"-7 / "n Ê>v„. ?/7 REVUE DES DEUX MONDES. PREMIÈRE SÉRIE. WJJ .# IMPRIMERIE DE H. FOURNIER, mvs SK SUITE, 14. REVUE DES DEUX MONDES TOMES I^II. ^ Betontfe €î»ttir>n. PARIS, AU BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MOKDES, RUE DES BEAUX -ÀUTS, 10, 1851. ôér / 1*^ i é .*h En réimprimant cette première année de la Revue, nous ne faisons que céder aux demandes fréquentes qui nous ont été adressées par nos lecteurs d'aujourd'hui, jaloux de compléter une collection qui aug- mente chaque jour de prix à leurs yeux. La Revue des Deux Mondes, dans cette année de début et d'essai , offre déjà les principaux carac- tères qu'elle a développés depuis, et qui lui assurent, nous osons nous en flatter, une place à part entre les revues et recueils périodiques tentés jusqu'à ce jour en France. Ces caractères sont à la fois de science positive et d'imagination : des voyages, des relations historiques exac- tes, des exposés philosophiques de systèmes célèbres, des appréciations critiques et des biographies d'écrivains, et à côté de cela, des compo- sitions d'art, des drames, des nouvelles, des romans, des peintures de mœurs ou de nature. Les noms de poètes et de critiques qui revien- nent plus fréquemment dans les volumes postérieurs, apparaissent déjà dans ceux-ci. Si le groupe d'écrivains qui a fini par se réunir à la Revue des Deux Mondes, ne constitue pas une école, à proprement parler, comme cela se pouvait dire exactement de l'ancien Globe, de la Revue Française, ce groupe libre et divers forme du moins une famille naturelle , dans laquelle il est aisé de noter quelques principaux traits. Nous venons déjà d'indiquer cette mesure de connaissances posi- tives et d'imagination. En général, les hommes jeunes encore, dont la réunion de plus en plus apparente compose le fonds actuel de la Revue, ne sont pas à leurs premières armes en littérature , en poésie ; ils ont tous, plus ou moins, passé déjà par l'état d'école et de croyance primitivement exclusive; ils en sont venus, dans l'art, au développement de plus en plus cultivé du talent libre et individuel, indépendamment de tout sys- VI. tème et de toute recette formelle ; dans la science et la critique, à l'in- telligence de plus en plus impartiale et curieuse des idées et des œuvres de tous les temps. La Revue des Deux Mondes n'est pas purement criti- que (et elle ne l'est même peut-être pas autant qu'elle le doit devenir pour remplir toute sa pensée); elle a encore un côté d'art et de créa- tion, qu'elle sollicite de ses écrivains, et, sous ce rapport, l'influence d'un recueil de ce genre sur les œuvres qu'il provoque et qu'il fait naître, est plus grande que les lecteurs ne seraient portés à le croire. Combien de nouvelles charmantes, de vives et durables productions, publiées par la Hevue, ne seraient pas venues, resteraient encore à l'état de projets vagues dans l'iiTiagination de leurs auteurs, si le cadre existant ne les avait appelées 1 Cela est également très vrai pour les travaux d'histoire littéraire. La Revue a donc un double mobile de critique et d'art, qu'aucun recueil n'a jamais possédé en France à ce degré. Comme telle , dans son indépendance et sa diversité môme , elle nous semble tout-à-fait convenir à ce moment, qui est, dit-on, de beaucoup de côtés, un moment de transition, mais qui, du moins, est certaine- ment ime époque d'intelligence ouverte, variée, fertile en essais, avide d'amusemens, d'émotions, sensée toutefois, et aucunement exclusive. Aune semblable époque, c'est faire un noble emploi de la publicité, c'est servir à coup sûr la cause de la civilisation , que de grouper des talens trop portés à se répandre au hasard, de leur donner le nœud libre, mais réel, d'une collaboration fréquente, de les faire concourir, en les complétant, en les suppléant l'un par l'autre, à entretenir le goût des productions délicates, des émotions élevées, à augmenter la somme des connaissances qui joignent l'utilité à l'ornement. La Revue cherchera de plus en plus à se perfectionner dans cette voie d'art, de goût et de bon sens appliqué aux choses non-communes. C'est surtout lorsque de tels recueils ont disparu, qu'on en apprécie mieux l'utilité, et que la place qu'ils occupaient apparaît davantage. La Revue, grâce à la posi- tion assurée que ses efforts et l'indulgence du public lui ont faite, tâ- chera d'être surtout appréciée en durant. Aucune fondation de ce genre n'a pu s'établir en France depuis la Révolution; nous tâcherons d'être la première. En reproduisant nos débuts, nous osons rappeler où nous en sommes maintenant, et, si Ton nous continue faveur, promettre mieux pour l'avenir. a6 juin i835. V. 15ULOZ, PIKfcC.ltta 1>E I.A RfcVUE DES DtLX MOiNUtS-, ^>J- PREMIERE SERIE. PREMIER SEMESTRE DE 1831. SOULT DE DALMATIE. — La Grèce après la campagne de Morée. 7 GH. DE MONTALEMBERT. — De la Péninsule Scandinave sous le rapport militaire et maritime en 1830. 88 ALEX. DUMAS. — La Vendée après le 29 juillet. i io DE BALZAC. — L'Enfant maudit. 128 LESSON. — Relâche aux îles Malouines. 475 FERDINAND DENIS. — Antiquités du Mexique. ^96 SAINTE-BEUVE . — Ecrivains contemporains. — George Farcy . 21 9 EUGÈNE NEY. — Voyage en Amérique. — I. Terre-Neuve. — II. La Nouvelle-Ecosse. 242 BARKER. — Essai historique, statistique et politique sur le Canada. 295 VIII. JULES DE BLOSSE VILLE. — Mort de George PoweL 324 ALFRED DE VIGNY. -- Scènes du désert. — Fragment de l'Alméh. 351 CHARLES DIDIER. — Les Gapozzoli et la police napolitaine. 374 LESSON. — Relâche à Lima. 385 FERDINAND DENIS. — Voyages dans l'intérieur du Brésil , par M. A. de Saint-Hilaire. 405 JULES DE BLOSSEVILLE. — Histoire des explorations de l'A- mérique. — I*"^ partie. 430 ALEXANDRE DELABORDE. — Les derniers jours de la Se- maine sainte à Jérusalem. 459 PERROTTET. — Souvenirs d'un voyage autour du monde. — I. Ile de Java. — II. Samboangan, — III. Manille. 470 AUG. BAR CHOU. — Essai d'une formule générale de l'histoire de l'humanité, d'après les itlées de M. Ballanche. S26 QUOY. — Un Naufrage. 36t PAUL FOUCHER. — La Nièce du gouverneur. 570 ALFRED DE VIGNY. — Lettre sur le théâtre à propos d'Antony. 622 ( Dans cette réimpression les annonces et notices de moindre importance ont seules été négligées ) FIN DE LA TABLE. •Jl%l LA GREGE APRES ILA (SiimiPii^eiIi IDIS m(î>Iâlll2« La population grecque qui habite l'empire ottoman offre des nuances tellement nombreuses, qu'il est impossible de la représenter dans son en- semble par les mêmes traits. A cha(jue pas, on la voit varier non-seule- ment dans sa proportion avec la population musulmane , mais aussi avec elle-même. Les pays que nous comprenons sous le nom générique de Grège sont d'abord d'une étendue trop vaste pour que la nature n'y ait point semé de fréquentes diversités; mais en outre, on en voit une foule d'autres , en nombre bien supérieur à celles qu'on remarque dans des pays d'égale étendue. Il serait bien difficile d'éniiraérer toutes les causes aux- quelles elles tiennent. Nous pouvons cependant citer, comme les princi- (i) Ce travail, qui donne peut-être les notions les plus exactes qu'on ait pu- bliées dans ces derniers temps , a été écrit en partie sur les lieux , par l'auteur qui était aide-de-camp du général Maison pendant la campagne de Morée. ( iV. du D. ) TOMK I. M^^Ê^ 1 ^ ■«Éi s REVUK DES DEUX MONDES. pales, la configuralion physique du pays, et les grands mouvemens poli- tiques auxquels il a été soumis depuis des siècles. La Grèce comprend un continent et des îles. De là une première divi- sion dans la population. Les insulaires doivent forcément avoir des habitudes différentes de celles des continentaux; les mouvemens politi- ques (jni se sont succédé ont dû exercer sur les uns et sur les autres une influence tout-à-fait contraire. Mais les îles elles-mêmes ne se ressemblent point entre elles. Celles-ci sont grandes et fertiles, celles-là ne sont que des rochers stériles; ici il y aura des ports, là il n'y en aura point; quoi- que la majorité professe la religion grecque , il en est cependant qui sui- vent la croyance romaine; toutes ces diversités établissent autant de sub- divisions. Passons sur le continent. Nous voyons en premier lieu la Morée. Sa forme péninsulaire a dû de tout temps diminuer la fréquence de ses rap- ports avec le reste de la terre-ferme; le grand développement des côtes (lu'elle possède la rapproche davantage des îles, comme aussi, à la consi- dérer isolément, cette même quantité de côtes, sa forme bizarre et dé- coupée, la variété de montagnes et de plaines qui occupent l'intérieur, ont dû produire une variété correspondante de nuances dans la popida- tion. La Morée n'a point non plus, eu égard à sa configuration, participé toujours aux mêmes évènemens politiques que le reste du continent. C'est là par exemple ( pour ne pas remonter plus haut dans l'histoire ) que les Vénitiens ont défendu le plus long-temps leur puissance contre les con- quêtes des Turcs. Si nous sortons de l'isthme de Coriiithe , nous trouvons à chaque pas des diversités frappantes dans la nature. En premier lieu se présente l'Al- tique. Ses plaines fertiles, entourées soit par la mer, soit par des monta- gnes d'un accès difficile, ont eu de tout temps des rapports bien plus fré- quens avec le Péloponèse, qui est en face, qu'avec tout autre pays. C'est aussi avec cette contrée que sa p6{>tdation a le plus de ressemblance; ce- pendant elle se ressent fortéirlént de la différence des nfouvemèns politi- ques (|ui l'ont agitée. Pénétrons-nous plus avant dans l'intérieur du continent , nous y voyons des chaînes de montagnes fort élevées, séparées enire elles par des vallées, ou embrassant de vastes bassins de plaines, telles (pie celles de la Thes- salie et de la Macédoine. Des pays aussi montagneux offrent partout une po- pulation extrêmement variée ; mais celte variété doit être surtout frappante dafis ceux où tme conquête aussi violente que celle des Turcs s'est opérée. Le peuple conquis a dû se retirer de préférence dafts les lieux les plus inaccessibles, comme le peuple conquérant s'est répandu avec le plus de LA GRÈCE MODERNE. 9 facilité et n'a trouvé même d'intérêt à s'établir que dans ceux qui en va- laient la peine, tels que les plaines et les villes. On conçoit aussi bien que la conquête n'étant venue que d'un seul côté, et ne s' étant faite que gra- duellement, elle a dû influer d'une manière différente sur la proportion respective des deux peuples et sur leurs habitudes. A ces causes générales, auxquelles se rattache celle qui résulte de la diversité des populations , viennent s'en joindre beaucoup d'autres qui sont locales et n'en ont pas moins été influentes. Tels sont les changemens de religion, les émigrations ou les transplantations de colonies, qui ont mêlé les races. Ce n'est qu'à un hasard de cette espèce que la population d'Hydra et des côtes de l'Argolide, celles d'une partie île la Corinthie et de l'Achaïe doivent leur origine. Le type albanais que nous y retrouvons nous explique l'espèce de barrière qui règne entre elles et le reste de la population moréote. A l'exception de la religion seule, la ressemblance est frappante entre l'Albanais chrétien et l'Albanais musulman. Celte pa- renté qui nous paraît étrange quand nous voyons partout ailleurs la ligne profondément tracée qui sépare le mahomélan du chrétien , s'est dessinée en traits remarquables dans la guerre actuelle. Je viens de dire quelles sont les principales divisions qu'on distingue dans la population grecque; elles serviront de base aux observations qui vont suivre. § I". — ARCHIPEL. L'Archipel renferme des îles de grandeur et d'importance très diffé- rentes. La première de toutes est Candie ; mais ce riche pays mérite par lui-même assez d'attention pour qu'il en soit question d'une manière spéciale. D'ailleurs les évènemens qui s'y sont passés n'ont eu d'autre rapport avec la révolution de la Grèce que la coïncidence du temps et de la direction donnée par le gouvernement grec. Les Candiotes n'ont jamais paru directement à cette époque dans l'histoire de la Grèce. Je consa- crerai à Candie un article à part. Dans le reste de l'Archipel , les îles les plus importantes par le rôle qu'elles ont joué dans les derniers évènemens, ainsi que par la prospérité à laquelle elles étaient parvenues avant le commencement de ces troubles, sont Hydra, Spetzia et Ipsara. HYDRA. Cette île et celle de Spetzia ont une origine commune. Leur population est de sang albanais, comme celle de toute la côte de l'Argolide. On la I. 10 RKVfE DKS I>i;UX «ONDES, reconnaît encore au langage, ((ni est l'ai hanais, et à une physionomie différente de celle du reste de la (irèce et même de l'Archipel. Le tein' y est moins hrun, les proportions du corps sont moins grandes, mais dénotent en même temps plus de souplesse et d'agilité; les traits sont moins prononcés, mais aussi plus ouverts; en somme, le sang y ej^l plus heau. Il est difficile , dans un pays dont l'histoire moderne a été romplèlement négligée, de préciser l'époque où cette colonie albanaise est venue se fixer en Morée. Cependant il est probable que cette émigra- tion a eu lien pendant la courte occupation de la Morée par les Vénitiens , à la fin du xvii*' siècle, et qu'alors des chrétiens de l'Albanie abandon- nèrent leur pays pour venir se réfugier en Morée. Ils se répandirent sur les côtes de l'Achaïe, de la Gorinthie et de l'Argolide; et de celte der- nière ils vinrent peupler Hydra et Spetzia. Il y a quarante ans, ces deux îles n'étaient encore (jue des rochers nus, où les chèvres trouvaient à peine queUpie pâture, et où l'on voyait tout au plus (}uelques barraques de pêcheurs. IJydra, la plus petite des denx, manque d'eau, et n'a qu'un port qui ne donne accès qu'aux plus faibles bàtimens. Sa rade est fort peu sûre avec les vents d'ouest et de nord, et (jiiand ils sont violens , il faut chercher un abri sur la côte de l' Argolide , qui est en face. SPETZIA. Spi'tzia vaut mieux , est plus grande , moins stérile , et possède une assez bonne rade. Néanmoins, elle serait toujours restée , connue Hydra, le do- maine exclusif des chèvres et des pêcheurs, si l'esprit industrieux du Grec, mêlé ;\ la hardiesse de l'Albanais, ne savait triompher de tous les obstacles. Les désavantages de ces positions ont été précisément la cause de leur i i- chesse. Comme les Turcs n'attachaient aucune importance à ces deux îlols abandonnés, les habitans des côtes voisines ont pu s'y fixer sans (ju'on y p( attention, et se livrer peu à peu au commerce. Pas un Turc n'y parais- sait, et ils s'étaient organisés en petite république parfaitement libre, dont le seul acte de dépendance vis-à-vis la Porte était un léger cadeau et une pelisse offerte au capitan-pacha, lors de sa tournée annuelle dans l'Archi- pel. A la faveur de la liberté, ces îles prospérèrent rapidement. Je dirai plus loin par quelle réunion de circonstances et d'avantages elles s'emparèrent de presipie tout le cabotage du Levant et de l'innnense commerce de la mer Noire. Bientôt une troisième île se lança dans la même carrière , c'é lait Ipsara. LA ^JRÈCE MODËKNt:. H IPSARA. Siluée à la soiiie liu golfe de Siiiynie, Ipsara possède un bon mouillage. Sa position est excellente poiu* le commerce, et, comme elle est aussi sté- rile que les deux autres, les mêmes causes devaient y produire les mêmes résultats. Avec plus d'avantages encore qu'Hydra et Spetzia, elle au- 1 ail bientôt fini par les égaler ; mais comme elle avait commencé plus tard, elle n'était point encore parvenue au même degré de splendeur quand la révolution éclata. Les Ipsarioles sont des Grecs : cette cause, mais bien plus encore la rivalité de conmierce, semait de la jalousie entre eux et les liabituns des deux auties îles. On s'en est aperçu lorsque les Turcs les ont attaqués; leurs rivaux les ont abandonnés à leurs propres forces, et ils ont succombé. Ceux qui ont pu s'échapper se sont répandus dans tout l'Ar- chipel ; mais la plus grande partie est réunie à Egine. Hydra et Spetzia se jalousent presque autant , leurs rivalités ont plusieurs fois compromis l'intérêt général ; cependant l'imminence du danger coni- num les a le plus souvent réunis. J'aurai fréqueiflmenl occasion de le re- marquer : cette jalousie de ville à ville, de canton à canton, est la plus grande maladie peut-être qui afflige la Grèce. Au commencement de la guerre, Ilydra comptait environ vingt-cinq mille hahitans, Spetzia dix-huit mille, et ipsara quinze mille. Commerce J'ai dit quelle était l'espèce de population qui avait formé ces trois îles. Intelligente, pauvre, habituée à une vie dure, s'augmentant chaque jour iles populations voisines, qui ont la même origine qu'elle, elle devait être une mine inépuisable d'excellens matelots. Se contentant de peu dans un pays où la construction est au meilleur marché possible, ces insulaires de- vaient avoir pour la navigation iles avantages immenses sur tous les autres. A cette époque, le cabotage du Levant, dont la France avait presque le monopole, lui fut enlevé par la guerre; les Grecs s'en emparèrent. Ils vinrent jusqu'à Marseille recueillir des hommes et des capitaines qui fuyaient une patrie déchirée. Ils durent y faire de grands lïénéfices , et en profitèrent aussi pour saisir le fil de toutes les relations qu'avait Marseille avec le Levant. Dans le même temps , les nouvelles possessions des Russes sur la mer Woiie commen<;aienl à offrir un vaste marché pour le commerce. 1- r.EVUE DES DEUX MOrNbES. Il n'y avait plus de marine dans la Médilerranée. Gènes, Venise et Li- voiirne, englobées dans le système de la France, avaient vu leur pavillon disparaître de dessus les mers , et le pavillon anglais ne pouvait suffire à les remplacer partout. Les Grecs surent obtenir de l'ambassade de Russie à Constantinople la protection de cette cour, et l'autorisation d'en porter le pavillon. Celte protection était lucrative pour l'ambassade ; elle l'était bien plus encore pour les Grecs , qui , tour à tour sujets russes ou sujets ottomans , suivant leurs intérêts , profitaient des avantages des uns et des autres. Partout pro- tégés, payant partout les droits les moins forts, grâce à l'éternelle insou- ciance des Turcs, ils se trouvaient dans la position la plus avantageuse. Le commerce des grains de la mer Noire prit bientôt un développement immense. Les Grecs approvisionnaient Constantinople, tout le Levant, l'Italie, la mer Adriatique, et la plus grande partie de l'Espagne, qui a toujours tiré ses subsistances de l'étranger. Avec tant de causes réunies , il n'est pas étonnant que leur prospérité se soit accrue dans une progression extrêmement rapide. Mais la base sur laquelle elle reposait était la continuation de l'ordre de choses auquel elle devait son origine. Les classes éclairées à Hydra etSpetzia le sentaient si bien , que l'insurrection ne s'est faite que malgré elles. Leur avis était d'attendre , avant de se décider, la tourma-e qu'elle prendrait dans le reste de la Grèce. Mais la populace les a entraînées. Alors, une fois le parti pris, il a fallu qu'elles le soutinssent pour leur propre conservation , et les plus riches ont dû consentir aux plus grands sacrifices dans l'intérêt com- mun. Cependant il en est beaucoup qui ont fait passer une partie de leur fortune à l'étranger. Leur prévoyance n'a pas tardé à être justifiée. Ipsara n'est plus; Hydra et Spetzia , qui n'existaient que par le commerce , sont aujourd'hui dans la misère la plus profonde; et nous avons vu trois cents Hydriotes, pressés par le besoin, émigrer en Egypte, pour y chercher de l'emploi auprès du pacha. Il est hors de doute que, si l'ordre ne renaît au plus tôt, ces îles retomberont avec plus de rapidité encore qu'elles ne se sont élevées, et redeviendront avant peu des rochers déserts. Mais si les troubles cessent, elles peuvent encore être heureuses. Elles ne doivent cependant pas se dissimuler qu'elles ne retrouveront jamais les avantages dont elles jouis- saient précédemment. Elles n'auront plus celui d'avoir deux pavillons et deux protections. Déjà Trieste, Gênes et Livourne se sont emparées du commerce si lucratif de la mer Noire; elles s'y sont établies sur de tro(> bonnes bases |)our qu'il soit facile de les supplanter. Elles possèdent aussi, conjointement avec les Anglais, tout le cabotage de la Turquie; je ne LA GRÈCE MODERNE. 15 paiie pas de celui de l'Aiohipel , car les îles qui le composent ont trop peu d'impor(ance pour attirer les regards du commerce ; et, pour les rapports fort restreints qui ont lieu d'île à île, leurs barques et leurs petites goé- lettes sont plus que suffisantes. Telles sont les redoutables rivales contre lesquelles Hydra et Spetzia au- ront à lutter avant de songer à reprendre dans le commerce la place ((u'elles occupaient il y a huit ans. Encore supposons-nous ici que le nou- veau pavillon grec soit assuré de trouver toujours réception amicale dans les ports turcs et au passage du Bosphore. Aujourd'hui , il est vrai , la Porte l'a formellement reconnu ; néanmoins il est encore permis de conserver quelques craintes pour l'avenir : nous avons assez d'exemples de la manière dont les Turcs exécutent les traités auxquels ils ont été contraints par la force, pour ne nous abandonner qu'avec réserve aux promesses faites à Andrinople. Quoi qu'il en soit de celte défiance, qui nous paraît sur tout justifiée par la position respective des Turcs du nouvel état grec , toujours est-il qu'Hy- dra et Spetzia rencontreront dans le commerce du Levant d'immenses ob- stacles, qu'elles ont peu d'espérance de pouvoir entièrement surmonter. Quant au commerce de la Grèce avec l'Europe, il est bien loin de suf- fire à maintenir une prospérité factice comme la leur. Il faudrait alors que la population et les capitaux qui sont à Hydra et à Spetzia prissent une autre direction , et fussent rapportés dans l'intérieur du pays. Ce serait loin, à mon avis, d'être un malheur pour la Grèce. Ce qu'il lui faut au- jourd'hui, par-dessus tout, c'est que le pays se réorganise, et que des ca- pitaux viennent y faire refleurir l'agriculture. Ces soins sont bien autre- ment importans que ceux de la navigation extérieure , qui n'est bonne pour un pays que lorsqu'il a de quoi échanger avec les autres, et qui , si elle enrichit un port ou une ville isolée , n'enrichit pas tout un peuple , lors- que la prospérité n'est pas fondée sur une base indigène. Les Grecs n'ont déjà que trop dedisposilion pour le négoce, qui est plusdans leurs goûtsque le travail pénible du cultivateur j et décourager, autant que possible, cette disposition est le plus grand service qu'on puisse leur rendre aujourd'hui. Quelques personnes pourraient craindre que la Grèce ne fut en danger, si elle perdait sa marine , qui l'a soutenue dans la guerre actuelle mieux que tout le reste. Une pareille appréhension suppose l'ignorance de ce que nous voulons et pouvons faire aujourd'hui de la Grèce. Il ne s'agit nulle- ment d'en faire un état à opposer à l'empire ottoman. D'abord la question de l'indépendance n'est pas résolue (i), et, le serait-elle , le nouvel état (i) Ou ne doil pas oublier que ceci a été écrit eu 1829. 14 KEVUE DES DEUX MONDES. i'uniié par la proleclioii des cours de l'Europe doit rester sous cette pro- tection. C'est là sa garantie , sa meilleure sauve-garde , et elle en éloignera tous les dangers bien autrement qu'il ne pourrait le faire lui-même. La Grèce l'a d'ailleurs éprouvé : sa marine n'a pas suffi pour la défendre , et si nousn'élions intervenus, Hydra et Spetzia ne seraient elles-mêmes que des monceaux de ruines. Ce qui convient le mieux aux Grecs , c'est d'évi- ter, autant que possible , d'avoir des points de contact avec les Turcs. Or c'est par leur marine qu'ils en auront nécessairement le plus. D'après toutes ces raisons , on peut juger si ce serait une grande perte pour eux que d'en être privés. Marine Les ressources d'Hydra , de Spetzia et d'Ipsara , sont les seules que pos- sède la Grèce. An commencement de la guerre, Hydra comptait cent bà- limens, Spetzia quatre-vingts, et Ipsara une cinquantaine. C'est d'après ces nombres qu'on calculait leur richesse. Ces bâtimens sont des bricks et des goélettes qui possèdent en général de grands avantages. La construc- tion en est fort peu coûteuse. Des forêts du Pinde et de la Caramanie descendent des bois en abondance ; la mer Noire , où les Grées trafiquaient, fournit les chanvres , les résines , les suifs , les fers et les mâtures. Ils trou- vent sur leur propre sol le coton qui leur sert à fabriquer des voiles ; ces voiles légères conviennent parfaitement à de petits bâtimens qui ne font jamais de longues traversées. Dans un pays où la main-d'œuvre est au plus bas prix , tous ces matériaux sont bien facilement utilisés. Les mate- jOts grecs sont excellens; pêcheurs dès leur enfance, la mer est leur élé_ ment , et l'Archipel , dont la navigation est souvent dangereuse pour des étrangers, leur est connu dans tous ses recoins. Actifs, enlreprenans , économes et surtout avides , leurs équipages , qui naviguent toujours à la part, devaient s'enrichir promptement; ils devaient surtout ne négliger aucune des chances de gain qui pouvaient se présenter. Les basses classes firent , comme je l'ai dit , la révolution , et en un instant tout fut organisé pour la guerre de courses, qui est devenue bientôt piraterie. Quelques petites pièces de canons armèrent leurs bâtimens; les matelots ne man- quaient point, et ils prirent les Turcs au dépourvu. Ceux-ci étaient alors dans le plus grand embarras ; leur marine n'existait déjà plus ayant de combattre. Le Turc , dont le careiclère est apathique dans l'habitude de la vie , et qui n'a de bonheur que dans le repos , a la mer en horreur. Aussi le sul- LA GRÈCE MODERNK. 15 tan a'a-l-il jamais trouvé de matelots que parmi ses sujets grecs. Les of- ficiers seuls el quelques troupes embarquées étaient Turcs, et n'ayant jamais vu la mer , ils étaient obligés tle s'en rapporter aveuglément à l'é- quipage qui était grec. Aussi le moindre danger était-il, à bord de ces bâlimens, le signal de la plus grande confusion. Au milieu des vociféra- tions des Turcs , qui s'écriaient qu'ils étaient traliis , sous la menace du poignard et du pistolet , c'était sur le pilote seul que reposait le salut de tous ; c'était lui seul qui ordonnait les manœuvres les plus délicates. Ce- pendant la marine impériale se montrait encore chaque année dans l'Ar- chipel. Le 23 avril, jour de la fête de saint George, révéré aussi comme un saint chez les Turcs , le capitan-pacha sortait des Dardanelles. Pour plus de sûreté , il laissait ordinairement à Ténédos son vaisseau , dont il répondait sur sa tête , et avec quelques frégates et bâtiraens légers , il fai- sait sa tournée dans l'Archipel , pour y recueillir les tributs d'usage. Une •pareille marine devait , comme on pense, être bien peu propre à se me- surer en ligne, et el!e l'a prouvé à Tchesmé, en 4770. Mais qu' est-elle devenue quand tous les matelots l'ont désertée tout à coup, et quand les Turcs se sont trouvés livrés à eux-mêmes sur un élément tout nouveau pour eux ? Incapables de diriger leurs bâtimens , l'ennemi qu'ils redou- taient par-dessus tout était la mer. Comment auraient-ils été en chercher d'autres, tels que ces terribles brûlots ? De leur côté , les Grecs, bons ma- nœuvriers, observaient de loin des masses qui les auraient écrasés de près; ils n'osaient même pas en approcher à une distance où ils auraient cepen- dant pu conserver la liberté de leurs mouvemens, même en combattant. Aussi toutes les rencontres entre les deux flottes se sont-elles bornées à des canonnades qui se passaient à des distances considérables. C'est ce qu'on appelait une bataille. Elles se terminaient toujours à l'avantage des Grecs. Faisaient-ils mine de diriger un brûlot sur les Turcs, la confusion se mettait soudain parmi ceux-ci ; ils fuyaient en désordre vers les Darda- nelles , ou se jetaient à la côte. C'est seulement ainsi que les Grecs sont parvenus à prendre quelques bâtimens de guerre sur leurs ennemis. Telle est , en deux mots, l'histoire de toute la guerre maritime entre h s Turcs et les Grecs, et à part quelques actes isolés , en petit nombre , tels que ceux de Canaris avec ses brûlots , c'est à cela que se réduisent les hauts faits d'armes dont ces derniers se sont si fort vantés. Quoi qu'il en soit , ils leur ont été profitables : c'est tout ce qu'ils pouvaient désirer ; mais ils n'ont pas eu aussi bon marché des Egyptiens. Ceux-ci savaient tenir la mer, et voulaient se battre j mais à leur tour ils n'ont plus trouvé les Grecs , qui ont préféré se disperser pour aller faire la piraterie. Lord Cochrane lui-même na pu obtenir qu'ils restassent unis dans les circon- Il) REVUE DKS DEUX MOrHDES. Stances les plus avantageuses , et la belle frégate l'Uellas est demeurée justju'à présent inutile , comme tout le reste de l'emprunt , dont une par- tie a servi à sa construction, et qui a été si complètement perdu pour la cause de la Grèce. Cette frégate , la corvette Hydra , et quelques bricks qui viennent des Turcs , sont les seuls bâlimens qui appartiennent au gouvernement grec. Tout le reste n'a jamais été , comme je l'ai dit , <]u'une réunion de corsaires. On voit que cela est bien loin , comme quel- ques personnes se l'imaginent , de pouvoir s'appeler une marine militaire. En revanche , c'est une marine marchande qui peut prendre de grands développemens. Il ne dépend que de nous de les lui donner ; mais ce su- jet soulève une question tout entière, et mérite d'être traité à part. SYKA. A la faveur des derniers troubles , une rivale dangereuse s'est élevée à côté d' Hydra et de Speizia. Syra est située au centre de l'Archipel. Le sol y est stérile , le mouillage médiocre. On n'en entendait point parler avant la guerre, car la popula- tion, (jui est catholique romaine, vivait séparée et en mauvaise intelli- gence avec le reste de l'Archipel , et n'avait aucun moyen de se recruter hors d'elle-même. Lorsque la guerre éclata , Syra n'entendit point prendre part aux efforts des autres Grecs; ceux-ci firent même quelques tentatives sur elle pour l'y contraindre, mais les marines neutres les obligèrent à s'en désister. La neutralité qu'observait Syra en fil le refuge de beaucoup de populations fugitives des environs , et surtout du commerce. Aussi s'est-elle prodigieusement accrue , et elle compte aujourd'hui quarante mille habitans, tandis qu'il y a six ans elle en avait cjuatre ou cinq raille au plus. Tout le commerce de la Grèce se fait maintenant à Syra ; de l'Europe , de la Turquie et de l'Egypte , c'est là qu'il vient aboutir ; et comme la guerre a presque complètement détruit en Grèce toutes les res- sources de subsistances, Syra est devenue l'entrepôt de celles qu'on ap- porte du dehors pour nourrir la Grèce. Je parlerai plus loin de l'organi- sation de piraterie qu'on avait étendue avec tant d'audace sur tout le Levant, Syra en était aussi l'entrepôt ; les marchandises enlevées par les pirates y arrivaient pour être vendues et renvoyées souvent aux lieux mêmes qui les avaient vues partir, peu de jours auparavant, pour une autre destination. Les négocians de Syra ont fait à ce trafic infâme des profils plus considérables encore que les pirates. A la faveur de toutes res cjnisfs Svi;i p^t rlevenue l'échelle la plus importante de l'Archipel , LA GRÈCE MODERNE. 17 et, SOUS quelques rapports , il y a même plus d'activité qu'à Smyrne , par exemple , pour le commerce des grains. Cette importation ne se fait encore que par navires étrangers ; aussi les causes de la prospérité de Syra commencent-elles à décroître. A mesure que l'ordre renaîtra , la population qui s'y est réfugiée retournera dans sa patrie; elle commence déjà à le faire , et quand la guerre sera terminée , Hydra et Spetzia doi- vent reprendre l'avantage que leur marine , les liaisons commerciales et des capitaux accumulés leur assurent. Les autres îles de l'Archipel diffèrent entièrement par leur importance de celles que je viens de citer. Les plus grandes, telles que Zéa, Andros, Tine, Naxie, etc., n'ont point de ports. En revanche, elles sont fertiles et riches par elles-mêmes. Le peuple ne s'y occupe que de la culture, surtout de celle de l'olivier et de la vigne. Elles ont pris peu de part à la révolu- tion, et n'y ont contribué que par quelques sacrifices pécuniaires. Elles ont aussi secoué la domination des Turcs, quoiqu'elle s'y fit à peine sentir auparavant , la population y étant enùèrement composée de chrétiens. Pendant la guerre, la flotte ottomane n'a jamais songé à les attaquer; comme elles n'ont point de ports , et que ce n'était pas d'elles que partait la résistance, il n'y avait aucun motif pour y penser. Aussi sont-elles restées intactes , et la population s'y est même accrue de beaucoup de réfugiés du continent. Les îles les plus riches sont situées le long de la côte d'Asie : Rhodes, Cos, Samos , Chio , Melehn , Lemnos et plusieurs autres. Elles sont toutes restées entre les mains des Turcs, à l'exception de Samos. Les Grecs ont deux fois essayé de s'emparer de Chio , et ces tentatives ont amené sur cette belle terre les plus grands malheurs. CHIO. Chio était jadis la reine de l'Archipel. Elle renfermait quatre-vingt mille Grecs, qui vivaient parfaitement tranquilles en présence d'un petit nombre de Turcs. Agriculteurs intelligens , ils s'enrichissaient à la cul- ture de la vigne , de l'olivier et du mastic. C'était le peuple le plus doux du Levant, comme leur pays passait pour en être la plus belle partie. Les Samiens tentèrent de la soulever en 1822; on sait quel en fut le résultat. Une nuée de Turcs fondirent sur eux de Tchesmé , et plus de trente mille âmes expièrent par la mort ou par l'esclavage une rébellion bien courte , que des mains étrangères avaient soulevée. Tel a été pourtant le résultat 18 REVUE DES DEUX MONDES. de ces excitations criminelles , (jui foinenlaient des troubles dans des jmi- l»ulations paisibles , pour les livrer ensuite sans défense à la vengeance (l'un maître irrité. LesChioles commençaient à se relever de la catastro- phe de 1822, quand une seconde expédition fut entreprise sur leur île en 1828. Le gouvernement informe qu'avait alors la Grèce décida cette ex- pédition sans aucun motif raisonnable , et la conduisit avec une légèreté encore plus coupable. Elle ne [touvait avoir d'autre effet que de renou- veler les scènes d'horreur dont ce malheureux pays avait été la victime : dans aucun cas, on ne pouvait espérer que Chio restât à la Grèce , et on consumait ainsi des ressources bien précieuses qu'un danger pressant ré- clamait ailleurs. Aussi parait-il certain qu'on doit chercher le véritable motif qui la fit décider dans les intrigues de quelques Chioles réfugiés , à la tête desquels était un aventurier nommé Rally , grand Organisateur de piraterie, et peut-être aussi dans la tentation de s'emparer de la riche ré- colte du mastic. Cependant l'expédition était entamée , elle était même sur le point de réussir, quand l'insouciance des meneurs qui l'avaient décidée la priva des ressources dont elle avait besoin pour être achevée. ^)n sait comment elle se termina. Heureusement que la population du pays , instruite fiar le passé, n'y prit point de part; elle se tint à l'écart. Quelques malheureux seidement qui redoutaient la fureur des Turcs cherchèrent à fuir quand les Grecs eurent été défaits. Cependant les Turcs, en rentrant à Chio, surent gré aux habitans de la conduite qu'ils avaient tenue , et ne les trai- tèrent [>as avec rigueur. Ce trait suffit pour caractériser l'état actuel de la Grèce. Nous pouvons ajouter (jue Smyrne voit tous les jours arriver des Grecs , (pii viennent de la Morée inènie y chercher des moyens d'exis- tence , et qu'enfin des habitans de l'A ttique , qui s'étaient réfugiés à Egine ou dans les environs , retournent dans leur pays , toujours occupé par les Turcs , pour y reprendre leurs anciens travaux. SAMOS. SauiDs est bien moins lérlile (pie Chio : c'est une suite de hautes mon- tagnes, sans aucun port; les Grecs seuls en formaient la population. Depuis long-temps les Samiens passaient pour être la peuplade la plus turbulente de l'Archipel. Aussi se sont-ils hâtés de secouer la domination des Turcs, et ils en ont profilé pour étendre leurs courses sur tous les environs. Outre la piraterie , qu'ils ont exercée avec grand succès, ils faisaienl san< cesse des incursions sur !a côle d' Asie . (|ui est située en face : LA GKÈCE MOPliRXE. i9 on a bien voulu les décorer du nom d'expéditions militaires , mais ce n'était réellement que du brii^jandage. Pendant la nuit, queiciues barques samiennes abordaient à la côte; on enlevait tout ce qu'on trouvait, bes- tiaux, objets transportables, et habitans qu'on mettait ensuite à la rançon. Ce brigandage se faisait sans aucune exception de nation; Grecs, Francs et Turcs y étaient également exposés. Dans leurs courses nocturnes, les Samiens se sont quelquefois avancés très-près de Smyrne , et ont hasardé des tentatives sur les campagnes environnantes. D'ailleurs Samos n'a rien eu de commun avec la Grèce, et n'a pris aucune part aux événemens. Si, comme il est plus que probable, celte île n'est point comprise dans la délimitation du nouvel état grec, il est très facile de concilier son retour sous la domination turque avec les garanties que l'humanité peut deman- der. Il s'agit de stipuler seulement une amnistie et le rétablissement des choses sur l'ancien pied. Les Samiens rentreront dans l'ordre, et se trouveront, comme ils le sont maintenant, seuls chez eux. Il est dans l'Archipel plusieurs îles qui possèdent d'exceilens ports. Tellessont St. -George de Skyro, Myconi, Delos, Paros, Milo, Santorin, Stampalie, etc. Malgré les avantages qu'elles tiennent de la nature, ces îles sont restées sans imp:)rtance commerciale ou politique , et leur popu- lation ne diffère en rien de celle du reste de l'Archipel. Sur les îles comme sur le continent , le caractère grec est le même , à quelques nuances près. La vivacité, l'intelligence, la ruse , l'amour du gain, la haine et la défiance pour tout ce qui est étranger, en sont les signes distinclifs; le système qui a pesé sur eux les excuse , du reste , en ce point. Leur grand mobile est l'argent ; c'est vers ce but qu'ils concen- trent toutes leurs facultés, et avec la plus grande intelligence qui leur est départie; il n'est point d'expédient, il n'est aucun moyen qu'ils n'em- ploient pour réussir. Habitués à vivre; sous un régime précaire, on conçoit aisément qu'amasser de l'argent soit pour eux un besoin, et la plus puis- sante de toutes les habitudes. Mais ce qu'on ne saurait assez admirer, c'est l'étonnante adresse qu'ils possèdent pour arriver à ce but. L'art dti diplomate ne renferme point de mystères qui échappent à l'instinct du paysan ou du pêcheur grec. L'échelle seulement sera différente : chez l'un, c'est une question de haute politique ; chez l'autre, c'est le gain d'une piastre (pii provoquera le développement de toutes les ressources de l'es- prit. iVlais, d'un côté comme de l'autre, autant de ruse sera certainement déployée. Avec ces ([ualilés communes à l'habitant des îles et à celui du continent, le premier a cependant un avantage sur l'autre, qu'il doit à sa position; il est plus civilisé, plus liabitué au travail et à vivre sous un .^^>': 2() UËVUE DES DEUX MONDES. régime légal ; l'autre aime mieux le vagabondage, il est plus fait à la mi- sère , et conçoit moins comment il peut en sortir par le travail et le res- pect des lois. Telles sont les principales nuances qui les distinguent. On pourrait perfectionner le portrait; mais ce que j'ai dit suffit à toutes les conséquences, et expliquera dans leur entier leur caractère, leurs mœurs, en un mot, ce qu'on peut espérer d'en faire. Piraterie. C'est ici le lieu de dire quelques mots d'un des principaux incidens de la révolution grecque. Pendant cinq années , tout le commerce du Levant a été pillé par des pirates. Il était devenu impossible à un bâtiment non escorté de les éviter; c'est ainsi qu'on a vu à Alexandrie cent bâtimens arriver les uns après les autres; tous, à l'exception d'un seul, avaient été dévalisés en route. La piraterie s'exerçait de deux manières, sur de grands bâtimens , bricks ou goélettes , et sur des barques ; cette dernière n'était pas la moins dangereuse. La piraterie en grand tenait à plusieurs causes; les gouvernemens provisoires (jui se sont succédé en Grèce, lui ont les premiers donné l'essor; la suspension du commerce, qui réduisait à la misère toutes les populations commerçantes , l'a encouragée ; enfin , la tentation d'un gain facile l'a perfectionnée, pendant que le désordre et l'absence de toute loi la protégeaient. C'est le gouvernement qui en a fait le premier essai. Dès que la guerre éclata , les Grecs s'empressèrent de déclarer en étal de blocus toutes les côtes de l'Archipel. Cette prétention pouvait élre admise à la rigueui pour les parties dans lesquelles l'insurrection avait pris un caractère de fixité. En réalité, les Grecs n'étaient (|ue des sujets révoltés, et rien ne devait s'opposer à ce que les puissances amies de la Porte continuassent à communiquer avec tous les ports qui lui appartenaient. Néanmoins le caractère religieux de l'insurrection dut la faire considéier sous un jour différent, et les nations même dont le commerce y était intéressé, ont lini, les unes après les autres, par se conformer dans celte guerre au principe du droit des gens qui règle la conduite des neutres dans une querelle régulière d'état àélat. Cependant, avant que les gouvernemens en fiissenl venus là , des bâtimens isolés tentèrent plusieurs fois de forcer la ligne de blocus établie par les Grecs. On a beaucoup reproché , dans ces derniers temps, aux Autrichiens les liaisons qu'ils avaient conservées avec les Turcs, et il n'est sorte d'épithètes qu'on ne leur ait prodiguées. 21 faut observer cependant que tant que l'insurrection n'avait pas pris un LA GUÈCE MODERNE. 2i caractère qui la fît respecter, et qui la mît sur le rang d'une guerre régu- lière , on ne pouvait trouver mauvais que le commerce continuât à suivre ses anciennes relations avec une puissance amie , et ceux qui connaissent le Levant ont dû ne voir, dans le commencement de la lutte actuelle, qu'une de ces insurrections qui y ont été si communes. De quel droit un gouvernement, lié avec la Porte par des traités, aurait-il donc pu inter- dire à son commerce ses relations habituelles ? Si une insurrection éclatait aujourd'hui sur les côtes de France , de quel œil verrions-nous le com- merce des puissances amies interrompre ses rapports avec les places qui se seraient maintenues fidèles ? et si une pareille interruption avait lieu , ne crierions-nous pas à la trahison de nos alliés? Pour qu'une insurrection prétende à être traitée comme une puissance belligérante, il faut qu'elle ait pris auparavant une consistance respectable , que le soulèvement des Grecs était loin d'avoir à son début. Si on a parlé des Autrichiens plus que des autres, c'est que leur commerce est à beaucoup près le plus considérable dans le Levant , et que , sur quelque point qu'on le cherche , on y voit son pavillon en immense majorité. Enfin ce commerce a besoin d'alimens, et il ne faut pas s'étonner que , lorsque les troubles de l'Orient paralysaient toutes les affaires , il se soit porté où il trouvait de l'emploi. Je rhe suis permis cette digression au sujet des Autrichiens, parce que, dans toutes ces circonstances, l'esprit de parti a singulièrement dénaturé les questions, et que, par une étonnante aberration, ce même esprit, qui se fait gloire de son indifférence religieuse , qui repoiîsse si hautement le principe de l'intervention dans les affaires d'autrui, a voulu qu'un traité conclu avec les Turcs ne fût point un traité sacré, et que dès (jue leur goïi- vernement , qui nous accorde dans son propre pays des avantages dont le commerce ne jouit nulle part ailleurs, se trouverait dans l'embarras, ses alliés répondissent à sa confiance en épousant la cause de ses sujets révol- tés (4). Enfin la cause des Grecs a prévalu. Ils se sont constitués en na- tion, et ont réclamé, pour la guerre qu'ils avaient avec les Turcs, les égards de la ueutraHté. On a été au-devant de leurs vœux, et on y a même obtempéré bien avant qu'ils fussent ce qu'ils prétendaient être. Les Au- irichiens n'ont pas été sans doute les premiers à proclamer cette indépen- dance. Mais faut-il s'étonner si le gouvernement prévoyant qui les régit (i) C'est le renversement de tous les principes que d'avoir fait un crime à des bâlimens ioniens et autrichiens de ce qu'ils avaient été porter des vivres à Patras et à Napoli, lorsque, depuis quelques jours seulement, les Grecs, révoltés sur quelques points de la Morée, bloquaient ces places, et lorsque ces bâtioiens ne taisaient en cela que conlinuer un commerce établi depuis long-temps. '22 IIEVLE DES DEUX MONDES. embrasse avec moins de prédileclion que ks antres une cause pour la- (jnelle il avait peu de sympathie, et qu'il jugeait mieux qu'eux devoir porter uu jour une atteinte funeste à son conmierce (1) ? Quoi qu'il en soit, il a suivi les autres gouvernemens à son tour, et les Grecs ont bientôt vu reconnaître le blocus qu'ils cherchaient à établir. Leurs prétentions étaient cxagétées. Les principes avoués par toutes les puissances continentales de l'Europe en matière de blocus, et pour lesquelles la France a soutenu {•lus d'une guerre , veulent que , d'une part , le blocus ne s'étende , pour les pavillons neutres, qu'aux articles qu'on appelle contrebande de guerre, c'est-à-dire munitions de guerre et de bouche, et de l'autre, qu'il ne s'étende également qu'aux pays pour lesquels une force effective pro- tège la déclaration de blocus; hors de là , le pavillon doit rouvrir lu mar- chandise. De plus, dans la circonstance actuelle, toutes les puissances étaient inléresséesù ce que l'insurrection grecque n'anéantit pas le commerce de l'Orient. Elles pouvaient consentir à reconnaître le blocus pour les côtes de la Grèce , pourvu cependant que les Grecs le protégeassent par une force effective; mais non à ce que, s(»us ce prétexte, ils infestassent de leurs courses les mers du Levant. L'Angleterre était dans une position tlifférente des autres puissances : elle a toujours refusé «.le reconnaître les principes de blocus que j'ai rappelés plus haut; et, puisqu'elle s'efforce de faire prévaloir les principes contraires , elle devait tlonc en permettre l'exercice aux Grecs , quoique ses intérêts s'en trouvassent momentané- ment blessés (2). Les Grecs, à qui cette observation n'échappait point, s'enhardirent à poiiss^'r leurs courses bien au-delà des limites où elles auraient dû être restreintes. Ils essayèrent de visiter des hâtimens sous (i) J'ai, saus qu'il soit besoin de le dire, peu d'amour pour les Autrichiens; ce n'est, je le répète , que pour présenter cette affaire sous son véritable jour que j'en ai tant parlé , et aussi parce que je crois qu'ils l'ont mieux comprise que nous. (2) La station anglaise était alors commandée par le commodore Hamilton, dont les opinions pliilheliéniques étaient fort prononcées. On lui reproche avec raison d'avoir le plus contribué à donner cette hardiesse aux Grecs. Il était à Syra en i8i5 , lorsqu'une goélette grecque , appartenant même à Fabvier , et commandée j)ar un nommé Decroze , vint lui demander la permission de visiter un navire an- glais, mouillé à côté de lui, et qui, disait-on, avait à bord des vivres destinés aux Turcs. Le commodore le permit ; le bâtiment fut visité , emmené à Egine et déclaré de bonne prise. On conçoit combien la réussite de cette tentative encou- ragea les Grecs. C'est à celte époque qu'on a vu la piraterie prendre son plus grand essor. I LA tïRËCË MODERNE. Sg escorte anglaise : on le leur permit. Ils tentèrent alors les mêmes essais sur les autres pavillons; mais notre marine le leur a toujours positivement refusé. Quant à celle de l'Autriche, elle n'a pas osé prendre l'attitude ferme qui convenait. Les commandans de cette marine craignaient de se compromettre; et quoiqu'ils eussent plus d'intérêt encore que nous à pro- téger leur commerce , leur conduite a toujours été timide. Cependant ce que les Grecs n'osaient hasarder en présence de nos bûlimens de guerre , ils le faisaient avec succès quand ils rencontraient des navires de commerce isolés. D'ailleurs ils comptaient sur la sympathie qui s'était manifestée en Europe en leur faveur, pour leur assurer l'impunité. Ils avaient organisé des tribunaux de prises , et il est bon , en passant , de remarquer que , jus- qu'à l'arrivée du .président , ces tribunaux ont été les seuls qui fussent en activité en Grèce. Ils ne manquaient jamais de condamner tout ce qu'on leur amenait. Rien n'était sacré pour eux ; on arrêtait tout et partout , articles de commerce comme de contrebande de guerre , en pleine mer comme près des côtes ; le tribunal de prises sanctionnait tout (I). Cependant, quand ces déprédations devenaient par trop criantes, les commandans des forces navales étaient bien obligés ,^au risque de tout ce que pourrait en dire l'opinion égarée de l'Europe, d'aller en demander raison. Ils n'y réussissaient que par l'appareil de la force, et encore le peu qu'ils arrachaient ainsi était-il bien loin de compenser les pertes que le commerce éprouvait tous les jours. Si ce système de courses, organisé par les Grecs , fut une conception dont le but était de contraindre les gouver- nemens de l'Europe à s'occuper d'eux , elle aurait été assez habilement conduite , puisqu'elle a réussi; mais cette pensée , si elle a quelque chose de réel, n'a existé que dans bien peu de têtes : l'avidité du gain en a été le seul mobile. Lorsque le gouvernement grec, ou , pour parler plus exactement , lors- que le fantôme qui prenait ce titre, donnait si bien l'exemple, il ne faut point s'étonner qu'il ait été promptement suivi ; tous les bâtimens d'Hy- dra , de Spetzia et d'Ipsara se mirent en^course. Quelf|uefois , pour en colorer le prétexte, on simulait une émeute : on voyait les matelots se réu- nir en tumulte , se porter sur les maisons des armateurs , les contraindre par la violence à leur livrer leurs bâtimens avec des lettres de marque. (i) Voici un échanlilloa des jugemens de ce tribunal : un bâtiment capturé est amené devant lui; il est condamné sur le motif qu'il avait à bord des munitions de guerre et des armes. Quelles étaient ces munitions et ces armes? Les unes étaient une boîte de capsules, les autres un rotissoir, adressé à un négociant d'Alexan- drie. TOME I. t^ !2-i UEVL'E DES DEUX MONDES. Ils revenaient bientôt chargés de bnlin , qui était partagé entre les équi- pages et les armateurs dunt était composé le tribunal de prises. Par ce sub- terfuge, on espéfail échapper aux réclamations des commandans de ma- rines neutres , qui viendraient ensuite demander raison de ces pirateries. Je crois bien que quelques-unes de ces émeutes ont été réelles; que la misère à laquelle la cessation du commerce avait réduit les classes pauvres, qui n'avaient que ce moyen de subsistance , les a occasionées quelque- fois ; mais il est de fait qu'il y a eu connivence de toutes les classes. En ne distribuant rien aux matelots de l'argent qui leur venait de l'étranger, soit des emprunts , soit des comités philhelléniques , les primats ont augmenté cette misère. L'ordre qui se rétablissait chez eux immédiatement après ces émeutes passagères , l'organisation des tribunaux de prises , enfin des faits notoires et avérés relativement à plusieurs d'entre eux , ne permet- tent pas de douter qu'ils n'aient aussi pris part à la piraterie ; car tel est le seid nom qui convienne à ce renversement 'de tous les principes, et à ces abus scandaleux de la bienveillance que l'Europe témoignait aux Grecs. Un fait positif qui doit bien diminuer la valeur des excuses qu'on allè^ gue en leur faveur, c'est que cette habitude de piraterie a très souvent mis en danger la cause nationale. Je pourrais citer plusieurs circonstances où des armées navales, qui étaient chargées de s'opposer à quelque opéra- tion importante des Turcs , se sont dispersées au moment décisif, pour se livrer à la piraterie. C'est ce qu'on a vu , entre autres , au fameux siège de Missulonghi. La flotte grecque était réimie dans ces parages , et com- muniquait avec la place; mais la croisière n'était guère profitable; la pi- raterie l'était au contraire beaucoup : en un instant l'armée se dissipe. Les renforts et les provisions qu'on envoyait à la place tombent entre les mains des Turcs, et Missolonghi succombe à son tour peu de jours après. Le genre de piraterie que je viens de signaler portait des coups bien funestes au conmierce ; mais il eût encore été heureux que le désordre se fût arrêté là. A la faveur de tant de troubles, les insulaires de l'Archipel armèrent des barques pour piller sans distinction tout ce qu'ils pouvaient rencontrer. Il était extrêmement difficile de les atteindre. Dans les lieux de passage obligés pour les bâlimens , les forbans se mettaient en obser- vation sur une montagne ; apercevaient-ils un navire de commerce re- tenu par le calme , ils se dirigeaient sur lui avec leurs barques à avirons ; ils profitaient, s'ils le pouvaient, des ombres de la nuit, cherchaient ù l'attaquer par la poupe , afin d'éviter le feu des petites pièces d'artillerie qu'il pouvait avoir, et l'enlevaient à l'abordage. Il n'est sorte d'horreurs (jue ces brigands ne commissent. Ils massacraient LA GRÈCE MODf^RNE. 99 les équipages avec des recherches de cruauté inonies, coulaient bas le navire, ou, s'ils étaient plus humains, se contentaient de mettre leurs captifs à la torture, pour les forcer d'indiquer J'endroit où l'argent était caché, de les dépouiller de tout ce qu'ils possédaient, vivres, habits, agrès de bâtiment, et les abandonnaient ainsi à la merci des flots. Ces détails sont bien loin d'être exagérés ; ils sont tous avérés, non par quel- ques faits isolés, mais par une foule d'exemples. Je les rappelle ici en peu de mots; leur énumération comprendrait des volumes (1). On conçoit qu'il était extrêmement difficile d'atteindre des pirates de -pette espèce. Ils ne se lançaient à la mer que lorsqu'ils n'apercevaient au- cun bâtiment de guerre , et ne s'éloignaient jamais de la côte. Essayail- on de les détruire dans leurs repaires, les barques étaient tirées à terre et cachées dans les broussailles , pendant que les hommes, embusqués der- rière des rochers, s'opposaient au débarquement à coups de fusil; puis ils se sauvaient dans les montagnes , et le seul trophée qui restât d'une expédition où on avait sacrifié un sang précieux était tout au plus un mauvais bateau. Réussissait-on à prendre à la course quelques-uns de ces bandits, il fallait les envoyer en Europe pour être jugés, et il est sans ■exemple qu'ils y aient reçu la punition due à leurs crimes. Les An- glais en ont condamné sept à mort l'année dernière à Malte. Cette peine leur a été remise par le roi, et (piatre seulement ont été envoyés à Bo- tany-Bay. C'est encore beaucoup de rigueur, en comparaison de la ma- nière dont leurs pareils ont été traités en France , puisqu'on les y a plei- nement acquittés. Voici, entre autres, ce qui s'est passé l'année dernière à Toulon. Un bâtiment pirat* avait été pris sur la côte de Syrie; plusieurs navires l'a- vaient reconnu pour avoir été pillés par lui. A peine arrivés à Toulon , les corsaires ont été bientôt acquittés par le singulier motif qu'ils étaient nan- tis d'une commission de l'évêque grec de Scarpento. On est presque hon- teux de faire observer, 4" qu'à Scarpento il n'y a pas d'èvêcjue , et qu'il (i) Pour savoir des gens de l'équipage dans quel eodroit l'argent était caché , il n'est pas de tortures qui n'aient été employées , telles que de brûler la plauto des pieds, d'enfoncer des éclats de bois entre les ongles «t la chair, etc., etc., jusqu'à ce que la douleur arrachât l'aveu qu'on voulait avoir. Des équipages ont été garoltés à fond de cale , et le navire ouvert à coups de hache pour le faire couler ; quelques-uns ont été trouvés dans cet état par des bâtimens de guerre qui survenaient inopinément avant que le crime fut consommé. Tous ces ^.étails ont été certifiés par des centaines de témoins et de victimes , et avoués par les pirates eu\-mêmes. 2. 36 REVUE DES DEUX MONDES. n'y en a jamais eu ; 2° que , quand même il en existerait un , il n'aurait aucune qualité pour délivrer des lettres de marque , et que Scarpento n'a jamais fait partie de la cause de la Grèce ; 5° que cette commission re- présentée par les pirates indique quelle doit être leur destination, qui est le nord de l'Archipel , tandis qu'ils ont été trouvés en flagrant délit sur les côtes de la Syrie ; 4» enfin qu'il n'est aucune commission , quelle qu'elle soit , qui puisse autoriser la piraterie. Après cela doit-on encore s'étonner de l'audace des pirates? On a prétendu , en faveur des Grecs , que beaucoup de bandits des îles ioniennes étaient venus prendre part à la piraterie. Il est vrai qu'il s'en est trouvé plusieurs , il a même dû s'y mêler le rebut de toutes les nations qu'on trouve en si grande abondance dans le Levant. Mais la chose a été beaucoup trop générale et organisée d'une manière beaucoup trop complète pour qu'il n'y ait eu que cette espèce de pirates. Au con- traire, une foule de faits témoignefil que la très grande majorité des cor- saires étaient des Grecs. Quand on a vu des dixaines et un plus grand nombre encore de misticks pirates montés chacun par quarante ou cin- quante hommes , réunis sur un seul point , on ne persuadera à personne qu'il y eût autre chose qu'une petite portion de ces bandits qui fiit com- posée d'étrangers. Cette excuse est la seule qui mérite quelques mots de réfutation , car ceux qui ont prétendu que c'étaient des Turcs qui se li- vraient à la piraterie pour la rejeter sur le compte des Grecs, ont avancé une absurdité qu'on doit laisser sans réponse. J'ai dit jusqu'à quel degré la piraterie était parvenue avant qu'on prît des mesures rigoureuses. Je dois ajouter qu'elle tenait à une organisation toute complète. De grandes entreprises de piraterie étaient montées sur les points principaux. Ceux qui les exécutaient ne touchaient que la plus faible portion des bénéfices; la plus CMisidérable revenait aux entrepre- neurs , qui recevaient les marchandises pillées, et en tiraient parti. Nous avons vu que Syra était le point central où les pirates les débarquaient ; de là elles entraient dans le commerce , et les ports qui trafiquent avec le Levant ont souvent vu revenir des marchandises qui en avaient été ex- pédiées peu de jours auparavant (4). Quand on a détruit le repaire de bri- gands qui s'était éiahli à Grabouza , on y a trouvé de vastes magasins remplis de toutes h s marchandises de l'Europe. Un fait remarquable prouve d'ailleurs que la piraterie était une institution régulièrement orga- (i) On a rapporté à Smyrne des marchandises que la douane a reconnues pour en avoir été expédiées huit jours auparavant. Il en a été de même dans beaucoup d'autres ports. LA GRÈCE MODERNE. 27 nisée. Lorsqu'on a sérieusement voulu la faire cesser, et que le gouver- nement grec s'en est occupé , on l'a vue disparaître beaucoup plus promp^ tement qu'on n'avait d'abord osé l'espérer. Cela démontre bien évidem- ment qu'elle était tout autre chose qu'une réunion de faits établis et indépendans les uns des autres. Quoiqu'elle ait cessé aujourd'hui, on ne peut cependant se flatter de l'avoir entièrement extirpée. Les désordres qui régneront encore long- temps dans ce malheureux pays , l'impunité dont les pirates ont toujours joui , la tentation , qui est aussi vive que jamais , de reprendre un métier qui leur a été si profitable , et l'aversion pour le travail qui , déjà natu- relle chez eux, a encore été augmentée par la facilité qu'ils ont trouvée de s'enrichir sans peine ; enfin quelques actes de piraterie qui se commettent encore de loin en loin , toutes ces causes donnent lieu de croire qu'elle n'est que comprimée aujourd'hui, et qu'elle reprendrait bientôt, si les forces navales qui sont maintenant dans le Levant venaient à s'en éloigner (1). Lorsque , dans le siècle dernier et dans celui qui l'a précédé , on vit quelques flibustiers ou boucaniers infester les mers des Antilles , toute l'Europe fut en émoi. Des escadres parcoururent dans tous les sens les para- ges où l'on redoutait leurs brigandages, et des forces imposantes furent de toutes parts dirigées contre eux. Ici c'est au centre de la Méditerranée, dans un pays que nous parcourons sans cesse , dont les nouvelles nous ar- rivent en peu de jours , avec lequel toutes les places commerçantes de l'Europe ont les relations les plus étendues, qu'un pareil brigandage règne pendant six années consécutives ; c'est au moment même où notre intervention généreuse accourt pour sauver les Grecs , qu'il s'exene avec le plus de fureur ( l'année la plus terrible pour la piraterie a été celle de la bataille de Navarin ) , et pendant ce temps nous nous obstinons à res- ter aveugles, à ne pas y croire. Le commerce perd des millions , et quand il s'avise de s'en plaindre , nous lui crions qu'il est turcophile. Les perles qu'il a éprouvées dépassent toute croyance; on évalue celles de la France à près de riugt millions, celles de l'Angleterre après de trente. Nous n'avons pas de données pour préciser celles de Triesle , de Gênes et de (i) Quand l'armée française était en Morée, des transports français qui s'y rendaient , et qui portaient le pavillon blanc , ont été poursuivis par des coureurs grecs, qui croisaient entre la Sicile et la Morée. Ils n'ont dû leur salut qu'à la proximité de la côte qui a arrêté la poursuite. La forme des bâtimens grecs est as- sez facile à reconnaitre pour qu'on ne les ait point confondus avec des corsaires algériens, .•uiin m Z8 REVUE DES DEUX MONDES. Ivivoiinie ; mais elles sont dans une proportion infiniment plus forte. J'ai vu à Livoiirne les assurances \ww l'Orient dépasser 7 pour cent. Le commerce sera lon^-temps à se remettre des coups funestes qui lui ont été portés par la piraterie , et aujourd'hui qu'il aurait besoin d'une longue tranquillité, il ne voit autour de lui que tempêtes. Une lutte opi- niâtre a commencé au pied du Balkan; elle doit faire sentir au loin ses secousses violentes. Si elle devient plus générale , comme bien des proba- bilités portent à le croire, les intérêts du commerce seront écrasés dans tm grand conflit , et de nouvelles calamités viendront rouvrir les plaies qui signalent malheureusement à l'histoire les premiers essais de la régé- nération de la Grèce. §. 11. — GRÈCE CONTINENTALE. J'ai signalé les principales divisions qui se présentent dans la Gréée à Fœil de l'olwervateur , et les raisons d'après lesquelles ee continent est loin de fonner un tout homogène. La première de toutes ces causes est la nature ; elle a tracé partout des divisions profondes qu'une civilisation perfectionnée aurait seule [tu affaiblir dans les populations grecques. Ce n'est pas de la barbarie et des bouleversemens politiques qui ont déchiré la Grèce depuis plu- sieurs siècles, qu'on pourrrait attendre un tel résultat. A cette cause est venue se joindre une grande conquête , telle qu'aucune page de l'his- toire ne nous en présente de pareille. L'invasion des Turcs en Europe a été longue et méthodique. A mesure qu'ils s'avançaient, ils changeaient en- tièrement la face des pays qu'ils occiqtaient. La religion était une barrière insurmontable qui prévenait tout mélange entre eux et ceux de leurs nou- veaux sujets qui se refusaient à l'embrasser. La loi mahométane est es- sentiellement dominatrice ; elle accorde protection aux infidèles qui paient le tribut, mais elle ne les admet en rien aux avantages réservés aux seuls citoyens {\). Aussi n'a-t-on point vu ces contquérans se fondre, comme Ceux qui les avaient précédés , dans la masse des peuples qu'ils avaient soumis. Ceux-ci ont dû rester sujets ou adopter la loi des vainqueurs , et (i) Il n'est point vrai que la loi de Mahomet ne laisse d'autre alternative aux infidèles que le Coran ou le sabre. Elle ordonne positivement au contraire de pro- téger les rayas qui paient exactement le tribut ; mais elle les considère en tous points comme une espèce fort inférieure aux fidèles , et leur commande de rester dans b classe des sujets, tandis que les autres ont toutes les prérogatives des maîtres. LA GRÈCE MODERNE. 29 en l'adoptant, ils se sont entièrement associés à eux, car celle loi est ri- goureuse; c'est un code national complet qu'il est possible d'abolir, mais non de modifier. Aussi ceux qu'elle a convertis n'ont-ils apporté aucune nuance nouvelle chez le peuple auquel ils sont venus se joindre ; en em- brassant ses dogmes , ils ont embrassé son esprit tont entier, et sont de- venus à leur tour de la race des conquérans. Cette courte digression servira à expliquer comment les changemens de religion n'ont modifié «en rien les rapports mutuels des Turcs et des Grecs , et comment même ils ont été aussi restreints. S'ils n'avaient point violemment rompu toute liaison entre les nouveaux convertis et leurs an- ciens co-religionnaires , de proche en proche l'apostasie se serait infailli- blement étendue. Mais à aucun instant la haine religieuse n'a cessé d'être vivace, et la barrière qui sépare les deux religions ennemies a toujours été difficile à surmonter. Il n'en a pas été de la Grèce comme des pre- mières contrées dont les Mahométans s'emparèrent ; on vit alors des po- pulations entières s'empresser d'adopter leur croyance. Lorsqu'une reli- gion est à son début et dans tout l'éclat d'une conquête brillante, qu'elle frappe fortement l'imagination des peuples et leur promet un long avenir de gloire , elle entraînera tout sur son passage , et les peuples se précipi- teront à l'envi dans la carrière immense qu'elle ouvre devant eux. Tel est le merveilleux spectacle dont l'Orient a été le théâtre dans les premiers siècles du mahométisme. La Grèce, au contraire, a été la dernière con- quête, des Turcs; le peuple qu'ils subjuguaient avait bien moins de rap- ports avec eux que les populations de l'Orient n'en avaient avec les fon- dateurs du mahométisme. Ce peuple, qui survivait encore à une guerre de plusieurs siècles, était exaspéré par le souvenir des maux qu'il avait souf- ferts, et attaché plus que jamais à sa religion, qu'il voyait abattue. Il n'est pas étonnant que des causes aussi différentes aient produit des résultats (gaiement différens en Europe et en Asie. Les Turcs, qui avaient passé pour la première fois les Dardanelles au xiv*= siècle, sous Orkhan l"^, avaient conquis le continent de l'Europe jusqu'à la Thessalie exclusivement, à la fin dH même siècle, sous l'em- pire de Bajazet. La Morée ne fut soumise que par Mahomet II , après la prise de Constantinople , qui eut lieu en <4S5. Les Vénitiens la reprirent en 168S; le traité de Passarowitz la rendit de nouveau aux Turcs en 4718. Le simple rapprochement de ces dates indique déjà qu'il doit y avoir dans les diverses parties qui constituent la Grèce une grande différence pour la compositonde la population. La Morée a été le dernier asile des Grecs; pendant la courte occupation des Vénitiens, un grand nombre est venu s'y réfugier des parties voisines de la Roumélie; et c'est à ces émigrations 30 REVUE DES DEUX MONDES. qu'on doit sans doute ces peuplades d'origine albanaise qu'on trouve en Achaïe, en Gorinthie, en Argolide, et sur les îles qui l'avoisinent. Les Turcs , en y rentrant, n'y sont plus du reste venus comme à l'époque de leurs premières conquêtes. Ce n'était plus un peuple entier qui se préci- pitait comme un torrent, c'était une colonie militaire qui venait occuper un pays qu'on voulait maintenir. Aussi, tandis que les Turcs ne for- maient guère , comme je l'ai dit , que le trentième de la population en Morée , on les trouve au-dehors dans une proportion toute contraire. Dans l'Attique, dont le sort a presque toujours été lié à celui de la Morée , les Turcs ne sont pas beaucoup plus nombreux. Ils le deviennent rapide- ment, dès qu'on entre dans la partie de laRoumélie désignée sous le nom de Grèce occidentale; enfin , dans la Thessalie, dans la Macédoine, dans l'Albanie , ils le deviennent de plus en plus jusqu'à ce qu'ils égalent ou surpassent même la population grecque. Je ne puis dire quelle est l'é- chelle que suit celte proportion; je crois même qu'il est extrêmement dif- ficile de la préciser avec quelque espérance d'exactitude ; j'ai simplement voulu signaler le fait. On sait que les Turcs ne font aucun lecensement , ne tiennent aucun registre. Tout ce qu'on peut espérer d'apprendre à ce sujet ne peut se savoir que par les Grecs, qui n'ont eux-mêmes d'autre moyen que celui des évaluations. Une pareille source est toujours fort suspecte : elle l'est ici plus qu'ailleurs. Comme les Grecs ont intérêt à grossir leur nombre pour diminuer celui des Turcs , on doit s'attendre de leur part à l'exagération qui leur est habituelle : le travail fait à Poros par les trois ambassadeurs doit nécessairement s'en ressentir, et il a certaine- ment besoin de grandes corrections. Lorsque les causes que j'ai signalées plus haut ont produit dans la composition de la population des différences aussi marquées , elles de- vaient produire dans les élémens même dont elle se compose des dissem- blances également sensibles. Elles auraient agi sur les Turcs, si, comme je l'ai dit, ce peuple n'était pas essentiellement un, et je dirai presque tout d'une pièce. Les Grecs qui étaient bien loin de posséder cet avantage , les ont profondément ressenties, et la nature y est venue joindre en- core son immense influence. Des riches plaines de la Thessalie et de la Macédoine aux rochers du Pinde et de l'Albanie , le caractère des peuples devait se dessiner en traits bien opposés , lorsque surtout le défaut de civilisation empêchait tout rapport des uns avec les antres. POPULATIOIV DES MONTAGNES. Les habitans des plaines sont tous cultivateurs; les montagnards aiment mieux la vie sauvage. Aucune espèce de culture n'apparaît entre leurs LA GRÈCE MODERNE. 51 rochers ; quelques troupeaux , ou bien la pêche pour ceux qui sont près des côtes , forment tout leur revenu. Les Turcs ne se sont établis que dans les pays riches , et ont abandonné à qui voudrait les prendre des montagnes pelées , rebelles à la culture. Les tribus grecques qui s'y sont établies, trouvant à peine de quoi subsister, ont toujours été insignifian- tes par rapport au reste de la population , et se seraient probablement fondues dans la masse, sans cette force d'habitude qui attache , comme on sait, les montagnards, plus que tous les autres , à leur pays, et surtout sans l'aversion pour le travail , qui leur faisait préférer une vie rude , mais indépendante , aux habitudes laborieuses du cultivateur des plaines. Comme l'imagination se plaît à tout ennoblir, on a vu , dans ces hommes incultes, des patriotes qui , fuyant le joug étranger, avaient voué à leurs oppresseurs une haine éternelle , et aimaient mieux fouler les neiges d'un pied libre que de ramper servilement sous le sabre d'un maître. On est heureux de trouver dans l'humanité une pareille élévation d'idées; pour- quoi faut-il qu'elle ne soit le plus souvent qu'une saillie brillante de l'i- magination? Il est triste d'être forcé de convenir que la vie du mon- tagnard grec est absolument celle d'un bandit. Il déteste le travail qui lui procurerait une honnête aisance ; mais il n'en est que plus avide d'argent, et pour parvenir à ce grand but , il n'est aucun moyen qu'il néglige. Toute l'activité de son esprit est concentrée vers le vol; tantôt il attend le voyageur au passage pour le dépouiller ; s'il est plus hardi , il descend la nuit dans la plaine pour piller tout ce qu'il rencontre, dérober les fruits, enlever les bestiaux , quel qu'en soit le maître. Tels sont les exploits ra- contés par les chansons nationales. On dit que chez un peuple , elles sont le type du caractère : à ne s'en rapporter qu'à elles , le vol serait celui du caractère grec, car elles le placent toujours parmi les hauts faiis. S'il y a dans le voisinage quelque pacha qui récompense largement les ser- vices , on voit les patriotes grecs accourir à sa cour pour lui offrir les leurs à l'envi. Celle d'Ali-Pacha en était peuplée, c'est parmi eux qu'il choisis- sait ses sicaires les plus dévoués ; c'est de là que sont sortis tous les capi- taines rouméliotes qui se sont fait remarquer dans la guerre actuelle : Odyssée , Gouras , Karaïskaki , et une foule d'autres. Gouras se vantait hautement d'avoir été envoyé par Ali-Pacha à Athènes pour y assassiner un homme. Il montrait avec complaisance la place où il l'avait étendu mort d'un coup de pistolet tiré par derrière. Il se glorifiait surtout de l'adresse avec laquelle il avait attiré un malheureux dans le piège , ea commençant par manger avec lui , jusqu'à ce qu'ayant gagné sa confiance, il se fût bien assuré qu'il n'était pas sur ses gardes. Aujourd'hui même, ou trouve à chaque pas des Grecs au service des Turcs ; le parti qui paie est OZ REVUB DES DEUX UOiXDES. celui qu'ils préfèrent , et il n*a pas été rare de les voir en changer plu- sieurs fois dans celte guerre , où il est cependant «piestion de leur indé- pendance. Ils l'avouent d'ailleurs avec beaucoup de franchise, et disent ouvertement qu'ils ne sont pas d'humeur à servir gratis; qii'ils resteront avec tel parti tant qu'il paiera , et qu'ensuite ils passeront à l'autre. Ces confidences, ils les ont faites nombre de fois à plusieurs de nos officiers qui les ont visités, et leur conduite y a été conforme. Je pourrais citer une foule de circonstances où ces Grecs ont trahi la cause de leur patrie. C'est ainsi qu'à la journée de Peta , Vasso abandonna par trahison le corps des malheureux et imprudens philhellènes , qui périt en entier. Dans le siège de Missolonghi , le fameux Suliote Tzavellas vendait aux Turcs l'approvisionnement de la place , que les comités philhelléniques avaient envoyé aux assiégés , et sans cette ressource les Turcs auraient été dans l'impossibilité de continuer le siège. Je tiens ce fait, avec la cir- constance qui l'accompagne , d'Ibrahim lui-même; des Grecs à qui j'ea ai parlé ont été obligés d'en convenir. La réponse paraîtra facile, je le sais; on dira que les trahisons sont le crime de quelques individus seulement ; que la masse les déleste ; que même , malgré ces alliances momenianées avec leurs ennemis , les Grecs n'en restent pas moins Grecs ; que ees monstruosités qui nous choquent ne sont que le fruit de leur extrême ignorance , comme cette ignorance et les vices qui l'accompagnent sont le produit de l'asservissement dans lequel ils ont été tenus ; enfin qu'il ne faut point s'arrêter à des détails , mais qu'un grand événement , comme la régénération de la Grèce , doit être vu de haut, et considéré dans son ensemble. J'admetirai ces raisons tant qu'on voudra; je me bornerai seulement à faire observer, en premier lieu, que, lorsque nous voyons les mêmes faits se reproduire si souvent , la même conduite se répéter uniformément chez tous les hommes , à très> peu d'exceptions près , c'est une bien forte présomption pour établir sur leur compte une opinion générale. Je veux croire que la masse y est étrangère ; mais quel moyen avons-nous pour apprécier cette masse , et pom- nous former une opinion contraire à celle que des faits patens con- courent à établir ? Tout se rétluit à l'assertion de quekpies philhellènes , qui veulent être crus sur parole; je qualifierai plus tard , comme elle m'a paru , d'après ce que j'en ai vu, celle nuée d'aventuriers qui est venue chercher fortune en Grèce. La discordance de leurs récits doit singulière- ment prévenir contre re qu'ils avancent, dans un sens comme dans un autre, et engager à rejeter un témoignage aussi suspect. Mais leur nna- nimité même affaiblirait peu dans mon esprit le témoignage des faits. C'est de faits que l'hisloire se compose , et toute opinion qui s'établit sur LA GRÈCE MODERNE. 55 d'autres bases est bien près du vague et de l'erreur. Ici , ce sont les faits que j'invoque , et lorsque j'en vois une masse toute réunie dans un même faisceau, c'est à ces faits seuls que je m'adresserai pour asseoir mon ju- ijement. Que la majorité des Grecs soit ou non étrangère aux crimes de ses chefs, c'estce que je ne sais pas. Je me suis borné à les signaler; libre en- suite à chacun d'en tirer les inductions qirtl voudra. Quant à mon opinion personnelle , j'avoue que je ne me sens pas disposé à me fier aveuglément à des croyances ou à des enthousiasmes. J'avoue encore que ma foi n'est pas assez vive pour comprendre un patriotisme qui consiste à trahir sa patrie et à se vendre à l'ennemi, et que, à quelque degré d'ignorance qu'on veuille descendre , je ne conçois pas davantage que des actions aussi opposées puissent se concilier. Si on veut nous prouver que ce n'est point par amour pour les Turcs que les Grecs traliissent la Grèce , et qu'a- près la trahison ils ne les en détestent pas moins qu'auparavant , tout le monde le croira sans peine. Mais je demanderai encore , et pour la dernière fois , qu'on veuille m'expliquer comment cela peut être du patriotisme, et quelle espèce d'intérêt ce patriotisme peut nous in- spirer. Quant à cette raison banale, dont nous avons été si souvent fatigués , (ju'il faut tenir compte aux Grecs d'un esclavage qui a dégradé leur ca- ractère, et que ce ne sont pas eux , mais leurs oppresseurs , qm en sont véritablement coupables, elle est excellente pour un esprit spéculatif qui se contente de rechercher les causes et qui n'a point à s'occuper des faits. C'est un point de recherche {liistorique , comme tout autre j mais telle n'est pas la question qui nous intéresse. Quand il s'agit d'un pays, il faut le voir dans son état actuel; peu importe ce qui l'y a amené. Pour faire de l'avenir , il faut partir du présent. Or tel est le présent en Grèce; c'est la seule base de laquelle nous puissions partir pour sa- voir ce qu'il est jwssible d'en attendre , et ce que nous pouvons vrai- semblablement faire pour elle. Quant aux explications historiques , je les admettrai avec plaisir comme choses d'instruction , comme leçons de l'expérience ; mais j'en reviendrai toujours , comme point de départ et comme règle de conduite, au présent. La question actuelle , nous dit-on encore , doit être vue de haut , et de mesquins détails en sont indignes. Malheureusement cette réponse est bien vague. A rejeter tous les détails, on risque de ne rien connaître et de parler sans savoir. Aujourd'hui qu'il s'agit de la Grèce, d'en tenir compte en politique, et de la_faire entrer dans la grande combinaison que des intérêts bien plus ironortans sont venus soulever, il est cependant de 54 REVUE DES DEUX UONDES. quelque utilité de connaître ce qu'elle est; autrement on se trompera et on bâtira sur le sable. Cette digression m'a paru indispensable , parce que les mêmes obser- vations se reproduisent à chaque pas dans la question actuelle. Je me bornerai dorénavant à y recourir, quand elles se présenteront de nouveau. Elles m'ont été inspirées par le premier sujet qui s'est offert, le souvenir qui me reste des montagnards grecs qu'on appelle indépendans. Ils déles- tent sans doute les Turcs , mais cette haine est commune à tous les Grecs, et je ne vois point qu'elle leur ait inspiré des traits plus héroïques. Je n'ai point, à la vérité, assisté à leurs faits d'armes; mais j'ai suivi leur histoire par leurs propres récits, par ceux d'une foule de témoins ocu- laires et impartiaux , et , qui mieux est , par ses résultats ; je m'en suis beaucoup plus rapporté à ces documens qu'à ce que j'en ai vu moi-même, quand je me suis trouvé dans leurs camps, lorsque j'en ai été entouré; ce qui m' arrivait tous les jours pendant le temps que j'ai passé en Grèce. J'aurais craint, à ne consulter que les opinions du moment, de ne les juger que trop superficiellement et d'eu tracer un portrait infidèle. Ce que j'ai raconté de leur caractère suffit pour expliquer la part qu'ils ont prise dans la révolution actuelle. Celte révolution n'est aucunement venue d'eux : elle a pris naissance dans la masse du peuple , qui , opprimé par les Turcs , et plus encore par les primats qui servaient d'intermédiai- res à ceux-ci, a voulu changer un ordre de choses qui la ruinait. Les bandits des montagnes ont dû se jeter avidement dans des troubles qui étaient tout-à-fait de leur goût , puisqu'ils leur promettaient du butin. Ils étaient les seuls qui fussent aguerris , c'est-à-dire qui eussent l'habi- tude de porter un fusil et de tendre une embuscade; on les a reçus avec empressement comme les braves du pays , et l'armée qui a été improvisée les a nécessairement pris pour modèle , puisqu'on n'en connaissait aucun autre. Mais ce modèle apportait aussi une longue suite de vices; ils ont proraptement jeté des racines , et lorsfjue tout le monde est devenu palll- kare, le [lays n'a présenté qu'une scène de désorganisation, de querelles et de pillages. Ils ont incontestablement causé un grand tort à la Grèce, et , sans eux , je suis convaincu ({u'elle aurait tiré un parti bien différent de la révolution. Mais pendant six années le mal a fait des progrès immen- ses , et il devient de plus en plus difficile de rencontrer dans la nation une classe dont on puisse espérer quelque bien. Cette classe se trouve , comme partout ailleurs , parmi ceux qui vivent de leur travail. A peine la distingue-t-on aujourd'hui, et il faut aller la chercher dans le cœur du pays , pour croire qu'il est possible d'en parler lA GRÈCE MODERNE. 35 autrement que par ouï-dire. Elle est devenue même si rare, que beau- coup de personnes judicieuses qui ont fréquemment abordé en Grèce , mais sans pénétrer dans l'intérieur, croient qu'elle n'existe déjà plus. Ceux qui ont fait partie de notre expédition , mais qui ne se sont point écartés de l'armée , en ont sûrement rapporlé la même idée , car ils n'ont aperçu autour d'eux que ces pallikares dont j'ai déjà parlé, bandits char- gés de fusils, de pistolets et de poignards, qui n'ont d'autre moyen de subsister que le vol, et dont nous avons plus d'une fois éprouvé la dextérité en ce genre ; ou bien ils ont rencontré , dans le peu de villages qui t)nt conservé quelques maisons , des fainéans accroupis , la pipe à la bouche , devant quelques poignées de figues el d'ognons , gagnant à peine quelques paras à ce misérable commerce, mais s' estimant heureux de n'avoir rien à faire. Nulle part enfin ils n'ont vu du travail. Je n'aurais pas été plus heureux si je n'avais passé quelque temps dans ^intérieur, et si je n'y avais reconnu une classe bien différente de ces pallikares si mé- prisables, quoique la plupart de ceux que nous voyons aujourd'hui aient peut-être appartenu autrefois à cette classe , sur laquelle a pesé tout le fardeau de la guerre. Les campagnes ont été ravagées , les maisons brûlées , la population réduite au désespoir. Lorsqu'elle prit les armes par un mouvement spon- tané, qui fut beau, elle n'avait, je l'ai déjà dit, d'autre modèle devant les yeux que les bandits des montagnes. Elle ne pouvait faire la guerre autrement qu'à leur façon, et aucun résultat n'en pouvait sortir; car cette guerre, dont je parlerai plus loin, n'est qu'une suite de pillages, de petites embuscades , d'actions isolées , où la ruse vient au secours de la lâcheté ; en un mot , c'est une guerre de brigands incapables de tenir contre un ennemi tant soit peu organisé. Cependant les Turcs , pris au dépourvu , furent chassés de la Morée , à l'exception de quatre places qui eurent le lemps de s'approvisionner ; c'étaient le château de Morée , Patras, Coron et Modon; la famine fît justice du reste. C'est elle égale- ment qui a détruit l'armée de Drama Ali, venue au secours de iNapolî de Romanie, Néanmoins on ne peut s'empêcher de reconnaître que les Grecs montrèrent alors de la constance. Quoiqu'ils se soient bornés à occuper les défilés sur les derrières de cette armée , et que ce ne soit pas la force des armes , mais la faim seule qui l'ait anéantie , c'était encore plus qu'on ne pouvait en attendre d'esclaves qui se relevaient à peine d'une longue oppression. Mais cette époque honorable de la révolution grecque fut de bien courte durée ; s'il y avait eu , dans cette première levée de boucliers , un bel élan d'un petit peuple ijui osait encore braver le colosse qui l'avait si souvent étouffé de son poids, ce peuple retomba bientôt 36' REVUE DES DEUX MONDES. dans le chaos de désordres et de vices qiii formaient malheureuscuien^ son entourage. DÉVASTATION DU PAYS. J'ai déjà dit tout le mal qu'avaient fait les pallikares. Le pillage mar- chait à leur suite: les chefs de bandes parcouraient le pays en le saccageant, et par ce moyen, ils recrutaient leur troupe ; car ceux dont la maison avait été brûlée n'avaient rien de mieux à faire qu'à prendre un fusil pour chercher à se dédommager sur les autres du mal qu'ils avaient éprouvé. Ils devenaient brigands par nécessité , mais bientôt ils devaient prendre goût à un métier si commode. De jour en jour, la dévastation, la dépopu- lation, allaient croissant. C'est ainsi que le pays n'a bientôt présenté, dans toutes ses parties, qu'un monceau de ruines. La guerre contre l'ennemi a causé bien moins de mal. Les ravages des Égyptiens ont été bornés à un petit coin de la Messénie, tandis que, dans quelque partie de la Grèce qu'on pénètre, on la trouve entièrement ruinée. Demandez quels sont les auteurs de cette dévastation ; partout on vous répondra que c'est telle ou telle bande , tel ou tel capitaine. Cette réponse m'a été faite à chaque nouvelle ruine auprès de laquelle je m'arrêtais. J'ai vu, entre autres, Mé- gare, qui était naguère une des villes les plus florissantes de la Grèce. Ses habitans industrieux jouissaient, sous les Turcs, de plusieurs immunités : ils étaient les seuls gardiens du grand Dervend, le passage qui conduit e» Morée; à ce titre, ils ne payaient point d'impôts j aucun Turc n'habitait au milieu d'eux, et ils se régissaient seuls. Leur pays était riche et parfai- tement cultivé ; la ville comptait plus de douze raille âmes. Dans la guerre actuelle, les Musulmans n'ont jamais pénétré aux environs de Mégare , et il y a deux ans encore, ce petit canton jouissait de toute sa prospérité. L'armée rouméliole y arriva alors , fuyant devant les Turcs, qui s'étaient enfin décidés à faire une attaque sérieuse : elle était à peine entrée , que déjà la ville n'existait plus; elle avait tout mis à feu et à sang; les habi- tans s'étaient sauvés. Quand j'ai visité mw-méme Mégare , je n'y ai trouvé que des décombres , les maisons brûlées , les oliviers coupés, les terres sans culture ; tout portait les traces de la désolation la plus complète. Voilà cependant des faits qu'il eût été bon de mettre çn regard des dévas- tations qu'on a tant reprochées aux Egyptiens. t.X C.UV.C.li MOUERNIC. Ô7 PUIUJATS. Si les pallikares ont causé un mal infini à la Grèce , il est une autre classe qui n'en a pas moins fait, et elle est encore moins excusable, puis- qu'elle était plus éclairée : c'est celle des Primats, que nous appellerions la bourgeoisie. Sous la domination des Turcs, cette classe sert d'inter- niédiaire entre eux et la masse du peuple , et elle réunit dans toute leur perfeclion tous les vices de l'esclavage. Son contact avec les Turcs ne lui a donné que de la bassesse ; habituée à ramper devant des maîtres , elle ne connaît d'autres armes que la ruse et la perfidie; tout sentiment noble lui est inconnu : la soif de l'or les a tous remplacés. Les seuls rapports qu'elle ait avec le pays sont ceux d'une sangsue publique. Autant elle est humble et servile vis-à-vis des Turcs, autant elle est impitoyable vis-à-vis du peuple qu'elle est chargée de pressurer. Plus elle paie cher le privilège de recueillir les impôts, de présider les communautés du pays, plus elle s'en dédommage sur le peuple , et toutes les avanies qu'elle éprouve sont payées par la masse qui n'a pas droit de se plaindre. Peut-on s'attendre à ce qu'une classe aussi abjecte comprenne la liberté , et qu'elle ait vu dans la révolution autre chose qu'une belle occasion pour assouvir à son aise la cupidité qui a toujours été son idole? On pourrait tout au plus s'éton- ner que le peuple lui eût donné la moindre confiance, lorsqu'il s'est ré- veillé de son esclavage, si on ne savait jusqu'à quel point ce peuple est ignorant. Lors de la révolution de Saint-Domingue , tous les nègres étaient égaux; il n'existait ' parmi eux aucune classe qui pût pré- tendre à diriger les autres. Le soin de choisir ceux qui en étaient di- gnes a été laissé à la nature , qui a toujours le secret de faire surgir les hommes du sein des masses. Mais la Grèce ne possédait malheureusement pas cette égalité. Quoique vis-à-vis des Turcs tous les Grecs fussent égaux, ils ne l'étaient cependant pas les uns vis-à-vis des autres. Il y avait chez eux une masse ignorante, vouée au travail , et une classe instruite, la seule habituée aux affaires. Il a bien fallu qu'ils adoptassent cette dernière pour guide, quand il s'agissait d'une entreprise capable de faire reculer les esprits les plus intrépides, et les vices qu'elle apportait ont été le cortège obligé d'une révolution entreprise par d'autres qu'elle ; elle s'est hâtée de l'exploiter à son profit. Tant que la révolution avait été pauvre , elle s'é- tait faite, sinon avec honneur, du moins avec constance. On voulut avoir de l'argent, et l'Europe, en leur en envoyant, fit aux Grecs le présent le plus funeste : à cet appât, toutes les divisions éclatèrent; c'est poiu' i'ar- 38 REVUE DES DEUX MONDES. gent qu'on se battit ; ce n'était plus pour la patrie. L'or arrivait-il d'Europe, on se précipitait aussitôt à la curée. Les premières mains entre lesquelles il passait en retenaient tout ce qu'elles pouvaient, et à peine une faible partie entrait-elle dans les coffres du gouvernement. Alors le pillage re- commençait avec plus de force parce qu'il était plus étendu. J'expliquerai plus loin l'accord infâme qui s'est fait entre les primats et les chefs des troupes pour voler l'état , sous le prétexte de l'entretien de l'armée. Ce pillage était public , et , loin de le cacher , tout le monde l'a- vouait ouvertement : on le regardait comme un moyen de faire fortune tout comme un autre. GtJERRE CIVILE. Tant qu'il y a eu matière à voler, les primats et les chefs de bandes se sont entendus merveilleusement; mais la mine a fini par s'épuiser; alors les divisions ont éclaté. Il s'agissait de s'arracher les dépouilles; per- sonne n'en avait eu assez , et chacun signalait des voleurs. Les primats , d'un côté, qui composaient le gouvernement nominal; les chefs de ban- des , de l'autre , qui avaient la force réelle , se sont fait une guerre achar- née. Les premiers avaient besoin d'alliances , il a fallu les payer, de sorte que tout l'avantage du combat a été pour les seconds. C'était le pays qui en faisait les frais , bien moins encore par les sommes considérables qui , au lieu de servir à sa défense, ont été partagées entre les voleurs, que par le mal beaucoup plus grand qu'à excité cette guerre intestine, en divisant toute la nation , en ranimant avec plus de fureur que jamais cette soif de l'or pour laquelle les Grecs n'ont que trop de penchant, en étouffant tout ce qu'il y avait de sentimens honnêtes , pour y substituer les passions les pins viles, en sacrifiant enfin à ces passions les intérêts les plus iniportans de la patrie. Les Egyptiens étaient en Morée, et la parcouraient sans ob- stacle dans tous les sens; la cause de la liberté expirait sous les coups d'un ennemi auquel rien ne résistait, et la Grèce était déchirée par une guerre civile cent fois plus cruelle que la guerre étrangère. Les Turcs n'avaient qu'à demander des traîtres pour qu'ils se présentassent en foule , et il est hors de doute que si Ibrahim eût continué le système qu'il avait sui\i dans les premiers temps, s'il avait voulu employer, comme il le pouvait, l'arme si puissante de la corruption, la Grèce eût été entièrement asservie, bien avant le moment où nous sommes intervenus dans cette question. Mais par inclination il aimait mieux tout devoir à la force des armes; victo- rieux dans toutes les rencontres , l'ennemi lui échappait sans cesse : en LA GRÈCE MODERNE. 59 altendant , le temps se passait , les maladies décimaient son armée ; enfin a eu lieu notre intervention qui a changé entièrement la face des choses. Quoiqu'elle soit venue bien tard, elle a heureusement encore trouvé une portion saine dans la population. Cette portion est bien peu nombreuse ; à peine est-elle perceptible; cependant elle existe, et elle est digne de tout notre intérêt, car elle peut sejtie régénérer la nation. POPULATION DES PLAINES. Dans les plaines de l'Élide , sur les côtes de l'Achaïe , dans les environs d'Argos et de Tripolitza , dans la belle vallée de l'Eurotas, j'ai vu encore des cultivateurs qui s'efforcent de se relever de leurs désastres. Bien dif- férens de ces palikares qui ne nous inspirent que du dégoût , ils ont l'air laborieux et honnête ; ils sont propres , doux , bienveillans et hospita- liers; leurs armes sont des instrumens de culture. Il faudra sans doute bien du temps pour éclairer leur ignorance, mais au moins il y a de la ressource chez eux , parce qu'ils ne sont pas corrompus comme les pri- mats, ni brigands comme les palikares. Une chose leur fait beaucoup d'honneur : c'est la rareté des crimes parmi eux. Elle est d'autant plus surprenante aujourd'hui , qu'on devrait s'attendre à tout le contraire , après six années de désordres, au sein d'une misère affreuse , et lorsque tant d'exemples de dépravation sont donnés par une classe supérieure. Cependant il n'y est presque jamais question de vols , d'assassinats et d'autres crimes assez communs dans les pays les plus civilisés. Leur orga- nisation communale pourrait également être prise pour modèle ; elle date probablement d'une époque ancienne et en a toute la simplicité. Le chef de la commune est choisi par les habitans et exerce gratuitement ses fonctions. Ils sont garans et solidaires les uns des autres ; si un crime est commis dans l'intérieur de la coumune, elle est responsable de ses suites ; si un des habitans éprouve un malheur, si sa maison est brûlée , par exemple, la commune lui en tient compte et l'indemnise de la perte. Cette organisation fort simple avait quelque chose de paternel^et dénotait des mœurs pures. Elle a été changée par le président du gouvernement actuel ; il a pensé , sans doute , qu'elle n'était plus compatible avec l'état présent de la Grèce ; qu'il était nécessaire que le gouvernement fit sentir partout et à chaque instant sa vigoureuse influence; que l'organisation ancienne pouvait être bonne dans un temps tranquille , mais que , la classe pour qui elle avait été faite ayant été presque entièrement détruite, il fallait que l'administration fût appropriée à une société divisée , et TOME I. 3 40 REVUE DES DEUX MONDES. qu'elle fût assez forte pour être à la fois protectiice et répressive. Il a organisé celte administration à peu près sur le pied où elle est en France; les démogérontes sont encore nommés par la commune , mais ils relèvent et reçoivent les ordres de l'autorité supérieure, suivant des degrés de hiérarchie établis ; la justice qu'ils exerçaient auparavant a également été retirée de leurs attributions et réservée à des tribunaux qui n'existent, à la vérité , encore qu'en projet. Je reviendrai sur ce sujet quand je par- lerai du gouvernement. Je me bornerai à signaler ici la plus grande difficulté que le président rencontre à relever im pays qui a été déchiré par tant de désordres. Il existe encore en Grèce une classe dont on peut espérer de tirer parti , mais le tout est d'arriver jusqu'à elle. D'abord elle est dans une profonde ignorance ; elle n'a fourni que son sang dans la révolution , et elle est tou- jours restée étrangère à sa direction. Toutes les avenues du pouvoir sont occupées par les primats; ils sont encore aujourd'hui les intermédiaires obligés entre le gouvernement , et le peuple est forcé de s'en servir pour établir la chaîne qui communique de l'im à l'autre. Ce n'est que parmi eux qu'on peut trouver des administrateurs; la masse qui est habituée à recevoir leur impulsion , qui ne connaît qu'eux , est incapable de conce- voir un gouvernement central et régulier. Tant qu'elle ne sera pas éclai- rée , et ce ne sera pas l'œuvre d'un jour, l'influence et la direction du pays doivent appartenir aux primats ; et que d'obstacles s'opposent encore à ce qu'elle le soit ! Sans parler de tous les préjugés de la superstition et d'une longue habitude , de la répugnance qu'ont les primais à voir la civilisation se répandre dans la classe inférieure , la misère de cette classe est si grande , qu'avant tout il faut songer à l'en tirer. On aura beau créer des écoles ; tant que le peuple mourra de faim , elles seront déser- tes. On a été jusqu'à imaginer d'élever de jeunes Grecs en France, de leur donner une éducation élégante et soignée, comme si on ne devait pas s'attendre à ce que plus cette éducation serait perfectionnée , plus on les rendrait inutiles à leur pays. Quand ils auront pris les goûts et les habi- tudes de la civilisation avancée dont nous jouissons , retourneront-ils au milieu de peuplades presque sauvages, ou, s'ils en ont le courage, se feront-ils comprendre d'elles , surtout lorsqu'ils leur apporteront des idées d'un ordre élevé et des connaissances scientifiques? Qu'on instruise ces jeunes Grecs dans notre agriculture , qu'on leur apprenne à connaître le prix et â tirer parti de la terre , on leur aura rendu le plus grand de tous les services, et on aura fait des hommes utiles; toute autre éducation ne peut qu'être nuisible à eux et à leur pays. XA GRÈCE MODERNE, 41 MISERE. Ainsi la pixinière de toutes les nécessités est de soustraire le peuple à la misère qui le dévore. Le pays est ravagé de fond en comble : les maisons sont brûlées, les vignes et les oliviers sont arrachés, les troupeaux détruits, le peu de capitaux que possédait le pays absorbés et passés tout entiers entre les mains des voleurs. Au milieu de tant d'obstacles, il y a bien peu d'espérance qu'il puisse de long-temps se relever de ses ruines. On manque de semences pour féconder la terre ; le gouvernement pourra en distribuer, mais le peuple, qui meurt, de faim, les consommera au lieu de les employer à la culture. Un philanlrope anglais avait imaginé d'in- troduire les pommes de terre en Grèce , il en avait planté sur plusieurs points ; pendant la nuit, elles étaient déterrées et volées par les malheu- reux qui n'avaient rien pour subsister. Les bras manqueraient moins que le reste {\); car, s'ils sont insiiffîsans pour cultiver tout le pays, ils suffi- raient du moins pour cultiver ce qui est nécessaire à sa subsistance: mais l'extrême misère est l'obstacle le plus pénible à surmonter. Toute culture demande des capitaux , quelque petits qu'ils soient; elle ne peut se passer d'instrumens , de bestiaux et de ces premières avances qui font vivre le cultivateur dans l'intervalle qui s'écoule avant qu'il puisse retirer de la terre ce qu'il lui a confié. Elle a également besoin de confiance et de sé- curité; car qiiel est celui qui travaillera, s'il doit craindre que le fruit de ses peines lui soit ravi au moment où il pourrait espérer de le recueillir ? Telles sont les causes (|ui s'opposent à ce que la Grèce puisse guérir ses plaies profondes. Le temps seul triomphe de la misère : il dépend de la fermeté du gouvernement de rétablir l'ordre, de ranimer le goût du tra- vail, de faire que le plus profitable de tous les métiers ne soit pas celui du brigandage; car, tant qu'il en sera ainsi, on doit désespérer de mettre le travail en honneur. L'œuvre est à la vérité difficile; j'ai déjà signalé un des plus grands obstacles , l'obligation où est le gouvernement de se servir de la classe corrompue des primats. J'en indiquerai d'autres à mesure que je considérerai les divers aspects sous lesquels se présente la Grèce. C'est (i) La population de la Morée était portée avant la guerre à 400,000 habi- tans; il est forl difficile aujourd'hui d'en faire même une évaluation approximative. On en a tenté plusieurs qui diffèrent beaucoup entre elles. Les Grecs veulent y retrouver l'ancieune population ; d'autres ne la portent qu'à 80,000 âmes. Je crois qu'elle s'élève toiit au plus à deux cent mille. -i-'u =-■';' '«'"^ .