équivoques avant leur mariage ; qu'on songe que les Confessions furent di- vulguées à l'époque où Diderot élevait sa fille, où, aban- donné par la France, il trouva un appui dans l'impératrice de Russie; que l'on songe de plus que la vie privée de la plupart des amis de Diderot était mise à découvert dans ces Confessions , avec aussi peu de discrétion et de réserve que . la sienne; et que l'on dise ensuite, la main sur le cœur, si chacun, dans une position semblable, ne vengerait pas son honneur domestique et celui de ses amis , et si l'on ne dirait pas à peu près comme Diderot : « Que penser d'un homme qui laisse après sa mort des mémoires où certai- nement plusieurs personnes sont mallrailées, et qui y joint la précaution odieuse do n'eu permcltrc la publicité que

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quand il n'y sera plus; lui, pour être attaqué; celui qu'il attaque, pour se défendre? Que Jean-Jacques dédaigne, tant qu'il lui plaira, le jugement de la postérité, mais qu'il ne suppose pas ce mépris dans les autres. On veut laisser une mémoire honorée ; on le veut pour les siens, pour ses amis, et même peut-être pour les indifférens. »

Je Conviens que Rousseau avait quelque besoin de se justifier contre de nombreuses accusations, et de laisser à cet effet, après lui les mémoires de sa vie; mais il n'était pas autorisé à rendre la femme de son ancien ami mépri- sable aux yeux de toute la France. Diderot ne s'était jamais permis de publier une ligne sur la vie privée de Rousseau; son indignation avait donc, suivant mon avis, un motif honnête et légitime. Elle a pu l'emporter au-delà des bornes de la justice; mais faut-il condamner l'empor- tement d'un homme qui se sent blessé dans ses affections les plus chères, sans qu'il y puisse jamais porter remède?

En général, je crois que le désir très-louable de ven"-er la mémoire de Rousseau des calomnies de ses ennemis a rendu son biographe injuste envers d'autres écrivains, quoique, dans tout ce qui ne tient pas à leurs relations avec ce grand homme, il se montre disposé à rendre hommage à leur mérite. Au reste , ce n'est jamais qu'après une mûre discussion des témoignages que M. de Musset se prononce contre eux. S'il n'est pas favorable à la partie adverse , oq ne lui reprochera pas du moins de n'avoir pas examiné toutes les pièces du procès.

Une partie du second volume de son ouvrage est con- sacrée à des notices sur les hommes et sur les femmes qui ont eu des rapports avec Rousseau. Au lieu de ranger ces notices par ordre alphabétique, et d'y comprendre jusqu'au moindre individu dont il est question dans les ouvrages du citoyen de Genève, peut-être eût- il mieux valu les fondre

110 LITTÉRATURE,

dans son travail el se borner aux personnages qui méritent d'être connus de la postérité. La forme alphabétique est plus commode, il est vrai, pour les recherches; mais elle n'offre pas assez d'agrémens dans une lecture suivie.

Pour compléter les dernières éditions des œuvres de Rous- seau, l'auteur a inséré environ quarante lettres, soit iné- dites, soit publiées isolément, et il amis beaucoup de soin à classer, par ordre chronologique, toutes les pièces qui composent maintenant la correspondance de Rousseau et dont un bon nombre manque dans les anciennes éditions.

Une partie intéressante du travail de M. de Musset , ce sont les extraits des auteurs contemporains du philosophe, qui ont fait connaître des particularités de sa vie ou qui ont jugé ses ouvrages. Tant de passages tirés des œuvres de Bernardin Saint-Pierre , madame de Genlis , Corancez , Dussaulx, d'Echerny, Marmontel,etc., et rassemblés dans des mémoires biographiques , offrent une lecture très- variée et quelquefois mOme amusante. On connaît l'anec- dote de Sophie Arnould, qui mystifie des seigneurs de la cour en leur faisant, dans un souper, passer le tailleur de la comédie pour l'auteur du Contrat social; mais il est piquant de rapprocher, ainsi que l'a fait l'auteur, cette anecdote, racontée avec beaucoup d'agrément, du récit in- téressant que madame de Genlis fait d'une mystification toute contraire qui lui arriva, et dans laquelle elle reçut chez elle Rousseau, croyant ne recevoir que Préville jouant le rôle du philosophe. Madame de Genlis termine son récit par une critique de la conduite de Rousseau ; mais M. de Musset cherche à prouver dans ses notes que, dans cette affaire , les torts furent du côté de madame de Genlis.