•", . .. '. 3. 42 UEYUB DES DEUX MONDES. ainsi qu'on peut compter dans ce nombre le manque d'accord, la défiance et même la haine mutuelle qui séparent les habilans en une multitude de partis et de rivalités ennemies. RODMBLIOTES ET MORÂITES. J'ai déjà indiqué la principale division de la (mpulalion grecque en deux nuances opposées l'une à l'autre, les habitans des montagnes et les habitans des plaines, ceux qui vivent de pillage et ceux qui vivent de travail; ils se détestent et se méprisent réciproquement. Quand j'ai vu les Rouméliotes , ils m'ont ouvertement témoigné leur mépris pour les Moraïtes qu'ils appellent des lâches, des Grecs dégénérés, tandis qu'eux seuls possèdent le courage et constituent la seule force de la patrie; eux seuls tenaient tête aux Turcs, s'immortalisaient par l'héroMiue défense de Missolonghi , pendant que la Morée courbait humblement la tête sons le joug égyptien. Aussi la cause de la liberté n'est point dans la Morée; ce qu'on a fait pour elle n'est rien pour la Grèce ; peu leur importe que la Morée redevienne ou non une province turque : elle est digne de Têlre; la Roumélie seule est la terre de l'indépendance. Dans ces discours où se mêle toute l'exagération qui leur est propre , ils ne cachent pas qu'ils ne tiennent aucun compte de ce que l'Europe a fait jusqu'à présent pour la Grèce, et que tous les services rendus à une race différente de la leur sont autant d'injures dont on semble vouloir abreuver les véritables enfans de la liberté. D'un autre côté , les Moraïtes ne ménagent pas davantage les Rouméliotes. Ils ne voient en eux que des brigands qui ne sont braves que pour le pillage et qui fuient devant l'ennemi; ils leur rappellent le bombardement de Napoli par Grivas et la déroute honteuse de la journée d'Athènes; c'est alors qu'on a vu trois cents delhis disperser en un clin d'œil plus de dix mille Rouméliotes, et cependant Ibrahim était depuis (juatre ans en Morée avec quarante mille hommes de troupes excellentes, sans avoir encore pu la soumettre. Si l'immense supériorité du nombre et de la tactique lui a donné la victoire dai*s le combat , les Moraïtes ne se sont pas soumis pour cela. Ils n'ont cessé de harceler leur formidable en- nemi, ils ont épuisé ses forces par une guerre de détail, et déployé une constance dont les Rouméliotes n'eussent pas été capables. Ce sont ces dangereux auxiliaires qui ont ruiné la cause de la Grèce; ils n'y ont ap- porté que le trouble et le pillage , ils ont englouti toutes ses ressources et l'ont déchirée par leur anarchie sanglante. C'est pour la Roumélie que la Morée a proligué ses trésors; elle a fait, à toutes les époqties, les plus LA GRÈCE MODERNE. 45 grands efforts pour voler au secours de sa sœur menacée , et (juand le nionienl du danger est venu pour elle, elle en a été lâchement abandon- née; elle n'a trouvé que des ennemis chez ceux qu'elle avait traités en frères. J'ai longuement rapporté ces reproches réciproques , pour donner une idée de l'animosité qui règne entre les deux partis. J'ajouterai que ceux qui sont dans la bouche des Moraïtes me paraissent les mieux fondés. Il faut même dire une chose à leur louange ; quand les Rouméliotes se montrent si indifférens sur le sort de la Morée , si mécontens même de ce qu'on a fait pour elle, les Moraïtes, au contraire, ne cessent de témoigner un vif intérêt pour le sort de la Roumélie. Dans leurs idées sur l'indépen- dance et l'état grec , ils trouvent que la Grèce ne peut être forte si elle est bornée à l'isthme de Corinthe , et ils souhaitent ardemment que les li- mites en soient étendues. Les Moraïtes sont beaucoup plus susceptibles d'organisation que les autres; il y a bien moins de palikares parmi eux , et l'on peut plutôt espérer de rétablir un gouvernement régulier dans leur pays que dans les rochers de la Roumélie , qui n'ont jamais servi de re- traite qu'à des bandits. Il est très vrai que les principaux fauteurs des dé- sordres ont été les Rouméliotes; que sans eux la Morée serait probable- ment venue à bout de s'asseoir et de se garantir d'une grande partie des maux que l'anarchie et la guerre civile ont traînés à leur suite. Mais la Morée elle-même est bien loin d'être sans divisions. Il y a chez elle des montagnards et des cultivateurs des plaines. Les Arcadiens, et surtout les Maïnoles , ont toujours mené un autre genre de vie que les habitans de l'Argolide, de la Gorinthie, de l'Achaïe, de l'Élide et de la Messénie, des environs de Tripolilza et de Mistra. Ge sont des palikares, comme les Rouméliotes ; comme eux, ils ne vivent que de rapines et se sont montrés en hostilité constante avec les cultivateurs qu'ils appellent des esclaves. Un trait assez caractéristique de cette antipathie est ce propos d'un Maïnote qui, en me parlant des Moraïtes, les qualifiait en masse de lâches et de peuple sans honneur. Suivant lui , le Magne était seul la patrie des hommes de cœur, la Morée ne comptait que des esclaves et une race abâtardie. Dans ses invectives , il désignait la Morée comme si le Magne en était entièrement distinct , et ne voulait même pas qu'il en fît géographiquement partie. MAÏNOTES. In On s'est beaucoup occupé des mœurs des Maïnotes ; on a voulu voir en eux des descendans directs des Spartiates, et l'espèce de résistance qu'ils 44- REVUE DES DEUX MONDES. ont faile aux Turcs a presque ennobli leurs brigandages. II ne sera peut- être pas inutile de donner ici une courte description du Magne , tel qu'il m'a paru être lorsque je l'ai visité à la fin de 1828. Le Magne comprend toute la chaîne du Taygète qui est renfermée entre les deux golfes de Kolokythia et de Coron, et dont l'extrémité forme le cap Matapan (le cap Ténare des anciens). Cette chaîne est complète- ment nue; la température y est tour à tour glaciale et brûlante, et les rochers décharnés dont elle est hérissée de toutes parts ne présentent au- cune trace de verdure. Cependant on y découvre de nombreux villages. Tantôt ils sont perchés sur un pic élevé , tantôt ils se projettent au milieu de la mer, sur des rochers qui forment des anses nombreuses le long de ce grand développement de côtes. On conçoit avec peine qu'une popula- tion agglomérée sur ces rochers stériles puisse y trouver de quoi vivre ; mais l'industrie des Maïnotes a su y pourvoir. Ils ont un trait frappant de ressemblance avec leurs illustres ancêtres , c'est le penchant au vol ; nulle part on ne trouve une société de voleurs aussi bien organisée. Le Maïnote méprise le travail, ne vit que de rapines et de crimes; la trahison est son arme favorite , et on voit rarement chez lui ce noble élan du courage qui fait braver le danger à visage découvert. Voleur infatigable , il attendra le voyageur au bord du précipice , et il ira dépouiller le navire sans dé- fense , que le calme retiendra près de ses côtes. D'autres fois , il descen- dra de ses montagnes pour enlever des troupeaux dans les riches environs de Mistra et de Calamata, et piller ses voisins qu'il regarde comme une race sujette. Au moment même où nous bloquions Coron , occupé alors par les Turcs, des barques venaient secrètement du Magne pour y appor- ter des vivres, et il fallut des exemples sévères pour les en écarter. Entre eux-mêmes le caractère turbulent et voleur des Maïnotes ne veut recon- naître le frein d'aucune loi. Avant la révolution grecque, ils obéissaient nominalement à des beys , dont la dignité appartenait à la famille des Mavro-Michali. Mais ces beys n'avaient d'autre autorité que celle que leur donnait la supériorité d'influence et de richesse sur les autres familles du pays , et elle devait être fort précaire. C'étaient eux cependant qui repré- sentaient leur pays auprès de la Porte , et un de leurs fils y était toujours détenu comme otage. L'organisation à laquelle on peut le mieux compa- rer celle du Magne (autant que cette comparaison peut s'appliquer à un pays barbare) est une féodalité libre. Les familles auxquelles leurs richesses donnent de l'influence réunissent autour d'elles un nombre de bandits plus ou moins grand ; c'est avec eux qu'elles portent le pillage au dehors, et se font la guerre entre elles. On remarque dans les villages leurs mai- sons fortifiées , comme elles l'étaient chez nous au moyen-âge. Les Maï- '^^'*sM. LA GRÈCE MODERNE. 45 notes n'ont jamais été positivement soumis par les Turcs , parce que ces derniers s'occupaient peu de la possession d'un pays d'aucune valeur ; ils ne leur payaient qu'un léger tribut que recueillait la capitan-pacha dans sa tournée annuelle, et ils étaient assimilés aux insulaires de l'Archipel. Dans la guerre des Égyptiens , ils ont su se défendre contre Ibrahim , et une attaque qu'il tenta contre Cechriès, où un retranchement permanent a été élevé depuis nombre d'années , fut infructueuse. Il ne l'a pas re- nouvelée, parce qu'il fut distrait par d'autres soins, et aussi parce qu'il jugea inutile de s'obstiner à une attaque dont la réussite était indifférente pour ses vues, et ne le dédommagerait jamais de ce qu'elle pouriait lui coûter. Il préféra se servir des Maïnotes pour faire venir secrètement de Candie les approvisionnemens dont le blocus des escadres alliées empê- chait l'arrivage à Navarin. Au moment du danger , l'autorité des beys avait quelque influence dans le Magne; dès qu'il cessait, l'anarchie re- commençait avec plus de violence, et la guerre civile l'a presque toujours ensanglanté. Aujourd'hui il faudra plus de temps que dans toute autre partie de la Grèce pour que l'ordre vienne à s'y établir, et maintenant que le peu d'autorité qu'avaient les beys s'est tout-à-fait écroulé , celle d'un gouvernement central venant de Napoli ou d'Égine sera bien moins écoutée encore. Il est difficile de savoir, même par approximation, à com- bien se monte la population du Magne : comme toutes les peuplades des environs y ont cherché refuge , des plaines de l'Eurotas comme de celles du Pamisus , elle est plus forte que jamais; mais la renaissance de l'ordre et de l'agriculture doit la dimiiuier tous les jours. Malheureusement une partie des populations fugitives a dû prendre chez les Maïnotes le goût du brigandage; et là, comme dans toutes les autres portions de la Grèce, cette lèpre , presque impossible à guérir chez un peuple sauvage , rendra pour long-temps encore illusoire toute espérance de régénération. Je viens de parler de la province de la Morée qui se distingue le plus de toutes les autres. Mais il est encore dans la population de cette pénin- sule des divisions nombreuses et fortement senties. Tout le long des côtes qui regardent l'Archipel , les habitudes du peuple tiennent beaucoup de celles des insulaires , et elles ont souvent servi d'asile aux pirates. J'ai déjà dit que les rives de l'Argolide et celles du golfe de Corinthe étaient habitées par une race albanaise qui a peu de rapport avec le reste des Grecs. Elle s'en distingue par un extérieur plus prévenant, plus de travail , plus d'entente de l'agriculture, et par conséquent plus de richesse. Elle se mêle peu avec eux, et la langue nationale, qu'elle parle toujours, lui conserve un'caractère d'originalité. Entre les Grecs cultivateurs des plaines on remarque également plu- 46 REVUE DES DEUX MONDES. sieurs différences j dans un pays aussi étroit, il y a des nuances nombreu- ses d'idiomes, de mœurs et de caractères. L'ignorance, la superstition et l'amour de l'argent, sont les points de rapprochement les pins intimes. C'est le fruit de la barbarie et d'un long asservissement qui tenait les parties même les plus voisines sans rapport les unes avec les autres^ aussi y a-t-il , de canton à canton , une foule de rivalités et d'animosités qui déchirent tout le pays , et le jettent dans un état continuel de disputes, de petites guerres et de vengeances. La misère leur donne aujourd'hui leur principal aliment, et à cette disposition bien malheureuse des esprits les primats sont venus joindre leurs intrigues , et les chefs de bandes leurs sanglans démêlés. On conçoit tous les désordres qui ont dû résulter, et la prodigieuse activité qu'a dû prendre la guerre civile chez un peuple où il y avait tant de germes de discorde. CARACTERE. L'ignorance et la superstition sont poussées , dans la masse du peupTe grec, au plus haut degré possible ; ce n'est pas que la nature ait été avare de ses dons envers lui. Elle lui a, au contraire, départi l'intelligence à un merveilleux degré, et, je l'ai déjà dit dans un autre endroit, c'est une étude fort instructive que d'observer la finesse et l'adresse que les Grecs déploient pour arriver à leurs fins. Avec eux, il faut être constamment sur ses gardes. Aucune parole, aucun geste n'est perdu; ils lisent dans vos regards jusqu'à vos pensées les plus secrètes , et en un clin d'œil ils vous auront deviné. Ils s'envelopperont des dehors de la bonhomie , de la stupidité même ; mais sous celte écorce grossière est toute l'astuce du renard, et satisfaits de vous avoir trompé, ils triompheront de vos mépris. Il n'est pas un acte , pas un mot qui ne soit calculé chez eux ; ils saisissent au premier abord et avec un rare instinct les détours les plus éloignés qui peuvent les rapprocher de leur but , et , pareils au vaisseau qui louvoie contre le vent, ils éviteront d'y marcher droit, pour marcher plus sûre- ment. Nul n'est plus habile pour trouver le côté faible, et ils réuniront pour l'attaquer tout ce que leur génie inventif leur fournit de ruse et d'adresse; la flatterie, l'imagination, la pitié, l'intérêt, la persuasion, ils manieront tout avec un égal bonheur. Si ces moyens sont insuffisans, ils auront recours à la persévérance , et à force de suivre l'objet qu'ils veulent atteindre , ils finiront par s'en emparer. Comme le prix du temps leur est inconnu , c'est une dépense qui n'entre pas dans leurs calculs , et s'ils voient quelques paras au bout de leur journée , ils attendront avec LA GRÈCE MODERNE. 47 patience, et la perdront tout entière à prier, solliciter, circonvenir par tous les moyens possibles , plutôt que de songer à un travail qui leur en vaudrait le décuple. C'est que dans leur ignoraiîce ils ne conçoivent d'autre valeur que l'argent; c'est l'échelle à laquelle ils réduisent toute chose, et ce qui n'est point argent est sans prix à leurs yeux. Cette aberra- tion d'idées , chez un peuple spirituel et qui raisonne avec une merveilleuse sagacité , est facile à expliquer. Sons la domination turque, les sujets ne possèdent rien qui soit à l'abri de la cupidité du maître ; les fidèles eux- mêmes sont exposés tous les jours à voir leur fortune enlevée par le ca- price d'un pacha : à plus forte raison, les rayas n'ont rien en propre , et la richesse qu'on pourrait leur supposer serait pour eux un arrêt de pro- scription. S'il leur a fallu de l'adresse pour l'acquérir, il leur en faut bien plus encore pour la cacher, et les dehors de la misère peuvent seuls la mettre à l'abri. Comme l'argent est la seule valeur qu'il soit possible de soustraire à des regards investigateurs , et d'emporter avec soi le jour où il faudra fuir la persécution , c'est aussi la seule qui soit utile ; car toutes les autres auront besoin d'être converties en argent , pour que la posses- sion n'en soit pas environnée de chances etde dangers. Ces idées, qu'une longue habitude a enracinées chez les Grecs , n'ont pu qu'ôtre fortifiées par les troubles au milieu desquels ils ont vécu dans les dernières années. S'il est facile de remonter à leur source, il^ ne l'est pas moins de les suivre dans leurs conséquences, et nous pouvons être assurés que, tant qu'elles subsisteront, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'on soit parvenu à vaincre tous les préjugés par la force de l'expérience, et à réformer entièrement le caractère et les habitudes de tout un peuple, elles seront un obstacle insu imon table à ce que les capitaux , sans lesquels le pays ne saurait être vivifie , sortent de la terre où ils sont enfouis. Il faut une longue période d'ordre , de tranquillité et de bon gouvernement pour leur inspirer de la confiance. Mais celte œuvre ne peut être que celle du temps; les mœurs, qui sont le fruit des siècles , pèsent d'un poids énorme sur les généra- tions, et ce ne sont pas quelques années, bien moins encore des leçons et des théories, qui modifieront un ensemble dont l'ignorance et la misère ont consolidé toutes les parties. §. m. - ÉTAT MILITAIRE. J'ai réservé pour un chapitre à part le tableau de l'état militaire de la Grèce , des ressources dont elle dispose , et de l'emploi qu'elle en a fait dans la guerre contre les Turcs. Celte question embrasse plusieurs parties 48 REVUE DES DEUX MONDES. que je passerai successivement en revue. Je parlerai d'abord de la com- position des bandes irrégulières grecques , du genre de guerre qui leur est habituel , des essais qu'on a faits , à plusieurs reprises , pour organiser des corps réguliers, enfin de ce qu'a tenté le gouvernement actuel pour l'armée. BANDES IRRËGULIÈRES. J'ai dit plus haut que , lorsque la révolution avait éclaté , les Grecs avaient été obligés d'adopter le genre de guerre des montagnards. Le palikare , qui n'a aucune idée d'organisation sociale , ne voit dans la guerre qu'une occasion de licence. Il se regarde comme parfaitement libre de toutes ses actions , ne fait que ce qu'il veut , et ne connaît d'autre guide que ses caprices ou son intérêt. Il ne dépend de qui que ce soit , et s'il veut bien prendre un chef, il ne lui reste attaché que comme et autant que cela lui plaît. Il s'en passerait volontiers , s'il ne sentait, pour son intérêt et pour sa propre conservation , la nécessité d'appartenir à une réunion d'hommes. Mais il la choisit et la quitte suivant les circonstances ou suivant son humeur. Le seul lien qui puisse la maintenir est la per- spective de l'argent ou du pillage; celle du danger l'aura bienlôl dissoute. Nous en avons eu mille exemples dans la guerre actuelle. On annonçait pompeusement une expédition mililaire , une armée formidable. L'instant d'après , on était tout étonné d'apprendre qu'elle n'existait déjà plus; on aurait pu croire qu'une bataille l'avait anéantie. Cette désertion provenait tout simplement du caprice des soldats, de l'attrait du pillage, enfin de mille raisons dont aucune ne tenait à la guerre. Cependant les Grecs , qui savent fort bien tout ce qu'on peut faire avec des bulletins , n'en re- traçaient pas moins à l'Europe une longue série de victoires. L'année grecque avait conquis une province, c'est-à-dire qu'elle parcourait les montagnes , lorsque les Turcs étaient loin de lu , ou se tenaient dans leurs villes; elle était entrée d'assaut dans une forteresse imposante , c'est-à-dire que les Turcs, réduits par la faim, avaient abamlonné une bicoque; elle avait enlevé une position inexpugnable, sous un feu terrible, c'est-à-dire qu'elle avait mis des jours entiers pour forcer un méchant poste ; les Grecs avaient opéré un mouvement de concentration , c'est-à-dire qu'ils se sau- vaient; ils avaient pris des cantonnemens , c'est-à-dire qu'ils s'étaient dispersés iwur piller. C'est sans aucune exagération que je donne ici le dictionnaire des bulletins grecs , et l'événement a toujours prouvé que c'était ainsi qu'il fallait les entendre. Je pourrais en citer une foule d'exemples. Parlerai-je de ce qu'a fait l'année dernière l'armée du prince y LA GRÈCE MODERNE. 49 Ypsilanli ? Elle est entrée en Roumélie , au comniencemenl de novembre i 828, au nombre de 6,000 hommes : elle s'est bien gardée de se porter sur Athènes, défendu par 2,700 Musulmans, Athènes dont la possession est si importante pour la Grèce ; loin de là , elle s'est étendue dans les mon- tagnes du Parnasse, où il n'y avait pas un seul ennemi. Une cinquantaine de Turcs qui étaient à Salone, mauvaise bicoque tout ouverte, se sont repliés sur Livadie; aussitôt un bulletin pompeux où on annonce la prise de cette forteresse, dans laquelle on a trouvé des canons, des muni- tions, etc. Cependant 4 ou SOO Turcs sont encore aux environs de Livadie et de Thèbes ; ils ont suffi pour tenir justju'à présent toute l'armée grec- que en échec, et quoiqu'ils ne puissent recevoir leurs vivres que de Né- grepont, celle-ci n'a pu encore leur couper cette communication. J'en- tends dire aujourd'hui qu'il est fort à regretter que les Thermopyles n'aient pu être occupées. C'était cependant le plan qu'on avait tracé aux Grecs. Le but était d'empêcher l'arrivage des convois de la Thessalie dans l'Attique. Les Grecs n'y sont point parvenus , et ce sont les SOO Turcs de Livadie , qui ne peuvent avoir l'appui d'aucune place , qui les en ont empêchés jusqu'à présent. Je vois des bulletins nous annoncer que les Grecs ont enlevé une posi- tion inexpugnable , qu'à la vérité il ne s'y trouvait point d'ennemis , mais que la valeur des troupes n'en est pas moins digne d'éloges. Une autre fois je vois qu'ils ont combattu pendant quatre heures, sous le feu le plus terrible ; le résultat de cette bataille sanglante est un blessé. Parlerai-je de la prise de iNapoli de Romanie en ^823, qui a retenti dans toute l'Europe? Les Turcs, pris au dépourvu, avaient été réduits par la faim à de telles extrémités , que neuf hommes é(aient restés seuls pour défendre la Palamide. Des milliers de Grecs n'en attendaient pas moins patiemment dans la plaine que la mort du dernier Turc vînt leur ouvrir les portes de la citadelle. Une vieille femme s'en échappa , et vint annoncer aux Grecs l'extrémité où en était la garnison. C'est alors seule- ment qu'ils se hasardent à tenter une escalade de nuit. Les neuf malheu- reux , qui pouvaient à peine se mouvoir, sont égorgés sans se défendre, et l'intrépidité des Grecs ne tarde pas à être célébrée dans tous les journaux de l'Europe. Je tiens le fait que je raconte ici des Grecs eux-mêmes. Parlerai-je encore de la célèbre bataille des Moulins, où une poignée de Grecs a arrêté toute l'armée d'Ibrahim ? Les assaillans étaient un bataillon égyptien envoyé en reconnaissance. Les Grecs prirent position derrière les nombreuses coupures que présente la position resserrée des Moulins , pendant que leurs chaloupes canonnières les protégeaient de leur feu. Quelques coups de fusil furent échangés de part et d'autre, et en si petit bO REVUE DES DEUX MONDES. nombre , que le seul blessé du côté des Grecs eut la main percée d'une balle; un des tirailleurs égyptiens fut tué, et leur bataillon ne continua pas plus loin sa reconnaissance. Il eut tort, car s'il avait poussé la moin- dre pointe, il est hors de doute que les Grecs eussent été culbutés. Dans la soirée, ils se retirèrent à Napoli par la mer, et ne manquèrent pas de faire les plus beaux récils de leur résistance héroïque. Gomment l'Europe n'y aurait-elle pas été trompée? L'agent qu'un des principaux comités philhelléniques entretenait à Napoli en rédigea un rapport magnifique , qu'il montra à un officier français qui avait aussi été témoin de l'affaire. Ce dernier crut d'abord que c'était une mystification , mais il fut bientôt détrompé : l'agent lui avoua ingéniiement qu'il savait bien que son rapport contenait tout autre chose que la vérité; mais que , s'il la disait, on lui en saurait peu de gré , et qu'il préférait n'annoncer à ses commetlans que ce qu'ils aimeraient à apprendre. Enfin, rappellerai-je tout ce qu'on a dit en Europe au sujet du fameux siège de Missolonghi ? J'ai déjà raconté par quel motif la flotte avait aban- donné sa croisière , et avait laissé tomber entre les mains des assiégeans tous les convois qu'on y envoyait ; comment ceux qui commandaient dans la place avaient vendu aux Turcs ses approvisionnemens , et leur avaient ainsi fourni les moyens de continuer le siège. Néanmoins les soldais te- naient bon et se défendaient avec vigueur; il est vrai qu'ils s'entendent assez bien à la défense des retranchemens, et que c'est dans ces seules occasions qu'ils montrent de la fermeté. Mais le défaut de vivres les obli- gea bientôt de céder. Ils formèrent alors deux colonnes : la première , composée de tous les hommes valides , fit , de nuit , une trouée à travers le camp des Turcs, et gagna les montagnes sans avoir perdu un seul homme; l'autre, composée des femmes, desenfans, des vieillards , des blessés , s'efforça de suivre la première, mais elle était abandonnée à elle- même; personne ne songea à protéger sa retraite , et elle tomba entre les mains des Turcs. Cependant quels beaux traits d'héroïsme n'avons-nous pas vus dans les journaux ! Pour peu qu'il y eût eu alors vraiment de l'héroïsme, c'était le cas de laisser avec ces malhemeux une escorte qui, en ralentissant la poursuite des Turcs , aurait permis à quelques-uns du moins de s'échapper. Mais les palikares s'en inciuiétaient fort peu ; ils étaient sûrs de se retirer sains et saufs , et ce n'était point pour des femmes et des enfans qu'ils se souciaient de s'exposer. J'ai voulu citer avec détail ce petit nombre d'exemples , pour donner ime idée du degré de confiance que nous devons dorénavant accorder aux bulletins grecs. Chaque jour écoulé depuis le commencement de la guerre jusciu'à ce moment aurait pu m'en fournir de pareils. L'exagération est LA GRÈCE MODERNE. M déjà un trait bien marqué du caractère des Grecs, et quand ils savent d'avance comment elle sera reçue, et l'effet qu'elle produira, nous devons nous attendre à ce qu'ils ne ménagent en rien notre goût pour le merveilleux. Il est temps maintenant de dire comment l'armée grecque se compose , et comment elle s'est recrutée jusqu'à l'établissement du gouvernement actuel , qui ne date encore que de deux ans. Nous avons vu que les ban- dits des montagnes en ont été le premier noyau , et autour d'eux sont venus se grouper ceux qui avaient pris les armes pour la cause de l'indé- pendance , et ceux que la misère a ensuite obligés de les prendre comme dernière ressource. Prenons un corps d'armée à son origine. Un palikare veut être chef de bande; s'il a de l'audace, de l'impudence et quelques piastres , son chemin sera bientôt fait. Il commence par rassembler autour de lui quelques bandits, à qui il fait de petites avances; il se promène alors, précédé par son drapeau , dans les campagnes , fait publier ses hauts faits, les promesses qu'il prodigue à ceux qui voudront se réunir à lui , et invile tous les hommes de bonne volonté à se joindre à sa bande. Quand il a formé une petite troupe, il va se présenter au gouvernement, lui déclare qu'il a un millier d'hommes à sa disposition , en demande la solde, ainsi qu'une commission de général pour lui. La commission est facilement accordée; la solde éprouve plus de difficultés. Celui qui est chargé des recrues élèvera quelques doutes sur l'effectif du corps; on les apaisera facilement en le faisant entrer dans le partage. Celui qui est chargé de délivrer les fonds élèvera des doutes à son tour; on les fera laire par le même moyen , et , après tous ces sacrifices , le général aura encore pour lui une très belle part du butin. Mais il se gardera bien de donner à sa troupe ce qui lui est dû. Par compensation , il l'emmènera courir les vil- lages, lui donnera libi-e permission de piller, lèvera partout des contribu- tions , et, en peu d'instans, il aura si bien ruiné le pays, que les habitans n'auronl plus aucune ressource. Ceux qui sont capables de porter un fusil se joindront à la bande , car ils aimeront bien mieux aller se dédommager ailleurs des maux qu'ils auront soufferts , que d'attendre chez eux de nouvelles exactions et de nouveaux pillages. La bande grossit ainsi rapide- ment; mais elle grossit bien plus encure dans les comptes du gouverne- ment. Les plus honnêtes se contentent de gagner le double ou le triple sur les finances ; mais pour la plupart , il n'est pas d'exagéralion à laquelle ils ne se livrent, et ce scandale est parfaitement public ; il n'est personne qui n'avoue les bénéfices qu'il a faits à ce trafic infâme. C'est ainsi que la Grèce a payé jusqu'à 80,000 combattans , quand à aucune époque il n'y en a eu plus de 43,000 sous les armes. Encore aujourd'hui , les contrôles 52 UEVOE DES DEUX MONDES. de rarnntée grecque comptent 46,800 officiers supérieurs , dans le nombre desquels se trouvent 3 à 400 généraux. Le gouvernement actuel a fait cesser ces désordres. On ne voit pins de bandes parcourir l'intérieur du pays pour le piller à volonté , elles ne se recrutent plus comme elles le faisaient jadis , et ceux qui les composent aujourd'hui sont les mêmes hommes qui ont déjà pris le métier de pali- kares, et que l'habitude, la pei-spective du pillage sur les Turcs, le dés- œuvrement , la répugnance , peut-être même la difficulté de se remettre au travail , enfin pour le plus petit nombre , l'occupation de leur pays par l'ennemi, retiennent sous les drapeaux. Quand j'ai visité le camp des Rou- niéliotes à Mégare, ils étaient tous, à les entendre, dans cette dernière catégorie ; proscrits de leur pays , pour avoir embrassé la cause de l'indé- pendance, c'était pour le délivrer du joug des Turcs, pour rentrer dans leurs familles, qu'ils se battaient. Les Grecs, qui sont pleins d'adresse , savaient très bien que c'était le langage le plus propre à apitoyer sur leur sort, et ils ne manquaient pas l'occasion d'exciter l'intérêt. Quoi qu'ils en disent , il est positif que la plus grande partie de l'armée rouméliote n'est point composée de Rouméliotes; il y en a 5,000 tout au plus dans toute cette armée qui compte plus de 8,000 hommes ; le reste est composé d'ha- bitans de la Morée ou de l'Altique. Leur cause est complètement distincte de celle des Rouméliotes; s'ils font la guerre , ce n'est plus par nécessité, c'est par caprice , et on voit à quoi se réduit le nombre de ceux qui se donnent pour proscrits, et font un appel à notre pitié pour nous intéres- ser aux folles expéditions , dont le seul mobile est le désordre et le pillage. Malgré tous les efforts du gouvernement actuel, il n'a pu parvenir en- core à établir partout une régularité complète, et il ne cesse de payer im plus grand nombre d'hommes qu'il n'y en a effectivement. Le sentiment du devoir ne retient pas plus qu'auparavant les soldats sous les drapeaux ; ils se débandent comme ils l'ont toujours fait, et les corps ne comptent pas comme présens la moitié de ceux qui sont inscrits sur les contrôles. Ils se plaignent de ne point recevoir de solde, cependant le gouvernement la paie ou au moins une portion à Jeurs chefs; ceux-ci la retiennent à leur profit , et il faut bien que les soldats qui n'ont pas de quoi vivre courent «le côlé et d'autre pour s'en procurer. S'ils recevaient leur solde, il est très probable qu'ils ne quitteraient pas leur corps ; car ils ne trouvent plus à piller comme auparavant, d'abord parce que le pays est trop dévasté pour qu'il y ait encore quelque chose à prendre, ensuite parce que l'adminis- tration n'est plus complice des désordres et s'y oppose. Ils ne se répandent plus en Morée , et on voit tout au plus quelques palikares aux environs de Corinthe ou d'Argos, les Turcs leur interdisent l'entrée de l'Altique; ils LA GRÈCE MODERNE. 53 sont donc réduits aux environs déjà ravagés de Mégare , Lepsina et Cou- lonri. La somme qui doit fournir à leur entrelien en armes, munitions et vêtemens , et les vivres que l'administration distribue , suffiraient à leurs besoins. Mais lorsque la solde manque, le peu de vivres qu'on leur accorde n'est pas un attrait assez puissant pour les retenir sous les drapeaux. C'est un spectacle curieux de voir les préparatifs des revues qui se font de temps en temps. Alors tout ce qu'il y a d'hommes capables de porter un fusil dans les environs, à Coulouri, à Corinthe, à Egine , à Epi- daure, etc., etc., part en masse pour le camp, afin de faire nombre à la re- vue. Leur course leur est payée, et quand ils ont fait acte de présence, ils repartent de nouveau , et rentrent chez eux attendre la prochaine revue. Ces désordres se passent sous les yeux du gouvernement , et il n'est pas assez puissant pour les empêcher ; il faut cependant convenir qu'il a ob- tenu quelcjne chose en réprimant les scandales qui étaient naguère encore poussés au comble. Mais tant qu'il voudra maintenir son armée irrégu- gulière , il doit s'attendre à ce qu'il lui sera impossible de détruire les abus; ils sont trop profondément enracinés , et l'administration serait-elle plus forte, elle les trouvera plus forts qu'elle. La composition des bandes ir régulières , telle que je viens de la décrire, montre déjà ce qu'on peut en attendre. Comme les soldats n'ont aucune idée d'ordre et de discipline , chacun se bat à sa façon et ne suit que son caprice et son instinct. Ils sont excellens tireurs , et possèdent une adresse étonnante pour profiter des moindres accidens de terrain. Aussi ne se battent-ils jamais qu'à couvert , et ils sont incapables d'aborder l'ennemi en rase campagne. Voici comment ont lieu ordinairement leurs attaques. Un Grec apercevra une pierre, un sillon , un léger pli de terrain qui pourra l'abriter; il s'y traînera à genoux, à plat- ventre, en s'arrêtant fréquem- ment , de manière enfin à ne point être aperçu dans son trajet. Quand il y est arrivé, il commence par ramasser les pierres qui sont à sa portée, les élève [iCii à peu les unes au-dessus des autres, lentement et avec la plus grande précaution , car il a devant lui un ennemi qui lire aussi bien que lui , qui a sans cesse l'œil fixé sur les progrès de son travail , et qui est tout prêta cribler de balles le moindre objet qu'il apercevrait un seul instant. Il n'est pas de ruses qu'il n'invente pour lui donner le change. Quelquefois il élèvera son bonnet au-dessus des pierres; d'autres fois il l'aura posé adroitement à quelques pas de lui , au bord d'un fossé ou sur une motte de terre , et pendant que tous les coups s'y dirigeront, il pour- suivra son travail sans danger. Peu à peu le petit mur s'élève; dès qu'il peut abriter trois ou quatre hommes couchés de leur long, ils s'y rendent avec les mêmes précautions , et continuent l'ouvrage en y pratiquant de ^ REVUE DES DEUX MONDES, petites meurtrières où peut passer le canon du fusil. Si on peut le perfec- tionner, on rélèvera jusqu'à la hauteur d'homme; mais souvent on se contentera de lui donner la hauteur nécessaire pour qu'un homme puisse se tenir à genoux derrière : dans cet élat , on l'appelle un tambour. Les tireurs se mettent alors derrière les meurtrières, et ils attendent patiem- ment l'ennemi qui est en face; on les voit quelquefois rester, en ajustant ainsi, des heures entières à épier le plus léger mouvement de l'ennemi. Après avoir construit unt; première ligne de tambours , on cherche à en établir une autre de la même manière en se portant un peu en avant, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait atteint la position que l'on veut obte- nir. C'est ce qui s'appelle avoir enlevé une position. On voit avec quelle rapidité ce genre d'attaque peut marcher, et ce que peut être une guerre conduite de la sorte. J'ai détaillé ici l'opération qui est la plus difficile, celle de l'attaque en rase campagne. Elle se réduit toujours à une défense derrière des retran- chemens. Aussi la défense est-elle le genre de guerre qui leur est propre, et pour peu qu'Usaient un abri , quelque mauvais qu'il soit, ils y résiste- ront avec autant de ténacité qu'ils montrent d'incertitude et de crainte , lorsqu'il s'agit de prendre l'offensive. Pour la défense, ils retrouvent tous les avantages des Turcs , qui ont , comme on sait , une grande répu- tation à cet égard; mais pour l'attaque, ceux-ci ont toujours la supério- rité, car ils sont plus braves, et savent, dans l'occasion, assaillir leur ennemi avec vigueur Mais les plus terribles de tous sont les Al- banais. Rien n'est, dit-on, redoutable comme leur manière de charger. Le fusil rejeté en bandoulière , brandissant le sabre ou le yatagan , ils se jettent en furieux sur la troupe qu'ils veulent enfoncer , et il lui faut bien de la fermeté pour résister à un choc aussi violent. Ils ont l'habitude de porter le bras gauche au-dessus des yeux, jusqu'à ce qu'ils aient joint l'ennemi, afin de ne pas voir le danger; les hurlemens qu'ils poussent ajoutent encore à leur irritation. S'ils joignent l'ennemi, la mêlée ne dure qu'un instant, mais elle n'est qu'un carnage; leurs armes sont terribles, ils les manient avec la plus grande dextérité, et les têtes tombent comnit; les épis sons la faux du moissonneur. L'attaque des Albanais commence ordinairement par im porte-dra- peau qui précède la troupe , et vient planter son étendard devant l'ennemi ou le jette dans ses rangs ; c'est alors qu'ils se précipitent tous pour le re- prendre. Les Grecs redoutent beaucoup ce fatal moment, et ils ne l'at- tendent presque jamais quand ils n'ont pas pu se mettre à couvert der- rière des murailles ou des relranchemens ; mais ce qui leur inspire sur- LA fxRÈCE MODERNE. 55 tout la plus grande terreur est la cavalerie turque ; ils m'en ont souvent parlé avec l'accent de la frayeur , et se reîçardent comme perdus , lors- <|u'ils l'ont en face. On sait que celle cavalerie est composée des hommes les plus détermines, qu'on appelle delhis. Montés sur des chevaux excellens, ils les manient, ainsi que leurs armes, avec une adresse merveilleuse. Il n'y a pas de terrain , quelque coupé qu'il soit , qui puisse arrêter leur charade impétueuse. J'ai vu quelques-uns de leurs champs de bataille , tel que le sommet du montllhôme; on conçoit difficilement que d'autres animaux (jue des chèvres aient jamais pu y passer. De pareils hommes , qui se lan- cent partout, qui ne connaissent aucun danger, et dont la bravoure va jusqu'à la folie, sont très redoutables pour l'infanterie la plus solide et la l>lus aguerrie. Que doivent-ils être pour les Grecs , qui n'ont aucime idée de combattre en masse , et qui sont déjà vaincus quand ils n'ont pas une muraille pour leur servir d'abri ! Aussi ont-ils plus d'une fois éprouvé leur fureur d'une manière sanglante. C'est surtout à la journée d'Athènes que eelte cavalerie a été le plus brillante ; les Grecs y ont éprouvé une défaite qui leur a porté un coup mortel , et dont ils ne se sont jamais relevés. Les détails de celle affaire, qui sont fort courts , dépeignent parfaitement ce que sont les troupes grecques; c'est le meilleur tableau qu'on en puisse tracer. «ATAILLE d' ATHÈNES. L'armée grecque , qui comptait plus de douze mille hommes sous les ordres de Cochrane et de Church , avait d'alwrd débarqué au port du Pirée,dans l'intention de débloquer Athènes. La première attaque fut dirigée sur le Pirée , où quatre cents Albanais s'étaient retranchés dans un couvent. La frégate l'Hellas s'embossa dans son port et les écrasa de son feu ; on avait aussi amené quelques pièces d'artillerie de campagne. En peu de temps , le couvent ne fut plus qu'un monceau de ruines; néan- moins les Albanais se défendaient comme des lions au milieu des dé- combres; personne n'osait se montrer pour monter à l'assaul, et le cou- vent, que deux heures auraient du suffire pour enlever, résista pendant trois jours entiers. Enfin les défenseurs ayant pres(]ue tous été mis hors de combat, le peu qui restait, mourant de faim et de soif, se vit contraint de capituler. La capitulation fut signée , scellée de tous les sermens imagi- nables; mais à peine les Albanais s'étaient-ils rendus, qu'ils furent impi- toyablement égorges. Après cet exploil. les Grecs songèrent à se porter sur Athènes. Le plan du général Church consistait à enibarent par nue atta- que franche, et ils étaient assez nombreux pour que cette attaque ne les arrêtât pas un seul instant. Les officiers européens qui étaient parmi eux employaient tous leurs efforts pour les entraîner; mais le moyen de les faire agir contre leurs habitudes! La première colonne s'arrêta donc, et la tête se mit en devoir d'élever dts tambours vis-à-vis de ceux des Turcs, pendant que la queue restait inaclive. Pareils à l'autruche, qui croit avoir échappé à l'ennemi quand elle s'est enfoncé la tête dans le sable , ils se croyaient suffisamment protégés par quelques mauvaises pierres que ramassaient les hommes de l'avant-garde. D'ailleurs ils n'a- vaient aucune idée de la manière de se mettre en bataille , de placer des postes , de lancer des tirailleurs. C'est dans ce moment que quatre cents deUiis chargèrent en flanc cette cohue; en un clin d'œil tout fut dispersé, on ne fit pas même ombre de résistance. Les Grecs jettent leurs armes pour se sauver plus vile, el les Turcs n'ont que la peine de sabrer ceux ([u'ils peuvent atteindre. Dix-huit cents morts , étendus dans la plaine , mar- quaient le passage des delhis, qui s'étaient répandus en éventail. Tout ceci se passait sous les yeux des autres corps de l'armée , enlre autres de celiM de Vasso, qui était posté sur les hauteurs; aucun d'eux ne fit le moindre mouvemement pour sauver ces malheureux. Ainsi fut anéantie en un instant la plus belle armée qu'ait jamais possédée la Grèce. La faute en est incontestablement à ceux qui l'ont aventurée sur un terrain où l'on devait bien s'attendre à ce que l'affaire se passerait de la sorte. Ils devaient savoir que les Grecs n'avaient qu'une manière de se battre , ei (|ue, surtout vis-à-vis de la cavalerie turque, ils ne ressemblent {»ltis (}u'à un LA GRÈCE MODERNtr o7 troupeau de moutons. Ceux-là surtout sont coupables qui ont abandonné leur armée au moment décisif. A quoi pouvaient servir leurs plans pour des surprises , pour des attaques de nuit , s'ils se tenaient à l'écart , au lieu d'être sur les lieux pour les faire exécuter ? Après la bataille , l'armée se retira dans la position de Phalère ; elle était excellente : environnée de trois côtés par la mer qui était au pouvoir des Grecs, d'un accès fort difficile , elle leur permettait de rester encore long-temps en observation devant l'armée qui bloquait Athènes , et de tenter de nouveau le sort des armes ; mais les Grecs étaient trop effrayés , et il fut impossible de les retenir. C'est alors que Ttzavellas , pour obliger Churcli à décamper, vendit aux Turcs tous les approvisionnemens du corps qu'il commandait , et ne manqua pas de publier en même temps que c'était une frégate française qui vendait des vivres aux Turcs. Avec un tel concours de volonté, il était impossible que l'armée restât ; elle se rembarqua donc, et abandonna Athènes à son malheureux sort. Pendant la bataille , la garnison était restée tranquillement spectatrice du haut de ses remparts. Fabvier , qui y était entré en forçant la ligne de blocus , avait voulu à plusieurs reprises faire des sorties; mais les chefs grecs, qui partageaient le commandement avec lui, l'en avaient toujours empêché. Il leur avait apporté en entrant une lettre du gouvernement grec, par laquelle on recommandait aux chefs de garder Fabvier dans Athènes, et d'empêcher, à quelque prix que ce fût, qu'il en sortît. Ce n'est que plus tard que cette trame infâme lui fut dévoilée; et quand la bataille fut perdue , quil vil bien qu'il ne restait plus aucune ressource pour Athènes, et qu'elle serait infailliblement prise tôt ou tard, il con- tribua à faire signer la capitulation sous la garantie du commandant de la station française qui se trouvait alors dans le Pirée. Cette capitulation a sauvé la garnison , qui ne pouvait manquer sans cela de tomber entre les mains des Turcs. Les Grecs qui s'y trouvaient avaient intercédé avec la plus grande instance pour l'obtenir. Cependant à peine furent-ils dé- livrés qu'ils se retrouvèrent tous des héros. Ils se répandirent en invec- tives contre Fabvier et les Français , qui étaient , disaient-ils , les auteurs de la reddition d'Athènes , tandis que ces derniers l'auraient encore dé- fendue des mois entiers, s'ils avaient été laissés à eux-mêmes. Ceux qui s'étaient montrés les plus lâches devinrent les plus vaillans, et crièrent plus fort que les autres; c'est ce qui arrive toujours en pareil cas; aussî je ne prétends point qu'il y ait lieu de s'en étonner. Fabvier est du petit nombi e des philhellènes ( j'entends par ce nom les Européens qui sont venus prendre du service en Grèce) dont la conduite a toujours été honorable , si elle n'a pas toujours été conséquente. La 58 REVUE DES DEUX MONDES. plupart sont des avenliiriers qui <|uiaaient leur pays, parce qu'ils y étaient mal , et venaient se donner en Grèce pour ùi s victimes de l'injustice et des martyrs de la liberté. La France , l'Espagne et l'Italie en ont envoyé beaucoup de cette espèce; rAUemagiie a fourni plus d'enthousiastes que les autres; les illusions universitaires ont tourné la tête à beaucoup de jeunes gens, qui ont cru trouver en Grèce la terre classique de la liberté ; niais ils ont dû être bientôt et bien cruellement désabusés. Enfin il est venu d'Allemagne , de France et de Russie, des officiers qui, impatiens de l'inaction où ils vivaient, cherchaient partout un théâtre où ils pour- raient exhaler leur ardeur belliqueuse. Ces derniers auraient été fort utiles aux Grecs, si ceux-ci eussent pu les comprendre; mais ils sont restés confondus dans la foule des aventuriers; ils se sont dégoûtés , ou ils ont arrosé de leur sang une terre ingrate. Telles sont les diverses catégories dans lesquelles on peut ranger tous les philhellènes ; je n'ai pas besoin lie rappeler que la dernière a été, à beaucoup près, la moins nom- breuse. Les commotions politiques qni ont tourmenté l'Espagne et l'Italie , les mouvemens qui ont agité la France, ont je!é en Grèce beaucoup d'es- piits inquiets qui y ont apporté des idées extravagantes , et ont fait beau- coup de mal à la cause des Grecs, par le vernis de carbonarisme qn'ils lui ont donné vis-à-vis des souverains de l'Europe. C'étaient tous, à les en- tendre, d'importans personnages, A leur suite sont venus des chercheurs de fortune , des sous-ofliciers renvoyés de leurs corps pour mauvaise con- duite , des intrigans que de mauvaises affaires obligeaient à quitter leur pays; ils ont pris le langage des premiers, et ont été autant de patriotes défenseurs de la liberté , auxquels on ne saurait trop tôt donner des grades et des emplois : en attendant , ils se sont affublés des titres les plus pom- peux; les ims étaient généraux, d'autres ilirecteurs du génie et de l'ar- tillerie , d'autres directeurs de l'instruction publique , €tc. , etc. Des échappés de collège débarquaient en Grèce pour prendre les préfectures et les sous-préfectures qu'on allait sans doute organiser. Je n'en finirais pas si je rappelais leurs prétentions ridicules. Heureuse eût été la Grèce , s'ils n'y eussent apporté (pie du ridicule ! Mais avec eux sont venus les amours-propres, les mensonges, les querelles, les intrigues, dont la Grèce était, Dieu merci , déjà assez riche. Ils n'ont pensé qu'à se déchirer entre eux , ont organisé des partis français , anglais , allemand , russe, etc. , partis auxcpiels le pays ne songeait pas , et qui ne se sont fait connaître que par leurs folles manœuvres; ils ont donné aux Grecs les idées les plus fausses, les ont leurrés d'illusions et «le promesses fallacieuses; en un juot , ils n'ont semé que la division , ont fait beaucoup de mal , et ce n'est LA GRÈCE MODERNE. S9 (lii'alors, malheureusement pour les Grecs, qu'ils ont fini par s'en faire mépriser. Puis ils repassaient en Europe , débitaient les contes les plus absurdes , publiaient des ouvrages , et exploitaient la crédulité publique au profit de leur gloire et de leur bourse. Voilà les guides que nous avons eus jusqu'à présent pour nous diriger. On ne peut s'erapêclier maintenant de demander comment les gouver- nans , qui devaient cependant savoir la vérité par leurs agens, ne lui ont point donné toute la publicité qu'ils pouvaient si bien répandre; je ne puis me l'expliquer que par la crainte qu'ils ont eue de choquer l'opinion, qui s'était prononcée si fortement, et d'envenimer encore la lutte qu'ils soutenaient peut-être contre elle dans les affaires intérieures de leur pays. Si tel a été leur motif, cette pusillanimité de leur part a été vraiment coupable; car c'est grâce à elle que nous avons été entraînés hors de la roule que nous devions raisonnablement .suivre. J'ai eu occasion dédire que les comités philhelléniques d'Europe avaient fait plus de bruit que rendu de véritables services à la Grèce. Tout ce qu'ils y ont envoyé, en effets comme en argent, y a été honteusement dilapidé , n'a enrichi que des voleurs, et n'a servi qu'à dégoûter de plus en plus les Grecs de combattre pour la liberté; dès qu'ils ont vu qu'il y avait de l'argent à gagner, ils n'ont plus pensé qu'à exi)loi!er cette mine, n'ont plus compté sur eux seuls pour conquérir leur indépendance , s'en sont reposés sur la crédulité de l'Europe pour venir à leur aide, et ont consumé, en querelles pour le partage des dépouilles, des forces qui au- raient suffi pour affranchir à jamais la Grèce , si elles avaient été con- stamment diiigées contre l'ennemi commun. La révolution n'y a été ho- norable que tant qu'elle a été pauvre, et ceux qui ont contribué à lui faire perdre ce caractère lui ont rendu hier, involontairement, et avec les meil- leures intentions sans doute, le plus mauvais de tous les services. Les agens que les comités envoyaient en Grèce ne s'y sont occupés que d'in- trigues. Ils n'ont attisé que la discorde , et ont rempli la Grèce de partis étrangers, au milieu desquels il restait à peine de la place pour le parti grec. Il en est un surtout qui a fait le plus grand mal , et il n'a pas tenu à lui que le nom de son pays ne fût compromis de la manière la plus fô- cheuse. Il est à désirer que ses intrigues restent, pour l'avenir, couvertes d'un voile épais; elles compromettraient, si elles étaient dévoilées, des noms trop illustres, et dont l'honneur nous est trop cher, pour (jue nous ne devions nous empresser de les ensevelir dans l'oubli' le plus profond. GO REVUE DES DEUX MONDES. TROUPES REGULIERES. Dès que la révolution grecque se fut donné un gouvernement , celui-ci sentit, quel(}ue agité qu'il fût par les intrigues, qu'il n'aurait Jamais de force tant qu'il n'aurait pas organisé un corps de troupes régulières , et que si les palikares avaient suffi, lors de la première levée de boucliers, pour chasser de la Morée le peu de Turcs qui s'y trouvaient mêlés à la population, ils étaient incapables de tenir à la longue contre les efforts redoubles de la Tur- «juie. Tous les Européens qui voyaient les Grecs, et qui s'intéressaient à leur cause, le leur répétaient sans cesse; mais ces vérités ne pouvaient être comprises que par le plus petit nombre, et une foule d'obstacles s'opposaient à ce qu'elles fussent appliquées. On doit mettre en première ligue l'extrême ignorance des Grecs , qui , n'ayant aucune idée de ce qu'est une troupe ré- gulière , et de ce qu'elle peut faire , ne concevaient pas qu'il piit exister un système de guerre différent de celui qu'ils avaient toujours eu sous les yeux, leur humeur en général fort peu sounuse aux lois, le dégoût qu'ils devaient avoir [wur une discipline qui enchaînait leur volonté, et l'attrait beaucoup plus grand que leur offrait la licence où ils vivaient, quand ils n'avaient à rendre compte à personne de leurs actions , enfin la force de l'habitude. A ces causes est venue se joindre la crainte qu'éprouvaient les chefs des palikares qu'une organisation ne détruisît toute leur puissance , ne leur enlevât toutes les occasions de rapine , et ne terminât trop tôt une guerre dont ils savaient tirer tant de j)arti ; ils se sont par conséquent servi de toute leur influence sur l'esprit du peuple pour l'en dégoûter, et lui faire voir avec mépris toutes les tentatives que l'on essayait dans ce sens. Le pillage qu'ils laissaient commettre à leurs palikares était non- seulement bien plus de leur goût, mais leur était bien plus profitable que ne pouvait l'ôtie la solde, quelle qu'elle fût, d'une troupe régulière, et dès qu'ils avaient le choix, il ne devait plus être un seul instant douteux. J'ajouterai encore le manque d'argent, car l'argent est indispensable pour l'entretien d'un corps régulier; les primats et les chefs de bandes aimaient bien mieux se le partager as possible; les affaires pressaient, la Grèce était aux abois, et les Turcs étaient trop nombreux pour (ju'on pût aguerrir le corps régulier dans une guerre de détails. Il fallut l'en- gager en entier tlès la première affaire, et le résultat fut ce qu il devait être. Les Grecs, que les raisonnemens de leurs officiers n'avaient pu gué- rir de la frayeur cpie leur avait toujours inspirée la cavalerie turque, ne tinrent pas beaucoup mieux que les palikares, et quekpies succès partiels , temportés par des compagnies isolées, ne suffirent point pour rétablir leur moral , ébranlé par des revers bien plus importans. Une réunion ilq! circonstances fâcheuses porta enfin un coup mortel au corps régulier. Soit malheur, soit mauvais calcul, Fabvier entreprit des expéditions qui eurent toutes la fin la plus funeste. Il se plaint amèrement que la faute en est au gouvernement grec, qui, après l'avoir engagé dans des positions fort pé- rilleuses , l'abandonnait sans argent , sans vivres , sans secours , au mo- ment le plus critlipie. Il est certain que dans plusieurs circonstances ce gouvernement s'est contluit de la manière la plus éliange , et que c'est au dénuement absolu dans lequel il a laissé les expéditions de Carysto et de Chio qu'on doit attribuer les revers sanglans qui les ont terminées , et ont anéanti en même temps le corps régulier. D'un autre côté, on pour- rait peut-être reprocher à Fabvier de s'être hasardé tiop inconsidérément dans ces entreprises aventureuses , et de ne pas avoir prévu ce (pii lui est arrivé, car il devait assez connaître les Grecs pour prévoir que ce ne serait pas du côté de l'ennemi qu'il rencontrerait les principales difficultés. Quoi (pi'il en soit, je n'ai pas à juger ici celte question, je prends les faits comme ils se sont passés, et je signale des revers comme 62 REVUE DES DEUX MONDES. ayant contribué encore pins que tout le reste à renverser une organi- sation que les succès seuls pouvaient soutenir. Les Grecs, associant dans leur esprit ces revers avec l'orj^anisalion elle - même , se sont entêJés de plus en plus à la regarder comme inexécutable et dangereuse ; elle est tombée dans le mépris, et les palikares n'ont i)as manqué d'en profiter pour se proclamer les seuls défenseurs de la patrie , et leur manière sauvage de faire la guerre comme la seule qui convienne au génie de la nation grecque. Et qu'on remarque bien que les obstacles que je viens d'énumérer, et contre lesquels toute l'opiniâtreté de Fab- vier a été impuissante, ne sont pas d'une nature accidentelle; ils tien- nent au fond même des choses. Quand on rencontrerait un gouverne- ment qui voudrait sincèrement créer et maintenir une armée régulière , qui ne détournerait point les richesses de la nation , et les emploierait avec scrupule à constituer ce qui peut seul faire sa force, il n'en resterait pas moins la répugnance, naturelle à tous les Grecs, pour un régime régulier, la préférence qu'ils donneront toujours à la vie indépendante des palikares ; et si le gouvernement , s'ol)slinant de plus en plus à réformer ces habitudes, parvenait enfin à extirper cette race de bandits qui absorlîc toute la richesse du pays , et le désorganise tous les jours sans donner le moindre appui à sa défense , il resterait encore la puissance de l'habitude et le cortège des préjugés (jui inspirent aux Grecs ime terreur profonde de leurs ennemis , qui font qu'ils n'ont aucune conliance dans leurs voi sins , qu'ils ne comptent jamais que sur eux seuls , qu'ils ne voient de res- source que dans l'isolement j enfin qu'ils n'ont aucune idée de ce courage d'élan qui brave le danger ouvertement. C'est ce courage qui a toujours donné aux Turcs la supériorité sur eux , et du moment où il manque , il seinble à peu près impossible d'organiser ime armée dont on puisse at- . tendre quelque chose. D'après tous ces motifs, j'ai l'intime conviction «lu'on se trompe infiniment (|uaiid on veut organiser en Grèce une année régulière dans le but de l'opixiscr aux Turcs. Ceux-ci ont, de leur côté , régularisé leurs armées , et leur résistance contre les Russes dans la cam- pagne de 4828 a mis dans tout leur jour leuis qualités militaires que nous croyions éteintes. Ils ne cesseront, quelques moyens qu'emploient les Grecs, de conserver sur eux une immense supériorité, et si ces derniers n'ont, pour se défendre, que les ressources qu'ils tirent d'eux-mêmes, la lutte serait trop inégale pour se prolonger quelque temps. Si nous l'avons vue durer six années dans la révolution actuelle, on ne doit l'attribuer qu'à l'insouciance des Turcs, qui n'ont pas attaqué d'abord avec tous leurs moyens, et à la désorganisation intérieure qui ôtait à leur gouver- nement toute sa vigueur. Dès que le sidlan eut soumis les janissaires et LA GRÈCE MODERKE. 65 reconslilué son autorité , dès qu'il eut dirig;é contre les Grecs des forces suffisantes , le résultat ne fut plus douteux. C'est une folie de croire que les Grecs puissent à eux seuls tenir tête à un colosse comme celui de la Turquie; leur unique défense est dans la protection que les cours de l'Europe leur ont accordée , et certes cette protection vaut bien des armées. C'est pourquoi, je le répète, ceux qui pressent aujourd'hui le gouvernement grec de créer une armée régulière tombent dans une grave erreur, lorsqu'ils motivent leurs instances sur la nécessité que la Grèce présente une force imposante à l'extérieur. La persévérance qu'ils y met- tent suppose , en premier lieu , peu de connaissance du pays et de l'état de la question qui s'agite entre la Porte Ottomane et la Grèce ; en second lieu , ces conseils sont à mes yeux les plus funestes qu'on puisse donner aux Grecs. Une simple inspection de la carte, et la connaissance la plus légère du pays, doivent suffire pour convaincre que la Grèce, dans les limites qui lui sont assignées, ne peut et ne doit jamais prendre une altitude de puis- sance à puissance vis-à-vis de la Porte OUomane; que la seule condition de son exiotence est la protection des trois puissances, dont le concours vient de la délivrer ; que la déclaration de cette protection , faite par ces puissances à la Porte, assure désormais le sort des Grecs; qu'ils sont inat- taquables tant que durera cette protection, et que si elle venait à être re- tirée , les armées les plus régulières qu'ils pourraient mettre sur pied ne les sauveraient pas. Donc ces armées sont inutiles; bien plus , elles seraient dangereuses. Nous connaissons tous l'humeur impatiente des Grecs, leur esprit remuant, la violente tentation qu'ils éprouvent d'étendre indéfini- ment leurs limites, et de continuer à profiter, aux dépens des Turcs, de la bienveillance que l'Europe leur a témoignée jus(]u'à présent. J'exami- nerai plus tard cette question des limites , qui est vivement débattue et peu comprise aujourd'hui. De quelque manière qu'elle soit résolue, quel- que portion , large ou petite , qu'on leur accorde , le raisonnement sera le même. Les Grecs tiendront ces limites de la munificence des trois puis- sances; mais ces puissances, une fois qu'elles les auront posées, qu'elles les auront déclarées inviolables, voudront sans doute qu'elles soient res- pectées d'un côté comme de l'autre, et tant qu'une croisade générale n'aura pas été prêchée contre les Turcs, elles intimeront aux Grecs de s'en tenir à ce qui leur a été donné. Si les Grecs outrepassent ces défenses , s'ils s'obstinent à perpétuer une agitation et des troubles qu'il est de l'in- térêt général de voir assoupir le plus tôt possible , ils doivent craindre que les puissances , fatiguées d'une proteclion onéreuse, n'abandonnent un peuple qui n'en est pas digne, et (ju'ils ne se trouvent alors seuls, livrés fli Wr 04 REVUE DES UEL'X MOîSDliS. à eux-mêmes vis-à-vis d'un ennemi implacable, (jui les écrasera bieiitôl (le tout son poids. L'intérêt le plus pressant des Grecs est donc de s'atta- cher à ce qu'on leur a donné, et de s'en tenir scrupuleusement aux limites (pron leur a fixées. Dans ce cas, est-il prudent de leur mettre les armes à la main, et d'exciter encore, en leur donnant les moyens de la satisfaire, l'impalience, déjà bien assez grande, qu'ils témoignent pour dépasser les barrières que nous avons posées à leur ambition? Nous nous plaignons iléjà de leurs tentatives sia- la Roumélie et sur Candie; que sera-ce quand ils auront une armée? Elle ne serait donc qu'un brandon de discordes , inutile pour la défense du pays, et [iropre seulement à provoquer la i^uerre. Ce n'est pas un pareil système que nous pouvons encourager, et l'organi- sation que nous voulons donner aux Grecs doit être toute conservatrice , toute pacifi(|ue l'e sa nature. C'est dans ce sens que je comprends une ar- mée régulière en Grèce; c'est vis-à-vis du pays lui-même, c'est pour don- ner de la force au gouvernement, et en même temps de l'emploi à quel- .". Cristodoulo Hadji-Petro. 3''. Jannaki Itrato. 4*^. Giorgaki Diovounisti. 5". Grisioti. 6*. Vasso. 7*. Folio Lazopoulo 8''. Demorphopoiilo 68 REVUE DES DEUX MONDES. comme ils ne sont pas au pouvoir des Grecs, il est douteux «jue Hadji- Christo puisse réussir dans ses jtrojets. Quant au corps régulier que le gouvernement grec a l'air de vouloir réorganiser, rien n'est plus misérable. lia atteint son plus haut degré de splendeur lors(;u'il était sous les ordres du général Fabvier, il comptait hIois plus de 5,000 hommes; mais les divers désastres qu'il a essuyés l'ont presque anéanti, et il ne s'y trouvait pas , au commencement de 1829, 1,800 honunes d'infanterie, répartis dans trois bataillons. Et quelle espèce de troupes est-ce encore? Qu'on se figure le rebut de la population grec- que , des vieillards , des enfans , des gens débiles , des éclopés que la mi- sère seule a conduits dans les rangs de l'armée; tel est l'espoir de la nation grecque. Comme le gouvernement n'a pu encore faire les frais de leur habillement, rien n'est plus bizarre que leur accoutrement : les uns au- ront un mauvais schako, d'autres une veste déchirée; ceux-ci une peau de mouton , ceux-là un pantalon en lambeaux ; la seule uniformité qu'ils présentent est la saleté , car on n'a pu encore faire celte conquête sur leurs habitudes ; leurs armes sont dans le même état que leurs personnes. Les dépenses que le gouvernement doit faire pour leur habillement sont , il faut en convenir, plus grandes que dans aucun autre pays; tous les objets sans exception doivent venir de l'étranger, et on manque d'ouvriers pour les confectionner. Les hommes, en entrant au service, sont absolument nus; il faut les pourvoir de linge, de chaussures, etc., en un mot, des vêlemens les plus indispensables, que les plus pauvres même possèdent dans les pays civilisés. La consommation qui s'en fait est souvent en pure perte, car ils vendent fréquemment, pour avoir quelques piastres, les objets ({u'on vient de leur livrer; il est presque impossible de les en em- pêcher, il l'est plus encore de les leur faire remplacer, et pour ne pas les voir nus et sans chaussures, on est bien obligé de leur en délivrer d'autres. On essaie de leui- apprt ndre l'exercice. D'après ce que j'en ai vu , les résultats eu sont des moins salisfaisans. On ne s'en étonnerait point, si leur organisation ne remontait qu'à quelques semaines. Mais elle est déjà de longue date, et il faut qu'on s'y soit bien mal pris pour n'en avoir pas obtenu plus que ce (jue nous en voyons aujourd'hui. Lorsque j'ai vu l'ar- mée grecque au commencement de 1829, le corps régulier était sous les ordres de M. Heydeck , officier bavarois , à qui le président avait remis le soin de l'organiser. Avec les meilleures intentions du monde, M. Heydeck était au-dessous d'une tâche aussi difficile; il se perdait dans des détails frivoles, et l'organisation du corps régulier n'avançait pas en raison des ressources qui étaient mises à sa disposition. Le ministère français envoya le colonel Fabvier au président, pensant que c'était l'homme qui pouvait LA GRÈCE MODERNE. W le mieux convenir à ce commandement. On ne pouvait, à la vérité, en trouver un qui réunit à un plus haut degré les avantages d'avoir rendu aux Grecs d'immenses services , de leur avoir donné , dans nombre d'oc- casions , des preuves d'une force de volonté inébranlable et du plus noble dévouement pour leur cause; d'être connu d'eux et de les connaître par- faitement. Mais le caractère de Fabvier, qui est peu flexible, ne peut s'accorder avec celui du comte Capo d'Istria , à qui il s'est annoncé coiiune se croyant plus fort que lui dans l'opinion de la Grèce , et il échouera dans sa mission (I). Enfin le commandement du corps régulier a été donné au général Trézel, officier d'un rare mérite ; mais nous ne savons point encore quels sont les résultats qu'il a obtenus (2). La composition du corps d'officiers de l'infanterie grecque est fort peu satisfaisante. Ces officiers sont , à part un petit nombre , des aventuriers de tous les pays , gens sans aveu comme sans ressources , incapables de rien constituer (5). II s'y trouve aussi beaucoup de Corliotes , qui sont «ccourus en Grèce pour y envahir toutes les places île l'ordre militaire comme de l'ordre civil , et n'ont d'autre titre que d'être compatriotes du président. Le corps de l'artillerie, dont le service demanderait cependant des offi- ciers instruits, est composé delà même manière que l'infanterie. Qiianl au matériel, il n'a consisté jusqu'à présent que dans les vieilles pièces vénitiennes qui formaient l'armement des forteresses , lorsqu'elles sont tombées entre les mains des Grecs. Ces pièces datent elles-mêmes de l'époque où les Vénitiens possédaient la Morée, et sont naturellement presque toutes hors de service. A peine en voit-on quelques-unes qui soient montées sur des affûts capables de résister au premier coup de ca- non ; la plus grande partie est dressée sur des las de pierres au niveau des embrasures, ou couchée le long des parapets. Il faut ajouter que, depuis que les Grecs s'en sont emparés, leur nombre a été considérablement réduit. Les chefs qui se sont succédé dans le commandement des forte- resses, en ont volé tout ce qu'ils ont pu. C'est ainsi que, pendant que Colocotroni a occupé la Palamide , il a fait précipiter des remparts plus (i) Les prévisions de l'auteur se sont complètement réalisées. (2) Ces résultats ont été presque nuls. (3) Les ofGciers les plus distingués sont des Russes , et on leur a donné les postes de confiance, tels que le commandement de la Palamide, etc. Il est permis de supposer que leur gouvernement n'est pas resté entièrement étranger au service qu'ils sont venus prendre chez les Grecs. {Note du D.) 70 REVUE DES DEUX MONDES. ersonnalités pour expliciuer ce qui est dans la nature des choses; quand ce serait tout autre que le comte Capo-d'Istria , il n'en aurait pas moins la couleur russe. Dans les efforts qu'il fait pour décider l'Angleterre et la France à accé- der à ses désirs , le président fonde son principal espoir sur l'opinion pu- blique de l'Europe. Il sait quelle influence elle exerce sur les gouverne- mens, (jue c'est elle surtout (|ui a conduit le cabinet français à demander aux denx autres puissances à se réunir au protocole de Saint-Pétersbourg, et a par conséquent amené le traité du 0 juillet; que c'est encore elle qui a décide l'expédition de Morée. Il espère (lu'elle saura encore remporter sur la résohilion, que les cabinets ont annoncée, de borner ce qu'ils veu- lent faire pour la Grèce à ce qui a été déjà fait; et, sous ce rapport, il a tlicàlre l>eaucoup phis vaste , el sa diplomatie a fait les plus grands f lïorts pour retarder le moment de sa propagation; mais elle n'est jamais inlervciiiie direclc- nuMit, n'a jamais voulu paraître, d'une manière ou d'une autre, dans ks affaires de la Grèce, el a poussé la réserve jusqu'à laisser son pavillon long-temps outragé par les pirates. Aussi son commerce a-t-il fait des perles immenses; elle n'a com- oiencé que fort tard à le protéger efficacement , et l'expédition que son escadre a faite au mois de janvier 1839, sur Kginc, pour se faire rendre justice de plu- sieurs pirateries, est la première où on ait vu figurer la marine aulrichicnnc. LA GRÈCE MODERNE. 8! VU sans peine , il s'est même allaclic à exagérer les rigueurs exercées par les Turcs sur quelques parties de la population grecque de Candie. Lors du massacre de Relinio (massacre qui a été singulièrement anipli- [lé, et dont les Grecs étaient dans le fond les excitateurs, comme je l'ai déjà dit) , le président a dit hautement que si c'était un grand malheur pour ceux qui en avaient été les victimes , au moins il ne pouvait produire qu'un bon résultat, et qu'il servait la cause delà Grèce. C'est celte pen- sée qui a dirigé les expéditions de Candie et de la Livadie. Le président a assez présumé de la crédulité de l'Europe , crédulité qui, jusqu'à présent, a été complète , et que la Grèce a si bien exploitée depuis six ans , pour penser qu'elle ne se démentirait pas dans cette circonstance ; iju'elle ne cesserait pas de voir des armées et des opérations militaires là où il n'y avait que du brigandage , et que les courses des Sphakiotes ou tles Rouméliotes dans les montagnes seraient toujours pour elle des victoires ou des conquêtes. C'est encore la même pensée qui a dicté ces instructions secrètes envoyées à M. Reyneck pendant l'insurrec- tion de Candie. Les mêmes instructions ont sans doute été données à Ypsilanti, à en juger du moins par ce qu'il a essayé de faire en Livadie. On s'est efforcé de soulever les populations, quitte à les abandonner l'in- stant d'après; d'instituer des municipalités éphémères; de se faire faire des adresses, pour présenter ensuite ces brillans résultats à l'opinion de l'Eu- rope, et la décider à exiger des gouvernemens qu'ils adjoignent ces prétendues conquêtes à la Grèce déjà affranchie. Lorsque le président prit, au mois d'août 4828, la résolution d'envoyer une expédition en Candie, sa détermination fut si soudaine, que, peu de jours auparavant , en se rendant àCorfou, il avait positivement déclaré qu'il n'entrepren- drait rien de ce côté , et avait été le premier à reconnaître toutes les rai- sons qu'il y avait de rendre ce malheureux pays à la tranquillité. A son retour, l'expédition était décidée; c'est que, dans l'intervalle, il avait appris l'arrivée prochaine de nos troupes en Morée. Quand il les a vues , il a calculé qu'une pareille démarche ne pouvait pas être sans conséquen- ces, surtout depuis qu'elle n'avait plus pour but l'évacuation de la Morée par l'armée égyptienne, celte évacuation ayant déjà été résolue par la bataille de Navarin, et , en dernier lieu , par la convention d'Alexandrie; que le drapeau français flottant en Morée , notre armée ne pourrait pas rester tranquille spectatrice de la guerre qui se ferait de l'autre côté de l'islhme ; que si , dans celte guerre , les Grecs éprouvaient des revers , comme on devait s'y attendre , si les populations étaient les nouvelles vic- times de la vengeance des Turcs, si le sang coulait, les Français , qui étaient déjà engagés dans cette (luerellc, ne pouvaient manquer d'y prcn 82 REVUE DES DEUX MONDES. dve part, el que le principe (pii les avait conchiilsen Morée les enlrainerail forcéinenl eu Rouinélie, peut-être même les conduirait jusqu'à Candie. Ce raisonnement était bien naturel , et il a acquis une nouvelle force quand les trois ambassadeurs sont venus à Poros , et y ont passé quatre mois entiers à faire de la statistique, à discuter, ruisseau par ruisseau , les limites de la Grèce ; quand l'ambassadeur de Fiance , qui s'attachait sur- tout à la partie militaire de la question , a appuyé avec instance sur la nécessité de faire une frontière militaire qui embrassât en même temps une étendue de territoire plus vaste que ne l'était la Morée , tranchant ainsi la question qui était encore indécise alors , celle de l'indépendance absolue de la Grèce et sa constitution en état indépendant. Mais lorsque le président a reçu du cabinet français lui-même le conseil secret de profiler de notre présence en Morée , pour s'étendre au-delà et faire des conquêtes auxquelles notre neutralité nous empêchait de concourir ostensiblement , n'a-t-il pas dû se croire autorisé à essayer cette expédition que nous blâ- mions peut-être en public , pour mieux l'encourager en secret ? Le président a trop de sagacité pour n'avoir point jugé l'état des choses. La Russie était dans ses intérêts; il nous a vu un certain penchant d'af- fection pour lui , n'hésitant plus qu'à le déclarer ouvertement; il a pensé qu'il nous entrahierait , et qu'une fois la chose faite, l'Angleterre ne re- fuserait pas son assentiment. Toute sa politique a été dirigée dans cet es- prit, et on ne peut disconvenir qu'elle ne soit rationnelle. D'un autre côté, est-elle sans périls? les espérances et les calculs sur lesquels il la fonde ne risquent-ils point d'être déçus ? enfin l'idée qui le domine , l'ex- tension du territoire de la Grèce, est-elle, pour ce pays même, d'un tel avantage, qu'il doive y sacrifier des considérations d'un autre ordre? lui est-elle même profitable? Telles sont les questions sur lesquelles j'appel- lerai un instant l'attention. J'ai fait voir que la Grèce est, à peu de chose près, dans le même état de désorganisation où le président l'a trouvée quand il en a pris le gouver- nement. La détresse y est la même; l'administration est sans force et à la veille d'être renversée par les factieux; noire présence seule la soutient. Est-il présumable que le président soit le seul à ne point s'en apercevoir? Il n'est, à la vérité, connu jusqu'à présent que comme diplomaie, et les lalens qu'il a pu déployer dans la chancellerie russe sont loin d'être les mêmes que ceux qui sont nécessaires à un administrateiu-. Mais n'en au- rait-il pas la moindre notion ( ce qui est peu probable dans un homme comme lui), il est certes assez clairvoyant pour voir ce qui est, et pour juger de ce qui manque. S'il n'a pas fait ce qu'il aurait pu Riire, ce peut LA GRÈGE MODERNE. 85 être négligence de sa part; mais ce peut être aussi un plan tracé, et il est juste d'examiner ce côté de la question. Dans celte hypothèse, je suppose que le président aura reconnu que la Grèce ne peut être rien par elle-même; qu'elle ne peut subsister que par l'assistance soutenue des puissances qui lui ont donné la liberté; qu'avant tout, il faut s'assurer de la continuation de cette assistance, et que le plus sûr moyen de l'obtenir est d'y obliger ces puissances même. S'il se presse d'organiser le pays, s'il le maintient scrupuleusement dans les bornes qu'on lui a prescrites, s'il fait renaître le travail et la prospérité, au pre- mier de ces heureux symptômes qui se manifestera, les puissances, ou du moins quelqu'une d'entre elles, lasses d'une protection qui les gêne, ne manqueront point de s'en prévaloir pour annoncer que leur protection est devenue désormais inutile , que la Grèce est suffisamment constituée pour pouvoir s'en passer , qu'il n'y a plus rien à faire pour elle , et elles s'em- presseront de terminer une question qu'il est dans l'intérêt de la Grèce de faire duier le plus possible, car elle n'a rien à perdre, et a tout à gagner au contraire à ce qu'elle soit prolongée. On ne réduira, dans aucun cas, son territoire à moins de ce qu'elle possède aujourd'hui , la Morée et les Cyclades; toutes les chances sont pour qu'il soit augmenté. Or, ces chances ne peuvent se présenter qu'autant que la question durera, qu'autant que les puissances continueront à s'occuper de la Grèce; et comme elles tien- nent , dans leur propre intérêt , à ce que l'œuvre qu'elles ont créée ait de la durée, elles continueront à s'en occuper tant que la Grèce ne sera point assise , tant que sa situation intérieure , comme sa situation extérieure , sera un sujet d'alarmes pour la paix; en un mot, c'est la prolon- gation de l'alliance du 6 juillet. Tel est, ce me semble, l'enchaîne- ment d'idées qu'il est permis de supposer chez le président. Peut-être est-ce faire trop d'honneur à ce qui n'est , dans le fond , que négligence de sa part; peut-être encore ces plans sont-ils moins conçus dans l'intérêt de la Grèce que dans celui de la Russie , et n'a-t-il pour but que de pro- longer une diversion qui est utile à cette puissance. Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit plus haut sur ce sujet, j'ig^nore quelles peuvent être les vues secrètes du président; mais, dans tous les cas, j'aimerais mieux tirer mes inductions de la nature des choses que me contenter de suppositions vagues. C'est une manière beaucoup plus commode de raisonner, mais elle risque aussi d'être souvent inexacte. D'ailleurs, rien de ce que je, dis ici ne contredit ces suppositions ; je suis loin de les traiter de fables; j'avoue- rai même qu'elles paraissent assez plausibles : je n'en ai pas moins cru cependant qu'il était utile de chercher, dans la situation même de la 84 HEVUE DES DEUX MONDES, Grèce , des explications à la lis^nc de conduite que suit son gouverne- ment. Si le président a sainement jugé l'avenir, sa sagacité anra (rompe bien des raisonnemens et des conseils. Mais est-il à l'abri de l'erreur ? n'a-t-il pas compté avec trop d'assurance peut-être sur l'opinion publique de l'Europe, sur les gouverneraens qui ont témoigné tant de bienveillance à la Grèce? Il est hors de doute que l'Angleterre et la France ont intérêt à se reti- rer le plus tôt possible de la question grecque. Je ne puis prévoir ce que feront leurs gouvernemens ; mais les conjectures les plus raisonnables sont , ce me semble , celles qui se basent sur leurs intérêts. Or, laiit que celle question dure, elle les embarrasse ; elle les prive, en partie du moins, de la liberté des mouvemens qu'ils doivent désirer de conserver complète, dans un moment où se prépare une crise à laquelle toute l'Europe est in- téressée, car le traité d'Andrinople n'a fait, à mon avis, que la suspendre. La Grèce est d'une bien petite importance à côté des grands évènemens dans l'attente desquels nous sommes , et ce n'est pas par considération pour elle qu'on est disposé à sacrifier des intérêts immédiats. Ainsi elle est exposée à ce que les puissances se lassent de s'occuper exclusivement d'elle, qu'elles tranchent péremptoirement la question et l'abandonnent à ses propres ressources. Qu'aura-t-elle gagné alors à aviver l'irritation et à prolonger son malaise? Les Turcs, qui avaient déjà pris leur parti sur la perle de la Morée, auront été irrités par des hostilités inutiles; ils de- manderont de leur côté, pour s'assurer contre le retour de ces hostilités, des garanties qui pourront bien leur être accordées dans l'impatience d'en finir. Le gouvernement grec aura perdu la meilleure de toutes les occasiojis , pour réparer les malheurs du pays, pour rétablir complètement l'ordre, et pour s'asseoir lui-même d'une manière stable. C'est bien alors que les repro- ches éclateront de toutes paris contre lui , et celte fois ils seront fondés , car il aura achevé la misère de la nation pour courir après un but chimé- rique. Toutes les plaies causées par l'anarchie sont encore saignantes , comme au premier jour; rien n'aura été fait pour les guérir, el la Grèce se trouvera seule, face à face, devant l'immense étendue de ses maux. DÉLIMITATION DE LA GRÈCE. Mais au moins l'augmenlalion de leur territoire est-elle pour les Grecs d'un tel avantage, qu'elle l'emporte sur les dangers auxquels ils s'exposent pour y parvenir ? Il est nécessaire d'établir celle balance pour décider ce qu'il leur importe de faire. LA CUÈCE MODERNE. 8S l^a population que renferme la Morée s'élève , eomme je l'ai dit , à deux eenl mille âmes au moins. Elle a l'avantage de n'avoir avec ses voisins que le plus petit contact possible; sa seule frontière est sur un isthme il' une lieue et demie de largeur, que protègent des défilés de la défense la plus facile , puisqu'il ne s'y trouve qu'un seul passage. La Morée forme un tout compacte , et offre à l'industrie de l'homme un champ vaste à ex- ploiter; ses plaines et ses vallées fertiles nourriraient aisément une popu- lation décuple de celle qui s'y trouve aujourd'hui. Cette population elle- même est à peu près homogène , et les exceptions peu nombreuses qu'on trouve dans les montagnes du Magne et de l'Arcadie, se fondraient bien- tôt elles-mêmes dans la masse , sous l'empire d'une administration forte. Mais, dès qu'on sort de l'isthme, tous ces avantages disparaissent. La frontière prend tout de suite un grand développement , et avec elle s'ac- croît la difficulté de la garder. Elle nécessitera une armée nombreuse que le pays n'est point en état de fournir et encore moins d'entretenir. Les points de contact avec les Turcs seront très nombreux; il en résultera, à chaque instant, des discussions , des rencontres qui entretiendront les deux peuples dans une irritation continuelle, et amèneront des guerres. Il est aisé aux puissances européennes de prendre la Morée sous leur protec- tion , d'en interdire l'entrée aux Turcs sous i>eine d'encourir leur ven- geance; les deux peuples, séparés entre eux par la nature, n'ayant pres- que aucune communication , ne pourront point avoir ces rapports hos- tiles qui sont inévitables sur une frontière étendue, et la paix sera facile à conserver. Avec d'autres limites, au contraire , les puissances ne peuvent plus donner la môme garantie à la Grèce , parce qu'elles ne peuvent cou- vrir de leur égide toutes les provocations qui viendraient du côté des Grecs, et interdire aux Turcs les représailles. Que si, par la suite, cette protec- tion des puissances vient à être suspendue, si les Grecs restent livrés à eux-mêmes , leurs lignes seront bien autrement inexpugnables lorsqu'ils n'auront que l'isthme à défendre , que lorsqu'il faudra se garder à la fois sur une frontière de cinquante lieues au moins de longueur. A cela on ré- pondra, la carte à la main, que l'augmentation de territoire qu'ils trou- veront à ces nouvelles limites accroîtra considérablement leurs forces, et en fera une puissance bien capable de se défendre. Si on croit connaître un pays pour en avoir vu la carte, à coup sûr ce raisonnement paraîtra spécieux; mais si l'on veut bien se souvenir que la nature est infiniment plus vaiiable que le dessin , qu'elle offre à chaque pas des dissemblances qui lie permettent de la juger que quand on l'a vue elle-même, on aura recours à d'autres données que celles de la carte pour fonder un état et constituer une nation. 86 REVUE DES DEUX MONDES. Le pays compris entre la chaîne de l'Othrix et l'isthme de Corînthe est presque enlièrenient rempli par de grandes montagnes dont les vallées seules ont (luelqiies habitans; toutes celles qui se rattachent au Parnasse, le Httoral du golfe de Lcpanle et de la mer Ionienne , offrent à peine de misérables hameaux. Le bassin de Livadie est le seul qui soit cultivé ; en- core la population y est-elle plutôt turque que grecque. La vallée de l'As- propolanios est presque inculte comme toute la Grèce occidentale; il ne reste que l'Attique qui ait vraiment de la valeur, mais cette malheureuse province a été tant de fois ravagée, que la population y est réduite à douze ou quinze mille âmes. Je regrette de ne pouvoir dire avec précision à com- bien elle se monte pour la totalité du pays dont il est ici question; j'ai de bonnes raisons de croire qu'en la portant à cinquante mille âmes , on lui fait une large part. J'ai déjà dit comment se compose cette population , et le parti qu'on peut espérer de tirer des Grecs des montagnes. Voilà donc à quoi se réduit cette possession si disputée , qui occupe aujourd'hui toute la diplomatie européenne , pour laquelle les Grecs s'efforcent de nous ar- mer et courent eux-mêmes en aveugles au-devant dé leur ruine. Elle leur ôterait certainement en force beaucoup plus qu'elle ne leur donnerait en étendue. Je comprends que ses habitans ne se contenteront guère de cette raison ; quelles qu'eh puissent être les conséquences , ;u'ils ne prévoient pas, ils appelleront toujours de leurs vœux leur affranchissement. Mais je raisonne ici dans l'intérêt de la masse, et quand il me semble que l'intérêt bien entendu des cinq cent mille Grecs qui sont répandus dans la Morée et dans l'Archipel, demande qu'ils restent dans les limites que la nature leur assigne, que toute extension hors de ces limites leur serait éminem- ment dangereuse , je ne balancerai pas à sacrifier à cette puissante consi- déralion les désirs, les intérêts même des cinquante mille autres; j'irai même plus loin : je suis convaincu que la domination turque promet aux Grecs rouméliotes plus de tranquillité que ne pourrait leur en offrir le nouvel état; que la misère, le désordre et le danger qui environneraient leur liberté , en feraient un présent bien funeste. C'est ce que les Grecs de l'Attique paraissent sentir aujourd'hui, quand ils abandonnent le sol affranchi de la Grèce, et reviennent volontairement se placer sous l'em- pire de ces maîtres qu'on s'est plu à nous dépeindre comme si barbares. D'ailleurs , pour ceux à qui leur joug est insupportable, la Morée est bien assez vaste pour les recevoir. En quittant leur pays, ils n'abandonneront ni champs, ni maisons, ni fortune, ni industrie, ni position acquise ; lenr émigration est facile comme celle des nomades. Il n'en est pas chez eux comme dans nos pays civilisés, où le paysan a tout son avoir attaché à l.i terre, où il ne peut le déplacer et ne l'abandonne pas sans compromettre LA GRÈCE MODERNE. 87 son existence. Le paysan grec travaille pour le compte du Turc; une mau- vaise cabane lui sert d'abri, sa ceinture emporte toute sa fortune. La Morée possède aujourd'hui une grande quantité de terres vacantes qui provien- nent des dépouilles des Turcs. Le cultivateur de la Roumélie, comme celui de la Morée, peut se présenter pour les mettre en rapport; il sera bien reçu. II apportera à la Grèce un citoyen utile, et il ne lui donnerait au contraire qu'un membre incommode , si c'était elle qui vînt le chercher dans ses montagnes. SOULT DE DALMATIE. H*ià.tt nj ifJ.t*--^ TOME I. DE LA PÉNINSULE SCANDINAVE sous LE RAPPORT MILITAIRE ET MARITIME, EN 4830. Il est difficile , à ce qu'il nous semble, de ne pas attacher quel- que importance à l'état actuel de la Suède , quand on songe à l'in- fluence qu'elle a exercée sur le développement politique du monde moderne, aux services qu'elle a rendus à la civilisation et à la li- berté, et à l'éclat avec lequel elle a promené trois fois ses armes victorieuses au centre de l'Europe. Et dût-on même dérober à l'empire des souvenirs historiques, on ne saurait du moins lui re- fuser l'intérêt qu'elle revendique comme puissance limitrophe de la Russie, comme barrière septentrionale du colosse qui menace l'Occident. Depuis la perte de la Finlande et de la Poméranie, en 1809, et l'union de la Norwége, en 1814, la position militaire de la Suède T)E LA PÉNINSULE SCANDINAVE. 89 a dû nécessairement subir un changement complet. Il est facile de voir qu'elle n'est point encore résignée à un état de choses qui l'a dépouillée du rang de puissance continentale où l'avait élevée le génie de Gustave-Adolphe et de ses successeurs. Sous le rapport militaire comme sous le rapport politique , elle est dans un état de transition peut-être trop prolongé pour le repos et la prospérité du pays. Mais avant de nous livrer à des considérations générales sur la puissance militaire de la Suède, il convient de donner un aperçu des éléraens qui la composent. Nous exposons donc d'abord l'or- ganisation de l'armée et de la marine des deux royaumes Scandi- naves , puis nous présenterons le détail de leurs forces de terre et de mer, et alors seulement nous chercherons à donner une idée des différens systèmes de défense qui occupent l'attention de leui's hommes d'état. ARMÉE DE TERRE, I. SUÈDE. L'organisation actuelle de l'armée suédoise remonte à Charles XT, monarque qui a créé la Suède telle qu'elle est sous le rapport ad- ministratif et militaire. Il consacra tous ses efforts à ruiner l'a- ristocratie suédoise qui gouvernait le pays depuis la mort de Gus^ tave-Adolphe , en 1680, au moment où il venait d'arracher aux états-généraux une déclaration qui l'investissait d'un pouvoir ab- solu. Il fit rendre par la même assemblée un acte dit de réduction ou de restitution , en vertu duquel tous les domaines de la cou- ronne et du clergé, aliénés au profit de la noblesse depuis deux siècles, devaient être enlevés à leurs acquéreurs et revenir à l'é- tat. La réaction s'accomplit; les principales familles de la noblesse furent réduites à la misère, et le roi se trouva possesseur d'une masse considérable de biens-fonds. Il résolut de l'employer à con- stituer d'une manière permanente l'armée nationale, qui, jus- qu'alors, n'avait été recrutée que par les levées irrégulières. A cette fin, il distribua tous les domaines réunis en fiefs militaires de di- G. t de 7 écu« (i5 francs) par homme pour toute la du- rée des exercices. DE LA PÉNINSULE SCANDINAVE. 95 regimens enrôlés ou en activité ( vœrfvade ) , et la réserve ou con- scription nationale. Les trois rëgimens des gardes à pied et à cheval qui forment la garnison de la capitale, un régiment de cavalerie légère du prince royal , en Scanie , et le coips d'artillerie , divisé en trois régimens (en tout environ Sa 6,000 hommes) , composent cette partie de l'armée, dite vœrfvade, tout-à-fait distincte de Vindelta, en ce qu'elle ne possède point de terre, et reçoit, à l'instar des autres troupes de l'Europe , une solde régulière , et portée au budget de l'état. Ces troupes sont constamment sous les armes. L'artillerie est très per- fectionnée en Suède. Elle est organisée d'une manière toute spé- ciale sous le nom d'artillerie volante. Chaque pièce est attelée de sept chevaux, dont chacun est monté par un artilleur. Trois au- tres se placent sur le caisson , de sorte que les dix hommes néces- saires pour le service de la pièce ne la quittent jamais, quelle que soit la rapidité de la course. On conçoit combien cette disposition accélère les mouvemens de l'artillerie que favorise encore la con- stance infatigable des chevaux du pays. Les canons sont poui' la plupart en fonte et ne crèvent jamais , grâce à l'excellente qualité du fer suédois (1). La conscription ou réserve nationale, dont l'institution définitive est due au dernier adjudant-général, le comte de Bjœrnstjerna , se compose de tous les jeunes gens non mariés de vingt à vingt-cinq ans. Elle se divise en cinq classes , d'après l'âge des conscrits , et l'une d'elles se rassemble tous les ans pendant quinze jours. Les jeunes gens dont le tour est arrivé reçoivent un habit et des armes, et vont se réunir au régiment colonisé de leur province : les offi- ciers de ce régiment leur apprennent l'exercice pendant les quinze jours que dure leur réunion. Ce terme expiré, ils déposent leurs uniformes et leurs fusils (!2) , et sont déchargés de tout autre (i) Le prince royal , qui est grand-maître de l'artillerie , s'occupe activement du perfectionnement de cette arme. S. A. R. possède des connaissances étendues sur cette partie de l'art militaire , et c'est principalement à son zèle et à ses en- couragemens que l'artillerie suédoise doit la supériorité qu'elle a atteinte depuis plusieurs années. (a) Après le temps des exercices , tous ces objets d'habillement cl d'arrtieAient 94 UEVliE DES DEUX MONDES. service militaire en temps de paix. Si la guerre éclate, ils sont sas^ ceptibles d'être rappelés sous les drapeaux jusqu'à ce qu'ils aient atteint la vingt-cinquième année. II semblerait d'abord que ces conscrits, dont toute l'instruction se borne à quinze jours d'exer- cice , ne dussent remplir que très imparfaitement le but de leur institution. Toutefois le caractère de la population suédoise est si essentiellement militaire, que la plupart des officiers étrangers qui ont pu en juger s'accordent à dire que cette courte réunion suffit pour déposer dans l'ame de ces jeunes gens un germe pré- cieux de discipline et tous les élémens nécessaires pour former un bon soldat. On le voit , c'est à l'armée indelta que se rattachent toutes les institutions militaires u'e la Suède ; c'est elle qui représente la force de la nation, et qui peut être regardée comme la véritable base de l'indépendance du pays. Il est difficile de déterminer l'influence que cette organisation a exercée sur le moral du soldat suédois, puisqu'elle date d'un règne postérieur aux conquêtes de Gustave-Adolphe , et antérieur aux exploits de Charles XII ; que par conséquent, sous ce régime comme avant son existence , les Suédois ont donné des exemples d'un cou- rage presque fabuleux, et d'une discipline que nul autre peuple n'a surpassée. Si la renommée des armes suédoises pâlit pendant la guerre de sept ans, on ne doit voir dans ce déclin qu'une suite du système de corruption oligarchique qui ruina la Suède au der- nier siècle; et pendant la lutte inégale que Gustave ÏII soutint con- tre la Russie en 1789 et 1790, l'on put croire que les beaux jours de l'antique Suède allaient renaître. Au milieu même des malheurs que l'aveuglement et l'imprévoyance de Gustave IV apportèrent à son pays en 1809, Adlercreutz, avec une poignée d'hommes, rap- pela maintes fois aux Russes l'ancienne supériorité des Suédois, Nous ne dirons rien du rôle militaire qu'a joué la Suède de 1812 sont déposés et étiquetés dans de vastes magasins , placés sous la surveillance des chefs des régimens indelta, qui les distribuent successivement aux classes du bevil- ring , à mesure que le temps du service de chacune d'elles arrive. La conservation de ce précieux matériel , ainsi que celle des tentes , couvertures et autres objets de campement , forme une partie essentielle des fonctions de ces officiers. DE LA PÉNINSULE SCANDINAVE. 95 à 1845, parce que ses troupes n'ont jamais eu l'occasion d'y dé- ployer leur nationalité d'une manière exclusive. II est certain que le Suédois est essentiellement guerrier. Il possède toutes les qua- lités qui constituent le bon militaire. La dureté de son climat l'ha- bitue aux privations et aux fatigues; la pureté de l'air qu'il respire lui donne un physique robuste, une taille élevée et dégagée ; ses principes et ses habitudes lui inspirent un respect profond , une subordination absolue envers ses officiers ; enfin il est doué au suprême degré de cette patience inaltérable , de cette résignation à la souffrance , silencieuse et stoïque , de cette abnégation des jouissances de la vie, de ce courage calme et persévérant, qui ont toujours été l'apanage des peuples du Nord, et qui leur ont valu de si nombreuses et de si brillantes victoires sur les races méridio- nales. Aussi il semble impossible de concevoir un système mieux fait que celui de Yindelia, pour conserver cet esprit militaire au sein des classes agricoles, pour familiariser la population avec l'idée de la défense nationale , même au milieu de la paix , pour profiter enfin des dispositions naturelles du peuple, le maintenir dans des habitudes de subordination , et l'attacher au sol de la patrie , quelque peu favorisé qu'il soit des dons de la nature. Dans un pays où les ressources pécuniaires sont très faibles, où la popu- lation est répartie sur une très vaste surface, où la mer sert de frontières , et tient lieu de forteresses , celte organisation réunit encore les grands avantages d'être fort économique, sans nuire à aucun besoin du service , et de ne pas condamner à l'oisiveté des garnisons une foule de bras indispensables à l'agriculture. Enfin , il est une dernière considération que nous nous garderons bien de passer sous silence ; l'armée ainsi colonisée est éminemment natio- nale; elle est unie aux autres citoyens par une conformité de be- soins, d'intérêts, de travaux, par une sympathie perpétuelle. Quoi de plus propre à attacher le soldat à son pays que de confondre sans cesse dans ses idées , dans ses occupations, la culture de son champ avec les moyens de le défendre? L'administration de l'armée suédoise est extrêmement compli- quée : elle n'est point sous la direction d'un minisire, d'un chef unique, mais se partage en trois départemens, dont il est difficile 98 UEVUE DES DEUX MONDES. de déterminer exactement les attributions. Nous donnons ici ce que nous avons pu recueillir de plus positif à cet égard. V Le personnel, que dirige un aide-de-camp-général (le comte de Brahe ), qui travaille directement avec le roi , et qui est chargé de la présentation aux emplois militaires. 2" Le matériel, qui est placé sous la direction d'un collège, com- posé d'un président amovible, de six membres militaires et six civils, tous inamovibles. Ce collège se subdivise en bureaux, ceux 1" de l'artillerie, 2° des fortifications, 5° des vivres, 4" de l'équi- pement, 5° des affaires civiles. Il est spécialement chargé du main- tien des règlemens relatifs aux troupes indella. 5" L'expédilion des affaires , dirigée par un secrétaire d'état qui signe les brevets , reçoit les demandes de congé, d'avancement, etc., et fait au roi le rapport de toutes les affaires du département. II est responsable de toutes les décisions qui s'y rattachent. Enfin, la constitution de 1809 réserve au roi seul la direction suprême des affaires militaires sans l'intervention du conseil d'état. ÉTAT APPROXIMATIF DE L'ARMÉE SUÉDOISE DE 1827 A 1829. ( Extrait de relevés ofCciels. ) i" Armée permanente en temps de paix. 'Feld -maréchaux i\ Officiers-généraux. — 5 généraux, n J I" État-maior-géné- I lieiiten. généraux, 26 génér.-majors. 42» rai j Corps d'Etat-Major. — 3o adjudans- 1 généraux, 1 5 colonels, 14 lieutcnans- 1 colonels, 16 majors , 4^ capitaines. . 117/ Corps du génie 870^ Artillerie. — Trois régi mens 2,801 ' " I Cavalerie. — Gardes à cheval, hus- v^RFVADE ou en\ , , . _ / 6,867 1 sards du prince i,i5of service actif. . . .1 . , . , . Intanlcne. — 2 regimens de gardes , ^^ I bataillon de chasseurs 2,546 7,o38 DE LA PÉNINSULE SCANDINAVE. 97 Report d'autre part. . . 7,038 / Cavalerie. — 2 régimens de dragons , \ 3" Troupes indeltaJ 3 régimens de hussards, r escadron I ou colonisées. . .1 de chasseurs 4,9441 (infanterie. — 2 3 régimens 24,874) Total de l'armée permanente 36,846 2° Levée de guerre. i" ExTRA-ROTERiKG OU Icvéc extraordinaire sur les terres nobles. . . 3,387 2° Les cinq classes du Bevilring, ou de la conscription générale, . . 95,5i8 3" La conscription particulière de l'île de Gothland 7,398 Total général de l'armée de terre 143,149 11 y a à Calberg , près de Stockholm , une école militaire qui contient environ cent trente cadets. L'étude des sciences militaires a été récemment perfectionnée par des professeurs français. Le célèbre couvent de Wadstena a été transformé en hôtel des invalides; un grand nombre y sont logés. La caisse de l'établisse- ment paie des pensions généralement insuffisantes à ceux qui pré- fèrent un autre domicile. Le château d'Ulrichsdal est destiné aux officiers invalides. A Marieberg , aux portes de la capitale , il y a une fonderie im- portante de canons en bronze ; les fonderies de canons en fonte de fer sont à Finspâng, à Aker, à Staffsjœ, à Helleterp , etc. Les produits de ces établissemens sont très estimés , et il s'y fabrique annuellement un grand nombre de bouches à feu , tant pour la consommation intérieure que pour l'exportation. On en envoie surtout un nombre très considérable en Amérique et aux régences barbaresques. La fonderie et la forerie de Finspâng , appartenant au ministre des affaires étrangères, comte de Wetterstedt, méri- tent surtout d'être signalées , tant pour l'étendue des travaux que pour la perfection des produits (1). Il y a des manufactures d'armes dans cinq villes du royaume; la principale est à Eskilstuna. (i) Il est à remarquer que les Suédois fondent leurs canons de grande dimen- sion à bien meilleur marché que les autres puissances; une pièce de 34 «"i fern*" leur route que 7 à 800 francs. 08 HEVUE DES DliUX MONDES. La seule forleresso imporlanie du pays esl celle de Cariscrona , encore celle place n'esl-elle 1res forle que par mer. Les ap[)roches des porls de Stockholm et de Golhembourg sodI également défen- dues par des forts et des batteries assez redoutables. Quant à Carlslen, et aux autres forteresses sur la frontière de Norwége, elles sont négligées et regardées comme inutiles depuis l'union des deux royaumes. 11 en est de même de Malmœ, Warberg, Chris- tianstad, Landscrona, dont l'importance a totalement déchu de- puis la réunion définitive de la Scanieà la Suède, sous Charles X et XL On construit actuellement une forteresse centrale sur un des lacs intérieurs ; elle a reçu le nom de Uœnœs; nous en repar- lerons tout-à-l'heure. Les dépenses de l'armée sont portées au budget de Télat pour la somme de 5,380,000 écus de banque ( environ sept millions de francs); mais cette somme ne pourvoit qu'à l'en^i'etien des états- majors, des régimens enrôlés et du matériel. Les dépenses de l'ar- mée provinciale retombent entièrement, comme nous l'avons vu , sur les habitans des campagnes. Les tableaux statistiques de ïors- sell estiment les frais d'entretien payés par les propriétaires fon- ciers à 2,680,000 écus ( environ six millions de francs) , et les re- venus des domaines occupés par des officiers, à 555,000 écus (environ sept cent mille francs); mais ces évaluations sont regar- dées comme fort au-dessous de la vérité. IL NORWÉGE. L'organisation de l'armée norwégienne n'est pas encoïc défini- tivement fixée, et le storiliing, actuellement assemblé à Christiania, sera probablement appelé à prononcer sur cet objet. Telle qu'elle existe actuellement, cette organisation se rapproche beaucoup du système étabU en France par la loi Gouvion-Sainl-Cyr (1). Tous les jeunes gens de vingt à vingt-sept ans font partie des classes de la (i) Principalenieut dans ses dispositions lelalives aux vétérans, dont l'aboli- tion fait encore tous les jouis le sujet des regrets des officiers les plus distingué* lie notre armée. DE LA PÉNINSULE SCANDINAVE. 9î) conscription. Le storthing fixe le nombre de soldats qui doivent être appelés sur chaque classe. Ils restent pendant sept ans sous les drapeaux , et à l'expiration de leur service , il sont susceptibles d'être rappelés en cas de guerre. Ils forment alors une réserve , dite landvœrn. Les jeunes gens qui exercent une industrie sontaf-' franchis du service militaire, qui retombe ainsi exclusivement sur les habitans des campagnes. Il est vrai qn'il n'a rien de pénible, car les conscrits, à l'exception du petit nombre de ceux appelés à faire partie des corps qui sont en activité permanente , ne sont as- sujétis qu'à quinze jours d'exercice chaque année. Pendant ce temps, le gouvernement les habille et les entretient. Ils consacrent le reste de l'année à leurs travaux agricoles. Les officiers sont soldés par le trésor. On voit qu'il n'y a rien de commun entre ce système et celui de l'indelia suédois. Il n'y a guère que douze à quinze mille hommes désignés pour faire partie des cadres militaires ; le tiers de ce nombre à peu près est vicrfvade , c'est-à-dire en activité permanente , et soldé par l'état. Les soldats compris dans cette division ne servent que cinq ans au lieu de sept. Ils séjournent dans les forteresses , qui sont plus nombreuses en Norwége qu'en Suède. La landvœrn ou réserve ne doit jamais sortir du territoire norwégien. Les autres troupes ne le peuvent qu'en cas de guerre , et avec l'autorisation du sthor- tliing. Seulement il est permis au roi d'avoir à Stockholm une garde norwégienne composée de volontaires, et de faire exercer en- semble des troupes suédoises et norwégiennes dans l'un ou l'autre des deux royaumes, pendant six semaines au plus par an. Mais dans aucun cas plus de trois mille hommes de troupe de l'un des deux pays ne pourront , en temps de paix , entrer dans l'autre (1). L'administration de l'armée est dirigée par un membre du con- seil d'état , chargé du département de la guerre , et par des com- missaires provinciaux. Le personnel est confié à un adjudant- général. (i) Constitution de Norwége, arl. a5. 1(K) UKVUE DES DEUX MONDES. ÉTAT APPROXIMATIF DE L'ARMÉE NORWÉGIENNE. officiers -généraux et élat-major-général 40 Corps du génie 5o Artillerie. — i brigade , 6 batteries de campagne , 5 compagnies de gar- nison ijSgô Cavalerie. — i brigade, divisée en trois corps 1,237 Infanterie. — 5 brigades, divisées en vingt-quatre corps. 11,128 Total de l'armée en temps de paix ï4,o5i Réserve de vétérans ou lan dv/ern , susceptible d'être rappelée sous les drapeaux en cas de guerre io,38i Total général a4,43a La Norwége a son école militaire à Christiania. Ses principales forteresses sont Aggershuus, qui sert de citadelle à la capitale, Fridrichsten , Bergenlius, Fridrichsiad , Chrisiiansand , Friedri- chsvsern. Un document semi-officiel , publié en 1822, contenait le résumé suivant des forces militaires de la péninsule Scandinave. Total de Levée de guerre Total ù .ï ô S — o ■u iH l'armée et général. ARMÉE o ■«î U re'guhère. consccipt. Suédoise. 4,659 2,867 4,960 26,107 55,655 75,096 110,749 ARMÉE Norwégienne. TOTAUX. SiS 1,616 1,237 10,615 15,981 10,581 24,562 2,174 4,485 6,197 56,780 49,654 85,477 155,111 1)E LA PKNINSLLE SCA^DI^(AVK. 101 Nous croyons que cette évaluation n'élève pas assez haut le chil- fre de la cavalerie suédoise , ni celui des classes de la conscription, ou bevaring. ARMÉE DE MER. I. SUÈDE. L'organisation de la marine a été modelée par Charles XI sur celle de l'armée de terre. Le personnel se compose de deux élé- mens principaux : les matelots répartis ( indelta ), et la conscription maritime {sjo-bevaring ). Les propriétaires des cantons limitrophes de la mer, et ceux des provinces entières de Bleknige et de Halland sont chargés , comme les propriétaires des districts intérieurs , de la levée et de l'entretien d'un certain nombre d'hommes, qui , au lieu de servir dans les régimens indelta , forment le corps des ma- rins indelta, divisés en trente-quatre compagnies. On prend parmi eux les équipages des bâtimens qui sont en mer, et on exerce les autres à des intervalles réglés sur des flottilles armées pour cet objet. Tant qu'ils ne sont pas en mer, ils cultivent les coins de terre qui leur sont assignés et se livrent aux travaux qui leur convien- nent. Les officiers ont , pour la plupart , leurs bostœlle , comme ceux de l'armée de terre. En cas de guerre, la conscription maritime peut être appelée tout entière. Elle se compose, comme celle de terre, des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans qui habitent le littoral, et se distribue entre les trente-quatre compagnies iwrfe/m.Ilya deplusdeuxcontingens, l'un fourni par les villes maritimes , et l'autre, dit extra-rotering , par les propriétaires de terres-nobles qui n'ont point été comprises dans le travail de ïindelning. La Suède a souvent entretenu des flottes considérables, qui dis- putèrent pendant deux siècles l'empire de la Baltique à celles du Danemarck et de la Russie. Jusqu'à Gustave III, elle a eu, comme les autres puissances maritimes de l'Europe, de nombreux vais- seaux de haut bord ; mais depuis l'admirable victoire de Svenska- Sund, gagnée sur les Russes (i), par Gustave IIÏ, avec une flotte (i) Ea 1790. 102 KEVUE DES DEUX MONDES. composée uniquement de chaloupes canonnières, on a commencé à reconnaître que ce dernier genre de batimens, avec l'adjonction de quelques frégates, était le seul qui convînt à la Suède. En effet, la marine suédoise ne peut aujourd'hui servir qu'à la défense des côtes , que les rochers et les bas-fonds qui les entourent rendent entièrement inaccessibles aux vaisseaux de haut bord. Aussi depuis plusieurs années on n'en construit plus; en revanche, on a intro- duit d'immenses perfectionnemens dans la construction des cha- loupes canonnières ; il y en a de diverses sortes et de toutes gran- deurs, les unes pontées et matées comme des bricks, les autres découvertes, et à rames. Elles portent de dix à deux pièces de ca- non , et quelquefois une seule caronade à la poupe : elles ont de cent à vingt-cinq hommes d'équipage. On a supprimé dernièrement la division de la flotte suédoise en deux sections, la flotte de guerre {orlogsi-flottan)^ et la flottille cô- tière {skœrgards-flotian). La flotte réunie est aujourd'hui divisée en trois escadres, stationnées dans chacun des trois ports deCarlscrona, Slockhom et Gothembourg. Ces deux derniers ports sont peu im- portans sous le rapport militaire. C'est à Carlscrona qu'est le chef- lieu de la marine suédoise, et le siège de tous les établissemens qui en dépendent. Cette ville, créée par Charles XI, renferme des chantiers très considérables et de magnifiques bassins, creusés dans le roc, où se trouvent les vaisseaux de haut bord qui restent encore, Les canonnières sont ordinairement à sec dans des cales couvertes : elles se conservent ainsi beaucoup plus long-temps. La Suède n'a point de stations maritimes permanentes; elle n'en- tretient à la mer (juc quelques flottilles de canonnières pour exer- cer les jeunes officiers et les classes de marins. Elle a obtenu, pour plusieurs de ses officiers, la permission de servir sur les escadres de la France et de l'Angleterre. Chose surprenante, dans les vastes forêts de la Suède il se trouve fort peu de bois de construction pour la marine. On est obligé d'en faire venir de la Finlande et des autres pays riverains de la Baltique. Il en est de même des cordages. Le prince royal est grand amiral de Suède. Le déparlement de la marine , comme celui de la guerre , est divisé en deux parties entièrement indépendantes l'une de l'autre : i" k perso7tnel , di- DE LA PÉNINSULE SCANDINAVE. 105 rigé par un amiral aide-de-camp-général du roi ; 2" V administra- tion ^ qui est confiée à un conseil spécial, composé d'un président amovible , de quatre membres militaires et deux membres civils inamovibles. Le secrétaire d'état de la guerre est chargé de l'expé- dition des affaires de la marine au conseil d'état. TABLEAU DE LA MARINE SUÉDOISE. 1" PERSONNEL. Officiers. ) 227 Officiers- généraux. . . . . , n Commandeurs. . 24 Capitaines 16 Lieutenans en premier et en second. ..176 Artillerie de marine 1,028 Elèves aspirans * 36o Mariniers , pilotiers , artificiers , etc. ... 812 Génie maritime aa Administration civile des ports, etc. . . . i85 Ouvriers 954 Marins indelta ^,694 Marins des villes 892 Marins de I'extra-rotering i,535 Conscription maritime ii,5oo ToTAi. 23,209 2° MATÉRIEL. Vaisseaux de ligne 10 Frégates. - i3 Corvettes et bricks 19 Galères a8 Canonnières pontées 2 5 Canonnières découvertes. . . * 200 Chaloupes canonnières 100 Bombardes, etc 4S Goélettes et avisos 29 Bàtimens de servitude : • • 7 5 ToTAi 547 TOMF, 1. - 7 ^ "(04 UF.VUE IJKS DEUX MONDES. II. NORWÉGE. La marine norwëgienne comprend toute la iwpulation active des côtes, divisée en classes de conscription. Les classes qui fournissent les hommes requis pour monter les bâtimens que le gouvernement équipe, sont de deux sortes, selon qu'elles comprennent les habi- tans des villes ou ceux du littoral, pêcheurs et cultivateurs. Les habitans des villes sont répartis en cinq districts de conscription , (;t forment l'enroUering. Les autres habitans des côtes, de dix-huit à trente-cinq ans , font partie du sjœ-lemit , qui se divise en sept districts. En temps de guerre, cette double conscription est tout entière susceptible d'être mise en activité pour le service de l'état. Les Norwégiens sont connus comme les meilleurs matelots du Nord. La Norwége n'a ni vaisseaux ni frégates, seulement quelques bâ- timens légers et une nombreuse flottille de canonnières. Il n'y a jamais en mer plus dé deux ou trois bricks et goélettes, de sorte que le nombre de marins actuellement employés (vœrfvade) est, comme en Suède , très peu considérable. La Norwége a deux ports militaires , Friedrichsvaern et Chris- tiansand. Le premier , qui sert d'avant-port à la capitale , est celui qui contient les établissemens les plus complets. Le département de la marine est organisé absolument comme celui de la guerre : un amiral aide-de-camp-général pour le personnel , un conseiller- d'état et des commissaires de guerre pour l'administration et le matériel. TABLEAU DE LA MARINE NORWÉGIENNK. I" PERSONNEL. Officiers du corps de la mariue. 7 S Compagnie de cadets. ; 3u Artillerie d)e la marine. . . .■ loy Mariniers et ouvriers des ports. ........ i 444 ËNROiXERiHG ou conscription urbaine , cinq classe». lt,S>9^ Sjob-umit ou conscription générale , sept elasses 512,840 ïoTAi. 18,093 DE LA PÉNINSULE SCANDINAVE. iOl) 2" MATÉRIEL. Bricks, goélettes, etc 14 Canonnières de diverses grandeurs io5 TOTAI. I I ( Résumé général des forces militaires et maritimes dont le royaume uni pourrait disposer en cas de guerre. Suède. Noewège. Totaux. Armée de terre. . . . 142,649 a4,362 167,011 Armée de mer. . . . 28,209 '.«8,093 5r,3o2 Total général. . . i65,858 5a,455 218, 3i3 (i) On le voit, la Scandinavie possède en hommes des ressources considérables , et l'appareil de forces qu'elle peut déployer serait vraiment imposant , si elle ne se trouvait constamment dans le dé- nuement pécuniaire le plus absolu, si surtout l'union entre les deux royaumes était réelle et complète. Mais il n'en est nullement ainsi : il est faux de dire que la Suède et la Norwége forment un royaume uni; ce sont deux royaumes essentiellement distincts, gouvernés par le même chef, mais qui ont des intérêts, des mœurs et des institutions absolument différens, pour ne par dire contraires. Chacun d'eux a ses lois , son armée , sa marine , son trésor, en propre ; toute fusion est prévue et interdite par la constitution norwégienne, qui semble avoir eu pour but principal d'établir entre les deux peuples une éternelle barrière. Cette barrière est renforcée chaque jour par le peuple norwé- gien , et de son côté le gouvernement suédois n'adopte aucun sys- tème propre à la renverser, ni même à la miner graduellement. (i) D'après les derniers relevés, la population de la Suède monte à 2,860,000 Celle de la Norwége à. . . . i,o5i,3i8 Total. ..... 3,9ii,3i8 7. lOG REVUE DES DEUX MONDES. Tous deux ont tort, à notre avis ; mais au moins le gouvernement suédois peut couvrir son incurie du voile de la modëialion et de la générosité , tandis qu'il nous semble difficile de ne pas accuser la Norwége à la fois d'ingratitude et d'aveuglement : d'ingratitude , parce qu'elle perd de vue l'immense service que lui a rendu la Suède, en garantissant, lors delà conquête, la liberté démocratique qui lui est si chère , et en dérobant ainsi à l'œil jaloux des souverains européens un système demi-républicain qui contraste étrangement avec la domination absolue que le Danemarck avait exercée pendant trois siècles sur la Norwége ; d'aveuglement , parce qu'elle oublie que la Suède peut seule la protéger contre l'unique ennemi de son indépendance , la Russie ; elle oublie que , si la Suède succombait, elle ne serait pas plus à l'abri , derrière ses montagnes, d'une inva- sion russe, qu'elle ne l'a été en 1814 de l'invasion suédoise; elle n'aurait d'autre ressource que la protection intéressée de l'Angle- terre, c'est-à-dire la liberté dérisoire des îles Ioniennes. Toutefois, nous le répétons, ni la Suède, ni la Norwége, ne pa- raissent occupées de ces graves pensées. La nécessité d'une fusion indispensable à la prospérité des deux pays n'entre dans aucun de leurs calculs , dans aucune de leurs prévoyances. Nous devrons donc, en disant quelques mots du système général de défense , par- ler comme si la Suède était isolée et réduite à la Suède propre , comme elle l'a été de 1809 à 1814. Diverses opinions se sont manifestées en Suède sur le moyen de défense que l'on devrait employer contre la Russie , seule puissance vraiment redoutable pour la Scandinavie. L'opinion qui compte le plus de partisans , et que le gouvernement semble disposé à adop- ter, est connue sous le nom de système de défense centrale. Ce sys- tème consiste à abandonner la capitale et ses environs à l'armée russe qui débarquerait vis-à-vis des îles d'Aland (1) , et à se retirer vers le centre du pays , derrière une ligne de défense naturelle qui se trouve toute formée par les grands lacs Wener et Wetter, et par le canal de Gothie, destiné à réunir ces lacs entre eux, et à établir ainsi une communication intérieure entre la mer du Nord et la Baltique. Ce canal, projeté et presque achevé par le comte de (i) Ou qui passerait sur la glace d'Abo à Griolehamn , comme en 1809. DE LA PÉNINSULE SCANDINAVE. i07 Plalen (1) , auteur du système de défense centrale , couperait la Suède en deux parties; la partie méridionale, la plus fertile et la plus peuplée , serait seule défendue par l'armée indelta, qui aurait sa principale position à Vanœs , forteresse en construction à l'em- bouchure du canal, dans le lac Wctter, où l'on transporterait le trésor et les administrations publiques , et qui formerait le pivot de toutes les opérations militaires. Quand le moment de la crise serait venu , on répartirait toute la population active des provinces du sud et du centre sur les bords du canal , tandis que les populations des provinces occupées par l'ennemi seraient chargées de le harceler et d'entraver ses mouvemens, que la nature montueuse du pays entre Stockholm et le Wetter rendrait doublement difficiles. Des chaloupes canonnières et des bateaux à vapeur, stationnés aux extrémités du canal, se porteraient rapidement sur tous les points menacés , et l'on attendrait ainsi patiemment que l'ennemi fût forcé par le man- que de vivres de battre en retraite. Ce système a été proclamé et défendu à la dernière diète ( 1828 et i850 ) , d'abord par le comte de Platen , puis par tous les chefs du département de la guerre , le comte de Brahe , le baron de Nordin , le colonel Lefren , etc. (2). (i) Ce grand citoyen, qui était gouverneur-général de Norwége , est mort en décembre 1829, avant d'avoir pu terminer la noble et imposante entreprise dont il avait doté son pays. Celte grande communication intérieure , dont la première pensée date du règne de Gusiave Wasa , fut commencée en 1809, Les malheurs de ht guerre et les embairas fmauciers de la Suède en ont retardé indéfiniment l'exécution; mais comme il ne reste plus que trois lieues à creuser, on espère qu'il sera achevé très prochainement, d'autant plus que la dernière diète a accorde les fonds nécessaires. Il doit avoir cinquante-deux lieues de long, dont vingt-quatre environ de creusage. Il aura dix pieds de profondeur et vingt-quatre de large. Le canal du Languedoc n'a que quatre pieds et demi de profondeur. La dépense pré- sumée est évaluée % environ 20 millions de francs. (2) Plusieurs d'entre ces derniers y rattachaient diverses modifications du sys- tème national de l'armée indelta : la principale consistait à substituer une solde en argent aux bostœlle ou fiefs des officiers- généraux et des officiers au-dessous du grade de capitaine. Les colonels , majors et capitaines conserveraient seuls leurs bostœlle. Cette opération , qui a d'abord été conçue par S. A. R. le prince royal , n'a pas encore été proposée officiellement : elle aurait l'avantage de mobi- liser les officiers inférieurs , de leur donner plus de temps pour l'instruction niili- 108 REVUE DES DEUX MONDES. D'autres militaires pensent, au contraire, que l'effet moral de l'abandon de la capitale serait accablant , que rien ne compenserait la perte des ëtablissemens publics et des richesses qui y sont con- centrées, et qu'il faudrait construire, pour la protéger, une forte- resse du premier ordre entre Stockolm et les îles d'Aland ; le siège de cette forteresse donnerait le temps aux troupes nationales de s'assembler, et si l'ennemi la négligeait, elle servirait toujours de point de ralliement aux troupes des provinces du nord. Dans tous les cas, selon eux, Vanœs est complètement inutile ; car l'ennemi , une fois maître de Stockholm sans coup férir, s'établirait dans la capitale et ses fertiles environs , et ne daignerait pas seulement s'approcher de Vanœs. Enfin , la Suède , en s'isolant de la popula- tion septentrionale , serait privée du secours des Dalécarliens et de ses plus braves enfans. On rattache à ce système un changement complet dans l'organisation militaire de la Suède , changement qui tendrait à substituer à l'armée permanente et colonisée l'armement général , en cas de guerre, de la population, divisée en plusieurs catégories , selon l'âge, et exercée, soit tous les dimanches, soit à différentes reprises dans l'année , en temps de paix. L'union de l'éducation militaire à l'éducation ordinaire, et l'adoption d'un cos- tume national qui servirait à la fois d'uniforme et de vêtement quo- tidien, sont deux bases principales de ce système, d'après lequel la Suède pourrait mettre sous les armes en temps de guerre quatre cent mille hommes. lia pour auteur le baron d'Anckarsvàrd, ancien chef d'état-major de IJarmée suédoise en Allemagne , et l'orateur le plus éloquent de la diète. Sans avoir la prétention de prononcer entre ces deux systèmes , qui, à vrai dire, nous semblent également impraticables dans toute leur extension, nous remarquerons qu'ils dévoilent et proclament l'un comme l'autre la mauvaise position de Stockholm. De fait, cette ville n'est plus capitale, n'est plus centre du royaume ; elle est descendue au rang des villes frontières. La Livonie, la Courlande, taire, afin de remplacer, par des appointemens fixes, les produits incertains des fiefs, dont la valeur a tellement varié depuis Charles XI, que quelques bostœlle de lieutenant valent plus que ceux des colonels, tandis que d'autres ne suffisent pas aux premiers besoins de leurs possesseurs. nr. LA l'ÉNfNSUIX SCAMDINAVi:. J09 ï'Esihonie, la Carélie, la Finlande elle-uiénie, ont disparu successi- vement sous les serres de l'aigle moscovite ; tout ce vaste ouvrage avancé dû au génie conquérant des Wasa est enlevé; pour empor- ter le corps de la place par un coup de main, l'ennemi n'a plus qu'un fossé à franchir, et ce fossé, couvert tous les trois ou quatre ans d'une g^ace solide , offre aux envahisseurs un passage facile et de pied ferme. Ces considérations détermineront peut-être un jour la translation du gouvernement de Stockholm à Gotliembourg, ville qui semble merveilleusement propre à faciliter l'union entre les deux royaumes Scandinaves, et à agrandir leurs relations avec les autres nations de l'Europe, et surtout avec les états de l'Amérique. Nous terminerons ce rapide exposé par une dernière considéra- tion. En général, la Suède ne nous paraît pas avoir assez pleine- ment saisi le rôle militaire qu'il lui reste à jouer en Europe. Il semble qu'dle ne puisse pas se résigner à n'être plus qu'une puis- sance pour ainsi dire insulaire , à renoncer pour toujours à toute guerre offensive, et cependant il est clair que telle est sa destinée. Son manque absolu de ressources pécuniaires lui imposera toujours la nécessité de solder ses troupes avec des subsides étrangers, et l'indépendance nationale, comme l'honneur de la couronne, ne peut que perdre à de pareils secours. L'organisation militaire à la- quelle elle est restée fidèle lui indique assez la marche qu'elle doit suivre; car cette organisation, admirablement calculée pour un état de paix ou pour une guerre défensive, semble ne devoir se prêter que difficilement à des expéditions continentales. Du reste, nous sommes persuadés que ces idées gagneront chaque jour du terrain en Suède; et puisque l'Europe insouciante ou aveugle lui interdit de songer à la Finlande, puisque les révolutions inévita- bles des évènemens et sa position géographique lui interdisent de nourrir un esprit exclusivement militaire , nous aimons à croire qu'elle emploiera toutes ses forces et toutes ses lumières, d'un côté, à la consolidation de son union avec la Norwége, et de l'autre, à l'incorporation complète des deux peuples, au dévelop- pement progressif de ses ressources maritimes et commerciales. Charles de Momalembeut. LA VENDÉE APRES ILE ^D roiILILE^. Le général La Fayette me dit : « Je voudrais bien savoir s'il se- rait possible d'organiser une garde nationale dans la Vendée. > Le lendemain je partis. Et pourtant c'était alors une belle chose à voir que Paris , avec son pavé si mobile, qu'on l'aurait cru vivant, sa population campée dans les rues, et ses canons sur la place de Grève ! Il y avait quelque chose d'enivrant dans ces embrassades si fré- quentes, données et reçues, qu'on aurait pris tous les passans pour des voyageurs qui revenaient d'une terre étrangère, et qui re- voyaient la patrie. C'est qu'on sortait du despotisme, et que pour quelques instans on entrait dans la liberté ! C'est que chacun était si content, que tout le monde s'aimait! LA VENDÉE APRÈS LE 29 JUILLET. 111 Les drapeaux tricolores flouaient partout, et à chaque nouveau monument , à chaque coin de rue qui en offrait un , on tressaillait comme si l'on était étonné de l'y voir. Puis, de temps en temps, un coup de fusil tiré dans les rues vous faisait souvenir que le peuple était maître, et qu'il veillait. Il faut voir cela une fois dans sa vie, et puis fermer les yeux. Je m'arrêtai à Blois d'abord. Je voulais voir son château taché de sang. J'y montai par son échelle de rues. Je cherchai vainement au-dessus de son portail la statue équestre de Louis XII, devant laquelle M™^ de Nemours s'était arrêtée tout éplorée pour deman- der vengeance du double meurtre de ses petits-fils. J'entrai dans sa cour, j'admirai cette enceinte carrée, bâtie sous quatre règnes différens, dont chacun offre son architecture distincte : l'aile de Louis XII, belle de sa simplicité sévère; la façade de François I", avec ses colonnades surchargées d'ornemcns ; l'escalier de Henri III, découpé à jour comme une dentelle; puis, prolestant contre le go- thique et la renaissance , c'est-à-dire contre le beau et l'art , la bâ- tisse froide et plate de Mansard, devant laquelle depuis une heure le concierge me poussait , s'étonnant qu'on pût regarder dans celle cour merveilleuse autre chose que celte merveille. La rapidité avec laquelle je l'examinai , l'espèce de grimace in- volontaire qu'imprima à ma figure ma lèvre inférieure, prolongée plus que d'habitude, me valurent de sa part un sourire de mépris que je ne lardai pas à justifier entièrement en ne voulant pas re- connaître , malgré ses assurances obstinées , la place où , disait-il , le duc de Guise avait été assassiné. Il est vrai qu'à l'autre bout de l'appartement je retrouvais , à ne pouvoir m'y tromper, la salle des ordinaires, l'escalier dérobé par lequel le duc de Guise sortit de la salle des étals , le corridor par lequel on se rendait à l'oratoire du roi, et tout jusqu'à la place même où il devait être tombé, lorsque le roi sortant de son cabinet souleva, pâle et priant, sa portière de tapisserie, et dit à voix basse : Messieurs, tout est-il fait? car ce ne fui qu'en ce moment qu'il s'aperçut que le sang coulait jusqu'à la porte, et qu'il avait les pieds dedans. Alors il s'avançii, donna un coup de talon par le visage à ce pauvre mort, tout ainsi que le duc de Guise en avait donné un à l'Amiral le jour de la Sainl-Barlhé- lemy; puis il se dit en reculant, comme effrayé de son courage : H2 HEVUE DES DEUX MONDES. Seigneur mon Dieu, qu'il est grandi II paraît plus grand encore mort que vivant I Pendant que je me rappelais ces choses, le concierge, qui lenaii absolument à me faire revenir à son avis, me disait : « Cependant, monsieur, il n'y a que vous et un autre grand jeune homme blond, qu'on appelle M. Vitet, qui m'ayez jamais contredit. » Puis il continuait à me montrer la cheminée où les corps du duc et du cardinal, coupés en morceaux, avaient été brûlés, la l'enétni par laquelle les cendres avaient été jetées au vent, les oubliettes de Catherine de Médicis avec leurs quatre-vingts pieds de profondeur, leurs lames d'acier tranchantes comme des rasoirs, leurs cranipons aigus comme des fers de lance, si nombreux et si artistemeni dis- posés en spirales, qu'un homme qui tombait d'en haut, créature de Dieu, perdant un membre ou un lambeau de chair à chaque choc, n'était plus, arrivé en bas, qu'une masse informe et hachée, sur laquelle le lendemain on jetait de la chaux vive pour empêcher la corruption. Et tout ce château , demeure royale , avec ses souvenirs de morf et ses merveilles d'art, est maintenant une caserne de €uirassiers qui s'y roulent, buvant, chantant, et, dans leurs transports d'a- mour ou de patriotisme, grattant avec la pointai de leurs longs sa- bres une arabesque ravissante de Jean Goujon pour écrire sur le bois aplani : J'aime Sophie, ou Vive Loids-Pkilippe. Je pris la malle-poste en sortant du château, et j'arrivai le soir â Tours. On ne s'y entretenait que de l'arrestation de MM. de Pey- ronnet, Chantelauze et Guemon-Ranville ; on me raconta, avec la volubilité du triomphe, une foule de détails sur eux, détails cu- rieux alors, et qui n'offrent plus aujourd'hui aucun intérêt. C'est déjà une vieille histoire. J'avais à voir un ami à Angers; bon et brave jeune homme à la tète ardente et au cœur pur, qui a encore des années à croire à tout, puis qui finira comme les autres, mais seulement plus tard que les autres, par ne plus croire à rien. Excellent Victor P ! Il me montrait, avec une indignation toute d'art et de nationalité, des ouvriers qui, par l'ordre du préfet, et sous la direclion d'un architecte du cru , convertissaient les mascarons de la cathédrale en consoles, déporte que vous iwurriez voir maintenant, à votre LA VENDÉE APRÈS LE 29 JUILLET. H 3 grande satisfaction , si voirs n'aimez pas ces figures merveilleuse- ment grimaçantes que le moyen-âge clouait à ses cathédrales , un entablement roman soutenu par des consoles grecques dans le genre de celles de la Bourse, autre merveille, qui, en sa qualité de mo- nument moderne, est moitié grec, moitié romain, et n'a de fran- çais que ses tuyaux de poêle. Il faut vous dire de plus qu'on grattait cette cathédrale, sans res- pect pour ce bruni qu'il avait fallu huit siècles pour étendre à sa surface; cela lui donnait un air de pâleur maladive qu'ils appelaient de la jeunesse. Il faut vingt-cinq ans pour faire un homme ; un Suisse, bon royaliste, tire dessus et le tue; il faut six cents ans pour colorer un bâtiment, un architecte de bon goût arrive, et le gratte : pourquoi donc le Suisse ne lue-t-il pas l'architecte? Nous descendîmes sur la promenade, je marchai devant le vieux château , bâtisse du x^ siècle , entourée de fossés , flanquée de douze tours massives; on dirait l'ouvrage d'un peuple pour loger une ar- mée. Ah ! me dit mon ami , avec un soupir, ils vont l'abattre , il gêne la vue.... Je sautai dans une voiture qui passait, tant j'avais hâte de quitter ce repaire de démolisseurs. C'est pourtant dans celte ville que Bé- clard et David sont nés. Soit dit en passant pour lui épargner quel- ques malédictions. Deux lieues plus loin, nous traversâmes un long village; son nom, je ne me le rappelle pas. On inaugurait le nouveau maire; deux pièces de canon éraillées, qui partaient par la lumière, nous saluèrent à notre entrée; chaque maison avait arboré son drapeau. Nous passâmes sous un dais tricolore; le maire était avec toute sa famille sur un balcon ; nous le longeâmes. La jeune mairesse , qui , dans son amour pour ses nouveaux administrés , s'approchait en les saluant sur le bord de la terrasse, me parut avoir de fort belles jambes; de sa figure je n'en dirai rien, la ligne perpendicu- laire dans laquelle elle se trouvait relativement à moi, m'empêcha de la voir. J'arrivai à Nantes. Nantes avait eu aussi sa révolution , son Ra- guse qui avait fait tirer sur le peuple, et son peuple qui avait écrasé son Raguse : seulement celui-là s'appelait Despinois, On me mon- tra des maisons presque aussi belles de cicatrices que l'inslilut et 114 REVUE DES DEUX MONDES. le Louvre. Le feu avait été si bien nourri de la part des troupes royales, qu'un jeune homme, nommé Petit, avait reçu, d'une seule décharge , trois balles dans le bras , une dans la poitrine , et un coup de fusil à plomb dans la figure : ce dernier lui venait d'une fenêtre et d'un compatriote. Lui était en pleine convalescence, mais un de ses amis , qui n'avait reçu qu'une chevrotine, était en train de mourir : c'était le onzième. Le lendemain, à huit heures du matin, le fusil sur l'épaule et la carnassière sur le dos, je partis pour Clisson. Celte petite ville est placée comme l'avant-garde de Nantes dans la Vendée. J'y arrivai sans avoir tiré une alouette. Un avertissement en passant pour les Parisiens qui s'aviseraient de croire que la Vendée est encore un pays giboyeux , et qui fe- raient cent vingt lieues dans cette espérance. J'y ai chassé un mois, et n'ai pas fait lever quinze perdrix; l'hiver de 1830 a tout tué; en échange, il a épargné les vipères, et on en rencontre à chaque pas. Je reviens à Chsson, qu'on m'avait beaucoup vanté. Ce serait une fort joiie petite ville en Grèce ou en ItaUe ; mais en France, mais dans la Vendée, non. Il y a quelque chose d'incom- patible entre le ciel brumeux de l'Ouest et les toits plats de l'Orient, entre ces jolies fabriques italiennes et ces sales paysannes fran- çaises. Le vieux château de Chsson aussi, grâce aux soins de M. Lemot, le célèbre statuaire , est tellement bien conservé, qu'on est tenté d'en vouloir à son propriétaire de n'avoir pas laissé sur ses murailles ramper une seule branche de lierre , ou pendre une seule toile d'araignée. On dirait un vieillard à son jour de barbe, avec de fausses dents et de faux cheveux. M. Lemot a dépensé des sommes énormes pour faire du pittoresque , et il n'a réussi qu'à faire de l'anomalie : elle était plus sensible encore par la préspnce du drapeau tricolore sur celle ruine du xi'' siècle ; le maire n'avait jias permis qu'on le mît sur le clocher. Le parc est comme tous les parcs du monde : c'est Ermenon- ville, c'est Mortefontaine : une rivière , des rochers , des grottes , des inscriptions, des statues et un temple à Apollon. Supposez, au lieu de tout cela, des chaumières groupées où sont les temples, c" est-à-dire des deux côtés de la vallée, les unes ayant LA VENDÉE APRJ^.S LE 29 JUILLET. 41S l'air de gi'imper, les autres de descendre , jetées çà et là selon le caprice ou la commodité de leurs propriétaii-es ; au fond du ravin , la rivière; au haut de la montagne, le château, vieille ruine déchi- rée par des crevasses , avec ses pierres que le temps a fait rouler autour d'elle comme des feaillcs autour du tronc d'un chêne ; joi- gnez à cela les anciens souvenii'S d'Olivier de Clisson, les souvenirs modernes des chouans et des bleus , le souterrain qui servait de cachot aux barons, un puits qui sert de tombe à quatre cents Ven- déens, et vous aurez des siècles de rêverie pour une ame de poète. M. Lemot avait fait tout ce qu'il avait pu pour organiser une garde nationale, et avait déjà trouvé dix hommes de bonne volonté, auxquels le maréchal-des-logis de gendarmerie faisait faire l'exer- cice en cachette. C'était un brave homme que ce maréchal-des-logis , ce qui ne l'empêchait pas d'avoir grande envie de m'arrêter ; il avait dit aux libéraux que j'avais l'air d'un chouan , et aux chouans que j'avais l'air d'un libéral, ce qui faisait que, dans tous les cas, la ville m'aurait vu d'assez bon œil conduire en prison ; un passeport ri- goureusement en règle m'épargna ce petit désagrément. A comp- ter de Ciisson, je n'aperçus plus le drapeau tricolore qu'à mon retour en passant à Chollet. J'avais pris un guide pour aller à Torfou et à ïiffauge. J'exa- minais cet homme , séparé par six lieues seulement d'une grande ville (Nantes) , et qui cependant avait conservé le cachet primitif des paysans de la deuxième race : à quelques changemens près dans le costume, on aurait dit, à son front étroit, à sa figure dépri- mée, à ses cheveux taillés en écuelle, à son langage mêlé de vieux • mots, un paysan du temps de Hugues Capet; il n'ouvrait guère la bouche, du reste, que pour'me dire, en me désignant à droite ou à gauche un point topographique : « C'est ici que les bleus ont été battus. » Un quart de lieue en avant de Torfou, au milieu d'un carrefour où viennent aboutir quatre chemins, s'élève une colonne de pierre, d'une vingtaine de pieds de haut, sur le modèle à peu près de celle de la place Vendôme. M. le marquis de Labretèche la fit élever de ses propres deniers à la restauration. Quatre noms en lettres de bronze , entourés d'une couronne du même métal , y sont in- ii6 REVUE DES DEUX MONDES. scrits, et chacun d'eux fait face à l'un des quatre chemins, dont cette colonne est le point de réunion : ce sont ceux de Gharette , d'Elbée, Bonchamps et Lescure. Je demandai à mon guide une explication : — Ah ! me dit-il avec son langage ordinaire, c'est que c'est ici que Klëber et ses 35,000 Mayençais ont été battus par les Chouans (1). Puis il fit un éclat de rire, et imita, avec ses mains rapprochées , le cri de la chouette. J'étais sur la place même oii s'était livrée la fameuse bataille de Torfou. Alors mes souvenirs me revinrent en foule ; ce fut moi qui ra- contai , et lui qui écouta. € Ah ! oui , me dis-je en regardant l'inscription écrite sur la co- lonne, 19 septembre 1795; c'est bien cela. » Puis, portant la vue sur les villages environnans, Torfou, la Buffières, Tiffauge et Boussay : « C'est bien; et tout cela brûlait et formait à l'horizon un cercle de flammes.... lorsque Kléber fit retentir, sur le front d'une masse de 55,000 baïonnettes , le mol « halte , en bataille ! » car, outre le bruit de l'incendie , un autre bruit sourd comme celui de feuilles froissées , de branches rompues , se faisait entendre , se rapprochant toujours , sans qu'on aperçût rien sur les routes qui aboutissaient au centre de la forêt : c'est que les Vendéens venaient par cette forêt, qui leur était connue, lentement, car tantôt ils étaient obligés de ramper, tantôt d'ouvrir un passage avec leurs sabres; mais ils approchaient, se resserrant toujours , et chaque minute diminuait la distance qui se trouvait entre eux et leurs en- nemis. Enfin ils arrivèrent si près de [la lisière du bois , que tous purent voir à portée de fusil l'armée inquiète, mais ferme, et que chacun eut la facilité d'y choisir son homme et de tii'er. Tout à coup la mousquelerie pétilla sur un cercle de trois quarts de lieue , s'é- teignit, se ralluma encore, sans qu'on sût contre qui , ni comment il fallait se défendre. « Les Vendéens voulurent profiter de ce moment de désordre; chacun alors s'élança dans les routes pour charger les bleus ; 48,000 hommes en attaquaient oo,000 de quatre côtés différens , ayant pour eux la connaissance des localités , la défense de Dieu , et la (i) Les Vendéens désignent les Uois guerres qu'ils ont soutenues, sous le nom commun de chouannerie. Le même principe a fait adopter le même nom. I LA VENDÉE APRÈS LE 29 JUILLET, 417 conservation des foyers. Chacun des chefs dont le nom est inscrit sur la colonne se présentait par la route à laquelle aujourd'hui son nom fait face. « Au moment où les soldats purent apercevoir l'ennemi , le cou- rage leur revint. « Allons , mes braves , dit Kléber en se jetant à leur tête, donnons à ces b -là une indigestion de plomb et d'a- cier; » et il se rua au hasard sur l'un de ces quatre chemins, ren- contra le corps d'armée de Lescure, le brisa comme du verre; et tandis que celui-ci, à pied, un fusil à la main , ralliait leshabitans des Aubiers, de Courlé et des Échaubouaignes , il court à l'arrière- garde, qui avait suivi son mouvement, et qu'entouraient les trois corps réunis de d'Elbée , de Bonchamps et de Charette. L'artillerie venait d'arriver; quinze pièces en batterie trouaient six fois par minute les masses, qui se reformaient aussitôt. Trois charges de cavalerie vendéenne vinrent se heurter et disparaître devant ces gueules de bronze. Cela continua deux heures , Kléber poussant devant lui Lescure, qui se raUiait toujours, poussé lui-même par les trois autre chefs , poursuivant et poursuivi, soutenant la retraite, lorsqu'une cinquième armée de iO,000 hommes , commandée par Donnissan et Larochejacquelein, vint s'éparpiller sur ses flancs, tirant à bout portant , tuant à tout coup , et jeta enfin la confusion dans les rangs républicains. e II était temps que la têie de l'armée, toujours commandée par Kléber, arrivât à la rivière delaSèvre; il s'empara du pont, le tra- versa; puis, appelant un de ses aides-de-camp, nommé Schouar- din : — Faites-vous tuer là avec deux cents hommes, lui dit-il. — Oui, mon général, répondit Schouardin. — Il tint parole, et sauva l'armée. » — Oui , oui , c'est comme cela que tout s'est passé, me dit mon guide, car j'y étais. Voyez-vous? monsieur, me dit-il, en ôtant son chapeau , et en me montrant une cicatrice qui lui partageait le front ; j'ai reçu ça ici ( et il frappait du pied ) , ici. C'est un aide- de-camp du général, un jeune homme tout jeune, qui me frappa; mais avant de tomber, j'eus encore le temps de lui enfoncer ma baïonnette dans le corps , et de lâcher le coup : quand je revins à moi, il était mort, lui. Nous étions tombés l'un sur l'autre. Il y avait des bleus et des Vendéens , qu'on ne savait où mettre le pied ; ^Ï8 REVLE DES DEUX MONDES. on a enterré tont ça à l'entour, voilà pourquoi que les arbres pous- sent si bien', et que l'herbe est si verte. Cependant je me retournai vers la colonne. Rien n'y constatait le courage de Kléber et la mort de Scliouardin , rien que quatre noms vendéens. — Je ne sais à quoi tient, lui dis-je, sans lui faire part des réflexions qui m'amenaient à cela , que je n'envoie une balle au milieu de cette colonne , et que je ne la signe Scliouardin ou Kléber. — Ne faites pas cela , me dit-il eh devenant pâle et en serrant les lèvres , car je suis votre guide ; vous m'avez payé , et je dois vous prévenir. Savez-vous qu'après notre Seigneur Jésus-Christ , ces quatre hommes sont nos dieux à nous? savez-vous que chaque paysan vendéen fait ici sa prière comme à ces stations de la Vierge que vous trouverez à l'entrée de nos villages? Ne faites pas cela , ou écartez-vous des haies. Nous arrivâmes à Tiffauge sans dire un mot de plus. Tiffaugeesl une ancienne station romaine; César, dans sa guerre des Gaules, y envoya Crassus , son lieutenant, avec douze légions; de là il se rendit à ïheowald, aujourd'hui Doué, et y établit son camp. Crassus adolescens cum legione Vil , proximus mare Ocea- num Andibiis hiemabat (1). Jamais cette partie des Gaules ne fut entièrcmeni soumise aux Romains ; les rois pietés y défendirent toujours leur liberté. A peine Auguste est-il monté sur le trône , que le Bocage jette un nouveau cri de guerre : Agrippa y court , il croit avoir soumis les habitans et revient à Rome. Nouvelle révolte : Messala lui succède, emmenant avec lui Tibulle qui, en sa qualité de poète , prend pour lui une partie des honneurs de la campagne. Non sine me est tibi partus honos : Tarbella Pyrene Testis, et Oceani littora Santonici. Teslis Arar, Rhodanusque celer, magnusque Garumiia , Camuti et flavi caerula lympha Liger. Ce qui veut dire à peu près : € Ces honneurs , tu ne les as point acquis sans moi : les murs de Tarbes en sont témoins, ainsi que les rivages de l'Océan de Sain- (i) Commentaires de César, liv. III, § VII. LA VENDÉE APRÈS LE 29 JUILLET. 149 tonge. J'en atteste encore l'Arare et le Rhône rapide, la jurande Garonne et la Loire aux flots azurés. > Peut-être aussi Tibulle n'a-t-il suivi Messala que comme Boileau suivait Louis XIV; quant à la Loire, si elle était bleue du temps d'Auguste, elle a depuis bien changé de couleur. Du reste, Tiffauge est un de ces points de réunion oîi viennent se joindre les noms de César et d'Adrien, de Glovis et des Visi- goths. Près du tombeau romain s'élève le berceau franc. On voit clair dans son histoire, de toute la longueur de vingt siècles. Le château dont on visite en ce moment les ruines semble une construction du xf siècle, continuée pendant le xii" et achevée seulement à la fin du xvf . Le fameux Gilles de Retz , seigneur de Guillery, connu sous le nom national de Barbe-Bleue, et illustré par la chanson de Toto Carabo , Compère Guillery, l'habita, et par sa manière de vivre donna naissance à une foule de traditions populaires, encore toutes vivantes parmi les villages en- vironnans. Bref, comme un homme qui a assassiné sept femmes, pillé vingt églises , violé cinquante jeune filles , et fait de l'or, doit toujours mal finir, vous saurez , pour l'acquit de la Providence , que ce susdit Gilles de Retz fut brûlé dans la prairie de Bièce, après avoir été provisoirement étranglé à la sollicitation de sa famille, qui jouissait d'une grande influence sur le sire de Lhôpital, lequel lui accorda cette faveur; mais, au préalable, il prononça un discours à la fin duquel , dit l'histoire , on n'entendait plus que des sanglots parmi les femmes. Elle ajoute encore que , suivant l'usage, les pères et mères de famille qui avaient entendu les dernières paroles de Gilles de Retz , jeûnèrent trois jours pour lui mériter la miséri- corde divine, qu'on ne doute pas qu'il ait obtenue , son confesseur étant un des plus habiles de l'époque ; puis, cela fait, sur le lieu même de l'exécution , ils infligèrent à leurs enfans la peine du fouet, afin qu'ils gardassent dans leur mémoire le souvenir du châtiment qui frappait ce grand criminel. L'histoire n'ajoute pas si les enfans du xvi" siècle aimaient autant les exécutions que ceux du xix'. TOME I. 8 i!20 ItEVUE DES DEUX MONDES. C'est ici que la Vendée commence à se présenter avec ses acci- dens de terrain , qui nous furent si fatals pendant la guerre de la chouannerie. J'essaierai de donner une idée de la lo- calité ; puis je parlerai des hommes qui l'habitent , et des moyens, sinon d'empêcher, du moins d'y réprimer facilement une guerre ci- vile. Le mot Vendée , considéré politiquement, occupe un plus grand espace de terrain que ne lui en assigne la topographie. Cela vient de ce que le nom d'un seul département a donné le baptême à une guerre à laquelle quatre départemens ont servi de théâtre : aussi désigne-t-on généralement sous le nom collectif de Vendée les départemens de Maine-et-Lpire , Morbihan, Deux- Sèvres et Vendée. Aucune autre partie de la France ne ressemble à la Vendée : c'est un pays à part dans notre pays. Peu de grandes routes la traversent ; je parlerai de ces grandes routes. Les autres moyens de communication , et par conséquent de commerce , consistent en chemins de quatre ou cinq pieds de large, bordés par un talus rapide , couronné lui-même de chaque côté d'une haie vive, taillée à hauteur d'homme, dans laquelle se trouvent jalonnés, de vingt pas en vingt pas, des chênes dont les branches forment un berceau au-dessus du chemin , et à laquelle viennent aboutir transversalement , et de distance en distance , les autres haies qui servent de limite aux champs des particuliers, dont cha- cun, de cette manière , se trouve changé en un enclos , quelles que soient sa forme et sa grandeur. Du reste, l'une et l'autre varient rarement : c'est toujours un carré long. Chacune de ces haies n'a qu'un passage , nommé échallier. C'est quelquefois une espèce de barrière semblable à celles qui ferment les parcs de moutons ; c'est plus souvent un fagot de même essence que la haie, qui, s'emboîtant dans la haie elle-même, ne présente à l'œil des étrangers aucune différence avec elle. L'habitant du pays va droit à cet échallier qu'il connaît; tout autre que lui esl obligé de longer quelquefois les quatre faces de l'enclos avant de le découvrir. Ces haies expliquent toute la taclifjue de la guerre vendéenne : LA VENDÉE APRÈS LE 29 JUILLEP. 121 tirer à coup sûr sans pouvoir être aperçu ; fuir, quand on a tiré , par le passage sans pouvoir être atteint. Aussi, en exceptant cette belle harangue de Larochejacquelein : c Si j'avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez-moi, » les chefs n'en proféraient-ils guère d'autre , avant le combat, que celle-ci , plus simple , mais non moins claire pour des paysans : « Éparpillez- vous , mes gars. » Et alors chaque buisson cachait un homme et son fusil ; devant , derrière , sur les côtés de l'armée en marche , les haies s'enflammaient, les balles se croisaient en sifflant; les soldais tombaient sans pouvoir distinguer de quel côté soufflait cet ouragan de fer. Alors, lassés de voir s'entasser les morts dans le fond des défilés, les bleus s'élançaient de chaque côté, gravissant le talus, escaladant la haie, perdant encore dans cet assaut la moi- tié de leurs hommes ; puis , arrivés au faîte ^ le feu avait cessé , tout avait disparu comme par enchantement ; ils n'apercevaient plus, si loin que la vue pouvait s'étendre, qu'un pays dessiné gra- cieusement comme un jardin anglais, et d'espace en espace la pointe aiguë d'un clocher couvert d'ardoises, ou le toit rougeàtre d'une métairie. Ces chemins , ou plutôt ces défilés , qui paraissent au premier abord n'avoir été creusés que par les pieds des bœufs , sont , en raison des inégalités du terrain , de véritables escaliers , où les petits chevaux du pays peuvent seuls marcher d'un pied sûr (1) : l'été, ils ne paraissent que pittoresques; l'hiver, ils sont imprati- cables : la moindre pluie fait de chacun d'eux le lit d'un torrent, (i) Le meilleur écuyer de Franconi se trouverait assez embarrassé, je crois, si on le juchait au haut d'une des grandes selles bretonnes, qui s'élèvent au-dessus du dos de l'animal, de manière à lui donner la tournure d'un dromadaire. Quant à l'animal lui-même, peut-être espérerait-il le guider à l'aide de la bride et des jambes; mais il s'apercevrait bientôt que les jambes du cavalier vendéen ne lui ser- vent qu'à le maintenir en équilibre , et sa bride à arrêter court sa monture eu tirant carrément des deux mains ; mais avec un peu d'étude , il apprendrait à se servir du gourdin. C'est ce qui remplace dans les principes d'équitation brelonne les jambes et la bride. Pour faire tourner le cheval à droite, il ne faut que lui donner un coup de gourdin sur l'oreille gauche, et vice versa ; de cette manièic qui simplifie, comme on voit, l'art des Larive et des Pellier , on le guide par des chemins qui feraient tourner la tête à un Basque. 8. 122 REVUE DES DEUX MONDES. et alors , pendant quatre mois de l'année à peu près , les communi- cations s'établissent à pied et à travers terres. Ce tableau , qui commence à être moins exact pour les départe- mensde la Vendée et de la Loire-Inférieure, où Bonaparte a fait percer des roules départementales , l'est encore pour le départe- ment des Deux-Sèvres , et surtout pour la partie de Maine-et-Loire qui se trouve à gauche de ce fleuve. C'est aussi dans cette dernière partie qu'à l'époque où je la tra- versai s'était réfugiée la Vendée, politiquement parlant. L'opposi- tion à tout gouvernement libéral est là flagrante et vivace. Heureusement la civilisation, comme en défiance, l'a entourée, d'une ceinture de villes libérales , qui commence à Bourbon-Ven- dée, passe par Chollet, Saumur, Angers, revient par Nantes, et s'enfonce dans la Vendée même par Glisson, espèce de sentinelle perdue, dont le coup de feu donnerait l'alarme en cas de soulève- ment. Une seule route en traverse un coin en formant un F, la queue représentant le chemin de Chollet à Trementine , les deux branches ceux de Trementine à Angers et Saumur ; ce dernier n'est pas même une route de poste. La Vendée se trouve donc enfermée aujourd'hui en un seul dé- partement , sans issue pour attaquer ou pour fuir. La maladie dont la France est atteinte de ce côté ressemble assez à une inflamma- tion d'entrailles. Quatre classes d'individus bien distinctes s'agitent dans cette fournaise politique : les nobles ou gros, le clergé, la bourgeoisie, les paysans ou métayers. La noblesse est entièrement opposée à tout système constitu- tionnel; son influence est à peu près nulle sur la bourgeoisie, mais elle est immense sur les métayers , qui sont presque tous à ses gages (1). Le clergé partage l'opinion de la noblesse , et a de plus que lui l'influence de la chaire et du confessionnal. La bourgeoisie de cette manière est le centre du triangle que (i) Le marquis de Labrelèche possède à lui seul cent quatre métairies. Suppo- sez par métairie trois hommes seulement en état de porteries armes, et un mot de ui mettra sur pied trois cent douze paysans armés. LA VENDÉE APRÈS LE 29 JUILLET. i25 forme la noblesse imposant ses opinions , le clergé les prêchant, et le peuple les acceptant. Aussi la proportion des libéraux dans ce département (je parle de l'intérieur ) est-elle à peine de un à quinze. Aussi le drapeau tricolore n'était-il nulle part, malgré l'ordre formel du préfet. Aussi les prêtres ne chantaient-ils point le Domine salviim , mal- gré le mandement de l'évêque. Mais le bâton auquel était attaché le drapeau blanc subsiste , et semble par sa nudité protester contre le drapeau tricolore. Mais les prêtres recoihmandenl en chaire de prier pour Louis- Philippe , qui ne peut manquer d'être assassiné. L'agitation est donc continuelle. Elle est entretenue par les rassemblemens de quarante ou cin- quante nobles , qui ont lieu régulièrement une fois ou deux par semaine, tantôt au Lavoir, tantôt aux Herbiers, tantôt au Com- bouros. Le moyen d'excitation dont ils se servent, est la soustraction des journaux, qui n'arrivent que par des connnissionnaires, la poste passant seulement à Beaupréau , Chemillé et Chollet. Parmi les villes et villages qui ne cachent nullement l'espoir d'un prochain soulèvement, les yeux doivent se fixer particulière- ment sur Beaupréau, Montfaucon, Chemillé, Saint-Macaire, Le- may et Trcmentine. Le cœur de la révolution royahstc est à Montfaucon; fùt-ello éteinte par toute la France, on y sentirait battre encore l'artère. Cette révolution éclaterait infailliblement dans le cas de guerre avec une puissance quelconque, et surtout avec l'Angleterre, qui jette- rait pour la troisième fois des hommes et des armes sur les côtes éloignées de dix à onze heues seulement du département de Maine- et-Loire , et qui pénétreraient sans obstacle par l'ouverture qui se trouve entre Clisson et Chollet. Les moyens de prévenir une insurrection nous paraissent être ceux-ci : i° Pratiquer des routes. En général, le peuple ne voit dans une route percée au travers d'un pays impraticable qu'un moyen donné au commère de s'é- i:li REVUE DES DEUX MONDES. tendre et aux relations de s'établir. Le gouvernement, s'il est libé- ral, y verra de son côté un but politique : la civilisation. Les rela- tions avec les autr-es départeniens dépouilleront le département à craindre de sa rrdesse primitive. Les nouvelles vraies se répan- dront facilement , les nouvelles fausses seront aussitôt démenties ; des bureaux de postes s'établiront dans tous les chefs-lieux de can- tons, la gendarmerie y établira un service actif et régulier; puis, enfin, les troupes y circuleront en cas de besoin d'une manière incisive. Les routes à faire dans le déparlement de Maine-et-Loire de- vraient aller, Du Palet à Montfaucon, en passant par Saint-Crépin; A Montfaucon elles se sépareraient en deux branches ; L'une se rendrait à Beaupréau par la Renaudière , Villedieu , la Blauère, la Chapellc-au-Genét ; L'autre s'avancerait jusqu'à la Romagne, où elle rejoindrait la route de Cholict par la Jarrie et Roussay. Le commerce qui s'élabHrait sur ces routes serait celui des vins d'Anjou, des bestiaux de la Bietagne, des toiles de ChoUet; il ne peut se faire maintenant qu'à dos d'hommes ou sur des charrettes à bœufs, qui ne versent jamais, mais qui, en raison des mauvais chemins , nécessitent parfois, pour une seule voiture très peu char- {;ée, un attelage de huit ou dix bètes. Les routes devraient ètte faites par les ouvriers du pays. Parce qu'elles répandraient quelque argent dans la classe pauvre ; Parce que les paysans connaissent les endroits d'oii l'on peut tirer le meilleur cailloulis; Parce que les nobles , dont l'intention positive est de s'opposer à ces routes, soulèveraient facilement les paysans contre des ouvriers étrangers, qui enlèveraient à ceux-ci un salaire qu'ils re- garderaient comme légitimement devoir leur appartenir ; Parce que les paysans choisis pour foire les routes s'op[)ose- raient d'eux-mêmes à toute tentative delà noblesse, ayant pour but d'empêcher leur exécution. 2" Transporter dans les villages au-delà de la Loire une dou- zaine de prêtres, en ajoutant à leuis appointcmens une centaine LA VENDÉE APRÈS I.E 29 JUILLET, 125 de Ihmcs pour les empêche!' de crier au maityre, et notamment ceux de Tiffauge, Montfaucon, ïorfou et Saint-Crépin; Envojer à leur place dans ces paroisses des prêtres dont le gou- vernement serait sûr ; Ils n'auraient rien à craindre, leur caractère les rendant sacrés pour tout métayer qui pourra haïr l'homme , mais respectera la soutane. o" Une grande partie des nobles qui se rassemblent pour aviser aux moyens de renouveler la guerre civile jouissent de pensions assez considérables que le gouvernement continue à leur payer ; rien de plus facile que de les prendre en flagrant délit ; le gouver- nement alors cessera avec justice de payer ces pensions, et pourra les l'épartir en portions égales sur les soldats vendéens et républi- cains , entre lesquels les haines s'éteindraient alors immanquable- ment de trimestre en trimestre. De cette manière, il n'y aura plus dans l'avenir de Vendée pos- sible, puisqu'à la moindre émeute le gouvernement n'aura qu'à étendre les bras, et déposer ses troupes sur les grandes routes pour isoler les rassemblemens. Et que l'on ne croie pas que ces hommes, éclairés un instant du reflet de l'empire, en soient arrivés à ne plus se lever pour le fanatisme et la superstition, car on se tromperait étrangement. Ceux même que la conscription de Bonaparte a tirés de leurs foyers et promenés par le monde, ont perdu graduellement, de- puisqu ils sont rentrés dans leurs chaumières, leur instruction in- stantanée pour reprendre leur ignorance primitive. J'en citerai un exemple. Je chassais avec un brave mihtaire qui avait servi douze ans sous Napoléon. Sur le versant dune colline près de la Jarrie, se dressait à douze pieds de hauteur une pierre ayant la forme d'un cône renversé , touchant par le haut à la montagne , et posant par sa base étroite comme un fond de chapeau sur un large rocher : quoiqu'elle pût peser quinze à vingt milliers, son équilibre était tel qu'une main d'homme pouvait visiblement la remuer. Je crus y reconnaître un monument druidique; mais ne men rapportant pas à celte fausse instruction des gens du monde qui va souvent échouer contre la bonhomie grossière des paysans , j'appelai le Iî26 REVUE DES DEUX MONDES. mien et lui demandai ce que c'était que celte pierre, et qui l'avait apporlôe là. — C'est le diable, me répondit-il, avec une convic- tion qui ne paraissait pas redouter de ma part la moindre contra- diction , et voici pourquoi il l'a apportée. Voyez-vous d'ici le ruis- seau de la Moine qui se tord dans la vallée? — Oui. — Eh bien ! vous distinguez un endroit où l'on pourrait le traverser sur des pierres qui sortent à fleur d'eau, si au milieu il n'y avait le vide qui devait être rempli par le rocher contre lequel nous sommes appuyés. (Effectivement il paraissait fait de manière à s'y emboîter parfaitement , et à faire disparaître la solution de continuité qu'y jetait son absence.) — Eh bien! continua-t-il , c'est le diable qui faisait ce pont pour voler les vaches des paysans, il n'y manquait plus que cette pierre, qu'il apportait sur son épaule , oubliant que le jour où il voulait terminer son ouvrage était le dimanche. Tout à coup il aperçut la piocession de Roussay , cl la procession de Roussay l'aperçut ; le prêtre fit le signe de la croix ; au même instant, les forces de Satan lui manquèrent, et il fut obligé de déposer ici, pour toujours, cette pierre qu'il ne peut plus soule- ver : voilà pourquoi ce pont est interrompu , et pourquoi ce rocher tremble. — C'était une explication comme une autre, force me fut de m'en contenter : si je lui avais donné la mienne , il est probable qu'elle lui eût paru plus absurde encore peut-être que celle qu'il me donnait ne me le paraissait à moi-même. Dans ce village de Roussay , une aventure m'arriva. Un malheureux , un ancien mihtaire, mourant de fain» , ne trou- vant d'ouvrage nulle part, s'avisa, pour jeter (|uelque peu de pain à ses enfans qui lui en demandaient , de blanchir deux sous qui lui restaient, et d'essayer de les faire passer pour des pièces de trente sous. La ruse fut découverte, l'homme mis en prison, le jury rassemblé, l'article du code appliqué, et les galères à perpé- tuité accordées comme faveur aux lieu et place de la mort , qu'il avait , disait l'avocat-général , certes bien méritée. Cette fois l'entremetleur du bourreau en avait été pour ses frais d'éloquence , et l'exécuteur des hautes-œuvres , au lieu d'une lêle, n'avait eu qu'une épaule. Mon costume de garde national à cheval me donnait l'apparence d'un officier d'ordonnance ; or, un officier d'ordonnance est pour LA VENDÉE APRÈS LE 29 JUILLET. 127 les paysans un grand personnage , il voit les aides-de-camp ; les aides-de-camps , les généraux ; Its généraux , les ministres , et les ministres, le roi. Les enfans de ce malheureux espéraient donc que, grâce à cette filière ascendante, je pouvais obtenir pour leur père une commutation de peine. J'écrivis directement au roi qui , à cette époque , recevait encore les lettres qu'on lui écrivait. Huit ou dix jours après , mon con- damné vint me remercier lui-même. Trois jours encore , et il était flétri, jeté dans un bagne, d'où il se serait échappé peut-être en assassinant un argousin. J'avais parcouru une partie de la Vendée pied à pied ; je com- mençais à être fatigué du langage carliste que j'y entendais, j'avais besoin de mon Paris de juillet, avec son soleil ardent, sa liberté neuve , et ses murs troués de balles ; je partis. Lorsque j'arrivai , il pleuvait à verse ; M. Guizot était ministre, et l'on grattait l'Institut. Alex. Dumas. L'ENFANT MAUDIT. Une chambre à coucher du xvi' siècle. Par une nuit orageuse du mois de novembre , et sur les deux heures du matin, la comtesse Jeanne d'Hérouville , ressentant de cruelles angoisses, pensa, malgré son inexpérience, qu'elle pouvait être sur le point d'accoucher. Le sentiment des personnes souf- IVantes les porte presque toujours à changer la position dans laquelle elles éprouvent les premières atteintes d'une douleur. Et alors , cherchant à dissiper de sinistres pressentimens , la comtesse essaya de se mettre sur son séant comme pour étudier la nature de ses souffrances, et réfléchir à la situation critique où elle allait se trouver. Elle était assaillie par des craintes trop vives, pour songer aux périls d'une crise maternelle qui cause toujours quel- que épouvante aux femmes quand elles doivent la subir pour la première fois. l'enfant maudit. 129 , En tâchant de se lever , la comtesse prit , pour ne pas éveiller son mari qui dormait auprès d'elle, des précautions minutieuses, dictées, sans doute, par le plus tendre amour ou par une profonde terreur. Quoique les douleurs devinssent de plus en plus intenses, elle cessa, pendant un moment, de les sentir. Toutes ses forces furent absorbées par une pénible entreprise. Elle essayait d'ap- puyer sur l'oreiller ses deux mains presque humides, afin de ise dresser insensiblement , et de faire quitter à la moitié de son corps endolori la posture horizontale qui la privait de son énergie. Au moindre bruissement de l'immense courtepointe en moire verte, sous laquelle elle avait si peu dormi depuis son mariage, elle s'arrêtait comme si elle eût tinté une cloche. Puis, forcée, par la nécessité , d'épier l'effet que ses mouvemens produisaient sur le sommeil de son mari , elle dirigeait alternativement le regard de ses longs yeux bleus sur les phs de la moire importune , et sur une large figure basanée , dont elle sentait la moustache à son épaule. Si une respiration par trop bruyante s'exhalait des lèvres de son gardien , la jeune femme exprimait des peurs soudaines qui ravi^ vaienl encore l'éclat du vermillon répandu sur ses joues blanches par les angoisses d'un enfantement prochain. Elle ressemblait à un criminel, qui , parvenu nuitamment jusqu'à la porte de sa prison, espère , pendant le sommeil du geôlier , faire tourner sans bruit , dans une impitoyable serrure , h clé qu'il a savamment dérobée. Enfin la comtesse réussit à se lever sans avoir troublé le calme qui régnait sur le visage de son mari. Quand elle se trouva sur son séant , elle laissa échapper un geste involontaire de joie enfantine qui accusait une touchante naïveté de caractère; mais le sourire à demi formé sur ses lèvres enflammées fut promplement réprimé. Une pensée vint rembrunir son front pur, et sa brillante figure reprit une expression de tristesse. Elle poussa un long soupir, re- plaça ses mains, non sans de prudentes précautions, sur le fatal oreiller conjugal ; et, comme si , pour la première fois depuis son mariage , elle se trouvait libre de ses actions et de ses pensées, elle regarda timidement autour d'elle. Vous eussiez dit d'un oiseau contemplant sa cage. L'on devinait facilement que naguère elle était toute joie et touie i30 REVUE DES DEUX MONDES. folàtrerie, mais que, subitement, le destin avait moissonné ses espérances et changé sa gaieté ingénue en mélancolie. La chambre , objet de sa curiosité , était une de ces chambres antiques que , de nos jours encore , quelques concierges octogé- naires annoncent ainsi aux voyageurs qui visitent les vieux châ- teaux : — Voici la chambre de parade où Louis XIII a couché. De belles tapisseries , mais généralement brunes de ton , étaient encadrées par de grands panneaux en bois de noyer, dont le temps avait noirci les sculptures déhcates. Les solives du plafond , dis- posées avec art , formaient des caissons de couleur fauve et ornés de moulures. Ces décorations , de style sévère , réfléchissaient si peu la lumière , qu'il était difficile de voir les dessins des frises , même lorsque le soleil illuminait de ses rayons les plus chauds cette chambre haute d'étage , large et longue , qui conservait toujours de solennelles ténèbres. Aussi la lampe d'argent , posée sur le manteau d'une vaste che- minée, éclairait-elle alors si faiblement, que sa lueur tremblot- tante pouvait être comparée à ces étoiles nébuleuses qui apparais- sent à peine sur le voile grisâtre d'une nuit d'automne. Les marmousets qui se pressaient dans le marbre noir du cham- branle de cette cheminée , placée presque en face du lit de la com- tesse, avaient des figures si grotesquenient hideuses, qu'elle n'osait y arrêter ses regards , dans la crainte de les voir se remuer ou d'entendre un rire éclatant sortir de leurs bouches béantes et con- tournées. En ce moment , cette cheminée semblait être l'organe d'une horrible tempête qui ravageait l'Océan , car elle en tradui- sait les moindres rafales avec une lugubre fidélité. Son âtre était , grâce à la largeur démesurée du tuyau, en communication si di- recte avec le ciel , que les nombreux tisons du foyer avaient une sorte de respiration : ils brillaient et s'éteignaient tour à tour , se- lon les caprices et la force du vent. Au-dessus de cette cheminée , l'écusson de la famille d'IIérouville était sculpté en marbre blanc avec tous ses lambrequins et les figures de ses tenans , ornemens qui donnaient à cette espèce d'édifice l'apparence d'un tombeau. Evidemn)ent cette cheminée avait été destinée à foire , dans l'or- donnance de la ckambre , le pendant du lit occupé par la comtesse et son mari. L ENFANT MAUDIT. 131 Quant à ce monument élevé à la gloire de l'hyménée, un archi- tecte moderne eût été fort embarrassé de décider si la chambre avait été construite pour le ht , ou le lit pour la chambre. Il res- semblait assez à ces œuvres oii siègent les membres de la fabrique dans les riches paroisses. Deux amours , qui jouaient sur un ciel de noyer orné de fleurons galans, auraient pu passer pour des anges , et les colonnes de même bois qui soutenaient le dôme offraient des allégories mythologiques dont l'explication se trouvait également , au gré des sa vans , dans la Bible ou dans les Métamorphoses d'Ovide. Le tout aurait convenu à une chaire ou à un œuvre aussi bien qu'à un lit. Les époux montaient par trois marches à cette somptueuse couche, entourée d'une estrade; et deux immenses courtines de moire verte à grands dessins brillans , nommés ramages , peut-être parce que les oiseaux qu'ils représentent sont censés chanter , l'en- veloppaient en décrivant des plis siraides, qu'à la nuit, on eût pris cette soie pour un métal flexible. Sur le velours vert, orné de crépines d'or, tendu au fond de ce lit seigneurial , la superstition crédule des comtes d'Hérouville , qui pourtant de religion ne se souciaient guère, avait attaché un grand crucifix en travers duquel , tous les ans , le chapelain du châ- teau plaçait un nouveau rameau de buis bénit , en même temps qu'il renouvelait au jour de Pâques fleuries la provision d'eau sainte contenue dans un petit bénitier incrusté à l'extrémité inférieure de la croix. D'un côté de la cheminée était placée une armoire de bois pré- cieux et magnifiquement ouvragé , que les jeunes mariées rece- vaient encore en province le jour de leurs noces. Ces vieux bahuts, si recherchés aujourd'hui parles antiquaires, contenaient le linge, les robes de prix , les ceintures et toutes les ressources de la co- quetterie du xvi*' siècle. C'était l'arsenal où les femmes puisaient les trésors de leurs parures plus riches qu'élégantes. De l'autre côté, pour la symétrie, se trouvait un meuble sem- blable, qui servait de secrétaire à la comtesse. D'antiques fauteuils en tapisserie , un grand miroir verdàtre , fabriqué à Venise et cu- rieusement encadré dans une espèce de toilette roulante, ache- vaient l'ameublement de cette chambre, dont le plancher était couvert d'un tapis de Perse qui attestait la galanterie du comte. i52 REVUE DES DEUX MONDES. Sur la dernière marche , qui servait de socle au lit , était une pe- tite table destinée à recevoir la coupe d'argent ou d'or dans la- quelle , tous les soirs, les époux trouvaient un breuvage préparé avec des épices. Ces descriptions peuvent déplaire à certaines personnes qui veulent à tout prix des évènemens ; mais quand nous avons fait quelques pas dans la vie , nous connaissons assez la secrète in- flence exercée par les lieux sur les dispositions de l'ame , pour sympathiser avec des sites. Or , la comtesse inventoriait avec terreur cette chambre , sur la- quelle elle n'avait pas encore pu jeter aussi librement les yeux. Ce luxe sévère lui semblait inexorable, et il y a beaucoup d'instans mauvais où l'on trouve je ne sais quels gages d'espérance dans les choses qui nous entourent. Heureux ou misérable , l'homme donne une physionomie aux moindres objets dont il est environné , les écoute , les consulte, tant il est naturellement superstitieux. En ce moment, la comtesse, promenant ses regards sur tous les meubles, comme s'ils eussent été des êtres , semblait leur demander secours et protection. Tout à coupla tempête redoubla. Devenant alors plus craintive en entendant les menaces de l'ouragan , la jeune femme n'osa plus rien augurer de favorable sous d'aussi tristes lambris , et par un tel courroux du ciel, dont les changemens étaient interprétés à cette époque de crédulité suivant les espérances et les habitudes de chaque esprit. La comtesse, aussi épouvantée du tumulte extérieur que de ses appréhensions secrètes, reporta soudain les yeux vers deux fenêtres en ogive qui étaient au bout de la chambre ; mais la peti- tesse des vitraux et la multiplicité des lames de plomb ne lui per- mirent pas de s'assurer, par l'état du firmament, si la fin du monde approchait , comme le prétendaient quelques moines affa- més de donations. La comtesse aurait pu facilement y croire , car le bruit de la mer irritée , dont les vagues assaillaient les murs du château, se joignit au mugissement de la tempête, de manière à faire trembler les rochers. Cet effort de la nature réveilla de nou- velles douleurs dans les entrailles de la future mère. Alors , sans jeter une plainte, elle se tourna lentement vers le crucifix, et l'enfant maudit. 135 après avoir mis, par un regard , toutes ses espérances en Dieu , elle osa contempler la figure de son mari. Quoique ses souffrances se succédassent toujours plus vives et plus cruelles, elle se tint appuyée sur ses deux mains fatiguées, sans pousser un cri , sans se hasarder à réveiller son protecteur naturel dont tout autre femme à sa place aurait énergiquement réclamé le secours. Elle se mit à examiner, avec une curiosité mêlée d'effroi , des traits qu'elle avait toujours eu peur d'analyser. Il semblait que le désespoir pouvait seul lui conseiller d'en sonder les mystères. Si les choses étaient tristes autour d'elle , cette figure , toute calme qu'elle pût être dans le sommeil, paraissait plus triste encore , et jamais habitation ne fut plus digne du maître. Agitée par les coups de vent, la flamme ondoyante de la lampe venait mourir sur les bords du lit ; et n'illuminant la tète du comte que par mo- mens , les caprices de la clarté mouvante simulaient sur ce visage en repos les effrayans débats d'une pensée orageuse. Un tel spec- tacle fit d'abord peur à la comtesse. A peine fut-elle même rassurée en reconnaissant la cause de ce phénomène. Chaque fois qu'une nappe de lumière arrivant sur cette grande figure y projetait les ombres des nombreuses callosités qui la caractérisaient, il lui sem- blait que son mari allait s'éveiller et fixer sur elle deux yeux gris, dont elle n'avait pas encore pu soutenir la rigueur. Le front du comte était menaçant, même pendant le sommeil : des sillons multipliés y imprimaient une vague ressemblance avec ces pierres vermiculées dont quelques monumens sont ornés ; et , comme les mousses blanches ou vertes qui pendent aux branches des vieux chênes, ses cheveux, gris avant le temps, l'entouraient sans grâce. L'intolérance religieuse siégeait sur ce front implaca- ble et guerrier. La forme du nez aquilin, les os saillans du visage, la rigidité des rides profondes, le dédain écrit sur la lèvre inférieure, les noirs contours de l'œil, tout indiquait une cruauté presque innée, une ambition d'autant plus à craindre, que l'étroitesse de la tète trahissait un défaut absolu d'esprit. Il était facile de hre une intrépidité native, mais sans générosité, dans ce visage qu'une large balafre avait encore horriblement défiguré. 134 REVUE DES DEUX MONDES. Cette ancienne plaie y formait une couture transversale qui figurait une seconde bouche dans la joue droite. A l'âge de trente ans , le comte s'était fait un nom dans la mal- heureuse guerre de religion dont la Saint-Barthëlemy fut le signal. Il avait été grièvement blessé au siège de La Rochelle. La malen- contre de sa blessure, pour parler le langage du temps, augmenta sa haine contre ceux de la religion; et , par une disposition morale assez naturelle , il enveloppa les hommes à belles figures dans le sentiment qu'il vouait aux calvinistes. La défiance que lui donna sa laideur le rendit d'une extrême susceptibilité. N'osant jamais croire qu'il pût inspirer grande passion aux femmes , son carac- tère était devenu sauvage. S'il avait eu des succès en amour, il ne les devait guère qu'à la frayeur inspirée par ses cruautés. La main gauche, que le terrible catholique avait hors du lit, achevait d'en peindre le caractère. Étendue de manière à garder la comtesse comme un avare garde son trésor , cette main énorme était couverte de poils si nombreux, d'un dédale de veines et de muscles si saillans, qu'elle ressemblait à une branche de hêtre entourée des tiges d'un lierre jauni. En contemplant la puissante figure du comte , un enfant l'aurait attribuée au corps d'un de ces ogres dont les nourrices raconten| de si terribles histoires. Il suffisait de voir la largeur et la longueur de la place occupée dans le lit par le comte pour lui reconnaître des proportions gigantesques. Ses yeux étaient surmontés de gros sourcils grisonnans qui cachaient les paupières, de manière à don- ner à son regard une sorte de férocité dont on ne peut avoir une idée qu'en le comparant à celui d'un loup. Sous son nez, deux lar- ges moustaches peu soignées , car il méprisait singulièrement la toilette , ne permettaient pas d'apercevoir sa lèvre supérieure , et , heureusement pour la comtesse , la large bouche de son mari était muette en ce moment, car les plus doux sons qui en sortaient la faisaient frissonner. Enfin, quoique le comte d'Hérouville eût à peine cinquante ans , au premier abord on pouvait lui en donner soixante, tant les fatigues de la guerre, sans altérer sa constitution robuste, avaient outragé sa physionomie; mais il se souciait fort peu de passer pour un mignon. La comtesse , qui atteignait à peine sa dix-huitième année , for- l'enfant maudit. 155 mait, auprès de cette immense figure , un contraste pénible à voir. Elle était blanche, sveltc, délicate. Ses cheveux châtains se jouaient sur son cou comme des nuages de bistre. Vous eussiez dit d'une apparition. — Non, il ne nous tuera pas !... s'écria-t-elle mentalement après avoir long-temps contemplé son mari. N'est-il pas franc, noble, courageux et fidèle à sa parole?.... — Fidèle à sa parole?.... En reproduisant cette phrase par la pensée , elle tressaillit vio- lemment, elle pâlit et resta comme stupide. Pour comprendre toute l'horreur de la situation où se trouvait la comtesse , il est nécessaire d'ajouter que cette scène nocturne avait lieu en 1593, époque à laquelle la guerre civile régnait en France, et où les lois y étaient sans vigueur. Le parti de la Ligue, opposé à l'avènement de Henri IV, surpassait dans ses excès toutes les calamités des guerres précédentes. La licence devint même alors si grande , qu'il n'était pas surprenant de voir un grand seigneur faire tuer son ennemi publiquement et en plein jour. Lorsqu'une expédition militaire, dirigée dans un intérêt privé , était sagement conduite , il suffisait de l'entreprendre au nom de la Ligue ou du Roi pour obtenir les plus grands éloges des deux parts. Quant aux meurtres commis en famille , s'il est permis de se servir de cette expression, on ne s'en souciait pas plus, dit un con- temporain , que d'une gerbe de feurre, à moins qu'ils n'eussent été accompagnés de circonstances par trop cruelles. Quelque temps avant la mort du roi , une dame de la cour ayant assassiné un gentilhomme qui avait tenu sur elle des discours mal- seans, un des mignons de Henri HI lui dit : — Elle l'a, par dieu , sire , fort johment dagué ! Par la rigueur de ses exécutions, le comte d'Hérouville , un des plus emportés royalistes de Normandie , maintenait sous l'obéis- sance de Henri IV toute la partie ouest de celte province qui avoi- sine la Bretagne. Chef de l'une des plus riches familles de France, il avait considérablement augmenté le revenu de ses nombreuses terres en épousant sept mois avant la nuit pendant laquelle com- mence cette histoire, Jeanne de Saint-Savin, jeune demoiselle qui, par un hasard assez commun dans ces temps , où les gens mou- TOME I. 9 l'^ REVUE DES DEUX MONDES. raient dru comme mouches, réunit subitement sur sa tête les blone des trois Jiranches opulentes de la maison de Saint-Savin. Deux mois après , il s'éleva , dans un repas donné au comte ei à la comtesse d'Hérouville par la ville de Bayeux , à l'occasion de ce maria{îe, une discussion qui, à cette époque d'ijjnorance, fut trouvée mal sonnante et fort saugrenue. Elle était relative à la prétendue légitimité des enfans venant au monde dix mois après la mort du mari, ou sept mois après la première nuit des noces. — Madame, avait dit brutalement le comte à sa femme, quant à me donner un enfant dix mois après ma mort... je n'y peux !... — Mais , pour votre début , n'accouchez pas à sept mois. — Que ferais-tu donc, vieil ours? demanda le jeune marquis de Pont-Carré, pensant que le comte voulait plaisanter. — Je tordrais fort proprement le cou à la mère et à l'enfant. Une réponse aussi péremptoire servit de clôture à cette discus- sion imprudemment élevée par un médecin bas-normand. Les con- vives gardèrent le silence en contemplant , avec une sorte de ter- reur, la jolie comtesse d'Hérouville; car i!s étaient persuadés que, dans l'occurrence, ce farouche seigneur exécuterait sa menace. La terrible parole du comte retentit dans le sein de la jeune femme , alors enceinte ; et, à l'instant même, un de ces pressenti- mensqui viennent sillonner l'ame comme des éclairs, l'avertit qu'elle accoucherait à sept mois. Une chaleur intérieure lui monta des pieds jusqu'au cœur, et ses oreilles tintèrent avec violence. Depuis lors , il ne se passa pas un jour sans que ce mouvement de terreur se- crète n'arrêtât les élans les plus innocens de isoh amé. Le souvenir du regard et de l'inllexion de voix qu'eut son mai'i en prononçant cet arrêt glaçait encore le sang de la comtesse, et lui faisait oublier ses douleurs, lorsque, penchée sur cette tête en- dormie, elle y cherchait durant le sommeil les indices d'une pitié toujours absente pendant le jour. Tout-à-coup ^ sesitant un mouve- ment vigoureux qui annonçait la turbulence de oel enfant menacé de mort avant de naître , elle s'écria bien doucement , et d'une voix qui ressemblait à un soupir : — Pauvre petit!... Elle n'acheva point. Il y a des idées qu'une mère ne supporte pas; et la comtesse, incapable, en ce moment, de raisojmer, fut l'eni-am mal dit. 457 comme étouffée par une an(>oisse d'ame qui lui était inconnue. Deux larmes, s'échappanl de ses yeux , roulèrent lentement le bnjj^ de ses joues, y tracèrent deux lignes brillantes, et restèrent sus- pendues au contour de son blanc vi..age , semblables à deux gouttes de rosée sur une fleur. Le chagrin auquel elle était en proie s'étendait sur toute sa vie, comme l'exhalaison empestée qui corrompt l'air d'une verte cam- pagne. La sanglante réponse échappée au comte était un anneau mystérieux qui rattachait les évènemens delà jeunesse de sa femme à cet accouchement prématuré; et ses odieux soujx^ons, si publi- quement exprimés, avaient jeté dans les souvenirs de la comtesse toute la terreur dont ils dotaient l'avenir. Aussi, depuis ce fatal repas , la jeune femme s'était-elle abstenue, comme d'une faute, de contempler le passé. Elle chassait, avec autant de crainte qu'une autre aurait pris de plaisir à les évoquer, mille tableaux épars que sa vive imagination lui dessinait souvent malgré ses efforts. Elle se refusait à se perdre dans les visions des heureux jours où elle était libre encore. En effet, semblables aux fragmens des mélodies du pays natal qui font pleurer les bannis, ses méditations lui retraçaient des sites et des senlimens si délicieux, que sa jeune conscience les lui reprochait comme autant de crimes. Ses souvenirs étaient un commentaire qui rendait bien plus ter- rible encore la promesse du comte, et ils contenaient les véritables, les plus puissans secrets de l'horreur à laquelle la comtesse était en ce moment livrée. Il règne sur les figures endormies une espèce de suavité due au repos parfait du corps et de l'inteUigence. Or, quoique celte ab- sence de toute passion ne pût guère communiquer de charme aux traits du comt« , cependant l'illusion est si attrayante pour les mal- heureux, que la jeune épouse finit par trouver un espoir dans ce calme trompeur. Ses craintes et ses douleurs lui laissèrent un mo- ment de répit; la tempête, déchaînant des torrens de pluie, ne fai- sait plus entendre qu'un bruissement mélancolique; et alors, tout en contemplant l'homme auquel sa vie était à jamais liée , la com- tesse tomba insensiblement dans une rêverie dont elle n'eut pas la force de combatre la douceur enivrante. En un instant, par une de ces intuitions d'ame qui participent 9. Ï-ÎS REVUE DES DEUX MONDES. de la puissance divine, elle fit passer rapidement devant elle les ravissantes images du bonheur qui n'était plus. Elle aperçut d'abord faiblement , et comme dans la lointaine lu- mièredeFaurofe, le modeste château où son insouciante enfance s'était écoulée, la pelouse verte, le ruisseau frais , la petite cham- bre, théâtre de ses jeux. Elle se vit cueillant des fleurs, les plan- tant , et ne devinant pas pourquoi elles se fanaient sans grandir, malgré sa constance à les arroser. Bientôt lui apparurent , confusément encore , la ville immense et le vieil hôtel de pierre où elle fut conduite à sept ans. Alors sa rail- leuse mémoire lui montra les vieilles têtes de tous les maîtres qui la tourmentèrent. Puis , à travers des mots d'italien et d'espagnol , en écoutant, dans son ame, des romances et les sons d'un joli rcbec, elle se rappela la personne de son père : au retour du parlement, il descendait de sa mule à l'aide d'une grande pierre, montait len- tement l'escaher, et ne déposait les soucis judiciaires qu'en dépouil- lant la robe noire ou rouge dont elle, espiègle et rieuse , avait , un jour, coupé la fourrure blanche mélangée de noir. Elle ne jeta qu'un regard sur le confesseur de sa mère , homme rigide et fana- tique, chargé de l'initier aux mystères d'une religion terrible. Là elle se souvint d'avoir commencé à trembler. Ce vieux prêtre insen- sible , secouant les chaînes de l'enfer, ne lui parlant que des ven- geances célestes, lui persuadant qu'elle était toujours en présence de Dieu , la rendait faible et craintive. Elle devenait timide , recueil- lie , n'osait lever les yeux , et n'avait plus que du respect pour sa mère, qui, jusqu'alors, avait partagé ses folâtreries. De ce mo- ment, une religieuse terreur s'emparait de son jeune cœur quand elle voyait cette mère bien-aimée arrêtant sur elle ses yeux bleus avec une apparence de colère. Elle revit tout-à-coup la seconde époque de son enfance pendant laquelle elle ne comprenait rien aux choses de la vie, et redit en- core adieu à ces jours , où travailler avec sa mère dans un polit sa- lon de tapisserie , prier dans une grande église , chanter une ro- mance en s'accompagnant du rebec , Hre en cachette un livre de chevalerie, déchirer une fleur par curiosité, attendre les présens que son père lui faisait à la fête du bienheureux saint Jean, et l'enfant maudit. d59 chercher le sens des paroles qu'on n'aehevait pas devant elle , étaient des sources intarissables de bonheur... Mais aussitôt elle effaça par une pensée , comme on efface un mot crayonné sur un album , les enfantines joies que , pendant un moment, et entre deux souffrances, son imagination rapide venait de lui choisir parmi tous les tableaux que les seize premières années de sa vie pouvaient lui offrir ; et la grâce de cet océan limpide fut bientôt éclipsée par l'éclat d'un plus frais souvenir, car la joyeuse paix de son enfance lui apportait moins de douceur qu'un seul des troubles semés dans les deux dernières années de sa vie , années riches en trésors ensevehs pour toujours dans son cœur... La comtesse se retrouva soudain à cette ravissante matinée où , précisément au coin du grand parloir en bois de chêne sculpté qui servait de salle à manger, elle vit son beau cousin pour la première fois. La famille de sa mère , redoutant les troubles de Paris , en- voyait à Rouen ce jeune courtisan , dans l'espérance qu'il s'y for- merait aux devoirs de la magistrature auprès de son grand-oncle , dont un jour la charge de président pouvait lui être résignée. La comtesse sourit involontairement en songeant à la vivacité avec laquelle elle s'était retirée en reconnaissant dans le parloir ce parent attendu qu'elle ne connaissait pas ; mais malgré sa prompti- tude à ouvrir et fermer la porte , son coup d'œil avait été si péné- trant, qu'en ce moment encore, il lui semblait le voir devant elle. Elle avait, à la dérobée, admiré le goût et le luxe répandus sur des vétemens faits à Paris; mais aujourd'hui , plus hardie dans son souvenir qu'en cette innocente et f urtive entrevue , elle caressait le manteau de velours violet, brodé d'or et doublé de satin , les den- telles noires dont les bottines étaient garnies , les jolis losanges cre- vés du pourpoint et du haut-de-chausse, la blanche collerette em- pesée, et surtout une figure jeune, caractérisée par deux petites moustaches relevées en pointe , et par une royale qui, sous le men- ton , ressemblait à une des queues d'hermine répandues sur l'épir loge de son père. Au milieu du silence et de la nuit, les yeux attachés sur les cour- tines de moire qu'elle ne voyait plus, oubliant et son mari et l'orage , la comtesse osa se rappeler comment, après bien des jours qui furent comme des années, le jardin entouré de vieux murs 140 IlEVUE DES DEUX MONDES. noirs et le noir iiôtel de son père lui semblèrent lumineux. Elle aimait, elle était aimëe. Puis, comment, craignant les re^jards sé- vères de sa mère , elle s'était glissée un matin dans le cabinet de son père, pour lui faire ses jeunes confidences, après s'être assise sur lui et s'être permis des espiègleries qui avaient attiré le sourire aux lèvres de l'éloquent magistrat , sourire qu'elle attendait pour lui dire : — Me gronderez- vous , si?.... Elle croyait entendre encore son père , lui disant, après un in- terrogatoire où, pour la première fois, elle parlait de son amour : — Eh bien ! mon enfant, nous verrons. S'il étudie bien , s'il veut me succéder, s'il continue à te plaire.... je me mettrai dans ta conspiration de bonheur.... Et alors, n'écoutant plus rien , elle avait baisé son père, ren- versé les paperasses , pour courir au grand tilleul , où tous les matins, avant le lever de la redoutable mère, elle rencontrait son cousin Georges de Chaverny ! Lui promettant de dévorer les lois et les coutumes , le courtisan quittait les riches ajustemens de la noblesse d'épée pour prendre le sévère costume des magistrats. — Je t'aime bien mieux vêtu de noir , lui disait-elle. Elie mentait , mais ce mensonge avait rendu son bicn-aimé moins triste d'avoir jeté la dague. Enfin les ruses employées pour tromper celte mère , dont la sévérité semblait grande , lui apportèrent les joies fécondes d'un amour innocent, permis et partagé... Revivant , comme en songe , dans ces délicieuses journées où elle s'accusait d'avoir eu trop de bonheur, et d'autant plus qu'elle le sentait tout entier, elle se complut à revoir encore cette jeune figure aux regards enflammés, et cette bouche vermeille qui lui parlait si bien d'amour. Elle avait aimé Chaverny, parce qu'il était pauvre ; et , en récompense , que de trésore elle avait découverts dans cette ame modeste et douce !.... Mais tout à coup meurt le président. Chaverny ne lui succède pas. La guerre civile survient flamboyante. Par les soins de leur cousin , elle et sa mère trouvent un asile secret dans une petite ville de la Basse-Normandie. Bientôt les morts successives de quelques parens la rendent une des plus riches héritières de France , et avec l'enfant maudit. AAi la niëdiocrilé de fortune s'enfuit le bonheur. Alors la sauvage et terrible figure du comte d'Hérouville , demandant sa main et l'ob- tenant î» force de terreur , lui apparaît comme la nuit qui étend un crêpe sur îes richesses du soleil. La pauvre comtesse s'efforce de chasser le souvenir de toutes les scènes de désespoir et de larmes amenées par sa longue résistance ; mais elle voit confusément l'in- cendie de la petite ville , et Chaverny emprisonné. Puis elle arrive à celte épouvantable soirée où sa mère, pâle, mourante, se pros- terne à ses pieds. Elle cède; il est nuit ; le comte, revenu sanglan t du combat, se trouve là. Elle appartient au malheur. A peine peut- elle dire adieu à son bean cousin. — Chaverny, si tu m'aimes, ne me revois jamais!.... Elle entend le bruit lointain des pas de son noble ami. Elle garde au fond du coeur son dernier regard qu'elle voit si souvent en songe. Puis , la jeune fille est comme un chat enfermé dans la cage du lion, craignant à chaque heure les griffes puissantes du maître, toujours levées sur elle. La conuesse se fait un crime de se vêtir à certains jours delà robe que portait la jeune fille au moment où , pour la première fois, elle vit son amant. Aujourd'hui , pour être heureuse, elle doit oublier le passé et ne plus songer à l'avenir. — Je ne me crois pas coupable , se dit-elle ; mais si je le parais aux yeux du comte.... il est si jaloux! La sainte Vierge n'a-t-elle pas Elle s'arrêta , et, pendant ce moment d'irréflexion , sa naïveté lui fit attribuer aux adieux de son amant le pouvoir de la Visitation de l'ange ; mais cette supposition , digne du temps d'innocence au- quel sa rêverie l'avait si imprudemment reportée , s'évanouit de- vant le souvenir d'une scène plus odieuse que la mort. La pauvre comtesse ne pouvait plus conserver de doute sur la légitimité de l'enfant qui s'agitait dans son sein, car la première nuit des noces lui apparut dans toute son horreur, traînant à sa suite bien d'autres nuits , et de bien tristes jours ! . . . . — Ah ! s'écria-t-elle, pauvre Chaverny ! Alors elle pleura. Puis, se cramponnant à son chevet , elle tourna les yeux sur son mari, comme pour se persuader encore une fois que cette figure lui promettait une clémence si chèrement achetée. . . Elle jeta un cri perçant. 142 REVUE DES DEUX MONDES. Le comte était éveillé. Ses deux yeux gris , aussi clairs que ceux d'un tigre, brillaient sous les touffes brunes de ses sourcils, et lançaient un regard accusateur. Depuis un moment sans doute il contemplait sa femme. La comtesse, épouvantée d'avoir rencontré ce terrible regard, se glissa sous la courtepointe, et resta sans mouvement. §11. I Le rebouteur> — Pourquoi pleurez- vous?.... demanda le comte en tirant vi- vement le drap sous lequel sa femme s'était ensevelie. Cette voix, toujours effrayante pour elle, eut en ce moment une douceur factice qui lui sembla de bon augure. — Je souffre beaucoup, répondit-elle. — Eh bien ! ma mignonne , est-ce un crime que de souffrir ? Pourquoi vous cacher quand je vous regarde? Hélas ! que faut-il donc faire pour être aimé? Il soupira , et toutes les rides de son front s'amassèrent entre ses deux sourcils. — Je vous cause toujours de l'effroi , je le vois bien !.... La comtesse se permit d'interrompre son mari en jetant quel- ques gémissemens, et conseillée par l'instinct des caractères faibles et timides , elle s'écria tout-à-coup : — Je crains de faire une fausse couche ! J'ai couru sur les rochers toute la soirée, et je me serai sans doute trop fatiguée Elle trembla violemment en prononçant ces paroles, tant son mari la regardait fixement; car, prenant la peur qu'il inspirait à cette naïve créature pour l'expression d'un remords , il répli- qua : — Mais c'est peut-être un accouchement véritable qui com- mence — Eh bien?... dit-elle.... — Eh bien! dans tous les cas, il faut ici quelqu'un d'habile, et je vais le chercher l'enfant maudit. 145 L'air sombre dont ces paroles furent accompagnées, glaça la comtesse. Elle retomba sur le lit en poussant un cri arraché plutôt par une affreuse vision de sa destinée que par les angoisses de la crise prochaine. Ce gémissement acheva de prouver au comte la vraisemblance de tous les soupçons qui se réveillaient dans son esprit. Une rage concentrée lui brisa le cœur; mais, affectant un calme que les ac- cens de sa voix, ses gestes, ses regards démentaient, il se leva pré- cipitamment; puis, s'enveloppant à la hâte d'une robe en velours noir qu'il trouva sur un fauteuil, il alla fermer soigneusement une porte située auprès de la cheminée, et par laquelle on pouvait pas- ser de la chambre de parade dans les appartemens de réception qui communiquaient à l'escalier d'honneur. En voyant le soin avec lequel son mari gardait cette clé , la com- tesse eut le pressentiment d'un malheur. Epiant ses mouvemens avec une indéfinissable anxiété, elle l'entendit ouvrir la porte op- posée à celle qu'il venait de fermer, et se rendre dans une autre pièce où couchaient les comtes d'Hérouville quand ils n'honoraient pas leurs femmes de leur noble compagnie. Mais la comtesse ne connaissait que par ouï-dire la destination de cette chambre; car depuis son mariage quelques expéditions mihtaires avaient pu seules obliger le comte à quitter le lit d'honneur; et l'on doit croire que, pendant ses absences forcées, il laissait plus d'un argus au château. Alors la comtesse resta dans un profond silence; et, malgré l'at- tention avec laquelle elle s'efforçait d'écouter le moindre bruit, elle n'entendit plus rien qui pût lui révéler les intentions de son mari. Le comte était arrivé dans une longue galerie aboutissant à sa chambre, et qui occupait toute l'aile occidentale du château. Le cardinal d'Hérouville, son grand-oncle, amateur passionné d'im- primerie, y avait amassé une bibliothèque aussi curieuse par le nombre que par la beauté des volumes; et la prudence lui avait fait pratiquer dans les murs une de ces inventions merveilleuses, con- seillée par la solitude ou la peur monastique. Une chaîne d'argent soigneusement cachée mettait en mouve- ment, au moyen de fils invisibles, ime sonnette placée au chevet du lit d'un serviteur fidèle. 