En résumé , le travail de M. de Musset est le résultat de recherches faites judicieusement et en conscience ; il a produit un livre très-instructif et qu'il sera presque indis-

LITTÉRATURE. UI

pensable de joindre désormais aux éditions des œuvres de Rousseau. Je ne sais s'il persuadera complètement tous les lecteurs de la pureté constante des intentions et des sen- tiraens du philosophe; mais je suis certain que tous ceux qui liront l'ouvrage de M. de Musset estimeront beaucoup l'auteur et qu'ils avoueront qu'il leur a beaucoup appris.

Depping.

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HlSTOIBE DE LA VIE ET DES OUVRAGES DE J.-J. RoUS-

SEAu , etc.

SECOND ARTICLE.

Les Anglais, auxquels nos exemples pourraient si sou- vent servir de leçons, peuvent à leur tour nous en donner une dont il serait digne de nous de profiter. Nous devrions apprendre d'eux à attacher un plus grand prix à la vie privée des hommes qui ont illustré la patrie par leurs ta- lons , et qui l'ont éclairée par leurs ouvrages. En Angle- gleterre il n'est peut-être pas un seul écrivain distingué dont la vie domestique , le caractère personnel et les ha- bitudes sociales n'aient été l'objet des recherches les plus scrupuleuses, et ne se trouvent consignés, non pas dans de simples notices, mais dans des histoires aussi com- plètes que détaillées. En France, au contraire, à peine le lecteur peut-il trouver, dans quelques anecdotes éparses çà et là, les élémens d'un jugement sur le caractère privé de ses meilleurs écrivains. Nos rivaux ont épuisé toutes les chroniques , consulté toutes les traditions pour arriver à la connaissance de la famille, des habitudes, des goûts des occupations de Shakespeare, et nous savons à peine la moindre partie des circonstances de la vie de notre grand Corneille. Nous n'avons pas d'histoire de Boileau , de Racine, de Molière. De courtes et incomplètes notices

112 LITTÉRATURE.

nous apprennent tout au plus le jour de leur naissance , celui de leur mort et lu date de la publication de chacun de leurs ouyrages. Cette négligence et cette injustice n'ont cessé pour Lafontaine que depuis six mois environ ; et telle a été jusqu'ici notre incurie à cet égard , que la vie d'un auteur , mort il y a environ cent vingt-six ans (i), a eu besoin d'être composée par un savant, et est devenue un véritable ouvrage d'érudition.

Quelle étude cependant pourrait être plus philoso- phique que celle des actions privées, des habitudes inté- rieures , des relations usuelles de l'homme dont nous admirons les écrits, dont le génie est pour nous l'objet d'un orgueil national et légitime. Il est, sans doute, malheureu- sement vrai que peu de grands écrivains ont porté le carac- tère qui distingue leurs productions jusque dans l'intérieur de leurs familles et dans les actions communes de la vie. Il n'en est qu'un petit nombre qui , pour nous servir d'une expression proverbiale, soient restés grands, même en déshabillé. TonteSois , si le spectacle de la vertu, enseignée par un homme vertueux, est pour le philosophe digne d'une juste admiration, celui de la vertu prêchée par le vice, des passions honnêtes enseignées par le talent sans mœurs, est d'un intérêt différent sans doute, mais néanmoins instructif et philosophique. La vie privée de Salluste et celle de Sénèque ne sont-elles pas un chapitre de plus ajouté à l'histoire du cœur humain ?

Mais si les moindres actions des grands écrivains mé- ritent de nous attacher, celles des moralistes qui con- sacrent leur vie à l'étude de la philosophie sont plus dignes encore d'exciter notre intérêt. On aime à connaître les hommes dont les écrits sont destinés à nous rendre meil-

(i) Lafontaine est mort le lô mars 1695.