144 UEVUE DES DEUX MONDES. Le comte, voulant agir avec le plus grand secret, entra à tâtons, saisit la chaîne, cl la tira doucement. Un vieil ecaycr de garde ne tarda pas à faire retentir du bruit de ses bottes et de ses éperons les dalles sonores d'une vis en colimaçon, contenue dans la haute tourelle qui flanquait, du côté de la mer, Tangle occidental du château. En entendant monter lo compagnon de ses périls, le comte alla dérouiller les puissans ressorts de fer et les verroux qui défendaient la porte secrète par laquelle la galerie communiquait avec la tourelle. Puis il introduisit dans ce sanctuaire de la science un homme d'armes dont l'encolure annonçait un serviteur digne du maître. L'écuyer, à peine éveillé, semblait avoir marché par instinct. La lanterne de corne qu'il tenait à la main éclaira si faiblement la longue galerie, que son maître et lui se dessinèrent dans l'obscu- rité comme deux fantômes. — Selle mon cheval de bataille à l'instant même, et prépare-toi à m'accompagner,.... dit le comte d'un son de voix profond, qui réveilla toute l'intelligence du serviteur. Ce dernier, levant les yeux sur son maître, rencontra un regard si perçant, qu'il en re^ut comme une secousse électrique. — Bertrand , ajouta le comte en posant la main droite sur le bras de l'écuyer, il faut quitter ta cuirasse et prendre les habits d'un capitaine de miquelets. — Vive Dieu! monseigneur, me déguiser en ligueur!... Exour sez-moi, je vous obéirai, mais j'aimerais autant être pendu !... Le comte sourit comme un homme dont on caresse la chimère favorite; mais, pour effacer c*e rire qui contrastait avec l'expres- sion sinistre répandue sur son visage, il répondit brusquement ; — Ah ça, choisis dans l'écurie un cheval assez vigoureux pour que tu puisses me suivre. Nous irons comme des balles au sortir de l'arquebuse. Quand je serai prêt, sois-le. Je sonnerai de nouveau. Bertrand s'inclina en silence, et partit. Quand il eut descendu quelques marches, il se dit à lui-même, en entendant siffler l'ou- ragan : — Tous les démons sont dehors, jarni-dieu! et ç^ m'aurait étonné de voir ccluirci rester tranquille. C'est par une tenjpête semblable que nous avons surpris Saint-'Lô!... l'enfant maudit. iA'6 Le comte trouva dans sa chambre un costume favorable à son projet, et qui lui servait souvent pour ses stratagèmes. Il s'habilla à la hâte avec une mauvaise casaque qui avait l'air d'appartenir à l'un de ces pauvres reîtres dont Henri IV payait si rarement la solde, et revint promptement dans la chambre où gémissait sa femme. — Tâchez de souffrir patiemment, lui dit-il. Je cVèverai, s'il le faut , mon cheval , afin de revenir plus vite pour apaiser vos dou- leurs. Malgré les sons rauques de la voix de son mari, ces paroles n'an- nonçant rien de funeste, la comtesse, enhardie, se préparait à faire une question, lorsque le comte lui demanda tout à coup : — Ne pourriez-vous pas m'indiquer où vous mettez vos mas- ques?... — Mes masques!... répondit-elle. Bon Dieu ! que voulez-vous en faire?... — Où sont vos masques? répéta-t-il avec sa violence ordinaire. — Dans le bahut, dit-elle. ' La comtesse ne put s'empêcher de frémir en voyant son mari s'emparer de tous ses masques , et s'occuper, avec une attention minutieuse, à déguiser son visage à l'aide d'un tour et de nez, dont l'usage était aussi naturel aux dames de cette époque que l'est ce- lui des gants aux femmes d'aujourd'hui. Le comte devint entièrement méconnaissable quand il eut mis sur sa tête un mauvais chapeau de feutre gris, orné d'une viçille plume de coq toute cassée. Il serra autour de ses reins un largue ceinturon de cuir, dans la gaîne duquel U passa une longue dague qu'il ne portait pas habituellement. En ce moment, il s'avança vers le lit par un mouvement si étrange, et ses misérables vêtemens lui donnèrent un aspect si effrayant , que la comtesse crut sa dernière heure arrivée. — Ah ! ne nous tuez pas !.... s'écria-t-elle.' Laissez-moi mon en- fant, et je vous aimerai !... — Vous vous sentez donc bien coupable pour m'offrir, comme une rançon , l'amour que vous me devez ! ... Ces paroles anières furent accompagnées d'un regard flam- 146 REVUE DES DEUX MONDES. Ijoyant , et la voix du comte eut un son lugubre sous le velours. La comtesse, anéantie, s'écria douloureusement : — Mon Dieu! l'innocence serait-elle donc funeste !... — Il ne s'agit pas de votre mort, lui répondit son maître eu soi- tant de la rêverie où il était tombé, mais de faire exactement, et pour l'amour de moi , ce que je réclame en ce moment de vous. Il jeta sur le lit un des deux masques qu'il tenait, et sourit de pitié en voyant le geste de frayeur involontaire arraché à sa femme par la chute du velours noir. — Ayez ce masque sur votre visage lorsque je serai de retour, ajouta-t-il ; je ne veux pas qu'un homme, même un croquant, puisse se vanter d'avoir vu la comtesse d'Hérouville !... — Pourquoi un homme?... demanda-t-elle à voix basse. — Oh! oh! ma mie, ne suis-je pas le maître ici? répondit le comte. — Qu'importe un mystère de plus? dit la comtesse au dés- espoir. Le maître ayant disparu , son exclamation fut sans danger pour elle. Par un des courts momens de calme qui séparaient les accès de la tempête, la comtesse entendit le pas de deux chevaux qui sem- blaient voler à travers les dunes périlleuses et les rochers sur les- quels ce vieux château était assis; mais ce bruit fut étouffé par la voix des flots , et bientôt elle se trouva prisonnière dans ce sombre appartement, seule au milieu d'une nuit tour à tour silencieuse ou menaçante, et sans secours pour conjurer le malheur qu'elle voyait s'avancer à grands pas , comme le dénouement des angoisses de son premier enfantement. Pensant qu'elle devait peut-être la vie à l'innocente finesse par laquelle elle avait fait appréhender une fausse couche à son mari , la comtesse chercha une nouvelle ruse pour sauver son enfant. Ce petit être, conçu dans les larmes et le désespoir, était devenu toute son existence. Depuis cinq mois , il était sa consolation , le principe de ses idées , l'avenir de ses affections , sa seule et frêle espérance. Elle se leva , soutenue par un maternel courage ; et , allant prendie le petit cor de cuivre dont se servait son mari pour faire venii' ses gens , elle ouvrit une fenêtre, et tira du cuivre quelques l'enfant maudit. 147 accens faibles et grêles qui se perdirent sur la vaste étendue des eaux comme une bulle lancée dans les airs par un enfant. Alors elle pleura en comprenant l'inutilité de cette plainte ignorée des hommes. Marchant à travers les appartemens , elle espéra que toutes les issues n'en seraient pas fermées. Parvenue à la bibliothè- que, elle chercha s'il n'y existerait pas quelque passage secret ; mais ce fut en vain. S' élançant au bout de la longue galerie des livres, elle atteignit la fenêtre la plus rapprochée de la cour d'hon- neur du château; et là, faisant de nouveau retentir les échos en sonnant du cor , elle lutta sans succès avec la voix puissante de l'ouragan. Presque morte et découragée, elle pensait à se confier à l'une des duègnes dont son mari l'avait entourée , lorsqu'en passant dans son oratoire , elle vit que la porte conduisant aux apparte- mens de ses femmes était fermée. La comtesse eut à peine le temps de regagner son lit. A mesure qu'elle perdait tout espoir, les dou- leurs venaient l'assaillir , et alors elle en sentit bien plus vivement le poids ; car son découragement , accru de tous les efforts tentés pour sauver son enfant, lui avait enlevé ses dernières forces. Elle ressemblait au naufragé qui , fatigué, succombe , emporté par une lame moins furieuse que toutes les autres. Bientôt les souffrances ne permirent plus à la comtesse de compter les heures. Au moment où elle se crut sur le point d'ac- coucher seule, sans secours, et qu'à toutes ses terreurs se joignait la crainte des accidens auxquels son inexpérience l'exposait , le comte arriva soudain sans qu'elle l'eût ent.endu venir. Il se trouva là comme un démon réclamant, à l'expiration d'un pacte, l'ame qui lui a été vendue. Il gronda sourdement en voyant le visage de sa femme découvert ; mais après l'avoir assez adroitement mas- quée, il l'emporta dans ses bras nerveux, et la déposa sur le lit de sa chambre. L'effroi que cette apparition et cet enlèvement inspirèrent à la comtesse , fit taire un moment la nature , et alors la malheureuse mère put jeter un regard furtif sur les acteurs de cette scène mystérieuse. Bertrand, qu'elle ne reconnut pas , car il était masqué aussi soi- gneusement que son maître, avait allumé à la hâte quelques 148 REVUE DES DEUX MONDES. Lou{jics , dont la clarté se mêlait aux premiers rayons du soleil , qui commençait à rougir les vitraux des fenêtres. Ce serviteur étonné paraissait , en restant dans la môme position , obéir à un ordre supérieur. Il était appuyé sur l'angle d'une embrasure de fenêtre ; et, le visage tourné vers le mur, dont il semblait mesurer l'épaisseur formidable , il se tenait dans une immobilité si com- plète , que vous eussiez dit une statue de chevalier. Au milieu de la chambre , la comtesse aperçut un petit homme très-gras et tout pantois, dont les yeux étaient bandés. La terreur peinte sur sa figure rondelette en bouleversait tellement les traits , qu'il était impossible d'en deviner l'expression habituelle, et il gardait, comme les mannequins des peintres, une posture si stu- pide , qu'on pouvait le comparer à un enfent auquel ses camarades ont malicieusement crié casse-cou de tous côtés. — Par la mort-dieu ! monsieur le rebouteur , lui dit le comte en lui rendant la vue par un mouvement brusque qui fit tomber autour du cou de l'inconnu le bandeau qu'il avait sur les yeux , ne t'avise pas de regarder autre chose que la misérable sur laquelle tu A-as exercer ta science , ou sinon je te jette dans la rivière qui coule sous ces fenêtres , après t'avoir mis au chef un diamant de cent livres ! Et il tira légèrement sur la poitrine de son auditeur stupéfait la cravate qui avait servi de bandeau. — Examine d'abord si ce n'est qu'une fausse couche, et, dans ce cas, ta vie me répondrait de la sienne... Mais si l'enfant est Vivant, lu «16 l'apporteras ! Après cette alloculion, le comte saisit parle milieu du corps le pauvre reliouteur , l'enleva comme une plume de la place où il Tétait, et le posa devant la comtesse. Puis, il alla se placer au fond de l'embrasure de la croisée, où il demeura immobile comme Bertrand. Seulement, jouant du tambour avec ses doigts sur le Vitrage, ses yeux se portèrent alternativement sur son serviteur, sur le lit , sur l'océan , mais plus fréquemment peut-être sur le lit «t l'océan; et ses sinistres regards sfertblaient pi\>mettre à l'enfant attendu la mer pour berceau. î^e nom de rebouteur appartenait, Û celte éiX)quc, comme un litre d'honneur, à quelques-uns de ces hommes, rares en France , ?";'îe''Enfant maudit. 140 qui , soit par sortilège, ou grâce à une longue pratique , reboutaient , c'est-à-dire remettaient les jambes et les bras cassés , guérissaient bêtes et gens de certaines maladies, et s'accommodaient merveil- leusement aux volontés des dames et des seigneurs qui ne les payaient pas toujours. Le pauvre rebouteur, que le comte et Ber- trand venaient d'arracher par une violence inouie au plus doux sommeil qui eût jamais clos paupière d'homihe, pour l'attacher en croupe sur un cheval qui semblait avoir l'enfer à sa suite , était célèbre principalement par son habileté dans les accouchemens, avortemens et fausses couches. Son carnet ère, naturellement malicieux et gai, s'était admira- blement bien accommodé de la joie et des repus qui couronnaient presque toujours ses opérations. 11 luttait avec la corporation for- midable des sages-femmes ; mais sa discrétion bien connue lui avait valu , de quarante lieues à la ronde , la clientelle de la haute noblesse , qui, dans ces temps de désordres, était souvent obligée d'initier à des secrets honteux ou terribles maître Antoine Beauvouloir. L'habitude d'être partout l'homme le^plus important avait ajouté à son imperturbable gaieté une dose de vanité grave. Ses impertinences étaient presque toujours bien reçues dans les hiomens de crise , où il se plaisait à opérer avec une certaine len- teur magistrale. De plus, il était curieux comme un rossignol; à ces deux défauts près, développés en lui par les aventures multir phées où le jetait sa profession, c'était le meilleur homme de Nor- mandie. En se i'rôuv'ant plùCe pàif le comte devant une JFeinme en mal d'enfant , maître Beauvouloir recouvra toute sa présence d'esprit. Il se mit à tâier le pouls de la dame masquée, sans penser aucune- ment à*è!lé. C'était un maintien doctoral, à l'aide duquel il réflé- chissait Sûr sa propre situation. Dans aufcuïie dies întrig:ués , soit bonteuses , soit criminelles, où la force l'avait contraint d'agir eh instrument aveugle , jamais les précautions n'avaient été gardées avecâtftantdc i^t-odence que dans celle-ci. Il pouvait souvent avoir compris que sa wioi't était mise en délibération, cOmme un moyen d'assurer le secret tle l'entreprise à laquelle il participait malgré lui; mais sa vie n'avait jamais été tant compromise qu'en ce momeïît. ïl résolut, hTànt tout, dë>ècbinnajtre ceux dont U était le i50 REVUE DES DEUX MONDES. complice, et de s'enquérir ainsi de l'étendue de son danger, afin de pouvoir sauver sa chère personne. — De quoi s'agit-il?.... demanda le rcbouteur à voix basse, en disposant la comtesse à recevoir les secours de sa vieille expé- rience. — Ne lui donnez pas l'enfant — Parlez tout haut...., s'écria le comte d'une voix tonnante, qui empêcha maître Beauvouloir d'entendre le dernier mot pro- noncé par la victime. — Ou sinon, ajouta le seigneur qui déguisait soigneusement sa voix, dis ton In manus. — Plaignez-vous à haute voix, dit le rebouteur à la dame. Criez, jarni-dieu ! car cet homme a des pierreries qui ne vous iraient pas mieux qu'à moi!.... Du courage, ma petite dame !.... — Aie la main légère !... cria de nouveau le comte. — Monsieur est jaloux?... répondit le frater d'une petite voix aigre; mais les cris de la comtesse couvraient sa voix. Aussi heureusement pour la sûreté que pour la renommée de maître Beauvouloir, la nature se montra clémente. C'était plutôt un avortement qu'un accouchement, tant l'enfant qui apparut était chétif , débile et sans consistance. Grâce à sa rare petitesse , le nouveau-né n'avait dû causer à sa mère aucune douleur aiguë. — Par le ventre de la sainte Vierge ! s'écria le curieux re- bouteur, ce n'est pas une fausse couche!.... A ces mots le comte fit trembler le plancher, tant il le frappa violemment du pied , tandis que la comtesse pinça maître Beau- vouloir. — Ah ! ah ! j'y suis ! se dit-il à lui-même. — Ce devait donc être une fausse couche?... demanda-t-il à l'oreille de la dame masquée , qui lui répondit par un geste affîr- matif , comme si ce geste était le seul langage qui pût exprimer ses pensées. — Tout cela n'est pas encore bien clair ! pensa le rebouteur. Comme tous ceux qui exercent son art avec habileté , le frater savait reconnaître assez facilement si une femme en était , disait-il, o son premier malheur. Quoique la pudique inexpérience de certains gestes lui révélât l'enfant macdit. iSl la virginité de la comtesse en ce genre, le malicieux rebouteur s'écria : — Madame accouche comme si elle n'avait fait que cela !.... Un sourd grognement de rage sortit du gosier du comte , il tré- pigna d'une manière convulsive, et dit : — A moi l'enfant! — Ne lui donnez pas, au nom do Dieu ! s'écria la mère. Ce cri presque sauvage réveilla dans le cœur du frater une cou- rageuse bonté, qui lui fit épouser la cause de la comtesse. — L'enfant n'est pas encore venu ! Vous vous battez de la chape à l'évêque /.... répondit-il froidement au comte, en cachant le pau- vre avorton. Mais étonné de ne pas entendre de cris, il regarda l'enfant , croyant déjà qu'il était mort. Alors le comte s'aperçut de la supercherie du rebouteur, et sau- tant sur lui d'un seul bond : — Téle-dieu pleine de reliques!... me le donneras-tu !... s'écria- t-il en rugissant de rage et lui arrachant des mains l'innocente victime , qui alors jeta de faibles cris. — Prenez garde, il est tout contrefait! dit maître Beauvouloir en s'accrochant au bras du comte! il est chétif , c'est un enfant venu sans doute à sept mois !.... Puis, avec une force supérieure qui lui était donnée par une sorte d'exaltation , il arrêta les doigts du père , en lui disant à l'oreille , d'une voix entrecoupée : — Épargnez-vous un crime, il ne vivra pas!... — Scélérat! s'écria vivement le comte, des mains duquel le re- bouteur épouvanté avait arraché l'enfant. Qui te dit que je veuille sa mort?.... ne vois-tu pas que je le caresse?.... — Attendez alors qu'il ait dix-huit ans pour le caresser ainsi î... répondit Beauvouloir retrouvant toute son importance. T-Mais, ajouta-t-il en pensant à sa propre sûreté, car il venait de reconnaître le comte qui, dans son emportement, avait oublié de déguiser sa voix , baptisez-le promptement, et ne parlez pas de mon arrêt à la mère, autrement vous la tueriez. Cette phrase adroite lui était suggérée par la joie secrète que le comte avait trahie en laissant échapper un geste promptement TOME I. 10 152 REVUE DES DEUX MONDES. réprime , au moment où le frater lui prophétisa la mort de l'a- vorton. Le rebouleur, dont les paroles venaient de sauver l'enfant, s'était empressé de le rapporter près de la mère. Il la trouva évanouie. Elle avait tout entendu , car il n'est pas rare de voir, dans les grandes crises, les organes de l'homme contracter une délicatesse inouie. Maître Beauvouloir montra au comte, par un geste ironique, l'é- tat dans lequel leur débat avait mis l'accouchée; cependant les cris de l'enfant qu'il posa sur le lit rendirent, comme par magie , la vie à la comtesse. La pauvre dame crut entendre la voix de deux anges , quand , à la faveur des vagissemens du nouveau-né , le rebouteur lui dit à voix basse, en se penchant à son oreille : — Ayez-en bien soin, il vivra cent ans! Beauvouloir s'y connaît ! Un soupir céleste , un mystérieux serrement de main furent la récompense du rebouteur, qui cherchait à s'assurer, avant de livrer aux embrassemens de la mère impatiente cette frêle créature dont la peau portait encore l'empreinte des doigts du comte, si la caresse paternelle n'avait rien dérangé dans sa chétive organisation. Le mouvement de folie par lequel la mère cacha son fils auprès d'elle, et le regard menaçant qu'elle jeta sur le comte par les deux trous du masque, firent frissonner le frater. — Elle mourrait, si elle perdait trop promptemenl son enfant ! dit-il au comte vers lequel il s'élança. Pendant cette dernière partie de la scène, le sire d'Iiérouville semblait être devenu plus farouche. Il n'avait rien vu ni rien en- tendu. Restant immobile et comme absorbé dans une profonde méditation, il avait recommencé à battre du tambour avec ses doigts sur les vitraux ; mais après la dernière phrase que lui dit h' rebouteur, il se retourna vers lui par un mouvement d'une violence frénétique , tira sa dague , et s'écria : — Misérable manant ! Ce mot était un sobriquet outrageant donné par les royalistes aux ligueurs, — Impudent coquin! La science qui te vaut l'honneur d'être le l'enfant maudit. iS^ complice des gentilshommes pressés d'ouvrir ou de fermer des suc- cessions me retient à peine de priver à jamais la Normandie de son sorcier, en l'élevant triomphalement à six pieds de terre !... Puis, au grand contentement de Beauvouloir, le comte repoussa violemment sa dague dans le fourreau. — Ne saurais-tu , continua-t-il d'une voix tonnante , te trouver une fois en ta vie dans l'honorable compagnie d'un seigneur et de sa dame , sans les soupçonner de ces méchans calculs que tu laisses faire à la canaille, sans songer qu'elle n'y est pas autorisée , comme les gentilshommes, par des motifs plausibles? Puis-je avoir dans cette occurrence des raisons d'état pour agir comme tu le sup- poses?.... Tuer mon fils!.... l'enlever à sa mère!.... Où as-tu pris ces billevesées? Suis-je fou? Pourquoi nous effraies-tu sur les jours de ce vigoureux enfant?.... Bélitre, comprends donc que je me suis défié de ta pauvre vanité ! Si tu avais su le nom de la dame que tu as accouchée , tu te serais vanté de l'avoir vue ! Pâques- Dieu !.... tu aurais peut-être tué , par trop de précaution, la mère ou l'enfant ; mais , songes-y bien , ta misérable vie me répond des leurs ! Le rebouteur fut stupéfait du changement subit qui s'opérait dans les intentions du comte. Cet accès de tendresse poui' l'avorton l'effrayait encore plus que l'impatiente cruauté et la morne indif- férence qu'il avait manifestées d'abord ; car l'accent qu'il mit en prononçant sa dernière phrase, décelait une combinaison plus sa- vante pour arriver à l'accomplissement d'un dessein immuable. Maître Beauvouloir se promit alors intérieurement de décamper du pays, s'il avait le bonheur de se retirer sain et sauf de ce mau- vais pas. Puis , s'expliquant un dénouement aussi imprévu par la double promesse qu'il avait faite à la mère et au père : — J'y suis! se dit-il. Ce bon seigneur ne veut pas se rendre odieux à sa femme , et s'en remettra sur la providence de l'apothi- caire ; alors il faut que je tâche de prévenir la dame de veiller sur son noble marmot ! Au moment où il se dirigeait vers le lit, le comte, qui s'était approché d'une armoire à plusieurs tiroirs, l'arrêta par une puis- sante interjection; et, au geste que fit le seigneur en lui tendant une bourse, le rebouteur se mit en devoir de recueillir, non sans 10. i54 REVUE DES DEUX MONDES. une joie inquiète, l'or qui brillait à travers un réseau de soie rouge. Le comte le lui jetant avec dédain , dit avec ironie : — Si lu m'as fait raisonner comme un vilain , je ne me crois pas dispensé de te payer en seigneur. Je ne te demande pas la discré- tion!.... L'homme que voici, — le comte montra Bertrand, — a dû te dire que partout où il y a des chênes et des rivières, mes diamans et mes colliers savent trouver les manans qui parlent de moi!.... En achevant ces paroles de clémence, le géant s'avança lente- ment vers le rebouteur interdit, lui approcha un siège, et parut l'inviter à s'asseoir comme lui , près de l'accouchée. — Eh bien! ma mignonne, nous avons enfin un fils!... reprit-il. C'est bien de la joie pour nous. Souffrez-vous beaucoup?.... — Non , dit en murmurant la comtesse. L'étonnement de la mère et sa gêne, les démonstrations de la joie factice et tardive du père, convainquirent maître Beauvouloir qu'un accident grave échappait à sa pénétration habituelle. Le frater, persistant dans ses soupçons, appliqua sa main sur celle de la jeune femme , sous prétexte de s'assurer de son état. — La peau est bonne... dit-il. Nul accident fâcheux n'est à craindre pour madame. La fièvre de lait viendra sans doute, ne vous en épouvantez pas.... ce ne sera rien. Mais là , le rusé rebouteur, s'arrêiant , serra la main de la com- tesse, par un mouvement d'une rare intelligence. — Si vous ne voulez pas avoir d'inquiétude sur votre enfant, madame, reprit-il, il ne faut pas le quitter. Laissez-le long-temps boire le lait que ses petites lèvres cherchent déjà , et gardez-vous bien des drogues de l'apothicaire. Le sein est le remède à toutes les maladies des enfans. J'ai beaucoup vu d'accouchemens à sept mois, mais j'ai rarement vu de délivrance aussi peu douloureuse que la vôtre. Ce n'est pas étonnant , l'enfant est si maigre !... Il tiendrait dans un sabot!... et je suis sûr qu'il ne pèse pas quinze onces. Du lait ! du lait ! S'il reste toujours sur votre sein , vous le sauverez. Ces dernières paroles furent accompagnées d'un nouveau mou- vement imperceptible des doigts du rebouteur qui pressa le bras de la comtesse ; et malgré les deux jets de flammes que dardaient l'enfant maudit. 455 les yeux du comte par les trous de son masque , Beauvouloîr débita ses périodes avec le sérieux imperturbable d'un homme qui voulait gagner son argent. — Oh ! oh ! rebouteur, tu oublies ton vieux feutre noir? lui dit Bertrand au moment où le frater sortait avec lui de la chambre. § m. L'amour paternel. Les motifs de la clémence du comte envers son fils étaient puisés dans un et cœtera de notaire. En effet , au moment où le rebouteur lui arrêta les mains , l'Avarice et la Coutume de Normandie s'é- taient tout à coup dressées devant bii. Par un signe , ces deux puis- sances lui engourdirent les doigts, et imposèrent silence à ses passions haineuses. L'une lui cria : — Les biens de ta femme ne peuvent appartenir à la maison d'Hérouville , que si un enfant mâle les y transporte. L'autre lui montra la comtesse mourante-, et les biens réclamés par la branche collatérale des Saint-Savin, Toutes deux lui conseillèrent de laisser à la nature le soin d'em- porter l'avorton , et d'attendre 1? naissance d'un second fils , qui fût sain et vigoureux , pour aider la nature et pouvoir mépriser la vie de sa femme. Alors il ne vit plus un enfant, il vit des domaines. Sa tendresse subite était forte comme son ambition : il aurait voulu , dans son désir de satisfaire à la loi , que ce fils mort-né eût les apparences d'une robuste constitution. Connaissant mieux le caractère du comte , la mère , encore plus surprise que le rebouteur , conserva une crainte instinctive qu'elle manifestait parfois avec hardiesse; mais son enfant lui avait donné de la fopce et fait un courage. Pendant quelques jours , le comte resta très-assidument auprès de sa femme, et lui prodigua des soins auxquels l'intérêt impri- mait une sorte de tendresse. Mais, avec. l'œil d'une inère, la. 150 REVUE DES DEUX MONDES. comtesse s'aperçut promptemenl qu'elle seule était l'objet de tou- tes ces attentions. La haine du père pour son fils était visible. Il s'abstenait toujours de le voir ou de le toucher, se levait brusque- ment et allait donner des ordres au moment où les cris se faisaient entendre; enfin, il ne semblait lui pardonner d'exister que dans l'espoir de sa mort. Mais cette dissimulation coûtait encore trop au comte. Le jour où il s'aperçut que l'œil intelligent de la mère devi- nait, sans le comprendre, le danger qui menaçait son fils, il annonça son départ pour le lendemain de la messe des relevailles , en pré- textant la nécessité où il était d'amener au secours du roi toutes les forces dont il pouvait disposer. Telles furent les circonstances qui accompagnèrent et précédè- rent la naissance d'Etienne d'Hérouville. Le comte n'aurait pas eu , pour désirer incessamment la mort de ce fils désavoué , le puissant motif de l'avoir déjà voulue ; il aurait même fait taire cette triste disposition que l'homme se sent , de haïr l'être auquel il a nui une première fois , et il ne se serait pas trouvé dans l'obligation , cruelle pour lui, de feindre de l'amour pour un avorton qui lui était odieux , le pauvre Etienne n'en aurait pas moins été l'objet de son aversion. La constitution rachitique et maladive de ce petit corps , dont la caresse paternelle avait peut-être aggravé les défauts de confor- mation , était , aux yeux du comte , une offense toujours flagrante pour son amour-propre de père. S'il avait en exécration les beaux hommes, il ne détestait pas moins les gens débiles, voués aux sciences et aux plaisirs de l'intelligence. Pour lui plaire, il fallait être laid de figure, grand et robuste. L'ignorance des livres et la connaissance de l'art militaire étaient les seules quahtés qu'il prisât dans un homme. La rudesse des manières et du langage achevait d'en faire, à ses yeux , un modèle accomph de virilité. Etienne devait donc trouver dans son père nn ennemi sans géné- rosité. Sa lutte avec ce colosse commençait dès son berceau ; et , pour tout secours contre un antagoniste aussi dangereux , il n'avait que le cœur de sa timide et jeune mère , dont l'amour pour lui s'accroissait, par une loi touchante de la nature, de tous les périls qui le menaçaient. Ensevelis tout-ù~cou[) dans une profonde solitude par le brusque l'enfant maudit. iîiT départ du comte, ces deux êtres faibles et timides se comprirent admirablement, s'unirent par une même pensée, et arrivèrent à n'avoir qu'une même existence. Au moment où , pour la première l'ois , Etienne distin{}ua les objets, et qu'il put exercer sa vue avec cette stupide avidité natu- relle aux enfans , ses regards rencontrèrent les sombres lambris de la chambre d'honneur; lorsque sa jeune oreille s'efforça de percevoir les sons et d'en saisir les différences , il entendit le bruis- sement monotone des eaux de la mer qui venait se briser sur les l'ochers par un mouvement aussi régulier que celui d'un balancier d'horloge : ainsi, les lieux, les sons, les choses, tout ce qui frappe les sens , prépare l'entendement et forme le caractère , s'accordait à le rendre enclin à la mélancolie. Dès sa naissance , il devait croire que sa mère était la seule créa- ture qui existât sur terre, voir le monde comme un désert, et s'habituer à ce sentiment de retour sur nous-mêmes qui nous porte à vivre seuls, à chercher en nous les immenses ressources de la pensée. Comme tous les enfans en proie à une souffrance , il gardait presque toujours une attitude passive. La délicatesse de ses organes était si grande, qu'un bruit trop soudain ou la compagnie d'une personEe tumultueuse lui donnait une sorte de fièvre. Vous eussiez dit un de ces petits insectes pour lesquels Dieu semble modérer la violence du vent et la chaleur du soleil. Aussi, comme eux, inca- pable de lutter contre le moindre obstacle , il cédait , comme eux , sans résistance et sans plainte à tout ce qui paraissait agressif. Cette patience angélique inspirait à sa mère un sentiment pro- fond , qui l'aidait à supporter les soins minutieux et constans récla- més par une santé si chancelante. Les avis du rebouteur étaient toujours écrits devant elle ; et , alors , craignant tout pour son en- fant , elle assit la Défiance près de son berceau. Bientôt elle trouva des joies célestes dans la triste existence qu'elle croyait déshéritée de bonheur : voir son fils, c'était oublier ses peines. Elle admira la Providence , qui le plaçait, comme une foule de créatures, au sein de la sphère de paix et de silence , la seule où il pût s'élever heureusement, et se soustraire à la mort. Souvent les mains maternelles , pour lui si douces et si prudentes, le transportaient dans la haute région des fenêtres ogives... alors i58 REVUE DES DEUX MONDES. ses yeux bleus, comme ceux de sa mère, semblaient étudier les ondes vertes de l'Océan. Ils restaient ainsi tous deux des heures en- tières à contempler l'infini de celte vaste nappe, tour à tour sombre et brillante. Ces longues et muettes méditations étaient pour Etienne un secret apprentissage de la douleur, car presque toujours les yeux de sa mère se mouillaient de larmes ; et , alors , pendant ces pénibles songes de l'ame, les jeunes traits d'Etienne ressem- blaient à un léger réseau tiré par un poids trop lourd. Puis, bien- tôt, sa précoce intelligence du malheur lui révélant tout le pouvoir de ses jeux enfantins sur la comtesse , il essayait , en ces instans de tristesse, de la divertir par les mêmes caresses dont elle se servait pour endormir ses souffrances ; et jamais ses petites mains lutines, ses demi-mots bégayés, ses rires intelligens, ne manquaient de dis- siper les rêveries de sa mère. Alors, s'il était fatigué, une délica- tesse instinctive l'empêchait de se plaindre. — Pauvre chère sensilive !... s'écria la comtesse en le voyant en- dormi de lassitude après une folâtrerie qui venait de faire enfuir un de ses souvenirs les plus douloureux. Où pourras-tu vivre? Qui te comprendra jamais.... toi , dont l'ame tendre sera blessée par un regard trop sévère, et qui, semblable à ta triste mère, esti- meras un sourire chose plus précieuse que tous les biens de la terre?... Ange aimé de ta mère, qui t'aimera dans le monde?... Qui devinera les trésors ensevelis sous ta frêle enveloppe?... Per- sonne... Comme moi, tu seras seul sur terre... Elle soupira , pleura ; mais en voyant la pose gracieuse de son fils qui dormait sur ses genoux, elle sourit avec mélancolie, et le regarda long-temps en silence... heureuse, et goûtant un de ces plaisirs muets, profonds, qui sont un secret entre les mères et Dieu... A dix-huit mois, la faiblesse d'Etienne n'avait pas encore permis à la comtesse de le promener au dehors; mais les légères couleurs qui nuançaient le blanc mat de sa peau , comme si le plus pâle des pétales d'un églantier y eût été apporté par le vent, attestaient la vie et la santé. Au moment où elle commençait à croire aux prédic- tions du rebouteur, et s'applaudissait d'avoir pu , en l'absence du cpmle, entourer son fils des précautions les plus sévères, afin dolo l'enfant maudit. 159 préserver de tout danger, les lettres écrites par le secrétaire de son mari lui annoncèrent le prochain retour du maître. Un matin , la comtesse , livrée à la folle joie qui s'empare de toutes les mères quand elles voient pour la première fois marcher leur premier enfant, jouait avec Etienne à ces jeux aussi indescrip- tibles que le charme des souvenirs... Tout à coup elle entendit craquer les planchers sous un pas pesant , et à peine s'était->elle le- vée par un mouvement de surprise involontaire , qu'elle se trouva devant le comte. Elle jeta un cri d'effroi , mais elle essaya de répa- rer ce tort involontaire en s'avançant vers le comte et lui tendant son front avec soumission pour y recevoir un baiser. — Si j'avais été prévenue de votre arrivée... — La réception , dit le comte en l'interrompant, eût été plus cor^ diale et moins franche. Il avisa l'enfant, et l'état de santé dans lequel il le revoyait lui arracha d'abord un geste de surprise empreint de fureur; mais ré- primant soudain sa colère, il se mit à sourire. — Je vous apporte de bonnes nouvelles... reprit-il. J'ai le gou- vernement de Champagne , et la promesse du roi d'être fait duc et pair ; puis , nous avons hérité d'un parent Ce maudit huguenot de Chaverny est mort. La comtesse pâlit et tomba sur un fauteuil. Elle devinait le se- cret de la sinistre joie répandue sur la figure de son mari , et que la vue d'Etienne semblait accroître. C'était le rire d'un démon. — Monsieur, dit-elle d'une voix émue, vous n'ignorez pas que j'ai long-temps aimé mon cousin de Chaverny. Vous répondrez à Dieu de la douleur que vous me causez... A ces mots, le regard du comte étincela, et ses lèvres tremblè- rent sans qu'il pût proférer une parole, tant il était ému par la rage ; mais , enfin , jetant sa dague sur une table avec une telle vio- lence que le fer résonna comme un coup de tonnerre : — Écoutez-moi!... cria-t-il d'une voix étourdissante, et souve- nez-vous de ceci ! Je veux ne jamais entendre ni voir le petit monstre que vous tenez dans vos bras. Il est votre enfant et non le mien... A-t-il un seul de mes traits?... Jour de Dieul cachez-le bien, ou sinon — Juste ciel!.,, cria la comtesse. 160 REVUE DES DEUX MONDES, — Silence!... répondit le colosse. Si vous ne voulez pas que je le heurte , faites en sorte qu'il ne se rencontre plus sur mon pas- sage — Alors, reprit la comtesse qui se sentit le courage de lutter contre son tyran , jurez-moi de ne point attenter à ses jours, si vous ne le voyez pas... Puis-je comptel* sur votre parole de gentil- homme?... — Mais... reprit le comte. — Eh bien! monstre, tuea-nous donc... s'écria-t-elle en se je- tant à genoux, et serrant so^.enfanl dans ses bras... — Levez-vous, madame, je vous engage ma foi de gentilhomme de ne rien entreprendre sur la vie de ce maudit embryon, pouivu qu'il demeure sur les rochers qui bordent la mer au-dessous du château; mais malheur à lui , si je le trouve jamais au-delà de ces hmites... La comtesse se mit à pleuier amèrement. — Voyez-le donc!... dit-elle. C'est votre fils... — Madame! A ce mot , la comtesse épouvantée emporta son enfant , dont le cœur palpitait comme celui d'une fauvette surprise dans son nid par un pâtre. Mais soit que l'innocence ait un charme auquel les hommes les plus endurcis ne sauraient se soustraire , soit que le comte se re- prochât sa violence , ou craignît de plonger dans le désespoir une créature nécessaire à ses plaisirs et à ses desseins, sa voix était re- devenue aussi douce qu'elle pouvait l'être, au moment où sa femme revint pâle et presque mourante. — Jeanne, ma mignonne, lui dit-il, donnez-moi la main, et no soyez pas rancunière!... On ne sait comment se comporter avec vous. Je vous apporte de nouveaux honneurs, de nouvelles ri- chesses, et tête-dieu ! vous me recevez comme un maheustre dans un parti demanans. Mon gouvernement va m'obliger à de longues absences jusqu'à ce que je l'aie échangé pour celui de Normandie; ainsi, ma mignonne, au moins faites-moi bon visage pendant mon séjour ici... La comtesse comprit le sens de ces paroles ; leur feinte douceur ne pouvait plus la tromper. l'enfant maudit. 161 — Je connais mes devoirs!... répondit-elle avec un accent de mélancolie , que son mari prit d'abord pour de la tendresse. Il y avait trop de pureté , trop de grandeur chez celte timide créature, pour qu'elle osât essayer, comme certaines femmes adroites, de gouverner le comte en mettant du calcul dans sa con- duite ou en prostituant son cœur ; elle soupira , s'éloigna en silence, soumise et cachant son désespoir. — Tête-dieu pleine de reliques! je ne serai donc jamais aimé!... s'écria le comte, en surprenant une larme dans les yeux de sa femme , au moment où elle sortit. Par une espèce de sortilège , dont toutes les mères ont le secret, et qui avait encore plus de force entre la comtesse et son lils, elle réussit à lui faire comprendre le péril qui le menaçait sans cesse , et lui apprit à redouter l'approche de son père. La scène terrible dont Etienne avait été témoin se grava dans sa mémoire , de ma- nière à produire en lui une maladie. Il finit par pressentir la pré- sence du comte avec tant d'instinct, que, si un de ces sourires dont les mères connaissent les signes imperceptibles animait sa figure au moment où ses organes imparfaits, déjà façonnés par la crainte, lui annonçaient la marche lointaine de son père , ses traits se con- tractaient, et l'oreille de la mère n'était pas plus alerte que le sen- timent intérieur du fils. Avec l'âge , cette faculté de terreur gran- dit au point qu'Etienne , semblable aux sauvages de l'Amérique , distinguait les pas de son père , savait écouter sa voix éclatante à des distances éloignées , et prédisait sa venue. Voir le sentiment de terreur que son mari lui inspirait, partagé si tôt par son enfant , le rendit encore plus précieux à la comtesse; et leur union se fortifia si bien , que, comme deux fleurs nées sur la même tige, ils se courbaient sous le même vent, se relevaient par la même espérance. C'était une même vie. Au départ du comte, Jeanne commençait une seconde grossesse ; et , cette fois , elle accoucha au terme voulu par les préjugés. Elle mit au monde , non sans des douleurs inouies , un gros gar- çon, qui , dix-huit mois après, offrit une si parfaite ressemblance avec son père , que la haine du comte pour l'aîné s'en accrut sin- gulièrement. Pour sauver son enfant chéri, la comtesse consentit à tous les projets que son mari forma pour le bonheur et la fortune 162 REVUE DES DEUX MONDES. de leur second fils. Etienne fut destiné à l'état ecclésiastique. Maxi- milien devait être l'héritier des biens et des titres de la maison d'Hérouville. A ce prix , la pauvre mère assura le repos de son enfant chéri. Jamais deux frères ne furent plus dissemblables qu'Etienne et Maximilien. Le cadet eut en naissant le goût du bruit, des exercices violens et de la guerre. Aussi le comte eut-il pour lui autant d'amour que sa femme en avait pour Etienne. Les deux frères grandi- rent sans se connaître , sans se voir, et arrivèrent à l'âge de l'a- dolescence. Etienne habitait une petite chaumière de jardinier située dans une grotte de granit au bord de la mer, au pied du château. Sa mère avait fait disposer l'intérieur de cette humble maison de ma- nière à ce que son fils y trouvât toutes les jouissances du luxe. Elle y allait passer avec lui la plus grande partie de la journée. Ils par- couraient les rochers , les grèves, et elle lui indiquait les limites du petit domaine de sable, de coquilles, de mousses et de cailloux qui lui appartenait. Insensiblement il avait compris, par la terreur pro- fonde dont sa mère était saisie , s'il venait à faire un pas hors de cette enceinte, que la mort l'attendait au-delà. Chez lui, le nom de père excitait tout à la fois une terrible crainte qui troublait son ame, la dépouillait de son énergie , et le soumettait à cette espèce d'atonie qui fait tomber à genoux une jeune fille devant un tigre. Caché dans un trou de rocher, il apercevait souvent de loin ce géant sinistre, ou il en entendait la voix, et alors l'impression dou- loureuse qu'il avait ressentie jadis au moment où il en fut maudit , lui glaçait le cœur. Aussi, comme un Lapon qui meurt au-delà de ses neiges, il se fit une délicieuse patrie de sa cabane, de ses ro- chers, et, s'il en dépassait l'enceinte, il éprouvait un malaise indé- finissable. Sa mère , sentant que ce pauvre enfant ne pouvait trouver de bonheur que dans une humble sphère de calme et de silence , lui avait donné tous les goûts de la solitude. Ainsi, la bibliothèque du cardinal d'Hérouville fut, en quelque sorte , son héritage. La lec- ture devait remplir sa vie. Pour le dédommager de ses infirmités , la nature l'avait doué d'une voix si mélodieuse , qu'il était difficile de résister au plaisir de l'entendre. Sa mère lui enseigna la musi- l'enfant maudit. 165 que , et quelque chant tendre et mélancolique , soutenu par les accens d'une mandoline, fut un de ses trésors.... La studieuse poésie , dont les riches méditations nous font parcourir en bota- niste les vastes champs de la pensée ; la féconde comparaison des idées humaines, l'exaltation que nous donne la parfaite intelligence des œuvres du génie , devinrent les inépuisables et tranquilles féli- cités de sa vie rêveuse et solitaire. Enfin, les fleurs, créations ravis- santes , dont la destinée avait tant de ressemblance avec la sienne, eurent tout son amour. Aussi, heureuse de voir à son fils des pas- sions innocentes qui le garantissaient du rude contact de la vie sociale auquel il n'aurait pas plus résisté que la plus jolie dorade de l'océan n'eût soutenu sur la grève un regard du soleil, la comtesse encouragea les goûts d'Etienne, en lui apportant des romanceros espagnols, des motets itahens, des livres, des sonnets, des poésies... et chaque matin, il trouvait sa solitude peuplée de jolies plantes aux riches couleurs, aux suaves parfums. Ses lectures , auxquelles sa frêle santé ne lui permettait pas de se hvrer long-temps, et ses faibles exercices au milieu des rochers, étaient interrompus par de naïves méditations qui le faisaient res- ter des heures entières devant ses riantes fleurs , ses douces com- pagnes, ou tapi dans le creux de quelque roche en présence d'une algue, d'une mousse, d'une herbe marine dont il étudiait les mystères. Il cherchait une rime au sein des corolles odorantes comme l'a- beille y eût été butiner son miel. Il admirait même souvent sans but, et sans vouloir s'expliquer son plaisir, les filets délicats im- primés en couleur foncée sur les pétales , la délicatesse des riches tuniques d'or ou d'azur, vertes ou violàtres, les découpures si profusément belles des calices ou des feuilles, leurs tissus mats ou veloutés qui se déchiraient , comme son ame , au moindre effort. Il demeurait pendant de longues journées couché sur le sable , vivant sa vie douce et molle , heureux , poète sans le savoir ; et alors l'irruption soudaine d'un insecte doré, les reflets du soleil dans l'océan, les tremblemens du vaste et limpide miroir des eaux , un coquillage , une araignée de mer , tout devenait événement , plaisir, pour cette ame ingénue. Voir venir sa mère , entendre de loin le frôlement de sa robe , l'entendre , la baiser, lui parler, l'é- 162 REVUE DES DEUX MONDES. de leur second fils. Etienne fut destiné à l'état ecclésiastique. Maxi- milien devait être l'héritier des biens et des titres de la maison d'Hérouville. A ce prix , la pauvre mère assura le repos de son enfant chéri. Jamais deux frères ne furent plus dissemblables qu'Etienne et Maximilien. Le cadet eut en naissant le goût du bruit, des exercices violens et de la guerre. Aussi le comte eut-il pour lui autant d'amour que sa femme en avait pour Etienne. Les deux frères grandi- rent sans se connaître , sans se voir, et arrivèrent à l'âge de l'a- dolescence. Etienne habitait une petite chaumière de jardinier située dans une grotte de granit au bord de la mer, au pied du château. Sa mère avait fait disposer l'intérieur de cette humble maison de ma- nière à ce que son fils y trouvât toutes les jouissances du luxe. Elle y allait passer avec lui la plus grande partie de la journée. Ils par- couraient les rochers , les grèves, et elle lui indiquait les limites du petit domaine de sable, de coquilles, de mousses et de cailloux qui lui appartenait. Insensiblement il avait compris, par la terreur pro- fonde dont sa mère était saisie , s'il venait à faire un pas hors de cette enceinte, que la mort l'attendait au-delà. Chez lui, le nom de père excitait tout à la fois une terrible crainte qui troublait son ame, la dépouillait de son énergie , et le soumettait à cette espèce d'atonie qui fait tomber à genoux une jeune fille devant un tigre. Caché dans un trou de rocher, il apercevait souvent de loin ce géant sinistre, ou il en entendait la voix, et alors l'impression dou- loureuse qu'il avait ressentie jadis au moment où il en fut maudit , lui glaçait le cœur. Aussi , comme un Lapon qui meurt au-delà de ses neiges, il se fit une délicieuse patrie de sa cabane, de ses ro- chers, et, s'il en dépassait l'enceinte, il éprouvait un malaise indé- finissable. Sa mère , sentant que ce pauvre enfant ne pouvait trouver de bonheur que dans une humble sphère de calme et de silence , lui avait donné tous les goûts de la solitude. Ainsi, la bibliothèque du cardinal d'Hérouville fut, en quelque sorte , son héritage. La lec- ture devait remplir sa vie. Pour le dédommager de ses infirmités , la nature l'avait doué d'une voix si mélodieuse , qu'il était difficile de résister au plaisir de l'entendre. Sa mère lui enseigna la musi- ^m^" l'enfant maudit. 165 que , et quelque chant tendre et mélancolique , soutenu par les accens d'une mandoline, fut un de ses trésors,... La studieuse poésie , dont les riches méditations nous font parcourir en bota- niste les vastes champs de la pensée ; la féconde comparaison des idées humaines, l'exaltation que nous donne la parfaite intelligence des œuvres du génie , devinrent les inépuisables et tranquilles féli- cités de sa vie rêveuse et solitaire. Enfin, les fleurs, créations ravis- santes , dont la destinée avait tant de ressemblance avec la sienne, eurent tout son amour. Aussi, heureuse de voir à son fils des pas- sions innocentes qui le garantissaient du rude contact de la vie sociale auquel il n'aurait pas plus résisté que la plus jolie dorade de l'océan n'eût soutenu sur la grève un regard du soleil, la comtesse encouragea les goûts d'Etienne, en lui apportant des romanceros espagnols, des motets itahens, des livres, des sonnets, des poésies... et chaque matin, il trouvait sa solitude peuplée de jolies plantes aux riches couleurs, aux suaves parfums. Ses lectures , auxquelles sa frêle santé ne lui permettait pas de se hvrer long-temps, et ses faibles exercices au milieu des rochers, étaient interrompus par de naïves méditations qui le faisaient res- ter des heures entières devant ses riantes fleurs , ses douces com- pagnes, ou tapi dans le creux de quelque roche en présence d'une algue, d'une mousse, d'une herbe marine dont il étudiait les mystères. Il cherchait une rime au sein des corolles odorantes comme l'a- beille y eût été butiner son miel. Il admirait même souvent sans but , et sans vouloir s'expliquer son plaisir, les filets délicats im- primés en couleur foncée 8ur les pétales , la délicatesse des riches tuniques d'or ou d'azur, vertes ou violàtres, les découpures si profusément belles des calices ou des feuilles, leurs tissus mats ou veloutés qui se déchiraient, comme soname, au moindre effort. Il demeurait pendant de longues journées couché sur le sable , vivant sa vie douce et molle , heureux , poète sans le savoir ; et alors l'irruption soudaine d'un insecte doré, les reflets du soleil dans l'océan, les tremblemens du vaste et limpide miroir des eaux , un coquillage, une araignée de mer, tout devenait événement, plaisir, pour cette ame ingénue. Voir venir sa mère , entendre de loin le frôlement de sa robe , l'entendre , la baiser, lui parler, l'é- 166 REVUE DES DEUX MONDES. besoin d'aimer, d'avoir une autre mère , une autre ame à lui; et, comme une barrière d'airain s'élevait entre lui et la civilisation , à force de chercher un être auquel il pût confier ses pensées et dont il pût partager la vie, il finit par sympathiser avec l'Océan. Toujours en présence de cette immense création , dont les mer- veilles cachées contrastent si puissamment avec celles de la terre , il y découvrit d'étonnans mystères. Familiarisé dès le berceau avec l'infini de ces campagnes humides , la mer et le ciel lui racontaient d'admirables poésies. Pour lui, tout était varié dans ce large tableau , si monotone en apparence. Comme tous les hommes dont l'ame domine le corps , il avait une vue perçante , et pouvait saisir à des distances énormes, avec une admirable facilité, sans fatigue, les nuances les plus fugitives de la lumière, les trembiemens les plus éphémères de l'eau. Il admirait même, par un calme parfait, les teintes multipUées de la mer qui, semblable à un visage de femme, avait alors une physionomie, des sourires, des idées, des caprices; là verte et sombre, ici riant dans son azur...; tantôt unissant ses lignes brillantes avec les tremblantes lueurs de l'horizon , tantôt se balançant d'un air doux sous des nuages bruns... Il y avait pour lui des fêtes magnifiques pompeusement célébrées au coucher du soleil, quand l'astre versait ses couleurs rouges sur les flots comme un manteau de pourpre. La mer était gaie , vive , spirituelle au milieu du jour , lorsqu'elle frissonnait en répétant l'éclat delà lumière par mille facettes éblouissantes; puis, elle lui révélait d'étonnantes mélancolies , et le faisait pleurer , lorsque , résignée , calme et triste , elle réfléchissait un ciel gris chargé de nuages Il avait saisi tous les langages muets de cette immense créature : le flux et reflux était comme une respiration mélo- dieuse dont chaque soupir lui peignait un sentiment. Il en compre- nait le sens intime, et nul marin, nul savant n'aurait pu prédire mieux que lui la moindre colère de l'Océan , le plus léger change- ment de sa face. A la manière dont le flot venait mourir sur le rivage, il devinait les houles, les tempêtes, les grains, la force des marées... Quand la nuit étendait ses voiles sur le ciel , il la voyait encore sous les lueurs crépusculaires, et conversait avec elle. Enfin, il . participait à sa grande et féconde vie : il éprouvait en son ame une l'enfajst maudit. 107 véritable tempête quand elle se courrouçait, il respirait dans ses sifflemens aigus, courait dans ses lames énormes qui se brisaient en mille franges liquides sur les rochers, se sentait intrépide et terrible comme elle; et, comme elle, bondissait par des retours prodigieux, gardait des silences mornes, imitait ses clémences soudaines Il avait épousé la mer. Ellectait sa confidente , son amie, son bonheur. Le matin quand il venait sur ses rochers , en parcourant les sables fins et brillans de la grève, il reconnaissait l'esprit de l'Océan par un simple regard : il en voyait soudain les paysages , et pla- nait ainsi sur la grande face des eaux, comme un ange du ciel Si de joyeuses , de lutines, de blanches vapeurs lui jetaient un ré- seau vague comme un voile au front d'une fiancée, il en suivait les ondulations et les caprices avec une joie délicieuse... C'était un charme pour lui que de la trouver coquette au matin comme une femme qui se lève, fraîche, rouge, encore tout endormie.... Sa pensée, mariée avec cette grande pensée divine, le consolait dans sa solitude , et les mille jets de son ame avaient peuplé son étroit désert de fantaisies sublimes. Pur comme un ange , vierge des idées sociales qui dégradent tant les hommes, naïf comme un enfant, il vivait comme une mouette, comme une fleur; prodigue seulement des trésors d'une imagination poétique; tantôt s'élevant jusqu'à Dieu par la prière, tantôt redescendant, humble et rési- gné, jusqu'au bonheur paisible de la brute; incroyable mélange de deux créations. Pour lui, les étoiles étaient les fleurs de la nuit ; le soleil , un père ; les oiseaux , des amis. Partout il plaçait l'ame de sa mère : souvent il la voyait dans les nuages , il lui parlait, et ils communiquaient réellement ensemble par des visions célestes. . . ; Il y avait des jours où il entendait sa voix , où il admirait son sou- rire , des jours où il ne l'avait pas perdue... Dieu semblait lui avoir donné la puissance des anciens solitaires, des sens intérieurs plus parfaits, des forces morales inouiesqui lui permettaient d'aller plus avant que les autres hommes dans les secrets des œuvres immor- telles. Ses regrets et sa douleur étaient comme des liens qui l'unis- saient au monde des esprits. Il y pénétrait, armé de son amour, pour y aller chercher sa mère, réalisant ainsi, par les sublimes accords de l'extase, la fabuleuse entreprise d'Orphée.... Il s'élan- rOME 1. il 168 REVUE DES DEUX MONDES. çait dans l'avenir, dans le ciel , comme de son rocher il volait snr l'Océan d'une ligne à l'autre de l'horizon. Souvent aussi , quand il était tapi au fond d'un trou profond capricieusement arrondi dans un fragment de granit, et dont l'en- trée avait l'étroitesse d'un terrier; quand, doucement éclairé par les chauds rayons du soleil qui passaient par des fissures et lui montraient les jolies mousses marines dont cette retraite était dé- corée, véritable nid de quelque oiseau de mer , là souvent, il était saisi d'un sommeil involontaire. Le soleil, son souverain , lui disait seul qu'il avait dormi en lui mesurant le temps pendant lequel avaient disparu, pour lui, ses paysages d'eau, ses sables dorés, ses coquillages. Alors il admirait à travers une lumière brillante comme celle des cieux, les villes immenses dont ses livres lui parlaient; il allait, regardant avec élonnement , mais sans envie , les cours , les rois, les batailles, les hommes, les monumens.... Ce rêve en plein jour lui rendait toujours plus chères ses douces fleurs, ses nuages, son soleil, ses beaux rochers de granit. Il semblait qu'un ange lui révélait les abîmes du monde moral et les chocs terribles des ci- vilisations, pour le mieux attacher à sa vie solitaire... Il sentait que, s'il se hasardait à traverser ces océans d'hommes, son ame y serait bientôt déchirée ; qu'il y périrait brisé comme une fleur qui tombe du bord d'une pauvre mansarde dans la boue d'une rue.... Un jour, en 1617, vingt et quelques années après l'horrible nuit pendant laquelle Etienne fut mis au monde, le duc d'Hérouville, alors âgé de soixante-quinze ans, vieux, cassé, presque mort, était assis, au coucher du soleil, dans un immense fauteuil, devant la fenêtre ogive de sa chambre à coucher, à la place d'où jadis la com- tesse avait si vainement réclamé par les sons du cor perdus dans les airs le secours des hommes et du ciel... Vous eussiez dit un véri- table débris de tombeau. Sa large et puissante figure, dépouillée de son aspect sinistre par la souffrance et par l'âge, avait une cou- leur blafarde en rapport avec les longues mèches de cheveux blancs qui tombaient autour de sa tête chauve, dont le crâne jaune sem- blait débile. La guerre et le fanatisme brillaient encore dans ses yeux gris, mais ils y étaient tempérés par un sentiment religieux. La dévotion jetait une teinte monastique sur ce visage, jadis si dur et maintenant sillonné de rides qui en adoucissaient l'expression. l'enfant maudit. i(>9 Les reflets du couchant coloraient cette tête encore vigoureuse par des tons doux, et le corps affaibli, enveloppé de vêtemens bruns, achevait, par sa pose lourde, par la privation de tout mouvement, de peindre l'existence monotone, le repos terrible de cet homme, autrefois si entreprenant, si haineux, si actif.... — Assez!.., dit-il à son chapelain, vieillard vénérable, qui lui lisait l'Evangile en se tenant debout devant lui, dans une atiilude respectueuse. Le duc, semblable à ces vieux lions de ménagerie qui arrivent à une décrépitude encore pleine de majesté, se tourna vers un autre homme en cheveux blancs , et lui tendit un bras décharné , couvert de poils rares , encore nerveux , mais sans vigueur. — A vous, rebouteur, s'écria-t-il , voyez où j'en suis.^.. aujour- d'hui.... — Tout va bien , monseigneur, et la fièvre a cessé... Vous vivrez encore de longues années... — Je voudrais voir Maximilien ici ! reprit le duc en laissant échap- per un sourire d'aise... Ce brave enfant! Il commande maintenant sa compagnie d'arquebusiers chez le roi... Le maréchal d'Ancre en a eu soin... Notre gracieuse reine Marie pense à le bien apparenter, et mon nom sera dignement continué... Il a fait des prodiges de valeur à l'attaque... En ce moment, Bertrand arriva, tenant une lettre à la main. — Qu'est ceci? dit vivement le vieux seigneur. — Une dépêche apportée par un courrier que vous envoie Sa Majesté, répondit l'écuyer. — Les huguenots reprendraient-ils les armes , téte-dieu pleine de reliques ! s'écria le duc en se dressant et jetant un regard étin- celant sur les trois vieillards... J'armerais encore mes soldats, et avec Maximilien à mes côtés, la Normandie... — Asseyez-vous, mon bon seigneur, dit le rebouteur inquiet de voir le duc se livrer à une bravade dangereuse chez un convales- cent. — Lisez, maître Corbineau , dit le vieillard en tendant la dépêche à son confesseur. Ces quatre personnages formaient un tableau curieux, plein d'enseignemens pour la vie humaine. L'écuyer, le prêtre et le mé- ii. 170 REVUE DES DEUX MONDES. (Iccin , blanchis par les années , tous irois debout devant leur maître assis dans son fauteuil, ne se jetant l'un à l'autre que de pâles re- gards, traduisant chacun l'une des idées qui finissent par s'empa- rer de l'homme au bord de la tombe , tous fantastiquement éclairés par les riches couleurs du couchant, silencieux, composaient un tableau sublime de mélancolie et fertile en contrastes. Cette cham- bre sombre et solennelle, où rien n'était changé depuis plus de vingt années, encadrait merveilleusement cette page poétique pleine de passions éteintes , attristée par la mort , remplie par la religion... , , — Le maréchal d'Ancre a été tué sur le pont du Louvre par ordre du roi, puis... — Achevez , cria le seigneur. — Votre fils... — Eh bien!... — Mort... Le duc pencha la tête sur sa poitrine , lit un {jrand soupir, et resta muet, immobile. A ce mot, à ce soupir, les trois vieillards se regardèrent. Il leur sembla que l'illustre et opulente maison d'Hérouville disparaissait devant eux comme un navire qui sombre. — Le maître d'en haut, reprit le duc en lançant un terrible re^ gard sur le ciel , se montre bien ingrat envers moi !... Il ne se sou- vient guère de ce que j'ai osé pour sa sainte cause... — Dieu se venge 1... dit le prêtre d'une voix grave. — Mettez-moi cet homme au cachot !... s'écria le seigneur exas- péré. — Vous pouvez me faire taire plus facilement que votre con- science. Le vieillard redevint pensif. — Ma maison périr !... mon nom s'éteindre !... Je veux me ma- rier.... avoir un fils!... s'écria-t-il après une longue pause. Le rebouteur ne put s'empêcher de sourire, tout effrayante que fût l'expression du désespoir peint sur la face du duc d'Hé- rouville. En ce moment, au milieu du silence, et dominant le doux mur- mure de la mer, un chant aussi frais que l'air du soir, aussi pur l'knfant maudit. 171 que le ciel, simple comme la couleur verte qui teignait l'Océan, s'é- leva soudain pour charmer la nature. La ravissante mélancolie de cette voix céleste, la mélodie des paroles, la musicjue plaintive, répandaient dans l'ame un sentiment semblable à je ne sais quel parfum magique. L'harmonie montait comme par nuages. Elle remplissait les airs, elle versait du baume sur toutes les douleurs, ou plutôt elle les consolait en les exprimant. La voix s'unissait au bruissement de l'onde avec une si rare perfection, qu'elle semblait sortir du sein des flots... C'était plus doux qu'une parole d'amour; car il y avait la délicieuse fraîcheur de l'espérance. — Qu'est ceci?.., demanda le duc. — C'est le petit rossignol qui chante. Tel est le nom que nous avons donné au fils aîné de monseigneur... répondit Berlrand. — Mon fils !... s'écria le vieillard. J'ai un fils !. .. un fils !... Il se dressa sur ses pieds , et se mit à marcher dans sa chambre d'un pas lent et précipité tour à tour; puis, faisant un geste de commandement, il renvoya ses gens, à l'exception du prêtre. Le lendemain matin, le duc, appuyé sur son vieil écuyer, allait sur la grève, à travers les rochers, cherchant le fils que jadis il avait maudit. Il l'aperçut de loin , tapi dans une crevasse de granit, nonchalamment étendu au soleil, la tête posée sur une touffe d'herbes fines, les pieds ramassés gracieusement sous le corps.... Il ressemblait à une hirondelle en repos Aussitôt que le grand vieillard se montra sur le bord de la mer, et que le bruit de ses pas, assourdi par le sable, résonna faiblement, en se mêlant à la voix des flots, Etienne tourna la tête, jeta un petit cri d'oiseau surpris, et disparut dans le granit même, comme une souris qui rentre si lestement dans son trou , que l'on finit même par douter de l'avoir aperçue.... — Hé! tête-dieu pleine de reliques ! où s'est-il donc fourré? s'écria le seigneur en arrivant au rocher sur lequel son fils était accroupi. — Il est là... dit Bertrand en montrant une fente étroite dont les bords avaient été polis, usés par les assauts des hautes marées... — Etienne!... mon fils!... cria le vieillard. hliéritier ne répondit pas. Alors, pendant une partie de la ma- tinée, le duc supplia, menaça, gronda , implora tour à tour, sans 172 REVUE DES DEUX MONDES. pouvoir obtenir de réponse. Parfois il se taisait, appliquait l'oreille à la crevasse , et tout ce que son ouïe faible lui permettait d'en- tendre était le sourd battement du cœur d'Etienne, dont les pul- sations précipitées retentissaient sous la Aoûte sonore... — Il vit au moins celui-là !... dit le vieillard d'un son de voix dé^ chirant. Au milieu du jour, le père au désespoir eut recours à la prière. — Etienne, lui disait^il, mon cher Etienne, Dieu m'a puni de l'avoir méconnu! Il m'a privé de ton frère! Aujourd'hui, tu es mon seul et unique enfant. — Je t'aime plus que moi!... — J'ai reconnu mon erreur, et je sais que tu as véritablement mon sang dans tes veines et celui de ta mère dont j'ai causé le malheur; mais viens!... Je tâcherai de te faire oublier mes torts en te chérissant pour tout ce que j'ai perdu. — Etienne, tu seras duc d'Hérouville, pair de France, chevalier des ordres, capitaine de cent hommes d'armes, grand bailli de Bessin , gouverneur de Normandie pour le roi... seigneur de vingt-sept domaines, de quarante-neuf clo- chers... Tu auras pour femme la fille d'un prince... Tu seras le chef de la maison d'Hérouville... Veux-tu donc me faire mourir de chagrin?... Viens, viens , ou je reste agenouillé là, devant ta re- traite , jusqu'à ce que je te voie... Mais l'Enfant maudit, n'entendant pas ce langage hérissé d'idées sociales, de vanités qu'il ne comprenait pas, et retrouvant dans son ame des impressions de terreur invincibles, resta muet, livré à d'affreuses angoisses. Alors, sur le soir, le vieux seigneur ayant épuisé toutes les for- mules de langage , toutes les ressources de la prière, et les accens du repentir, se jeta, frappé d'une sorte de contrition religieuse, à genoux sur le sable , et fit en lui-même ce vœu : — Je jure!... d'élever une chapelle à saint Jean et à saint Etienne, patrons de ma femme et de mon fils, d'y fonder cent messes en l'honneur de la Vierge, si Dieu et les spints me ramè- nent mon fils!... Il demeura dans une humilité profonde, agenouillé, les mains jointes, pria; et, ne voyant point paraître son enfant, l'espojr de son nom , alors de grosses larmes sortirent de ses yeux si long- temps secs, et roulèrent, le long de ses joues flétries... l'enfant maudit. ,., lis En ce moment , Etienne qui n'entendait plus rien , s^tant couië sur le bord de sa grotte comme une jeune couleuvre affamée de soleil, vit ces larmes, reconnut le langage de la douleur, et saisis- sant la main de son père, il l'embrassa, disant d'une voix d'ange : — • 0 ma mère , pardonne ! . . . De Balzac. RELACHE AUX ILES MALOUINES. Le 18 novembre 1822, nous mouillâmes au milieu de la Baie française, à une grande distance de la terre, dans une position isolée. Les grains de pluie , de grêle , et le vent soufflant par raf- fales avec une effroyable énergie, s'opposaient à ce que nous pussions communiquer avec la terre; et cependant c'était à qui témoignerait le plus d'ardeur pour s'y rendre , à qui pourrait le premier l'interroger sur ce qu'elle produit. Le 21 , on se décida à expédier des chasseurs ; leur retour procura le plus vif plaisir : car ils ne venaient pas les mains vides; et le grand nombre d'huî- iriers , d'oies , de beccassines qu'ils avaient tués , nous promet- taient un comfort nullement à dédaigner. Les matelots expédiés dans J'embarcation qui porta nos pourvoyeurs, ne restèrent point oisifs sur la grève; ils aperçurent quelques jeunes chevaux, issus de races qu'y introduisirent les Espagnols. Les poursuivre avec vi- LES ÎLES MALOUINES. 175 {ifueur fut leur première idée; et, à la suite soit de lassitude , soit de manœuvres bien combinées , ils parvinrent à se cramponner à la crinière de l'un d'eux , et à lui couper la gorge avec leurs couteaux , seules armes dont ils fussent munis. Un marin n'est jamais embar- rassé lorsqu'il s'agit de se procurer des vivres. Le noble animal fut bientôt dépouillé , tronçonné par quartiers, et sa chair distribuée à l'équipage. Les environs de la Baie française ne se composent que de plaines rases légèrement ondulées, couvertes d'herbes assez hautes , où apparaissent à peine quelques bruyères ; la vue cherche en vain à découvrir un seul arbre , un seul arbuste ; on ne voit qu'une prairie herbeuse, marécageuse ou entrecoupée par de larges flaques d'eau saumâtre : et toutefois , malgré cela , un des canotiers s'égara et ne put rejoindre la Coquille. Nous le crûmes tombé dans quelques fondrières , et le lendemain les hommes ex- pédiés à sa recherche nous le ramenèr&nt transi de froid , et mou- rant de faim. Le 25 , je me préparai à faire une excursion accompagné de MM. Bérard, Lottin, Gabert, et de notre maître canonnier Roland, excellent homme, plein de bravoure, et possédant à un haut degré la gaieté et la vivacité provençales. La baleinière était à nos ordres, et nous avions le projet de nous enfoncer dans les anfractuosités du port Duperrey, ainsi nommé par M. de Freycinet , et de visiter les débris de l'Uranie, qu'on jeta à la côte au fond de la baie, après qu'elle eut été crevée par une pointe de rocher. Cette promenade rappelait de tristes souvenirs à trois personnes de notre petite caravane, qui avaient partagé les travaux et les fatigues de la précédente campagne , et qui ne sortirent de cette île déserte qu'a- près un séjour prolongé et de nombreuses privations. En arrivant sur la plage où l'Uranie avait été abandonnée , nous retrouvâmes encore la coque de ce navire, des caronades enfoncées dans le sable, des caisses en fer, des débris de toutes sortes. Les vagues bouleversées par les tempêtes des hivers rigoureux de ces hautes latitudes avaient soulevé au-dessus d'une petite chaîne de rochers sa carcasse froissée. Là paraissait l'emplacement qu'occupaient les naufragés; là se trouvait le lieu où leurs inquiétudes bien souvent durent rendre amères leurs réflexions; puis, reportant mes rogaî'ds sur ta Coquille qui paraissait au loin dans toute sa 176 nEVUE DES DEUX MONDES. {jrace nautique , je me disais : « A peine venons-nous de quitter la France : notre ardeur est sans bornes comme nos illusions! quel sera l'écueil où viendra se briser cette machine flottante ? reverra- t-eile le port? une île déserte doit-elle être notre dernière demeure? ou bien l'estomac d'un cannibale sera-t-il notre tombeau?.... En quittant le vaisseau dès trois heures du matin , nous espé- rions jouir d'un temps passable. Mais bientôt des tourbillons de vent se firent sentir, et une pluie qui tomba par nappes ser- rées, sans discontinuer, nous trempa complètement. En vain cher- châmes-nous un abi'i , une grotte sur ces longues plages uniformes , bordées de dunes sablonneuses; rien nepul nous garantir des averses du ciel , et notre canot était à près de deux lieues du point où nous nous étions rendus pour chasser. Des milliers de canards étaient immobiles sur la grève ; mais nos fusils , imbibés d'eau , ne purent jamais faire feu. Cette espèce que les Anglais nomment race-horse , ou cheval de course , a des ailes trop petites pour pouvoir voler : aussi ne s'éloigne-t-elle pas de la mer , qui est son élément naturel , bien qu'elle sache courir sur le sable avec une grande rapidité. 11 nous fallut rétrograder pour trouver un abri contre le déluge qui nous inondait. J'étais chargé pour ma part de divers oiseaux destinés à nos collections , et d'échantillons de roches dont le poids ne contribuait pas peu à m'accabler. 11 me fallut jeter ce résultat de notre pénible course pour alléger ma marche; et qui sait si, en Europe, quelque savant assis dans un fauteuil à bras, la tête enveloppée de fourrures, les pieds étendus près d'un feu vif et bien nourri , n'eût pas critiqué le choix et la préparation de ces objets? Enfin nous rejoignîmes notre baleinière. Les rameurs avaient dressé une tente avec la voile de l'embarcation , et nous nous empressâmes de gagner ce réduit protecteur. Nous étions aux Malouines pendant l'été , et cependant un froid piquant se fai- sait sentir ; l'eau avait macéré nos corps , et la faim nous aiguillon- nait. Sur le soir , la pluie cessa un instant ; alors nos marins firent de grands feux avec les bruyères , et les disposèrent en un cercle au milieu duquel nous nous plaçâmes. La fumée qui s'échappait de ces broussailles humides , tout en nous boucanant , nous séchait, et , pendant ce temps , un des nôtres faisait rôtir sur une baguette de fusil deux oies à demi [Jumés , que nous dévorâmes avec avidité. LES ÎLES MALOUIINES. 177 Bientôt la gaieté vint bannir le souvenir des contrariëtës du matin et nous raidir contre les petites tribulations assez ordinaires dans les voyages lointains... Le soir nous nous rembarquâmes dans la baleinière ; mais le temps était décidément mauvais. Un ciel noir chargé de vents , une mer grosse , notre embarcation qui portait mal la voile , nous rendirent les six lieues qui nous séparaient de la corvette excessivement pénibles ; nous rejoignîmes nos compa- gnons dans la nuit, après avoir été plusieurs fois sur le point de chavirer. La Coquille n'occupait plus le même mouillage : elle était venue chercher un abri dans l'enfoncement de la baie, en dedans des îlots des Pingoins et des Loups-Marins, non loin des ruines de l'ancien établissement fondé par Bougainville , au Port-Louis. Ce fut le lieu choisi pour s'occuper des observations astronomiques , et dès lors chacun se livra aux recherches qui rentraient dans ses attributions. Dès le matin, le navire devenait presque désert : les chasseurs se dispersaient sur ces terres inhabitées par l'homme, mais où vivent en paix une prodigieuse quantité d'animaux de toutes sortes ; et jamais il ne revenaient sans qu'on fût obligé d'al- ler chercher les produits de leurs chasses. Les oies , les huîtriers , les nigauds , les bécassines , composaient ces rations des matelots , et cette abondance ne tarda pas à dégoûter les derniers, qui , vers la fin de notre relâche , réclamèrent leurs vivres de mer, consistant en bœuf et en porc salés. Les îles Malouines sont vraiment une terre de promission pour ceux que le goût de la chasse entraîne. On n'a que l'embarras du gibier ; et celui-ci peu craintif ne s'éloigne que lorsqu'on va le tou- cher. La quantité d'oiseaux et de lapins qu'on tua pendant notre séjour fut énorme , et on y joignit encore plusieurs cochons sau- vages et deux jeunes taureaux. Les oiseaux de proie, d'une con- fiance sans égale , venaient arracher le gibier des mains du chas- seur, et ceux qui dans les premiers temps cachaient des oies ou d'autres oiseaux dans l'herbe , pour les reprendre au retour, n'en trouvèrent jamais les moindres vestiges. Une buse bleue était re- marquable par son effronterie et sa grossière gloutonnerie. Quant aux nigauds, espèce de cormoran singulièrement multipliée, dont le nom indique assez la stupidité , on pouvait tuer tous les indivi- 178 REVUE DES DEUX MONDES. dus d'une troupe un à un , sans que leurs compagnons prissent leur vol et parussent avoir la conscience du danger auquel ils étaient exposés. Pour les manchots, leur chair huileuse et dure les fit dédaigner; car, lorsqu'ils se trouvent à terre , oîi ils se rendent toujours par milliers d'individus, ils ne savent ni fuir, ni résister. En allant visiter le Port-Louis , le premier pas que je fis sur la grève me plaça en face d'un tombeau : une ardoise servait d'ins- cription tumulaire et de mausolée à un pauvre marin anglais dont les cendres reposaient en paix à une aussi grande distance de sa patrie. Le silence de mort qui règne sur ces terres , interrompu seulement par les voix criardes de quelques oiseaux d'eau , un ciel nébuleux , un soleil sans force , des prairies rougeâtres , des mon- tagnes de grès à teinte blanchâtre , des maisons en briques , dont il ne reste plus que des ruines , tout faisait naître des réflexions nombreuses sur cette terre antarctique , improductive et jetée aux bornes du monde ! C'est en vain que Bougainville tenta d'y fonder une colonie française : après quelques années d'essai , au moment où ce navigateur, devenu depuis si célèbre , entrevoyait la prospé- rité de son établissement , il fallut satisfaire aux prétentions des Espagnols , et leur abandonner ce petit coin de terre qu'ils reven- diquèrent comme une dépendance de l'Amérique que leur concé- dèrent les successeurs de saint Pierre. Paresseux par habitude , inhabiles à vivre là où il n'y a pas de mines d'or, les Espagnols quit- tèrent bientôt cette portion de territoire , plus faite pour être défri- chée par des hommes laborieux , actifs, et qui savent quérir les fruits de la terre avec persévérance et avec effort, tels que les Suisses. Dans ces dernières années, la république Argentine essaya de renouveler les projets de l'Espagne et d'occuper les îles Ma- louines , afin d'enlever à tout autre peuple la possibilité de s'en em- parer. Ces îles, complètement stériles, et incapables d'être culti- vées, ne pourraient servir que de point militaire, destiné à com- mander le cap Horn et à interrompre le commerce de la mer du Sud. C'était ce qui avait porté les Anglais à fonder le port Egmont , sur l'île Falkland, la plus méridionale des Malouines, lorsque les Français s'établissaient à la Soledad, tant ces deux peuples sont di- visés par une rivalité que leurs mœurs et des antipathies naturelles ne permettront jamais de faire disparaître entièrement. LES ÎLES MALOUINES. 179 Près des ruines du Port-Louis , je cherchai un sol convenable pour confier à la terre les semences des plantes alimentaires, si utiles aux navigateurs qui viennent de battre la mer. J'espérais que mon espoir ne serait pas trahi , et que ceux qui trouveraient du cresson et du raifort remercieraient la main inconnue qui présen- tait à leurs malades des moyens simples de guérison. Mais le ter- rain artificiel que j'ensemençai me laissa peu d'espoir, et lorsque nous partîmes, quelques germes apparaissaient seulement ; ils n'au- ront pas tardé sans doute à être détruits par les animaux. Le 50, je quittai la corvette avec M. d'Urville, pour visiter la chaîne montagneuse qui s'étend au midi du havre Duperrey , et que Pernetty a nommée monumens. La plaine qui y conduit , cou- verte de bruyères, était incendiée, et brûlait à la surface depuis trois jours , parce que nos marins , après avoir allumé de grands feux à la manière des sauvages , ne s'étaient pas donné la peine de les éteindre. Ce sol tourbeux et charbonné, d'où s'élevaient des tourbillons de fumée, contrastait avec l'épaisse couche d'herbes étendue à une grande distance sur cette région de l'île , et les graminées verdoyantes et baignées à leur pied étaient desséchées et rôties à leur sommet, ce qui donnait une teinte uniformément rougeâtre à toute la campagne. Les montagnes que nous allions visiter s'offraient dans une nudité repoussante. Le grès blanc , qui les compose en entier, n'était caché que dans certains endroits où des fougères dessinaient quelques écharpes fraîches et verdoyantes. Les versans prolongés et raides , que nous gravîmes sans efforts , offraient de temps à autre des ravines comblées par des blocs froissés et triturés, sous lesquels on entendait murmurer des sour- ces. Les fougères et les nassauvies envoyaient jusque là quelques colonies gazonnantes; mais leurs efforts n'avaient point encore pu envahir ces rochers éboulés. La chaîne dont je parle se dirige de l'est à l'ouest : elle n'est in- terrompue que par deux bras des baies de i Huile et Choiseulj qui s'avancent très avant dans l'intérieur de l'île. Les crêtes de ces mon- tagnes , hautes d'environ trois cents toises , usées par le temps et par des catastrophes, sont couvertes de pans immenses de grès quartzeux représentant des cubes ou des tables d'un grand volume, dont les assises imitent à s'y méprendre des restes d'édifices hu- 180 REVUE DES DEUX MONDES. mains. A un ou deux milles, en effet, ces monceaux de grès rap- pellent , à faire illusion , les vieux châteaux qui couronnent les collines escarpées du Dauphiné , ou les couvens à demi détruits que les moines perchaient sur des endroits peu accessibles dans les siècles féodaux. Ces strates de grès et de quartz sont placés avec une symétrie et une régularité telles , qu'on doit supposer que ce n'est que par des causes puissantes, telles que de vastes éruptions d'eau , que leur parallélisme a été détruit sur certains points, et que des éboulemens considérables se sont formés sur d'autres. Du sommet de cette première chaîne , on domine les montagnes qui forment une seconde rangée dans la même direction. La vallée qui la sépare ressemble à une grande route couverte de petites pierres brisées ; mais il nous fallut près d'une demi-heure pour la traver- ser , et notre marche était extrêmement difficile au milieu des blocs énormes, amoncelés pêle-mêle, qui la remplissaient, et les arêtes vives sur lesquelles il fallait poser les pieds. C'étaient ces masses démesurément grosses qui , du sommet de la montagne, nous sem- blaient des cailloux roulés et tassés au fond de la gorge. Sous ces roches murmuraient d'abondantes sources , et se dessinaient çà et là des touffes vertes de fougères, imitant des oasis au milieu des surfaces nues. Tout dans cette vallée était l'image la plus parfaite du chaos ; tout fait présumer que la mer a long-temps séjourné dans son bassin après en avoir usé les parois. J^es végétaux des plaines se retrouvent sur ces montagnes peu élevées, et ce sont surtout ces singuliers bolax gommifères, le jonc à grandes fleurs , la gunnère de Magellanie. Le plateau est recou- vert d'une épaisse couche de tourbe, au milieu de laquelle sont creusés des puits naturels, que remplissent les averses pluviales. Les rochers nus et battus des vents sont tapissés de lichens fruc- ticuleux , qui imitent par leurs ramifications nombreuses de petits arbustes. C'est l'usnée mélaxanthe que sa teinte jaunâtre , ses tiges annelées de brun , et ses cutelles d'un noir profond , son habitation sur les escarpemens exposés aux tempêtes australes , rendent inté- ressant aux botanophiles. De la grêle, de la neige et de la pluie, nous forcèrent à chercher un refuge dans des anfractuosités de la montagne; mais quelques heures suffirent pour apporter des chan- gcmcns dans cette température éminemment variable, et le soleil ( LES ÎLES ALVLOUINES. i8i qui brilla un instant éclaira la surface de la Soledad. Notre vue se portait au loin sur la pleine mer, où des cétacés n'apparaissaient que comme un point noir sur sa nappe d'azur. La surface de l'île était dominée au centre par le mont Ghatellux , point culminant , d'où s'irradiaient une foule de petites chaînes se dirigeant en tous sens , et entre lesquelles serpentaient des bras de mer, des ruis- seaux , ou qu'interceptaient des lacs d'eau salée. Les pins avec leur teinte rougeâtre , le ciel presque continuellement chargé de va- peurs, un jour terne et décoloré, des vents pleins de violence, donnaient à cette scène un aspect *lugubre et sauvage. Quelques troupes de chevaux galopant en liberté dans des pâturages sans enclos, ou des taureaux et des génisses fuyant le voisinage des côtes , apportaient seuls quelque diversion à l'abandon et à la so- litude de cette terre. En rejoignant au soir la Coquille , nous rencontrâmes sur la grève M. Roland, notre maître canonnier. Sa chasse avait été heureuse, car il avait tué un taureau et deux porcs. Le premier pesait , tout dépouillé , cent soixante-dix-sept kilogrammes , et ces derniers , vingt. Les cochons n'ont pour se nourrir que les racines sucrées et les baies d'empetrum; aussi leur chair est-elle maigre et sans ana- logie, pour la saveur, avec celle des espèces domestiques d'Europe. Depuis plusieurs jours, je désirais visiter les îles aux Loups-Ma- rins et aux Pimjoins, qui sont placées au milieu de la baie de la Soledad. La surface des Malouines , rase et dépourvue d'arbustes, fatigue par sa monotonie. Il n'en est pas de même de ces deux pe- tits îlots, entièrement recouverts de hautes graminées, dont les liges pressées imitent des bois taillis, qui trompèrent plus d'un na- vigateur, et les compagnons même de Bougainville , lorsqu'ils vinrent s'établir dans ces climats. Ces gramens , à port de palmiers, sont désignés par Pernetty, dans la relation de son voyage , sous le nom de glayeub. Ils forment des fourrées épaisses qui protègent les phoques à l'époque de leurs amours et les cavernes innombra- bles des manchots qui y vivent en république. Quel être singulier que le manchot , dont l'existence tient et de l'oiseau et du poisson ! Ses ailes rudimentaires , ses moignons dis- posés en rames , s'opposent à ce qu'il puisse voler. Ses plumes soyeuses imitant des poils qu'un enduit huileux et vernissé re- 182 REVUE DES DEUX MONDES. couvre, protègent les chairs contre la niacéralion à la suite d'un long séjour dans l'eau; ses jambes, placées très en arrière du œrps, le forcent à se tenir et à marcher droit. C'est par milliers que les manchots demeurent sur les grèves , oii leurs deux couleurs tran- chées , le noir et le blanc , les font ressembler à une procession de pénitens provençaux. Autant la démarche de cet animal est gênée sur le sol, et son allure grotesque, autant cet oiseau-poisson nage avec vitesse, et se plaît au sein des mers, où il se rend une grande partie de l'année. Les marins lui donnèrent le nom de pin- goin , à cause de la ressemblaHce qu'il a avec les pingoins de l'hé- misphère boréal. L'espèce d'oiseau qui nous occupe est connue sous le nom de manchot à lunettes , parce que les côtés de la tête sont occupés par deux cercles blancs qui enveloppent les yeux. Les pêcheurs de phoques l'appellant jack-ass , d'après l'analogie de son cri avec le braiement de l'àne, et les Espagnols pajaro-nino (oiseau-enfant ). Il n'y a presque point de relations de voyages qui ne mentionnent ce manchot, très anciennement connu, et que l'on trouve aussi au cap de Bonne-Espérance , au sud de la terre de Diémen , et sur toutes les îles placées sur les limites du pôle austral, telles que la Désolation, Macquarie, aussi bien que sur l'extrémité méridionale de l'Amérique , aux Orcades du sud , comme à la Nouvelle-Shet- land. Partout les rivages en sont peuplés : leurs innombrables lé- gions , stupides , pressées , inactives , couvrent les grèves , et for- ment de longues files de l'ensemble le plus bizarre. « A les regar- der de cent pas, on les prendrait pour des en fans de chœur en camail, » dit le bénédictin Pernetty. La démarche de ces oiseaux , naturelle- ment gênée par le défaut d'équilibre, s'oppose, lorsqu'ils veulent éviter le danger qui les presse, à ce qu'ils puissent fuir sans tom- ber continuellement. C'est alors qu'on les voit se culbuter, se rele- ver pour retomber, et qu'ils sont réduits à employer leurs ailes in- formes, comme un point d'appui , qui aide à leur reptation plutôt qu'à leur marche. Parvenus à la mer, ils s'y précipitent ; mais là ils se trouvent dans leur véritable élément. Autant l'allure dis- gracieuse qui les caractérise, était gênée sur la terre, autant ils savent plonger avec aisance, nager avec prestesse, s'élancer par bonds, et c'est alors qu'ils semblent, par leur assurance, dé- LKS ÎLES MALOLINES. ! i^ fier l'ennemi qui se montrait si dangereux quelques instans aupa- ravant. La stupidité de ces oiseaux est telle , que les matelots en mas- sacraient un grand nombre , sans que ceux qui se trouvaient à leurs côtés parussent éprouver la nioindi'e crainte. Leur défiance ne leur vint qu'après des scènes répétées de destruction. C'était avec des bâtons qu'on les frappait impitoyablement, et qu'on tua beaucoup de ces pauvres animaux sans but et sans utilité. La vie est cependant chez eux très tenace, et j'en ai vu fort souvent qui semblaient assommés , et qui ne donnaient aucun signe de vie pen- dant plus de dix minutes , se ranimer peu à peu, et fuir le sort qui leur était réservé. Surpris dans leur course gênée, les manchots ne cherchent pas toujours à échapper au péril qui les menace; ils s'arrêtent parfois, essaient de l'affronter, et avec leur bec robuste s'efforcent, en s'élançant sur leur injuste agresseur, de lui rendre blessure pour blessure. Soit que les manchots aient à redouter des ennemis dans les animaux qui vivent aux Malouines, tels que le chien antarctique entre autres , soit que les côtes schisteuses de la grande terre ne leur conviennent point, il est de fait que ce n'est que sur les îlots couverts de gramens qu'ils établissent leurs terriers. Ils pratiquent des sentiers à traveis ces forêts herbacées, sentiers très battus, qui entretiennent leurs communications avec la mer ; leurs galeries souterraines sont percées dans un sol si meuble, qu'il m'arriva fré- quemment d'enfoncer en marchant sur leur route , et d'être mordu avec force par l'oiseau couché sur son nid , et inquiet d'une visite aussi inopinée. Quelques femelles couvaient encore pendant mon séjour aux îles Malouines , et rien ne pouvait les distraire de leurs fonctions maternelles. J'aimais à épier les soins qu'elles prenaient de leur progéniture , et leur attention n'était point troublée par [a mienne; car elles se bornaient à quelques mouvemens de tête en apparence ridicules. Lorsque les jeunes manchots sont élevés , et par conséquent capables de prendre la mer, la famille entière abandonne sa demeure terrestre et va vivre dans l'Océan pendant six mois de l'année, pour accomplir ainsi les vues admirables de cette natures! féconde et si incompréhensible. Le cri de ces oiseaux est un braiement analogue à celui de l'àne , tellement ressemblant surtout TOME T. J2 484 REVUE DES DEUX MONDES. à l'instant où le soleil se couche, que l'illusion est complète. Souvent, durant les belles soirées d'été des Malouines, si rares au reste, au moment où le crépuscule s'épaississait sous l'horizon, tous les man- chots poussaient ensemble des cris étouffés et continuels , de ma- nière qu'à une certaine distance, on croyait entendre le mélange de voix et l'agitation sourde d'une masse de peuple assemblée pour une fête publique, et dont l'atmosphère porte au loin, dans le calme, les sons tumultueux et confus. La chair de ces oiseaux est noire , très compacte et indigeste ; une couche d'huile l'entoure, et la peau est tellement épaisse, qu'il faut écorcher l'animal avant de le faire cuire. Cependant les ma- rins, que la vie dure et agitée de la mer rend si inconstans dans leurs goûts, trouvaient cet ahment assez bon et en mangeaient quel- quefois. Il paraît que les manchots quittent les îles Malouines vers le 20 avril, et qu'ils y retournent au mois d'octobre. Lorsque la chimère d'un continent austral occupait mémo les meilleurs esprits, tous les voyageurs qui s'avançaient dans ce qu'on appelait la Magellanique, eurent occasion de parler des manchots, et tous, frappés d'étonnement à la vue de ces êtres alors aussi fan- tastiques que de nos jours \ Omïlhorlnjnque de la Nouvelle-Hol- lande, les décrivirent avec complaisance. C'est ainsi qu'ils n'échap- pèrent point à Magellan, à Garcie de Loaisa (iS2o), à Alfonsede Camargo (1559), à Francis Drake (1577) , qui leur imposa le nom de pingoin, à cause de leur graisse huileuse, à Thomas Cavendish (1586), à Richard Hawkins (1595), qui prétendit que pingoin venait du gallois , pen , tête , et gnïn, blanche ; à Sebald de Wert (1600) , à François Gauche (1651), à Narborough (1670) , et enfin à Sharp (1680). Mais leur histoire ne fut dégagée des fables qui la défigu- raient , que lors des voyages de Carteret , Byron , Wallis , Per- netty, Bougainville , Pages, Cook, Forster et Flcurieu. On rencontre encore deux autres sortes de manchots , dont les habitudes solitaires contrastent avec la sociabilité de l'espèce pré- cédente. La plus robuste de taille est le roi des pingoins des navi- gateurs anglais, que sa cravate dorée, encadrée d'un noir velouté, fait distinguer de très loin, et la seconde est le gorfou sauteur, au- LES ÎLES MALOUINES. f S5 quel deux huppes élégantes d'un jaune vif, placées sur le front , prêtent un air de coquetterie. Les 3Ia!ouines se trouvent situées à 75 lieues de la terre des États, et à 140 du Cap Horn. Les deux îles qui composent ce groupe , sont séparées par un étroit canal auquel les Espagnols ont donné le nom de San-CaHos. Occupant les 51 degrés de latitude australe, elles sont par conséquent soumises aux influences d'une climature rigoureuse. Lorsque Bougainville y transporta des familles cana- diennes et résolut d'y fonder un établissement, il crut devoir les nommer Malouines, parce qu'il les regardait comme n'ayant été bien explorées que par les intrépides Bretons dont Saint-Malo arma pendant long-temps les aventureux corsaires dans l'intervalle de 1700 à 1708. Il donna le nom de Cowfi à l'île la plus boréale , que les Espagnols connaissent sous celui de Soledad. C'est sans contredit aux navigateurs anglais Davis et Cavendish que l'on e» doit la première mention , car ils les aperçurent en 1592; et les cartes du temps les désignent même sous le nom d'îles méridionales de Davis. Plus tard , Richard Hawkins n'en vit que les côtes bo- réales, qu'il dédia à sa fille , et d'autres disent à la reine Elisabeth, sous le nom ô^ Hawkins s Mainden-Land, ou de terre vierge d'Haw- kins. En 1689, Strong parcourut l'île la plus sud qu'il nomma Fal- kland. Depuis ces anciennes époques, ces terres ont été visitées par un grand nombre de voyageurs de tous les pays, et leur destina- tion principale est aujourd'hui de servir de relâche aux navires expédiés pour la pêche des baleines et la chasse de phoques. L'étendue des Malouines est d'environ quarante lieues en lon- gueur, et leur relief a cela de remarquable qu'il est composé de montagnes peu élevées, le plus ordinairement dénudées, ou de prairies tourbeuses et humides couvertes de pelouses épaisses, dues à des graminées, à des mousses et à de petites fougères. Leur surface ne supporte aucun arbre ; elles sont complètement dému- nies de bois, et ceux qu'on a cherché à y planter n'ont même pu croître. Leurs collines et les vallons qu'elles encaissent, les rivières poissonneuses qui y serpentent, les marais et les étangs qui décou- pent le terrain , de nombreux troupeaux de bœufs et de chevaux redevenus sauvages, un gibier abondant, contribuent à rendre ces îles intéressantes sous le triple rapport de leur colonisation tempo- 12. I8() UEVUE DES DEUX MONliES. raire, de leurs productions naturelles, et des avantages qu'elles présentent aux navigateurs comme point de ravitaillement avant de franchir le cap Horn pour entrer dans la mer du Sud. Le précis historique des circonstances qui portèrent Bougain- ville à vouloir établir une colonie sur ces îles désertes , se trouve au commencement de la relation du voyage autour du monde de ce marin justement célèbre, et le bénédictin don Pernetty, aumô- nier des nouveaux colons, nous a lui-même laissé deux volumes d'observations superficielles sans doute, mais dont les détails sont cependant d'une grande exactitude. Le port Egmont reçut une colonie d'Anglais peu de temps après que les Français se furent installés ù la Soledad. Ce n'étaient point des établissemens destinés à devenir florissans; c'étaient plutôt des campemens de pêcheurs, et des points de ravitaillement pour les corsaires français ou anglais qui croisaient alors avec succès sur les côtes d'Amérique , et qui portaient les plus grands préjudices au commerce espagnol dispen- sateur, à cette époque, de l'or du Nouveau-Monde. La cour d'Es- pagne ne se méprit point sur le but caché de ce voisinage devenu inquiétant : elle réclama les Malouines, comme une dépendance naturelle de la Magellanie qu'on ne pouvait lui contester, et fit écouter ses plaintes ; car elle était alors influente dans la balance de l'Europe. On dut donc renoncer, à Versailles et à Saint-James, aux deux établissemens que ces gouvernemens avaient favorisés dans des temps d'hostilités , et qui blessaient une puissance deve- nue amie. Sur une terre improductive , où nul arbre ne pouvait croître, où nulle culture ne saurait alimenter les colons, sous un ciel nébuleux qui sévit pendant une grande partie de l'année, où les approvision- nemens devaient être apportés de la mère-patrie, les Espagnols, possesseurs d'un tiers du globe et des contrées les plus fertiles, ne pouvaient ni ne voulaient y séjourner d'une manière permanente. Satisfaits d'avoir expulsé leurs rivaux, ils se retirèrent, en aban- donnant les Malouines à l'isolement auqtiel elles semblent pour long- temps encore condamnées. Ce n'est pas que la nouvelle république de la Plata n'ait eu, en 1825, la velléité d'en reprendre posses- sion ; mais des tentatives incomplètes et sans résultats ne suffisaient point pour remplir le but qu'elle pourrait se proposer dans des LES ILES MALOCliNES. 