LITTIÎMTURE. 113

leurs; on aime à pénétrer dans les détours les plus cachés de ces âmes profondément sensibles, qui prêtèrent un noble langage à la sagesse dont elles se rendirent les or- ganes. Il est même dans le cœur humain une sorte de sen- timent personnel , qui nous porte à rechercher s'ils n'en- trèrent pas aussi dans le partage de nos faiblesses , ceux-lù même qui, se retirant dans le temple des sages, dans celte forteresse philosophique que Lucrèce nous montre à l'abri des passions humaines, consacrèrent leur vie à combattre les vices de la société, dont ils vécurent éloignés, et choi- sirent la noble , mais orgueilleuse mission de réformer l'humanité.

Quel profond intérêt, par exemple, ne doit pas faire naître une histoire détaillée et impartiale de l'un des plus grands philosophes de France, et de l'un des plus éloquens écrivains de tous les tems , de Jean-Jacques Rousseau, de cet homme extraordinaire , qui aurait dû sa célébrité à la seule audace de ses opinions, lors même qu'il n'eût pas conquis le premier rang parmi les écrivains de notre patrie! Les ouvrages de Rousseau sont à la fois les délices des penseurs et le charme des âmes sensibles, l'enthousiasme de la jeunesse et la consolation de l'âge mûr. Objet d'ad- miration et de pitié , il exerce sur nous le double droit du génie et de l'infortune. Sa vie, entremêlée de gloire et d'adversités, offre une conformité touchante avec celle de tant de grands hommes que la société persécuta pendant leur existence et qu'elle idolâtre après leur mort. Calomnié par la haine de ses rivaux, poursuivi par les instrumens de despotisme , à la fois en butte à la fureur des athées et des prêtres, il fut lui-même son plus grand ennemi ; et, comme le poète de Ferrare, il atteignit le plus haut degré du génie dans ses écrits immortels, et descendit aux dernières limites de la raison humaine, lorsque le malheur eut peuplé de Tome xï. 8

IjLA LITTÉRATURE.

fantômes son imagination blessée par l'injustice et troublée par les sombres suggestions de la méfiance.

Déjà, dans ses Confessions , Rousseau s'était efforcé de nous montrer à nu cette ame à la fois tendre et sauvage, passionnée pour l'humanité et atteinte des sombres vapeurs de la misantropie, dont la chaleur vivifiante échauffe les pages de ses écrits. Aigri par des persécutions trop réelles et se créant des persécutions fictives, il avait cru noblement répondre aux ennemis que son talent lui avait suscités et à ceux que son imagination lui avait faits, en exposant sans voile et sans réticences toutes les actions, même les plus minutieuses, de sa vie errante et orageuse. Mais cet ouvrage, unique dans son genre, d'un philo- sophe qui interroge son ame, qui analyse ses sentimens, qui saisit ses passions au passage pour se livrer tout entier au public, n'a pu être achevé; et si, après avoir lu les Confessions de Rousseau, nous pouvons espérer de con- naître son caractère, une grande portion de sa vie nous est encore dérobée. Nous ignorons la partie la plus inté- ressante de sa carrière, celle où son imagination, de plus en plus frappée, avait multiplié les égaremens de sa raison et lui avait persuadé qu'une coalition de l'Europe entière s'était formée pour noircir sa réputation, avilir son carac- tère, enfin pour L'enterrer tout vivant^ suivant l'expression même par laquelle il caractérise la ligue formée contre lui. C'est sans doute à cette époque que Rousseau a le plus de droits à notre intérêt et que l'examen de son caractère est le plus instructif. Si sa jeunesse, en effet, offre le spectacle de Tinnocence poursuivie par l'infortune, de pareils tableaux ne se sont que trop souvent reproduits dans l'histoire des hommes. Son adolescence est obscure et sans fruits : Rousseau ne laisse voir encore qu'un jeune homme qui ne sait point ce que contient son ame; semblable à ce métal

LITTÉ1\ATL11E, il 5

précieux qui, mêlé encore à des matières communes , ne laisse entrevoir par aucune issue l'éclat dont il doit briller un jour. Il faut que l'âge viril apparaisse pour lui révéler son génie ; mais si alors ce génie sort tout armé de cette tête soudain agrandie , si ses premiers pas le placent au premier rang parmi ses rivaux; encore confondu au milieu d'eux, admiré par quelques-uns, aimé par plusieurs autres, il n'a point offert le spectacle d'un grand homme luttant contre la persécution; à peine a-t-il laissé soupçonner que son génie aura bientôt une lutte plus pénible encore à soutenir contre lui-même. Si le grand écrivain existe, son apparition est trop nouvelle pour que sa gloire soit devenue populaire. Biais lorsqu'après avoir publié son chef-d'œuvre, il se trouve en butte à l'animadversion des fanatiques, et poursuivi par des décrets de prise de corps ; lorsqu'après être rentré dans sa patrie , il est banni de cette terre qu'il a illustrée et qui lui devra sa gloire, il se voit chassé de ville en ville, persécuté en France, persécuté en Suisse, avili, joué en Angleterre, alors sa réputation grandit avec ses malheurs, son nom vole de bouche en bouche. Le spectacle que présente ce malheureux grand homme devient aussi neuf qu'attachant ; on le suit avec attendris- sement dans la route épineuse qu'il continue de parcourir ; on aime à étudier cette imagination troublée, que tout effarouche, que l'apparence révolte plus encore que la réalité , et qui fait elle-même son supplice. On voudrait sonder les profondeurs de cette ame, parce que l'on est sûr de trouver de la grandeur jusque dans l'égarement, et du génie dans la démence elle-même.

Ainsi, lorsque jadis un tjran, violant avec barbarie les droits du génie malheureux, fit enfermer le Tasse dans les loges del'hôpital Sainte-Anne, etconfondit avec la démence hideuse du crime ou de la misère, la folie touchante et

8*

il6 LITTÉRATURE.

souvent sublime de l'auteur de la Jérusalem , quel cœur sensible n'eût pas cherché à pénétrer les secrets de cette aine ulcérée, à saisir les jets devenus inégaux et sauvages de cette imagination sortie de la sphère qu'elle décrivait autrefois, mais encore sublime dans ses écarts gigan- tesques et déchirante dans ses amers et sombres gémisse- mens.

Il est donc vrai de dire que les confessions de Rousseau ne suffisaient pas pour nous faire connaître entièrement ce grand écrivain. Les dernières années de son existence, son voyage en Angleterre, sa querelle avec M. Hume, son retour à Paris, les détails de la vie qu'il mène dans cette ville , théâtre de ses premiers triomphes et foyer de ses premières persécutions, ses promenades solitaires dans les environs , ses relations , quelquefois expansives, plus souvent empoisonnées par des inquiétudes et des soupçons , avec un grand nombre d'hommes de lettres ; enûn , son dernier voyage à Ermenonville, où il doit ache- ver sa course agitée ; ses dernières promenades sous ces beaux arbres qui bientôt vont ombrager son tombeau ; les douleurs courtes mais aiguës qui terminent les longues souffrances de sa vie, les paroles suprêmes de l'ami de la nature, ses adieux au soleil, seul objet de ses regrets sur la terre; sa mort, dont les causes sont encore inconnues, les conjectures diverses et nombreuses qu'elle a fait naître, comme s'il devait être dans sa destinée de ne ressembler en rien aux autres hommes, et d'offrir, à toutes les époques de son «xistence , de touohans mais insolubles problèmes; voilà tout ce qui nous manquait dans l'histoire de Rousseau; voilà tout ce que nous apprend RI. de Musset, si son important ouvrage atteint le but qu'il s'est proposé.

Une admiration, aussi juste que naturelle pour les ou- vrages de Rousseau, inspira ù M. de Musset l'idée d'écrire