187 temps plus prospères et lorsque son adininislratiou intérieure sera consolidée. La position des Malouines est surtout heureuse comme centre de pêcherie : c'est à ce titre que les baleiniers les fréquentent pour y poursuivre les grands cétacés communs dans les mers qui les bai- gnent; pendant long-temps aussi elles furent le rendez-vous des chasseurs de phoques, qui eurent bientôt détruit le plus grand nombre de ces amphibies si précieux et si utiles par les produits que les arts en retirent. La chasse des phoques est à peu près in- connue en France , et les détails que nous allons esquisser seront neufs pour nos lecteurs, bien qu'ils soient vulgaires chez les peu- ples commerciaux par excellence, tels que les Anglais et les Amé- ricains. Ces derniers, dont le génie est exclusivement dirigé \^rs ces spéculations, ont en grande estime Ennerick, surnommé le Cook de r Amérique, pour avoir tracé à ses compatriotes la route qui les a conduits à une nouvefle source de fortune. Ce marin , par une singulière destinée, a succombé aux îles Sandwich , comme le {jrand navigateur d'Albion , et fut coupé en deux par le boulet d'un vaisseau américain qui voulait lui rendre hommage en le saluant de son artillerie. Habitans naturels des confins du monde, les phoques ne sont nulle part plus abondans, nulle part en troupes aussi considérables que sur les côtes sauvages qu'envahissent les glaces du pôle austral. Leurs tribus s'y multipliaient en paix depuis des siècles; mais les progrès de la navigation ont fait éciore, dans ces trente dernières années, les entreprises hardies qui n'ont pas peu contribué à por- ter parmi elles une rapide diminution; les phoques, de plus en plus repoussés des zones tempérées où ils vivaient anciennement, sont forcés aujourd'hui de chercher un refuge sur les points les plus écartés du globe. Ce n'est pas que ces animaux soient encore com- plètement expulsés des côtes du Chili, du Pérou et de la Californie, qu'on ne les trouve dans la Méditerranée aussi bien que dans l'O- céan indien; mais dans ces mers, ils ne vivent qu'isolés ou par in- dividus solitaires, qu'on dédaigne de poursuivre, car les faibles gains que leur chasse procurerait seraient loin de compenser les frais des armateurs. Les phoques de l'hémisphère du nord n'ont aucune analogie avec ceux de l'hémisphère du sud , et c'est bien à i88 REVUE DES DEUX MONDES. tort qu'on a cherché à les comparer, tant il est vrai que les noms de loups, de chats marins, de lions de mer, qu'on a donnés à toutes ces espèces, ont singuUèrement contribué à rendre inintelligibles les descriptions des voyageurs. Les îles Malouines , dont les rivages se peuplaient de phoques dans certains temps de l'année , ont été ra- pidement épuisées; les amphibies qu'on y rencontre encore sont en petit nombre , et ne présentent plus que les restes de ceux qui échappèrent à des massacres régularisés par l'homme. Les Anglais et les Américains de l'Union arment chaque année plus de soixante navires pour chasser les phoques. Ils furent expé- diés d'abord sur les côtes de Magellanie, les Malouines, la Nou- velle-Zélande, et le sud de l'Australie. Ces contrées ne fournissant plus à des expéditions fructueuses, il fallut se lancer dans les pa- rages les moins fréquentés, et c'est ainsi que les Selhland méridio- nales étaient connues depuis plusieurs années par des chasseurs de phoques, qui s'y rendaient en secret, et que Powel et Weddell, tout en dirigeant avec succès leurs entreprises lucratives, ajoutè- rent des notions d'un haut intérêt sur les terres antarctiques qu'ils explorèrent dans un but purement commercial. Les armemens destinés exclusivement à la chasse des phoques exigent des navires solidement construits et du port d'environ trois cents tonneaux. Tout y est installé avec la plus grande économie : par celte raison, les fonds du navire sont doublés en bois. L'arme- ment se compose de barriques pour mettre l'huile, de çix yoles armées comme pour la pêche de la baleine, et d'un petit bâtiment de quarante tonneaux mis en botte à bord , et que l'on monte aux îles destinées à servir de théâtre à la chasse. L'équipage se com- pose de vingt à vingt-trois hommes , et on estime à cent trente mille francs la mise dehors pour campagne ordinaire. Les marins qui se livrent à ces entreprises ont généralement pour habitude d'explorer divers lieux successivement, ou de se fixer sur un point d'une terre et de faire des battues nombreuses aux environs. Ainsi , il est assez d'usage qu'un navire soit mouillé dans un havre sûr, que ses agrès soient débarqués et abrités , et que les fourneaux destinés à la fonte de la graisse soient placés sur la rive. Tandis que le navire princi- pal est ainsi dégréé, le petit bâtiment très léger est armé de la moitié environ de l'équipage, pour faire le tour des terres voisines, LES ÎLES MALOUINES. fWf en expédiant ses embarcations lorsqu'il voit des phoques sur les rivages, ou laissant çà et là des hommes destinés à épier ceux qui sortent de la mer. La cargaison totale se compose d'environ deux cents phoques coupés par gros morceaux, et qui peuvent fournir quatre-vingts à cent barils d'huile, chaque baril contenant environ cent vingt litres, et valant à peu près quatre-vingts francs. Arrivées au port où est mouillé le grand vaisseau , les chairs coupées par morceaux sont transportées sur le rivage, pour être fondues dans les fourneaux qu'on y a établis. Les fibres musculaires qui restent comme résidus, sont employées à alimenter le feu. Les marins ont pour leur solde un partage dans le bénéfice, et chacun d'eux se trouve ainsi intéressé au succès de l'entreprise. La campagne dure quelquefois trois années , au milieu des dangers de toute sorte et de privations inouies. Les vaisseaux ont 'pour habitude de jeter quelques hommes sur une île pour qu'ils y séjournent toute une saison , et vont souvent à 2,000 lieues plus loin pour en semer, dans le même but, quelques autres. C'est ce qui rend compte de ce nom- bre assez considérable d'Européens qui ont vécu pendant plusieurs années sur des terres désertes, par suite du naufrage du bâtiment qui devait les reprendre à une époque déterminée , et que d'autres navigateurs retirent de leur cruel abandon , en les ramenant dans leur patrie. Les chasseurs qui fréquentent la mer du Sud reconnaissent trois espèces de phoques , qui sont plus particulièrement l'objet do leurs armemens. On ne retire de la première qu'une huile destinée à l'éclairage ou à des préparations grossières ; on l'importe en Eu- rope. C'est le lion marin d'Anson, l'éléphant de mer des Anglais , ou le phoque à trompe des naturalistes. La deuxième, recherchée pour sa peau, avec laquelle on confection ne d'excellens cuirs, est le phoque à crin , ou l'otarie molosse dont j'ai publié une figure dans la Zoologie du voyage de la Coquille. L'espèce qui donne ce précieux pelage , dont l'éclat, la douceur soyeuse, égalent celui de la loutre, et que les Chinois prisent beaucoup , est le phoque à fourrure , ou l'ours marin de Forster. Cependant, sous ce dernier nom, il paraît que les Anglais et les Américains confondent plusieurs espèces incon- nues des naturalistes, et bien distinctes. Ainsi, suivant eux, le pW/?(e à fourrure de la Patagonie a une bosse derrière la tête, celui de la i90 REVUE DES DEUX MONDES. Californie a une très grande taille, [cuplandseal ou phoque de haute terre est petit et habite exclusivement les îles Macquarie et Pen- nantipodes; enfin celui du sud de la Nouvelle-Zélande paraît avoir des caractères distincts. C'est en mai , juin , juillet et une partie d'août que les pfwques à fourrure fréquentent la terre. Ils y reviennent encore en novembre, décembre et janvier, époque à laquelle les femelles mettent bas. Les petits tettent l'espace de cinq ou six mois. Un fait notoire est l'usage constant qu'ont ces amphibies de se lester en quelque sorte avec des cailloux, dont ils se chargent l'estomac pour aller à l'eau, et qu'ils revomissent en revenant au rivage. Après cette digression qui, nous le croyons, ne manque pas d'intérêt, revenons aux îles Malouines. Le climat des îles Malouines est marqué par des changemens assez brusques dans la température de l'air, et bien que les froids soient modérés, les vents violons de l'ouest qui y régnent, et des pluies fréquentes, font que les deux seules saisons qu'on y remar- que, l'hiver et l'été, sont peu dislincies. Notre séjour en décembre correspondait au mois de juin de notre hémisphère, et cependant des froids piquans se faisaient sentir le soir et le malin , et la neige n'était point encore fondue sur les sommets des montagnes de l'in- térieur. Tant que dura noire nlàche , nous n'eûmes point un jour consplètement serein. Lorsque le soleil brillait avec le plus de splen- deur, des nuages charges apparaissaient bientôt pour se résoudre en grains qui se partageaient l'horizon. Bien des fois, j'ai vu les collines rocailleuses voisines de la mer, dorées par les rayons du soleil couchant , tandis qu'à quelques pas, des nuées laissaient pré- cipiter des torrens d'eau, en resserrant leurs ondées dans un étroit espace. Bougainville se louait beaucoup des Malouines, sous le rapport de la salubrité. Notre relâche a été de trop courte durée pour que nous ayons à infirmer ou à valider celle opinion ; car nous en parr limes sans avoir de malades parmi les gens de l'équipage. Cepen- dant des bancs épais de limon tourbeux encombrant les approches de plusieurs points de la baie, et surloul les rivages de l'île aux Loups-Marins. Cette vase, à laquelle se joignent des myriades de auollusqucs eu putréfaction , et les épaisses couches des fucus py- LES ÎLES MALOL'INES. 191 rifères en décomposition, exhalent une odeur d'une horrible féii- dilë, et tout autorise à penser que les miasmes qui s'en dégagent auraient les résultats les plus fâcheux sur les hommes qui seraient soumis à leur influence par un séjour constant. Ces changemens subits de la température devraient encora y faire éclore les affec- tions inflammatoires de la poitrine et des phlegmasies variées et inicnses. Dans les contrées que fhomme n'anime pas de sa présence , le voyageur se trouve réduit à présenter les détails techniques des sciences qu'il appelle à son secours, pour peindre le sol où ses pas errèrent à l'aventure. Ses recherches , consacrées aux êtres qui peuplent ces régions dédaignées par le dominateur de la création entière, quoique graves et sèches en apparence, offrent cependant un charme de toutes les circonstances et de tous les temps. . L'ossature de la Soledad est formée par un terrain de schiste feuilleté, de la nature de la phyllade, qui supporte un grès très blanc, à grains très fins, constituant sans partage toutes les chaînes montagneuses, et dans ces schistes sont enclavés des débris fos- siles de spirilfères. Le sol, proprement dit, se trouve réduit à une argile rouge ocreux, feuilletée, supportant deux espèces de tour- bes. C'est ce que Bougainville, qui aimait à se faire illusion, nom- mait si improprement terre franche arable. Or, Forster et Cook, en décrivant la nature des roches du Havre de Noël, de la Terre des Etals, nous indiquent la même composition minéralogique, et il en résulte cette preuve palpable que les Malouines , de même que tous les îlots morcelés à l'extrémité de la Magellanie, ont formé un tout , qui a été violemment séparé de l'Amérique par quelque grande catastrophe de la nature. La pierre à chaux ne s'offre que sous les formes de fragmens arrondis, dont l'origine est due à des polypiers qui encroûtent les roches dans plusieurs points des baies. Les deux sortes de tourbe qui se partagent toute la surface du sol , sont, ou une terre de bruyère sèche, formée par la décomposition des radicules des empetrum et des vaccinium des coteaux, tandis que la seconde, due à la décomposition des mousses, des fougères, est grasse et marécageuse. La vraie terre végétale n'existe nulle part. La végétation des Malouines est on ne peut plus intéressante 192 REVUE DES DEUX MONDES. pour le botaniste sans doute; mais ces caractères qui la distinguent ont aussi pour les yeux les plus étrangers aux mystères de Flore une nouveauté dont on aime à se rendre compte. Sous le ciel de la France, en effet, nos prairies émaillées, nos peupliers, reflétant leur mobile feuillage sur des eaux paisibles, nos bois de haute-fu- taie , dont le chêne ou le hêtre sont les robustes enfans , forment un type de l'Europe tempérée, auquel nous rapportons toutes nos idées conventionnelles sur les paysages. Au Brésil, cette nature est tout autre. Ce sont de larges masses verdoyantes, entassant plantes sur plantes, fleurs sur fleurs; c'est, en un mot, un océan de feuil- lages qui ne se dépouille jamais , tout en prenant des proportions viriles et majestueuses, et rarement les formes humides des herbes. Aux Malouines , la scène est différente. D'immenses prairies sem- blent avoir été tondues au ciseau ; pas un végétal ne s'élève au-des- sus de son voisin ; ils se pressent , ils s'enlacent , mais il faut cher- cher chacun d'eux; les fleurs se cachent sous les feuilles, comme si elles avaient appris à redouter l'impétuosité des vents de ces ré- gions, et toutes ces herbes forment un lacis serré et inextricable, à petits rameaux, à feuilles plus petites encore. Le grand gramen , nommé fédique en évenlail, qui couvre l'îlot aux pingoins, fait seul exception à cette tendance générale vers le rapetissement, ainsi que quelques petites bruyères, et le chiliotrique à feuilles de romarin, qui tapissent les coteaux. Certaines espèces vulgaires de l'Europe pullulent sur les Malouines, et l'on cherche vainement à s'expliquer comment elles se retrouvent dans les deux hémisphères, séparées de toute la largeur de la zone torride. Cent vingt plantes composent donc à peu près le monde végétal des Malouines. Elles ont été soigneusement décrites dans ces der- nières années, et il serait assez fastidieux pour le lecteur de lui citer des noms qui n'auraient aucune influence sur son souvenir. Seulement, je me bornerai à rappeler quelques-unes de celles que des propriétés vraies ou fausses recommandent à l'attention géné- rale. On ne saurait trop s'étonner de ce que les Malouines ne pro- duisent aucun fruit comestible de quelque grosseur. Le seul qui ait une saveur assez agréable est le lucet, que produit un arbousier rampant , et que les oiseaux , de même que les cochons sauvages , recherchent avec ardeur. Les vaisseaux dont les équipages seraient LES ÎLES MALOUINES. 193 affectés du scorbut pourraient tirer d'utiles secours de Tache sau- vage qui végète dans les sables , ou de Toxalide à fleurs blanches , dont l'acidité mitigée remplacerait efficacement celle de l'oseille. Les tiges dépouillées des fétuques préparées en salade sont un ali- ment sucré qui n'est pas sans agrément, et les tiges du baccharis de Magellanie pourraient, par leur légère amarescence, remplacer le buis et le houblon dans la confection de la bierre. Introduites dans nos parterres, la calcéolaiie, la violette jaune et le perdicium à fleurs suaves, feraient les délices de nos florimanes. Mais de tous les végétaux des Malouines , le bolax est peut-être le plus singu- lier : qu'on se figure, en effet, une agglomération de tiges serrées, pressées à se toucher, toutes égales, s' élevant sur le sol en demi- sphère régulière, et l'on n'aura encore qu'une image imparfaite du développement uniforme que ce végétal acquiert. Pernetty lui donne le nom de gommier, parce qu'il en suinte au temps de la floraison une gomme résineuse assez analogue à de l'opoponax. Sur ces terres isolées, les animaux n'ont d'autres ennemis que les navigateurs qui y séjournent passagèrement. Leurs espèces s'y sont accrues en paix pendant des siècles, et plusieurs d'entre elles n'ont môme point appris à fuir les dangers qui les entourent; car il n'est pas rare de toucher avec la main des volatiles dont la confiance , ou ce que certains navigateurs ont nommé stupidité, rappelle l'âge d'or de la création. Celte inexpérience des animaux, par rapport à l'homme, n'est peut-être pas la physionomie la moins neuve des contrées inhabitées qui nous occupent. Leurs plages schisteuses fourmillent d'oiseaux qui y digèrent paisiblement et dans une immobilité parfaite les poissons qu'ils ont pêches dans le jour. Des tribus entières de palmipèdes nagent en tout sens sur la surface des baies et des étangs ; des huîtriers guettent le moment où les mollusques entr'ouvrent les valves de leurs coquilles pour y enfoncer leur bec, façonné en lame de couteau , et en arracher l'a- nimal imprudent, et paraissent absorbés par le besoin de nourri- ture qui les affame sans cesse. Là des mouettes simulent dans l'air des nuées mouvantes, tant elles aiment à se réunir pour tourbil- lonner en essaims pressés. Plus loin, dévastes surfaces de rochers disparaissent sous des couches de fiente , que depuis des siècles y déposent sans cesse les oiseaux qui les fréquentent. Tout est animé. 194 REVUE DES DELX. MONDES. plein de vie, lorsqu'on se rend compte des mœurs des èlres qui habitent ces terres en apparence désolées; et la solitude n'est vé- ritablement sentie que par l'homme, habitué à considérer son es- pèce comme la seule privilégiée de la nature. Les quadrupèdes qu'on trouve aujourd'hui sur les Malouines sont des bœufs, des chevaux, des cochons et des lapins, qu'y por- tèrent autrefois les Espagnols. Malgré les chasses actives des balei- niers, leur multiplication n'a point été entravée. Mais les seuls ma2iimifères véritablement indigènes sont les phoques et les dau- phins, et surtout le loup antarctique, carnassier, destructeur et misérable, sans cesse à l'affût pour saisir une proie, et obligé le plus souvent de parcourir les rivages pour y découvrir quelques débris rejetés par les flots. Si les oiseaux inoffensifs sont nombreux, cela tient sans doute à l'instinct conservateur qui leur fut donné; car les vautours et les buses se sont multipliés dans des proportions aussi fortes, et témoi- gnent une gloutonnerie et une aveugle confiance qui annoncent ou une audace rare ou une stupidité peu commune. Que de fois ces oiseaux rapaces tentèrent d'arracher des mains même du chasseur le gibier qu'il venait d'abattre? Les espèces terrestres sont réduites à un très petit nombre. Parmi elles, la plus remarquable est Y oiseau rouge, que les natu- ralistes nomment étournean des Terres Magellaniques. On le ren- contre dans les pampas du Paraguay, comme sur la Terre de Feu, au Chili de même qu'au Pérou. Les autres espèces sont des oiseaux sombres et sans couleur. Les sanderlings fréquentent les grèves , et les bécassines ne quittent point les prairies humides. Des biho- reaux soUtaires, immobiles sur un rocher, guettant le poisson, se rencontrent parfois au bord des havres. Le joli vanneau à écharpe se perche volontiers sur les éminencesdu bolax ; les chionis, les sternes, les nigauds, les labbes, plusieurs espèces de cormorans, de ca- nards, d'oies, s'éloignent peu des rivages, et, au-dessus de la baie, plane le formidable pétrel géant, auquel les Espagnols ont donné l'affreux nom de quebi-anta huesos, ou de briseur d'os. Les longues files de manchots, immobiles et droits sur la hgne des eaux de la nier, prêtent un effet bizarre à l'ensemble de ce tableau. Des poissons de grande taille et d'une excellente qualité ajoutent J.ES ÎLES MAI.OLINES. '195 encore aux agrémens d'une relâche aux Malouines. Qaant aux in- secles, ils se réduisent à plusieurs petites espèces, tandis que les coquillages, tels que moules, patelles, pavois, tërébratules, osca- brions, y pullulent, et se trouvent confondus avec des acidies, des méduses, des holoturies vivement colorées, au milieu de couches épaisses des fucus pyrifères et des lessonies rameuses. Mais jusqu'à ce jour nulle bête venimeuse, nul reptile, ne se sont encore of- ferts aux recherches des explorateurs. Lesson. ANTIQUITÉS DU MEXIQUE. Littérature sacrée des Blexicaïnsa — Histoire de la conquête d'après la tradition mexicaine. Il a paru, il y a quelques mois, en Angleterre un grand ouvrage sur les antiquités américaines , dont un magnifique exemplaire a été offert en présent à l'Institut. Cet ouvrage, dû à la munificence de lord Kingsbouroug, est jusqu'à présent resté inconnu en France; et cependant il est pour le Nouveau-Monde ce qu'ont été pour l'Inde et pour l'Afrique deux ouvrages célèbres, celui de Daniel et celui de la commission d'Egypte. Honneur donc à celui qui a con- sacré une portion de son immense fortune à une branche toute nou- velle d'archéologie, dont le savant voyage de M. de Humboldt avait révélé en partie l'intérêt ! Ce bel ouvrage, mis au jour par M. Aglio, est divisé en sept vo- ANTIQUITÉS DU MEXIQUE. 197 lûmes, et roule principalement sur les antiquités mexicaines (1). Il eût été peut-être à désirer que l'auteur étendît davantage le champ de ses observations pour les compléter ; c'est ce qu'on est disposé à croire , surtout après la lecture de l'excellent Mémoire de M. Warden sur les antiquités américaines; mais, tel qu'il est, ce magnifique ouvrage présente un répertoire complet des mœurs, des antiquités, de la litttérature même du peuple le plus intéres- sant de l'Amérique; d'un peuple qui marchait à grands pas. vers une civilisation qui lui était propre , et que , malgré quelques analogies avec les civilisations de l'ancien monde, on doit regarder comme ayant eu un type tout particulier. Mais au milieu de ces monumens de nations subjuguées par les Espagnols, et dont les arts ont été transformés par les arts de l'Europe, quelle surprise n'éprouve-t-on pas en retrouvant les vestiges d'un peuple qui n'a de nom ni parmi les Européens ni parmi les descendansdes Aztèques, et qui cependant a laissé de nombreux monumens, attestant une civilisation bien plus complète que celle des peuples vaincus par Corlès, sur lesquels il est probable qu'elle eut une antique et mystérieuse influence ! Je veux parler de ces ruines de Palenque, qui s'élèvent dans un désert, à quelques lieues de Ciudad-Real (2) , et qui disent à l'Europe : Vous ignorez l'âge (i) Voici son titre exact : « Antiquities of Mexico, comprising fac-similés of « ancient Mexican paintings and hi-roglyphics, preserved in ihe Royal Library ce of Paris, Berlin , Dresdeu; in the Impérial Library of Vienna; in the Vatican n Library ; in the Borgian Muséum ?.t Rome ; in the Library of the Institutes at « Bologna ; and in the Bodieian Library at Oxford : together with the monuments ES DKUX MOM)KS. Bernartlino de Sahagiin ëiait né à Saliajjun, boiii-f} du pays do Campos, dans la Vieille-Castille. Il se voua à l'ctat monacal, cl entia dans un couvent de franciscains. En 1524, la conquête de la Nou- velle-Espagne étant à peu près terminée, il fut un des premiers re- ligieux qui passèrent dans le pays, et devint un des fondateurs du collège (|ue l'ordre établit à Mexico. Saliagun fut envoyé en mission dans diverses provinces. On ignore l'époque précise de sa mort , mais on sait qu'il vivait encore en i577. Depuis l'époque de son ar- rivée au Mexique jusqu'à l'âge le plus avancé, le vénérable moine semble, comme nous l'avons dit, avoir été dominé par une seule pensée, par le désir de rendre les efforts des missionnaires moins infructueux , en les initiant à toutes les croyances des peuples qu'ils voulaient convertir. Et il ne faut pas croire cependant que le père Sahagun , doué d'une ame si généreuse, d'un cœur si compatissant pour les misères dont il se voyait environné, ait eu assez de force d'esprit pour s'élever au-dessus des idées de son temps : il a con- servé tous les préjugés du xvi*' siècle et toute la bizarre érudition de cette époque. Sa grande affaire, on le voit souvent, c'est de saisir les rapports qui existent entre les croyances des idolâtres dont il déplore l'égarement et les croyances de l'ancien polythéisme. Pour lui, comme pour tous ses contemporains, les Mexicains sont sous l'influence immédiate du malin esprit, qui obscurcit sans cesse à leurs yeux les mystères de la révélation ; mais heureusement chez lui les faits, observés avec une scrupuleuse conscience, subsistent dans toute leur naïveté. Où notre chroniqueur est admirable, c'est quand il se contente de raconter la tiadition, ou, pour mieux dire, de la traduire; car, il est bon de l'apprendre, la plus grande partie de son livre, et c'est ce qui le rend si précieux, n'est que la tra- duction de chroniques orales ou traditionnelles, à la conservation desquelles aidaient puissamment ces peintures hiéroglyphiques qui rappelaient néanmoins plutôt les faits matériels qu'elles ne pouvaient rendie les idées abstraites. Au Mexique comme au Pérou , au Chili et même chez d'autres peuples bien moins avancés en civilisation , il y avait dans les bourgades des hommes dont la mémoire s'était prodigieusement exeicce, et que, selon l'expression d'un vieux voyageur, on pouvait appeler les hommes-archives. La tradition était conservée chez eux vivante, et Ion veillait à ce qu'elle ne s'al- ANTIQUITÉS DU MEXigUK. 201 tëràt pas. Au Mexique surtout, les chroniques historiques, les dis- cours traditionnels qu'on adiessait aux dieux et aux rois, et qui contenaient les principes fondamentaux de la religion et de la po- litique, étaient conservés de cette manière ; par un bonheur inoui pour l'étude future de l'histoire du Nouveau-Monde, de la mémoire des Mexicains, ces discours sont passés avec toute leur simplicité solennelle dans l'ouvrage du père Sahagun ; nous allons offrir les garanties que le bon religieux nous donne de son exactitude scru- puleuse. On verra que , s'il n'a pas su mettre de côté les idées de son temps, il n'a manqué ni de méthode ni de clarté, et que ces deux qualités, si précieuses dans un historien quelquefois cnihoii- siaste, étaient unies chez lui à une prodigieuse persévérance. Bernardino de Sahagun commença son ouvrage en langue mexi- caine, dans le bourg de Tepepulco, de la province de Te/cuco. Par le conseil du gouverneur, il choisit, pour obtenir la tradition, douze Indiens des plus anciens, ayant une grande réputation de probité. Durant l'espace de deux ans, il eut des conférences con- tinuelles avec eux : les réponses verbales qu'ils faisaient à ses questions étaient immédiatement retracées en peintures hiérogly- phiques, et au bas de ces peintures, quatre jeunes Mexicains éle- vés au collège, dans lesquels on devait avoir une entière confiance, donnaient une interprétation exacte du texte en latin et en espa- gnol. J'ai encore les oiiginaux, dit le moine. A Santiago de Tlatetulco, Sahagun fit un travail analogue, et conféra sur ce qui avait été écrit avec les anciens les plus honora- bles du pays, avec le recteur du collège, et avec les étudians in- diens qu'on y élevait. Il fut bientôt rappelé au couvent de Saint- François de Mexico, où il acheva d'établir l'authenticité de toutes les relations qui lui avaient été fournies, par des moyens sembla- bles à ceux qu'il avait déjà employés; pour donner plus de ga- rantie de son exactitude, notre auteur nomme les individus dont il obtint des renseignemens. Tout cela le conduisit jusqu'en 1543; l'ouvrage alors était écrit en langue mexicaine , et il fut soumis à la censure d'un grand nombre de personnes d'un esprit cultivé. Les différens documens une fois rassemblés, l'auteur put les comparer avec ce qu'il avait sous les yeux , c'est-à-dire avec les restes nom- breux d'anciens édifices, et avec les vestiges de vieilles coutumes 202 REVUE DES DEUX JIONDES. subsistanl encore. D'ailleurs, ainsi que le fait observer le Rqjerio- rio americano, qui renferme des renseignemens curieux à ce sujet,^ la conquête n'ayant commencé qu'en 1519, et n'ayant été terminée qu'en lo24', les anciens qni, en différcns endroits, conférèrent avec notre historien avant iMo, quand bien môme ils eussent été sexagénaires, avaient beaucoup plus de trente ans lors de la ruine de l'empire, et cet âge était bien plus que suffisant pour qu'ils fus- sent instruits des mœurs et des coutumes sur lesquelles on les in- terrogeait. Comme une multitude de documens furent reçus séparé- mont et sur différens points du Mexique, que l'auteur pouvait s'aitler en outre des nombreuses connaissances qu'il avait acquises dans la langue du pays bien avant 1550, il ne peut plus rester aucun doute sur l'exaclitude de son travail. Mais quand ce travail immense fut accompli , et il le fut en 1545 , le pauvre religieux n'eut encore rien fait, en quelque sorte, pour parvenir au but qu'il se proposait : il fallait vaincre l'ignorance monacale! Croirait-on que Y Histoire de la Nouvelle-Espagne ne put être mise au net qu'en 15G9, et que la traduction espagnole n'en fut terminée qu'en 1575? Le bon père était devenu vieux, sa main tremblait, et on lui disait, pour éviter les dépenses de la copie, qu'il était contre le vœu de la pauvreté de dépenser de l'argent à faire ces écritures. C'est ainsi que parlaient ces moines ignorans à celui qui travaillait depuis tant d'années, afin, selon ses propres expressions, que les ministres de l'Evangile qui déliaient hii succé- der ne pussent pas se plaindre de ce que les premiers missionnaires auraient laissé dans l'obscurité les croyances des naturels. Aussi quelle joie n'éprouva pas le vieillard quand il se vit enfin compris par un religieux ayant plus d'influence que lui sur son ordre, quand le commissaire-général, frère Rodrigo de Segura, vint au Mexique, et qu'il lui donna les moyens de terminer son ou- vrage ! Et toutefois , quoiqu'il eût pris grand plaisir à la lecture du manuscrit de Saliagun, il paraît encore qu'en favorisant son auteur il eut surtout l'intention d'être agréable à don Juan de Obando , président du conseil des Indes en Espagne, qui avait le plus vif désir de le voir paraître. Le père Sahagun est plein de reconnais- sance pour cette pensée généreuse : il dédie son livre à celui qui en ANTIQUITÉS DU MliXIQUE. 205 a compris va{juement l'utilUé, piji'ce que, dit-il, U a racheté son œuvre, qu'il l'a tirée de dessous les cendres (1). Singulière destinée de ce précieux ouvrage, qui fut pris pour un long dictionnaire par les uns, pour une chronique insignifiante par d'autres , et qui ne paraît que trois siècles après qu'il a été écrit, quand les nations sur lesquelles il devait influer, ont perdu leur caractère primitif, quand elles sont éteintes comme nations ! Mais comment le livi-e du père Sahagun, au milieu de tant de vi- cissitudes, nous est-il enfin parvenu? C'est ce que nous dirons en peu de mots. Après qu'il y eut mis la dernière main, le chroniqueur le parta- gea en douze livres, divisés en un très grand nombre de chapitres. Chaque page présentait trois colonnes: la première offrait la tra- duction du texte en langue espagnole ; la seconde renl^rmait le texte en langue mexicaine ; la troisième indiquait la signification des mots mexicains, avec les chiffies correspondant aux deux parties. Cette chronique, ainsi rédigée, ne nous est point parvenue , non {)Ius que les documens rassemblés par l'auteur, et écrits en larin , en espagnol et en hiéroglyphes mexicains. Peut-être se retrouve- ront-ils un jour dans quelque couvent ignoré de l'Espagne ou du Nouveau-Monde ; mais deux copies du texte espagnol avaient été faites à part et envoyées en Europe : l'une d'elles fut déposée dans le couvent de Saint-François du bourg de Sahagun (i); on igno- rait ce qu'elle était devenue quand l'historien Munos parvint à la découvrir, avec l'intention d'en faire usage pour son histoire du Nouveau-Monde, dont un seul volume a paru. Il on tira une copie. A la mort de Munos, les papiers de cet écrivain furent confiés à l'Académie royale d'histoire de Madrid; l'ouvrage du p^re Sahagun s'y trouvait; on en fit faire une copie confrontée à l'original avec une scrupuleuse exactitude; elle fut envoyée en Amérique. C'est sur le nanuscrit de Munos, dit-on, que l'impression de la collection (i) « Quand j'ai commencé ce travail, dit le bon père, on s'est imaginé que je faisais un calepin, et encore maintenant beaucoup de gens ne cessent de me de- mander : Où en est le calepin ? » (a) On ignore où l'autre a été envoyée; il serait, comme on le verra, fort im- porlant de la découvrir. 204 RliVUE DES DEUX MONDES. de lord Kingsbourough a été faite; cependant on ne peut se dissimuler, ainsi que le déclare lui-même l'éditeur des Antiquités du Mexique, que cette copie ne fût incomplète : le manuscrit était altéré en divers endroits , et l'on suppose que le troisième et le sixième livres ont plus souffert que les autres. Néanmoins , tel qu'il est, l'ouvrage peut former environ deux volumes in-folio. Mais , sans contredit , la perte la plus sensible est celle de ces quatre-vingts hymnes religieux que le père Sahagun appelle des psaumes, qui existent sans aucun doute dans l'ouvrage original, et que le copiste aura dédaigné de reproduire , comme étant une chose frivole. Boturini Bernaduci parle beaucoup des chants mexi- cains (1) , qui , de même que tous ceux des peuples dans l'enfance, pouvaient être consultés sur les grands faits historiques et cosmo- goniques. La perte des hymnes mexicains doit donc être regardée comme très fâcheuse' sous le rapport rehgieux et poétique. Nous avons déjà dit que l'Histoire de la Nouvelle-Espagne était divisée en douze livres. Avant de traduire quelques fragmens de ceux que nons regardons comme les plus intéressans, et qui feraient à eux seuls deux ouvrages d'un haut intérêt, nous allons jeter un coup d'œil rapide sur l'ensemble de ce grand monument. Le premier livre est consacré à la théogonie mexicaine , et se divise en vingt-deux chapitres. Torquemada , Boturini Bernaduci, Clavigero , ont traité déjà d'une manière étendue cet important sujet ; mais il serait curieux de comparer l'exposé de la mythologie aztèque, tel que le donne le moine du xvf siècle, avec ce qui est rapporté par ses contemporains ou par ses successeurs. L'ortho- graphe des noms diffère ; mais le soin minutieux apporté par Saha- gun à la copie du texte mexicain est un sûr garant de son exac- titude. Dans le second livre, qui renferme trente-six chapitres, l'auteur s'occupe du calendrier, des fêtes et cérémonies , des sacrifices et solennités en usage pour honorer les dieux. Entre la foule de dé- tails tout à fait inconnus que renferme ce livre, une chose frappe surtout, c'est l'exactitude des calculs dans la division de l'année. (i) Voyez aussi ce que dit à ce sujet M. Balbi , dans son Ethnographie du "■lobe. AiMIQLlTÉS DU MEXIQUE. 205 Le rapport de l'année mexicaine avec l'année julienne est tel, comme l'a déjà si bien fait observer le Reperlorio americano , que les Aztèques savaient très bien reconnaître les bissextiles; au bout de quatre ans, ils ajoutaient un jour à ce qu'ils appelaient les cinq jours superflus. Dans le troisième livre, qui contient quatorze chapitres, le P. Sahagun parle de l'origine des dieux, des croyances relatives à la destinée de l'ame, de la dignité sacerdotale, etc. C'est, comme on le voit, un des livres les plus importans ; mais malheureusement aussi, c'est un de ceux qui ont subi le plus d'altération, ainsi que l'annonce l'éditeur. Le quatrième livre, divisé en quarante chapitres, traite de l'as- trologie judiciaire des Mexicains; on y apprend à connaître leurs jours heureux ou malheui'eux , la destinée qui attendait les incUvi- dus nés sous certains signes. Soumis au préjugé de son siècle, qui unissait intimement l'astronomie et l'astrologie, le père Sahagun revient, dans ce chapitre , sur le calendrier des Aztèques, et sur les cycles en usage parmi eux. Malgré son titre, ce livre n'est donc pas un des moins importans de l'ouvrage, et il mérite l'examen le plus attentif de la part de nos savans. Le sixième livre est intitulé : De la Bliélorique et de la Théologie de la nalion inexicaine , où se trouvent des choses très curieuses tou- chant les beautés de la langue et les délicatesses des vertus morales. Ce livre, divisé en quarante-deux chapitres, est incontestablement le plus précieux , selon nous, puisqu'il nous révèle toute une litté- rature sacrée complètement ignorée jusqu'alors, et dont nous al- lons faire connaître quelques fragraens à nos lecteurs (1). Il est bon de se rappeler que ces discours , conservés avec une minutieuse exactitude , étaient religieusement formulés dans le temple ; qu& les expressions en étaient en quelque soite pesées, et qu'ils renfer- maient le dogme religieux dans toute sa pureté. (i) Dans la collection de L. Kingsbourough, ce sixième livre forme un ouvrage à part, qui a été imprimé à la fm du sixième volume. 206 REVUE DES DEUX MONDES. Prière qu'on adressait à TexcatliTpuca-ij-Yautl-Necoyauil-Monenecjmj •pour obtenir son assistance contre l'ennemi. f Seigneur très humain , très secourable ; défenseur invisible et impalpable, par la sagesse duquel nous sommes régis, sous l'em- pire duquel nous vivons ; Seigneur des batailles , c'est une chose avérée qu'une grande guerre se prépare : le dieu de la guerre ou- vre la bouche ; il a faim, il veut engloutir le sang de ceux qui mour ront dans les combats. Il paraît qu'ils veulent se réjouir, le soleil et le dieu de la terre que l'on appelle Tlateculli ! ils veulent donner à manger et à boire aux dieux du ciel et de l'enfer, et ils leur feront un banquet de la chair et du sang des hommes qui vont mourir durant cette guerre. Ils nous contemplent déjà les dieux du ciel et de l'enfer, pour voir quels seront ceux qui vaincront, quels se- ront ceux qui seront vaincus; lesquels doivent tuer, lesquels doi- vent recevoir la mort. Ils veulent voir ceux dont le sang doit être bu, et ceux dont la chair doit être mangée. C'est ce qu'ignorent les nobles pères et mères dont les enfans doivent moui'ir ; oui, c'est ce qu'ignorent tous leurs parens et tous leurs proches. C'est ce qu'ignorent ces mères qui les ont élevés quand ils étaient petits, et qui leur ont donné leur lait. € Faites, ô Seigneur, que les nobles qui mourront à la guerre soient agréablement reçus par le soleil et par la terre , qui sont le père et la mère de tous, et qui ont des entrailles d'amour; et pour tout dire, vous ne les avez pas trompés en faisant ce que vous faites, en exigeant qu'ils meurent à la guerre , car c'est la vérité que vous les avez envoyés sur cette terre pour qu'ils donnent à manger au soleil et à la terre par leur chair et par leur sang.... « O Seigneur très humain. Seigneur des batailles, souverain de tous, toi , dont le nom est Tezcatlipuca , dieu invisible et impalpa- ble, nous te supplions que ceux que tu auras laissé mourir durant celte guerre soient reçus dans la maison du soleil avec amour, avec honneur; qu'ils y soient placés et assis près des vaillans, c'est-à- dire près de Quitzieguaguatzin , Y Maccuheatzin , Thacavepatzin , Yxtiilcuechavac, Yhuitlenuic et Chavaguctzin, et tous ces hommes célèbres qui sont morts à la guerre avant ce temps : ils font d'éter- à ANTIQUITÉS DU MEXIQUE. ^07 nelles réjouissances ; ils célèbrent dans des louanges perpétuelles notre maître ; ils vont suçant , aspirant la douceur de toutes les fleurs suaves par leur goût et par leur parfum. Voilà la jouissance réservée aux vaillans, aux hommes courageux , morts durant les combats. C'est ainsi qu'ils s'enivrent de plaisirs. Ils ne se souvien- nent plus, ils ne tiennent plus compte de la nuit ni du jour, des an- nées ni des temps, car leur puissance , leur richesse est sans (in , et les fleurs dont ils aspirent le parfum ne se fanent jamais. » ïorquemada, Acosta, Glavigero et une foule d'autres historiens ont déjà parlé de l'antique usage oti étaient les Mexicains de se confesser à leurs prêtres. Le discours suivant jette un nouveau jour sur cette coutume. Fragment d'un discours que le prêtre mexicain adressait au pénitent qui venait se confesser à lui. < 0 frère, tu es venu dans un lieu de beaucoup de péril, de beaucoup de travail, de beaucoup de terreur! C'est un précipice d'où s'élève une roche taillée à pic. Celui qui y tombe une fois n'en peut jamais sortir ; tu es venu en môme temps dans un lieu où mille lacs et mille filets sont mêlés, tendus les uns au-dessus des autres, de manière que rien ne puisse passer sans tomber dans quelques- uns d'entre eux, et non-seulement il y a des lacs et des filets, mais il y a encore des trous profonds comme des puits, et tu t'es jeté toi-même dans le gouffre du fleuve; tu t'es jeté dans les filets dont il ne t'est plus possible de sortir. Ce sont tes péchés, et on peut aussi les comparer à des bêles féroces qui tuent, qui déchirent lo corps ainsi que l'ame. Aurais-tu par hasard caché quehjues-uns de ces péchés si graves, si révoltans, si horribles, si honteux, qui sont déjà publiés dans le ciel, sur la terre, aux enfers, qui infectent le monde jusqu'à ses confins? « T'es-lu déjà présenté devant notre Seigneur très humain, pro- tecteur de tous, que tu as offensé, dont tu as provoqué la colère, et qui demain ou un autre jour te tirera de ce monde et t'enverra dans la maison universelle de l'enfer, où sont ton père et ta mère, le dieu et la déesse du triste séjour, la bouche ouverte, prêts à te déchirer, ainsi que tout ce qti'il y a au monde. 208 REVUE DES DEUX MONDES. c Et pour conclure, je te le dis , il faut que tu balaies les immon- dices et le fumier de ta maison, cjue tu te purifies toi-même, que tu cherches un esclave pour le sacrifier aux dieux, que tu fasses une fête aux chefs, et qu'ils chantent les louanges du Seigneur. Il convient aussi que tu fasses pénitence, en travaillant un an ou da- vantage dans la maison de Dieu. Là tu te tireras du sang, tu te perceras le corps avec des pointes d'aloès , et pour que pénitence complète soit faite de tes adultères et de tes autres souillures, tu te passeras chaque jour deux fois des bois aigus à travers les parties sensibles du corps : une fois par les oreilles, une fois par la lan- gue (1). » Discours que l'on adressait au dieu de la pluie, Tlaloc, le souverain du paradis terrestre, pour qu'il fît cesser la sécheresse de la teire. « O Seigneur très humain et très libéral, maître de la verdure et de la fraîcheur, souverain du paradis terrestre embaumé et fleuri, seigneur de l'encens, ah! douleur ! les dieux de la pluie, vos sujets, se sont cachés dans leur retraite, eux qui ont coutume de nous donner les choses nécessaires à la vie, et qu'on honore avec rUUi , le Yaulhli et le Copal. Oui , ils ont caché toutes les provisions dont se soutient notre existence, et qui sont pour nous comme des pierres précieuses, comme des émeraudes et des saphirs; oui, ils ont emmené avec eux la déesse de l'abondance, leur sœur; ils ont emmené également la déesse Chilli ou Yxi. Ayez pitié de nous qui vivons. Tout se perd, tout se dessèche ; on dirait que tout est en poussière, ou couvert de toiles d'araignées par le manque d'eau ! O douleur des pauvres gens! ils meurent déjà de faim ; ils sont tous amaigris, défigurés; l'auréole livide qui entoure leurs yeux est semblable à celle des morts. « Ils ont la bouche sèche comme l'herbe desséchée, et l'on peut compter tous les os de leurs corps, comme si c'était la figure de la mort elle-même! Et les enfans, ils s'en vont tout défigurés , ils sont (i) Les peintures mexicaines du Vatican offrent une représentation de ce genre de pénitence, qu'on retrouve, du reste, en pratique chez quelques autres peuples de rAmérique, et notamment parmi les Mbayas et les Charruas, etc. ANTIQUITÉS DU MKXÎQUK. 209 jaunes, leur couleur est celle de la terre. Jusqu'aux quadrupèdes et aux oiseaux qui soulïrent de celte tribulation, à cause de la sé- cheresse. C'est une grande tristesse que de les voir, ces oiseaux, les uns avec leurs ailes abattues et se traînant de faim, les autres tombant de l'air, parce qu'ils ne peuvent plus voler; d'autres en- core ayant le bec ouvert de faim et de soif. Et les animaux , Sei- gneur, c'est grande douleur que de les voir tomber de défaillance et dévorer la terre, la langue collée, la gueule ouverte, haletant de faim et de soif. Et les hommes, ils perdent le jugement; ils meu- rent faute d'eau , tous périssent sans qu'un seul demeure. Il semble que nous soyons dans le feu. Certes, c'est une chose horrible que de souffrii' la faim come nous la souffrons. Semblable à la couleuvre à qui le désir de la pâture fait répandre sa salive, qui se replie, qui demande à manger, qui mugit pour qu'on lui donne de la nourri- ture, l'homme demande sa subsistance, et c'est chose épouvantable que de voir son agonie. « Il y a des années que nous avons entendu dire aux vieux et aux vieilles qui sont passés, que le ciel devait tomber sur nous, et que l'on verrait descendre les démons de l'air, appelés Tzitzimites, qui doivent venir détruire la terre avec tous ceux qui l'habitent, pour que les ténèbres soient à jamais sur l'univers, et qu'il n'y ait plus nulle habitation des hommes. Les anciens l'ont su, et ils l'ont dit. De tradition en tradition , nous avons appris que la fin du monde devait s'accomplir après que la terre serait lasse de produire d'au- tres créaluies. Seigneur, nous aurons pour richesse et pour plaisir que cette prédiction s'accomplisse sur nous! 0 infortunés que nous sommes ! Ah ! soyez assez clément pour nous envoyer une peste qui nous achève tout à coup. Cette plaie a coutume de venir du dieu de l'enfer, et dans cette circonstance, par bonheur, la déesse de l'abondance et le dieu des moissons accordent quelque fraîcheur, au moyen de laquelle ceux qui meurent emportent quelques petites provisions pour traverser le chemin qui conduit à l'enfer. Consi- dérez que cette tribulation n'est point amenée par la guerre, et qu'elle procède des rayons que le soleil, comme un dieu fort et va- leureux, lance sur la terre; car, autrement, les soldats, les vaillans, les hommes forts et belliqueux, mèneraient grande joie de se trou- ver en péril, parce que dans les vicissitudes de la guerre beaucoup ^^P^ ^10 Ri:VUE DES DEUX MONDES. meurent, (|u'on lépand beaucoup de san{» , (jue l'on amoncerie dans les campagnes les corps morts, les ossemens des vaincus, et qu'on jonche la surface de la terre des cheveux de ces têtes qui se dé- pouillent quand elles se corrompent. Ils ne craignent rien de tout cela , parce qu'ils sont persuadés que leur ame va dans la maison du soleil, où ils célèbrent les louanges du dieu avec des voix pleines d'allégresse, et oii ils sucent les fleurs de diverses manières avec grande volupté. « O Seigneur plein de pitié! Seigneur de la verdure, des gom- mes, des herbes odorantes, je vous supplie de regarder votre peuple avec miséricorde ! » Nous pourrions étendre beaucoup ces curieuses citations, mais il nous reste à parler de choses trop importantes pour les multi- plier; elles feront sans doute vivement regretter, sous le rapport littéraire, cet ouvrage antique du viii^ siècle qui était appelé le Teo Amoxtli (le livre divin), où l'astrologue iluematzin avait consign Aussitôt ils offrirent les ornemens qu'ils portaient, et les présentèrent au capitaine Ilernando Cortès, en l'en parant. Ils placèrent d'abord sur sa tête la couronne et le masque d'or; ils attachèrent ensuite à son cou les colliers de pierres précieuses et les autres joyaux ; ils lui mirent au bras gauche le bouclier dont il a été fait mention en décrivant les présens, et ils posèrent ensuite les autres objets devant lui comme on a coutume de déposer les présens. Le capitaine leur dit : « Y a-t-il autre chose que cela? » Ils lui répondirent : « Seigneur , nous n'avons pas apporté autre chqse que ce qui est ici. » Le capitaine ordonna immédiatement qu'ils fussent garrottés, et fit tirer l'artillerie. Les messagers, dont les mains et les pieds étaient liés , tombèrent comme morts quand ils entendirent le bruit des canons : les Espagnols les relevèrent , et leur donnèrent à boire du vin, ce qui les reconforta. Après cela, le capitaine D. Ilernando Cortès leur dit, par le moyen de son in- terprète : t Écoulez-moi , on m'a dit que les Mexicains étaient des hommes vaiilans, combattant sans cesse, grands lutteurs, adroits au maniement des armes ; on m'a dit qu'un seul Mexicain pouvait vaincre jusqu'à dix, et même jusqu'à vingt de ses ennemis : je veux voir si cela est vrai , et si vous êtes aussi courageux qu'on me l'a dit. « Il ordonna aussitôt qu'on leur donnât des épées et des bou- cliers, pour qu'ils combattissent contre autant d'Espagnols, et pour savoir quels seraient les vainqueurs. Mais les Mexicains répondi- rent aussiîôt au capitaine Cortès : « Écoutez notre excuse; nous ne pouvons pas faire ce que vous nous ordonnez , parce que Monte- zuma ne nous a pas envoyés pour autre chose que pour vous saluer, et pour vous offrir ces présens ; nous ne pouvons pas faire autre chose; non, nous ne pouvons pas exécuter ce que vous nous ordon- nez. Si nous le faisions , Montezuma , notre seigneur, serait irrité contre nous, et nous ferait mourir. > Le capitaine leur répondit : « Vous devez faire malgré tout ce que je vous dis; je veux voij. i ANTIQUITÉS DU MEXIQUE. 215 quels hommes vous êtes, car là bas , dans notre pays, nous avons entendu dire que vous étiez des guerriers vaillans : prenez donc ces armes , et disposez-vous pour que demain matin nous nous rencontrions dans la campagne. » « Cela fait , ils prirent congé du capitaine , entrèrent dans leurs canots , et commencèrent à se diriger vers la terre , ramant en grande hâte, et se disant les uns aux autres : « Courage, hommes vaillans, efforcez-vous de ramer avant que personne ne nous accoste, » « Après avoir entendu le récit que lui firent ses envoyés, Monte- zuma rassembla aussitôt quelques devins, des augures et des chefs, et il les envoya au port où étaient les Espagnols, afin qu'ils s'ar- rangeassent de manière à ce que la nourriture ne manquât point aux étrangers, et qu'ils eussent tout ce qu'ils pourraient désirer. Il leur recommanda d'être aiienlifs à ce qu'ils verraient, et de lui en donner une fidèle relation. Il envoya en outre avec eux quelques esclaves, afin qu'on les sacrifiât devant le dieu qui était arrivé , si l'on voyait que cela lui convînt, et qu'il demandât du sang pour le boire- Ces ambassadeurs s'éloignèrent donc et arrivèrent au lieu où étaient les Espagnols, et ils leur offrirent des gâteaux de maïs teints de sang humain. Quand les étrangers virent cette nourriture, ils éprouvèrent un grand dégoût , et commencèrent à cracher et à la rejeter avec horreur, parce que véritablement le pain sentait le sang. Cela se fit par ordre de Montezuma, et il ordonna de le faire, parce qu'il croyait que ces étrangers étaient des dieux venus du ciel, et que les nègres étaient des dieux noirs. € Montezuma leur envoya ensuite des devins et des enchanteurs, pour qu'ils vissent si on pourrrait jeter quelque sort qui fit mourir les étrangers ou qui les forçât de s'éloigner. Ceux-ci firent tous leurs efforts, comme le leur avait recommandé Montezuma , mais rien ne put leur réussir. » La chronique entre ici dans de nombreux détails sur la manière dont agissaient les Espagnols à l'égard des naturels, sur la terreur qu'ils inspiraient et sur les rapports qui étaient adressés à l'empe- reur. Elle fait connaître surtout l'impression que produisit à Mexico la nouvelle que les Européens voulaient s'y rendre. i Ces choses entendues par Montezuma , il commença à conce^ TOME I. 14 216 IlEVUE DES DEUX MONDES. voir le pressentiment que de grands maux venaient sur lui et sur son royaume. Il commença à y avoir grande crainte en lui de même que parmi tous ceux qui connaissaient les nouvelles déjà racontées. Tous pleuraient, tous étaient plongés dans l'angoisse, et allaient la tête baissée. Ils formaient des rassemblemens et parlaient avec effroi des nouvelles qui étaient venues. Les mères prenaient en pleurant leurs enfans, et leur posant la main sur la tête, leur di- saient : t O mon fils! tu es né dans un temps mauvais ; tu dois voir de grandes choses, et tu auras à supporter de grands travaux! » Il fut rapporté à Montezuma comment les Espagnols amenaient avec eux une Mexicaine , nommée Marina , habitante du bourg de Teticpac, situé sur la côte de la mer du Nord. On lui dit qu'elle leur servait d'interprète, et qu'elle disait en langue mexicaine tout ce que lui ordonnait de dire le capitaine Hernando Cortès. Aussi- tôt Montezuma commença à envoyer des messagers et des chefs où se trouvaient les Espagnols , afin qu'ils observassent ce que fai- saient ces étrangers, et qu'ils exécutassent ce qui serait nécessaire pour leur service. Chaque jour, les uns allaient et les autres reve- naient. Les messagers se succédaient continuellement. Les Espa- gnols ne cessaient pas de s'informer de Montezuma : ils vou- laient savoir quelle personne ce pouvait être ; s'il était vieux ou s'il était jeune ; si enfin c'était un homme de moyen-àge , ou qui eût des cheveux blancs. Les Mexicains répondaient aux Espagnols : € C'est un homme entre les deux âges; il n'est ni vieux ni épais, il est sec et agile. » Quand Montezuma écoutait la relation des mes- sagers, et qu'il apprenait combien les Espagnols prenaient d'infor- mations sur lui, et quel désir ils avaient de le voir, il tombait en grande angoisse. 'Il pensait à fuir ou à se cacher de telle sorte que les Espagnols ne pussent pas le trouver. II songeait à se réfugier dans quelque caverne, ou même à sortir de ce monde et à s'en aller en enfer, dans le paradis terrestre ou dans quelque lieu inconnu , et il s'entretenait de cela avec ceux de ses amis en qui il se confiait le plus. Il y en a, lui répondait-on, qui savent le chemin pour aller en enfer, au paradis terrestre, à la maison du soleil ou bien à la caverne qu'on appelle Cincalco, près d'Atlacuioacan, derrière Cha- pultepec, où se trouvent des lieux très cachés. Votre Majesté ren- contrera un asile dans un de ces endroits ; que Votre Majesté choi- ANTIQUITÉS DU MEXIQUE. 217 sisse celui qui lui conviendra, nous l'y conduirons : là elle pourra se consoler sans recevoir aucun dommage. Montezuma se sentit disposé à se rendre dans la caverne de Gincalco, et on le publia par tout le pays ; mais cette résolution n'eut pas de suite. Rien de ce que les enchanteurs avaient promis ne se vérifia. Montezuma essaya de prendre courage et d'attendre ce qui devait arriver, se dispo- sant à s'exposer à tout péril, » La chronique nous montre ensuite Cortès arrivant devant Mexico avec son armée ; puis elle contient le récit de sa première entrevue avec l'empereur. « Lorsque les Espagnols furent arrivés à la rivière qu'on ren- contre près des maisons d'Albaredo , et qui est désignée sous le nom de Xoliico , Montezuma se disposa à aller recevoir don Iler- nando Cortès et les autres capitaines avec paix et honneur: les grands seigneurs, les chefs et les nobles devaient l'accompagner. Ils prirent un grand nombre de fleurs belles et odorantes , dont on avait formé des couronnes et des guirlandes ; ils les posèrent sur des espèces de plateaux peints élégamment , et faits avec de grandes calebasses, et ils portèrent également avec eux des colliers d'or et de pierres précieuses. Montezuma joignit les Espagnols au lieu que l'on appelle Viztillan , qui est voisin de l'hôpital de la Con- ception. Il passa aussitôt au cou de Cortès une chahie d'or enri- chie de pierres précieuses , et il offrit des fleurs et des guirlandes à tous les autres chefs. Montezuma ayant fait ce présent, comme ils font coutume de le faire, Hernando Cortès lui adressa la parole, et l'empereur lui répondit : « Je suis Montezuma. » Après ces paroles, il s'humilia devant le capitaine en faisant une grande salutation : puis aussitôt il se redressa , et se tint face contre face près^ de don Hernando , auquel il commença à parler de cette manière : < 0 seigneur, soyez le bienvenu ! Vous êtes arrivé dans votre pays, votre ville, dans votre maison de Mexico; vous y êtes arrivé pour vous asseoir sur votre trône, sur votre siège pontifical, que j'ai occupé en votre nom durant quelques années. D'autres seigneurs, et déjà ils sont morts, l'ont possédé avant moi: l'un d'eux se nommait Ytzcoatl; l'autre Montezuma l'ancien ; les autres encore , Axacayatl , Tiçocic et Avizutl ; et moi , le dernier de tous , je suis venu pour régir, pour prçndre soin de votre ville de Mexico. 44. ^18 KLVUE DES DEUX MONDES. Nous avons tous supporté le poids du gouvernement de votre em- pire et de vos vassaux. Les morts ne peuvent voir ni savoir ce qui se passe maintenant ; pliU à Dieu, par qui nous vivons, que quel- qu'un d'entre eux fût vivant , et qu'il vît s'accomplir en sa présence ce qui s'accomplit devant moi ! Ils sont absens. Vous qui êtes notre seigneur , je ne dors ni ne rêve , c'est de mes yeux que je vois votre face et votre personne ! Il y a long-temps que j'espérais cela ; il y a bien des jours que mon cœur cherchait à découvrir les lieux d'où vous êtes venu. Vous êtes sorti d'entre les nuages, et ces nuages voilaient un lieu caché à tout le monde. Ce qu'il y a d'assuré, c'est que les rois qui nous ont précédés ont dit que vous reviendriez régner sur vos royaumes , et vous asseoir sur votre trône, sur votre siège sacerdotal ; et maintenant je vois la vérité de ce qu'ils m'ont dit. Soyez donc le bien-venu, vous aurez bien souffert par de si longs chemins; délassez-vous maintenant. Voici votre maison et voici vos palais; prenez-les, reposez-vous-y avec vos capitaines et vos compagnons, » Montezuraa acheva de prononcer son dis- cours, et Marina le traduisit à don ïlernando Cortès. Quand celui- ci eut compris ce que lui avait dit l'empereur, il répondit à Marina : « Dites à Montezuma qu'il se console, et qu'il n'ait point de crainte; je l'aime beaucoup, ainsi que ceux qui viennent avec moi; il ne recevra aucun dommage; nous avons grand contente- ment à le voir et à le connaître. Ce que nous désirions depuis tant de jours est enfin accompli selon notre désir : nous sommes arrivés à Mexico, son habitation , nous aurons le temps de nous voir et de nous parler. » Aussitôt don ïlernando Cortès prit la main de Mon- tezuma , et ils s'en furent ensemble aux maisons royales. c Les chefs qui se trouvaient présens étaient les suivans : le sei- gneur de Tescuco , qui s'appelait Camatzin ; le seigneur de Tlacu- pan, qu'on nommait Tetlepanquetzatzin; le gouverneur de Tla- tilulco Ytzquauhtzin , et le majordome de Montezuma, qu'on appelait Topantemoctzin, et qu'il avait placé à Tlatilulco. C'étaient les principaux sans compter d'autres chefs inférieurs , tels que Atlixcatzintacatecatl,TpoatzintacochcacatlQuetzalaztatzinticociaoa- catl, Totomoclitzinhecatempalitzin et Quappiatzin. Quand Monte- zuma devint prisonnier , tous l'abandonnèrent , et s'en furent se cacher... » Ferdinand Denis. ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS. (QIg(|>ia(BII^ iFiima^iïç La révolution de juillet a mis en lumière peu d'hommes nou- veaux , elle a dévoré peu d'hommes anciens ; elle a été si prompte, si spontanée, si confuse, si populaire; elle a été si exclusivement l'œuvre des masses, l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guère donné aux personnages déjà connus le temps d'y assister et d'y coopérer , sinon vers les dernières heures , et qu'elle ne s'est pas donné à elle-même le temps de produire ses propres personnages. Tout ce qui avait déjà un nom s'y est rallié un peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a dû s'en retirer trop tôt. Consultez les listes des héroïques victimes ; pas une illustration, ni dans la science , ni dans les lettres, ni dans les armes , pas une gloire an- térieure; c'était bien du pur et vrai peuple, c'étaient bien de vrais jeunes hommes ; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs. Le nom de Farcy est peut-être le seul qui frappe et arrête ; et en- core combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée! comme il disparaissait timidement dans le bruit et l'éclat de tant de noms 220 REVUE DES DEUX MOiNDES. contemporains! comme il avait besoin de travaux et d'années pour signifier aux yeux du public ce que l'amitié y lisait déjà avec con- fiance! 3Iais la mort, et une telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue n'aurait pu faire , et elle n'a inter- rompu la destinée de notre ami que pour la couronner. Nous publions les vers de Farcy (1), et pourtant, nous le croyons, sa vocation était ailleurs ; son goût , ses études , son talent original, les conseils de ses amis les plus influens , le portaient vers la philo- sophie; il semblait né pour soutenir et continuer avec indépen- dance le mouvement spiritualiste émané de l'École normale. 11 n'avait traversé la poésie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse , et comme on traverse certains pays et cer- taines passions. Au moment où les forces de son esprit plus rassis et plus mûr se rassemblaient sur l'objet auquel il était éminem- ment propre et qui allait devenir l'étude de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces rêves inadievés , ces soupirs ex- halés çà et là dans la solitude , le long des grandes routes , au sein des îles d'Italie, au milieu des nuits de l'Atlantique ; ces vagues plaintes de première jeunesse , qui , s'il avait vécu , auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec quelque fleur séchée , quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces mystères qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pâles et indécis , où sont pourtant épars tous les traits de son ame , nous les publions comme ce qui reste d'un jeune homme, mort au début , Irappé à la poitrine en un moment immortel, et qui, cher de tout temps à tous ceux qui l'ont connu , ne saurait désormais demeurer indifférent à la patrie. Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novenJ)re 1800 , d'une extraction honnête , mais fort obscure. Enfant unique , il avait quinze mois lorsqu'il perdit son père et sa mère ; sa grand'mère le recueillit, et le fit élever... En 1819, ses études terminées, il entra à l'Ecole normale , et il en sortait lorsque l'ordonnance du minis- tère Corbière brisa l'institution en 1822... Durant ces vingt-deux annécis, comment s'était passée la vie de l'orphelin Farcy ? La por- (x) L'auleur de cet article s'élail chargé de surreiiler la publication du iîecucil ifi vers et opuscules de Farcy. i vol. ia- 1 8 , chez Hachette. ÉCRIVAIMS CONTEMPORAINS. 221 lion extérieure en est fort claire et fort simple ; il étudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia l'amitié de ses condisciples et de ses maîtres : il allait deux fois le jour au collège ; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes les quinzaines pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il fit régulière- ment durant toutes ces belles et fécondes années; mais, ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il désirait secrètement ; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la nature, la société ; mais ces tourbillons de sentimens que la puberté excitée et comprimée éveille avec elle ; mais son jeune espoir , ses vastes pensées de voyages, d'ambition, d'amour; mais son vœu le plus intime , son point sensible et caché , son côté pudique ; mais son roman, mais son cœur, qui nous le dira? Une grande timidité , beaucoup de l'éserve, une sorte de sauva- gerie ; une douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux, de pétulant, de fugitif; le commerce très agréable et assez prompt; l'intimité très difficile et jamais absolue; une répugnance marquée à vous entretenir de lui-même , de sa propre vie, de ses propres sensations; à remonter en causant et à se complaire familièrement dans ses souvenirs , comme si , lui , n'avait pas de souvenirs , comme s'il n'avait jamais été apprivoisé au sein de la famille, comme s'il n'y avait rien eu d'aimé et de choyé , de doré et de fleuri dans son enfance ; une ardeur inquiète, déjà fatiguée, se manifestant par du mouvement plutôt que par des rayons; l'instinct voyageur i\ un haut degré , l'humeur libre , franche, indépendante, élancée, un peu fauve, comme qui dirait d'un chamois ou d'un oiseau; mais avec cela un cœur d'homme ouvert à l'attendrissement et capable au besoin de stoïcisme; un front pudique comme celui d'une jeune fille, et d'a- bord rougissant aisément ; l'adoration du beau , de l'honnête ; l'indi- gnation généreuse contre le mal; sa narine s'enflant alors et sa lèvre se relevant, pleine de dédain; puis d'un coup d'œil rapide et sûr, une parole droite et concise , un nerf philosophique très perfec- tionné; tel nous apparaît Farcy au sortir de l'École normale; il avait donc , du sein de sa vie monotone , beaucoup senti déjà et beaucoup vu , il s'était donné à lui-même, à côté de l'éducation classique qu'il avait reçue , une éducation morale plus intérieure et toute solitaire. 222 REVUE DES DEUX MONDES. L'Ecole normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfcr près de son maître et de son ami , M. V. Cousin , et se disposa à poursuivre les études philosophiques vers lesquelles il se sentait appelé. Mais le régime déplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait aux jeunes hommes libéraux et indépendans aucun espoir prochain de trouver place , même aux rangs les plus modestes. Une éducation particulière cliez une noble dame russe se présenta, avec tous les avantages apparens qui peuvent dorer ces sortes de chaînes; Farcy accepta. Il avait beaucoup désiré con- naître le monde, le voir de près dans son éclat, dans les séductions de son opulence, respirer le parfum des robes de femmes, ouïr les musiques des concerts, s'ébattre sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en sj>ectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'égalité qu'il aurait voulu, et il en souffrait amè- rement. C'était là une arrière-pensée poignante que toute l'amabi- ité délicate et ingénieuse de la mère ne put assoupir dans l'arae du jeune précepteur. Il se contint durant près de trois ans. Puis, enfin, trouvant son pécule assez grossi et sîî chaîne par trop pesante, il la secoua. Je trouve , dans des notes qu'il écrivait alors, l'expres- sion exagérée , mais bien vive, du sentiment de fierté qui l'ulcérait : « Que me parlez-vous de joie? Oh I voyez, voyez mon ame encore marquée des flétrissantes empreintes de l'esclavage; voyez ces bles- sures honteuses que le temps et mes larmes n'ont pu fermer en- core... Laissez-moi, je veux être libre... Ah ! j'ai dédaigné de plus douces chaînes ; je veux être libre. J'aime mieux vivre avec dignité et tristesse que de trouver des joies factices dans lesclavage et le mépris de moi-même. » Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précep- teur (1825) qu'il publia une traduction du troisième volume des Elémens de la philosophie de l'esprit humain , par Dugald Stewart. Ce travail, entrepris d'après les conseils de M. Cousin, était pré- cédé d'une introduction dans laquelle Farcy éclaircissait avec saga- cité et exposait avec précision divers points de psychologie. Il donna aussi quelques articles Uttéraires au Globe dans les premiers temps de sa fondation. ^ Enfin, vers septembre 1826, voilà Farcy libre, maître de lui- même; il a de quoi se suffire durant quelques années, il part; tout ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS. 2^5 froissé encore du contact de la société , c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre que tout poète, que tout savant, que tout chrétien , que tout amant désire : c'est l'Italie. Il part seul ; lui , il n'a d'autre but que de voir et de sentir, de s'inonder de lumière , de se repaître de la couleur des lieux, de l'aspect général des villes, des campa- gnes , de se pénétrer de ce ciel si calme et si profond , de contem- pler avec une ame harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là peu de choses l'intéressent; l'antiquité ne l'occupe guère; la société moderne ne l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression fut particulière. Ce qu'il en aima seulement , ce fut ce sublime silence de mort quand on en appro- che ; ce furent ces vastes plaines désolées , où il ne se laboure ni ne se moissonne jamais , ces vieux murs de brique , ces ruines au dedans et au dehors, ce soleil d'aplomb sur des routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome moderne ne remplit pas son attente; son goût simple et pur repoussait les colifichets : « Décidément , écri- vait-il , je ne suis pas fort émerveillé de Saint-Pierre, ni du pape, ni des cardinaux, ni des cérémonies de la semaine sainte, celle de la bénédiction de Pâques exceptée. » De plus, il ne trouvait pas là assez d'agréable mêlé à l'imposant antique pour qu'on en pût faire un séjour de prédilection. Mais Naples, Naples, à la bonne heure ! Non pas la ville même , trop souvent les chaleurs y accablent les gens et y révoltent. « Quel peuple abandonné dans ses allures, dans ses paroles, dans ses mœurs! Il y a là une atmosphère de volupté grossière qui relâcherait les cœurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur santé doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs. » Mais le golfe, la mer, les îles, c'é- tait bien là pour lui le pays enchanté où l'on demeure et où l'on oublie. Combien de fois sur ce rivage admirable , appuyé contre «ne colonne, et la vague se brisant amoureusement à ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières, ce charme indicible, cet attiédissement voluptueux, cette transformation éthérée de tout son être, si divinement décrite par Chateaubriand au cinquième livre des Mariijrs ! Ischia , qu'a chanté Lamartine , fut encore le lieu qu'il préféra entre tous ces lieux. Il s'y établit, et y passa la saison des chaleurs. La solitude, la poésie, l'amitié, un peu d'amour sans 224 REVUE DES DEUX MONDES. doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre français, d'un caractère aimable et facile , d'un talent bien vif et bien franc , se trouvait à Ischia en même temps que Farcy ; tous deux se convin- rent et s'aimèrent. Chaque malin, l'un allait à ses croquis, l'autre à ses rêves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Pétrarque, André Chénier, Byron ; songeant à la beauté de quelque jeune fille qu'il avait vue chez son hôtesse; se redisant, dans une position assez Semblable, quelqu'une de ces strophes chéries, qui réalisent à la fois l'idéal comme poésie mélodieuse et comme souvenir de bon- heur. Combien de fois , près du rivage Où Nisida dort sur les mers , La beauté crédule ou volage Accourut à nos doux concerts ! Combien de fois la barque errante Berça sur l'onde transparente Deux couples par l'amour conduits , Tandis qu'une déesse amie Jetait sur la vague endormie Le voile parfumé des nuits ! En passant à Florence , Farcy avait vu Lamartine ; n'ayant pas de lettre d'introduction auprès de son illustre compatriote, il com- posa des vers et les lui adressa ; il eut soin d'y joindre un petit bil- let quil fit le pUis cavalier possible, comme il l'écrivit depuis à M. Viguier, de peur que le grand poète ne crût voir arriver un ri- meur bien pédant, bien humble et bien vain. L'accueil de Lamar- tine et son jugement favorable encouragèrent Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa donc plusieurs pièces de vers du- rant son séjour à Ischia ; il les envoyait en France à son excellent ami, M. Viguier, qu'il avait eu pour maître à l'Ecole normale, ré- clamant de lui un avis sincère, de bonnes et franches critiques, et, comme il disait, des critiques antiques avec le mot propre sans péri- phrase. Pour exprimer toute notre pensée , ces vers de Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit d'une puissante ci riche faculté très fatiguée , et en quelque sorte épuisée ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS. 2^5 avant la production. On y trouve peu d'éclat et de fraîcheur; son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le sen- timent qui l'inspire est profond, continu, élevé; la faculté philoso- phique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui résulte de ces vers , quand on les a lus ou entendus , est celle du stoïcisme triste et résigné qui traverse noblement la vie, en conte- nant une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée à un ami , victime de l'amour ; elle est sublime de gravité tendre et d'accent à la fois viril et ému. Dans la pièce à M""^ O'R , alors enceinte, on remarquera une strophe qui ferait honneur à Lamar- tine lui-même : c'est celle où le poète , s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa mère , s'écrie : Tu seras beau ; les dieux , dans leur magnificence , N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance, Epuisé les faveurs d'un climat enchanté; Comme au sein de l'artiste une sublime image, N'es-tu pas né parmi les œuvres du vieil âge ? N'es-tu pas fils de la beauté ? Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il le sentit lui-même de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement la poésie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en abstenir. » Je ne voudrais pas, écrivait-il à M. Viguier, que mes vers fussent de ceux dont on dit : Mais cela nest pas mal, en vérité, et qu'on laisse là pour passer à autre chose. » Sans donc renoncer, dès le début, à cette chère et consolante poésie, il ne s'empressa aucunement de s'y livrer tout entier. D'autres idées le prirent à cette époque : il avait dû aller en Grèce avec son ami Colin; mais ce dernier ayant été obligé par des raisons privées de retourner en France, Farcy ajourna son projet. Ses économies, d'ailleurs, tiraient à leur fin. L'ambition de faire fortune, pour contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort coûteuse, avec un homme qui le leurra de promesses, et finalement l'abusa. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin de l'année 1827, revint à Paris , où il ne passa que huit jours, et ne vit qu'à peine ses amis, pour 226 REVUE DES DEUX M(WHDES. éviter leurs conseils et remontrances; puis partit en Angleterre, d'où il s'embarqua pour le Brésil. Nous le retrouvons à Paris en avril 1828. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette an- née d'absence s'était passée pour lui dans les ennuis, les mécomp- tes, et que sa candeur avait été jouée. Il ne s'expliquait jamais là- dessus qu'avec une extrême réserve; il avait o^ci pour constante maxime : « Si tu veux que ton secret reste caché, ne le dis à per- sonne; car pourquoi un autre serait-il plus discret que toi-même dans tes affaires? Ta confidence est déjà pour lui un mauvais exemple et une excuse. » Et encore : t Ne nous plaignons jamais de notre destinée ; qui se fait plaindre se fait mépriser. » Mais nous avons trouvé, dans un journal qu'il écrivait à son usage, quel- ques détails précieux sur cette année de solitude et d'épreuves. « J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire George cl Marif, sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le di- manche matin; il m'a fallu le joindre à Gravesend; c'est de là que j'ai adressé mes derniers adieux à mes amis de France. J'ai en- core éprouvé une fois combien les émotions, dans ce qu'on ap- pelle les occasions solennelles , sont rares pour moi , à moins que ce ne soient pas là mes occasions solennelles. J'ai quitté l'Angle- terre pour l'Amérique, avec autant d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un mille : il en a été de même de la France; mais il nen a pas été de même de l'Italie : c'est là que j'ai joui pour la première fois de mon indépendance; c'est là que jai été le plus puissant de corps et d'esprit. Et ce- pendant que j'y ai mal employé de temps et de forces! Ai-je mé- rité ma liberté? — Quand je pense que je n'avais déjà que des réminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacité et la fraîcheur de mes sensations et de mes pensées d'autrefois ! Etait- ce seulement que les enfans s'amusent de tout, et que j'étais de- venu plus sévère avec moi-même? — Mais la pureté d'ame , mais les croyances encore naïves , mais les rêves qui embrassent tout parce qu'ils ne reposent sur rien; c'en était déjà fait pour moi. Je ne voyais qu'un présent dont il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni bonheur à faire partager à per- sonne; parce que l'avenir ne m'offrait que des jouissances d<^jà ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS. l227 usées avec des moyens plus restreints; et ne pas croître dans la vie, c'est déchoir. — Et cependant du moins tout ce que je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fête dans la nature; c'était vraiment un concert de la terre, des cieux , de la mer, des forêts et des hommes ; c'était une harmonie ineffable qui me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et quand je croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon tour, par un travail et par un succès égal à mes forces et au ton du chœur qui m'environnait, j'étais heureux, — oui, j'étais heu- reux, quoique seul; heureux par la nature et avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement dans cette félicité. La peur de quelque dépense m'a retenu, et la vanité, et pis en- core, m'ont emporté plus d'argent qu'il n'en eût follu pour jouir en roi de ce que j'avais sous les yeux. — La société! — moi qui ne vaux rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être plus jamais rien que la solitude et le sombre plaisir d\in cœur mélancolique. — Mais il faudrait des évènemens et des sen- limens pour appuyer cela; il faudrait au moins des études sé- rieuses pour me rendre témoignage à moi-même. Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et c'est pourquoi il est si aisé au pre- mier venu de me faire abandonner ce qui tout à l'heure me sem- blait ma vie. J'en demeure bien marqué assez profondément au fond de mon ame, et il me reste toujours une part qu'on ne peut ni corrompre ni m' enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce secret parfum lui-même s'évaporera-t-il? » Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conver- sation, son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude du ciel, tout contribuait à développer démesurément chez lui son ha- bitude de rêverie sans objet et sans résultat. 29 JMi//e(. — « Encore dix jours au plus , j'espère, et nous serons à Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis maintenant passer la moitié d'une belle nuit, seul, à rêver en me 228 HEVUE DES DEUX MONDES. promenant , sans songer que la nuit est le temps du retour à la chambre et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui m'entoure. C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que l'âge, en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables à qui veut occuper son esprit. La pensée arrive alors, non plus seulement comme vérité , mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une tristesse dans tout ce qui vous en- vironne, qui pénètre par tous les sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à goutte sur le cœur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais rien qui doive être plus doux que de se promener à cette heure-lù avec une femme aimée. > Pauvre Farcy ! voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne un démenti à son projet contemplatif, et, qu'avec un seul être de plus, avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans les plus doux vœux du cœur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en effet il ne lui a manqué d'abord qu'une femme aimée pour entrer en pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes. 29 novembre, Rio-Janeiro. — < Que n'ai-je écouté ma répugnance à m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes an- térieures, et qui, du côté du caractère, me semblait plus hSbile qu'estimable ! Mais l'amour de m'enrichir m'a séduit. En voyant ses relations rétablies sur le pied de Tamitié et de la confiance avec les gens les plus distingués , j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et de la pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne fût que l'ennui de me déranger qui me déconseillât cette démarche. Je me suis dit qu'il fallait s'ha- bituer à vivre avec tous les caractères et tous les principes ; qu'il serait fort utile pour moi dfe voir agir un homme d'affaires rai- sonnant sa conduite et marchant adroitement au succès. J'ai ré- sisté à mes penchans, qui me portaient à la vie solitaire et contem- plative. J'ai ployé mon caractère impatient jusqu'à condescendre aux désirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais au-des- sous de moi en tout , excepté dans un talent équivoque de faire fortune. Si je m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS. SOUS les yeux, où je vivais avec Molière, avec qui j'aimerais mieux une mauvaise lente qu'un palais avec l'autre. Eh bien! cet argent que je me suis refusé d'une part, je l'ai dépensé de l'autre inutilement, ennuyeusement, à voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous mes goûts, l'espoir assez voisin de quelque réputation par mes vers, et, par là encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce faisant, j'ai cru accomplir un grand acte de sa- gesse , me préparer de grands éloges de la part de la prudence humaine, et l'événement arrivé , il se trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise Enfin, me voilà à deux mille lielies de mon pays, sans ressources , sans occupation , forcé de recourir à la pitié des autres, en leur présentant pour titre à leur confiance une histoire qui ressemble à un roman très invraisemblable ; — et pour ter- miner peut-être ma peine et cette plate comédie, un duel qui m'arrive pour demain, avec un mauvais sujet, reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulté grossièrement en public, sans que je lui en eusse donné le moindre motif; — convaincu que le duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et ne pouvant m'y soustraire; — ne sachant, si je suis blessé, où trouver mille reis pour me faire traiter; ayant ainsi en perspective la misère ex- trême, et, peut-être, la mort ou l'hôpital; — et cependant, con- tent et aimé des dieux. — Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils {les dieux) prendront cette dernière folie. Je ne sais, oui, c'est le seul mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché de bonne foi et de sang-froid ; d'où je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de mal dans cette démarche que beau- coup le disent, puisqu'il n'est pas clnir comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, de voler, de calomnier, et même d'être adultère (quoique la chose soit aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains cas). Je conclus donc que, pour un cœur droit qui se présentera devant eux avec cette ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la jus- tice humaine : Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus doux; transportant ici le doute, comme il convient à des dieux, de l'esprit des juges à celui de l'accusé. » L'affaire du duel terminé (et elle le fut à l'honneur de Farcy ) , 230 REVUE DES DEUX MONDES. l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en sortir, grâce à l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Poûtois, qui allèrent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda à tous deux une profonde reconnaissance , que nous sommes heu- reux de consigner ici. De retour en France, Farcy était désormais un homme achevé ; il avait l'expérience du monde, il avait connu la misère, il avait visité et senti la nature; les illusions ne le tentaient plus ; son caractère était mûr par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette dernière métamorphose de son être , lui donnait une sorte d'aisance au dehors , dont il était fier en secret : « Voici l'âge , se disait-il , où tout devient sérieux , où ma personne ne s'efface plus devant les autres, où mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec moi en toute manière , où mes pensées et mes sentimens ne sont plus seulement des rêves de jeune homme auxquels on s'inté- resse si on en a le temps , et qu'on néglige sans façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi-même, tout prend dans mes rapports avec les autres un caractère plus positif; sans entrer dans les affaires , je ne me défie plus de mes idées ou de mes sentimens, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que je les désap- prouve , aux autres que je les aime ; toutes mes questions deman- dent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague, ont un but; je veux influer sur les autres, etc. » En même temps que cette défiance excessive de lui-môme luisait place à une noble aisance, l'àpreté tranchante dans les jugemens et les opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidité, cédait chez lui à une vue de choses plus calme , plus étendue et plus bienveillante. Les élans généreux ne lui manquaient jamais; il était toujours capable de vertueuses colères; mais sa sagesse déses- pérait moins promptement des hommes ; elle entendait davantage les tempéramens et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Yiguier, ce sage optimiste par excellence , cherchait, dans ses causeries abandonnées , à lui épancher quelque chose de son im- partialité intelligente , il lui arrivait de rencontrer à l'improviste dans l'ame de Farcy je ne sais quel endroit sensible, pétulant, ré- calcitrant, par où cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui échappait ; c'était comme un coup de jarret qui emportait le ÉCRIVAINS CONTEMPORAmS. 25 1 cerf dans les bois. Cette facilité à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en jour chez Farcy. Il en était venu atout considérer et à tout comprendre. Je le comparerais, pour la sagesse prématurée , à Vauvenargues , et plusieurs de ses pensées morales semblent écrites en prose par André Chénier : c Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre dans sesjugemens, passionné dans ses sentimens, audacieux et timide dans ses actions. t II n'a pas encore de position ni d'engagemens dans le monde ; ses actions et ses paroles sont sans conséquence. € Il n'a pas encore d'idées arrêtées ; il cherche à connaître et vit avec les livres plus qu'avec les hommes; il ramène tout, par désir d'unité, par élan de pensée, par ignorance, au point de vue le plus simple et le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer; il est logicien intraitable; le droit, non-seulement domine, mais op- prime le fait. « Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout intérêt son droit, toute action son exphcation et presque son excuse. « On s'établit dans la vie ; on est las de ce qu'il y a de raide et de contemplatif dans les premières années de la jeunesse ; on est un peu plus avant dans le secret des dieux ; on sent qu'on a à vivre pour soi, pour son bien-être, son plaisir, pour le développement de toutes ses facultés, et non-seulement jwur réaliser un type ab- strait et simple; on vit de tout son corps et de toute son ame, avec des hommes et non seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de l'action et de la réaction, remplace la conception de l'idée abstraite et subtile, et morte, pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnée dans le monde... On va, on sent avec la foule ; on a failli parce qu'on a vécu , et l'on se prend d'in- dulgence pour les fautes des autres. Toutes nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugemens d'autrefois nous revient à l'esprit TOME I. 15 m 252 REVUE DES DEUX MONDES. avec honte; on laisse désormais pour le monde le temps de faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-à-dire éclairer les esprits, modérer les passions. » Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans lUni- versité; le ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait donné qu'un court espoir. Il accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M. Morin , à Fontenay-aux-Roses; il s'y ren- dait deux fois par semaine, et le reste du temps il vivait à Paris , jouissant de ses anciens amis et des nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire était alors divisé en partis , en écoles, en salons , en coteries. Farcy regarda tout et n'épousa rien incon- sidérément. Dans les arts et la poésie , il recherchait le beau , le passionné , le sincère , et faisait la plus grande part à ce qui venait de l'ame et à ce qui allait à l'ame. En pohtique, il adoptait les idées généreuses, propices à la cause des peuples, et embrassait avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité humaine. Quant aux individus célèbres , représentans des opinions qu'il partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait dans la solitude , il les ai- mait, il les révérait sans doute, mais il ne relevait d'aucun, et, homme comme eux, il savait se conserver en leur présence Une liberté digne et ingénue, aussi éloignée de la révolte que de la flatterie. Parmi le petit nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au Globe, le morceau sur Benjamin Constant est bien pro- pre à faire apprécier l'étendue de ses idées poHtiques et la mesure de son indépendance personnelle. Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant, c'était l'amour ; cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées du tropique, il avait soupçonné devoir être si doux ; cet amour, dont il n'avait guère eu en Italie que les délices sensuelles, et dont son ame, qui avait tout anticipé , regrettait amèrement la puissance tarie et les jeunes tré- sors. Il écrivait dans une note : « Je rends grâce à Dieu , « De ce qu'il m'a fait homme et non point ferhme ; « De ce qu'il m'a fait Français ; ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS. 235 « De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de caractère. « Je me plains du sort , « Qui ne m'a donné ni génie , ni richesse, ni naissance. < Je me plains de moi-même , « Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma pudeur naturelle , tué en moi la foi et l'amour. » Non, Farcy, ton regret même l'atteste; non, tu n'avais pas re- jeté ta pudeur naturelle; non, tu ivavais pas tué l'amour dans ton ame! Mais chez toi , la pudeur de l'adolescence qui avait trop aisé- ment cédé par le côté sensuel, s'était comme infiltrée et développée outre mesure dans l'esprit, et, au lieu de la mâle assurance virile qui charme et qui subjugue, au lieu de ces rapides étincelles du regard , Qui d'un désir craintif font roiigir la beauté (i). elle s'était changée, avec l'âge, en défiance de toi-même, en ré- pugnance à oser, en promptitude à se décourager et à se troubler devant la beauté superbe. Non , tu n'avais pas tué l'amour dans ton cœur ; tu en étais plutôt resté au premier, au timide et novice amour; mais sans la fraîcheur naïve, sans l'ignorance adorable, sans les torrens, sans le mystère; avec la disproportion de tes au- tres facultés qui avaient mûri ou vieilU ; de ta raison qui le disait que rien ne dure; de ta sagacité judicieuse qui te représentait les înconvéniens , les difficultés et les suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient plus, comme à dix-neuf ans, l'être unique de la vapeur d'une émanation lumineuse et odorante ; ce n'était pas l'a- mour, c'était l'harmonie de tes facultés et de leur développenient que tu avais brisé dans ton être ! Ton malheur est celui de bien des hommes de notre âge. (i) Lamartine. 15. :234 KEVUE DES DEUX MONDES. Farcy se disait pourtant que celle disproportion entre ce qu'il savait en idées, et ce qu'il avait éprouvé en sentimens, devait ces- ser dans son ame, et qu'il était temps enfin d'avoir une passion , un amour. La tête , chez lui , sollicitait le cœur, et il se portait en secret un défi; il se faisait une gageure d'aimer. II vit beaucoup, à cette époque , une femme connue par ses ouvrages , l'agrément de son commerce et sa beauté , simaginant qu'il en était épris , et tâchant, à force de soins, de le lui faire comprendre. Mais soit qu'il s'exprimât trop obscurément, soit que la préoccupation de cette femme distinguée fût ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux. Pourtant il l'était , quoique moins profondément qu'il n'eût fallu pour que cela fût une passion. Voici quelques vers commencés que nous trouvons dans ses pa- piers : Thérèse, que les dieux firent en vain si belle; Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle , Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs, Qui des combats du cœur n'aimez que la victoire , Et qui rêvez d'amour, comuie on rêve de gloire , L'œil fier et non voilé de pleurs ; Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire; Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière , La foule des vassaux s'empressant sous vos pas ; Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre , Mais qui n'eûtes jamais une ame pour entendre Des vœux qu'on murmure plus bas; Thérèse, pour long-temps, adieu La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été crayonnée en prose; les vers y auraient peu ajouté, je pense, pour l'éclat et le mouvement ; ils auraient retranché peut-être à la fer- meté et à la concision. c Thérèse , que la nature fit belle en vain , plus ravie de domi- ner que d'aimer ; pour qui la beauté n'est qu'une puissance, comme le courage et le génie ; ÉCRIVAINS COMTEMPOKAliNS. 235 « Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de voire esprit; qui rê- vez d'amour comme un autre de combats et de gloire, l'œil fier et jamais humide ; « Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses hommages, ne eherche personne; que nul penser secret ne vient distraire; que nul espoir n'excite; que nul regret n'abat; «Thérèse, pour long-temps, adieu. Car j'espérerais en vain auprès de vous ce que votre cœur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce qu'il m'offre. « Car où mon amour est dédaigné , mon orgueil naccepte pas d'autre place ; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par mes respects. « Mon âge n'est point foit à ces empressemens paisibles , à ce partage si nombreux ; je sais mal , auprès de la beauté , séparer l'amitié de l'amour ; j'irai chercher ailleurs ce que je cherclierais vainement auprès de vous. " Une ame plus faible ou plus tendre accueillera peut-être celui que d'autres ont dédaigné ; d'autres discours rempliront mes sou- venirs; une autre image charmera mes tristesses rêveuses, et je ne verrai plus vos lèvres dédaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas. « Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux où la nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps où mon cœur sera paisible , où mes yeux seront distraits auprès , de vous. Adieu jusques à nos vieux jours. » Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante se rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait marqué le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit , le tableau que Farcy a tracé de souvenir est un chef-d'œuvre de délicatesse, d'attendrissement gracieux , de naturel choisi, d'art simple et vraiment attique ; Platon ou Bernardin de Saint- Pierre n'auraient pas conté autrement. 2ÔG REVUE DES DEUX MONDES. « idjuin. — Hélène se tut , mais ses joues se couvrirent de rou- jjeur ; elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain , tandis que ses lèvres se contractaient , a^jitées par la colère. Elle retomba sur le divan , à demi-assise , à demi-couchée , appuyant sa tête sur une main, tandis que l'autre était fort occupée à ramener les plis de sa l'obe. — Ghérard jeta les yeux sur elle ; à l'instant toute sa colère se changea en confusion. Il vint à quelques pas d'elle , s'ap- puyant sur la cheminée, ému et inquiet. Après un moment de silence : « Hélène , lui dit-il d'une voix troublée, je vous ai affligée, et pourtant je vous jure.... » — t Moi, monsieur? non, vous ne m'avez point affligée. Vos offenses n'ont pas ce pouvoir sur moi. » — c Hélène , eh bien ! oui , j'ai eu tort de parler ainsi ; je l'avoue , mais pardonnez-moi... » — « Vous pardonner! Je n'ai pour vous ni ressentiment ni pardon , et j'ai déjà oublié vos paroles. » « Ghérard s'approcha vivement d'elle. — « Hélène, lui dit-il, en cherchant à s'emparer de sa main : pour un mot dont je me re- pens.... » — € Laissez-moi, lui dit-elle en retirant sa main : fau- dra-t-il que je m'enfuie, et ne vous suffit-il pas d'une injure? » « Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant son front dans ses mains; puis tout ù coup se retourna les yeux humides de larmes ; il se jeta à ses pieds , et ses mains s'avançaient vers elle , de sorte qu'il la serrait presque dans ses bras. > « Oui , s'écria-t-il , je vous ai offensée , je le sais bien ; oui , je suis rude, grossier : mais je vous aime, Hélène; oh ! cela, je vous défie d'en douter. Et si vous n'avez pas pitié de moi , vous qui êtes si bonne, Hélène, qui réconciliez ceux qui se haïssent... » Et voyant qu'elle se défendait faiblement : « dites que vous me pardonnez ! Faites-moi des reproches, punissez-moi , châtiez-moi , j'ai tout mé- rité. Oui , vous devez me châtier comme un enfant grossier. Hé- lène , dit-il , en osant poser son visage sur ses genoux , si vous me frappez, alors je croirai qu'après m'avoir puni vous me pardonnez. » « Ghérard était beau ; une de ses joues s'appuyait sur les genoux d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine. Il était là , lombt; à ses pieds avec grâce , et elle ne se sentit pas la force de l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage; puis sa tète s'abaissa elle-même avec sa main : elle soyrit douce- ÉGRIVAIINS CONTEMPORAINS. 237 menl en le voyant ainsi penché sans en être vue. Et sans le vou- loir, et en se laissant aller à son cœur et à sa pensée, qui achevaient le tableau commencé devant ses yeux , sur le visage de Ghérard , au lieu de sa main, elle posa ses lèvres. > « Elle se leva au même instant , effrayée de ce qu'elle avait fait , et cherchant à se dégajjer des bras de Ghérard qui l'avaient en- lacée. Le cœur de Ghérard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnans allaient chercher les yeux d'Hélène sous leurs pau- pières abaissées, t Oh! ma belle amie, lui dit-il en la retenant; « comme un bon chrétien, j'aurais baisé la main qui m'eût frappé; t voudriez -vous m' empêcher d'achever ma pénitence? > Et plus hardi, à mesure qu'elle était plus confuse, il la serra dans ses bras, et il rendit à ses lèvres qui fuyaient les siennes, le baiser qu'il en avait reçu. > « Elle alla s'asseoir à quelques pas de lui , et l'heureux Ghé- rard, pour dissiper le trouble qu'il avait causé, commença à l'en- tretenir de ses projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'as- socier. — € Ghérard, lui dit -elle après un long silence, ces fohes « d'aujourd'hui, oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un « moment — Ah! dit Ghérard, que le ciel me punisse si jamais € je l'oublie. Mais vous , oh! promettez-moi que cet instant passé , « vous ne vous en souviendiez pas pour me faire expier à force de € froideur et de réserve un bonheur si grand. Et moi , ma belle < amie , vous m'avez mis à une école ti"op sévère pour que je ne « tremble pas de paraître fier d'une faveur. — Eh bien ! je vous « le promets , dit-elle en souriant ; soyez donc sage. > Et Ghérard le lui jura , en baisant sa main , qu'il pressa sur son cœur. » Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué une petite maison dans le charmant vallon d'Aulnay, pès de Fontenay- aux-Iloses, où l'appelaient ses occupations. Cette convenance , la douceur du lieu, le voisinage des bois, l'amitié de quelques habi- tans du vallon , peut-être aussi le souvenir des noms célèbres qui ont passé là, les parfums poétiques que les camélias de Chateau- briand ont laissés à l'enlour , tout lui faisait d'Aulnay un séjour de bonne , de simple et délicieuse vie. Il réalisait pour son compte le vœu qu'un poète de ses amis avait laissé échapper autrefois en par- courant ce joli paysage: , 238 KEVUE DES DEUX MONDES. Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre! Le matin , loin du bruit , quel bonheur d'y poursuivre Mon doux penser d'hier qui , de mes doigts tressé, Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé ! Là , mille fleurs sans nom , délices de l'abeille; Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille; Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers ; Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers; Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes; Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes Au vert doux et touffu des endroits non frayés , Et grimpant au sommet le long des flancs rayés ; Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules Plus qu'à demi noyés, et cachant leurs épaules Dans leurs cheveux pendans comme on voit des nageurs. De petits horizons nuancés de rougeurs ; De petits fonds rians , deux ou trois blancs villages Entrevus d'assez loin à travers des feuillages; — Oh ! que j'y voudrais vivre , au moins vivre un printemps , Loin de Paris , du bruit , des propos inconstans , Vivre sans souvenir ! -^ Dans cette retraite heureuse et variée , l'ame de Farcy s'enno- blissait de jour en jour; son esprit s'élevait , loin des fumées des sens, aux plus hautes et aux plus sereines pensées. La politique active et quotidienne ne l'occupait que médiocrement, et sans doute , la veille des ordonnances , il en était encore à ses médita- tions métaphysiques et morales, ou à quelque lecture, comme celle des Hamionïes , dans laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons rehgieusement ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont empreintes d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime : « Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui- même sa statue pour son tombeau , et chacun de nos actes est un» des traits dont se forme notre image. C'est à la nature à décider si ce sera la statue d'un adolescent, d'un homme mûr ou d'un vieil- lard. Pour nous, tâchons seulement qu'elle soit belle, et digne d'arrêter les regards. Du reste, pourvu que les formes en soient ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS. 239 nobles et pures, il importe peu que ce soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Vénus de Praxitèle. € Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saints commandemens, « Ils moururent irréprochables dans la guerre comme dans l'a- mitié. « Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général des armées espagnoles , qui a été heureux dans ce qu'il a entrepris contre les ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dis- sensions civiles. » Peut-être après tout, ces nobles épitaphesde héros ne lui re- vinrent-elles à l'esprit que le mardi , dans l'intervalle des ordon- nances à l'insurrection, et comme un écho naturel des héroïques battemens de son cœur. Le mercredi , vers les deux heures après midi, à la nouvelle du combat, il arrivait à Paris, rue d'Enfer, chez son ami Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il al/a droit à une panoplie d'armes rares, suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un sabre, d'un fusil et de pistolets; madame Colin essayait de le retenir , et lui recommandait la pru- dence : « fjh ! qui se dévouera , madame , lui répondit-il , si nous , qui n'avons ni femme, ni enfans, nous ne bougeons pas! » Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaité : il vit quelques amis ; les conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du Globe, et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot, où M. Dubois, rédacteur en chef du Journal, était détenu. Les troupes royales occupaient les Ghamps-Èlysés , et il lui fallut passer la nuit dans l'appartement de M. Dubois. Son idée fixe , sa crainte était le manque de direction ; il cherchait les chefs du mouvement , des noms signalés , et il n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin à la ville, par le faubourg et la rue Saint-Honoré, de com- pagnie avec M. Magnin ; chemin faisant , la vue de quelques cada- \res lui remit la colère au cœur et aussi l'espoir. Arrivé à la rue iMO REVUE DES DEUX SfONDES. Dauphine, il se sépara de M. Maf^nin, en disant: « Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laissé ici près , et me battre. » Il revit pourtant dans la matinée M. Cousin , qui voulut le retenir à la mairie du onzième arrondissement, et M. Géruzèz, auquel il dit cette parole dune magnanime équité : « Voici des événemens dont, plus que personne, nous profiterons; c'est donc à nous d'y prendre part et d'y aider. > Il se porta avec les attaquans vers le Louvre, du côté du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est à l'angle de cette rue et de la rue Saint-Honoré ; Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier , tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas d'une balle dans la poitrine. C'est là , et non, comme on l'a fait , à la porte de l'hôtel de Nantes , que devrait être placée la pierre funéraire consacrée à sa mémoire. Farcy survécut près de deux heures à sa blessure. M. Liltré, son ami, qui combattait au même rang, et aux pieds duquel il tomba , le fit transporter à la distance de quelques pas dans la maison du marchand de vin , et le hasard lui amena précisément M. Loyson , jeune chirurgien de sa connaissance; mais l'art n'y pouvait rien : Farcy parla peu, bien qu'il eût toute sa présence d'esprit ; M. Loy- son lui demanda s'il désirait faire appeler quelque parent, quelque ami; Farcy dit qu'il ne désirait personne; et comme M. Loyson insistait , le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui , et qui ne fut pas informé à temps pour venir. Une fois seulement , à un bruit plus violent qui se faisait dans la rue, il parut craindie que le peuple n'eût le dessous, et ne fût refoulé ; on le rassura; ce furent ses dernières paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-même, sans ivresse comme sans regret. ( 29 juillet 1850. ) Le corps fut transporté et inhumé au Père Lachaise dans la par- tie du cimetière où reposent les morts de juillet. Les amis de Farcy n'ont pas été infidèles au culte de la noble victime ; ils lui ont élevé un monument funéraire qui devra être replacé au véritable endroit de sa chute. M. CoUn a vivement reproduit ses traits sur la toile. M. Cousin lui a dédié sa traduc- tion des Lois de Platon , se souvenant que Farcy était mort en combattant pour les lois. Et nous , nous publions ses vers , comme on expose de pieuses reliques. ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS. 241 Mais, s'il nous est permis de parler un moment en noire propre nom, disons-le avec sincérité, le sentiment que nous inspire la mémoire de Farcy, n'est pas celui d'un regret vulgaire; en son- geant à la mort de notre ami , nous serions tenté plutôt de l'envier. Que ferait-il aujourd'hui s'il vivait? que penserait-il? que senti- rait-il? Ah ! certes, il serait encore le même , loyal , solitaire , indé- pendant: ne jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans un collège royal ; rien d'ailleurs ne serait changé à sa vie modeste , ni à ses pensées ; il n'aurait que quel- ques illusions de moins, et ce désappointement pénible que le ré- gime, héritier de la révolution de juillet , fait éprouver à toutes les âmes amoureuses d'idées et d'honneur. Il aurait foi moins que jamais aux hommes ; et , sans désespérer des progrès d'avenir , il serait triste et dégoûté dans le présent. Son stoïcisme se serait réfugié encore plus avant dans la contemplation silencieuse des choses ; la réalité pratique, indigne de le passionner, ne lui appa- raîtrait de jour en jour d'avantage que sous le côté médiocre des intérêts et du bien-être; il s'y accommoderait en sage , avec modé- ration ; mais cela seul est déjà trop ; la tiédeur s'ensuit à la lon- gue; fatigué d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire, comme chez beaucoup d'esprits supérieurs, l'aurait peut-être gagné avec l'âge ; il a mieux fait de bien mourir ! — Disons seule- ment, en usant du mot de Pindare : t Ah! si les belles et bonnes « âmes comme la sienne > pouvaient avoir deux jeunesses ! > Sainte-Beuve. VOYAGES EN AMÉRIQUE. iii2iaiBis»i!r]:2ii\yiiic J'allais partir pour les Etats-Unis, lorsque M. Brue , qui venait d'être nonuné gouverneur des îles Sainl-Pierre et Miquelon , me proposa de me mener à sa nouvelle résidence. J'acceptai , quoiqu'on me peignît Terre- Neuve et ses dépendances comme un triste pays; mais je ne pouvais faire ce voyage d'une manière plus agréable qu'en la compagnie de M. Brue et celle de M. Brou , commandant la corvette qui devait nous y conduire. Je partis de Brest le 28 avril ^828 , sur la Cércs , corvette de 48, com- mandant la station de Terre-Neuve , avec la gabarre Je Chameau et deux goëleties de 8 , la Béarnaise et la Mésange. Le 47 mai , étant par 52*^ 21' longitude de 45" 32' latitude , on vint me réveiller pour me faire voir une montagne de glace , qui se trouvait par noire travers à tribord. Nous en étions à un demi-mille de distance, et \c VOYAGES EN AMÉRIQUE. 243 vent qui soufflait de ce côté nous glaçait à bord : la hauteur de cette mon- tagne pouvait être de trois cent cinquante à quatre cents pieds, et sa lar- geur d'une lieue. C'était pour tout l'équipage, qui n'avait pas encore na- vigué dansées parages, un spectacle aussi nouveau que pour moi. Nous en vîmes encore les jours suivans , et une , entre autres , de quatre lieues de large et de douze cents pieds de haut; on dirait de grandes lies sortant de la mer, et le matin et le soir c'est une chose magnifique à voir que ces masses éclatantes dorées par les feux du soleil. Nous vîmes des marsouins , des souffleurs, des baleines, et après avoir pris quelques morues sur le Grand-Banc , et tiré quelques coups de canon à poudre sur d'inoffensifs bâtimens dont tout le tort était de ne pas nous hisser leurs couleurs , nous arrivâmes le 27 mai à quatre heures du soir à l'île de Saint-Pierre, et jetâmes l'ancre près du Cap à l'Aigle. Il y faisait très-froid , et par la neige qui restait dans les crevasses des rochers , on pouvait juger que l'hiver y avait été rigoureux. Nous avions tourné autour de ces îles pendant trois jours, sans oser nous en approcher, à cause d'une brume constante, qui ne laissait pas voir d'un Iwutdu bâtiment à l'autre; mais le 27, vers deux heures, le ciel s'éclaircit , et à environ une demi-lieue , nous vîmes sur notre droite les côtes de Saint-Pierre couvertes de neige. Comptant sur la durée du beau temps, nous avan- çâmes hardiment près des rochers; mais la brume nous enveloppa tout à coup, et nous laissa dans une position très difficile. Nous diminuâmes de voiles, et avançâmes en cherchant à découvrir le Grand Colombier, haute masse de rochers formant une île , qui devait se trouver devant nous. En effet , nous aperçûmes l'écume blanche des brisans , et tournâmes à droite en passant entre ces rochers et l'île de Saint-Pierre, détroit assez dan- gereux, surtout quand on n'y voit pas. Toutes les cinq minutes, nous lirions un coup de canon pour appeler le capitaine du port et le pilote à notre aide; mais le plus difficile était fait. Tout à coup, comme un chan- gement à vue à l'opéra , le vent dissipa la brume , et nous nous trouvâmes suivant bonne route , entre deux côtes escarpées et rocailleuses. Nous étions entourés d'une grande quantité de canots à rames et à voiles, entre antres celui du pilote qui monta à bord, et nous conduisit heureu- sement , à travers plusieurs passes dangereuses , en rade de Saint- Pierre. Nos regards se portèrent tout de suite vers la ville, dont nous étions à peu près à un mille; mais ce qu'on en voyait du pont de la corvette n'offrait pas un spectacle bien riant. Au pied de montagnes nues on apercevait une centaine de maisons de bois, sombres , basses , et d'un triste aspect. Un petit clocher se distinguait sur l'église , à côté d'une maison d'assez 244 REVUE DES DEUX MONDES. bonne apparence, qui, nous dit-on, était le palais du gouverneur; mais pas le moindre mouvement dans la rue , personne dehors , et seulement dans le port cinq ou six bricks. Quelle que fût cependant la terre où j'abordais , j'étais fort impatient d'y descendre. L'installation de M. Brue, le nouveau gouverneur, eut lieu le lende- main ; il partit à midi de la corvette avec le commandant , et cinq coups de canon, tirés delà ville, y annoncèrent son arrivée. La Cérès y répon- dit aussitôt. Il fut reçu avec toute la pompe qu'on pouvait attendre à Saint-Pierre , et le pavillon fut hissé au gouvernement et sur tons les bâti- mens du port. Voici comment Cassini décrivait, en 1778, les îles de Saint-Pierre et Miquelon, lorsqu'il détermina la latitude du bourg de Saint-Pierre : « Saint-Pierre est une petite île; sa pins grande longueur peut être de deux lieues; Miquelon est un peu plus grande. Saint-Pierre cependant est le chef-lieu de la colonie. La sûreté de son port y attire un grand nom- bre de bûlimens, et c'est probablement la seule raison qui a décidé le gouverneur français à y fixer sa résidence , car j'ai entendu dire que Miquelon était plus agréable. Je me suis quelquefois promené dans l'inté- rieur pour étudier le pays, et en observer les productions. Tout ce que j'y trouvai, ce furent des montagnes que l'on ne gravissait pas sans danger. Les petites vallées qui les séparaient n'étaient pas plus praticables ; les unes, pleines d'eau, formaient une longue suite d'étangs; les autres étaient encombrées de petits sapins et de quelques chétifs bouleaux , seuls arbres que j'aie vu pousser dans le pays. Je n'en ai pas vu s'élever à plus de douze pieds de hauteur. Miquelon est mieux partagée pour le bois. — La plante la plus agréable que je trouvai dans l'île est ime espèce de thé , ainsi appelé par les habitans; il ressemble beaucoup à notre romarin, tant par la feuille que par la tige. Il y a aussi une autre plante appelée unis , qui se prend également infusée dans l'eau bouillante. On peut juger combien les habitans de cette île sont privés des premières nécessités de la vie, là où le blé ne pousse pas, et où tout entièrement, jusqu'aux moindres objets , doit venir de France. Les maisons sont bâties dans une petite plaine le long de la mer. Il y a de petits jardins où poussent avec peine quelques laitues , qui sont mangées avec avidité lorsqu'elles sont encore vertes. Le manque de pâturages empêche d'avoir beaucoup de bestiaux ; et en fait de viande fraîche , on en est réduit aux volailles. On fait de la soupe avec des têtes de morues. Notre arrivée à Saint-Pierre fut célébrée par la mort d'un bœuf, c'était la plus belle réception que les habitans de cet endroit pouvaient nous faire. « De celte description ou peut conclure que Saint-Pierre doit être con- VOYAGES EN AMÉIUQUE. 245 sidéié uniquemenl coinnie un abri ouvert aux pêcheurs en détresse. Nous y avons cependant fondé une colonie. » Depuis le temps où Cassini quitta ces îles, elles se sont beaucoup amé- liorées, surtout quant aux pâturages, qui sont abondans dans la petite Miquelon, et qui donnent de nombreux bestiaux. Il y a maintenant, en i85\ , 8 établissemens ruraux, 28 chevaux, 380 bœufs ou vaches, et 400 moutons et chèvres. Quant à la population de la ville, elle est de 800 âmes pour la sédentaire, et de 225 pour les marins hivernant, en tout 4025. L'île de Saint-Pierre est située par 58° 35' de longitude ouest, et 46" 46' 30" de latitude. Pendant cinq mois de l'année , on y est enveloppé de brumes épaisses, qui laissent rarement voir le soleil, et pendant cinq au- tres mois , la neige couvre presque toujours la terre : septembre et octobre, quelquefois novembre, sont très clairs. Dans les beaux jours, on voit par- faitement les côtes de Terre-Neuve, qui sont à huit lieues de distance, et la montagne du Chapeau rouge , qui en est à seize. Pour toute défense, la ville a cinq gendarmes, et trente hommes embarqués sur le Siationnav-e ; en outre , il y a une petite pointe de terre, nommée Pointe aux canons , entourée de fagots et de gazon, d'où percent trois canons servant à rendre les saints aux bâtimens étrangers qui entrent; les Anglais, dans leurs traités, nous défendirent d'en avoir plus. Les maisons, bâties toutes en bois, sont pour la plupart faites à Brest. Celle du gouverneur est la plus belle; elle a un étage et des mansardes; on y arrive par un tapis de gazon entouré d'une palissade à hauteur d'appui , et traversée par une allée qui conduit au perron : quatre pierriers en défendent l'entrée. Les armes de France sont peintes sur la porte, et entourées de tonneaux, d'ancres, etc., ce qui lui donne assez l'apparence d'une enseigne de bureau de tabac. Il y a une église et un hôpital, où les malades sont soignés par des sœurs de Saint- Joseph; quelques boutiques, trois billards, et un café, où se tien- nent ordinairement les officiers de marine. C'est un triste séjour pendant l'hiver. Toutes communications sont in- terceptées, non-seulement avec l'Europe, l'Amérique et Terre-Neuve, mais encore avec Miquelon et Langlade (petite Miquelon). La chasse est la seule distraction qu'on puisse se procurer alors; mais vers la fin d'avril arrivent les bâtimens de pêche : les Basques sont généralement les pre- miers arrivés. La division de guerre y vient vers la moitié de mai , com- mandée par une corvette. On y envoyait anciennement une frégate , mais on y a renoncé , les petits bâtimens étant plus commodes dans ces parages. Le commandant de la division est aussi inspecteur des îles , et il expédie ses bâtimens sur différens points de Terre-Neuve, pour protéger nos pê- cheurs contre les Anglais, s'il y avait lieu; il s'y transporte aussi, et re- 246 REVUE DES DEUX MONDES. tourne en France vers la lin d'octobre , laissant une goélette qui ne peut en partir qu'après les derniers bâtimens de pêche, vers la fin de novembre. Depuis le mois de mai jusqu'à celui d' octobre , Saint-Pierre est très vivant. Un grand nombre de bâtimens nommés banquiers, parce qu'ils font la pèche sur le Grand-Banc, viennent y sécher leurs morues. Ceux de guerre, soit français, soit anglais, y viennent plusieurs fois, et le gouverneur a toujours des officiers à sa table, qui lui font oublier l'ennui de l'hiver. Les bâtimens de la slalion de la Havane quittent cette ville pendant l'hiver- nage, et remontent jusqu'à Saint-Pierre, où les morues et l'oseille réta- blissent en peu de temps les équipages, qui y arrivent presque toujours malades. Cette colonie a sur toutes les autres, telles que le Sénégal, la Guyane et les Antilles, l'avantage d'être parfaitement saine. Quant à la société de la ville, elle se compose de quelques négocians et de quelques employés du gouvernement. Saint-Pierre est une île fort giboyeuse; pour ma part, je tuai plu- sieurs renards argentés, que j'envoyai en France, où ils sont maintenant sous forme de palatines et de manchons. Mais une chasse que je fis sur le Grand-Colombier, avec le commandant et plusieurs officiers , fut surtout abondante. Le Colombier a près de quatre cents pieds de haut , et il est dangereux à gravir : à chaque instant la terre , la mousse ou les pierres vous manquent sous les pieds. Dans celte position, n'ayant rien où l'on puisse s'accrocher, plusieurs personnes ont été entraînées jusque dans la mer. Avant d'y débar- quer, nous étions déjà éblouis par les milliers d'oiseaux qui tourbillonnaient autour de nous , tels que canards blancs, gaudes, gaudaillons , moyaques, becs-scie, merles jaunes , crevasses, cannes de roches, marchands, mais surtout des calculots. Rien de plus singulier et de plus comique que ia physionomie de ces calculots. Ils vous regardent en passant d'un air si sérieux ! Déjà loin de vous, ils retournent la tête en volant pour vous voir encore plus long-temps, et reviennent souvent se mettre sous le rocher qui vous porte. On les prend à la main quand ils sont dans leurs nids, et ils ne s'envolent pas, mais se défendent à coups de bec; ceux qui sont lo- gés au-dessus avancent la tête dehors, et regardent avec beaucoup de gravité ce qui se passe, jusqu'à ce que leur tour arrive. Leurs œufs sont très bons à manger, et nos matelots en faisaient de très belles omelettes. La tête du calculot est rouge et très grosse en comparaison du corps; l'œil est très grand et noir, et le bec s'ouvre de côté, au lieu de s'ouvrir de haut en bas. Le corps est blanc et noir, les ailes rouges et noires, et très courtes. Après nous être dispersés sur le Colombier, je restai isolé avec deux VOYAGES EN AMÉRIQUE. 247 caiwtiers pour ramasser mon gibier, chose peu facile, car il tombait quel- quefois à cent pieds au-dessous de moi. Les calculols me venaient vingt et trente en tête et très vite, et étant peu d'aplomb, il n'était pas aisé de les tirer. En ime heure, je tuai quarante-trois oiseaux, et j'en perdis beaucoup. En tout, nous rapportâmes cent dix-huit pièces, mais elles n'étaient malheureusement pas bonnes à manger. A deux lieues de Saint-Pierre est Langlade ou la petite Miquelon; il s'y trouve plusieurs sites pittoresques, entre auires la Belle Rivière, rem- plie de saumons , et sur les Iwrds de laquelle le nouveau gouverneur a fait bâtir une ferme. La végétation de cette île est surprenante : on y élève maintenant beaucoup de bestiaux, et des agriculteurs venus de France savent tirer parti de cette terre qu'on avait regardée long-temps comme incapable d'être cultivée. Les cartes marquent encore Langlade comme séparée de Miquelon par un détroit où l'eau aurait trois ou quatre brasses de profondeur, mais c'est une erreur ; elles ont été séparées , et ne le sont plus : la preuve en est que j'ai passé de l'une à l'autre à pied sec sur de petites collines de (juinze à vingt pieds au-dessus de la mer, et couvertes de la plus belle verdure du monde. Un bâtiment anglais, qui allait de Québec en Irlande, se fiant à ses cartes, voulut passer dans ce détroit, s'y perdit, et la côte est encore jonchée de ses débris. Nous allâmes un jour à Micpielon présenter le nouveau gouverneur aux habitans. Je tuai un loup marin en chemin, et manquai quelques outardes. Les autorités, vinrent sur la plage au-devant du gouver- neur j un coup de canon le salua à son débarquement , et le commis- saire s'excusa d'avoir été si parcimonieux sur ce qu'il n'y avait plus de poudre dans la colonie. Le bourg de Miquelon consiste en une cinquan- taine de maisons alignées sur la plage , toutes en bois comme celles de Saint-Pierre. C'est la plus grande des trois îles , et elle est , dit-on , plus froide en hiver et plus exposée que les autres à la poudrerie. La poudrerie est un météore peu connu en d'autres climats; c'est une sorte de neige d'une extrême subtilité, qui s'insinue dans les lieux dont la clôture est le plus exacte; elle s'y introduit par les moindres interstices que laisse le mastic dont les vitrages sont enduits; elle est emportée hori- zontalement par l'impétuosité du vent, qui en accumule quelquefois des monceaux auprès des murailles et des éminences , et comme elle ne per- met ni de distinguer dans les rues les objets les plus voisins, ni même d'ouvrir les yeux, qui en seraient blessés, on peut à peine s'y conduire, et on perd même la respiration. Plusieurs personnes , surprises par ces TOME I. IG 248 nEVUE DES DEUX MONDES, tempêtes, se sont égarées, et ont été trouvées plus tard ensevelies sous la neige. L'année dernière, un pécheur dont la mère se mourait, voulut aller chercher le chirurgien , qui demeurait à quelque distance de la ville. On lâcha en vain de l'en dissuader. Il faisait nuit , un froid glacial ; et la neige tourbillonnait avec fureur. Il se décida à suivre le bord de la mer, crai- gnant de s'égarer, s'il prenait à travers la plaine, et la nuit se passa; le jour vint, mais pas de nouvelles du pêcheur : le chirurgien lui-même ne l'avait pas vu. A la fonte des neiges, une vieille femme heurta du pied quelque chose qui lui fît baisser les yeux ; elle regarda, et vit une tête dont les yeux et la bouche étaient remplis de sable,... C'était sans doute celle du pêcheur. Le meilleur parti, lorsqu'on est surpris par la poudrerie , est celui em- ployé par les Indiens : ils s'asseient , et se laissent couvrir par la neige , qu'ils secouent de temps en temps par le haut. De celte manière on a beaucoup moins froid que si l'on restait exposé au vent; et quand la tour- mente a cessé , on sort de sa retraite. Nous revînmes de Miquelon à cheval; nous trouvions de temps en temps un sentier à peu près frayéy mais nous suivions le plus souvent sur les dunes , où la mer venait baigner les pieds de nos chevaux , ou dans des marais et des mousses où ils enfonçaient juscju'au poitrail. Après avoir passé la langue de terre qui réunit les deux îles , nous arrivâmes près du Cap percé, k Langlade, où nous attendaient nos embarcations , et, mal- gré une brume très épaisse , nous arrivâmes au port sans accident. Nous y trouvâmes le brick de guerre anglais le Manly. Pendant cette saison, les bâtimens de guerre de cette nation vieiment de temps en temps , soit de Saint-Jean, soit d'Halifax; il entre aussi quelques goélettes marchandes de Boston , et des sloops anglais de Terre-Neuve, portant du bois et ijuclques objets de commerce. Terre-Neuve, dit-on , est la première partie connue de l'Amérique du Nord. En 874, des Norwégiens découvrirent l'Islande, et y fondèrent une colonie. En 982, ils découvrirent de même le Groenland , et s'y éta- blirent aussi. De là, plusieurs d'entre eux se dirigèrent au sud-ouest, et trouvèrent un pays où poussaient des vignes chargées de raisins, et ils l'appelèrent WinJand. Le docteur Morse prétend que ce Winland est Terre-Neuve, que sa découverte remonte à 1004 , et que le Norwégien fitorn (4) fut le premier qui y descendit. Des relations furent entretenues entre ce pays et le Groenland ; et , en 1121 , Eric, évêque de cette colo- (i) Dam les écrivent 6/ wr//. VOYAGES EN AMÉRIQUE. 249 nie, alla à Winland pour tâcher de ramener ses habitans à des moeurs civilisées , ceux-ci étant presque à l'état de sauvages. Ce prélat ne revint plus au Groenland, et pendant plusieurs siècles, Winland tomba dans l'oubli. Il est très vrai que la vigne se trouvée Terre-Neuve , et en grande quantité, à peu près dans les mêmes latitudes que dans l'Amérique du Nord, la Nouvelle-Angleterre et le Canada. L'île d'Orléans, dans le Saint-Laurent , avait été nommée par Jacques Cartier île de Bacchus , w cause de la grande quantité de vignes qui s'y trouvaient. Un voyageur français écrivait, en ^748 , de Terre-Neuve : « Les cantons que les Fran- çais possèdent ici produisent des vignes en abondance. » D'après un grand' nombre d'ouvrages écrits par les Norwégiens depuis plusieurs siècles , on' ne peut douter que ce Winland n'ait été Terre-Neuve. Angrim Jonas, qui a écrit une histoire d'Islande, raconte qu'en 4001 un Islandais, nommé Biorn, dans un voyage d'Europe au Groenland , ayant été poussé par une tempête bien loin au sud-ouest, découvrit im pays plat couvert d'épaisses forêts, et vit bientôt après une île. Il ne s'y arrêta cependant pas, et avec des vents de nord-ouest, il remonta au Groenland , où il voulait rejoindre son père Herljof ; il lui fit partdesa dé- couverte. Lief, fils d'Eric, s'embarqua aussitôt avec trente-cinq hommes, prit Biorn avec lui, et se dirigea sur ce nouveau pays- Les premières ter- res qu'ils virent étaient rocailleuses et stériles; ils l'appelèrent //e/Ze/and, ou pays de rochers. Ils découvrirent après un pays plus bas , sablonneux et couvert de bois , qu'ils nommèrent M arkland, ou pays boisé. Deux jours après, ils virent encore terre , avec une île au nord de la côte : une rivière la parcourait; ils y entrèrent et la trouA'èrent pleine de poissons . et principalement de beaux saumons. Les buissons qui la bordaient étaient couverts de baies douces; l'air y était doux et le sol fertile. Ils arrivèrent à un lac où cette rivière prenait sa source , et se déterminèrent à hiverner sur ses bords. Dans les jours les plus courts, ils y voyaient le soleil huit heures au-dessus de l'horizon, ce qui fait supposer que le jour le plus long, sans compter le crépuscule, devait y être de seize heures. Il suit de là, dit Angrim Jonas, que cet endroit, qui se trouvait par les 49° de latitude nord dans le sud-ouest du Groenland , doit être ou la rivière de Gander, ou la haie des Exploits dans l'île de Terre-Neuve. Lief goûta les raisins, en fit du vin, et il appela ce pays Winlaiid dot Gade , ou le pays au bon vin. De nombretix armemens se firent au Groenland , et vinrent explorer de nouveau Winland. Le troisième été qu'ils le visitèrent , les Islandais furent attaqués par un grand nombre de petits hommes armés d'arcs et de flè- 16. i250 REVUE DES DEUX MONDES. ches, qui les mirent en fuite. Ils les appelèrent SkroëUiiigers , ou con- ducteurs (le traîneaux. L'été suivant, un Islandais nommé Thorfin vint s'établir dans ce pays, et y fonder une colonie. Il y apporta des meubles et des bestiaux , et y amena soixante-dix personnes des deux sexes. Les Skroëïlingcrs vinrent les visiter, et un commerce de pelleteries très avantageux pour les Islan- dais s'établit aussitôt. Mais depuis H2I , d'après le docteur Poster, on ne sait rien de Winland. Il est probable que la race d'hommes qui existe encore dans l'intérieur de l'île , et qui diffère d'une manière remarquable des autres tribus sauvages de l'Amériqne du Nord , qui sont en guerre continuelle avec les Skroëllingers ou Esquimaux vivant sur la côte oppo- sée, descend des anciens Norwégiens. Pinkerlon, dans une géographie moderne , dit que le Groenland faisant partie de l'Amérique, la découverte de ce continent doit donc remonter à l'époque où les Norwégiens, en 982, trouvèrent le Groenland , décou- verte suivie en 1003 de celle de Winland. 11 ajoute aussi que les colonies continuèrent à fleurir jusqu'au moment où les glaces accumulées du pôle vinrent interrompre leurs communications. Winland tomba alors dans l'oubli jusqu'en 4497 , où Jean Cabot la découvrit. En 1721 , un prêtre norwégien, tourmenté de l'idée de la triste situa- tion où devait se trouver la colonie du Groenland , si toutefois elle existait encore, prit la courageuse résolution de s'y rendre. Il aborda à la côte ouest, et y trouva quelques ruines d'églises, seuls débris de la colonie chrétienne. Il y prêcha l'Evangile aux indigènes , et y resta jusqu'en 1725. C'est un fait reconnu, que des variations considérables se sont fait re- marquer à différentes périodes dans les glaces du pôle arctique. On ne sait quelles en sont les raisons certaines. Doit-on les attribuer à des trem- blemens déterre, ou à des tempêtes, ou à de violens mouvemens des mers qui les entourent, ou à l'accumulation continuelle des neiges , avec lesquelles , l'équilibre venant enfin à être rompu , elles produisent à peu près le même phénomène que les avalanches des Alpes? Les docteurs Morse, Foster, et beaucoup d'autres, s'accordent à croire qu'un change- ment considérable dans le climat du Groenland a eu lieu vers le commen- cement du xv*^ siècle. En examinant l'île de Terre-Neuve et les îles adjacentes jusqu'à l'açore du Bonnet jlamand, on trouve seize degrés de longitude et dix degrés de latitude où la profondeur de la mer varie entre soixante, trente, et quel- quefois même dix brasses dans des endroits à une distance considérable, soit des côtes de Terre-Neuve , soit du continent américain. On serait donc porté à en conclure que ce sont les restes d'une vaste île, qui, à une VOYAGES EM AMÉKIQUE. '381 époque reculée, éprouva une révolution semblable à celle qui, en 4605, ébranla le Canada et les pays environnans jusqu'à New- York, et qu'affai- blis par cette commotion, les fondemens qui supportaient cette île, ex- cepté les parties qui constituent actuellement Terre-Neuve , auraient été précipités dans les profondeurs de l'Océan , proportionnellement à leurs hauteurs primitives, et aux différens degrés de solidité des surfaces qu'ils rencontrèrent dans leur chute. Peut-être aussi était-ce une partie du continent américain, car le détroit de Belle-Ile, qui sépare Terre-Neuve des côtes du Labrador, n'a guère plus de trois lieues de large , dans une longueur de quinze lieues marines. En 1500, les bancs qui entourent Terre-Neuve étaient déjà fréquentés par les Européens, qui venaient y pêcher la morue. Un voyageur français écrivait alors : « Avant d'arriver au Grand-Banc , les marins en sont avertis par une multitude d'oiseaux dont les plus connus sont les gaudes , les fouquets et les hajipefoies, appelés ainsi pour leur empressement à dé- vorer le foie des morues qu'on jette à la mer en ouvrant le poisson. Ces bancs , disait-il , sont des montagnes qui s'élèvent du fond de la mer à une dislance de trente, trente-six et quarante brasses de la surface. La Ion" gueur du Grand-Banc est de deux cents lieues, et de dix-huit, vingt et vingt-quatre de large. » Ceci s'accorde à peu près avec nos cartes mor dernes. Jean Cabot, Vénitien, sous les auspices du roi Henri VII et avec l'ap- pui des nt'gocians de Londres, partit d'Angleterre en 1497; le 24 juin., il découvrit terre, et donna au premier cap qu'il vit le nom de Bonavisia. Il est sur la côte est de l'île de Terre-Neuve, et le nom lui en est resté. Il entra dans la baie qui en a gardé aussi le nom , et vit plusieurs indigènes couverts de peaux , beaucoup de cerfs , d'ours , de perdrix et d'aigles. Il prit alors possession de cette île pour le roi d'Angleterre, et l'appela Bac^ caiao, nom que donnaient les indigènes aux morues. Il retourna bientôt à Londres, où il mena trois sauvages avec lui. En 1301 , Gasparde Corte Real, d'une grande famille de Portugal, partit de Lisbonne, et arriva à Terre-Neuve, où il aborda dans une large et pro- fonde baie, qu'il nomma Baie de la Conception. Il visita toute la côte estj lit le tour par le sud, et donna le nom de terre de Labrador ou terre de l^aboureur à celle qui se trouve à l'ouest de l'île, parce qu'étant située par 50" de latitude , il pensait qu'elle pouvait être cultivée. En 1304 Bergeron, en 1506 Jean Denis, de Ilonfleur, tous deux Français, et en 1308, Thomas Hubert de Dieppe, allèrent à Terre-Neuve. Hubert en ramena deux sauvages. En 1534, Jacques Cartier partit le 20 avril de Saint-Malo, par les ordres de François V, avec deux navires et 252 REVUE DES DEUX MONDES. cent vingt-deux hommes, et arriva le 10 mai à Bonavisla. La terre était encore couverte de neige, et les côtes environnées de glaces. Il fit le tour de l'île, et y trouva beaucoup de beaux ports; mais le froid y était si fort, qu'il se rembarqua presque aussitôt. En 4S25, Jean Verrazini prit possession de l'île de Terre-Neuve pour François F"", et lui donna le nom qu'elle a porté depuis. En4S49, un négociant de Londres, nommé Hoare, alla s'y établir avec un grand nombre d'aventuriei's anglais. Ils y furent exposés, dans les pre- miers temps, à toute espèce de privations, mais ils finirent par y pros- pérer. D'accord avec l'Angleterre, la France envoyait déjà en 4654 des pê- cheurs à Terre-Neuve, et du temps de la reine Anne, ces pêcheries avaient tellement augmenté ses richesses et ses forces navales , qu'elle était de- venue formidable à toute l'Europe. « C'est à ces expéditions lointaines , dit un Anglais, que la France doit le développement de ses forces sur mer; on peut s'en convaincre en jetant un coup-d'œil sur l'état de sa ma- rine avant qu'elle envoyât des bàtimensà Terre-Neuve : elle n'en avait alors qu'un petit nombre, de tonnage et de force médiocres; mais de- puis, elle a combattu les forces combinées de la Hollande et de l'Angle- terre , et elle a armé de grands corsaires qui ont infesté nos côtes et ruine nos négocians. » A la fin du xvii« siècle, la France employait dans ce commerce près de cinq cents bàtimens, dont un grand nombre étaient d'un fort tonnage , et portaient de seize à quarante canons, pour lesquels il fallait près de seize ftiille hommes. — « Les Français , dit toujours l'auteur anglais, par leur frugalité , par le prix du sel qu'ils avaient à meilleur marché que nous , possédant les endroits les plus commodes pour pêcher, nous ont complè- tement battus dans ce commerce. La partie du sud-ouest où ils s'établis?- sent, et particulièrement le voisinage du cap Raj/, est la meilleure, et ils y sont rarement gênés par les glaces, tandis que la petile partie des pêcheries anglaises, étant plus au nord-est, est encore obstruée de glaces, souvent même au commencement de mai. Elles empêchent les bàtimens d'entrer dans les ports , et le poisson ne se prend que lorsqu'elles se sont éloignées des côtes. » Terre-Neuve changea souvent de maîtres. Après l'avènement de la reine Aime au trône d'Angleterre, la guerre fut déclarée contre la France, en 1702. Une escadre commandée par le capitaine Leake arriva au mois d'août à Terre-Neuve , détruisit les élablissemens français, prit l'île de vSaint-Pierre , et rasa mi petit fort armé de six canons; vingt-neuf MlJmeus tombèrent entre ses mains, et deux furent brûlés. VOYAGES EIV AMÉRIQUE. 255 En 4708 , Saint-Ovide , commandant français à Plaisance , prit et dé- tiuisit complètement à son tour la ville de Sainl-Jean, et jusqu'au traité d'Utrecht , en 1713, la France posséda paisiblement cette île. Ce traité la remit entre les mains des Anglais. Il était pourtant permis aux Français de pêcher et de sécher leur poisson à terre dans la partie qui s'étend du cap de Bonavista jusqu'à la pointe nord de l'île, et au-delà, en descendant le long de la côte ouest jusqu'à la Pointe riche; mais il leur était défendu de fortifier aucun point, ou d'y bâtir des maisons, excepté les cabanes et les échafauds nécessaires à la pèche. Ils n'avaient non plus le droit d'y séjourner passé le temps nécessaire pour sécher le poisson. En .1743, la France vit ce commerce, si important pour elle, suspendu de nouveau, et perdit sa part de Terre-Neuve, perte suivie bientôt de celle du cap Breton. En 1702, une escadre française entra dans BuU Baij, et les troupes marchant sur Sainl-Jean , celte ville se rendit pour la seconde fois. En 1763, par un nouveau traité, la France rentra dans ses droits, et eut en outre le droit de pêche dans le golfe Saint-Laurent, mais seulement à trois lieues des côtes appartenant à l'Angleterre. Les îles Saint-Pierre et Miquelon furent cédées à la France pour servir d'asile aux pêcheurs, le roi s'engageant à ne pas les fortifier, et ne pouvant y entretenir une garde de plus de cinquante hommes pour faire la police. ' Les hostilités recommencèrent de nouveau en 1779, et les îles Saint- Pierre et Miquelon, toujours premières victimes, furent prises, et les habitans, au nombre de dix-neuf cent trente-deux, envoyés en France. Nous en reprîmes possession en 1783; les Anglais s'en emparèrent en 1793; nous les reprîmes en 1801, les perdîmes encore, et par le traité du 17 juin 1814, le droit de pêche pour les Français sur le Grand-Banc de Terre-Neuve fut remis sur le même pied qu'en 1792. Mais la saison avancée et le retour de l'empereur de l'île d'Elbe ne nous permirent (l'en tirer aucun avantage avant 1816, où le gouverneur français alla s'installer aux îles Saint-Pierre et Miquelon. Depuis cette époque, la pêche augmente chaque année, et chaque nou- velle saison voit de nouveaux arméniens pour Terre-Neuve partir de Bretagne et de Normandie. En 1830, la pêche y occupait quatorze mille marins, et c'est une bonne école, car la navigation y est difficile et pénible. On peut considérer trois sortes de pêches : Celle dite sédentaire , que font les colons établis sur les côtes , et dont le produit est échangé contre des marchandises d'Europe, ou acheté 254 llliVUE DES DEUX MONDES. par des navires qai n'ont pu compléter leur chargement par leur propre pêche ; Celle sur le Grand-Banc , faite par les bâtimens venus de France , qu'on nomme banquiers , et dont le poisson , salé immédiatement après avoir été pris, est connu sous le nom de morue verte; Celle enfin qui se fait par des chaloui)es et des pirogues, en pleine mer et sur les côtes , et dont le poisson est préparé et séché dans les havres , où les navires d'Europe viennent mouiller. Les plus grandes morues sont celles prises sur le Grand-Banc. J'en ai vu de cinq pieds de long, mais leur grandeur ordinaire est de deux à trois pieds. Le mer ne produit pas de poisson plus vorace, et dont la bou- che soit plus grande , proportionnellement à sa taille. On trouve souvent dans son ventre de gros coquillages, des morceaux de faïence, du fer, du verre, etc. Son estomac certainement ne digère pas ces dures substances; mais, par un certain pouvoir de se retourner comme une poche, il peut en rejeter ce qui s'y trouve. La fécondité de ce poisson est remarquable : un naluraliste célèbre, qui a eu la patience de compter les œufs d'une seule morue, en a trouvé neuf millions trois cent quarante-quatre mille ! Le phosphore semble un élément essentiel de sa composition, car la lu- mière que donne une tête de morue dans l'obscurité est très considérable. Le 5 juin 4828, je partis de Saint-Pierre pour le Croc, au nord-est de Terre-Neuve , port on le bâtiment commandant la station avait eu jus- qu'alors l'habitude de mouiller. Le temps était serein , et nous vîmes les côtes de la fjrande terre toute la journée jusqu'au Chapeau rouge , de là au cap liaze, que nous doublâmes, et ainsi de suile jusqu'à Saint-Pierre, devant lequel nous étions le lendemain à midi , vingt-quatre heures après noire départ , ayant fait ainsi quatre-vingt-quatre lieues. Nous nous tîn- mes constamment à quatre et six milles des côtes , et je pus les dessiner presque toutes depuis le Chapeau rouge. Nous vîmes alors distinctement les maisons blanches de la ville au fond du port, et le fort Amherst sur la montagne. Le sou', nous étions par le travers de l'île Baccalao; le lende- main , nous eûmes de la brume et peu de vent. La nuit, il vint à fraîchir, et nous fûmes obligés de capéer à cause des montagnes de glace. Le jour suivant calme, et multitude de glaces en vue de tous côtés. On en estima plusieurs à (juatre et cinq lieues de long sur huit et douze cent pieds de haut. Nous crûmes voir quelque chose remuer sur une d'elles, mais, malgré nos longues vues, nous ne pûmes nous assurer (piel objet c'était : peut-être un ours blanc C'est ainsi que ces animaux arrivent à Terre-Neuve, entraî- nés du pôle par les courijns ; ils viennent échouer sur les côtes après un ou VOYAGES EN AMÉRIQUE. 235 deux mois de jeûne, n'ayant pour toute nourriture que leurs pattes à lécher. Quoiqu'à travers la brume , et à cause de ces montagnes, la navi- gation soit dangereuse , on peut cependant s'apercevoir facilement de leur voisinage avec un thermomètre qu'on présente aux côtés du bâtiment , et même, en regardant dans la brume, on voit toujours plus de clarté au- dessus de l'endroit où elles sont que partout ailleurs. Dans la matinée du 9 juillet , étant venus trop au nord , nous vîmes le cap Charles au Labrador, et une longue suite de côtes élevées s' étendant au nord-est. Nous passâmes la nuit sous l'île de Grois, en vue de vingt- cinq montagnes de glace , et entourés de baleines qui tournaient autour de notre corvette , en soufflant et faisant entendre leurs grognemens. Une d'elles passa sous le beaupré, et inonda deux hommes qui se trouvaient en vigie sur le gaillard d'avant. Le iO , nous eiimes beau temps , et la mer nous offrit des effets de mirage singuliers , parmi lesquels nous remarquâ- mes un brick qui semblait entièrement renversé, c'est-à-dire que sa car- casse était en l'air, et que les mâts touchaient la mer. Vers midi, voyant que la brise ne se faisait pas , le commandant fit armer les avirons de la Cérès : il y en avait huit avec huit hommes sur chaque ; mais comme nous ne faisions pas plus d'un mille à l'heure de cette manière , on mit toutes les embarcations à la mer, et nous nous fîmes remorquer. Près des terres cependant la brise nous adonna , et , après avoir parcouru les sinuosités de l'entrée, nous mouillâmes dans le port du Croc, près de deux bricks désarmés , abandonnés, dégréés, et dont les propriétaires, occupés à la pêche , ne se servaient que pour leur traversée. Ce port est situé au nord- est de l'île par 58" ^0' de longitude ouest, et 38" 5' 17" de latitude. Il est presque circulaire, et on y est parfaitement à l'abri. L'entrée en serait assez difficile àdistinguer, même de près , s'il n'y avait un gros cap nommé Cap-de-Vetd , à bâbord en entrant, sur lequel est un mât sur- monté d'un ballon. Au fond du port, à gauche, est l'embouchure d'une jolie rivière de trois cents pieds de large environ , longée de collines couvertes de sapins , de rochers, et faisant plusieurs détours qui la rendent très pittoresque ; c'est l'Epine Cador et. Adroite, en remontant, sur une éminence cou- verte de verdure, où s'élève un bouleau solitaire, est situé le cimetière. Il y a trois croix , et deux ijornes sur lesquelles sont les noms de deux jeunes aspirans anglais , âgés, l'un de vingt-un ans , l'autre de dix-neuf, (jui ont péri dans un snow-storm , ou tempête de neige. Au premier abord, ce que je vis de ce pays me parut charmant, pit- toresque et sauvage ; tout y était très vert , et les bois , composés presque uniquement de bouleaux et de sapins, couvraient une gradation de coUi- 256 REVUE DES DEUX MONDES. nés entassées les unes sur les autres. La végétation y est très active , les plantes très parfumées, surtout l'angélique , qui s'y trouve en grande quantité, et dont l'odeur embaume les forêts. Dès son arrivée, le commandant établit sur les bords de cette rivière quatre matelots Jardiniers pour avoir quelques légumes. Nous allâmes les voir le lendemain de leur translation à terre ; nous les trouvâmes la tête et les yeux horriblement enflés , ne pouvant soulever leurs paupières , et éprouvant de vives souffrances. Les moustiques les avaient mis dans ce triste état. Avec le temps cependant , leurs têtes reprirent leur volume ordinaire, leurs yeux se rouvrirent au jour, et ils en furent quittes pour la piqûre habituelle de ces insectes , qui occasionne une grande déman- geaison. Quand le ciel est calme, et même par toute espèce de temps, les moustiques sont en possession de l'air depuis la moitié de juin jusqu'à la moitié d'août, et souvent, dans les bois, ils sont par bandes si épaisses, qu'ils interceptent la lumière; mais ils disparaissent quand il pleut, et quand le vent souffle du nord-ouest. Peu de jours après mon arrivée, le commandant me mena voir deux établissemens de pêche dans le port même, l'un dans une anse, nommée Anse du sud-ouest, et l'autre, dans une anse en face, nommée la Genille. Les bateaux dont on se sert pour la pêche de la morue sont de diffé- rentes grandeurs. Les uns ne contiennent que deux hommes, d'autres trois et quatre , et dans les pêcheries anglaises , lorsque le poisson est abondant , it y a souvent en outre des enfans et des fennnes. Les pêcheurs tiennent à bâbord et à tribord deux lignes, terminées chacune par deux hameçons, de sorte qu'étant quatre, il y a seize hameçons employés. L'appât ou 6o^(e varie avec la saison. On emploie ordinairement le hareng, le maquereau , le lançon , le capalan , l'encornet , la jeune morue , et à défaut de ces poissons, la chair de l'oiseau de mer. Les embarcations par- tent ordinairement avant le jour, et vont à quelques milles sur une basse ou un banc peu profond, et y mouillent leur grapin. Chaque ligne étant bien attachée dans Tintérieur, et les hameçons étant prêts, le pêcheur se place à égale distance de ses deux lignes, qu'il remue de temps en temps. Dès qu'il croit observer la moindre tension dans sa ligne, il la hâle aussi promptement que possible, jette le poisson dans le bateau, et lui ôte l'hameçon de la bouche. Si la morue est grande , il l'accroche avec une gaffe dès qu'elle atteint la surface de l'eau , ou avec un gros hameçon attaché au bout d'un bâton, pour empêcher, ce qui arrive très souvent, que, par l'excessive vivacité de ses mouvemens et la grandeur de sa bou- che, elle ne parvienne à s'échapper. VOYAGES EN AMERIQUE. Quand le chargement est complet , les pêcheurs le portent à terre pour le préparer; mais s'il n'y a pas assez de poisson, et qu'ils soient trop loin de terre, ils passent la nuit en mer, dans leurs mauvaises embarcations non pontées, mouillés, exposés au froid et aux vagues, ayant pour tous vivres un peu de biscuit et quelques verres d'eau-de-vie. L'endroit où se prépare la morue s'appelle âchafaud. C'est une plate- forme couverte, ou un grand hangard élevé sur le rivage, dont un côté, se projetant sur la mer, est fortement étayé et défendu par de gros arbres qui le garantissent du choc des bateaux et des bâtimens. On y monte du côté de la mer au moyen d'arbres placés horizontalement, de distance en distance , en guise de marches. Sur le devant de la plate-forme est une table; d'un côté est placé le décoUeur, qui prend le poisson, lui coupe le cou jusqu'à la nuque avec un couteau, et le pousse après à Vétêteur, qui est à sa droite. Celui-ci le prend de sa main gauche , et avec l'autre sort le foie (ju'il jette dans un tonneau sous la table, ainsi que les entrailles, qui tombent dans la mer par un trou du plancher. Il place ensuite le cou du poisson sur le bord de la table ronde et coupante , placée devant lui , appuie dessus avec la main gauche , et donnant au corps avec la droite un coup violent , il le pousse au trancheur en face, et la tête séparée du corps tomljedans la mer. Le franc/iewr prend alors le poisson de la main gauche, et commençant depuis la nuque , en ayant soin de tourner le couteau en dedans pour suivre toujours la grande arête, il tran -he jusqu'à l'extré- mité delà queue. Relevant alors l'arête avec son couteau, il pousse le poisson ainsi fendu dans une brouette , et l'arête brisée tombe dans la mer par une ouverture pratiquée près de lui dans le plancher. Quand la brouette est pleine , on l'amène de suite au saleur, et on en met une autre à la place. Toutes ces préparations se font avec la plus grande rapidité , quoique avec beaucoup de soin , parce que la valeur du poisson dépend surtout de ce qu'il n'y manque rien. Quelquefois on con- serve les langues. Dans ce cas, on jette de côté le nombre de têtes dont on a besoin , et pour ne pas retaixler le travail de la table , d'autres personnes les ramassent. Le saleur est à l'autre bout de l'échafaud. Dès que la brouette est de- vant lui, il prend le poisson un à un , et le plaçant par couches , il jette dessus une certaine quantité de sel avec la main , ayant soin de propor- tionner cette quantité à la taille de la morue et au degré d'épaisseur de ses différentes parties. C'est du saleur que dépend la réussite de tout le voyage. S'il n'y a pas assez de sel sur le poisson, il ne se conserve pas; s'il y en a trop , la place où il y a excès devient noire et humide. S'il est exposé au soleil, il se grille; si on le relourne, il redevient humide et est sujet à se 238 REVUE DES DEUX MONDES. briser quand on le manie , tandis que , salé et séché comme il faut , il de- vient blanc , ferme et compacte. La quantité de sel à donner dépend beau- coup aussi de sa qualité. Aux environs des échafauds , la terre est cou- verte de tètes de morues dont se régalent les chiens, qui, dans ce pays, ne veulent manger que du poisson. Les foies de morue sont placés dans de grands cajots , assez ouverts pour faciliter, par la putréfaction, l'écoulement de l'huile , qui est recueil- lie avec grand soin. L'homme chargé d'y entrer jusqu'aux genoux pour y travailler s'appelle perroquet , et reçoit un verre d'eau-de-vie pour sa peine. Année commune , il n'y a pas d'établissement qui ne prenne au moins huit cent mille morues. Le poisson doit rester cinq ou six jours en pile, jusqu'à ce qu'il soit sufiisamment chargé de sel. Ce temps écoulé , il doit être lavé aussi tôt que possible. On le met alors dans des cuves de bois remplies d'eau , ou dans des espèces de cages à jour dans la mer. On l'en retire un à un , on le frotte sur le ventre et sur le dos avec un drap de laine , et on le laisse égoutter sur le plancher. On continue ainsi jusqu'à ce qu'on en ait une quantité susceptible d'être travaillée le lendemain. La morue peut rester ainsi deux jours, pas plus, parce qu'elle perdrait de son poids, et le sel n'y tenant plus, elle ne supporterait pas si bien les changemens de temps. Le lendemain, on étend le poisson à l'air pour le faire sécher, le côté ouvert exposé au soleil , et le soir on en place deux ou trois l'un uir l'au- tre, tête sur queue, le dos en l'air pour empêcher que le côté cuvert ne souffre de l'humidité. On l'étend de nouveau le lendemain matin , et le soir on en met cinq ou six les uns sur les autres, et on augmente toujours le nombre jusqu'à ce que le quatrième jour il y en ait dix-huit ou vingt , toujours le dos en l'air, et un peu inclinés de manière à laisser écouler l'eau , s'il vient à pleuvoir pendant la nuit. Le cinquième soir, le poisson est regardé comme sauvé , et reste dans cet état pendant huit jours et même quinze , si le temps est mauvais. On en fait alors de grosses piles, semblables à des meules de foin, le dos en l'air et le tout recouvert de paillassons retenus par de grosses pierres pour les abriter des rosées abondantes qui tombent pendant les nuits d'été. On doit les étendre encore une fois avant de les emmagasiner, ou de les met- tre à bord des bâlimens qui les emportent à la Guadeloupe, à la Marti- nique, en France, en Espagne, en Italie, en Grèce, etc. Comme une seule goutte d'eau peut non-seulement gâter un poisson , mais encore comnumitjuer l'infection à toute la pile et à toute la cargai- son, on examine avec soin l'ctal du ciel, pendant qu'il est à sécher, et à VOYAGES EN AMÉRIQUE. 259 la moindre apparence de pluie il est immédiatement retourné. Il y a en- core beaucoup de précautions à prendre , qui rendent cette pêche très difficile et fatigante. Les endroits pour sécher la morue s'appellent vùjnois et rames. Ce sont des lits de branches de sapin , sur lesquels on place le poisson ; les premiers diffèrent des seconds en ce qu'ils sont élevés de terre sur des piquels, pour laisser l'air circuler aulour. Il y a ensuite les ga- lets , les graves , etc. Le gouvernement a voulu jusqu'à présent que chaque bâtiment de pê- che eût un chirugien à bord, et les capitaines voulant les employer, leur font décoler les morues Nous allions lever tous les jours un filet que nous tendions en travers de la rivière, et nous péchions chaque fois cinq ou six beaux saumons; mais on se lasse vite de ce poisson. La manière dont ils se laissent prendre prouve bien leur peu d'intelligence. Lorsque la marée montait, ils sui- vaient avec elle, et s'arrêtaient avec le filet qui leur barrait l'entrée de la rivière. Au lieu de revenir, ils y restaient le nez contre, et nous les avions presque tous vivans. Nous en prenions une telle quantité , car on en péchait de tous côtés , que tous les étais de notre corvette en étaient gar- nis. Parmi les poissons de Terre-Neuve , le capelan est sans contredit le meilleur de tous. Sa grandeur est celle du goujon, et on le prend par milliers à la fin de juin , où il vient servir d'appât à la morue. Il m'est arrivé, d'un seul coup de filet, d'en remplir exactement le canot du commandant, si bien que nous étions obligés de creuser dedans pour y placer nos jambes. Ce poisson est nacré et très bril- lant. Les capelans nagent par bandes d'une épaisseur de huit et dix pieds. En temps de calme, c'est à qui viendra sur la surface de l'eau, et on les aperçoit de loin , au frémissement de la mer. Quand on les traverse en canot, on fend leurs bancs, et avec les avirons on les jette au loin hors de l'eau; enfin ils sont si aisés à prendre, que j'ai vu des chiens s'avancer dans la mer et en rapporter plusieurs dans leur gueule. Nous donnions souvent aussi des coups de senne dans la rivière , et nous y trouvions des plies , des truites saumonnées , des crapauds , des marmottes , des oursins , et une grande quantité d'anchois et de homards. Nous prenions aussi quelques anguilles. L'œil au guet , les pieds dans l'eau , et une petite fourche à la main , je me tenais prêt , tandis que deux matelots soulevaient une pierre sous laquelle nous soupçonnions que l'anguille était cachée. Elle sortait rapidement , et il ne fallait pas manquer d'adresse pour la piquer. Cette pêche est assez dangereuse , en ce qu'on peut facilement se percer les pieds , ou ceux des personnes qui 260 REVUE DES DEUX MONDES. VOUS secondent. Les anguilles se tiennent en général dans les lieux où l'eau est peu profonde et coule avec rapidité Un soir, au milieu d'un orage effrayant , pendant que le tonnerre tom- bait et résonnait dans les montagnes , nous reçûmes à bord la visite de deux Indiens, porteurs d'une lettre d'un M. Cradock, président de la Société Béotique de Saint- Jean-de-Terre-Neuve , adressée au comman- dant. Le but de cette société est de connaître la retraite et le nombre des Indiens rouges qui habitent celle île , pour établir avec eux des relations amicales. On croit qu'en 1826 il en restait environ une cinquantaine, ré- pandus dans l'intérieur qui est encore inconnu. Ces deux Indiens, dont un, élevé à Québec, parlait français, étaient chargés par cette société d'aller à leur recherche , et une gratification de cent cinquante dollards leur était promise en cas de réussite. Ils voya- geaient, depuis le mois de février, à travers les forêts, se faisaient des pirogues en peau, quand il y avait quelques lacs à traverser, et vivaient des castors et des caribous qu'ils tuaient. Les côtes françaises étant les seules qu'ils n'eussent pas visitées, la société les renvoya de nouveau , et leur remit une lettre pour le com- mandant de la station , en le priant de leur donner aide et protection. Ils étaient très cuivrés et sans sabre; leurs culottes étaieftt de peau , et ils portaient des mocassins pour chaussure. Leurs cheveux éi aient noirs, lisses et très longs , et ils avaient chacun un fusil de fabritjue anglaise. Jusqu'alors leurs recherches avaient été infructueuses, et ils suppi- saient qu'il n'existait plus d'Indiens rouges dans l'île. Cependant ils étaient dans l'erreur, car à notre retour à Saint-Pierre, on nous raconta qu'une petite fille de Saint- Jean, étant hors de la ville à cueillir un fruit nommé plates-bières, fut tout à coup effrayée en voyant un Indien arrête; devant elle à quelque distance. Elle poussa un cri, et à l'instant même, une flèche vint s'enfoncer avec force à ses pieds. Elle cria au secours, on arcourul; le sauvage fut poursuivi, on envoya des soldats faire des bat- tues dans les environs , mais on ne put le retrouver. La pointe delà flècho était faite avec un gros hameçon redressé. Le peu de ces Indiens qui étaient dans l'île ont été en grande partie détruits, comme des bêtes fauves, par les Anglais qui habitent les côtes. Pressés par la faim et le besoin, ces malheureux, pendant l'hiver, s'approchaient des habitations et du rivage , et les Anglais chargés de garder les cabanes des pêcheui s français les tuaient à coups de fusil. A diverses époques, des tentatives furent faites par le gouvernement anglais pour ouvrir des communications avec les sauvages de Terie- Neuve, mais elles furent long-temps sans succès. VOYAGES EN AMÉRIQUE. '261 En 1703, un nommé Scott s'étant engagé sans armes parmi eux avec plusieurs de ses compagnons, iis furent lâchement assassinés. Le capitaine Thompson, la même année, fut plus heureux avec une autre tribu. Il croisait le long de la côte sud-ouest de l'île , lorsqu'il vit un grand nombre d'Indiens Micmacs campés sur le rivage. Ayant eu une conférence avec les chefs, il réussit à conclure avec eux, au nom de toute la tribu, un traité qui les engageait à vivre en bonne intelligence avec les sujets de l'Angleterre partout où ils les rencontreraient, et de leur prêter secours contre leurs ennemis aussi long-temps que le soleil et la lune dureraient. En 4803, le lieutenant Spratt entra avec Une goélette de guerre dans la baie des Exploits , pour tenter quelques arrangemens avec les indi- gènes. Il prit avec lui un grand nombre d'objets dont il comptait leur faire présent; mais , malgré son zèle et son activité, il ne put en découvrir un seul , et le temps de sa station étant écoulé , il retourna à Saint- Jean. En 4840, une autre goélette fut envoyée par l'amiral Duckworih, avec des présens, à la baie des Exploits; on fut assez heureux pour trouver cette fois un camp ou une réunion de wigivams cpars le long de la rivière. L'officier (|ui commandait réussit à entrer en communication avec les Indiens; la confiance sembla s'établir de part et d'autre, et ils s'avan- cèrent ensemble à une certaine distance dans l'intérieur; mais lorsqu'ils revinrent au lieu de leur rencontre , les premiers objets qui frappèrent leur vue furent les corps inanimés de deux de leurs matelots assassinés , qu'ils avaient laissés sur le rivage à attendre leur retour. Aussitôt les Indiens prirent la fuite, et toute tentative pour les ramener fut vaine. Depuis ce temps on n'en vit pas un seul. En 4844, un autre bâtiment fut envoyé dans cette baie, mais toutes recherches y furent infruc- tueuses Jusqu'au 25 juillet, nous partageâmes notre temps entre la pêche, la promenade et la chasse, le long de la rivière, où nous trouvions quelques canards. Le 23 , à trois heures du matin , l'enseigne Masson , le commissaire , le premier chirurgien et moi , nous nous embarquâmes dans la chaloupe avec le capitaine d'armes , huit de nos plus forts matelots et treize cha- loupiers. Nous allions à l'île de Grois; il faisait calme, et nous n'arrivâ- mes qu'à huit heures dans le sud , à une anse assez facile à aborder. Grois est une île déserte, sauvage, de cinq cents pieds de haut, pres- que partout à pic, et couverte de bois et d'étangs. Elle est située à trois lieues de la grande terre, à deux milles environ de Belle-Ile, qui est plus grande. Elle est renommée pour la quantité de gibier qui s'y 2(»2 KEVUE DES DEUX MONDES. trouve, et chaque année le commandant ne manque pas d'y envoyer chasser. Nos provisions et ustensiles furent délîarqués sur les rochers; nous dé- jeunâmes , et je tuai un loup marin qui sortit de l'eau à quelques pas de nous. Chacun prit le fardeau qui lui était échu en partage, et on com- mença à gravir. C'était une entreprise difficile : à chaque instant, on se trouvait au pied de hauts rochers perpendiculaires, qu'on ne savait de quel côté prendre; mais en s'aidant mutuellement, se poussant, se fai- sant la courte échelle , on finissait par réussir. Quelquefois nous trouvions des mousses perfides, présentant l'aspect de la plus grande solidité, dans lesquelles nous enfoncions presque en entier; d'autres fois c'étaient de petits sapins de deux pieds de haut, si fourrés, si forts, qui nous enla- çaient tellement, qu'il était très difficile d'en sortir une fois qu'on y était. Nous trouvâmes sur une plate-forme deux immenses bois de caribous, qui nous donnèrent bon espoir; et, après avoir m.onté et erré pendant encore une heure, nous choisîmes, près d'un ruisseau coulant à travers des sa- pins, une assez jolie place pour construire notre cabane. Les chaloupiers repartirent , et nous ne restâmes que dix. Une cheminée fut bientôt éle- vée; les haches abattirent le bois de construction et celui de chauffage; on alluma du fou, on plaça la marmite dessus avec une morue dedans pour la soupe. La cabane avait vingt pieds de long, six de large et cinq de haut. Une lanterne était pendue au milieu pour la nuit; la cambuse était dans un coin avec les provisions, la soute aux poudres derrière, sous une pierre , la mèche à feu toujours allumée , et une toile étendue par terre nous servait de lit. En coupant du bois, trois perdrix partirent sous nos pieds, et nos ma- telots en prirent deux avec leurs casquettes. Etant venus à Grois princi- palement pour tuer des caribous , nous fîmes tous le serment de ne tirer aucun autre gibier pendant un jour entier, car, effrayés de nos coups de fusil , ces animaux se seraient cachés , et n'ayant pas de chiens , nous ne pouvions espérer les prendre que par surprise. Le caribou est une espèce de daim, qui a la tête garnie d'un lx)is plus long que celui du cerf, et dont les branches sont presque plates; ses jambes sont épaisses, et son pied est comme celui de la vache. Les Indiens l'appellent bucca-rebou ; il se trouve en grand nombre dans les forêts de Terre-Neuve, dans le Canada, plus au nord de Québec, et le long de la baie d'Hudson. Le soir même de nstre arrivée, nous partîmes deux par deux, nous ré- pandant dans les plaines rocailleuses, dans les marais et près des étangs. Dix outardes , plus grandes que de grandes oies, nageaient paisiblement tout près de moi , sans aucune crainte ; mais mon serment me retint, La VOYAGES EN AMERIQUE. 265 nuit vint, nous rentrâmes, et c'est alors que commença notre supplice : les moustiques nous attaquèrent. On ne peut se figurer dans quel état vous mettent ces insectes- il v a de quoi devenir fou. C'était par milliers qu'ils fondaient sur nous. Ayant eu la précaution de me munir d'un voile épais de gaze , qui me couvrait entiè- rement la figure, portant des gants et de fortes guêtres de cuir, je fus moins malheureux, au commencement, que mes compagnons : ceux-ci avaient les jambes et les pieds tellement gonflés, qu'ils furent obligés d'ôter leurs chaussures, et leurs visages faisaient peine à voir. Nous nous couchâmes côte à côte, et, recouvert de ma pelisse, je partageai mon sac de nuit, qui me servait d'oieiller, avec l'enseigne Masson. Mais le moyen de fermer l'œil en pareille situation ! Tous les moustiques de l'île s'étaient donné rendez-vous sous notre tente : quel repas pour eux que ces nouveaux dé- barqués! A la fin, mes gants furent percés de part en part, et mes mains dans un état si pitoyable , qu'elles pouvaient à peine me servir pour veiller à la sûreté des autres parties menacées. Ce n'étaient que plaintes et gé- missemens sous notre grande toile. Pendant ce temps , chaque matelot montait la garde une heure à tour de rôle, et alimentait le feu pour éloi- gner les ours , qui auraient voulu faire diversion aux moustiques. A quatre heures du malin, la sentinelle nous éveilla, et ce fut une agréable surprise pour des chasseurs que la vue de cinq caribous arrêtés sur une colline en face de nous. ïiois d'entre eux prirent le galop et dis- parurent y les deux autres restèrent encore quelque temps , et les suivirent bientôt au pas. Nous nous dispersâmes dans la plaine , laissant dans notre cabane trois invalides avec la fièvre , el dans l'inipossibilité ùe faire un fas; mais nous ne revîmes plus les caribous. L'île entière est coupée de tous côtés par leurs sentiers, qui sont aussi bien tracés que s'ils avaient été faits par des hommes; ils viennent des buis et conduisent presque tous à des marais, à des étangs ou à des ruisseaux. La seule pièce que je tuai fut une outarde; je la tirai à balle, à grande distance, posée : quelques plumes furent arrachées; elle s'envola assez haut, mais tout à coup elle tomba comme une masse dans un précipice qui descendait jusqu'à la mer, roulant de roche en roche , et je ne fus pas tenté d'aller la chercher. En regardant en bas , les embarcations des pêcheurs paraissaient de petits points noirs. Nous fûmes pendant trois jours en proie aux moustiques : quand je vou- lais manger, je me mettais dans la fumée de notre grand feu , je relevais un coin de mon voile, et passais dessous ma cuillère, qui presque toujours était déjà à moitié remplie de ces infâmes bêtes. Enfin, à neuf heures du n)atin , le quatrième jour, nous vîmes arriver, à travers la brume , les cha- TOME I. 17 'iiî64 IIEVUE WÎS DEUX MONDES. loupiers qui venaient nous chercher. Nos mines et nos tournures exci- tèrent d'abord leur gaîté; mais, au bout de quel(jues minutes, les mous- tiques leur donnèrent assez d'occupation pour leurôler l'envie de rire de notre misère. Nous mîmes le feu au bois, à la cabane , à tout ce qui voulut brûler, et nous partîmes. Notre retraite fut difficile, mais s'effectua sans accidens à travers les cascades , les mousses profondes, les rochers qui roulaient à nos pieds et sur nos tètes. La chaloupe poussa au large au milieu d'une troupe de loups marins qui, plongeant aussitôt qu'ils aper- çoivent le feu , sont assez difficiles à tuer. L'abbc Raynal dit qu'en 4665 les pêcheurs se rendaient dans certai ns endroits de l'Ile, pendant Ihiver, pour la pêche des loups marins : on la fait encore aujourd'hui à Terre-Neuve et sur les côtes du Labrador. Les pêcheurs qui y vont vers l'automne placent leurs filets entre la côte et les îles ou rochers qui en sont à peu de distance: les loups marins, qui en général arrivent en masse de l'est, se prennent en tentant de passer ces défilés; on les porte sur le rivage, où on les laisse gelés jusqu'à la fin d'a- vril , époque à laquelle on en tire l'huile. Le moment fixé pour la pêche des loups marins, ne devant pas faire tort à celle de la morue, ne permet pas un moment de retard; autrement le voyage serait perdu , et d'ailleurs ce sont les glaces qui amènent les loups marins près des côtes. Pendant les mois de février, mars et avril, et une partie de mai, les côtes de Terre-Neuve sont entourées de glaces à une distance de plusieurs lieues. Les tempêtes et les coups de vent y sont terribles; cependant c'est le temps (pie choisissent les chasseurs de loups marins. Des goëlelles de quarante à soixante-dix tonneaux, et de grands bateaux de vingt-cinq à trente, fortement construils , sont les embarcations dont ils se servent, et les plus grands équipages sont de quinze à dix-huit hommes. Le Î7 mars est l'époque où ils partent pour cette chasse, principale- ment de Saint-Jean. Les équipages et tout ce qu'on peut se procurer d'hommes à terre se rangent en deux files sur la glace les uns avec des haches ou de grandes scies , et les autres avec de grandes perches à la main. Après avoir marqué deux lignes séparét^s d'une grantleur suffi- sante pour que les bâtimens puissent y passer, ils coupent, tout le long des lignes, la glace en carrés, poussent ces carrés sous la glace solide avec leurs perches , ou les conduisent jusqu'à l'entrée , si elle n'est pas éloignée • Ce travail, qui est très fatigant, se continue jusqu'à ce que le chemin soit ouvert jusqu'à la mer, et alors est formé un joli canal , qui semble noir foncé , par le contraste des glaces blanches qui l'environnent. Ou ne peut concevoir un plus grand degré de persévérance et d'intrépidité que n'en VOYAGES EN AMÉKIQUE. 265 montrent, principalement dans cette occasion, les pêcheurs de la baie de la Conception. Après avoir surmonté les difficultés qui les empêchaient de sortir, et s'être élevés à la hauteur de l'île Baccalao, leur premier soin est d'atteindre une prairie de loups marins , en naviguant ou se coupant un canal à travers la glace. Une prairie est une longue étendue de glaces lloltantes , qui a quelquefois plusieurs lieues de long. Les loups marins vont s'y reposer de temps en temps ; quelquefois même ils viennent à terre. On les voit souvent rassemblés, surtout au moment où ils nour- rissent leurs petits, en quantité innombrable, sur ces glaces flottantes et sur les rochers isolés. Le bâtiment étant entré au milieu des glaces, les équipages se dispersent; et tandis que les uns tirent les plus gros, les autres tuent le reste avec un coup de bâton sur le nez. Les plus forts se défendent quelquefois, el ce ne sont pas des antagonistes à mépriser; alors ceux qui ont des fusils s'en chargent. Quoique leurs pieds de der- rière soient faits de manière à les aider peu dans leur marche , cependant ceux de devant leur servent à se tenir et à se cramponner avec assez de force pour gravir avec facilité les côtes , les rochers , et même les champs de glace, quelque glissans qu'ils soient; quoique blessés, ils courent souvent plus vite que le chasseur, et s'ils peuvent arriver au bord de l'eau avant lui, ils s'y précipitent et lui échappent. Ils dorment principa- lement le jour, au soleil, sur les cliamps de glace. C'est surtout dans ce moment que les chasseurs les attaquent avec leurs bâtons, dont un coup léger sur le nez suffit pour leur donner la mort. Lorsqu'ils arrivent sur eux sans avoir été aperçus , la destruction est rapide; mais on les tire le moins qu'on peut, parce que le plomb gâte les peaux. Lorsqu'on a fini sur une prairie, ou que le froid force d'interrompre la chasse, les morts sont traînés sur la glace et mis à bord ; mais on leur fait subir auparavant une opération , qui consiste à séparer la peau et la graisse qui y adhère de la carcasse, qu'on jette à la mer, excepté ce qu'il en faut pour la nourriture des équipages. Le voyage se continue alors à travers les glaces ou en pleine mer, si les circonstances le permettent, à la recherche d'une autre prairie, jusqu'à ce que les bâtimens soient chargés , ou que quelques avaries les forcent à se diriger sur un port. Un voyage est achevé en général en six semaines, et si la glace et les loups marins sont abondans sur les côtes, on peut en faire deux avant la fin de mai , chaque homme rapportant de 250 à 500 francs. Cette chasse cependant n'est pas toujours heureuse , et souvent les bâ- timens sont écrasés par les glaces qui les resserrent : en i8H, plus de la moitié des pêcheurs y périrent. La graisse est plus tard séparée et fondue 47. i20G litVUE DKS DEUX MONDES. par différent procédés , et on l'embarque. Cette huile devient alors uiif cargaison des pins précieuses; un bâtiment chargé de sel, faisant nne voie d'eau, courra le plus grand danger, tandis qu'un bâtiment charg«i d'huile, quelle que soit la voie d'eau qu'il fasse, ne coulera pas; l'huile le tiendra à flot. La pèche de la baleine se faisait aussi anciennement à Terre-Neuve, mais on y a renoncé. Eu 4594, les baleines étaient beaucoup plus nombreuses dans ces latitudes et d'une taille plus grande que celles qu'on y trouve actuellement; en 4782 encore , la pêche de la baleine était considérable à ^'antucket, dans la Nouvel le- Angleterre, où on en connaissait onze espèces. Plusieurs Français échouèrent en voulant essayer celte pêche, et la dernière tentative fut faite , il y a (pielques années , par un pêcheur de la baie de la Conception. Il arma une embarcation exprès, et partit sans avoir aucune iilée de l'adresse et de l'habitude que demande cette pèclie. On sait que la corde, au bout de laquelle le harpon est altaché , a l'autre extrémité fixée avec le plus grand soin au milieu et au fond du bateau. Dès que la baleine est frappée, elle plonge on fuit comme si elle n'élait pas blessée; mais elle tire la corde avec une telle vitesse que , par le frol- lement, le feu prend au bord du bateau. Pour prévenir cet accident, un homme tient im seau d'eau qu'il vide dessus peu à peu. Bientôt la baleine a usé toute la longueur de sa chaîne, et empoite l'embarcation avec une rapidité inconcevable; elle a l'air de voler sur la mer. Le harponneur, la hache à la main , est prêt : s'il voit que les bords du bateau sont trop baissés, et qu'il risque d'être coulé, il coupe le câble. Le bateau reprend son équilibre , et continue à glisser encore long-temps par l'impulsion reçue. Si la baleine reparaît avant d'avoir usé toute la corde, c'est une proie certaine ; le sang qu'elle a perdu en fuyant l'affaiblit tellement, que, si elle plonge, ce n'est que pour peu de temps. Le bateau la suit de toute sa vitesse ; elle reparaît enfin, meurt et flotte à la surface. Il est à remarquer que l'on doit surtout éviter dans celte pêche la corde qui porte le harpon : cette précaution ayant été négligée, fui cause de la perle d'un des nouveaux pêcheurs. Sa jambe y fut prise, et il fut à l'instant lancé par- On sent bien que des législateurs de cette espèce n'abandonneraient 310 REVUE DES DEUX MONDES. pas leur commerce pour vaquer aux affaires publiques, si on ne leur en fournissait les moyens : aussi leur alloue-t-on deux dollars par jour durant la session , et dix shellings par chaque vingt milles qu'ils ont à parcourir pour se rendre à leur poste ou s'en retourner chez eux. Le code criminel d'Angleterre est en vigueur dans les deux provinces, et les cours de justice y sont organisées de la même manière que celles du royaume-uni. Dans le Bas-Canada, les lois sont appliquées, en première instance, par deux chefs de justice, six juges, un procureur et un avocat-général, par deux juges provinciaux nommés, l'un pour le district des Trois-Rivières, et l'autre pour celui du Gaspé infé- rieur, et enfin par un juge de la vice-amirauté résidant à Québec. Il y a en outre un tribunal d'appel, sous la présidence du gouver- neur, lequel se compose du lieutenant-gouverneur, de cinq mem- bres au moins du conseil exécutif et d'officiers judiciaires, étran- gers au jugement de première instance. Il y a recours des décisions de ce tribunal au roi en son conseil. La législation de cette province , prêtant à une infinité d'inter- prétations différentes , est une source de contentions continuelles. Les juges, avec les meilleures intentions du monde , sont trop peu versés dans la connaissance des lois pour pouvoir remédier à cet état de choses; et les avocats, étant pour la plupart des naturels du pays, ou déjeunes aventuriers d'Angleterre ou d'Irlande, qui ont embrassé la profession du barreau sans avoir fait d'études préalables , il en résulte que leur ignorance donne lieu à une foule de procès. L'étude du droit , au Canada, est hérissée de difficultés presque insurmontables. Le besoin d'une université ou d'un col- lège, où !a jeunesse puisse acquérir de bonne heure des connais- sances solides en jurisprudence, se fait sentir de jour en jour davantage : alors seulement il sera possible d'opérer quelque amé- lioration. Les lois en usage sont : la coutume de Paris , telle qu'elle exis- tait en France en 1666; le droit civil romain, pour les cas non prévus par la coutume ; les édits , déclarations et ordonnances des anciens gouverneurs français ; les actes du parlement britannique, concernant le Canada , et le code de procédure criminelle anglais. LE CANADA. 311 Toutes les concessions de terres étant émanées des rois de France , sont encore des tenures féodales. Lors de l'établissement delà colonie, le roi, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, accorda de vastes étendues de territoire, appelées seif^neuries, à des officiers de ses armées , ou à des personnes qui possédaient assez d'influence à la cour pour les obtenir. Ces seigneurs étaient , pour la plupart , des nobles sans fortune , et peu versés dans l'agri- culture, qui , ne se souciant guère de l'embarras d'exploiter leurs possessions canadiennes , les cédèrent volontiers à des soldats ou à des émigrans qui voulaient bien s'y fixer , à la condition que ceux- ci leur paieraient une redevance perpétuelle, une rente de 5 à G livres par an , et leur fourniraient certains articles de consom- mation, tels qu'une couple de volailles, une oie, un boisseau de blé , etc. Les fermiers étaient également tenus de faire moudre leur grain au moulin banal , où l'on en prélevait un quatorzième pour le compte du seigneur. La majeure partie des terres du Bas- Canada sont encore assujéties à ces conditions ; il en est de même des fermes à bail emphytéotique, de vingt, trente, quarante ans, et au-delà, qui sont aussi astreintes à une petite rente. Mais la charge la plus onéreuse qui pèse sur les Canadiens , est celle des lods et ventes, ou droit qu'ils sont obligés de payer aux seigneurs toutes les fois qu'ils achètent un bien possédé en roture. Ce droit, qui est d'un douzième du prix d'achat , se paie en sus de celui-ci , et est à la charge de l'acquéreur ; l'éluder est chose impossible, car si le seigneur croit que la propriété se vend au-dessous de sa valeur , il peut en devenir lui-même acquéreur, moyennant le prix stipulé entre les parties. Les héritiers et acquéreurs de fiefs sont encore tenus à foi et hommage, et à acquitter les droits de quint et de relief {i). (i) Le quint est le cinquième du prix d'achat, et se perçoit à chaque mutation. Le relief est le revenu d'une année auquel le seigneur a droit dans certaines mu- tations, dans les successions collatérales, par exemple. La succession aux fiefs est soumise à d'autres règles que la succession aux propriétés possédées en roture. Le fils aîné , s'il y en a plus de deux , a droit au château ou habitation principale, à un arpent de jardin y attenant, à la moitié des immeubles et à tous moulins, pressoirs et fours construits sur la propriété. Le reste de la succession est partagé TOME I. 20 "1:2 UliVCR DliS DEUX MONDES. Dans le Haul-Canada , la justice civile est rendue, 1" par une cour du banc du roi, composée d'un chef de justice, de deux juges , d'un procureur et d'un avocat général ; 2" par une cour de justice avec un juge pour chaque district; 3° par une cour des requêtes formée de juges de paix. Les cours de districts se tien- nent tous les trois mois , dans le chef-lieu de chaque district , et les cours de requêtes dans chaque arrondissement, une fois tous les quinze jours. Les juges des premiers sont nommés par le gouver- neur de la province , qui les choisit ordinairement parmi les mem- bres des cours de requêtes. Ils connaissent de toutes les affaires contentieuses, où la somme en litige est de 40 shellings à 45 livres sterling, et de toutes les atteintes aux propriétés où les dommages à recouvrer n'excèdent pas 50 livres sterling , et où il n'est pas question de la validité des titres desdites propriétés. Les cours des requêtes connaissent des affaires de o livres et au- dessous, et leur décision est sans appel. Il faut la présence de deux magistrats au moins pour d(;libérer ; ils prononcent dans toutes les actions de 40 shellings et au-dessous, sur le témoignage du plai- gnant seul; si la somme dépasse ce montant, et qu'il n'y ait aucune pièce probante , il est nécessaire qu'un témoin au moins atteste la dette. Les magistrats ont droit à des honoraires pour tous les actes qu'ils exécutent dans l'exercice de leurs fonctions, lesquelles ne laissent pas d'êtie fort lucratives dans certains districts. Les neuf dixièmes des mariages sont célébrés par eux, et bien que la somme qu'ils peuvent légalement demander pour cette cérémonie soit fixée à 5 shellings, ils font généralement en sorte d'extorquer 5 dollars. Toutefois, si un ministre de l'église étabhe réside à dix- huit milles du domicile de l'une ou de l'autre des parties , un ma- gistrat ne peut les unir sans contrevenir aux lois. Le mari ne peut disposer de son bien sans le consentement de sa femme , qui a droit à la moitié de tout ce qu'il possède, et à la même part de ses héritages en ligne directe. C'est là ce qu'on entre les autres héritiers. S'il n'y en a que deux , les deux tiers du fief et l'habi- tation sont le partage de l'aîné, et le cadet a le reste. Dans le cas où l'aîné vien- drait à mourir sans enfans , ce n'est pas le suivant qui lui succède , sa propriété est partagée également entre tous les héritiers. LE CANADA. 313 appelle le douaire coutuinier, pour le distinguer du douaire sti- pulé , qui est une somme d'argent affectée au soutien de la femme , au lieu du douaire coutumier. Si elle survit à son mari , elle ne peut léguer son douaire, ni en disposer autrement, attendu qu'il échoit aux enfans de son premier lit ; si c'est la femme , au con- traire , qui meurt , ses enfans ont le droit de réclamer du père le partage du douaire de leur mère. Il en résulte qu'il est dangereux d'acquérir des propriétés au Canada , à moins cependant que la vente n'en soit effectuée par l'entremise du schérif , qui, s'il en donne publiquement avis, met l'acquéreur à l'abri de tout danger. Depuis long-temps les Canadiens des deux provinces avaient à à se plaindre de l'administration de leurs gouverneurs; en vain ils avaient exposé leurs griefs à leurs législatures respectives , la mai- son d'assemblée seule témoignait de la disposition à y faire droit, et les gouverneurs parvenaient, à l'aide de leurs créatures dans le conseil législatif, à étouffer ces plaintes. Désespérant enfin d'ob- tenir justice des autorités locales, les habitans résolurent de s'adresser directement au parlement britannique. En conséquence, ils rédigèrent plusieurs pétitions, conçues dans les termes les plus respectueux et les plus soumis, qui furent présentées au parlement dans la session de 1828. Ces pétitions, où se trouvaient articulées des accusations de la nature la plus grave, étaient revêtues d'un si grand nombre de signatures respectables, que le gouvernement anglais ne pouvait se dispenser d'en faire l'objet d'une enquête par- ticulière; et sur la motion de M. Huskisson, il fut nommé à cet effet (2 mai 1828) un comité spécial, composé de vingt membres. Ce comité s'acquitta de sa mission avec zèle et impartialité; il examina d'abord les pétitions , et interrogea ensuite des témoins versés dans les affaires du Canada , et entre autres, M. Stephen, avocat con- sultant du département colonial , et M. Wilmot Horton , membre du comité , qui avait été long-temps chargé de l'administration des colonies. Le 22 juillet, le comité termina son rapport, et le présenta à la chambre des communes, qui en ordonna l'impression. Cependant quoiquele gouvernement et les communes fussent saisis du rapport, un recès tout entier du parlement et la majeure partie d'une session s'écoulèrent, sans qu'on eut jugé à propos de prendre connaissance de son contenu , de profiter 20. 514 REVDE DES DEUX MONDES. des conseils du comité , et de mettre un terme à l'agitation qui se manifestait dans les deux Canada. Il est même à présumer que les officiers du département colonial ne s'en seraient jamais occupés, si M. Labouchère n'eût intei'pellé sir Georges Murray, dans la session de 1829, pour lui demander communication de la dernière correspondance qui avait eu lieu entre le bureau des colonies et le gouvernement des Canada, « afin de savoir, disait-il, si on avait fait quelque chose pour ce pays , ou si les affaires en étaient tou- jours au même point. » Le secrétaire sir Georges Murray , forcé de répondre, jeta tout le blâme sur le comité, qu'il complimenta néanmoins sur le zèle et le talent qu'il avait déployés dans son en- quête. Il prétendit que son rapport était rédigé en termes telle- ment vagues, qu'il était difficile de le comprendre; qu'il avait signalé certains griefs des habitans du Canada , et indiqué les moyens d'y remédier d'une manière si peu précise , que le gou- vernement avait cru devoir suspendre son intervention, et enfin qu'il avait conseillé des réformes, salutaires, il est vrai, mais dont l'exécution éprouvait de puissans obstacles. M. Murray pensait que le gouvernement devait s'immiscer le moins possible dans les affaires législatives du Canada, et, après d'autres observations générales , il déclara que le gouvernement anglais était disposé à écouter les plaintes fondées des colons , et à faire tout ce qui dé- l^ndrait de lui pour leur bien-être. La nature des réclamations des Canadiens, l'importance politi- cjue et commerciale de leur pays pour la Grande-Bretagne, l'agi- tation qui y régnait jjar suite de l'impopularité des gouverneurs, agitation qui pouvait dégénérer en révolte et mener peut-être à une séparation, et l'influence toujours croissante qu'y exercent les Etats-Unis, dont le voisinage et la prospérité comparative ne doi- vent pas laisser d'inquiéter la métropole; toutes ces considérations néanmoins devaient décider le gouvernement à prêter une attention plus sérieuse aux remontrances des habitans de cette colonie. Nous allons en tracer un court exposé, et pour cela nous commen- cerons par la pétition des habitans des districts au Bas-Canada (1). (i) CeUe province se divise en seigneuries et en districts. Les premières sont habitées par des Canadiens français, et les autres par des colons anglais. Les dis- LE CANADA. 315 Ces pétitionnaires exposent qu'ils sont au nombre de quarante mille, tous de naissance ou d'origine britannique; qu'ils parlent la langue de leurs pères, et n'en connaissent point d'autre; qu'ils oc- cupent un territoire à eux cédé, conformément aux lois anglaises, franc de tous devoirs féodaux, et que cependant ils sont justiciables dans toutes les matières civiles de la législation française , dont ils n'ont aucune connaissance, et qui est écrite dans une langue qui leur est complètement étrangère. Ils se plaignentde ce qu'iln'existe point de cour de justice à une dislance convenable de leurs établis- semens, et réclament le privilège de nommer des représentans à la maison d'assemblée. Le plus grand obstacle à la prospérité de la colonie, c'est, suivant les pétitionnaires, que les privations et les autres inconvéniens qu'ils éprouvent détournent les émigrans an- glais de s'établir dans la province basse, qui est préférable à l'autre sous tous les rapports , et ils conseillent , comme une mesure salu- taire , de réunir les deux provinces sous un même gouvernement. < Leur situation géographique, continuent-ils, et les rapports que la nature a établis entre elles, commandent impérieusement leur réunion sous une seule et même législature. Elles n'ont qu'un dé- bouché commun dans l'Océan , et un seul canal de communication avec la métropole : l'unique clé de cette communication et son seul port se trouvent dans la province basse, et par conséquent le seul endroit où, dans un pays nouveau comme le Canada, l'on puisse de long-temps percevoir un revenu pour tes besoins du gouverne- ment. Laisser la seule clé de communication, la seule source de revenus dans la possession exclusive d'un peuple aussi anti-com- mercial et aussi opposé à fraterniser avec ses concitoyens britanni- ques que le sont les Canadiens français , c'est , suivant les pétition- naires, le comble de la mauvaise politique. » La seconde pétition était celle des habitans des seigneuries fran- çaises du Bas-Canada : elle avait été rédigée dans une assemblée publique, tenue à Québec le 13 décembre 1827, et était revêtue de quatre-vingt-sept mille quatre-vingt-dix signatures. Cette pétition, remplie de protestations de respect et de dévouement pour le roi e tricts sont placés sur les derrières des seigneuries , lesquelles, s'étendent des deux côtés du Saint-Laurent , sur une largeur de dix à douze milles. 516 REVUE DES DEUX MONDES. la constitution d'Angleterre , renfermait des plaintes et des accu- sations d'une nature bien autrement sérieuse que celle des liabitans des districtsl Le tableau de l'administration du gouverneur et les griefs du peuple y étaient tracés avec une force et un degré d'ai- greur qui contrastent singulièrement avec l'expression de la sou- mission des pétitionnaires; ils déclaraient que le gouverneur Dal- housie avait exercé arbitrairement l'autorité qui lui était confiée, qu'il avait appliqué les deniers publics à divers objets sans l'auto- risation de la législature (1) ; qu'il avait prorogé et dissous le par- lement sans motif suffisant, et d'une manière contraire à l'esprit de la constitution, et qu'en raison de l'influence qu'il exerçait dans le conseil. législatif, dont la plupart des membres occupaient des places dans l'administration , et étaient révocables à plaisir, il était j)arvenu à faire rejeter certains bills, votés par la maison d'assem- blée, qui les avait jugés essentiels au bien-être et à la bonne admi nistration de la colonie (2). Les pétitionnaires accusaient le gouverneur, d'abord d'avoir ad- mis M. Caldwell à exercer les fonctions de receveur-général, sans exiger de lui des garanties suffisantes, et ensuite, après que ce fonctionnaire eut annoncé, en 1825, un déficit de deux millions et demi de francs dans sa caisse, et que son insolvabilité fut reconnue du gouverneur, de l'avoir continué plusieurs années dans l'exer- cice de sa charge. Ils se plaignaient aussi de ce que leurs droits (i) Le gouvernement local disposa, de son autorité privée, durant plusieurs années, d'une somme de 140,000 livres sterling (3,5oo,ooo fr.) sans l'autorisation des représentans du peuple auxquels la constitution attribue la répartition des deniers publics. (2) Ces bills avaient pour but de restreindre et de régler les dépenses du gou- vernement civil , de fixer les droits de certains offices et la perception des impôts dans les districts , de déterminer la formation et les droits des juges, de construire des prisons, de définir les alti ibutions des justices de paix, de mettre la milice sur un pied convenable , d'accroître le nombre des représentans de la maison d'assem- blée et d'y admettre des délégués des districts nouvellement colonisés, de pour- voir à la sûreté des fonds publics, de rendre les juges inamovibles , de régulariseï la procédure dans les cas de prévarication des agens du gouvernement , de nom- mer un agent accrédité pour la province , qui résiderait en Angleterre , et y sur- \eillerait ses intérêts, etc. LE CANADA. 517 étaient compromis par des actes du parlement impérial, principa- lement par celui appelé Acte concernant le commerce du Canada , promulgué en 4826, qui remit en vigueur des lois provisoires ren- dues par la législature provinciale, lesquelles créaient des droits dans l'intérieur de la colonie, et par un autre acte de la sixième année du règne de Georges IV, qui affectait les propriétés territo- riales, ï ces deux actes ayant été passés, disaient-ils, sans que les habitans en eussent connaissance, et sans la participation ou le consentement des propriétaires que ces actes intéressaient le plus immédiatement. > La pétition du Haut-Canada avait principalement pour objet de demander que les terres affectées à l'entretien du clergé de l'é- glise établie fussent appliquées à celui du clergé protestant en gé- néral et à la diffusion de l'instruction parmi les habitans. Telle est en peu de mots la substance des pétitions des Cana- diens. Le comité, pénétré de l'importance de ses devoirs, pour- suivit son enquête avec un zèle digne d'éloges. Non content d'avoir interrogé MM. Stephen et Wilmot Horion , il appela devant lui M. Gale , président des sessions trimestrielles de la ville et du dis- trict de Montréal; M. EUice, riche propriétaire du Canada; M. Neilson, membre de la maison d'assemblée du Bas-Canada, oii il avait résidé trente-sept ans; M. Viger, avocat de Montréal ; M. Cuvillier, négociant, membre de l'assemblée (i); M. MacGilli- vray, négociant intéressé dans la compagnie dô- Nord-Ouest; M. Parker, négociant de Londres , qui avait long-temps habité le Canada, et plusieurs ecclésiastiques attachés à la colonie, qui don- nèrent au comité des explications relativement aux terres du clergé et aux moyens de pourvoir aux besoins des- ministres du culte et à la dotation des écoles , etc. Ces particuliers fournirent au comité toutes les informations qu'il pouvait désirer sur la situation du pays, et le mirent à même de rédiger son rapport en connaissance de cause. Il s'occupa d'a- bord de la pétition des habitans des districts du Bas-Canada. 11 jugea leur condition susceptible d'améhoration , et digne de la sol- (i) MM. Neilson , Viger et Cuvillier avaient été députés pour appuyer la péti- tioa des seigneuries. 518 REVUE DES DEUX MONDES. licitude du gouvernement. Il recommanda de conserver les dispo- sitions de l'acte qui régit les propriétés accordées à titre de franc- alleu, d'y introduire le système de transmission des propriétés foncières en usage dans le Haut-Canada, et d'y ouvrir un bureau public des hypothèques. Le comité voulait aussi qu'on accordât à ceux qui le désireraient la faculté de convertir les terres qu'ils pos- sédaient à titre de fiefs ou seigneuries en franc-alleu , et que la cou- ronne renonçât à ses droits seigneuriaux pour donner plein effet aux dispositions du tenure-act concernant ces mutations. Le co- mité pensa qu'il était urgent d'instituer des tribunaux anglais dans les districts, mais il fut aussi d'avis que les colons d'origine française, qui étaient accoutumés et attachés à leur système de ju- risprudence, ne fussent point troublés dans la jouissance de leur religion , de leurs lois et de leurs privilèges ; puis il ajouta qu'il fal- lait bien se garder d'avoir recours à des mesures de violence pour contraindre ceux-ci à renoncer à des usages qui, sans considérer s'ils étaient ou non préférables aux coutumes anglaises , étaient regardés par eux comme les plus propres à assurer leur bien-être. Abordant ensuite la question du système représentatif du Bas- Canada, que la circonscription territoriale de la province, établie par sir Alured Clarke en 1791 , rendait illusoire dans les districts, le comité, reconnaissant à tous les Canadiens le droit de nommer des représenians à la maison d'assemblée, conseillait d'y intro- duire un système représentatif, semblable à celui du Haut-Canada, et qui fût basé sur le territoire et la population. L'examen de la pétition des seigneuries était une lâche plus pé ■ nible, parce qu'elle signalait des abus d'une nature beaucoup plus grave , et qu'elle nécessitait par conséquent une enquête plus ap- profondie. Le comité déclara que l'état de confusion et d'embarras dans lequel se trouvaient les finances de la colonie provenait des conflits survenus entre le gouvernement et la maison d'assemblée y au sujet de l'emploi dos deniers publics ; qu'il désapprouvait la doctrine des conseillers de la couronne , « que le gouvernement a le droit de disposer des revenus de l'état, » doctrine qui avait servi dérègle de conduite au gouverneur, et qu'il serait convenable qu'à l'avenir les recettes et les dépenses fussent soumises au con- trôle et laissées à la discrétion des membres de l'assemblée. LE CANADA. 519 Le comité regrettait de n'avoir pu obtenir de données satisfai- santes sur les propriétés des jésuites, échues à la couronne par suite de l'expulsion de ces religieux ; mais il pensait qu'on ferait bien d'en appliquer le montant, quel qu'il fût, à fonder des écoles et d'autres établissemens d'instruction dans le pays. Les pétitionnaires des seigneuries se plaignaient aussi de ce que les membres du conseil législatif, étant pour la plupart des agens salariés de l'administration, étaient parvenus plusieurs fois à faire rejeter des propositions votées par la maison d'assemblée, parce qu'elles déplaisaient au gouverneur. Le comité, s'abstenant de prononcer sur la validité de cette accusation , déclara qu'il était indispensable de donner un caractère plus indépendant à ces as- semblées. « Il ne convient pas, ajouta-t-il , que la majorité de leurs membres soient des fonctionnaires révocables, et toute mesure tendant à resserrer les liens qui doivent exister entre cette branche de la constitution et le peuple, produirait les plus heureux effets. Quant aux magistrats, si on en excepte le juge suprême, dont la présence peut être nécessaire dans certaines occasions, ils doivent rester étrangers aux discussions politiques, et sont par conséquent déplacés dans le conseil exécutif. » La question de l'union des deux Canada présente des difficultés -insurmontables. Il règne à cet égard , dans la colonie, une grande diversité d'opinions que l'esprit de parti exploite quelquefois à son profit. Les uns y voient un remède assuré contre tous les maux dont les colons ont à se plaindre , et les autres prétendent que la mesure serait injuste et ruineuse pour la puissance anglaise en Amérique. Le comité se contenta d'observer à cet égard qu'il était incompétent pour prononcer sur l'efficacité de cette me- sure. Dans un pays où il existe une dissidence si grande d'opinions en matière religieuse, la question de l'entretien des ministres de l'Evangile a besoin d'être traitée avec beaucoup de ménagement. La religion catholique étant celle des colons français, l'Angleterre, plus tolérante à l'égard du Canada qu'envers lli lande , avait tou- jours pensé qu'il serait injuste et même inutile de les troubler dans l'exercice de leur culte , et leur avait permis de l'exercer avec une 320 REVUE DES DEUX MONDES. entière liberté (1). L'on compte aussi au Canada un bon nombre de membres de l'église établie ; mais la majorité des prutestans est delà communion d'Ecosse, ou appartient à quelque autre secte de dissidens. L'acte de 1791 enjoignait au gouverneur de réserver, dans la division des comtés, une certaine portion de terres qui de- vait servir à l'entretien du clergé protestant. Celte répartition i'iit faite; mais depuis des obstacles s'étant opposés au défrichement et à la culture de ces lots , non-seulement ils restèrent pour la plu- part improductifs, mais, placés au centre des éiablissemens , ils en obstruaient l'accès et nuisaient considérablement aux propriétés voisines. Le comité conseilla de vendre ou d'affermer ces terres , à la condition de les cultiver, et de laisser chaque communion pourvoir aux besoins de ses ministres. Les mêmes raisons décidè- rent le comité à recommander la réorganisation de l'université du collège du roi , à York. Les réglemens actuels de cette institution exigent que le chancelier, le président et les agrégés souscrivent Ks trente-neuf articles de foi de la religion prolestante avant d'être admis. Le comité proposa de nommer deux professeurs de théo- logie, l'un de l'église d'Angleterre et l'aulre de celle d'Ecosse, et qu'à ces deux exceptions près , le mérite seul déterminât le choix des autres professeurs, pourvu toutefois qu'ils reconnussent la vérité de la révélation chrétienne. (i) La population du Canada peut s'élever, comme on l'a dit plus haut, à 480,000 habitans, dont 44o,ooo catholiques et 40,000 protestans. La tolérance religieuse y a toujours été à l'ordre du jour; aussi , dans la province basse, catho- liques et protestans vivent ensemble en parfaite intelligence. Chaque communion pourvoit elle-même à l'entretien de son clergé. Celui de l'église catholique perçoit une espèce de dîme du vingt-sixième environ du produit du sol. Le gouvernement paie celui de l'église anglaise, et les ministres des autres croyances sont maintenus par leurs troupeaux respectifs. Le Haut -Canada est presque entièrement desservi par des missionnaires de l'église méthodiste épiscopale des États-Unis. Ennemis des institutions et des principes anglais , leurs efforts paraissent plutôt tendre à faire des prosélytes au républicanisme qu'au culte de Wesley. Ils se sont telle- ment emparés de l'esprit de leurs congrégations, qu'ils exercent une espèce de monopole religieux dans la province, et en ont complètement exclu les mission- naires méthodistes qu'on y avait envoyés d'Angl. terre en i8i8. LE CANADA. 