LITTÉRATLRE. 117

l'histoire de sa vie. « A l'âge où l'on commence à sentir, nous dit-il dans sa préface, je lus une partie des œuvres de Rousseau; je fus vivement ému; les bornes de mon intelligence me parurent reculées : par un résultat natu- rel, j'éprouvai de la reconnaissance pour celui qui pro- duisait en moi cet effet. J'admirais ses ouvrages, et j'aurais aimé sa personne, s'il eût encore vécu. » Depuis cette époque, M. de Musset concentra toutes ses études et dirigea toutes ses recherches sur les écrits, et principalement sur la personne de Rousseau. 11 consulta des hommes instruits, et voulut éclairer son opinion en la soumettant à celle des personnes qu'il estimait le plus; mais bientôt il fut arrêté par des difilcultés et des obstacles puissans. Tout le monds s'accordait sur le talent de l'écrivain; si ses opinions- étaient encore un sujet de discussion, nul ne lui contestait le mé- rite d'un grand peintre, d'un penseur profond', et d'un philosophe éloquent. Mais son caractère était l'objet de jugemens si contradictoires, d'un si vif enthousiasme et d'un dénigrement si acharné, que M. de Musset fut quelqua tems à savoir quel parti il devait prendre; il étudia de nou- veau son sujet, il chercha dans les faits de nouvelles lu- mières ; après cette étude , il crut devou- se fier à son prc^re sentiment, et fit bien.

Ce sentiment n'avait point changé; c'était toujouré un sentiment d'admiration pour les écrits de Rousseau et d'a- mour pour sa personne. Tels furent la règle et le principe de son travail. Il serait à propos peut-être d'examiner ici si M. de Musset prit le parti qui lui était conseillé par la raison et la vérité , et de peser, à son exemple, dans une balance impartiale , les mérites et les torts de l'homme ; mais, outre que cet examen nous entraînerait dans des lon- gueurs incompatibles avec les bornes d'une simple ana- lyse, le résultat de cette recherche, en supposant qu'iU'û«L,

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lis LITTÉRATURE.

différent de celui qu'il nous a présenté , n'aurait point d'autre autorité que celle d'une opinion opposée à une opinion ; et d'ailleurs pourquoi essayer de démontrer que l'historien aurait dû censurer son héros. Je ne sais si beaucoup d'esprits applaudissent aux biographes qui écri- vent l'histoire d'un grand homme pour outrager sa mé- moire, pour présenter ses actions sous l'aspect le plus dé- favorable , pour rabaisser ses vertus et faire ressortir ses défauts , espèce de vautours qui vivent du cadavre qu'ils déchirent ; mais s'il y a des reproches à faire à un historien , ne vaut-il pas mieux censurer en lui l'excès d'amour pour ïon auteur, que l'excès de haine envers celui dont il écrit la vie; ne vaut-il pas mieux le blâmer d'avoir renoncé quelquefois aux droits d'une juste critique, que s'il fallait l'accuser d'en avoir exagéré les devoirs?

Il est malaisé d'ailleurs de garder un juste milieu avec un homme tel que Rousseau. Un grand écrivain, un carac- tère de cette nature , n'a point d'admirateurs froids ou de tièdes ennemis. Il est impossible de ne pas se passionner pour l'homme dans lequel tout fut passion; il est impos- sible de demeurer glacé, en étudiant une ame de feu. Dani une telle alternative , M. de Musset a choisi le rôle d'admi- rateur. Il parle de son auteur avec effusion; on voit qu'il l'aime; tous les efforts de son esprit s'appliquent à la jus- tification de Rousseau. Il y consacre sa logique, ses re- cherches , ses pièces inédites , une érudition fort étendue. Il nous apprend qu'il a parcouru tous les écrits des détrac- teurs de Rousseau, et «qu'il a trouvé de la mauvaise foi dans les uns, un esprit faux et prévenu dans les autres, et dans tous, sans exception, le langage de la passion et de l'erreur; ici, de l'inexactitude dans les faits exposés, des conjectures gratuites ; là, de l'altération dans les citations,

LITTÉRATLRE. Ii9

des suppositions sans fondement, des interprétations fausses; partout des préventions. »