321 Le comité , après avoir fait des observations sur plusieui's au- tres objets de plus ou moins d'importance , se résuma en ces ter- mes : f Nous avons reconnu que le système de jurisprudence et de gouvernement en vigueur au Canada était entaché de défauts graves, et nous avons franchement indiqué les changemens à y apporter, qui nous ont paru convenables et même nécessaires. L'adminis- tration de la colonie et de la province basse en particulier ne sau- rait être une tâche facile. Néanmoins nous n'hésitons point à affir- mer que ses embarras, et les mécontentemens qu'elle a soulevés, sont dus en grande partie à la conduite du gouvernement. Le co- mité est intimement convaincu que ni les changemens qu'il a con- seillés, ni aucune autre amélioration aux lois et à !a constitution des Canada, n'obtiendront le résultat désiré, tant qu'une administra- tion impartiale , conciliatrice et constitutionnelle ne présidera point aux destinées de ces fidèles et importantes colonies. > Le comité avait à peine terminé son rapport, qu'une nouvelle pétition du Canada fut présentée au parlement. Elle avait été rédigée dans une réunion tenue le 17 avril 1828 , à Montréal , et renfermait des accusations graves contre lord Dalhousie. On lui reprochait d'avoir ouvertement manifesté l'intention de détruire la liberté de la presse, et de mettre un terme aux discussions publiques; d'a- voir, sous prétexte de faire exécuter les réglemens de la milice , insulté des particuliers respectables qui en faisaient partie, et d'avoir privé plusieurs officiers de leurs grades, parce qu'ils avaient assisté à des assemblées convoquées dans leurs comtés res- pectifs, pour blâmer son administration et aviser au moyen de faire parvenir leurs plaintes au roi et au parlement d'Angleterre. Ces destitutions donnèrent lieu à deux réunions des principaux habitans, dans lesquelles il fut déclaré que les individus que le gouverneur avait dégradés et voulu flétrir possédaient toujours l'estime de leurs concitoyens. Ces résolutions ayant été publiées par la gazette de Québec, l'avocat-général , qui était un des agens administratifs dont les pétitionnaires se plaignaient, dirigea des poursuites contre l'éditeur de cette feuille et contre M. Mondelet , signataire des résolutions. Ce dernier fut enlevé à ses affaires, et conduit à Montréal, au lieu d'être jugé aux Ïrois-Rivières , où le 322 REVUE DES DEUX MONDES. prétendu délit avait été commis. Les pétitionnaires alléguèrent aussi que le jury avait été illégalement formé. Après avoir rap- porté plusieurs actes arbitraires du gouverneur, de l'avocat et du procureur-général , ils déclarèrent « que la tranquillité et la con- fiance ne renaîtraient dans le pays que lorsque le comte Dalhousie serait rappelé de son gouvernement , et son administration chan- gée, que lorsque les fonctions de l'avocat-général James Stuart et du procureur-général Charles-Richard Ogden seraient remplies par d'autres personnes , et que l'assemblée législative serait con- voquée et remise en possession de ses privilèges et du pouvoir qui, lui appartient. » Le comité, pressé de terminer son rapport et de le présenter au parlement , se borna à remarquer, au sujet de la conduite du gou- verneur, « qu'il était urgent d'instituer une enquête prompte et ri- goureuse, relativement à ces nouvelles plaintes des Canadiens, pour y apporter sans délai le remède que réclamaient la justice et la saine politique. » Sur ces entrefaites, on apprit aussi que la législature du Haut- Canada avait été brusquement dissoute , à la suite de démêlés sur- venus entre le gouvernement local et la maison d'assemblée. Ce rapport, qualifié de vague par sir Georges Murray, dessilla les yeux du ministère anglais, et le décida à changer toute l'ad- ministration du Canada. Les deux gouverneurs, lord Dalhousie et sir P. Maidand , furent remplacés, le premier par sir James Rempt, alors gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, et l'autre par sir John Colborne. Cette justice tardive rendue au Canada a déjà produit d'heu- reux fruits. Sir James Kempt, dont l'administration est bénie à la Nouvelle-Ecosse , a accédé aux vœux des Canadiens ; les procès de la presse et autres., intentés par l'esprit de parti, ont cessé. Lord Dalhousie ne nommait que ses créatures aux emplois pu- blics; le nouveau gouverneur y appelle des hommes capables, sans égard à leurs principes politiques. Il vient de choisir, pour juge de la coiu" du banc du roi, M. Vallière , un des chefs du parti populaire; il a reconnu le principe constitutionnel invoqué par l'assemblée, que tous les revenus publics doivent être soumis au contrôle de la législature provinciale. Il traite avec une prédilection I LK CANADA. 323 marquée les membres de l'ancienne opposition ; lors de sa visite à Montréal, il accueillit avec une bienveillance toute particulière M. Papineau , président de l'assemblée, qui avait été en butte aux calomnies et à la persécution de l'administration de lord Dalhousie. Sa conduite , en un mot , est telle que le prescrit le comité : im- partiale , conciliatrice et constitutionnelle. Barker. MORT DE GEORGE POWELL. Nous nous étions empresses , dès notre arrivée à la Nouvelle- Galles, (le lier connaissance avec les navigateurs anglais qui avaient exécuté d'intéressans voyages vers des contrées peu connues. De précieux renscignemens ainsi obtenus, et destinés, sans nous, à tomber dans l'oubli, peuvent être considérés, sous certains rap- ports, comme des conquêtes du voyage de la Coquille. Nous nous faisons un plaisir de citer plusieurs noms pour acquitter notre reconnaissance et provoquer celle des géographes. Le capi- taine Nicholson, directeur de l'arsenal, avait commandé CHaweïs, construit à Eimeo par les missionnaires protestans. Sur ce premier navire sorti des chantiers de la Polynésie australe, il avait fait le c4»l)otage de ses îles, et découvert deux bancs fort dangereux en MORT DE GEORGE POWELL. 523 s'avançant vers le Port-Jackson. Il nous lii connaître M. Beveridge, i\ui, ayant rapporté de sa captivité de Verdun une opinion très- favorable des Français , s'empressa de nous communiquer les re- marques qu'il avait faites à bord du trois-mâts le Sainl-Michael, sur l'hydrographie des îles Tonga , et les mauvaises dispositions des naturels, si mal appréciés par Cook ; naturels qui n'accueillent jamais une voile européenne sans former le projet de s'en rendre maîtres. Le capitaine Liddins , pilote qui conduisit la Coquille au mouillage de Sydney, marin d'un caractère communicatif , d'au- tant plus zélé pour les progrès de son art et la sûreté de la navi- gation, qu'il en avait vu de plus près les dangers, attira particu- lièrement notre attention en nous parlant de la Nouvelle-Shetland et de la terre de la Trinité. Il ne se contentait point de nous faire part de ses propres découvertes, il allait encore à la recherche de ce qui pouvait nous intéresser, et nous présentait tous les marins dont la conversation pouvait offrir quelque avantage. Depuis notre retour, il nous a même adressé d'utiles renseignemens sur les dé- couvertes les plus nouvelles. Nous aimons à rappeler ici le capi- taine Dibbs , dont il a été si souvent question dans nos récits sur les îles de la Société : nous eûmes le plaisir de le retrouver à la Nouvelle-Galles avec son équipage otahitien, et de recevoir de lui- même tous les détails sur ses découvertes dans l'archipel de Cook, qui déjà ont été communiqués au public dans une de nos cartes. C'est avec le plus vif regret que nous déplorons ici la mort récente du capitaine Edwardson , qui nous avait communiqué avec la plus aimable bienveillance les journaux de son intéressant voyage sur les côtes méridionales de Tawaï-Pounammon. Dans nos com- munications avec ces intrépides navigateurs, et dans celles que nous eûmes avec les hardis explorateurs de la Nouvelle-Galles, MM. Oxley , Lawson , Cunningham , Ilowel , et avec notre ami M. Uniacke, toute différence de nation avait disparu : nos con- naissances, nos travaux semblables, nos dispositions cosmopolites, avaient éteint toute distinction, toute rivalité. Dans ce rendez-vous de marins et de voyageurs auxquels aucun point du globe n'était inconnu, nous avions remarqué particulière- ment le capitaine George Powell : sa jeunesse, ses manières aisées, son caractère entreprenant étaient de fortes présomptions en sa 526 REVUli DES DEUX MONDES. faveur. A l'âge de vin}3ft-huit ans, il se recommandait déjà par la dé- couverte du {jroupe austral qui porte son nom, par une explora- tion détaillée de la Nouvelle-Shetland, et par un travail sur le détroit de Magellan. Soupirant avec ardeur après les grandes aventures . les rencontres périlleuses, il promettait de remplir une carrière féconde en événemens, et nous rappelait, sous quelques points de vue, le caractère de certains flibustiers, dépouillé delà soif de l'or et de la cruauté. Lorsque nous allions visiter ce capitaine aventureux à bord du navire baleinier le Rambler, qu'il commandait , nous trouvions au- près de lui un jeune homme d'une assez jolie figure, mais d'une disposition apathique, qui lui avait été recommandé avec de gran- des mstances par sa famille. Nous ne nous doutions guère alors que nous avions devant les yeux la victime et la cause d'une sanglante tragédie dont le miUeu du grand Océan allait être le théâtre, et qu'il nous faudrait aborder quelques années plus tard dans une île de l'océan Atlantique et sur les côtes du Pegou pour en recueillir les détails circonstanciés. Le Rambler partit avant la Coquille de Port-Jackson , pour la pêche du cachalot dans le grand Océan , sans avoir un plan bien fixe, mais avec le désir de faire des découvertes dans des parages peu fréquentés. Le capitaine Powell fut accompagné de tous nos vœux ; nous n'avions aucun motif d'être plus inquiets sur son sort que nous ne l'étions sur le nôtre. Nous ne tardâmes point à ap- prendre qu'il avait fait une courte apparition à la baie des Iles , dans la Nouvelle-Zélande. Dans le mois de septembre de la même année , nous apprîmes , en abordant à l'Ile-de-France, que le capitaine Powell avait été tué par les naturels d'une île où il avait relâché. On ne savait pas d'au- tres détails. Nous voulûmes douter de la vérité d'une nouvelle aussi vague ; mais malheureusement elle nous fut confirmée peu de temps après à Sainte-Hélène , où nous rencontrâmes le chirurgien du Rambler. Son navire ayant été désarmé au Port-Jackson , il revenait en Europe , et nous donna des détails trop positifs. Quel- ques articles du Missionary-Regisler instruisirent le public du sor de la victime, en outrageant injustement sa mémoire. Un critique MORT DE CEdRGE POWELL. 527 distingué compara, clans une Revie, le sort de Powell à celui de Cook : le détail des circonstances de sa fin rendra ce rappi'oche- inent bien plus sensible encore pour tous les esprits. Au mois de décembre 1827,1a rencontre la plus singulière me fit trouver à la fois sur les côtes du Pegou dans le pilote anglais qui conduisit la Chevrette au mouillage de Rangoun, un officier du Brampton (perdu à la baie des Iles) et du Rambler^ qui me raconta la fin tragique de George Powell. En s' éloignant des rivages de la Nouvelle-Zélande, le Rambler, se dirigeant vers les îles Tonga, vint mouiller dans le Port-Refuge, sur la côte ouest de Vavaoo. Des relations d'intimité s'établirent aussitôt avec les naturels ; elles duraient depuis trois jours sans le moindre nuage ; des provisions étaient fournies en abondance ; le roi Howloulala était presque toujours à bord ; il y avait même cou- ché , et sa fille , la belle Ozcla , partageant le goût de toutes les Polynésiennes pour les enfans de l'Europe , avait conçu la plus vive affection pour John, le jeune protégé du capitaine . Qui aurait prévu que cette heureuse harmonie allait cesser tout à coup, qu'une mésintelligence légère et l'amour d'une jeune fille causeraient les plus grands désastres, en devenant aussi fatals aux naturels qu'aux étrangers? Le quatrième jour de sa relâche, la nuit commençait à s'étendre sur le mouillage, quand un émissaire vint prier le roi de descendre à terre. Celui-ci se rendit à ce désir avec une précipitation qui inspira des soupçons trop tardifs. Il n'était plus possible de le rete- nir, quand l'appel de l'équipage fit découvrir l'absence de cino hommes. John était du nombre. La méfiance devint extrême, et toutes les craintes furent augmentées par le rapport d'un Indien, qui , après un séjour de quelques années dans l'île, venait de pren- dre service sur le Rambler. S'étant chargé d'aller à terre, il avait trouvé toute la population agitée, et se disposant à prendre le parti des déserteurs. Persévérant dans son dévouement , il accepta une nouvelle mission auprès du chef, avec lequel il reçut ordre dft traiter d'abord pour le renvoi des cinq hommes , et en cas de non réussite, pour la rançon du seul John. Rien ne put décider Hoav- loulala à renvoyer tous les blancs qui s'étaient joints à sa peuplade: mais il se montra plus accessible quand, pour l'échange de John, TOME I. 21 Ô28 REVUK DES DEUX MONDES. on lui offrit quelques livr<;s(Icpoudi'C, une provision de balles, des pierres à fu il et un mousquet. Le marché allait se conclure, mais au moment décisif, la spéculation du politique et du commerçant céda à la tendresse du père. Il ne put résister aux pleurs d'Ozela, qui le supplia, avec toute l'éloquence du désespoir, de ne point la séparer de son amant ; elle aimait mieux le suivre en Europe, que de le voir quitter Vavaoo. Le roi finit par agir en père ; les conditions furent refusées, et l'envoyé revint à bord sans avoir couru de grands dangers. On l'avait empêché soigneusement d'a- voir aucune communication avec les déserteurs. Il fallut avoir recours à d'autres moyens : deux grandes piro- gues de guerre , des îles Hapaee , se trouvaient au mouillage entre le Rambler et la côte. Si l'on parvenait à s'en saisir, elles devenaient d'excellens otages, car Ilov^^loulala , étant cause de leur capture, devait s'attendre à voir bientôt fondre sur son île toutes les forces des îles Hapaee. Des coups de fusils furent tirés pour faire évacuer ces pirogues ; mais les hommes chargt^s de leur garde se jetèrent dans l'eau du côté du rivage, et abrites par elles, parvinrent adroi- tement à les haler à terre. Powell, dcs(spéréde ce mauvais succès, assembla ses officiers pour leur peindre sa position. Chargé par une famille respectable de veiller sur un enfant chéri, envisageant cette responsabilité dans toute son étendue, il se croyait obligé par honneur à n'épargner aucun effort pour arracher l'imprudent au sort qu'il se préparait. Il demandait si tout autre à sa place ne serait pas entraîné par les mêmes scrupules, et ne ferait pas usage de tous les moyens pour s'assurer quelque ot^nge. Quant à lui , mettant de côté tout intérêt personnel, il lui semblait honorable de seconder un pareil projet; il n'hésiterait à le faire pour personne. Le capitaine Powell avait beaucoup d'ascendant sur ses officiers; tous lui étaient fortement attachés ; les avis furent unanimes : on remit au point du jour les nouvelles tentatives. Le 5 avril, au lever du soleil, beaucoup de naturels couvraient les plages du Port-Uefuge et considéraient le Bambler. Les piro- gues des îles Hapaee avaient disparu, mais on finit par reconnaître qu'elles avaient été halées sur le rivage dans un point éloigné de la baie. Powell, certain du dévouement de ses compagnons, fait MORT DE GEORGE POWELL. 329 aussitôt appareiller son navire, tire quelques coups de canon pour effrayer les naturels, et se dirige vers les pirogues. Lorsqu'il est jM-ès d'elles, il arme deux baleinières, s'embarque, et protégé par le feu de son navire , réussit à mettre à la mer la plus grande des deux pirogues , qu'il amène à la remorque. Le succès du plan était certain; Powell eut le malheur d'en dou- ter, et ce doute causa sa perte. 11 voulut plus de certitude, et crut qu'il lui serait aussi facile de s'emparer de la seconde pirogue que de la première, pensant qu'alors sans nul doute tous les déser- teurs lui seraient rendus. Il repart avec un seul canot et débarque sans obstacle; plein d'une téméraire confiance, la curiosité l'entraîne à quelques pas du rivage. Dans ce moment même, par une fatalité inconcevable , le Ranibler, trouvant l'eau peu profonde , est forcé de virer de bord. Les insulaires, armés de lances, de haches et de casse-tètes. était en embuscade derrière des dunes et des buissons. Ils obser- vent avec une étonnante sagacité que le navire leur présente son avant, qu'ils sont à l'abri de ses canons. L'occasion est précieuse. Ils s'élancent avec la rapidité de l'éclair et en viennent aux mains avec les envahisseurs de leur sol. Les étrangers, revenus de leur premier étonnement. se défendent avec une bravoure inutile; ils ne peuvent faire qu'une décharge, le nombre va les accabler. Leur canot eslencore àflot, ils tentent d'y rentrer et de fuir. Dans ce mou- vement, Powell est atteint par derrière d'un coup de hache. A peine a-t-il le temps de s'écrier : « Je suis perdu ! » que son crâne est fendu jusqu'aux épaules. Quatre Anglais partagent son sort ; deux seulement ont le bonheur de gagner leur navire à la nage; l'un d'eux, dangereusement blessé d'un coup de sagaie, était ce- lui-là même qui m'a raconté cette déplorable catastrophe. Partout retentissait le bruit de la conque guerrière, partout on courait aux armes. Les pirogues de guerre se réunissaient pour une attaque générale. Dans cette situation périlleuse, affaibli par la Inerte de dix hommes, l'équipage du Bambler n'eut d'autre res- source que d'abandonner sa prise, de forcer de voile, et de s'é- loigner en toute hâte d'une terre qui lui avait été si funeste. Sa campagne se termina au Port-Jackson, Je n'essaierai point de peindre quels ont dû être le désespoir et 21. 030 REVUE DES DEUX MONDES. les regrets des parens de John. Son existence ne cessera d'être empoisonnée de remords. Je n'ai pas su s'il avait pu contempler et baigner de larmes le corps inanimé du protecteur qui avait péri en voulant l'arracher aux conséquences funestes de son étourderie. C'est également en vain que j'ai cherché à connaître le résultat de ses amours consacrées par le sang. Jules de Blosseville. SCÈNES DU DÉSERT (Pragmens de l' Alxnéb. ) r. UNE TENTE Al^ABE. Ze djoubish morg wé mahy aramideh Tlhawaditz pay derdamen xechihèh. Tous les êtres créés jouissaient dfun sommeil paisible , et le malheur lui-même était endormi. Djahy, poète persan, Amours de Zuleïka. Cette histoire commence au milieu des nuits paisibles, claires et froides du Saïrf, nom arabe de la Haute-Egypte, dans l'année de l'hégire 1212, que les chrétiens appellent l'an 1797, et que les Français nommaient alors l'an vi de la république , et dans le dé- sert qui s'étend sur la rive gauche du Nil, à quelques lieues des grandes ruines de Thèbes. La lumière de nuit était pure comme 352 REVUE DES DEUX MONDES. elle l'est toujours sous ce beau climat; mais comme l'horizon y est continuollemeni voilé par de légères vapeurs, ce n'était qu'au zénith seulement que l'on pouvait voir les larges étoiles de la zone tor- ride, et les constellations inconnues à l'œil de l'Européen. Une terre inégale et blanchâtre , sans éclat de la neige, mais ondulée comme elle, s' étendait jusqu'à l'horizon comme une nappe immense dont rien ne rompait la triste uniformité. Cette sorte de mer im- mobilç avait une lueur blafarde et mate, et partout s'étendaient des sables sans ombre. Seuls au milieu de la terre vide et stérile , s'élevaient deux colosses comme deux rochers dans l'océan ; ces • figures énormes et d'inégale grandeur reposaient assises à côté l'une de l'autre sur des trônes de granit noir, larges comme deux collines {i); à la lueur des étoiles on pouvait distinguer leurs bras immenses s'appuyant sur leurs genoux réanis ; et dans l'air, à une grande hauteur, reluisaient leurs têtes mutilées, qui s'élevaient sur leurs épaules comme deux grandes tours ruinées sur deux mon- tagnes voisines. Ces antiques statues semblaient régner sur le dé- sert, et lui imposer son silence : tout, jusqu'à l'air lui-même, était sans mouvement , quelquefois seulement une brise soudaine et ra- rapide , venue de la mer Rouge , faisait voler devant elle un peu du sable fin de la plaine; et puis , comme si cette terre morte eût fait un vain effort pour s'agiter et revivre , tout retombait dans un éter- nel repos. Cependant un bruit inusité s'éleva tout à coup dans cette nuit silencieuse; ce fut un tintemeat léger de sonnettes et de grelots, secoués par un mouvement fréquent et régulier: une masse blan- châtre qui courait rapidement, s'approcha des deux colosses, et tourna deux fois à l'entour. C'était un petit éléphant blanc, de la moindre taille, qui passait avec un trot rapide et alongé : un homme paraissait assis sur son dos, au milieu de plusieurs fardeaux élevés; douze autres hommes couraient à ses côtés, un enfant était couché sur sa tête. Après avoir fait le tour des statues, l'éléphant fut arrêté par son guide entre ces deux colosses, et vers le socle du plus {jrand, qui a (i) Le piédestal et le colosse (du sud) réunis pèseul i,3o5,f)9a kilogrammes (a, 611,985 livres.) SCÈNES DU DÉSERT. 3$5 soixante pieds de Iiaut, et dont sa trompe n'atteignait pas le pied. Une petite lumière rougeàtre brillait sur le sable ; elle éclairait l'in- térieur d'une tente arabe planlée sur quatre piquets, et couverte de peaux de chèvres. Ce toit nomade s'appuyait contre la base im- mortelle et pesante de la statue de Memnon , et s'élevait à peine à la moitié de son piédestal ; les deux pieds l'éunis du colosse parais- saient comme un double dôme sur la tente qu'ils ombrageaient. A quelques pas, une longue lance était plantée dans le sable; un large anneau de fer passé dans le bois de cette pique ployante, et ba- lancée comme un jeune arbre, retenait la jambe d'un beau cheval, qui se mit à hennir en secouant sa crinière et frappant la terre de son pied libre. L'odeur et l'aspect de l'éléphant l'avaient effrayé , et l'influence qu'exerce l'approche de ce puissant animal sur tous les autres fut communiquée à deux chameaux, qui, se levant par saccades, passèrent leurs longs cols par-dessus la petite tente, et firent de vains efforts pour briser les licols qui les attachaient à des débris de monumens. Cet effroi ne jeta aucun trouble sous le toit des hommes; personne ne parut hors de la lente, et le nouveau venu , après s'être laissé glisser sur le flanc de l'éléphant agenouillé, et l'avoir fait conduire à quelque distance par les hommes de sa suite, entra seul dans la tente. U souleva le tissu de peau de chèvres qui la formait, et demeura debout sur le seuil sans entrer. Il vil alors ceux qu'il semblait èlre venu chercher, un homme et une jeune femme, placés en foce l'un de l'autre, et dans la même attitude. Un vieillard grave était , non pas assis , mais ployé , les jambes croisées sur le tapis qui régnait dans toute la tente, et fumait une longue pipe dont le tuyau formait autant de cercles et d'anneaux que le corps d'un serpent avant d'arriver au réceptacle du tabac, posé au milieu du cercle comme un vase ou un encensoir; son aspect était vénérable par la noblesse de ses traits alongés et amaigris, l'expression de ses yeux noirs et bien fendus était fort douce; mais le sourire de ses lèvres épaisses, trait particulier aux Arabes, était une sorte de convulsion sauvage qui, à la manière du tigre, dé- couvre des dents luisantes que Ion croiiait prêtes à mordre; une barbe blanche et droite tombait en touffes inégales et désordonnées sur la poitrine nue de cet homme ; un schall était négligemment noué sur sa tète chauve, et un vaste manteau blanc, drape autour 334 REVUE DES DEUX MONDES. de son corps avec un art connu des Orientaux seuls, cachait des membres nerveux et bruns, et des bras nus qu'il découvrait en parlant, et dont il montrait complaisammeni la force. Devant lui, une jeune fille, d'environ quatorze ans, était si mol- lement couchée, qu'on l'aurait crue endormie. Deux coussins d'une étoffe brune déchirée en plusieurs endroits , soutenaient son bras et sa tête. Un grand voile de toile blanche tombait derrière ses cheveux tressés en longues nattes, au bout desquelles pendaient de petites sonnettes d'argent, et des sequins d'or percés et at- tachés de distance en distance à chaque nœud de ti'csses. Tout son costume avait une forme voluptueuse et négligée, par on ne sait quel mélange de luxe oriental et de misère sauvage : une sorte de pantalon, d'une étoffe transparente, usée et ternie, lais- sait nue sa ceinture et son sein, et la couvrait jusqu'à ses pieds, très petits et posés à nu sur des souliers de bois ; à son cou pen- daient des colliers ornés de mille petites figures et soutenant deux petites boîtes, dont l'une contenait, selon l'usage, un verset du Koran, l'autre des essences. La beauté régulière de ses trait était admirable, sa bouche était petite et sérieuse, ses yeux grands et doux étaient abaissés avec leurs longues paupières sur une sorte de mandoline arabe à long manche et à trois cordes, appelée tan- bour, qu'elle effleurait presque sans bruit du bout des doigts. Deux choses de la nature et de l'art s'unissaient cependant pour donner à cette jeune fille un aspect moins doux au premier abord; son teint était absolument jaune, ses sourcils arqués étaient peints d'une couleur étrangère et noire, appelée mrméh, et l'extrémité de ses doigts était rougie de ce hennéh (1), qui rassemble les nuances de la pourpre et du safran. Près d'elle étaient posées, sur le tapis, trois tasses d'un café fumant, et une petite pyramide de riz. L'intérieur de cette petite demeure était éclairé par un œuf d'autruche suspendu au sommet de la tente, et rempli à demi d'une huile odoriférante. A peine la jeune Arabe eut-elle a|)erçu un homme à l'entrée de (i) Le hennék est un tiibiisseau qui croit dans l'Iude , et est cultivé eu Egypte, surtout aux environs du (laire. On broie ses feuilles sèchées; on en fait ensuite une pâte qui sert de teinture. SCÈNES DU DÉSERT. 355 la tente, qu'elle se leva comme une gazelle blessée , et jeta sur son visage un second voile de toile bleue, percé devant les yeux seule- ment , et assez grand pour la couvrir de la tête aux pieds , et celte élégante femme prit tout à coup la triste et sombre tournure de ces péniténs noirs, qui, en Europe, accompagnent les enterremens. Le vieil Arabe lui lança un regard courroucé, qui semblait cher- cher les yeux de sa fille jusque sous l'abri sombre du borkô , pour lui reprocher d'avoir trop tardé à s'en couvrir ; puis il se hâta de reporter les yeux sur l'étranger, comme pour voir s'il avait eu le temps de conten>pler son enfant ; mais il fut rassuré pleinement par l'attitude froide et cérémonieuse de l'Indien. Celui-ci avait la tête inclinée sur sa poitrine , les bras croisés , et les yeux fermés comme plongé dans la plus [profonde méditation. Son costume excita la surprise de ses hôtes; son front, d'un noir rougeàtre, était cou- vert d'un turban de mousseline; à ses oreilles pendaient de lon- gues perles, et de longs colliers à son col; ses jambes noires et ornées de cercles d'or étaient à demi couvertes par un caleçon de mousseline blanche , et , chose plus étrange , il avait revêtu l'habit uniforme bleu des Européens; sur ce costume des Indes et auprès du cangira de son pays pendait une épée française. Le vieux chef de tribu attendit quelque temps sans se déranger, ni faire le moindre mouvement, continuant de fumer paisiblement sa longue pipe. Cependant , s'apercevant que l'Indou demeurait obstinément dans la même attitude , et luttait avec lui d'immobiUté, il en conclut , avec justesse, que l'étranger attendait que le premier mot vînt du cheik ; il se décida donc à le prononcer, et ôtant avec lenteur de ses lèvres le bout d'ambre de sa pipe, il articula grave- ment le salam alicuni des Orientaux , ou la paix soit avec toi. L'Indien , comme mis en mouvement par ces deux mots , leva la tête, et s'avança d'un air doux et paisible jusqu'au milieu delà tente , et [)our y arriver, il lui suffit de faire trois petits pas ; là , il s'inclina profondément, toucha la ten'e de ses deux mains et les porta sur son front pour accomplir le salam, ensuite prit la pa- role, et prononça de la gorge et d'un ton nonchalant et presque dédaigneux un long discours en langue de l'Indousian , où le mot seul de Bralima fut intelligible pour le cheik. Mais celui-ci ne sour- cilla pas, le laissa continuer jusqu'à la tin , sans témoigner par un 336 REVUE DES DEUX MONDES. seul regard ou par le moindre geste l'impatience de ne pas com- prendre, et lorsque le nouveau venu eut lini sa harangue, il lui fit un geste gracieux pour l'inviter à s'asseoir, et lui montra une petite tasse pleine de café, en disant seulement calioué, nom qui signifie force , et qui en donne aux habitans pour supporter les chaleurs de leur climat. L'Indien s'accroupit sur les talons sans répondre, tournant dans ses doigts d'un air d'orgueil inexpUeable une sorte de petite ficelle blanche qui pendait de son épaule gauche à la hanche droite, et passait sur son habit militaire bleu. 11 re- poussa doucement le café qui lui était offert, comme si un scru- pule religieux l'empêchait d'y goûter, et prit seulement avec Its doigts quelques grains de riz et de sel qu'il porta sur ses lèvres , puis il accepta un longue pipe que lui présenta l'Arabe, et tandis que la jeune fille enveloppée de son manteau bleu et accroupie près de son père semblait craindre de faire un mouvement, des nuages de fumée embaumée s'élevèrent à la fois des deux bouches et des deux tuyaux , de manière à former sur les tètes un nuage qui offus- quait la timide lueur de la lampe. Le bruit des lèvres qui aspi- raient celte vapeur fut long-temps le seul que l'on entendit, enfin le grave cheik parut se rappeler que, pour savoir ce que voulait son hôte, il pouvait être bon de le comprendre; et avec ce calme des Orientaux pour qui Ton dirait qu'il n'y a pas d'heures , à vuir comme ils songent peu à les employer, il dit tout haut ce seul mot : Frank. Aussitôt sa fille se leva , et sortant de la tente , parla avec un ton de commandement; une voix d'enfant répondit, on enten- dit un cheval partir, et elle rentra bientôt sous la tente de peaux de chèvre , s'assit sans parler, et ne cessa de tourner de son père sur rindou ses grands yeux noirs qu'on voyait briller sous l'épaisse toile de son masque , tandis que les deux graves personnages , re- commençant à fumer de nouvelles pipes sans prononcer une syl- labe , presque sans remuer les yeux , passèrent ainsi toute la nuit, soit qu'ils fussent aussi indifférons et dénués d'idées que des pa- godes de porcelaine, soit qu'ils demeurassent plongés dans des méditations aussi profondes que celles d'un fakir ou d'un ulemah , cherchant à comprendre les soixante-dix mille incarnations de Vichuou, ou bien la mission de Mahonul, envoyé comme pro- phète, au roiKje et au noir, s 'Ion l'expression du sage Abu' IFeda. SCÈNES DU DÉSERT. 257 II. UN PALAIS DÉSERT. Au nom de Dieu , clément et miséricordieux. O infidèles idolâtres! je n'adore pas ce que vous adorez , et vous n'adoiez pas ce que j'adore. Al-Koran , chap. des Infidèles écrit à la Mecque. C'était , comme on l'a pu entendre , un jeune enfant arabe qui avait reçu les ordres laconiques du cheik par la voix de sa fille. Ce bel enfant entièrement nu , et dont la tête seule était couverte d'une calotte rouge, sauta promptcment sur la jument , toute sellée , qui était attachée derrière la tente , et qui se mit à bondir sitôt qu'elle sentit son pied dégagé de l'anneau de fer qui la retenait; elle s'en- leva et sauta trois fois avec des mouvemens onduleux et gracieux , comme pour délasser ses membres vigoureux de leur longue con- trainte; et puis, après que son jeune cavalier eut pris sa lance de seize pieds, et jeté un regard sur les étoiles, pour se diriger dans le désert comme un pilote siir la mer, la belle cavale partit au galop , et passa si légèrement sur le sable , que l'on aurait pu croire ses pieds garnis d'une enveloppe de velours; on les entendait à peine retomber sur le sol , et elle semblait se guider elle-même dans l'ombre , car la haute selle qu'elle portait enveloppait entre les arçons et son siège et cachait presque entièrement le petit Bédouin. Ce jeune et hardi cavalier , quittant les colosses de la plaine , que les Arabes nomment Tàma et Cliàma , Journa vers le sud-ouest pour trouver le chemin qui borde le désert; et, remontant contre le cours du Nil, il traversa d'abord un petit bois d'acacias épineux , si clair semés , qu'on aurait pu les prendre dans la nuit pour des piques plantées à de grands intervalles ; une petite vallée poudreuse s'ou- 338 REVUE DES BEUX MONDES. vrit au-delà , il la passa rapidement, ensuite il franchit sans hésiter une vaste enceinte de briques remplie de débris de colosses , embar- rassée par des têtes et des membres de marbre et de basalte , qui semblaient dans l'ombre un champ de bataille de géans; à la lueur des étoiles, il voyait à l'occident la chaîne libyque, qui s'étendait comme une muraille blanche , et lorsqu'il se trouva élevé sur un promontoire de poussière et de débris , il reconnut dans l'air une masse noire et carrée, soutenue sur deux sombres pyramides, et formant une porte démesurée; c'était le premier pijlône (1) du palais antique de Medinet-Abou , l'un des neuf villages de masures qui sont jetés d'espace en espace sur l'emplacement de l'antique Thèbes aux cent portes. Ces villages donnent leurs noms barbares à ces majestueux débris , aux pieds desquels ils rampent obscuré- ment , et qu'ils souillent comme des ronces souillent le pied d'une foret de chênes brisés. Pour arriver au vieux temple, l'enfant mit son cheval au pas , et commença à circuler lentement dans les routes tortueuses, étroites et obscures que le hasard a laissées dans ces entassemens de ruines, et que la nuit ne pouvait permettre de reconnaître qu'à l'œil exercé d'un enfant bédouin , et au pied intel- ligent d'un cheval arabe. Tandis qu'il marche ainsi avec précaution, il nous est nécessaire de le devancer , et de nous occuper des habitans de ce reste de palais, habitans auxquels ceux de la tente avaient souvent recours, et qu'ils venaient trouver dans toutes les circonstances pressantes qui nécessitaient les secours de la médecine ou des autres sciences européennes. Nous remonterons un peu dans le passé, et nous y apprendrons à connaître les nouveaux personnages que nous devons rencontrer. Deux des pères jésuites qui avaient succédé à la mission du père Brévedent en Ethiopie furent contraints à quitter ce pays, par les inquiétudes sans nombre que leur causèrent le patriarche et les prê- tres cophtes, dont la rehgion est celle de ce royaume; ils furent heureux de se retirer sains et saufs , à travers leurs ennemis (i) Pylône , nom grec qui a été depuis long-lems adopté pour représenter à la pensée ces sortes d'arcs de triomphe dont le sommet est une terrasse et les deux piliers de large» obélisques. SCÈNES DU DBSERT. 339 chrétiens et mahométans, et descendant à grand'peine le cours du Nil, vinrent se cacher dans les décombres de Thèbes : remplis de persévérance , de courage et de finesse , ils parvinrent à gagner, à force de temps et de services rendus, la confiance des fellahs des neufs villages des deux rives, et même d'une tribu d'Arabes pas- teurs nommée xVbab-deh's, et à établir une sorte de petite mission sur la rive gauche du Nil. Il est bien vrai qu'ils furent obligés d'atté- nuer étrangement la rigueur des maximes du catholicisme , qu'ils voulaient établir au centre d'un pays mahométan ou schismatique; ils avaient affaire à de rudes et superstitieux néophytes, qui les placèrent souvent dans l'alternative de faire céder leurs principes, ou d'être livrés aux Mamelouks , qui gouvernaient despotiquement l'Egypte , et dont les pauvres pères se cachaient soigneusement. On peut donc dire qu'il y eut conversion de part et d'autre , en ce sens que les Arabes arrachèrent de leurs pieux missionnaires des con- cessions secrètes et des permissions occultes dont les bons pères demandaient sans doute pardon à Dieu dans leur cœur , tandis qu'en échange ils accordèrent aux deux frères de Jésus les privilè- ges , successivement octroyés , d'enseigner les enfans et de dire secrètement la messe, pourvu qu'ils n'eussent pas de cloches, et ne s'avisassent jamais de parler aux femmes, sous peine d'être tués sur-le-champ par leurs maris ou maîtres, ce qui pensa arriver deux ou trois fois aux bons missionnaires , que leur âge avancé ne put soustraire qu'avec bien des difficultés à l'inflexible jalousie orien- tale. Il était résulté de ces arrangemens et de ces mutuels sacrifices une sorte de petit culte mixte , tout particulier , qui s'exerçait dans l'ombre; une croyance vague et complaisante, qui n'était ni la reli- gion romaine , ni la grecque , ni la cophte , ni l'arménienne , ni le schisme Jacobile, ni le Surien , ni l'Eutichéen, ni le Nestorien, ni !e Sévérien, ni celui des Monophysites , cultes qui régnent dans l'Orient, débris épars du christianisme qui survivent à sa chute comme les débris des temples au pied des mosquées , mais c'était ( ommeune sorte de moyenne proportionnelle trouvée entre la reli- gion catholique et celle de Mahomet, demi-teinte entre les deux couleurs , demi-ton entre deux sons, point d'intersection , vacillant et indéterminé, montant ou descendant selon la circonstance, et selon que la fortune de la mission haussait ou baissait dans l'opi- 540 REVUE DES DEUX MONDES. nion. On verra par la suite en quoi consistaient les accommodemens d'amis dont nous parlons, et cette sorte de sainte contrebande ; die faisait, par exemple , que les bons pères n'hésitaient pas à bénir les talismans musulmans et le Koran quand un Bédouin les leur apportait, de crainte qu'en désespoir de cause il ne les portât au Santon du voisinage. Quoi qu'il en soit, d'abord médecins , puis religieux ouvertement , les deux pères , qui avaient nom Félix et Serviis Dei , avaient établi leur chapelle et leurs personnes à Medi- net-Abou, d'une manière aussi solide que quelque chose ou quel- qu'un pouvait l'être en Egypte, sous l'empire aristocratique et militaire des Mamelouks, lorsque dans l'année 1793, le premier, qui était le plus jeune, fut emporté par la peste, dont il avait espéré guérir une pauvre famille de Cosséir , petit port voisin de Thèbes , sur la mer Rouge ; et à l'époque de cette histoire , il ne restait plus que le P. Servus Dei , comme timide pasteur du plus farouche et du plus perfide de tous les troupeaux. L'excellent homme, qui avait jugé à propos de prendre ce nom latin, qu'il rendit célèbre et digne de figurer dans les Lettres édi- fiantes, en avait sans doute un autre dans le monde; mais on n'en a jamais rien su, et il parut toujours l'avoir complètement oublié, n'ayant de sa vie laissé échapper un seul mot qui pût marquer un souvenir d'un genre de vie différent de celui qu'il menait. 11 s'était logé dans un de ces vastes et magnifiques souterrains de Thèbes dont les muis sont chargés de dessins bizarres et d'hiéroglyphes qui sont encore très mystérieux pour nous; ce sou terrain avait son entrée dans l'immense cour du palais de Medinet-Abou , qui avoi- sinc un vieux temple et un pavillon , ancienne demeure des prêtres égyptiens. Le temps l'avait rendu possesseur des ruines extérieures etintérieuresde ce gigantesque édifice, avec d'autant moins de résis- tance, que les niisérablescahutes du villagevoisin étaient totalement abandonnées. Le pauvre moine se trouvait donc maître absolu de l'une des demeures des Pharaons, et officiait dans le sanctuaire delà déesse Isis, se voyant ainsi souverain spirituel et temporel d'un palais auprès duquel tous ceux de Rome et de l'Europe entière ne paraîtraient que des chaumincs enfumées , ou des colifichets d'enfans. Cependant, quelque juste que soit l'enthousiasme qui uous porte à signaler ainsi la gloire de notre ami, nous devons dire SCKNE8 DU DÉSERT, 341 qti'i! n'était pas le premier religieux conquérant de ces magnifiques demeures; elles portaient et portent encore les traces de tous les cultes qui furent en honneur dans l'Egypte ; les chrétiens de la première Eglise de la Thébaide avaient élevé une chapelle dans la cour du grand temple ; les Musulmans en firent depuis une mos- quée, après l'avoir purifiée avec de l'eau de rose; mais le temps renversa bientôt ce faible édifice avec ses croix et ses croissans au pied des ruines impérissables qui l'entouraient comme des fortifi- cations ; il n'en resta que quelques belles colonnes de granit rouge, d'un seul morceau, qui semblent placées là comme point de com- paraison et de proportion entre le goût étroit , mesquin et joli de l'architecture moderne, et la simplicité grandiose, et la sublime beauté de l'architecture et de la statuaire antiques. La nuit dans laquelle se passèrent les évènemens très simples que nous avons à raconter était déjà très avancée, lorsque le père Senms Dei sortit de son souterrain, portant une lanterne sourde dans une main, cl dans l'autre un pot d'argile très pesant; il monta dans les décombres, et, seul dans l'immense péristyle du palais découvert, il se dirigea d'un pas assuré vers le milieu du mur le plus grand, le mieux conservé, et le plus surchargé de des- sins de batailles et d'offrandes religieuses. Là, il s'arrêta, et po- sant, non sans quelque peine, plusieurs pierres les unes sur les autres, il en fit une sorte d'échelle, au moyen de laquelle il s'éleva à la hauteur d'une grande figure d'Osiris assis sur son char de victoire et tenant d'une main les rênrs de ses chevaux , et de l'autre faisant un signe pacifique à une quantité de petits hommes dont la tète n'atteignait pas son genou, et qui répandaient en offrande, sous les roues de son char, une pluie de mains et d'oreilles coupées à ses ennemis. Le bon père, ayant posé sa lanterne à côté de lui, se mit à considérer le profil d'Osiris, dont l'œil était vu de face, comme un peintre regarderait un mauvais tisbleau qu'il serait chargé de réparer; il examina quelque temps en silence la figure d'épervier (;ui formait la coiffure du divin personnage, et poussant un léger soupir, il demeura un moment les bras croisés à le consi- dérer attentivement. Enfin, prenant tout à coup son parti, il trempa et retourna long-temps un gros pinceau dans le pot qu'il avait apporté, et , le retirant tout gonflé d'une belle couleur d'ocre 342 REVUE DES DEUX MONDES. jaune, l'appliqua sur la muraille, et dessina un demi-cercle autour delà tète d'Osiris; puis, mettant tous ses soins à bien détacher le profil , et à cacher la tête d'épervier, il remplit la circonférence avec sa couleur pâteuse , de manière à former une sorte de lune derrière la tête et les épaules de l'ancien dieu de l'Egypte. Très satisfait de son ouvrage, il descendit de ses degrés de pierre pour l'examiner de loin, pencha à droite et à gauche' sa tête chauve, et caressa son menton à barbe grise d'un air d'artiste consommé; en- suite, remontant sur son échafaud, et saisissant de nouveau son gros pinceau , il se préparait à corriger la main étendue du dieu , lorsqu'une voix forte fit retentir dans l'écho des péristyles un éclat de rire long et ironique, qui fit tressaillir le bon missionnaire; il retourna la tête avec un peu d'embarras , et vit en bas de son pié- destal un homme dont la présence ne lui causa aucun étonnement, mais un léger mouvement d'humeur. — Mon cher ami, dit-il cependant en français avec douceur à ce jeune homme, j'ai eu bien des croix à porter à la suite de notre Seigneur, depuis que je mène la vie évangélique dans la domina- tion des infidèles; ces croix me sont venues de la part des Maho- métans et des schismatiques surtout. Je n'ai pas eu moins à souffrir de la part des libertins auxquels je tentais d'enlever leurs victimes ; mais la croix la plus lourde pour moi serait de voir un catholique romain se rire d'un acte de foi que j'accomplis dans toute la sim- plicité de mon cœur. — Allons, allons, bon père, ne nous fâchons pas, répondit le nocturne visiteur; vous y perdriez peut-être un peu, car le moment approche où bien des gens ici auront besoin de moi, et vous tout le premier. Jusque-là, permettez-moi de m'élonner de vous voir devenu tout d'un coup peintre en bàtimens, et de vous demander si je puis vous seconder dans voire ouvrage mystérieux. — Quant à me seconder, dit le père Servus Deï, je ne doute pas «|ue vous n'en soyez très capable, car celui qui sait toutes les lan- gues peut bien savoir aussi tous les métiers; et en vérité, mon ami , quand vous me diriez que vous allez rebâtir le temple de Me- dinet-Abou, et le remettre en l'état où il était sous Sésoslris, qui certainement est le Pharaon de l'Ecriture, cela ne m'étonnerait point de votre part après ce que je vous ai vu faire. Mais je n'ai SCÈNES DU DÉSERT. 343 pas l^esoin d'aide en ceci ; ce que je vous demande , c'est de ne pas me faire entendre un second éclat de rire comme celui-ci, qui m'a semblé tout-à-fait infernal, vraiment infernal; soit dit sans vous offenser, mon ami. — Sans vous offenser, reprit-il en descendant de ses pierres et en serrant la main de cet homme , car vous savez que je vous aime déjà comme un fils, quoique vous me soyez tout- à-fait inconnu. La main nerveuse et sèche du nouveau venu serra les petits doigts jaunes et maigres du père , et il s'écria avec un accent ferme, mais douloureux, qui pénétra jusqu'au cœur du missionnaire : — Dieu veuille, mon père, que je sois inconnu à tout le monde; moi et mes pareils ne devons désirer que cette destinée-là. Mais le temps va venir où je courrais bien des dangers , s'il y avait des dan- gers pour un homme qui , au fond , ne se soucie guère de ce qu'il deviendra. — Eh! bon Dieu! mon fils, dit le père alarmé, que pouvez-vous craindre dans cette retraite, où nous menons tout-à-fait la vie des anciens solitaires de la Thébaïde? Les Mamelouks n'ont pas paru depuis qu'ils ont levé le myry de l'an dernier; les habitans du Saïd sont très doux , et accoutumés à vous. A présent , de quels dangers parlez- vous? — Oh ! n'importe ; ne faites pas attention à ce que je vous ai dit. Moi, voyez-vous, je suis toujours en voyage; ce temps de repos n'était qu'une halte. Mais vous, père, préparez-vous aussi, car je me trompe fort , ou ceux qui viendront n'auront pas grande sym- pathie avec vous. — Qui doit donc venir ici , mon Dieu? — Des gens que je suis venu attendre , et que j'ai besoin de voir de près; je ne puis vous les nommer, mais ils se feront bien voir et entendi'e; et je vous le dis sur mon honneur, dès qu'ils seront ve- nus, il n'y aura pas un seul cheveu de ma tête en sûreté. — En ce cas, mon fils, dit le père en souriant, il faut compter sur la Providence. — Nous sommes dans le pays de la fatalité, reprit l'étranger, qui en ce moment parlait français sans !e plus léger accent, et nous verrons ce que l'un et l'autre amèneront. Qu'est-ce que cela me fait à moi? TOME I. 22 344 REVUE DES DEUX MONDES. — Heureux ceux qui ont conKancc au Seigneur, el dont la conscience est en repos , dit le missionnaire avec résignation , mais cependaut baissant la tête avec un air de préoccupation vi- sible. — Voilà! voilà les soupçons que j'inspirerai toujours! et vous ne pouvez vous en défendre , ajouta son interlocuteur avec un rire forcé; mais cela m'est égal. Oui, de par Dieu ! cela m'est égal, ajouta-t-il en élevant les mains , l'opinion des hommes m'est indif- férente. Qu'est-ce que cela me fait? ajouta-t-il après un repos. C'était sa phrase favorite. Le père Servus Dei fut effrayé de ces exclamations, et voulut éviter d'y répondre. Il y avait dans ce jeune homme quelque chose qui le déconcertait et l'intimidait sans qu'il se l'avouât lui- même; il remonta paisiblement, en apparence, sur son échafaud de pierre , et prenant son pinceau , il se mit à barbouiller une croix dans la main d'Osiris avec la même couleur jaune , car il n'en avait qu'une. L'autre le laissa faire et se promena de long en large, les mains derrière le dos , dans la vaste cour pleine de débris où ils se trouvaient, marchant avec une vitesse qui suffisait pour faire reconnaître un Européen. Pendant environ un quart d'heure, on n'entendit que le bruit de ses pas , qui retentissait dans l'écho des mille piliers carrés qui formaient le grand péristyle ; enfin , vers la vingtième fois qu'il repassa devant la petite lanterne !du mission- naire, celui-ci se retournant un peu, le pinceau à la main, lui dit : — Croyez-vous , mon fils , que ce soit une imprudence , d'après vos tristes prévisions, que de transformer cette figure païenne en un saint Jean, selon l'usage de nos pieux frères de la primitivj; église, qui n'ont eu qu'à ajouter une robe à ces images profanes d'Isis, que vous voyez ici près, pour en faire une représeniation assez passable de la sainte mère de Dieu ? — Eh ! mon Dieu ! mon bon père , reprit un peu brusquement l'interprète, car il n'était connu dans le pays que sous le nom de ses fonctions , usage assez général dans l'Orient , où l'on fait plus de cas du surnom que du nom , et cet usage favorise singulière- ment l'incognito ; mon Dieu ! vous pouvez bien faire tous les petits barbouillages qui vous plairont sur la niuraille , cela n'aura guère SCÈNES DU DÉSERT. 345 plus de conséquence aux yeux des Européens que les soldats que les enfans dessinent au chaibon dans les rues de leurs villes. » Quoique visiblement choqué de la comparaison , le père ne per- Alors il déroula un petit rouleau d'ëcorce de palmier, préparée pour écrire, il prit aussi une sorte de pinceau noir, traça , au bas, un petit bar- bouillage carré de droite à gauche , avec des points au milieu. Il passa le rouleau et le pinceau à tous les cheiks qui signèrent suc- cessivement. « Je ne croyais pas que les Arabes eussent leurs contrats de mariage , dit l'interprète dans ses dents. » Le père Servus n'osait pas répondre , et regardait. Le cheik fit signe à deux jeunes enfans noirs et nus , dont la tête était couverte de calotes rouges , et ils coururent hors du péristyle du temple. Un instant après, ils revinrent, conduisant une petite jument naissante, toute faible et gracieuse, qui pouvait à peine se porter sur ses jambes grêles et trop longues ; une belle cavale libre et sans frein la suivait d'un air inquiet , la léchant ou la mor- dant doucement sur la crinière , comme pour la soutenir. On la plaça au milieu des Bédouins , et le cheik lut à haute voix : I Je jure par l'Aurore , par la dixième nuit du mois djemady-el- Aouel , par le pair et l'impair et par l'arrivée de la nuit , que la belle Tarriba est fille ôe la rapide jument Sobba , qui couvre la terre de sa queue , issue de Lazaz , qui dépassait le Semoun ; de Mortagjez, plus vive que le tonnerre, issue elle-même d'Aldoldol, fille unique d'Al-Borack, la divine, jument du Prophète. Alla Kerim (1). » La tribu répéta Alla Kerim; et la belle cavale grise, comme si elle eût attendu la fin de la cérémonie , saisit dans ses dents la cri- nière naissante de sa fille : on lui permit de la soulever et de l'em- mener sur la fine poussière du désert , comme pour lui appren- dre à la fouler aussi légèrement qu'elle. Le pauvre père n'eut pas de peine à reconnaître là une de ces insolences perfides , si communes aux Arabes dans leurs relations avec les chiens de chrétiens, et n'étant pas le plus fort, il n'osa rien dire. Mais son amour-propre et sa bonne foi furent si cruelle- ment blessés de cette avanie qui lui était faite en présence de l'in- terprète, qu'il baissa sur sa poitrine sa vieille tête tremblante et (i) Al-Coran. Chap.t/e F Aurore, 572 REVUE DtS DEUX MONDES. sa barbe grise; son front chauve, ride, et habituellement pâle et jaune, était devenu d'une excessive rougeur, qui se faisait remar- quer jusque sur la peau luisante de son crâne : il se retourna et s'approcha de la muraille comme un enfant honteux, et enfin il pleura. L'interprète s'avança vers lui, et remarquant les grosses lar- mes qui roulaient sur la barbe du vieillard , lui serra la main avec force. « Venez , venez , lui dit-il brusquement , ces gens-là ne valent pas la peine que vous vous donnez. Cela fait mal de voir pleurer un brave homme comme vous. » Le bonhomme , tout-à-fait abattu , se laissa emmener sans résis- tance , et marchant à demi courbé , s'appuya sur le bras de l'inler- prèle, comme il aurait pu faire sur celui de son fils. Il était tout pensif et ne disait rien , il ne voyait môme pas trop le chemin qu'on lui faisait prendre ; et son guide, le soignant avec une atten- tion toute filiale, fut obligé plusieurs fois de recouvrir la tête du père avec son capuchon , et n'oublia jamais de le conduire à l'om- bre ou d'un petit bois d'acacias, ou des pans de murailles , ou des murs de temple , ou des colosses tombés; il regardait avec un inté- rêt triste ce pauvre vieillard infirme , jeté tout seul dans un désert, au milieu des Barbares , sans autre appui que sa foi , et voué à une seule idée dans laquelle il était trompé , celle de son prosélytisme. Tous deux marchaient silencieusement dans ces grandes solitu- des, et s'arrêtèrent au pied des rochers calcaires qui ferment la val- lée des tombeaux. Ce ne fut qu'en cet endroit que le missionnaire s'aperçut qu'il avait marché : il s'arrêta , et essuya la sueur de son front. « Mais où allons-nous, mon ami? dit -il; je ne suis jamais venu ici depuis quarante ans que j'habite ce pays. Arrêtons-nous un peu , j'avoue que je suis fatigué. « îl s'appuya en même temps con- tre un rocher. — « J'avoue aussi que la légèreté de mes néophytes m'a un peu ému ; et Richesses-de-Dieu lui-même qui avait tant de zèle ! Mais je sais d'oîi cela vient ; ils auront vu le santon. — Il y a donc uii santon près d'ici? — Hélas! oui. Un Beelzébuth, qui les fait retomber dans le péché tous les jours, et détruit mon oeuvre évangélique. .. SCÈNES DU DÉSERT. 37Ô Comme il parlait, on entendit un bruit sourd et lointain, comme un coup de tonnerre, qui fut répété cent fois dans les souterrains de la chaîne libyque. L'interprète regarda son vieux compagnon d'un œil ferme et animé. — • Que pensez-vous de cela? dit-il ; connaissez-vous ce bruit-là? — Mais serait-ce dit le père en balbutiant. — Le canon, dit l'interprète. Montez, montez vite, et vous verrez ce que ma lunette m'a fait apercevoir il y a une demi- heure. » Le vieillard était trop troublé pour répondre , et ils suivirent un de ces larges sentiers à pente insensible , ouverts dans le roc par les mains gigantesques des Egyptiens , pour faire ghsser , jusque dans la plaine , les colosses qu'ils taillaient dans le cœur même de la montagne. Alfred de Vigny. LES CAPOZZOLI !2ï Iî,ù. !P(DM<£!S IIiiIP(I>!LII'9ii!iai2< — T^tr"! — • La province de Salerne fut une de celles qui embrassèrent avec le plus de chaleur les principes de la révolution napolitaine de 1820, et partant elle fut cruellement maltraitée par la réaction parjure de 1824. Dès cette époque elle eut constamment pour in- tendans (préfets) des hommes violens, attachés au système d'in- quisition et de rigueur suivi par le gouvernement. Là , plus qu'ailleurs, on avait détourné le sens des termes, et le mot de police, au lieu d'indiquer cette surveillance protectrice qui assure le repos et la sécurité publique, ne désignait plus qu'une science infernale dont le but semble la désunion des fa- milles et le relâchement des liens sociaux. Les suppôts de ce tribunal inique sont comme autant de génies malfaisans attachés aux pas du citoyen. Ce ne sont plus les crimes que l'on châtie, mais on va fouiller dans les cœurs pour y sur- LES CAPOZZOLI. 375 prendre les pensées. On crée des délits pour les punir. Nulle sécu- rité pour l'honnête homme. La délation est en honneur et sert aux mimiliés privées. Le prêtre vend le secret du confessionnal : le fils craint un délateur dans son père, le père dans son fils unique. L'ar- bitraire lève une tête impie sur les ruines de la justice, et la ter- reur impose silence aux murmures. L'histoire a peu d'exemples d'une si longue opiniâtreté dans la colère , d'une ténacité si constante dans la vengeance. Je crain- drais d'être accusé d'exagération et d'injustice, si un long séjour dans les provinces napolitaines, en me mettant en rapport avec les habitans et les autorités , ne m'avait fait voir à nu la misère des uns et la violence des autres. Dans l'été de 1828, un mouvement insurrectionnel se manifesta dans la province de Salerne , et se propagea jusqu'à Salerne même. ïl fut bientôt étouffé dans la ville, mais la révolte se retrancha dans le Ciiento , où elle était née , et prit une attitude menaçante. Le Cilento est la partie la plus méridionale de la province. Il s'étend des plaines de Pestum jusqu'au golfe de PoHcastro. La na- ture y est d'une fertilité merveilleuse. On recueille le coton dans les vallées , la manne dans les bois , et l'on pêche le corail dans les mers de Camarota. Les figues y sont d'une quaUté si exquise , qu'elles étaient déjà célèbres dans l'antiquité sous le nom de caricœ, et passaient pour la nourriture des dieux. C'est là que fleurissaient les fameuses roses de Pestum , et le climat d'Agropoli était si doux, que les arbres produisaient en hiver des fleurs et des fruits, et que les jeunes filles (au dire des anciens) y perdaient leur virginité par la seule mollesse de l'air. Ces mêmes plaines sont aujourd'hui converties en maremnes insalubres comme les plages romaines d'Ardée et de Lavinie. Là aussi la nature morte s'anime du prestige des ruines et des souvenirs. Et sans parler de cette Pestum , ville phénicienne , dont les temples sont le monument le plus pur et le plus gracieux de l'Italie, c'est dans le cœur du Cilento qu'était Vélia, chantée par Horace et aimée de Cicéron. Des murailles en ruines, des mar- bres brisés, des colonnes couchées sous l'ellébore et les lentisques, attestent tristement son existence dans une solitude battue par la mer et peuplée par les palombes. TOME I. 24 ■% 57G KEVUE DES DEUX MONDES. Plus loin est ce port de Palinure, illustré par Virgile, oh l'on montre encore le sépulcre du pilote d'Enée; à quelque distance , au pied de la Molpa , montagne verte et riante , on découvre les vestiges d'une ville mystérieuse qui éveille la curiosité de l'anti- quaire et la superstition du pâtre. Mais ces lieux poétiques sont bien changés. Des villages hideux de saleté ont remplacé les cités grecques. Une population souf- frante et décimée par la misère, entassée dans de chétives ma- sures, y végète, étrangère à tout, et sans ressources comme sans besoins d'intelligence. J'y ai trouvé cependant des vertus antiques. J'ai été de sa part l'objet d'une hospitalité qui n'était pas sans courage et sans péril , sous l'œil d'une police sombre et jalouse. C'est là que s'était réfugiée l'insurrection. Il faut le dire : vague, partielle, mal conduite et trahie, elle portait tous les caractères d'un mouvement de police. Il y a môme tout lieu de croire (et c'est l'opinion générale) qu'elle fut provoquée par le gouvernement lui-même, qui voulait se défaire de quelques hommes suspects de carbonarisme. Si offensant que soit un pareil soupçon, je le crois fondé , et il paraîtra tel à quiconque est initié dans les allures tortueuses de la cour de Naplos et connaît ses habitudes d'immoralité. Des données recueillies sur les lieux n'ont fait que justifier cette opinion. Il est prouvé , par exemple , que cette révolte, concentrée dans le Cilento , n'avait pas de ramifications en dehors de la province. Cependant le ministère feignit d'y voir un grand projet de soulè- vement national, et, sous le frivole prétexte de complicité, fit de nombreuses arrestations jusque dans l'Abruzze. D'ailleurs , c'est la tactique du cabinet napolitain. Punir les délits dont il est l'auteui', lui semble le nec plus uUra de la politique , le secret du gouvernement , et depuis dix ans il exploite à son profit cet odieux système de provocation. Le duc de Blacas était alors ambassadeur de France à Naples , et son nom est mêlé à ces trames sanglantes ; je dis sanglantes , car le sang a coulé. Il est accusé d'avoir été le conseiller du roi, et d'avoir poussé aux vengeances une cour déjà si implacable dans ses haines : « Sire, il fnut des têtes! » est un mot que lui prêta alors la voix publique, L'a-l-il prononcé? Je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est que des cris accusateurs s'élevèrent contre lui ; que son intervention passait pour fatale, et que d'un ministère grand et national, il avait fait un instrument de passions et d'injustice. Jamais un Français soupçonné d'opinions libérales n'a trouvé appui et protection chez l'ambassadeur de son roi contre les vexations de la police napolitaine. J'en appelle à Naples tout entière. Et la France n'a-t-elle pas retenti du nom de Galotti ? Compro- mis dans ces mêmes troubles dont j'esquisse ici quelques traits, et réfugié en Corse, il fut arraché du sol libre de France, et livré aux vengeances de Naples^ sans que l'ambassadeur s'élevât contre cette violation du droit des gens. Il gémit long-temps dans les cachots , et ne fut rendu à une tardive liberté que lorsque l'indignation de l'opposition française , devenue publique , eut intimidé la colère du roi de Naples. Certes , je ne rappelle point ici la part que le duc de Blacas semble avoir eue dans les conseils de ce monarque, pour insulter à un homme en disgrâce, ni à la dynastie déchue qu'il représentait. Loin de moi un motif aussi bas ! Je rapporte des faits qui appar- tiennent au domaine de l'histoire et que j'ai recueillis sur place (1). Je les ai dits pour apprendre à la France que, compromise par ses ministres , elle a pu passer aux yeux de l'étranger pour com- plice de l'iniquité et de la violence ; je les ai dits pour apprendre aux gouvernemens à ne pas choisir des représentans dont la nation ait à rougir, et dont ils aient à se repentir eux-mêmes. Tout autre motif serait un outrage à mon caractère. Cependant l'insurrection du Cilento semblait prendre un carac- (i) Voici un fait qui prouve l'opinion qu'on avait à Naples du duc de B. Lors- que l'intendant calabrois de Mattheis , dont j'ai rappelé ailleurs les excès et les cruautés , fut appelé sur le banc des accusés . il se recommanda , par une circu- laire , aux ambassadeurs des grandes puissances comme ayant agi dans les intérêts et les principes de la sainte-alliance. L'ambassadeur de France fut un de ceux dont il réclama la protection , comme si la France et la sainte-alliance devaient être con- fondues dans une communauté de principes et d'intérêts, — Ce fait m'a été ra- conté à Naples l'année dernière. 24. 578 KKVUE DES OKUX MONDES. tère plus sérieux que le gouvernemeni ne l'avait prévu ; car la mine pratiquée par l'assiégeant contre la ville assiégée peut le faire sauter lui-même. Poussés à bout par une oppression longue et sys- tématique, séduits par l'espoir d'un avenir meilleur, des hommes sincères y avaient pris part , sans avoir calculé les moyens de suc- cès ; ils avaient donné leur confiance à ce qui n'en méritait point , et ceux dont la tête n'est pas toniljée expient dans les cachots et dans les bagnes leur crédulité. Trois frères du Cilcnto, nommés Capozzoli, étaient descendus en athlètes francs et courageux dans cette arène de déception. A la tête de quelques hommes résolus , ils parcouraient le pays, s' effor- çant de rendre l'insurrection générale. Ils brûlaient les télégra- phes, afin de rompre toute communication entre les autorités et la capitale, et attaquaient les gendarmes qui escortaient les deniers de l'état. Des troupes s'avançaient sous les ordres du général Carrelo, Protégés par la nature physique du pays, les Capozzoli auraient pu faire une longue résistance, s'ils eussent été secondés. Le Cilento est un sol montucux , coupé de vallées profondes, et sil- lonné de torrens sans ponts. Il n'est pas traversé par la grande chaîne de l'Apennin ; elle court plus à l'est ; mais la Stella et les monts de Novi , qui en sont des ramifications , l'égalent presque en hauteur. Il n'y a point de routes dans le pays; il n'y a d'autres moyens de communication que des sentiers scabreux , et impraticables à la cavalerie et à l'artillerie (1). C'est la même nature qu'en Calabre, et l'armée française doit savoir qu'on ne pénètre pas impunément dans ces âpres contrées. Le débarquement n'est pas facile , car les côtes ne présentent , à peu d'exceptions près , que des rochers à pic. C'est un pays taillé pour une guerre de guérillas. Mais les Capozzoli n'en étaient pas là : la gazette officielle avait soin de les qualifier de brigands, c'est-à-dire d'hommes qui en voulaient aux fortunes privées. C'est ainsi qu'on appelait les Ven- déens et les Calabrois. Soit que la tactique du gouvernement eût réussi , soit que l'on (i) On travaille maintenaul à une grande roule de Salcrne au Vallo. LES CAPOZZOLI. 579 n'eût aucune foi dans un soulèvement , les Capozzoii furent aban- donnés. Ils errèrent quelque temps de forêts en forêts, de villages, en viliajyes, et trouvèrent presque partout une courageuse hos- pitalité. Garreto , investi d'une sorte de dictature, entra dans le Cilenlo ^ et y répandit la terreur par une sévérité inouie. Le village de Bosco est brûlé et rasé pour avoir donné asile aux fugitifs ; les arrestations se multiplient ; les cachots s'ouvrent , le sang coule , et les trois frères, traqués de bois en bois, trouvent le moyen de s'embarquer pour la Corse, et y cherchent un refuge. Mais effi'ayés sans doute par l'arrestation de Galolti , et considérant dès-lors le sol français comme un asile peu sûr, ils se rembarquè- rent imprudemment , et revinrent dans ce Cilento où la mort les attendait. Ils y restèrent cachés encore plusieurs mois. J'ai parcouru cette provinceau mois de mai 1829, précisément dans le temps qu'on était à leur recherche. J'allais en Sicile à tra- vers les Calabres , et curieux de ces marines inconnues, des ruines de Vélia, du port de Palinure , et du golfe de Policastro que mon imagination me peignait comme un lieu de délices, je m'étais aventuré seul dans ces contrées malheureuses. Le deuil et la terreur y régnaient; tous les agens de la police étaient en mouvement ; les gendarmes couvraient le pays , les gar- des urbaines étaient sous les armes, la consternation dans les fa- milles , et la liberté individuelle outragée. Elle ne tarda pas à l'être dans ma personne. Mon isolement , ma manière de voyager éveillèrent les soupçons; on me prit pour quelque carbonaro déguisé , et malgré un passeport signé du préfet de police de Naples, je fus arrêté dans un petit village près de Palinure, et conduit par deux gardes urbains au Vallo, chef-lieu de la sous-intendance. Le sous-intendant me traita avec beaucoup d'égards, en ma qualité d'étranger; toutefois il envoya mon passeport à l'intendant de Salerne, afin de prendre ses ordres. Après cinq jours d'attente, ils arrivèrent, et on me permit de continuer ma route en me tra- çant mon itinéraire. Cette petite aventure me valut une dénoncia- tion en forme au marquis lutonto , ministre de la police générale , 580 lŒVUE DES DEUX MONDES. et il lança contre moi une circulaire qui pensa m'étre fatale en Sicile quelques mois plus tard. Les prisons du Vallo étaient pleines, et à chaque instant j'enten- dais les chaînes de nouveaux prisonniers qui passaient sous ma fenêtre. Les habitans n'y prenaient plus garde : il en passait tant ! Afin de les intimider davantage, le gouvernement avait imaginé un raffinement de barbarie qui n'est pas de ce siècle. Toutes les têtes tombées sur l'échafaud étaient exposées dans des cages de fer, de manière que les femmes et les enfans avaient sous les yeux la tête sanglante de leur maii et de leur père. Le Vallo a plusieurs de ces affreux trophées; il y en a dans tous les villages, et jusque sur le poétique promontoire de Palinure. J'ai vu la tête d'un vieillard dont les cheveux blancs, souillés de sang , flottaient au haut de la pique où elle était plantée , devant sa propre maison ; et (ce qui est horrible à dire ! ) les habitans étaient faits à ce spectacle. C'est sous le plus beau ciel du monde, en présence d'une nature ravissante, au milieu du parfum des orangers en fleurs, que l'homme rêve et exécute de telles atrocités ! Je me demandais si la mollesse de l'air ne devait pas adoucir ces âmes, si l'éclat des cieux, les fêtes du printemps, n'inviiaient pas à l'oubli et à la concorde ; ils ne servaient, hélas! qu'à rendre plus douloureuses ces scènes lugubres. Le ministre de ces vengeances , le général Carreto , a laissé un nom de sang dans ces provinces. Le jeune roi vient de récompenser de si glorieux antécédens , en l'appelant au ministère, et l'on pré- tend nous faire croire aux bonnes intentions de S. M. napolitaine ! Quand je repris ma roule vers les Galabres, la retraite des CapozzoU n'avait point encore été découverte, et je partis en fai- sant des vœux pour qu'elle ne le fût pas : ils ne furent pas exaucés. Le roi s'étonnait que ses limiers fussent si long-temps en défaut, et allait sans doute ordonner un redoublement de rigueur, lorsque son premier ministre, le chevalier Medici, lui dit : < Sire, que ne mettez-vous à prix la tête des rebelles. 11 n'y aura pas un ami qui ne vende son ami , pas un frère qui ne vende son frère. » Ce fut là un trait de lumière : le noble conseil fut suivi , et l'évé- LES CAPOZZOLI. 581 nemeht ne justifia malheureusement que trop la triste prophétie du ministre de corruption. Les Capozzoli avaient à Perilo, petit village au pied de la Stella, un ami d'enfance, qui, ému de compassion, leur donna asile. C'était en effet un spectacle touchant que celui de ces trois frères, si étroitement unis par une communauté de courage, de malheur et de proscription , seuls contre tant d'ennemis; mais ce qui était bien plus touchant encore , c'était de voir un ami se charger de l'ana- thème, les recueillir sous son toit, et les protéger contre une telle colère. Pendant trois mois, il les tint cachés dans sa maison, leur por- tant lui-même à manger, et pendant trois mois, sa fidélité et sa sollicitude ne se démentirent pas un jour; il paraît que sa famille même ignorait son dévoûment , et qu'il avait pris sur lui seul cette terrible responsabilité : au moins, c'est ainsi que la chose m'a élé racontée. Le décret qui mettait à prix la tête de ses hôtes ne tarda pas à être connu ; ce fut pour lui comme une tentation de l'enfer. Soit qu'il s'effrayât de sa propre audace, ou que la soif de l'or fût en lui plus forte que la crainte des dangers qu'il avait affrontés avec tant de générosité » il y succomba ; il trahit une amilié d'enfance , une hospitalité si constante et si héroïque, et promit de livrer ses hôtes. La nuit du 17 juin fut fixée pour l'accomplissement de cette œuvre de perfidie. Ce jour-là , il avait marié son fils , et la nuit de- vait se passer en réjouissances. Il invita les trois frères à y prendre part, les assurant qu'il n'y avait que des amis dévoués, et qu'ils n'avaient rien à craindre. Les Capozzoli lombèrent dans le piège , et comment l'auraicnt- ils évité? Comment Fombre même d'un soupçon pouvait-elle entrer dans leur cœur? Ils descendirent donc dans !a salle du festin , et se livrèrent sans défiance à la joie commune. Tout à coup une grande rumeur se fait entendre , et les gen- darmes se précipitent dans la salle pour s'emparer des Capozzoli. Les trois frères résistent , et le combat s'engage. Le sous-inten- dant du Yallo , prévenu par le perfide ami , était venu en personne au rendez-vous avec une force armée considérable. 582 REVUE DES DEUX MONDES. Les Capozzoli se défendent avec intrépidité , et disputent le ter- rain pouce à pouce. Refoulés de chambre en chambre , ils se re- tranchent sur le toit , et le combat continue avec acharnement. 11 était trop inégal pour que les assiégés ne succombassent pas. Quand leurs munitions furent épuisées , le nombre les écrasa. On les prit, on les garrota, et ils furent conduits dans les prisons du Vallo, pour être de là transférés dans celles de Salerne. Ainsi fut consommée la trahison la plus noire. Ce qui m'étonne, c'est que le premier coup des trois frères n'ait pas été frapper le traître au cœur. Peut-être n'osaient-ils encore attribuer à l'amitié une telle infamie, et croyaient-ils à une surprise sans croire à une perfidie ! Le traître reçut le prix du sang. Le procès des Capozzoli fut bientôt fait, contre l'usage d'un pays où souvent les prévenus attendent leur jugement dans les cachots pendant plusieurs années. J'ai vu juger en Galabre un ac- cusé qui l'attendait depuis douze ans. La gazette officielle de Naples se divertit fort aux dépens des trois brigands. Leurs grands favoris noirs surtout devinrent le but de ses attaques. Il y eut un moment à Naples où les favoris furent prohibés comme un signe de carbonarisme. De là , forces plaisan- teries. La gazette n'imagina rien de plus piquant que d'en faire l'objet d'un proverbe, et proposa de dire à l'avenir : Des favoris à la Capozzoli {Baffi da Capozzoli). Ces basses insultes après la victoire, cet atroce mauvais goût, sont un caractère dislinctif de la cour de Naples. On cite dans ce genre des mots odieux, tant lors de la révolution tragique de 1799 qu'en 1821. On la retrouve la même à toutes les époques. Elle semble appliquer, dans toute sa rigueur, ce principe du des- potisme, que le trop est plus sûr que le trop peu. Les trois Capozzoli condamnés à mort furent ramenés dans le Cilento, et le 27 juin 1829 ils furent décapités sous le télégraphe de Palinure, qu'ils avaient incendié l'année précédente. Leurs têtes furent envoyées en spectacle dans les villages. Charles DmjER. RELACHE A LIMA. Le 13 février 1825 nous vit cingler vers Lima , depuis long- temps renommée par son commerce et ses richesses. Bientôt ,1e vaisseau que je montais laissa tomber l'ancre sur la rade de Callao, que couvrait une forêt de mâts , qu'émaillaient les vives couleurs des pavillons variés de la vieille Europe. Callao , assis sur les bords de la mer , est donc le port de Lima : c'est l'entrepôt de son commerce, c'est je lien qui l'unit avec le reste de l'univers. Submergée, en 1747 , à la suite d'un tremble- ment de terre, composée de maisons bâties en torchis et en argile, oette petite ville est sans intérêt pour le voyageur, elle n'a rien qui parle à l'imagination. Il n'en est pas ainsi de la capitale du Pérou. Je visitai Lima en mars 1825 : j'entrai par la porte occidentale , sur laquelle étaient jadis sculptées les armes d'Espagne, avec ces mots : plus uUrà. Ces armes ont été mutilées , et il n'en reste plus que d'informes débris. La principale rue par laquelle on arrive au centre de cette grande ville n'en donne point une haute idée. Bor- dée de maisons basses et sans ouverture sur la façade, elle est, dans son immense longueur , d'une tristesse désespérante. Sous le plus puissant des monarques espagnols , Lima obtint le nom de la 584 REVUE DES DEUX MONDES. cité des rois {la ciudadde los reijes) , que lui imposa son fondateur Pizarre ; mais plus tard elle reçut sans partage la dënominaiiou qu'elle porte aujourd'hui, corrompue, à ce que l'on prétend, du nom indigène de Rimac , petite rivière dont les ondes charrient de l'or , et qui prend sa source dans les Cordillières , en se divisant en ruisseaux dans les gorges des montagnes qui enclosent Lima , et dont les eaux vont se perdre à In mer après avoir ba'gné les murs de cette ville, au fond delà baie de Gallao. Mon cœur palpitait en approchant de Lima , généralement regardée comme la capitale do l'Amérique du Sud, la Tyr du Nouveau-Monde, la source d'où jaillirent pendant long-temps tout l'or et l'argent du Pérou, le siège enfin d'un gouvernement qui s'établit sur les débris sanglans de l'empire pacifique des Incas. La renommée de cette cité a fran- chi les mers et retenti en Europe; mais combien il faut rabattre de ces grandes réputations qui grossissent dans le lointain , et qui ne peuvent que perdre à être jugées de près. Lors de la relâche de la corvette la Coquille , Lima était, il est vrai , bouleversée par la guerre civile. Les partis politiques qui s'en disputaient la posses- sion étaient aux prises. Leshabitans, tracassés, molestés, cachaient soigneusement leurs richesses. Les couvons , bien que protégés par une croyance religieuse exclusive , scdépouillaient des statues de saints d'or ou d'argent massif qui en décoraient les autels. Cette ville, en un mot, n'était que l'ombre d'elle-même, et son ancienne splendeur sous plusieurs des vice-rois castillans était tota- lement éclipsée. La position qu'occupe Lima n'a rien d'attrayant; un dévelop- pement considérable de nmrailles enceint la ville , à l'extrémité de la vaste plaine (|u'elle occupe au pied même d'une chaîne monta- gneuse qui se détache de la Cordillière de la côte. Mais les flancs escarpés de ces montagnes repoussent la vue par leur nudité, et la plaine d'alentour, dépouillée d'arbres, n'offre çà et là que des buissons et des flaques d'eau entrecoupées de cabanes et de quel- ques plantations établies au milieu des marécages; des murs en terre, solidement construits d'après la méthode péruvienne et nommés tapias, enclosent ces propriétés rurales, et se dégradent difficilement sous un ciel où il ne pleut presque jamais. Les rues de Lima sont alignées et régulièrement coupées à angle droit. Les RELACHE A LIMA. 585 maisons ont rarement plus d'un étage, et le rez-de-chaussée est construit de manière à présenter une longue varangue abritée, commode pour prendre le frais. Ces demeures, assez élégantes à l'intérieur, n'ont sur la rue qu'une façade nue, sans fenêtres, et à une seule issue. Les murailles en dedans sont communément recouvertes de fresques mal exécutées, mais qui forment un très bon effet à une certaine distance. Les habitations des gens riches sont remarquables par la profusion des dorures , et par une dispo- sition régulière de tous les appartemens de plain-pied , de sorte que l'œil du passant parcourt, de la rue, une longue allée, que ter- mine d'ordinaire un gradin chargé de vases à fleurs, tandis que sur les côtés des portes grillées à jour , des treillages dorés et peints prêtent les plus doux prestiges à ces asiles voluptueux. C'est dans ce lieu que les dames aiment à respirer l'air pur et à se repo- ser sur des coussins jetés sur le sol. Celte suite de péristyles où la vue s'égare, m'a singulièrement plu, et remplace avec quelque grâce le style plus grandiose des constructions européennes, qui seraient impraticables au Pérou , où de fréquens tremblemens de terre ondulent la surface du sol. La partie solide des maisons est donc élevée avec des briques cuites au soleil , ou a>ec des tiges soH- des et légères de bambou, qu'unplâtre ductile enveloppe, etdontles surfaces polies peuvent recevoir une couleur agréable et des orne- mens de fantaisie. Ces demeures ont pour toiture des planchers minces, ou même des toiles peintes, suffisantes pour garantir l'in- térieur de l'influence de l'atmosphère. Des reliefs , des dorures multipliées ajoutent à ces constructions souples une riche élégance , tandis que les appartemens , vastes et aérés , très simples dans leurs ameublemens , n'ont sur leur plancher et au pourtour que des lits de repos consacrés à l'usage de toute la famille, dont^les membres sont plus souvent couchés qu'assis. Les gens du peuple vivent dans des sortes de cabanes bâties en terre glaise. Des magasins très fournis, des boutiques de toute espèce, des officines, attestent une grande activité dans le commerce, prou- vent la richesse de cette ville , et font diversion à la tristesse silen- cieuse des rues qu'habite la classe indépendante par sa fortune. La place dite Royale est remarquable par son étendue et sa régu- 386 REVUE DES DEUX MONDES. larilë. Les façades des maisons qui la bordent sont au même niveau, et leur rez-de-chaussée bâti en galeries, occupé par des majjasins de nouveautés et de modes, offre une grande analogie avec le Palais-Royal de Paris, tant par sa construction que par la disposition du bazar permanent qu'elle renferme. Sous ces galeries, nommées ponales, les désœuvrés se donnent rendez-vous chaque soir pour agacer et poursuivre les tapadas les plus en vogue^ dont le costume singulier favorise Vincognilo et la conduite irré- guHère. L'ancien palais des vice- rois, destiné aujourd'hui au gou- vernement républicain , occupe la partie méridionale de cette place. Au côté nord sont situés la cathédrale et l'archevêché; le milieu est occupé par une fontaine monumentale que couronnent une renom- mée en bronze, et huit lions également en bronze, jetant par la gueule, dansdevastesréservoirsde même métal, unmince filet d'eau. La promenade préférée est située au nord de la ville, dans un ancien faubourg. C'est un a/mc?/(/a planté sur les bords du Rimac, dont les eaux , en cet endroit , coulent avec impétuosité sous un pont en pierres très-solide. De frais ombrages, de gracieux jardins, d'où s'élèvent les brillans p/umiera , rendent cette partie de la ville digne de la prédilection que lui accordent les dames de Lima. Hors des murailles est placé un monument isolé, fastueusement nommé le Panthéon : c'était la sépulture des anciens vice-rois. La place de l'Inquisition est appelée aujourd'hui de la Consti- tution. Elle est de forme triangulaire, et n'a rien de remarquable que l'affreux palais qui lui donnait son nom , et (jui reste debout comme le témoignage le moins équivoque d'un fanatisme déhrant et cruel. Là tiennent séance les députés des provinces. Le pavé des rues se compose de galets arrondis , rangés avec symétrie, mais fatigant pour les gens qui vont à pied. Rien aujour- d'hui ne rappelle ce temps de flatterie, d'opulence, où des mar- chands se trouvèrent assez riches pour daller en argent massif la principale rue par laquelle le vice-roi , duc de la Palata , vint , en i682 , prendre possession de son gouvernement. Une eau fraîche et Umpide , sans cesse alimentée par la rivière de Rimac, coule dans les ruisseaux d'une grande partie des rues, et principalement de celles qui avoisinent les halles, reléguées au milieu d'une petit*» place, et abondamment fournies de fruits et de légumes. RELACHE A LIMA. 587 Les ëtablissemens publics sont l'université, principalement con- sacrée à la théologie , la salle de spectacle , le cirque pour les combats de taureaux , la bibliothèque, où sont entassés sans ordre huit mille volumes au plus , l'hôtel des monnaies ; mais rien dans les édifices n'est digne d'être décrit. Quant aux églises et aux cou- vens, leur nombre est considérable; c'est en effet dans celte grande cité que se sont donné rendez-vous les mille et une congrégations monastiques avec leurs préjugés, leur fanatisme, leur fainéantise, et leurs costumes aussi variés que ceux de nos régimens. De toutes ces maisons du Seigneur, celles qui méritent le plus les regards du voyageur sont la cathédrale et l'église Saint-Domi- nique; leur extérieur ne s'éloigne point du système de construction adopté pour le pays. Leurs murailles sont en briques revêtues de plâtre, peintes à l'huile. Leur intérieur est d'une richesse qui étonne, quant à la valeur des matières. Mais le mauvais goût uni à l'osten- tation la plus mesquine a présidé aux décorations des nombreuses chapelles surchargées de reliefs, de ciselures , de dorures, de colon- nades, de chapiteaux et d'autels , dont le bizarre et l'absurde se sont disputé la création. Des statues de saints occupent des niches çà et là. Le ciseau grossier qui leur donna le jour n'a point accordé à ces images le prestige des beaux-arts; mais ne pouvant les faire belles y on les a faites riches, et la plupart d'entre elles ont coûté des sommes considérables. J'ai vu dans les églises de la Merci , de la Madeleine et des Augustins, des saints en argent , dont les man- teaux étaient d'or, «tdans la cathédrale, les colonnes qui s'élèvent du parvis de l'autel jusqu'au dôme, recouvertes de plaques d'ar- gent bien ajustées entre elles, et ayant chacune dix-huit pouces de hauteur. L'autel consacré à Notre-Dame-du-Rosaire , ainsi que plusieurs autres d'ailleurs, est en argent, le tabernacle en or, avec des ciselures garnies de pierres précieuses. Les balustrades, les chaires, les chœurs étincellent sous les feux de l'or et de l'argenl.Que d'Indiens ont dû périr dans les cavernes insalubres des mines pour conquérir ces métaux précieux, orgueilleusement prodigués dans les temples d'un Dieu clément, miséricordieux , né dans une éta- ble, et que servent des ministres superbes! Quoique étouffée de toutes parts sous un fanatisme qui ne pardonne point, la nouvelle république, pressée de besoins, essaya Ô88 UKVL1-: DES DEUX MOM)ES. (le donner aux apôtres des vètemens plus modestes. Les Espagnols, possesseurs des mines, forcèrent les insurgés, réduits à leur cou- rage, et privés du nerf de la guerre, à recourir, dans le premier moment de leur indépendance, à ces ressources inespérées. On retira plus de trois millions de quelques chapelles seulement. Mais les moines crièrent si haut et avec tant de puissance, le scandale des fidèles fut si grand, qu'il fallut bien vite renoncer à ce genre d'exploitation. D'après un adage bien connu , l'éghse reçoit volon- tiers, mais ne rend rien; aussi un moine, qui m'accompagnait dans cette visite, ne tarissait point en malédictions contre ces patriotes infâmes, violateurs des saintes images, qu'ils avaient appUquées aux besoins d'une république impie, maudite, me disait-il, de tout ce qui a un cœur d'homme, et de moine surtout , ajouiai-je entre les dents. On travaillait à réparer une de ces chapelles transformées en pièces monnayées. Un artiste français , récemment arrivé dans le pays, était chargé de sa restauration, et le bon goût et la sim- plicité de ses ornemens contrastaient d'une manière fort remar- quable avec la profusion et la bizarrerie de ceux des autels envi- ronnans. De petits oiseaux en vie, renfermés dans des cages, sont assez communément suspendus aux piliers du maître-autel , et les images de la Vierge sont toutes vêtues de robes de soie et d'ori- peaux, avec de larges paniers; enfin, j'en vis une avec une perruque poudrée à blanc, et dont le chignon ample et bien fourni sortait sous un large bonnet de tulle. Comment un esprit vraiment religieux pour- rait-il s'astreindre à prier une telle patrone , sans s'offenser de la momerie de ceux qui l'affublèrent avec tant d'extravagance? Bien que bâtis avec des canasta ou tiges de bambou, les clochers des églises sont élevés et surchargés de cloches. Le plâtre qui forme à leur surface une couche épaisse , gît en 'abondance dans les val- lées des CordiHières : excellent par la ténacité et le liant de ses molé- cules, il reçoit facilement les moulures et les impressions qu'on lui donne pour simuler les corniches et les ressauts des pierres taillées. En gravissant dans ces clochers , on les sent vaciller sous les pieds. Ce phénomène est bien plus sensible lorsque les clo- ches sont mises en branle, et l'on conçoit que ce genre de con- structions, qui leur permet de suivre l'ondulation du sol, est d'un avantage inappréciable lors des tremblemens de terre, si fréquens RELACHE A LIMA. 589 au Pérou , et qui plusieurs fois ravagèrent Lima d'une manière si désastreuse, notamment en 1678 et en 1682. Les mœurs et les usages d'un pays à quatre mille lieues de la France, modifiés par l'influence d'un climat brûlant, par l'igno- rance et le fanatisme , et surtout par l'abondance d'un métal avec lequel on se procure toutes les jouissances de la vie , doivent natu- rellement être en opposition avec nos idées. Qu'on ajoute à cela les guerres civiles qui ont long-temps ravagé le Pérou , et l'on con- cevra aisément que le tableau que je trace, loin d'être exagéré, est encore au-dessous de l'exacte vérité. La population est évaluée à soixante-dix mille habitans ; sur ce nombre on compte huit mille moines, répartis en quinze monas- tères. Les femmes occupent dix-neuf couvens , et les pauvres huit hôpitaux ; dans toutes les rues , en effet , on ne voit qu'habits mo- nastiques de toutes couleurs , et ce qui me parut le plus singulier , ce fut de voir des nègres sous le froc : on les appelle vulgairement dans le pays los burros, les ânes. La plus grande liberté règne dans les couvens, où les femmes peuvent aller visiter les moines sans que cela tire à conséquence. Ces asiles de la fainéantise sont vastes , spacieux , et ornés de beaux jardins; la salle de réception est ordi- nairement décorée de peintures qui ne brillent point par l'exécu- tion, mais dont le sujet, quoique tiré de l'Ecriture sainte, est souvent revêtu de formes grotesques. Je ne puis résister au plaisir de rap- peler une fresque occupant tout un côté de muraille de la salle d'entrée du couvent de la Merci : le peintre avait représenté un grand arbre, et chaque branche des rameaux était terminée par la tête d'un frère qui ressemblait à une grosse pomme barbouillée de rouge. L'exécution de cette peinture était si singulière, qu'un ar- tiste payé pour faire la satire de l'ordre n'aurais pu mieux réussir. La dissolution la plus grande règne dans les mœurs des habi- tans de Lima; une température chaude, l'oisiveté des grandes villes, une éducation fort négligée, invitent sans doute à satisfaire des penchans que tout le monde partage, et que l'opinion publique, par conséquent , ne redresse pas. Aussi, parmi les personnes les plus riches, compte-t-on peu de mariages légaux, et encore ceux-ci sont- ils le résultat de l'intérêt ou du calcul, qui tend à raccommoder deux familles brouillées , ou à réunir leurs fortunes. Les moines ne se 590 REVDE DES DEUX MONDES. donnent pas même la peine de cacher leurs déréglemens ; beaucoup ont des enfans naturels qu'ils élèvent dans leurs couvens sans que personne s'avise d'en gloser. Les visages les plus pudiques, chez les femmes, ne sont pas le signe le plus infaillible de la sagesse ; re- vêtues du saya et de la mantille, et ne laissant entrevoir de leur vi- sage que l'angle de l'œil, elles peuvent faire impunément, sous ce domino, ce qui leur plaît. Les femmes du peuple ne donnent aucun frein à leurs passions ; on les voit se baigner parmi les hommes , les agacer par les gestes les moins équivoques , et prouver par toutes leurs actions que la pudeur est une vertu qui n'a pas doublé le cap Horn. Chez elles, ce dérèglement n'a rien qui puisse étonner : le sang africain, mélangé au sang américain et au sang européen qui coulent dans leurs vei- nes, ne rend que très naturelles les ardentes passions qui les ani- ment. Les femmes d'une fortune élevée aiment la toilette et le jeu : on conçoit que les plus grandes fortunes ne puissent résister à deux adversaires aussi redoutables. Les réunions pour le plaisir seul de danser ou de se livrer aux charmes de la conversation sont inconnues; celles de Lima sont en- tièrement consacrées au jeu ; et pour première éducation , avant leur entrée dans le monde, on se borne à mettre des caries entre les mains des demoiselles ; elles y sont bientôt habiles, et l'on ne peut, sous ce rapport, que louer leurs heureuses dispositions. J'ai vu des demoiselles, à peine âgées de dix à douze ans, jouer avec leurs mères à la plus forte carte, et jamais moins de plusieurs onces d'or. Aussi n'était-ce qu'avec un grand dédain qu'on voulait bien, en nous ho- norant d'une partie, couvrir notre enjeu, à nous, officiers de la France, n'ayant reçu à notre départ d'Europe que quelques mois d'appointemens|,ïet qui osions, plutôt par vanité nationale que par tout autre sentiment , risquer une pièce d'or dont la perte ne pou- vait avoir qu'une influence fâcheuse pour nous, qui étions des- tinés à ne pas revoir notre patrie de long-temps. L'Amour au Pérou est enfant de l'aveugle Plutus; il ne connaît que le langage sterling. Le tarif des meilleures familles est publi- quement connu. Mais après avoir ruiné sa bourse, on s'aperçoit en- core de la ruine du bien le plus précieux pour l'homme, la santé; car on ne cite pas dans tout Lima cent dames qui soient exemptes I RELACHE A LIMA. 301 d'une maladie que la chaleur du climat rend très bénigne, et dont elles s'informent entre elles , sous le nom de fuentes , avec la même sollicitude qu'on demande en France des nouvelles d'un rhume. Les dames, dans leur intérieur, sont vêtues à l'européenne, avec beaucoup de recherche et même de goût : leur sein est généra- lement découvert; mais les attraits les plus puissans, surtout aux yeux des Espagnols d'origine, sont leurs pieds, qui sont d'une petitesse et d'une délicatesse remarquables. Pour jouir de la pro- menade, elles prennent le vêtement de tapadas, costume inventé probablement par des moines ou parle démon de la tentation , pour voiler à tous les yeux les démarches les plus équivoques. Quelques voyageurs ont déjà parlé de ce costume: il consiste en une jupe collante, nommée saija, faite avec beaucoup d'art, et formée en entier de plis serrés qui, en pressant le corps, dessinent les formes plus nettement encore que les draperies mouillées des sculpteurs. Ce saya est fabriqué avec un mélange de soie et de laine très fine de Guanaco. Il est ordinairement de couleur noire ou marron, et plus rarement de couleur verte. La mantille s'attache au milieu du corps, s'élève sur la tête qu'elle enveloppe, et retombe sur la face qu'elle cache; les mains, croisées sur la poiirine, en relien- nent les bords, et ne laissent passer qu'un faible jour, à travers lequel un long œil noir se dirige à volonté et peut parler sans crainte. Cette mantille est en soie noire, et quelques jeunes femmes, moins revêches en apparence, la conservent, mais avec le visage décou- vert. Chaque soir, sous lesporiales de l'ancienne place Royale , les tapadas à la mode vont étaler leurs formes voluptueuses , et pres- que toutes les dames de Lima jeunes et jolies ne sortent jamais sans ce costume si favorable aux amours. La masse de la population du Pérou est noire , et les métis de toutes sortes y sont également très nombreux. Les nègres trans- portés de la côte d'Afrique ou nés dans le pays , et successivement libérés, y ont pris rang de citoyens : ce sont en général les culti- vateurs des terres. Us constituent la principale force du parti indé- pendant, par la haine qu'ils portent au gouvernement d'Espagne. Cette population a une grande aversion pour les Anglais, et souvent nous avons été insultés par la populace, qui nous prenait pour des TOME I. l2o 593 REVUE DES DEUX MONDES. officiers de celte nation vêtus en bourgeois. Un lieutenant de la frégate l'Aurore, commandée par le commodore Prescot , fut griè- vement maltraité sur la route de Lima, quoiqu'il fût en uniforme. La similitude de croyance religieuse les dispose davantage en notre faveur. La coiffure des dames métis consiste en un chapeau rond , pareil à celui des hommes, et le plus ordinairement de feutre blanc, de cuir bouilli et de paille, dont la taille est démesurément grande, et qui pourrait aisément servir de parasol. Les hommes ont pour cu- lotte le macunij qui est ouvert le long des cuisses, et qui ne sert guère à abriter cette partie ; le reste de leur ajustement n'a rien de particulier. Hommes et femmes de tout rang ont constamment la cigarette à la bouche, et tous indistinctement portent des amulettes suspendues au cou. Les vrais indigènes, ou descendans des Péruviens, portent le nom de Scholos: leur face est cuivrée, et leur race est aujourd'hui loin d'être pure. La pratique de la médecine est dans un discrédit complet au Pérou. Les médecins qui s'expatrièrent d'Europe dans le but d'exercer leur art à Lima ont été obligés de se livrer à diverses occupations étran- gères à leurs études pour se procurer des moyens d'existence. Des nègres d'une profonde ignorance sont en possession d'appliquer les remèdes empiriques dont le préjugé a armé leurs mains ; de stupides barbiers , dont les enseignes sont couvertes de lancettes et de dents, pratiquent la chirurgie et l'art du dentiste. Quelques pharmacopes-boutiquiers, en vendant une drogue, enseignent ses propriétés , et la manière de l'administrer. En un mot, l'art le plus dangereux qui existe lorsqu'il n'est pas exercé par des hommes instruits et probes; l'art le plus honorable pour ceux qui s'y con- sacrent par de longues éludes et par le désintéressement , tombé aux mains d'une tourbe avilie, est à Lima regardé comme une pro- fession dégradante, que ne saurait embrasser une personne bien ^evée ! Quelle ignorance et quels préjugés! Quoique nous n'ayons séjourné que peu de jours à Lima, il arriva cependant à deux officiers de l'expédition une aventure qui ne fut que plaisante, bien que dans ses débuts elle menaçât de devenir fâcheuse. M. d'Urville, second capitaine de la Coquille, et RP.LACHK A LIMA. 393 passionné pour la botanique, sur laquelle il a d'ailleurs publié des travaux bien connus, partit du bord avec M. Bérard pour visiter les montagnes qui enveloppent Lima. Ces messieurs gravis- saient péniblement, vers le milieu du jour, et par une clialeui- énorme, les flancs rocailleux et pelés du mont San-Chrisioval , et M. d'Urville ramassait des plantes , tandis que M. Bérard tirait sur des oiseaux qu'il destinait à nos collections. Quelques créoles les aperçurent , et l'esprit sans cesse préoccupé d'Espagnols prêts à fondre sur eux , ils donnèrent l'alarme , en répandant partout qu'on avait vu deux espions cherchant à fuir à travers les montagnes. D'un poste de gardes nationaux , on expédia à leur poursuite un piquet de paysans à cheval , commandés par un lieutenant , qui , sans explication, voulaient faire feu. Ce fut avec bien de la peine que TofScier parvint à calmer le zèle bouillant de sa milice, en la tranquillisant sur le peu de résistance que devaient offrir deux hommes; mais, fier de sa capture, n'écoutant aucune explication, et ne voulant pas même voir le sauf-conduit que leur avait délivré l'autorité militaire du fort de Callao, il ordonna que MM. d'Urville et Bérard fussent mis en croupe derrière deux cavaliers, et conduits au grand galop dans la ville de Lima. Ils'fîrent ainsi près d'une lieue, dans la position la plus détestable, sur de maigres haridelles, pour être jetés tout meurtris dans la prison de la ville. Les cavaliers qui conduisaient ces messieurs cherchaient à s'emparer de leur argent et de leurs montres , et ce ne fut qu'avec d'extrêmes difficultés que l'officier leur fit restituer ces objets. Lui-même conservait soigneu- sement le fusil à deux coups de M. Bérard, qu'il espérait, sans aucun doute, s'approprier par droit de conquête. Relâchés quel- ques heures après par ordre du général commandant la force armée de Lima, l'officier expéditionnaire se refusait encore à croire ces messieurs Français, et avec leur liberté s'évanouirent ses châteaux en Espagne; car le pauvre homme, tout fier d'avoir bien mérité de la patrie , avait déjà sollicité une augmentation de grade. Lima est dans la position la plus heureuse pour être le centre du commerce de toute l'Amérique méridionale ; à l'aide de Callao, elle a des débouchés et de faciles communications avec tous les ports de la mer du Sud, depuis le Chili jusqu'à la Californie, et, 25. 