Sans entrer dans l'examen de ces assertions diverses dont le lecteur peut apprécier la valeur, en lisant l'ouvrage de M. de Musset, il est impossible de nier que souvent les grands écrivains ont été jugés d'après des passages altéré» ou incomplets de leurs écrits; et si quelque auteur a eu plus particulièrement à se plaindre de cette injustice et de cette perfidie, c'est incontestablement J. J. Rousseau. Il serait facile de citer des exemples. Combien^ pour en alléguer un seul , n'a-t-on pas abusé contre Rousseau de pas- sages tronqués du contrat social; combien l'anarchie, d'une part, et, de l'autre, le despotisme, n'ont-ils pas invoqué cet écrivain pour justifier leurs communes fureurs! D'un tout parfait, dont les différentes parties se tiennent et s'en- chaînent étroitement, et dépendent tellement les unes des autres, que, si on les sépare, le sens de l'auteur est altéré, et sapepsée n'est plus comprise, on détache telle ou telle proposition; on lui enlève des anlécédens qui la préparent, des conséquens qui l'appliquent ou la modifient; et voilà un texte trouvé, voilà une source féconde d'argumensfaux, de suppositions calomnieuses. J'ai vu de bons esprits en- traînés par cet abus du raisonnement, et séduits par la vérité apparente d'une critique perfide ; j'en connais même qui occupent le rang le plus élevé parmi nos publicistes ^ et qw, fidèles à de malheureuses impressions, conservent encore contre Rousseau des préventions tellement enra- cinées, qu'ils répugnent à les dissiper par la lecture plu& approfondie de l'auteur qu'ils méconnaissent.

Mais revenons à M. de Musset. Son travail se divise en plusieurs parties. Persuadé de lu véracité de Rousseau, lorsqu'il écrivit ses Confessions , il s'est contenté d'offri?

120 LITTÉRATURE.

une analyse succincte des faits racontés par l'auteur, et ne les a augmentés que de quelques circonstances échappées à lii mémoire du philosophe de Genève , qui écrivait sans autres documens que ses souvenirs. C'est au moment où les confessions nous manquent, que M. de Musset devient réellement historien. Alors, abandonné à ses propres forces, il a recherché avec un soin curieux les relations des auteurs contemporains qui ont connu son auteur, celles surtout du petit nombre de ceux qui ont été admis dans sa familiarité. Il a compulsé tous les mémoires des ennemis même de Jean-Jacques. A cet égard, il a recueilli une foule de faits inconnus jusqu'ici, et ensevelis, soit dans des re- cueils oubliés, soit dans des relations inédites. On peut croire que peu de documens intéressans ont échappé à son investigation. De la réunion de ces divers matériaux, il a fait sortir un récit entremêlé d'anecdotes et de disserta- tions, qu'à vrai dire, on aurait quelque peine à honorer du nom orgueilleux A'' histoire , mais qui, sous quelque nom qu'on le désigne, offrent un ensemble aussi varié qu'in- téressant.

La seconde partie est pui'ement bibliographique; elle se compose d'une nomenclature raisonnée de la correspon- dance de Jean-Jacques. Les dates sont restituées; le secret de la plupart des initiales est levé; ce travail, d'une utilité réelle pour toutes les personnes qui possèdent les œuvres complètes de Rousseau, n'est que d'un faible intérêt pour celles qui ne les possèdent pas. Une biographie détaillée de tous les écrivains , et de tous les hommes célèbres qui ont eu des rapports avec Rousseau , et dont il est fait men- tion dans ses écrits, forme la troisième partie, et la qua- trième se compose d'un grand nombre de lettres inédites. Tel est l'ensemble du travail de M, de Musset.

Le lecteur comprend aisément que la première partie

LITTÉRATURE. 121

était la plus difllcile à faire, et présente l'intérêt le plus général. C'est lù que l'auteur s'attache à répondre aux reproches dont la conduite de Rousseau a été l'objet , à expliquer les contradictions dont ce grand écrivain est souvent accusé; c'est là que viennent se réunir les pièces justificatives, dont la lecture doit, aux yeux de M. de Musset, justifier son auteur. Là s'éclaircit, d'une manière qui paraît satisfaisante , la querelle de Rousseau avec M. Hume, et le lecteur peut juger si, comme le disait l'écrivain anglais dans un accès de colère , Rousseau est un scélérat. Il peut apprécier aussi à sa juste valeur l'accu- sation d'ingratitude, adressée à l'auteur d'Emile; il est mis à portée de juger si l'ingratitude n'est pas plutôt l'oubli des bienfaits que le refus d'en i-ecevoir, et si l'extrême susceptibilité de Jean-Jacques à cet égard n'é- tait pas plutôt l'efi'et de l'altération mentale dont il était réellement atteint, que de la malignité de son cœur.

M. de Musset s'attache aussi à expliquer les contradic- tions imputées à Rousseau. La plus frappante et la plus cruelle de toutes est sans doute la conduite de Jean- Jacques à l'égard de ses enfans. L'auteur d'Emile a mis ses enfans à l'hôpital ! Quel terrible argument contre le livre et contre l'écrivain ! Par quels raisonnemens peut-on le justifier d'une faute qui blesse les droits les plus sacrés de la nature , ou plutôt est-il possible d'employer dans un tel sujet les ressources d'une froide logique.^ M. de Musset a rassemblé tous ses efforts pour atténuer le plus grand des torts que l'on puisse reprochera un homme, à un citoyen, à un philosophe. L'excuse la plus légitime et la plus morale tout ensemble que l'on puisse admettre peur une pareille faute , c'est la légèreté de la jeunesse , c'est la situation précaire de Rousseau , ses longs et dou- loureux regrets , ses efforts inutiles pour réparer son

i22 LITTÉRATURE,

crime ; enfin, c'est la considération de la faiblesse humaine ; il n'y a point d'autre justification à donner', le tenter seu- lement est peut-être une nouTelle faute, et, de ce côté, le lecteur doit reprocher à M. de Musset de l'avoir com- mise.

C'est ayec moins de peine et plus d'avantage que l'au- teur de l'histoire de Jean-Jacques a entrepris de le ven- ger de cette nuée d'ennemis qui n'ont pu lui pardonner la Bupériorité de son génie, et surtout la nature de ses opi- nions religieuses. Il était facile de défendre Rousseau contre les calomnies du club du baron d'Holbach et des fanatiques de la Sorbonne et du parlement. Il était facile d'expliquer comment cette ame religieuse et tendre dut être également révoltée des arides raisonnemens de l'a- théisme et des dilemmes intolérans de la superstition. M. de Musset n'a pas eu de peine non plus à venger Jean- Jacques des attaques de Grimm et de Diderot, qui man- qua bien cruellement aux devoirs de la philosophie dont il était l'un des soutiens ^ en exhalant une fureur tardive sur la tombe de son ancien ami. Triste exemple de la fragilité humaine ! On professe les mêmes opinions , on combat sous les mêmes étendards, on soutient de concert toutes les doctrines de la liberté et de la tolérance ; mais que l'on diffère sur un seul point, que l'on soit divisé par un intérêt d'amour propre, alors des frères, des amis de- viennent ennemis acharnés; tolérant pour le parti con- traire, on cesse de l'être envers les membres du parti que Ton défend ; de scandaleuses haines s'allument; le fiel coule à longs flols sous des plumes envenimées , et les véritables ennemis, ceux contre lesquels il fallait réunir ses forces , triomphent et se fortifient des divisions de leurs adversaires.

Cet effet déplorable ne se manifesta jamais d'une ma-

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nière aussi fatale que dans la division qui éclata entre Voltaire et Rousseau. Les deux plus beaux génies de l'é- poque, rapprochés par les sentimens d'une philantropie éclaii'ée, faits pour s'aimer et pour s'apprécier, offrirent aux ennemis de la philosophie le spectacle affligeant de leur inimitié. Si ces deux grands écrivains, séparés l'un de l'autre , ont rendu, chacun dans sa sphère, de nom- breux services à l'homme et à la société, quel immense bienfait leur union eût été pour l'humanité tout entière! Affranchis du joug des malheureuses passions qui les di- visèrent, ils se fussent offerts au monde comme une application vivante des principes qu'ils professaient , et leurs doctrines se fussent fortifiées de toute l'autorité de leurs exemples; mais, hélas! réclamer une pareille al- liance serait peut-être exiger trop de la faible huma- nité. Sages et fous , ignorans et philosophes lui paient également un tribut, et il était écrit que les apôtres de l'intolérance trouveraient dans l'inimitié de deux grands hommes un argument toujours nouveau contre la philo- sophie. Mais, grâce au ciel, les passions des grands écri- vains passent avec eux ; le bien qu'ils ont fait reste. Vol- taire et Rousseau ne s'offrent plus aujourd'hui au monde comme des ennemis ; on les confond , malgré leurs torts , dans un sentiment commun d'estime et de reconnaissance; et, pour me servir de l'expression sublime d'un poète, la voix du genre humain les a réconciliés (i).

M. de Musset ne dit que peu de chose sur l'inimitié qui divisa Voltaire et Rousseau ; en cela il a donné , sui- vant nous, une grande preuve de jugement. Avec moins^ de talent, de science et d'illustration, il s'est élevé à cet égard au-dessus de Condorcet, qui , dans la vie de Vol-

(ij Chbsier, épitre à Voltaire.

ÎU LITTÉRATURE.

taire, a cherché à justifier l'animadversion du poète de Ferney contre le philosophe de Genève. Pourquoi , en effet, prendre un parti dans de si déplorables querelles? pourquoi entasser de pénibles raisonnemens et se livrer à tant d'efforts d'une misérable logique pour ax^iver, en dernier résultat , à prononcer la condamnation de l'un ou de l'autre de ces grands hommes ? C'est dans une pa- reille occasion que l'on peut et que l'on doit rester neutre ; admirons-les tous deux sans nous condamner à la tâche inutile et pénible d'établir entre eux des supériorités de vertus ou de faiblesses.

Les causes de la mort de Jean-Jacques sont encore aujourd'hui enveloppées d'une obscurité profonde. Les uns l'attribuent à une apoplexie séreuse, les autres à un suicide. Selon les premiers, Rousseau périt naturelle- ment; suivant les seconds, il avança lui-même sa fin; fatigué de la vie, il rejeta loin de lui ce pénible fardeau. Prononcer entre ces deux opinions qui s'appuient égale- ment sur des suppositions, n'est pas chose fort aisée; M. de Musset a réuni à cet égard tous les documens qui peuvent exister ; il s'est surtout étayé de l'opinion de madame de Staël , et s'est cru autorisé , malgré les déné- gations de MM. de Girardin , à décider que Rousseau s'est donné la mort ; il attribue même cette résolution déses- pérée à la douleur que Jean-Jacques ressentit de la trahi- son d'une femme indigne de lui , et qu'il devait peut-être accuser de tous ses malheurs. Si cette opinion est plau- sible, ferons-nous un crime à Rousseau du dernier acte de son existence ? Ah ! sans doute, s'il était jamais permis d'abréger cette course agitée que l'on nomme la vie; si de longs malheurs et de longs dégoûts pouvaient être allégués comme une excuse aux moralistes sévères qui nous or- donnent de souffrir au nom de la religion, quel homme

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plus que Rousseau dut être accablé de cette chaîne d'in- fortunes que sa raison troublée lui montrait plus pénible encore ! Calomnié par ses anciens amis , en proie à une sauvage méfiance, trahi par une femme pour laquelle il avait tout sacrifié , soumis à des peines morales qui s'ap- pesantissaient chaque jour sur son ame, il put concevoir le désir de la mort, et les cœurs sensibles lui pardonnent d'a- voir été la chercher, lorsque tant d'autres l'attendent avec effroi, et donnent le nom de courage à cette résignation forcée.

L'Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau abonde, nous le répétons, en détails historiques et en réflexions aussi utiles qu'intéressantes. On peut dire que l'on ne connaît point entièrement Jean-Jacques avant de ravoir lue. Elle est le fruit de très-minutieuses recherches, et devient le complément indispensable des œuvres du citoyen de Genève. Si quelques erreurs, quelques faux jugemens, quelques taches de style s'y sont glissés, ces faibles défauts disparaissent aisément devant le nombre considérable de faits exacts et de renseignemens curieux qu'elle renferme.

LÉON TfilESSÉ.

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III. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.

LIVRES ÉTRANGERS (i).

AMÉRIQUE.

ÉTATS-UNIS.

\.— Journal of the Academy, etc. — Journal de l'Académie des sciences naturelles de Philadelphie, janvier 1821, 5a p.

Ce cahier contient la description d'un nouveau genre et de plu- sieurs espèces nouvelles de poisson