594 REVUE DES DEUX MONDES. dans l'intérieur, elle alimente le llaut-Pëi'ou, le Tucuman, la Plata, la Colombie. Les Européens y affluent avec les produits du sol et de l'industrie de l'ancien monde ; mais, pendant notre séjour, les négocians éprouvaient les plus grandes difficultés à se procurer des cargaisons de retour, et se trouvaient réduits à exporter les piastres qu'ils avaient pu obtenir. D'un autre côté, la pénurie d'argent travaillait les affaires, et le gouvernement s'était vu con- traint de mettre en circulation un papier-monnaie , frappé de non- valeur dès son apparition par les conunerçans étrangers. Une mesure encore plus désastreuse pour la confiance avait été prise, et des pièces de cuivre , d'une valeur réelle d'un sol, ayant un cours forcé et légal de vingt-cinq sols, n'avaient pas peu contribué à frapper de mort toutes les transactions. Qui aurait supposé que le Pérou , d'où sont sorties pendant tant d'années de si nombreuses masses de numéraire, se retrouveiait dans la dure nécessité d'é- mettre des pièces de cuivre représentant une valeur fictive? Les armateurs de Bordeaux durent , à cette époque , faire des pertes assez considérables, d'autant plus que les intermedios leur étaient fermés par un blocus sévère. Les Espagnols tenaient encore à cette époque Pisco, Arequipa et Arica. Les premiers billets de la banque de Lima parurent en i821, et c'est en 1822 qu'on frappa des pesos avec les emblèmes de la république. Le Pérou a été la dernière vice-royauté d'où furent chassés les Espagnols. De grandes vicissitudes marquèrent les hostilités des partis royaliste et républicain , et les revers comme les succès pas- sèrent successivement d'un camp dans l'autre. La cause de l'indé- pendance triompha enfin , et la couronne d'Espagne vit s'évanouir sans espoir son autorité sur celte riche Amérique qu'elle avait conquise au prix de tant de massacres, et avec un héroïsme terni parle fanatisme le plus cruel. C'est à sa possession que l'Espagne a dû l'immense prépondérance dont elle a joui dans le monde, et son influence dans les affaires de l'Europe ; mais c'est aussi à ses conquêtes qu'elle a dû cet or qui a détruit son industrie, amolli son génie , et rivé les chaînes que lui forgea avec art un clergé envahis- seur et ennemi des lumières. Lors de mon passage à Lima, les républicains essayaient de rétablir l'ordre dans les finances, jusque-là gaspillées sans pudeur. RELACHE A LIMA. 595 La junte adminislraiive, composée de trois membres, et les dépu- tés des provinces assemblés- pour promulguer les lois, étaient accusés de faiblesse , de lâcheté et même de trahison par le peuple , suite naturelle de la défaite des troupes de la république par les Espagnols, à la bataille Moqmja. Cusco était encore au pouvoir de l'ancien vice-roi de Lacerda, etCantarac, général actif, rétablis- sait, par son courage et sa ténacité, les affaires des royalistes. La bataille de Moquya décourageait les indépendans parla perte qu'ils avaient faite des plus braves de leurs soldats, qu'on évaluait à deux mille cinq cents hommes tués , perte énorme relativement au nom- bre des belligérans; et les régimens de Buenos- Ayres, venus à travers les Cordillières au secours des Péruviens , avaient à eux seuls perdu plus de quarante officiers. Comme il arrive ordinaire- ment dans les guerres de partis, les vaincus rejetèrent les fautes sur les défections et les trahisons; aussi l'armée républicaine, mécontente de la junte, ne balança point à méconnaître son exis- tence légale, en faisant demander impérieusument la nomination d'un dictateur, quelle désignait. Le peuple, rempli d'espérance pour l'avenir, adopta cette ouverture avec ardeur, et l'assemblée des députés se vit forcée d'accueillir la nomination du colonel Riva-Aguero , comme chef de la république. La délibération des mandataires du peuple fut violentée par l'opinion publique, et cependant ceux qui prirent la parole, finirent dans de beaux dis- cours par crier au danger imminent de la patrie , et par voter en faveur du nouvel élu comme d'un sauveur envoyé par le ciel. Je ne pus m'empécher de sourire de pitié, lorsque j'entendis le président de la junte dissoute adresser ces mots à la chambre : On m'eut ■plutôt arraché sans vie de mon fauteuil qae d'avoir sanctionné de mon vote la nomination du dictateur, si elle eût été illégale. Étrange contradiction , car en ce moment ces cris furibonds retentissaient sur la place : A bas la junte, vive Riva-Aguero; et près de moi, un homme du peuple de la plus mauvaise mine ébranlait les voûtes de la salle en poussant ce même cri avec une fureur inouie et les gestes les plus menaçans. Le petit nombre de vrais patriotes n'était point dupe de cette comédie, jouée par un homme obscur, mais riche, sans actions qui pussent le recommander, sans mérite intrinsèque, ôîX» REVUE DES DEUX HORDES. ainbilicux. subalterne, qui, depuis trois années, suivait avec per- sévérance un plan de corruption , ca^pmniant les actes des députés , semant les promesses et l'argent à propos; en un mol, préparant avec maturité ses projets d'élévation. Telle était l'opinion de quel- ques personnes sensées et instruites, et l'administrai ion ridicule el absurde de Rjva-Aguero ne larda pa« à justifier le jugement qu'elles en avaient porté. Je me trouvais à Lima le 1" nuirs 18:25, lorsque le nouvel élu de l'armée se présenta au peuple en parcourant la ville , suivi d'un brillant état-major. Peu d'acclamations laccueillirent à son pas- sage : deux ou trois soldats sortis de l'hôtel du gouvernement, suivis de quelques négrillons, enfilèrent les principales rues en criant vive le dictateur, et en lançant quelques pétards. Ce furent là tous les frais de l'allégresse publique : le soir, par ordre, les maisons furent illuminées. Pendant plusieurs jours , les feuilles publiques furent remplies de prose et de vers à la louange du héros américain, suivant une expression trop répétée dans tous les articles , pour qu'elle n'ait pas été ordonnée, et je lus même un long discours rimé en l'honneur de Riva-Aguero , sorti de la plume d'un prêtre , qui finissait par ces mots fort remarquables sans doute par leur naïve intolérance : Fleurissent les catholiques, et meurent les protestwu ! Dès son avènement au pouvoir, Riva-Aguero s empressa d'en- voyer un émissaire auprès du général Freyre, au ChiH, réclamer son assistance, et il dépêcha dans le même but un député à Guava- quil , près de Bolivar , afin qu'il pût voler rapidement au secours des Péruviens. Bolivar alors n'était point aimé des habitans de Lima ; ils lui supposaient des vues intéressées et ambitieuses, et calomniaient ses intentions. Un négociant de Lima proféra même devant moi ces mots remarquables : « Jusqu'à ce jour, on a refusé « les secours intéressés de Bolivar , mais nous sommes réduits au- < jourd'hui à choisir de deux maux le moindre; et certes, notre « allié de Colombie nous dévalisera de meilleure grâce que nos amis € les Espagnols. » Bohvar n'a jwint justifié ces injustes supposi- tions. Cet homme , pour lequel la postérité réserve sans doute le nom de grand citovcn, ou qu'elle flétrira peut-être du titre de RELACHE  LIMA. 597 despote (i), quitta Lima après l'avoir pacifié avec un noble désin- téressement. Lord Cochrane, dégoûté delà turbulence de ces igno- rans républicains et de la versatilité de leur gouvernement , avait abandonné tout récemment le service des indépendans , et s'était rendu au Brésil , où l'empereur lui avait fait offrir un grade élevé dans la marine impériale. Les Péruviens, jaloux et envieux par nature , exaspérés d'ailleurs par un état permanent de révolution , l'accusaient de toute sorte de dilapidations : il leur avait emporté , disaient-ils, trois millions de piastres, avait pillé les villes prises ; en un mot , la vindicte publique semblait le poursuivre pour outra- ger son nom. Quelques Anglais au service des indépendans parta- geaient aussi cette manière de voir , car le capitaine de vaisseau Esmonday , commandant la frégate le Proueba , interpellé par un de nos officiers en présence de notre étal-major , sur les motifs présumés du départ de lord Cochrane d'un pays qui était pour lui une patrie adoptive, répondit gravement en espagnol , que |e tra- duis mot à mot : Ce^l parce que le Brésil est plus métalUquel L'an- cien directeur Saint-Martin, depuis quelque temps retiré des mou- vemens politiques, vivait complètement ignoré, et cependant tous les journaux des premières époques de la guerre lui avaient consa- cré leurs colonnes louangeuses; des cantates d'un patriotisme ardent avaient célébré les hauts faits de ce général, et des médailles frappées en son honneur rappelaient que la patrie lui devait son indépendance. L'une des médailles du temps que je possède repré- sente le soleil , emblème du Pérou , avec ces mots : Lima libre jure son indépendance, 1821 , et sur le revers, couronné de lauriers, ceux-ci : Par la protection de l'armée libératrice commandée par Saint-Martin. Que le plus puissant des orateurs avait raison de dire que, dans les révolutions , il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne ! Bien que la population du Pérou soit considérable , le zèle pour la défense commune n'a jamais été assez vif pour recruter une armée en proportion avec le nombre des habitans en âge de por- ter les armes. Six mille hommes sont au plus tout ce qu'on a pu (i) Ce passage a été écrit en 1823. La mort récente de Bolivar assure l'im- mortalité sans tache de ce grand homnte. 098 KEME r)i:s delx mondes. rallier sous les drapeaux, et jamais cet état n'eût secoué le joujj des Espagnols sans les secours envoyés par la république Argen- tine. Les légimens de Buénos-Ayres, aguerris et disciplinés, com- mandés d'ailleurs par d'habiles ofHciers , eurent en effet tout le mérite des succès que remporta la cause de l'indépendance, et toutes les bouches ne tarissaient point alors sur les hauts faits d'un (iolonel de vingt-quatre ans, nommé don Juan Lavalle , surnommé l'Annibal d'Amérique. La chute de l'empire fiançais, et le licencie- ment des officiers de cette vieille armée qui traversa tant de fois, les armes à la main , l'Europe dans tous les sens , amena l'émigra- tion d'un certain nombre de braves, dont l'expérience ne contri- bua pas peu à faire pencher la fortune du côte des républicains. Dans le nombre de ceux dont les noms se trouvent consignés dans mon journal , je citerai le colonel de Brançay , ks chefs d'escadron lloUet et Bruix , et M.Bouchard, ancien lieutenant de vaisseau , qui, par une croisière hardie dans les Philippines, fit un tort con- sidérable aux navires espagnols. Au moment où j'allais quitter Lima, la population entière de cette grande cité sortait de son apathie habituelle , tant elle était travaillée par les mesures énergiques que prenait le nouveau dic- tateur. De toutes parts apparaissaient des soldats en armes, ou des recrues en exercice ou en maiche. Les chevaux des particu- liers étaient mis en réquisition pour le service de la cavalerie ; des dons dits volontaires, mais impérieusement demandés , avaient per- mis d'habiller la troupe. Desjeumsgens encore dans l'adolescence composaient l'infanterie , dont les compagnies n'offraient ni nerf ni aplomb militaires, et dont toute la force résidait dans les noirs, hommes robustes, cruels, mais belliqueux ; les officiers étalaient le luxe le plus grand dans leurs uniformes, tandis que laccoutre- ment des soldats était singuher par quelques détails. C'est ainsi que les bonnets de grenadiers étaient faits avec des peaux de mouton , que surmontaient comme panaches de grosses mèches de coton ; les casques étaient en peaux à demi tannées et peintes en noir , avec des cimiers de laine rouge ; les fourreaux des sabres de la cavalerie se somposiiient de lanières de veau, dont le poil était en dehors , etc. Les événemens subséquens sont assez connus en Europe ; je n'en RELACHE A LIMA. 599 dirai rien. Les dernières lignes sur Lima et ses environs seront consacrées à quelques observations sur l'histoire naturelle. Sous le rapport topographique , on se rappelle qu'une vaste plaine, nue, unie, et peu élevée au-dessus du niveau de la mer, s'étend entre Callao et Lima, l-e littoral, à une distance assez grande, est formé en entier par des tas de galets considérables, qui ont dû y être portés par les submersions fréquentes que produi- sent les tremblemens de terre , dont les habitans conservent de cruels souvenirs. Ces galets sont parfaitement arrondis, et assez communément de nature granitique ou quartzeuse; ils doivent sans doute leur naissance aux lests des navires mouillés sur la rade, ou peut-être aux éboulemens des petits caps de Callao au sud , ou de Bocanegra au nord. De nombreux ruisseaux et des flaques d'eau sillonnent les alen- tours de Callao : une herbe épaisse y forme des tapis verdoyans ; mais toutefois de larges surfaces sont recouvertes d'efflorescences sahnes, et s'étendent jusqu'à plus d'un mille dans l'intérieur. Les eaux de la mer , en couvrant fréquemment le sol , l'ont imprégné de l'hydrochlorate de soude qu'elles contiennent. Quelques par- lies de celte plaine sont livrées à la cullure, et les propriétés sont encloses de murs en terre très solides, nommés tapias. La nature de cette terre est une marne productive. Les montagnes de Lima sont complètement dénudées, si on en excepte quelques chétives plantes charnues, telles qu'un solanum et un cactus, les seules qui subsistassent à l'époque de notre séjour. Leur base est formée par des roches granitiques , leur sommet est schisteux , et le schiste est très souvent chai gé de particules ferrugineuses. Ces moniagnes présentent quelques traces d'un sol arenacé, dû entièrement à l'effritement du granité. Au-delà de cette petite chaîne qui entoure Lima, commencent les sierra du Pérou intéiieur. L'île Saint-Laurent, placée à l'entrée de la baie, est complète- ment nue , et est formée en entier par une roche de phtanile gris : son aspect est celui d'un îlot d'un rouge foncé; chaque fragment de roche , à sa surface , se sépare par feuillets minces , et souvent, connne les pyrites, ces fragmens tombent en déliquescence. Cette ile présente à son extrémité méridionale des crevasses , et des aiguilles affectant diverses formes. Les rochers (\u\ s'élèvent au- 400 REVUE DES DEUX MONDES. dessus de la mer , sur toutes les côtes du Pérou , sont recouverts fl'une couche très épaisse de matière blanche, nommé guana, attri- buée à la fiente des oiseaux maritimes, qui, depuis des siècles , s'y reproduisent en paix ; c'est l'engrais le plus usité dans tout le pays. Plus célèbre par ses mines que par les productions de son agri- culture, le Pérou est loin de rivaliser sous ce rapport avec le Chili, riche en métaux précieux, mais riche surtout en substances nour- ricières, bien que son sol soit très mal cultivé. La majeure partie des approvisionnemens de la province de Lima , est fournie par les ports de Valparaiso , de Coquimbo et de la Conception ; et la plu- part des cargaisons expédiées sur les navires français consistent en farines et en vin : tout ce qui est nécessaire à la vie y acquiert par conséquent une valeur hors de toute proportion. La température de Lima était très chaude en février et mars , époque de notre relâche. Les vents régnans soufflaient du sud , variaient au sud-sud-est, au sud-est, et ne restaient que peu d'in- stans au nord. Pendant le jour, les calmes étaient fréquens , et ce n'était même que vers onze heures du matin qu'une légère brise venait agiter l'atmosphère. Une brume constante et épaisse appa- raissait vers cinq ou six heures de la matinée , et ne se dissipait que vers neuf ou dix heures. Le soleil alors prenait une grande force. Vers quatre heures du soir, la brume tombait de nouveau sous forme de pluie très fine, et persistait ainsi jusqu'aux approches de la nuit. Ces brouillards périodiques et diurnes sont nommés gfarua : seuls ils entretiennent la vie végétative sous un ciel où il ne pleut jamais. Les nuits sont remarquables par leur douceur et leur séré- nité. Dans le jour, vers deux heures, la chaleur était très forte, et le thermomètre centigrade , au soleil , s'élevait jusqu'à 45degrés : son maximum d'élévation, à l'ombre, paraissait fixé entre 24 et 25 degrés, et la température de l'eau dans la rade était, terme moyen, de 21 degrés. L'hygromètre indiqua toujours une satura- tion complète. Les grandes perturbations de la nature qui agitent le Pérou sont les tremblemens de terre , qui se répètent presque chaque année, et qui souvent renversent de fond en comble des cités entières, et font franchir à la mer les obstacles qui en resser- raient les hmites naturelles. Callao, en 1747, fut ainsi abîmé, et RELACHE A LIMA. 401 depuis cette époque œs phénomènes se sont souvent reproduits. Suivant dom Hippolyte Unanue, les volcans, qui sont la source de ces commotion s souterraines, appartiennent au second groupe des monts ignivomes du Pérou , à la chaîne volcanique de Hijaijna- putina ou Quinistacas, dans la Cordillière des Andes proprement dite. Les principales productions des environs de Lima sont les pata- tes douces , les papas ou pommes de terre , les pastèques , les melons, lesarachis, les pepinos. Aux arbres à fruits importés d'Europe se joignent ceux des tropiques, et près des pruniers, des jujubiers, des pêchers, des figuiers, des pommiers, des oli- viers, de la vigne, viennent se placer les orangers, les citrons doux , les goyaves , les avocatiers , les passiflores édules , les ana- nas. Le dattier est naturalisé à Bella-Vista. Les bananiers, les cannes à sucre , les cocotiers , sont plantés en plusieurs endroits. Mais parmi les productions estimées dans le pays sont : la pulpe du mimosa inga , nommé pois doux ; la pulpe aigrelette du tamari- nier, et le fruit très gros et d'un rouge vif, nommé tuna, que porte une raquette ou figuier de Barbarie. La coca , qui fournit une substance très employée comme un masticatoire agréable , est cultivée soigneusement , ainsi que le maïs , le blé et la salsepa- reille. L'aspect de la végétation de la côte est triste , et ne permet point d'espérer des récoltes importantes ; et ce n'est sans doute qu'après avoir dépassé la ville de Lima que se montre , plus riche et plus variée, la flore péruvienne. Aucun arbre, aucun arbris- seau vigoureux n'ombragent les alentours de Callao , et les endroits humides de la plaine , en effet , présentent seulement çà et là des haies formées par un petit arbuste de la famille des synanthérées , à feuillage blanch<àtre, et qui croît le pied dans l'eau. Les fossés ou les mares sont revêtus de sagittaires , de samoles , de calcéolai- res , et notamment d'une petite utriculaire à peine haute d'un pouce , et surtout de pistia stratiotes. Les lieux un peu secs nous ont offert plusieurs plantes qui s'y sont probablement naturalisées, telles que la luzerne cultivée , la verveine officinale , le datura stra- monium. Non loin de Belle-Vue commencent des espèces de petits taillis composés de broussailles : là croissent quelques végétaux 402 REVUE DES DEUX MONDES. plus intéressans, deux espèces de sensitives, des héliotropes, un cestrum , des solajinm , et surtout une graniinée, nommée carapal- los dans le pays , dont les feuilles distiques , âpres et consistantes , sont disposées d'une manière flabelliforme. Les bords de plusieurs champs sont ornés d'ipomées à grandes cloches bleues , de capuci- nes, que les créoles nomment mortnes, de ricins palma-christi. Les bords des eaux , frais et herbeux , sont garnis de balisiers , de passiflores à très petites fleurs vertes , de fougères , d'une nico- liane. Le floribundio, ou datura à grandes cloches, et le plumiera à fleurs rouges , sont les arbustes d'oi'nement que les Péruviens paraissent affectionner le plus. Les côtes méridionales sont garnies de prairies flottantes de macrocystes pyrifères ; celles de Callao ne nous ont présenté que le macrocyste pomifère, remarquable par ses frondes entières, non dentées , et par ses formes grêles. Tel est l'aspect d'un pays visité chaque année par un grand nombre d'Eu- ropéens, et où , malgré un court séjour et des excursions bornées, nous nous sommes cependant procuré plusieurs espèces nouvelles d'oiseaux. Parmi les rapaces, je mentionnerai ici en première ligne deux cathartes, que les lois du pays défendent et protègent contre toute agression, et dont les habitudes sont devenues tellement familières, qu'on les voit n'éprouver aucune crainte, et vivre comme des oi- seaux de basse-cour au milieu des rues et sur les toits de chaque maison. Leur utilité est d'autant mieux appréciée, sous une tem- pérature constamment élevée et sous un ciel où vit la race espa- gnole, que ces oiseaux semblent seuls chargés de l'exercice de la police relativement aux préceptes de l'hygiène publique, en pur- geant les alentours des habitations des charognes et des in)mon- dices de toute espèce, que l'incurie des habitans sème au milieu d'eux avec une indifférence apathique. On m'a dit qu'une amende assez forte était imposée à quiconque tuait un de ces oiseaux , et le public, en entier, témoigna un assez vif mécontentomeat une fois que, cherchant à procurer à nos collections un de ces vautours, je tirai sur un groupe de plusieurs individus, l^aura ou catharte à tête rougeâtre, qui existe en abondance dans toute l'Amérique méridionale , est beaucoup moins commun à Lima que Yumbu ou catharte à tète noire. Cet oiseau exhale une odeur repous- RELACHE A LIMA. 405 santé et nauséabonde, qui, même à une certaine distance, est encore très forte, et qui atteste jusqu'à quel point ses goûts sont dépraves. La chevêche grise , qui se creuse des terriers , et qui a pour habitude de se percher sur les mottes de terre , est très commune dans les champs. Les passereaux sont assez nombreux en espèces, et la plupart ont une livrée agréablement nuancée. Ainsi, nous observâmes plusieurs moucherolles et gobe-mouches , et , entre autres , le rubin et le langara oriflamme; un chardonneret noir et jaune, très voisin du fringilla xanthorea de M. Charles Bonaparte; le moineau olivarez, un loxie à plumage rouge, un troglodyte, etc. Aux environs de Lima, dans des clairières, vit le petit bouvreuil, que nous avons nommé Télasco; et dans les grands arbres du passée, est assez commun l'ani inédit, que j'ai décrit sous le nom d'ani de Las Casas. Un fournier brun , flammé de fouve, habite l'île dénudée de Saint- Laurent. Mais une des découvertes les plus intéressantes de notre très court séjour sur les côtes de Lima, alors agitée par les discor- des civiles , est celle de plusieurs espèces d'oiscaux-mouches ; elle nous hit regretter vivement d'avoir été dans l'impossibilité de consacrer un temps plus long à des recherches toutes pacifiques, et qui auraient indubitablement augmenté le catalogue des êtres connus. Trois espèces d'oiseaux-mouches, proprement dits, volti- geaient alors , pendant les heures les plus chaudes du jour, sur les petits buissons d'un arbrisseau syngénèse. L'espèce la plus rare est celle que j'ai nommée Cora , nom qu rappeUe à l'esprit une touchante préliesse du soleil : le corps et la tcte sont d'un vert- doré brillant ; la gorge a l'éclat de l'acier bruni, avec des teintes de cuivre de rosette , et deux longues rectrices blanches , terminées de noir, dépassent de beaucoup la queue. La deuxième est l'oiseau- mouche Amazih, moins orné, sans doute, puisque la moitié supé- rieure du corps est d'un vert-doré uniforme, et que la partie infé- rieure est d'un marron sans éclat métallique. La troisième espèce, très petite, est d'un gri;sâtre sale. Deux hirondelles , l'une à tète et à ventre d'un rouge ocracé et à plumage bleu-noir, l'autre à ventre blanc, sont les seuls fissiros- tres que nous ayons vus. Le martin-pêcheur, dont Commerson a 404 REVUE DES DEUX MONDES, laissé un dessin dans ses manuscrits, sous le nom de camaronero , a les mœurs de celui d'Europe, et fréquente les rives du Rimac cl les eaux vives des canaux qui y affluent; ses couleurs en-dessus sont d'un vert métallique, et le dessous du corps est blanc; le bec et les pieds sont noirs. L'élourneau blanche-raie des terres Magel- laniques, que nous savons exister aux îles Malouines et au Chili , se retrouve au Pérou : ses couleurs y sont encore beaucoup moins vives que dans les deux localités précédentes. Plusieurs colombes peuplent les environs de Lima. Une surtout, à peine de la taille d'un moineau, à plumage d'un fauve-clair, présentant des taches d'un rouge-noir et comme sanguinolentes sur les ailes, aime à courir sur la poussière, dont elle a la couleur, et qui la dérobe à la vue; Commerson l'a dessinée sous le nom de tortolila : c'est la colombi-galline cocotzin. Les échassiers ont quelques espèces analogues à celles d'Europe ; telles sont les chevaliers, pélidne, et corlieu, etc. Ce dernier a la teinte de son plumage beaucoup moins foncée que le corlieu de France. Les chevaliers sont ceux aux pieds jaunes et courts. Mais un oiseau de rivage, plus spécialement propre à ces côtes, est la maubeche australe. Les palmipèdes , comme on doit le penser, sont les oiseaux qui s'offrent le plus communément aux regards du navigateur : ce sont ceux au milieu desquels il vit , sans néanmoins pouvoir les étudier à son aise, car la rapidité de leur vol, et leurs habitudes au milieu des mers, leur accordent une protection puissante et efficace. Les côtes de Lima nous ont toutefois donné quelques espèces nouvelles, et dans une course sur l'île de Saint-Laurent, nous y avons tué la belle sterne , que nous avons décrite sous le nom de sterne des Incas. L'ilot de Saint-Laurent et ses falaises abruptes et désertes sont le séjour habituel de légions d'oiseaux de mer, parmi lesquelles , sans contredit, il nous reste beaucoup d'espèces à connaître. Il me suf- fira de citer quelques palmipèdes communs, tels que la mouette à tête cendrée, les sternes tschegrava et kateikaka, le fou blanc, les cormorans , le pélican brun , et le manchot à lunettes qui fré- quente la rade; et n'est-il pas remarquable de voir ainsi un oiseau des latitudes les plus élevées et les plus froides du sud s'avancer sQus les latitudes les plus chaudes de l'équateur? Lesson. VOYAGES DANS L'INTÉRIEUR DU BRÉSIL PAR M. A. DE SAINT -HILAIRE. Peu de personnes savent maintenant que la baie de Rio de Janeiro, avec ses fertiles campagnes, ses rochers à pic, ses colli- nes verdoyantes , a porté le nom de France Antarctique ; on sait encore moins peut-être que c'est à deux Français ennemis par religion et rivaux comme historiens qu'on doit les premières notions un peu complètes que l'on ait eues sur le Brésil et sur les nations guerrières qui le parcouraient. Le premier est Jean de Lery , natif du duché de Bourgogne , comme il le dit lui-même , et protestant , fuyant les persécutions de l'Europe , et cherchant une patrie nouvelle aux doux clhnats de Guénabara (1). Le second , (i) Les Tupinambas avaient donné ce nom à la baie de Rio de Janeiro. 406 UEVUJÎ DES DEUX MONDES. André Tlievct, est un moine, grand explorateur de contrées nou- velles, voyant rapidement, mais avec sagacité, et revêtu du titre pompeux de cosmograplie du roi. Si l'on en excepte les récits curieux, mais un peu romanesques, d'Hans Staden (1), quelques documens raisonables publiés par Hackluit (2) , et quelques roteiros (routiers) fournis par les navigateurs et par les colons qui envoyaient à Lisbonne les divers matériaux dont se servit Jean de Barros pour écrire sur le Brésil cette histoire qui n'a point paru , les ren- seignemens qui parvenaient sur ce beau pays étaient dus , pour la plupart, aux récits mensongers des navigateurs normands, em- ployés au XVI* siècle comme interprètes dans les relations commer- ciales qu'on avait avec les nations indiennes. Quelques-uns de ces hommes, tirés d'une classe corrompue, apportaient trop souvent aux sauvages l'exemple des vices de l'Europe, et puisaient dans la barbarie de ces nations une férocité nouvelle. On cite d'eux des traits qui ne laissent rien à envier aux conquérans du Mexique et du Pérou; mais, doués d'un courage à toute épreuve, d'une activité incroyable , et d'une merveilleuse facilité à se ployer aux coutumes des peuples parmi lesquels ils allaient vivre , ils jouis- saient au milieu d'eux d'une telle estime, que le titre de Mair ou de Français était la sauvegarde la plus assurée parmi les Tupinam- bas. On sent toutefois que les récits de ces hommi s grossiers ne pouvaient être ni bien exacts , ni bien exempts de préjugés : aussi , vers le milieu du xvi* siècle , des idées fort étranges s'étaient-ellcs répandues en France sur ce pays. Les cosmographies du temps (et je ne sais trop si celle de Munster n'en offre pas un exemple) nous représentent les indigènes du Brésil débitant la chair humaine sur un étal, comme nos bouchers débitent la chair des bestiaux. Enfin Lery parut, et ces contes absurdes trouvèrent moins de cré- dit : doué de l'esprit le plus observateur et d'une ame pleine de poésie, ce voyageur comprit admirablement les nations parmi les- quelles il vivait et la nature sublime dont il était environné ; il fait (i) Hans Staden a publié sa relation dès i556. Thevet a donné la sienne en x558, et le livre de Lerj, composé en i556 , n'a paru qu'en 1578. (a) On peut consulter dans cette collection Hatkins, i53o, i532 ; Reniger et Forêt, i54o; Pudsey, 1542; Hare, 1 58o ; Lancaster, 1594. LE BRÉSIL. 407 presque pleurer d'attcndrissenieiit quand on le voit chantant des psaumes au milieu des belles forêts du Brésil, et quand, dans son effusion pleine d'enthousiasme, il fait partager le sentiment dont il est animé à deux Indiens qui l'admirent sans le comprendre. C'est chez lui que sont décrites pour la première fois, avec quelque soin , les productions naturelles du pays ; c'est chez lui qu'on apprend à juger ces nations méconnues jusqu'alors , qui joignaient au plus ardent courage les plus nobles et les plus touchantes qualités , et chez lesquelles on est effrayé de rencontrer l'horrible coutume de l'anthropophagie comme un fait moral devant lequel l'esprit épou- vanté recule , surtout quand il faut le concilier avec des vertus pleines de douceur et des preuves de la plus touchante hospitalité. Le récit naïf de Lery eut un tel succès en France, qu'il obtint suc- cessivement cinq éditions. Quelque temps auparavant, Thevet avait donné ses Singularités de la France antarctique, et ce livre, en excitant les esprits, avait éveillé la curiosité ; mais il était si loin d'offrir le charme de style qu'on rencontre chez Lery , qu'il ne put obtenir qu'une vogue éphémère. Observateur moins exact que le voyageur dont nous venons de parler , mais s'enquérant plus minu- tieusement que lui des croyances religieuses, Thevet est devenu précieux pour ceux qui cherchent des notions sur la mythologie des peuplades du Brésil ; et le temps a donné aux récits du cosmo- graphe un degré d'intérêt qui ira toujours en croissant, puisque ces nations sont éteintes. Plusieurs années après (1614), Claude d'Abbeville ne se contenta pas d'écrire sa relation du Maranham , il emmena avec lui plusieurs guerriers de la nation déchue des Tupinambas , pour les faire baptiser à Paris, et offrir à une cour pompeuse l'étrange spectacle de ces sauvages, qui, après avoir amusé un moment les oisifs, moururent de douleur loin de leurs belles forêts. Nous ne craignons pas de le dire , quand , malgré l'estimable travail de Southey , on écrira un jour dans tous ses détails l'histoire primitive du Brésil , ce sera à ces trois voyageurs qu'il faudra puiser, ainsi qu'à la relation un peu romanesque du bon Hans Staden. Les ouvrages portugais seront d'un faible secours, si l'on en excepte, avec Vasconcellos , un routier du Bré- sil que l'on conserve à la Bibliothèque royale de Paris, et qui, ayant été écrit vers la fin du xvi^ siècle, contient les renseigne- TOME I. 26 408 REVUE DES DEUX MONDES. mens les plus précieux sur les indigènes et sur les divisions politi- ques du territoire qu'ils occupaient. Mais ces diverses relations ne décrivaient que le littoral ; les magnificences de l'intérieur restaient complètement inconnues, et cependant des hommes hardis commençaient à remonter les fleu- ves, à visiter les solitudes imposantes du désert. Vers la fin du XVI* siècle, les Paulistes (on désignait ainsi les habitans de la capi- tainerie de Saint-Paul) formaient ce qu'on appelait alors des ban- deiras, et renouvelaient, dans ces aventureuses expéditions, tout ce que l'esprit chevaleresque de l'époque pouvait imaginer de plus audacieux. Malheureusement ces hommes entreprenans , gens d'action et non de savoir, ne confiaient guère au papier la relation de leurs merveilleuses expéditions ; ils ne leur attribuaient pas tant d'importance, et se contentaient, à leur retour sur le bord de la mer, d'en faire quelques-uns de ces récits que la mémoire du peu- ple a conservés en leur imprimant ce caractère de merveilleux que les traditions prennent toujours avec le temps. Tantôt le voyageur était arrivé dans d'imposantes solitudes, nouvel Eldorado, où l'or et les pierres précieuses étincelaient de toutes parts; mais la fatigue l'avait empêché de s'arrêter au milieu de ces trésors , et depuis il n'avait pu trouver ce lieu mystérieux , à la recherche duquel s'élançaient une foule d'aventuriers. Tantôt, sur le bord d'un ruisseau , la mère des eaux [mai das aguas) avait arrêté le voyageur épouvanté, et celui qui ne craignait point de combattre le jaguar entourait d'une crainte superstitieuse le lac qui renfermait le paisible manati , ce pexe 6oj/ des Espagnols , qui, dans toute autre contrée, eût pu donner naissance à la fable des Syrènes; puis venait encore le récit des ruses employées pour vaincre les sauvages, ou pour s'en faire redouter en leur imprimant une sainte terreur. C'est ainsi qu'on vous raconte comment le hardi Barlholomeu Buenno, pour découvrir de nouveaux trésors, menaçait les simples habitans de Goyaz d'incendier les lacs et les rivières de cette immense contrée, en brûlant un peu d'eau-de-vie dans un vase d'étain. On vous dit encore la terreur avec laquelle ces pauvres sauvages voyaient déjà la flamme bleuâtre s'élançant , par un pouvoir mystérieux , au-dessus des vagues , et voltigeant LE BRÉSIL. 44)9 sur elles , jusqu'à ce qu'une vallée de sable remplaçât un lac aux bords enchantés. On comprend que tous ces contes , qui pouvaient bien entraîner des imaginations enthousiastes, et faire faire des découvertes, n'avançaient guère les Européens dans la connaissance topogra- phique du pays (1). On était obligé de s'en tenir aux anciennes relations; elles contenaient, il faut en convenir, bien peu de notions positives sur l'état physique de la contrée. Enfin arrivèrent les guerres de la Hollande , et l'on vit paraître deux grands ouvrages qui, pendant bien long-temps, servirent de guide à ceux qui eurent à parler du Brésil. Leur influence devint d'autant plus universelle, qu'ils furent composés en latin. Je veux parler de V Histoire naturelle de Pison et Margraff (1648), et de YHutoire contemporaine de Barlœus (1647). Ces deux ouvrages , écrits avec conscience, mais se bornant, l'un à la botanique et à la zoologie du Brésil, l'autre au récit d'une conquête, ne purent ré- pandre des connaissances bien générales ; néanmoins ils occuperont long-temps un des premiers rangs dans la bibliographie des ou- vrages relatifs au Brésil. Mais Pison et Barlœus, ainsi que Roulox Baro , J. Moreau (1651), Brilo-Freyre (1657), leurs contemporains, et plus tard Rocha Pitta (1730), connaissaient encore bien peu de l'intérieur, et les notions qu'ils en donnaient étaient bien vagues; aussi tout le xviii^ siècle resta-t-il dans une ignorance profonde à ce sujet; car, pendant plus de cent ans, aucun ouvrage remarquable ne fut pu- blié sur le Brésil, Parlerons-nous en effet du livre de Duguay- Trouin, qui n'est que le récit d'une expédition militaire, auda- cieuse comme son chef? Dirons-nous un mot de ces lettres où Parny décrit Rio de Janeiro en style de boudoir? Enfin, le grave Staunton arriva au Brésil à la suite de l'expédition de lord Macartney, et il donna du moins à l'Europe quelques notions raisonnables sur ce beau pays (1797). Barrow, plus tard , l'imita , et son habile traduc- teur, Malte-Brun , ajouta son immense érudition aux notions im- (i) Cela est si vrai , que Buenno, dont nous venons de parler, erra pendant plusieui s années dans las forêts pour retrouver les contrées découvertes par son père. f!» Hum ft*> 26. 4i0 REVUE DES DEUX MONDES. parfaites que le voyageur avait recueillies (4807). Cependant l'in- lérieur du Brésil avait vu se développer une laborieuse population ; dos cités florissantes s'y étaient élevées, et, chose incroyable! l'intérieur était moins connu à l'Europe que les villes de l'Inde ou de la Chine, sur lesquelles les missionnaires donnaient du moins, de temps à autre, quelques renseignemens. L'ignorance était si complète dans tout ce qui avait rapport à cette immense partie du Nouveau-Monde, que les géographes oubliaient quelquefois de parler de la province du Mato-Grosso , et le Mato-Grosso est plus vaste que la Germanie tout entière (1) ! Un grand changement politique amena de grands changemens dans l'état des connaissances sur le Brésil. Sans parler de Lindley, qui ne vit que les côtes (1804) , Mawe décrivit enfin une partie de ces mines célèbres dont on ne connaissait guère que le nom , et sa relation, bien qu'imparfaite, jeta quelque jour sur l'intérieur (1812). M. Langsdorff peignit avec charme les délicieuses solitudes de Sainte-Catherine , et révéla aux naturalistes les immenses moissons qu'ils pouvaient y faire. Koster parcourut un pays dont il avait à peine été fait mention depuis les conquêtes de la Hollande. Pernambuco et le Maranham furent enfin décrits (1816); puis parut cette Corographie Brésilienne , de Cazal , qui , malgré ses nombreuses imperfections, rendit un service immense à la statisti- que du Brésil, et apprit à l'Europe l'existence de vastes provinces dont on ignorait jusqu'au nom; mais, pendant que le P. Manoel Ayres de Cazal (1817) enregistrait sèchement tant de noms de vil- les, de villages, de nations à demi éteintes, ou qu'on devait sub- juguer, des savans européens, dont on ne peut assez admirer le courage, s'élançaient dans l'intérieur, et allaient étudier des mil- liers de productions inconnues , ou bien observer en philosophes des nations qu'on verra bientôt disparaître des belles forêts qui leur servent d'asile , et qui elles-mêmes tomberont sous la hache du cultivateur. C'est ainsi qu'on vit paraître tour à tour ce prince (i) A partir de 1783, un savant qu'on peut appeler le Humboldt brésilien, Alexandre Rodrigues Ferreira , employa plusieurs années à parcourir les contrées les plus reculées de l'intérieur, et surtout le Mato-Grosso. Ses manuscrits sont restés inédits. Il est mort en 1 8 1 4 . LE BRÉSIL. 411 de Neuwied, plein de sagacité, qui contempla la nature en obser- vateui', et qui la peignit quelquefois en poète (1819); Spix et Mar- tius , dont les voyages sont à peine connus en France , et qui sont cependant pour le Brésil ce qu'ont été pour le Mexique et pour le Pérou les immenses travaux de Humboldt et de Bonpland. Malgré ces grands et utiles ouvrages, auxquels il faut joindre ceux du baron d'Eschwege, qui, vivant depuis plusieurs années au milieu de Minas, a fait connaître mieux que tout autre aux Brésiliens les richesses métalliques de cette belle province, l'état de l'intérieur était presque ignoré en France. Tandis que Henderson (1817), Walsh, Luccok , se disposaient à visiter soigneusement certaines localités , que Pizarro préparait les matériaux immenses de sa grande statistique , que Rugendas rêvait à ces belles solitudes, retracées d'une manière si poétique par son pinceau ; tandis que des savans et des artistes parcouraient le Bré- sil en sens divers et dans des buts differens , doué d'un esprit obser- vateur, plein de conscience scientifique, un Français, riche de connaissances acquises dans le silence du cabinet , visitait les pro- vinces les plus reculées du Brésil , non-seulement avec l'intention de les faire connaître à la France , mais dans le but plus noble encore de révéler aux Bi-ésiliens les richesses végétales cachées au sein des forêts vierges , ou croissant au milieu de ces campagnes que nul voyageur n'avait visitées avant lui. Si le prince de Neu- wied cherchait surtout à éclaircir la zoologie du Brésil; si les Ca- mara , les Andrada , les d'Eschwege faisaient connaître ses riches- ses métalliques, M. Auguste de Saint-Hilaire , comprenant la botanique idans son but le plus élevé d'utilité , décrivait les plantes les plus remarquables, et surtout les plus utiles : s' attachant de préférence à celles auxquelles le vulgaire attribuait des qualités précieuses ou énergiques , il combattait les erreurs de la botani- que populaire, ou profitait de ses expériences (1); il faisait, en un mot, ce que n'auraient de long-temps fait peut-être les Brési- (i) Ces importantes observations ont été principalement consignées dans un ouvrage que nous avons lu avec le plus vif intérêt. Voyez Plantes usuelles des Brésiliens , par M. A. de Saint-Hilaire, A. de Jus- sieu et Cambessèdes , in-4'', 75 pi. 412 UEVCE DES DEUX MONDES. liens, et ce qui rnërile de la part d'une naiion la plus haute recon- naissance (1). Mais ne nous le dissimulons pas , le but qui entraînait M. Au- guste de Saint-Hilaire dans ses courses à la fois si pénibles et si utiles , ce désir ardent du bien des hommes , qui le guidait sans cesse, se montre avant tout dans son voyage. Pour peu que l'on connaisse le Brésil et l'imperfection des relations precédentes , on est surpris de la multitude de documens importuns qu'il renferme, qui étaient inconnus avant lui , et auxquels les Brésiliens eux- mêmes seront contraints d'avoir plus d'une fois recours. Non-seu- lement M. Auguste de Saint-Hilaire entre dans de nombreux détails sur l'exploitation des mines et sur les produits métalliques, mais il donne des renseignemens statistiques de la plus haute importance pour les voyageurs qui lui succéderont; il est le premier qui ait désigné aussi clairement les distances, qui ait établi le mouvement de la population dans certains districts à peu près inconnus. L'état administratif, le produit de l'impôt , la manière dont cet impôt se perçoit, la situation politique et religieuse des habitans de l'inté- rieur, leur mode d'existence, les améliorations qu'on peut leur faire subir, ont été dans ce voyage l'objet de l'examen le plus mûr et le plus consciencieux. Dans une courte préface, qu'il est important de lire, puis- quelle dit en peu de mots le but et les opinions du voyageur, M. Auguste de Saint-Hilaire rappelle qu'il a consacré six années entières à parcourir une vaste portion de l'empire du Brésil ; qu'il y a fait environ deux mille cinq cents lieues; qu'il a visité les pro- vinces de Rio de Janeiro, d'Espirito-Santo , de Minas-Geraes , Goyaz, Saint-Paul, Sainte-Catherine, et qu'il a même passé plu- sieurs mois dans la république Cisplatine, où il a été à même d'examiner les listes des missions jésuitiques de la rive gauche (i) Vers le même temps, et seulement à quelques années de distance, M. le contre-amiral Roussin exécutait le long des côtes ses immenses travaux hydro- graphiques; M. Freycinet rassemblait les nombreux documens qu'il a publiés dans son Voyage autour du monde , sur la statistique de Rio de Janeiro ; M. Taimay répandait le goût des arts dans cette ville, et les fils préparaient ce panorama d'une si merveilleuse exactitude que tout Paris a admiré. LE BRÉSIL. 413 de l'Uruguay. Pour peu que l'on soit familier avec les livres qui parlent du Brésil, on voit promptement tout ce que promet de neuf cette nouvelle relation. Un sommaire rapide du voyage, qui précède l'un des grands ouvrages de l'auteur (1) , a pu déjà faire soupçonner cet intérêt géographique. Toutefois, M. de Saint- Hilaire suivant l'ordre chronologique dans ses relations , les deux volumes que nous annonçons ne contiennent que le voyage à Minas- Geraes , à Minas-Novas , à Espirito-Santo et aux Campos-Geraes , pays bien différens d'aspect et de productions , mais que leurs richesses agricoles ou métalliques placent à l'un des première rangs dans la géographie du Brésil. Parti de France en 1816 avec l'ambassade de M. le duc de Luxembourg , et dans le seul but de se livrer à une branche de l'histoire naturelle pour laquelle il s'était senti , dès sa plus tendre enfance , une sorte de passion , ce n'était point dans les villes , c'était dans les campagnes solitaires de l'intérieur que le voyageur pou- vait la satisfaire. Aussi ne fit-il qu'un bien court séjour à Rio de Janeiro , et s'enfonça-t-il presque aussitôt après son arrivée au sein de ces bois vierges qui existent encore dans la province, et dont il fait connaître le caractère varié. A l'aspect de ces forêts imposan- tes qu'il décrit en habile naturaliste , il arriva à M. de Saint-Hi- laire ce qui arrive à presque tous ceux qui les parcourent pour la première fois : sous ce beau ciel des tropiques , au milieu de cette magnificence de la végétation qui n'a point d'égale en Europe, et que l'enthousiasme du poète ne saura jamais peindre , le voyageur qui venait de quitter le bord de la mer , cherchait déjà quelques, fleurs qui lui rappelassent celles de la France ; il venait d'en trouver une, c'était un érinus, semblable à la primevère à grande corolle» et son aspect lui fit éprouver une vive émotion : € Des plantes que l'on puisse rapporter aux genres de la Flore française sont fort rares sous les tropiques , et je n'en recueilli» jamais dans le cours de mes voyages sans éprouver quelque atten- drissement. Cet erinus me rappela , avec celui des Alpes, les riantes campagnes où j'avais vu ce dernier pour la première fois, elles (i) Histoire des plantes les plus remarquables du Brésil et du Paraguay^ ayec figures. 414 REVUE DES DEUX MONDES. doux souvenirs de la pairie vinrent se mêler au recueillement dans lequel m'avaient plongé les forets sombres et majestueuses que je traversais alors, i Après avoir parcouru les environs si pittoresques de Rio de Janeiro, Aguassù, Bemfica, la vallée Das Pedras , la montagne de la Veuve (Serra da Viuva) et Pao Grande, une des sucreries les plus considérables du Brésil, qu'il décrit avec exactitude, M. Au- guste de Saint-Hilaire arriva à l'habitation d'Uba, fondée par M. Jozé Rodrigucz, un ardent ami des Indiens, et il avoue que, durant tout son séjour au Brésil, il ne passa nulle part des instans plus heureux que dans cette solitude , où ses nombreuses collec- tions d'objets d'histoii'e naturelle commencèrent à s'accroître. « Ce n'est pas seulement pondant le jour, dit-il, que l'entomo- logiste augmente ses collections; il peut encore, lorsque la nuit ar- rive, se livrer à la chasse des insectes phosphoriques. Tandis qu'en France la propriété d'être lumineux ne s'observe que dans trois ou quatre lambyres, et que, dépourvus d'ailes, ils restent à peu près à la même place, cachés parmi les herbes, ici diverses espèces, appartenant à plus d'un genre, parcourent lès airs et les sillonnent de leur brillante lumière. Quelques-uns ont les derniers anneaux du ventre remplis de matièies phosphoriques; d autres, au con- traire, portent à la partie supérieure de leur corselet deux pro- éminences lumineuses arrondies et assez écartées, qui semblent se confondre lorsque l'insecte vole, mais qui pendant le jour brillent comme autant d'émeraudes enchâssées dans un fond brun un peu cuivré. Les coléoptères phosphoriques répandent ordinairement une lumière éclatante et d'un vert jaune; cependant quelques-uns ne laissent échapper qu'une lueur rouge et obscure, et il en est qui ont tout à la fois quelques anneaux de l'abdomen remplis d'une lu- mière verte, et d'autres anneaux pleins d'une matière lumineuse et jaunâtre. Rien n'est plus amusant que de voir ces divers insectes voler par une nuit sombre. Dans les endroits où ils sont un peu Dombreux , les airs sont traversés par des points lumineux plus ou moins larges , plus ou moins éclatans , qui se croisent en tous sens, brillent un moment, disparaissent et se montrent plus loin. Le vol des coléoptères phosphoriques n'est pas le même pour toutes les espèces : (]uelques-uns s'élèvent à dix ou douze pieds et même da- LE BRÉSIL. 413 vantage; d'autres, au contraire , restent toujours à quelques pieds delà terre; la plupart volent horizontalement ; inaisdans les endroits marécageux on trouve une petite espèce , qui , comme un jet lu- mineux, s'élance dans une direction oblique ou verticale, sautille un instant et disparaît. » Ce fut à Ubà que M. Auguste de Saint-Hilaire vit des Indiens pour la première fois : c'étaient des Coroados ; mais , comme il l'avoue lui-môme, ils appartenaient à une des peuplades les plus disgraciées de la nature. Cette physionomie ignoble qu'on n'observe point chez les autres Indiens, cet embarras stupide, trahissant le sentiment qu'ils ont de leur infériorité , et qui firent naître dans l'esprit du voyageur un sentiment si vif de pitié et d'humiliation, montrent comment notre civilisation les a faits. Quel douloureux contraste en effet avec ces Tououpinambaoults (1) si fiers, si courageux, que vit autrefois Lery , dans ces campagnes , et dont Montaigne comparait les réponses avec ce que l'antiquité offre de plus élo- quent! Toutefois , l'empreinte de l'asservissement n'a pas été par- tout aussi hideuse, et il y a, comme nous avons été à même de le voir , et comme l'ouvrage de M. de Saint-Hilaire en offre la preuve, des sauvages qui ont encore un sentiment de dignité primitive. Après avoir visité dans leur aidée ces misérables Indiens , dont il peint le caractère physique et moral avec beaucoup d'intérêt , M.Auguste de Saint-Hilaire revint à Rio de Janeiro; mais ce fut pour entreprendre immédiatement son grand voyage à Minas. Se joi- gnant donc à un savant naturaliste déjà bien connu, M. Langsdorff, et à un jeune habitant de l'intérieur , il partit de la capitale du Brésil, le 7 décembre 1816, pour ce long voyage dans l'intérieur, qui allait révéler enfin tant de choses complètement ignorées, ou du moins connues imparfaitement. Nos voyageurs suivent d'abord la route si fréquentée qui conduit de Rio de Janeiro à Villa-Rica. Arrive-t-on dans un de ces ranchoy espèces de caravansérails où s'arrêtent les caravanes qui vont de (i) Thevet, dans ses Singularités de la France antarctique , les appelle Tou- plnambaux, nom qui se rapproche beaucoup plus du mot Toupinambas, par le- quel les Portugais désignent cette grande nation. Je pense que Lery a voulu ex- primer les moindres modifications de la prononciation indienne. 416 REVUE DES DEUX MONDES. l'intérieur vers le bord de la mer ; là tout est mouvement , tout est activité , mais tout se passe aussi en général avec un ordre remar- quable. « Les muletiers des différentes caravanes se rapprochent, se racontent leurs voyages, leurs aventures amoureuses, et quel- quefois l'un d'entre eux charme le travail de ces voisins en jouant de la guitare, et en chantant quelques-uns de ces airs brésiliens qui ont tant de grâce et de douceur. On se dispute rarement, et l'on se parle avec une politesse inconnue chez nous parmi les classes in- férieures. » La manière lente dont on voyage au Brésil, où Ton ne peut guère faire plus de trois ou quatre , ou tout au plus cinq lieues par jour, favorise les observations du voyageur ; et en général ses remarques, pleines d'exactitude et d'intérêt , suppléent au manque d'incidens qui se fait un peu sentir dans celte première partie du voyage. Enfin, il arrive sur les bords du Rio-Parahybuna, qui divise la province de Rio de Janeiro de celle de Minas-Gcraes. Il trace un rapide ex- posé de l'histoire de la découverte , qu'il ne fait remonter qu'au milieu du xvii* siècle , et qu'il attribue , avec Pizzaro et Southey, à un aventurier nommé Marcos de Azevedo , tandis que Cazal la fait remonter à l'année 1573, et en accorde l'honneur à Sebastiâo Tourinho, colon de Porto-Seguro , qui aurait longé le Rio-Doce, et serait revenu sur la côte par le Jiquitinhonha. Quoi qu'il en soit, ce fut Rodriguez Arzâo , natif de Thaubaté , qui le premier dé- couvrit de l'or dans la province de Minas-Geraes : il avait pénétré dans les déserts de Cuyaté, et à son retour, en l'année 1695, il présenta trois oitavas d'or à la municipalité [camara) de la ville ca- pitale de la province du Saint-Esprit. On sait combien de bandeiras de Paulistcs suivirent ses traces , et combien de villes florissantes furent fondées. M. de Saint-Hilaire se plaît à énumérer les avantages dont peut jouir cett€ magnifique province, qui, située entre les 15** 0123° 27" latitude S., et entre les 328" et 356° de longitude , jouit du plus doux climat, et peut pro- duire, suivant les lieux et les hauteurs, la vigne, le sucre et le café , le chanvre et le coton , le manhiot , le fromen t et le seigle , la mangue , la pêche , la figue et la banane. Nous ne parlons point de ses immenses richesses métalliques. Aussi le voyageur, plein d'enthousiasme pour celte merveilleuse fertilité, ne peut-il s'em- LE BRÉSIL. 417 pécher de s* écrier : « S'il existe un pays qui jamais puisse se passer du reste du inonde, ce sera certainement la province des Mines ! » Et cependant ce beau pays ne comptait , lors de son voyage , que cinq cent mille âmes; ce qui ferait dix individus par lieue carrée, et par conséquent une population cent dix fois moindre que celle de la France ! D'après les mêmes calculs , dans un espace de qua- rante-quatre ans , la population de la province des Mines aurait presque doublé. Notre voyageur , arrivé au Registro , où se pèsent toutes les marchandises sèches qui entrent aux Mines , fait sentir toute l'ab- surdité du système qui faisait payer sur le fer et sur le sel des droits infiniment plus élevés que sur la bijouterie , les rubans et la dentelle ; système dû au régime colonial , et qui se maintint en- core après l'émancipation. Après qu'il a dépassé le Registro, on aime à le voir décrire , tantôt ces graminées gigantesques , le ta- boca ou tabioca, qui s'élèvent jusqu'à soixante pieds; tantôt un solanum^ qui, loin d'être un simple arbrisseau , acquiert jusqu'à quarante pieds. Toutefois cette partie du livre n'est pas la plus neuve quant aux détails de mœurs. Enfin l'auteur arrive à ces déli- cieux campos, où change tout à coup la végétation. Là, d'im- menses pâturages remplacent les forêts qu'on vient de traverser : le campo, néanmoins, n'est point une vaste plaine, et M. de Sainl- Hilaire le compare à ces pacages que l'on rencontre dans plusieurs de nos hautes montagnes d'Europe : celui , par exemple , du Mont-d'Or en Auvergne, lorsque, après avoir passé le pic de Sancy, on arrive à Vassivière. Jusque là les campagnes ont été riantes ; mais après avoir passé Gapâo , le paysage prend un air de tristesse qu'il conserve jusqu'à Villa-Rica : la verdure est rem- placée par des monceaux de cailloux ; on est dans le voisinage de la capitale des Mines. Pour donner une idée de la décadence de cette ville , dont le nom atteste l'ancienne opulence , nous dirons que sa population , qui s'est élevée autrefois jusqu'à vingt mille âmes , est réduite aujourd'hui à environ huit mille. Villa-Rica, construite sans aucune espèce de régularité, sur une longue suite de mornes qui bordent le Rio-d'Ouro-Preto , offre l'aspect le plus étrange et le plus pittoresque. Râties par groupes inégaux, sur un plan différent, les maisons s'élèvent tan- 418 REVUE DES DEUX MONDES. tôt sur le bord d'excavations profondes ; tantôt dominées pai" des pics arides, elles semblent menacées d'effroyables éboulemens. Elles ont , pour la plupart , un petit jardin long et étroit ; € ces jardins sont soutenus par une muraille peu élevée, presque tou- jours couverte d'une immense quantité de fougères, de graminées et de mousses , et le plus souvent ils forment , les uns au-dessus des autres , une suite de terrasses , dont l'ensemble présente quel- quefois une masse de verdure telle qu'on n'en vit jamais dans nos climats tempérés. De ces maisons ainsi entremêlées de sommets arides et de touffes serrées de végétaux , il résulte des points de vue aussi variés que pittoresques. Mais la couleur noirâtre du sol , celle des toits qui n'est guère moins obscure, le vert foncé des orangers et des cafiers très multipliés dans les jardins, un ciel presque toujours nuageux, la stérilité des mornes où l'on n'a point bàli, communiquent au paysage un aspect sombre et mélan- colique. » A Villa-Rica, M. de Saint-Hilaire fut reçu par un cé- lèbre minéralogiste, M. le baron d'Eschwege, avec lequel il fil de nombreuses excursions dans la ville et dans ses environs , où il eut occasion de voir combien sont riches ces mines de fer qu'on a dédaignées pendant si long-temps , et qui , se montrant où l'on ne cherchait autrefois que de l'or, ranimeront peut-être un jour l'in- dustrie delà ville délaissée. Villa-Rica est dépourvue de la plupart des établissemens utiles ou agréables qu'on trouve dans nos villes d'Europe. Cependant M. de Saint-Hilaire admira la propreté de son hôpital mihiaiie. Son théâtre est le premier qu'on ail songé à établir au Brésil ; mais malheureusement la troupe y est d'une dé- plorable médiocrité , et la couche de rouge ou de blanc dont les acteurs (hommes de couleur) sont obligés de se couvrir le visage ajoute encore à ce qu'il y a de grotesque et de bizarre dans leur jeu. A Marianna , siège d'un évêché , M. Auguste de Saint-Hilaire porte ses observations sur le clergé des Mines ; après avoir remar- qué que le gouvcrnemenl avait interdit l'enirée de cette province aux corporations religieuses, il ne peut s empêcher de signaler une foule d'abus qu'on remarque dans le clergé séculier. Là, comme dans toute l'étendue du Brésil, les prêtres ne perçoivent plus la dime (ju'ils ont cédée autrefois au gouvernement , moyen- nant un revenu annuel d'environ 1,250 francs, payable à chaque LE liRÉSIL. 4id curé. Par l'accroissement de la population et de l'industrie, le gouvernement, au bout d'un certain nombre d'années, obtint d'é- normes bénéfices ; mais le traitement des curés ne suffisait plus, parce qu'ils étaient contraints de faire desservir certaines succur- sales. Bientôt un arrangement , connu sous le nom de constitution de Bahia , accorda aux pasteurs 40 reis (25 cent.) pour chaque propriétaire et pour sa femme, et 20 reis (12 cent. 1/2) pour chaque enfant et pour chaque tête d'esclave. Cet impôt avait été volontaire ; le clergé néanmoins ne tarda pas à élever d'autres pré- tentions : « sous prétexte, dit l'auteur , d'être indemnisés de la con- fession pascale, prétexte que les catholiques européens auront heureusement quelque peine à concevoir, les curés parvinrent à introduire l'usnge de se faire payer 500 reis (1 franc 9o cent.) par chaque communiant. Un ecclésiastique charitable n'exigera rien des indigens; mais on a vu des curés, on ose à peine le dire, qui, au moment de donner la communion dans le temps de Pâques, suspendaient cet acte solennel pour demander à des hommes pau- vres la rétribution accoutumée. C'est sans doute de cette manière que certaines cures rapportent jusqu'à 9,000 cruzades. » Félici- tons l'auteur de ce qu'en ne s' éloignant pas un seul instant d'un ton de modération qui donne une nouvelle autorité à ses paroles, il a signalé de monstrueux abus qui s'opposent, comme il le prouve lui-même , à la pi'ospérité du pays. « La confession , dit-il , est celle de toutes les fonctions sacerdo- tales qui prend aux prêtres le plus de temps , et j'ai vu cinq nègres expédiés en un quart d'heure. Si les ecclésiastiques disent leur bréviaire, il faut que ce soit bien secrètement, car il ne m'est ar- rivé qu'une seule fois d'en surprendre un remplissant ce devoir. Être prêtre, c'est une sorte de métier, et les ecclésiastiques eux- mêmes trouvent tout naturel de considérer ainsi le sacerdoce. » M. de Saint-Hilaire , dans lequel cependant l'esprit religieux sem- ble dominer, ajoute les derniers traits à ce tableau de l'état moral du clergé des Mines , en disant qu'il n'est pas sans exemple de voir des ecclésiastiques s'adonner (à la lettre) au commerce, et même vendre en boutique. « Au reste , continue-t-il , si les prêtres sont loin d'être exempts de torts, on doit se plaire à reconnaître qu'ils n'y ajoutent point 4^ RKVUK DES DRUX MONDES. rhypocrisie : ils se montrent tels qu'ils sont, et ne cherchent nulle- ment à en imposer par de graves discours ou par un extérieur aus- tère. Hors des villes, leur costume ne diffère nullement de celui des laïques, et personne n'est étonné de voir un curé avec des bottes, une culotte de nankin et une veste d'indienne verte ou rose. > Nous ajouterons à ce tableau , que nous avons vu nous-méme aux environs de San-Salvador, un curé faisant danser ses parois- siens au son de la guitarre , sans que personne en fût scandalisé. M. de Saint-Hilaire , en provoquant des réformes importantes , veut qu'elles soient faites avec une extrême prudence : « Aucun peuple, selon lui , n'a plus de penchant que les Mineiros à devenir religieux , et même à l'être sans fanatisme. Tout à la fois spirituels et réfléchis , ils sont naturellement portés aux pensées graves ; leur vie peu occupée favorise encore cette propension , et leur caractère aimant les dispose à une piété douce. En général , les Mineiros ont été doués heureusement par la Providence : qu'on leur donne de bonnes institutions , et l'on pourra tout attendre d'eux. » Continuant sa route, qui devient de plus en plus intéressante, l'auteur traverse une foule de contrées où l'extraction de l'or fait négliger encore l'agriculture. Il signale les causes principales de son faible accroissement , et quelques mots suffiront pour faire comprendre les déplorables résultats que doivent forcément ame- ner les procédés agricoles suivis jusqu'à présent. € Si j'en excepte la province de Rio-Grande-do-Sul , celle des Missions et la pro- vince Cisplatine, on ne fait usage, dans le Brésil méridional, ni de la charrue, ni des engrais. Tout le système de l'agriculture brésilienne est fondé sur la destruction des forêts ; où il n'y a point de bois, il n'y a point de culture... > Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire nous-même , comme l'auteur : Hè huma terra acabada, c'est une terre épuisée; et le champ dont parlait ainsi l'agriculteur n'avait donné que huit à dix récoltes. M. de Saint- Hilaire est , je crois , le premier qui ait signalé un des fléaux les plus actifs de l'agriculture brésilienne, et qui ne s'est cependant développé que depuis quelques années; nous voulons parler du capim gordura [iristegis glulinosa), graminée visqueuse, grisâtre et fétide , qui envahit les champs avec une incroyable rapidité, qui en fait disparaître toutes les autres plantes, et qu'on voit croître LE BRÉSIL. 4^ OÙ s'élevèrent les plus riches moissons. Notre voyageur , qui ne manque jamais de signaler aux liabitans des contrées qu'il a parcou- rues les moyens d'améliorer leu r sort, indique un procédé à employer pour récolter encore du maïs au milieu de ces champs désolés. A Itajuru , et après avoir considérablement augmenté ses col- lections, M. de Saint-Hilaire se sépare de ses compagnons de voyage; là, il prend de nombreux renseignemens sur le mouve- ment de la population et sur les procédés agricoles du pays. Il les donne dans toute leur étendue , et ils peuvent devenir d'une haute utilité pour les Brésiliens eux-mêmes ou pour les émigrans. Non- seulement il entre dans les détails les plus complets sur la cession des terrains (sesmarias), mais il fait connaître la législation qui leur est relative. A ces documens si précieux pour ceux qui vou- dront s'établir au Brésil , il joint des renseignemens sur le travail des mines , qui laissent bien loin d'eux ce que Mawe a dit sur ce sujet : nous regrettons de ne pouvoir les citer, mais ils servent à prouver que là , comme dans tout le reste du Brésil , la fortune des chercheurs d'or est aussi précaire que celle des agriculteurs laborieux est assurée (1). Après avoir visité les mines encore opu- lentes de la Conception et d'Itabii-a , dont les produits vont néan- moins en s'affaiblissant , le voyageur se dirigea vers ces forges de Girao qui sans doute ont reçu depuis un immense accroissement. L'auteur dit avec raison que le fer des montagnes de Minas-Geraes peut être considéré comme inépuisable ; on le trouve à la surface de la terre, et le minerai a donné jusqu'à 85 pour 100, et davan- tage. Que dire de ce régime colonial où il était défendu aux Bré- siliens de fondre la moindre parcelle de fer? L'établissement du Morro de Gaspar-Soares a fourni depuis long-temps le fer néces- saire à l'exploitation des diamans , mais il a coûté des sommes énormes au gouvernement par le manque absolu de constructeurs habiles. Ce sont, comme nous l'avons déjà dit, des choses essentielle- ment utiles qu'on doit s'attendre à trouver dans cette relation : (i) D'ailleurs, plusieurs ouvrages, et entre autres une notice insérée dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Lisbonne , prouvent , avec notre voya- geur, la déchéance successive des mines et la diminution de leur produit. 4^ REVUE DES 1>ELX MONDES. aussi ce que dit l'auteur sur la juridiction des mines , sur les titres divers de l'or, sur la manière de le fondre et de l'essayer, pour- rait bien paraître aride à quelques lecteurs ; cependant il jette un tel jour sur l'administration et sur les ressources intérieures du Brésil , que nul ne saurait s'en plaindre , et d'ailleurs , hâtons- nous de le dire , ces faits sont mêlés à des détails de la vie inté- térieure, qui pourront plaire aux lecteurs les moins sérieux. Mais bientôt la relation prend un autre caractère. Quittant Villa-do-Principe où il séjournait depuis quelque temps , et s'a- vançant vers Minas-Novas, l'auteur se trouve de nouveau en rap- port avec quelques tribus sauvages ; ce sont les Malalis qu'il visite, et il cite à leur sujet un des faits les plus curieux dont il soit fait mention dans aucun voyage. Semblables à ces Guaraons des bords de l'Orénoque , qui mangent avec délices une larve du palmier murichi , les Malalis tirent une graisse très fine et très délicate d'un gros ver blanc (6ic/iorfe Taquara), et ils en accommodent leurs alimens. t Ce n'est pas tout, les Indiens emploient encore le bicho de Taquara à un usage fort différent. Lorsque l'amour leur cause des insomnies, ils avalent un de ces vers que l'on a fait sécher sans en ôter le tube intestinal , et alors ils tombent dans une espèce de sommeil extatique qui dure plusieurs jours. Celui qui a mangé un ver desséché du bambou raconte en se réveillant des contes mer- veilleux ; il a vu des forêts brillantes, il a goûté des fruits exquis. Mais avant de manger le bicho de Taquara , on a grand soin d'en ôter la tête, que l'on regarde comme un poison dangereux. > Nous pourrions ajouter : Peut-être parce qu'elle produit à un degré plus énergique les effets qui résultent du reste du ver. M. Aug. de Saint-Hilaire attribue uniquement la propriété narcotique du bicho de Taquara au tube intestinal. M. Latreille, auquel il a sou- mis la description de cet animal merveilleux , l'a reconnu pour une chenille , qui probablement appartient au genre cossus ou au genre hépiale. A Passanha, au milieu d'un pays à peine cultivé, M. de Saint- Hilaire fait sur les Indiens des observations qui attachent vive- ment. Il y rencontra un Copoxo et un Panhame , auxquels il ne trouva aucun des traits de la race indienne. Malheureusement , comme il ledit lui-même, ce dernier individu, qui ressemblait à un LE BRÉSIL. 425 paysan français , était isolé , et ne pouvait servir à constituer une exception extrêmement remarquable. Nous avons des raisons pour croire que, trompes par quelques traits généraux souvent dus au climat , les premiers voyageurs se sont trop hâtés de trouver une ressemblance absolue entre tous les indigènes de l'Amérique. Cette assertion a été émise bien légère- ment, entre autres par Ulloa. Nous pensons avec M. de Saint- Hilaire que la teinte cuivrée qu'on leur a attribuée n'est point natu- relle à toutes les tribus. Nous avons vu comme lui des Botocudos presque blancs , et on nous a même parlé de quelques-uns de ces Indiens, dont la teinte était d'un blanc de lait , ce qui serait pro- bablement dû à un état analogue à celui des Albinos, ou à une cir- constance accidentelle qu'on ne sait trop comment expliquer. Après avoir peint l'état social de ces tribus encore jalouses de leur indépendance, qui semblent appartenir à une race plus sau- vage que celle des dominateurs de la côte, l'auteur s'élève avec véhémence contre l'usage épouvantable de la part des nations civi- lisées de faire la guerre à ces misérables indigènes , qui se laissent souvent tuer sur la place où ils combattent, et qu'on pourrait à coup sûr faire passer graduellement dans la population utile. Lorsqu'on consulte deux autres voyageurs qui ont été à même, comme M. de Saint-Hilaire, de bien connaître la position sociale des Indiens, on est effrayé des moyens qui ont été employés jus- qu'à présent pour s'opposer à leurs déprédations ou pour les sou- mettre. MM. Spix et Martius disent que des vêtemens imprégnés du virus de la petite vérole leur ont été offerts , et que , par ce moyen, des tribus entières ont été décimées; le prince de Neuwied cite un trait qui peut figurer à côté de celui-là, quand il rapporte qu'un vieux canon chargé à mitraille ayant été placé sur le chemin d'une habitation , et disposé de manière à ce qu'on ne pût s'avancer sans le faire partir, les Indiens qui allaient la nuit enlever quelques cannes à sucre ou quelques épis de maïs, furent impitoyablement massacrés. L'empereur, à qui le Brésil doit déjà plus d'une amé- lioration dans son administration intérieure , s'occupe de réprimer de si sanglans abus. Le sort de ses sujets indiens l'a touché, et dans une partie du Brésil oîi ils sont encore assez nombreux , un Fran- TOME I. 27 424 REVUE DES DEUX MOiVDES. çais revêtu d'un caractère honorable, M. Marlière, est chargé de- leur direction. Le second volume de M. de Saint-Hilaire commence par la des- cription pleine d'intërèt d'une contrée bien peu connue, de cette province de Minas-Novas , qui ne fut découverte qu'en 17:26 ou 4727, et qui diffère par son aspect et par sa végétation des districts environnans. Une des choses les plus surprenantes sans doute, c'est que ce beau pays, auquel on donne cent cinquante lieues de lon- gueur sur quatre-vingt-six. de large, ne comprenne qu'une popu- lation de soixante mille âmes, lépartie sur sept paroisses!.... L'or de Minas-Novas, qui, jusqu'à présent, a occupé bien plus l'atten- tion que ses produits agricoles, est d'une belle couleur, et généra- lement au titre de vingt-quatre karats : on a tiré pour le compte du roi beaucoup de diamans de la serra de Santo-Antonio-de-Itacam- biruçu, appelée vulgairement serra Diamantina, et l'on pense qu'elle n'est point encore épuisée. La même contrée fournit une foule de pierres précieuses. C'est avec grande raison que l'auteur s'exprime ainsi sur cette contrée, destinée à occuper un rang si remarquable dans l'empire : « Le Termo de Minas-Novas a l'ex- trême inconvénient d'être situé à une très grande distance de la capitale du Brésil; mais, depuis la découverte récente du cours du Jiquitinhonha , on ne trouverait peut-être pas dans toute la pro- vince des Mines un pays mieux situé pour le commerce. » Nous ajouterons que ce beau fleuve, qui se jette dans la mer entre les provinces de Rio et de Bahia, doit devenir avant tout l'objet de travaux actifs , et que tant qu'on les négligera dans ce qui a rapport à l'amélioration de la navigation , on retardera le déve- loppement agricole d'un des plus beaux pays de la terre. On sent qu'au milieu de cette contrée, encore presque déserte, les observations botaniques de M. de Saint-Hilaire doivent se multi- plier et offrir un nouvel intérêt. Il ne se contente pas de décrire des individus épars, il fait connaître les diverses dénominations appliquées aux divers genres de forêts. A l'Aldea d'Alto dos Bois, il visite les Macunis, et ces sauvages lui fournissent des détails de mœurs fort curieux; les guerriers de la tribu ont un tel respect pour leurs ancêtres, que, guidés par ce sentiment, ils refusèrent de faire à leurs armes certaines améliora- LE BRÉSIL. 425 lions indiquées par un Européen. On ne retrouve plus chez les Macunis l'usage bizarre, commun autrefois à la plupart des nations brésiliennes, de se percer la lèvre inférieure, et d'y introduire un corps étianger (4); mais leur contact avec les peuples policés n'a pu améliorer encore complètement le sort du sexe le plus faible, et M. de Saint-Hilaire vit, dans une des maisons où il entra, la férule de bois destinée à corriger les femmes , suspendue au plafond. Quand ils sont malades, les Macunis prennent pour tout remède de l'ipécacuanha; les parens do celui qui souffre pleurent autour de lui, mais ne lui donnent aucun soin. L'ignorance de ces pauvres Indiens inspire à M. de Saint-Hilaire des réflexions pleines de justesse et de véritable philanthropie. « Il nous paraît incontestable, dit-il, que l'imprévoyance est attachée aux différences de forme que présente leur race, comme le même défaut a été attaché à l'organisalion imparfaite de l'enfance... Ainsi qu'aux enfans, il faudrait aux Macunis des tuteurs intègres et vi- gilans. j> Il veut, et s:i léflexion est de la plus haute importance, qu'on encourage les alliances légitimes des Indiennes avec des hommes de couleur; ces alliances produiront une race mixte, que nous sommes tentés de regarder comme devant être plus parfaite qu'il ne le suppose. ' Les Macunis sont ennemis des Botocudos, et M. de Saint-Hilaire pense que cette haine est en partie produite par l'opinion qu'on a généralement de leur anthropophagie; il cite à ce sujet deux faits curieux, qu'il ne consent point à admettre néanmoins comme la preuve décisive dune horrible coutume, à l'existence de laquelle il voudrait ne pas croire, mais que des relations trop nombreuses attestent, pour qu'il soit possible désormais de la nier. D'ailleurs les aveux du jeune Botocudo appartenant à M. de Neuwied nous (i) Les anciennes relations parlent de certains chefs tiipis qui avaient jusqu'à sept pierres de jade vert, encbâssées dans leurs lèvres ou dans leurs joues. Les Machacalis portaient autrefois une plume dans la lèvre. Les Cayabavas ornaient cette partie du visage au moyen d'une rouelle de résine; les Guaycurus y pla- çaient un ornement d'or, et la botoque (bondon de tonneau), qui a donné aux Bolocndos le nom qu'ils portent, est trop célèbre pour qu'e nous en parlions ici -27, 42G REVUE DES DEUX MONDES. paraissent assez concluans, pour ne point en aller cherclier trau- 1res, et l'Indien Firmiano, en convenant que ses compatriotes avaient l'habitude de couper par quartiers les ennemis tués dans le combat, indique plutôt un vestige d'anthropophagie dans sa tribu ([u'il ne peut l'en disculper entièrement. Il suffit de lire Hans Sta- den et de se rappeler ses misères au milieu des ïupinambas, à l'é- poque où ces tribus avaient encore quelque importance, pour avoir la preuve de l'hon'ible enthousiasme avec lequel ils se livraient à d'épouvantables festins (1), et pour penser que dans les lieux où une telle coutume a pu être considérée comme une des bases de l'état social, quelques vestiges ont pu en être conservés. D'ailleurs ce qui se passait à cette époque chez les Tupinambas se renouvelle continuellement chez les fiattas ou dans les îles de la Nouvelle- Zélande, et il nous paraît difficile de laver l'espèce humaine de cette terrible accusation (2). Malgré les détails pleins d'intérêt donnes par le prince de Neu- wied sur les hordes de Botocudos qui errent le long des rives du Ji(Iuitinhonha, on lira encore avec plaisir ceux que présente la relation de M. de Saint-llilaire , mais ils paraîtront nccessairemeni moins neufs ; aussi passerons-nous rapidement sur cette partie du voyage , bien ({u'elle ail été pour nous une preuve de l'extrême vérité des descriptions, puisque nous avons eu occasion de visiter en partie les mêmes lieux , et nous suivrons le voyageur vers des (i) Lt'Fy, dans son récit dont l'énergie égale la naïveté, trace un tableau qui fait frémir des cruautés commises à cette époque en France, durant les guerres de religion , et il cite des faits épouvantables qu'il compare à ce qui se passait parmi les Tououpinamboults. Du reste, en admettant que les Botocudos soient les des- cendans des Tapuyas, il est difficile qu'ils n'aient point conservé quelques usages de leurs ancêtres, que Pison nous peint comme étant livrés à un bien plus haut degré que les Tupis aux horreurs de l'anthropophagie. (a) Chez les peuples de race aztèque, où, chose fort extraordinaire, l'anthro- pophagie ne s'était développée qu'après une certaine période de civilisation , on sacrifiait un nombre immense de victimes humaines , dont quelques portions seu- lement étaient dévorées solennellement. Si on s'en rapporte à un voyageur mo derne, on évaluait à vingt mille le nombre de ceux qui périssaient ainsi annuel- lement au Mexique. l-E BRÉSIL. 427 tontrces qui, avant lui, n'avaient jamais été complètemeul tic- cri les. Après avoir fait de nombreuses observations sur rori(]ine des ti'ibus sauvages du Brésil, qu'il fait remonter, les unes à la race inon{jole, tels que les Botocudos, les autres à un des rameaux les moins nobles de la race caucasique, faits d'une haute importance, qui paraissent acquérir ici un nouveau de{jré de publicité; après s'être procuré un jeune Indien qui devait l'accompagner jusqu'en France, M. de Saint-Hiiaire revint à Villa-do-Fanado ; il visita les mines de fer de Bomfim, qui ont été fondées par le capitaine Manoel Jozé, et qu'on regarde comme le plus bel établissement de la province; puis il entra dans le Seriâo, dans ce désert de Minas, oii la nature prend un nouvel aspect. Néanmoins ce pays ne lui parut point mériter le nom de jardin du Brésil qu'on lui donne quelquefois, à cause sans doute de ce terrain onduleux couvert çà et là d'arbres peu élevés , au milieu de nombreux pâturages , et dont mille plantes en fleurs interrompent la monotonie. A cette époque, la sécheresse avait tout dévoré , et le Sertâo n'offrait qu'un aspect désolé. Les Sertanejos (on désigne ainsi les habitans du désert) forment une classe à part, qui dédaigne en général l'agri- culture pour se livrer à l'éducation des bestiaux, et qui, vivant à peu près en dehors de la société, a pris des préjugés nouveaux et des habitudes inconnues dans le reste du Brésil. Accoutumé à poursuivre des bestiaux presque sauvages, dans un pays entre- coupé de collines et de bois, où se sont multipliées mille plantes aux longues épines, aux dards nombreux et pénétrans; entouré d'animaux féroces , qu'attire une proie facile , le Sertanejo , qu'on peut comparer au Péon des Pampas , mais qui mène une vie bien plus laborieuse , est vêtu complètement d'une espèce d'armure de cuir, qui se fait avec la peau du cerf (veado) , et qui lui donne l'as- pect le plus singulier aux yeux d'iin Européen. Comme dans les campagnes de Buenos- Ayres, le cultivateur le plus pauvre monte à cheval pour faire la moindre course , et ne sort jamais dans le Sertao sans avoir un fusil. Là, plus d'un chasseur solitaire rappelle le Bas-de-cuir de Cooper, et s' éloignant de la société, qu'il ne peut plus comprendre, vit dans les plaines et se nourrit uniquement de gibier. Mais ces intrépides habitans du désert , s'ils n'ont point à 428 Riivui: DKs deux mondes. redouter les buffles sauvages, sont exposés à la rencontre d'enne- mis plus féroces et surtout plus agiles. On compte, dans le Sertào seulement, quatre espèces iVonças, parmi lesquelles se trouve le jaguar ou tigre à peau mouchetée. Quatre espèces de chais sauva- ges [gatos do mato), et la guara, que l'on compare au loup d'Europe, sont, avec les animaux dont nous venons de parler, les ennemis les plus redoutables du chasseur ; et l'on raconte dans le Sertâo de merveilleux récits du sang-froid avec lequel les hommes de ce pays attaquent ces hôtes terribles du désert. Malgré le nom qu'on lui a donné , le Sertào n'est pas complète- ment dépojurvu de bourgades ; mais souvent, dans cette réunion de pauvres habitations , le voyageur ne trouve pas même les choses les plus nécessaires à la vie , quoique partout la plus louchante hospitalité s'empresse de l'accueillir : partout aussi l'ignorance la plus complète forme un contraste douloureux avec les qualités qu'on remarque chez les Sertanejos, et qui s'éteignent souvent , parce qu'elles n'ont jamais été cultivées. En se dirigeant vers le Rio-de-San-Francisco , M. de Saint- Hilaire eut occasion de constater un fait curieux : c'est qu'aucune des abeilles de la province des Mines n'a d'aiguillon, et qu elles se contentent de mordre quand elles se défendent. Le miel que four- nissent les nombreuses espèces d'abeilles qu'on rencontre au Brésil est très limpide et exempt de cet arrière-goùt désagréable qu'a celui d'Europe; cependant MM. Spix et Martius s'engagent à se défier de plusieurs espèces de miels trouvés dans les forets : quel- ques-uns d'entre eux , tel que celui de l'abeille mimbubinda, sont un véritable poison. La cire des abeilles du Brésil est noirâtre, et, à l'exception de quelques essais heureux faits dans le Goyaz , on a essayé vainement jusqu'à présent de la blanchir. Toujours accompagné de son domestique et de l'Indien qu'il voulait emmener en France , M. de Saint-Hilaire se dirigeait vers le San-Francisco; mais l'uniformité de la campagne, l'absence d'eau , le manque de nourriture pour les bêtes de somme , l'ardeur du soleil qui dévore ces solitudes, tout contribuait à jeter les voya- geurs dans un accablement douloureux, que venaient accroître les souvenirs d'une autre contrée , et que ne peuvent comprendre que ceux cpii l'ont éprouvé. Enfin, après avoir visité les bords imposans LE BRÉSIL. 429 ilu San-Francisco , qui offrent des paysages si variés; après avoir contemplé un de ces lacs que le grand fleuve forme dans ses débor- demens , et dont le rivage , couvert de mimoses à fleurs odorantes, sert d'asile à des milliers d'oiseaux , parmi lesquels la spatule étale ses ailes d'un beau rose, qui se marient aux fleurs azurées du Goifo , M. de Saint-Hilaire abandonna ces lieux , où la misère des habitans fait un triste contraste avec la splendeur de la nature , et il se dirigea vers le district des Diamans. C'est là que s'arrête la première partie de sa relation , et si l'on 5e rappelle le peu de renseignemens qu'on a sur ce pays à la fois si riche et si curieux , on comprendra sans peine l'intérêt qui doit s'attacher à la suite de cet important ouvrage. Ferdinand Denis. HISTOIRE DES EXPLORATIONS Première Partie. << Nous sommes si jeunes sur la terre, que nous n'avons pas encore eu le temps de recon- naître la petite portion, de sa surface qui nous a été cédée par l'océao. » Bertraito , Lettres sur les révolutions du globe. La découverte de l'Amérique appartient à deux époques bien distinctes : la première , qui fut le produit accidentel des courses aventureuses dçs Scandinaves , n'offre qu'un fait historique sans conséquences, arraché à l'oubli par l'érudition; la seconde, au contraire , résultat d'un sublime calcul , et accueilUe avec enthou- siasme par l'Europe civilisée , a changé la face du globe en exer- GÉOGRAPHIE DE LAMERIQUE. 451 çant sur tous les peuples une merveilleuse influence. Pour se ren- dre compte d'efl^ts si divers , pour expliquer l'intervalle immense qui sépare les noms presque ignorés de Gun-Biurn et d'Eric Rauda , de la renommée univeiselle de Christophe Colomb , il suf- fira sans doute de consulter les temps , d'examiner la distance relative de l'Europe aux contrées différentes du même continent, et de comparer les glaces et l'aridité du Groenland et de Terre- Neuve au climat et aux richesses des Antilles etdu Mexique. Les pirates du Nord qui désolèrent l'Irlande et l'Angleterre au moyen-âge avaient visité plus d'une fois les côtes de l'Islande , en y laissant des traces de leur passage , avant que les indications de Naddodd y attirassent en 860 une colonie de Normands-Scandina- ves. Les hommes entreprenans qui s'étaient expatriés dans cette île étendirent leurs expéditions au-delà de son cercle étroit. Gun- Biurn découvrit en 970 la terre du Groenland ; et par une fatalité réservée aux premiers découvreurs de l'Amérique, son droit de priorité lui fut disputé par le Norwégien Eric Rauda , qui, fuyant le châtiment de ses crimes, n'aborda que douze années plus tard auprès du cap Farevv^ell. Bientôt, en 1001, l'Irlandais Biurn (1) aperçut vers le sud-ouest une terre haute et boisée, revint au Groen- land, et repartit avec Leif, fils d'Eric. Ces deux voyageurs arri- vèrent dans la même année sur les rivages du continent où l'on a cru reconnaître, dans le Labrador, Terre-Neuve et l'Acad le, les contrées de Helleland, Markland et Winland, qu'ils dépeignirent dans leurs curieux récits. Enfin, en 1006, Torwald, frère de Leif, poursuivit l'exploration du Winland. Ses compatriotes y con- servèrent des relations , et les chroniques rapportent qu'en 1121 l'évêque Eric vint du Groenland pour y prêcher la foi chrétienne aux colons encore païens. Plus tard , enfin , le rapport d'un Fris-» landais (2) naufragé , qui paraît avoir visité Terre-Neuve et la Nou- velle-Angleterre sous les noms d'Estotiland et de Drogeo, donna naissance aux courses et aux relations un peu douteuses des frères Zeni et du prince Zichmni de Frislande , qui accréditèrent en 1580 ces découvertes ; mais leur faible importance dans ces temps recu- (i) 11 ne faut pas le confondre avec Gun-Biurn. (a) Habitant des îles Ferroer. 432 REVUE DES DEUX MONDES. les ne pouvait exciter l'attention générale. Les IVuils de la découverte du Groenland furent abandonnés à des colonies islandaises et norwé- giennes qui se trouvèrent bientôt isolées par les glaces , ou détruites entièrement par le fer, le climat et les maladies. Le lieu de leur emplacement était dernièrement encore un point de critique histo- rique, mais il est prouvé qu'elles s'élevaient au-delà du cap Fare- Avell, et non loin de ce promontoire. Au milieu des incertitudes qui , depuis plus de 400 ans (1418), nous dérobent leur destinée , la preuve vient d'être acquise qu'en 1155 elles s'étaient étendues jus- qu'aux îles des Femmes dans la baie de Baffin. Cette connaissance forme époque dans l'immense espace de temps qui s'écoula entre les voyages de Gun-Biurn et de Colomb. L'attention peut s'y reposer encore pour examiner l'origine des murailles et des monnaies trouvées dernièrement à Terre-Neuve , qui parurent à quelques personnes indiquer les ruines d'un fort bâti au xiv* siècle par le prince Zichmni. La critique doit peut- être s'arrêter aussi pour discuter l'authenticité d'une entreprise portugaise que Juan Vas Costa Cortereal et Alvaro Martens Hor- nen dirigèrent en 1465 , à la recherche d'un passage au nord vers les contrées de l'Orient, et qui les conduisit aux côtes de Bacca- laos. Elle n'aura pas moins de peine à dissiper l'obscurité qui s'at- tache aux prétentions des Basques et du capitaine Jean de Echaide, qui , le premier , les conduisit à Terre-Neuve. Si nous professons encore un respect classique pour l'expédi- tion des Argonautes et pour les erreurs d'Ulysse, si nous sommes journellement séduits par le merveilleux d'un grand nombre de découvertes accidentelles , quelle admiration ne devons-nous pas au navigateur audacieux , dont le génie devina la moitié du globe, et dont le courage sut prouver , malgré les hommes et les élémens, la réalité de ses grandes conceptions. Cependant Gênes et Lis- bonne refusèrent le monde qui leur était offert ; la France oubliée fut punie dès-lors d'avoir négligé la marine. La cour de Londres n'eut pas le temps de se décider. Ferdinand craignit d'abord, en favorisant des chimères, de compromettre le titre de roi d'Aragon ; et quand enfin la généreuse Isabelle fit , en faveur des Castillans , réchange do ses pierreries contre les trésors de l'Amérique, elle céda plutôt à l'entraînement qu'à l'cspciance. Tant d'obstacles , GÉOGRAPHIE DE l' AMÉRIQUE. 455 tant d'incrédulité auraient jeté le découragement dans un esprit moins élevé ; mais Colomb montra la même persévérance , la même conviction en soutenant ses projets, qu'en luttant contre les erreurs de la boussole et les menaics de ses timides compagnons. On chercherait inutilement à diminuer le mérite de Colomb ; car, si l'on ne peut refuser aux enfans d'Odin quelques légers fleu- lons de la couronne glorieuse du navigateur génois , les prétentions jalouses des autres peuples ne supportent pas la critique avec le même avantage. Les Anglais, les Portugais et les Français ont présenté dans la lice Madoc-Ap-Ov^^en , Alonso Sanchez et Cousin , dont les voyages à la Virginie, à la Floride, au Mexique, à Saint- Domingue et au fleuve des Amazones , remontaient , suivant de vieilles archives , aux années 1170, i480 et 1488. Dans cette dis- pute de primauté , fondée sur d'obscures traditions , les Allemands ont voulu aussi être représentés par Martin Behem , prétendu dé- couvieur du Brésil , du détroit de Magellan et des Patagons ; les Vénitiens par un de leurs compatriotes, et les Arabes pourraient l'être à égal titre par les frères Almagrurim , avant le milieu du XII* siècle. Il semble aussi que la nature elle-même ait voulu con- spirer contre Colomb par des illusions atmosphériques, sources des iTibles répandues sur les îles d'Anlilla, de Saint-Brandon et des Sept Cités , qui remplacèrent sur les anciennes cartes cette main noire , cette terre de la main de Satan , qui devrait glacer d'effroi par son nom cabalistique les marins aventurés sur l'Océan. Enfin , l'Europe, en donnant un nom au nouveau continent, sembla par- tager l'envie qui s'attache toujours au mérite. Quoi qu'il en soit des prétentions de quelques peuples rivaux , et des efforts d'imagination d'après lesquels des cartes furent construites , il est ceitain que la grande découverte de l'Amérique, précédée par le fameux voyage de Marco Polo aux confins de la Chine , devint le fruit d'une immense erreur géographique sur la petitesse de la terre et l'étendue de l'Asie, et de réflexions savan- tes sur l'antique théorie des Antipodes , l'équilibre des terres , la masse des eaux , la direction des vents , et l'arrivée de productions étrangères sur les rivages des Açores. Voyons aussi dans ce grand événement une conséquence de l'agitation des esprits , excités par l'usage devenu général de la 454 liEVUE DES DEUX MONDES. boussole, (le l'imprimerie el de la poudre à canon. Les peuples hëriiiers de la force et de la civilisation n'habitaient plus les bords d'un grand lac, leur imagination développée franchissait toutes les bornes , ils comprenaient généreusement que devant ces dons du génie le monde devait s'agrandir. Dans d'autres circonstances , les succès de Colomb n'eussent pas eu les immenses résultats qui les suivirent, résultats si rapides, si compliqués, quelquefois si im- prévus, si indépendans, qu'il nous faut, dès le principe, aban- donner cette forme de considérations générales pour suivre sans nous égarer les traces de Colomb et de ses émules. C'est d'abord en décrivant les courses des découvreurs, et ensuite en racontant les progrès de la colonisation , c'est en disant comment les habitans de l'Europe se mêlèrent avec ceux de l'Amérique, lorsqu'ils ne les anéantirent point, que j'essaierai de remplir ma tâche. L'histoire des progrès de la géographie de l'Amérique est aussi l'histoire de la civilisation moderne de cette partie du monde. Lorsque l'envoyé de l'Europe quitta l'Espagne, il se dirigeait vers les régions orientales du Cathay, oii il croyait aborder après une navigation plus courte que celle des Portugais ; mais un heu- reux obstacle (1) devait l'arrêter dans sa course, et, le 11 octobre 1492 , il rencontra la fameuse Guanahim , annoncée dans la nuit par la lueur d'un foyer. La découverte des Lucayes, de Cuba et de Saint-Domingue termina glorieusement ce premier et merveil- leux voyage. Quel phare célèbre et construit à grands frais rendit jamais de plus grands services que cette lumière modeste qui guida la première navigation des Européens au Nouveau-Monde ! L'Europe était révélée à l'Amérique, il fallait aussi révéler l'Amérique à l'Europe. Colomb avait mérité la gloire, mais il ne pouvait en jouir qu'en rapportant ses titres en Espagne. L'affreuse tempête qui l'assaillit à son retour près des Açores pouvait rompre (i) C'est avec beaucoup de justesse que M. de Cliâteaubriand a dit : •< L'Amé- rique barre le cbemin de l'Inde comme une grande digue entre deux mers. »> Une phrase aussi vraie de M. de Humboldt fait envisager la même idée sous un autre aspect : << Cette langue de terre contre laquelle se brisent les flots de l'Océan atlan- tique, est depuis des siècles le boulcvart de l'indépendance de la Chine et du Ja- pon. » GÉOGRAPHIE DE LAMÉRIQUE. 455 les liens à peine formés qui venaient d'unir les deux mondes, he» Irêles bar(jues char{Tées de son destin résistèrent à ces vagues qui devaient engloutir par la suite tant de nobles vaisseaux, mais les autres monumens de son voyage furent anéantis. La mer ne nous a point rendu le précieux journal confié à ses flots courroucés, et les armes des Indiens n'avaient accoi-dé qu'une courte existence à la petite colonie laissée à Hispaniola, Le Portugal reçut le premier les pavillons triomphans du héros dont naguère il avait dédaigné les inspirations ; mais la perte de la moitié du monde devait être une leçon inutile : quarante ans plus tard il refusait encore de seconder le génie de Magellan. Il semble qu'il lui suffisait d'avoir reculé le premier les bornes de l'univers, et d'avoir produit à la fois un Gama et un Camoëns. Pendant l'absence de Colomb , l'attente avait été bien vive; mais au bout de neuf mois l'enthousiasme du succès transporta les plus incrédules. Jour à jamais fameux où des Américains foulèrent de leurs premiers pas le sol de l'Europe, où le découvreur de l'Amé- rique en raconta les mystères à Isabelle ! L'amiral de la mer- océane se hâta de poursuivre sa grande mission, et bientôt, dans une seconde entreprise autorisée par Alexandre VI, il fit connaître une partie des petites Antilles, Porto-Rico et la Jamaïque; mais son souvenir rappelle tristement les excès de l'aflTCusc tyrannie qui commença à s'appesantir sur les timides habitansde Saint-Domingue. Cependant, jusqu'alors Co- lomb n'avait vu que des îles ; en 1498, après avoir renoncé au projet de naviguer sous l'équateur, et découvert la Trinité, il aperçut la côte ferme près des bouches du Dragon, et la suivit jusqu'à la pointe d'Araya : l'aspect isolé de la pointe de Paria , qu'il nomma d'abord Isla Sania , l'aurait encore induit en erreur, si le courant rapide des eaux douces de l'Orénoque ne lui eût révélé la présence d'un grand continent. L'impulsion était donnée ; en 1595, le nionopole des découvertes cessa , la carrière devint libre , les relations commencèrent à de- venir actives entre l'Europe et ces régions nouvelles. Le xv^ siècle allait finir, quand xVlonso de Ojeda , ayant reçu d'une main jalouse le dernier journal de Colomb, attérit à Maracapana sur les rives de la Guvane, découvrit Venezuela, le lac de Maracavbo, et 450 REVUE DES DEUX MONDES. borna ses reconnaissances au cap de la Vêla. Il était acconipajjric d'Améric Ycspuce, dont l'obscurité n'annonçait pas alors l'heu- reuse usurpation qui a rendu son nom immortel. Bientôt on vit aussi paraître sur ces rivages Alonzo Nino et Christoval Guerr.i, qui les visitèrent dans un but mercantile. L'injustice n'était pas encore un caractère si naturel aux Euro- péens, qu'ils n'eussent aucun scrupule de s'approprier les posses- sions des Américains; mais Alexandre VI rassura la conscience des maîtres de l'Espagne, qui présentèrent leurs expéditions militaires comme des espèces de croisades (1). Une ère nouvelle s'ouvrit alors pour des entreprises non moins remarquables que celles qui avaient illustré les années précédentes. Des navigateurs rivaux de gloire s'élancèrent dans la carrière où il est difficile de suivre leurs courses multipliées et rapides. En i500,Vicente YanezPinzon, le premier capitaine espagnol qui ait passé la ligne équinoxiale, découvre le cap Saint-Augustin , le fleuve des Amazones, et parcourt six cents lieues de côtes avant d'arriver à l'Hispaniola. Presque aussitôt Diego de Lepe et Alonzo Vêlez de Mendoza suivent les mêmes traces et lèvent des cartes. Ignorant le succès de ces voyages, Pedro Alvarez Cabrai est conduit par le hasard et les élémens sur les côtes du Brésil qu'il prolonge depuis le dixième parallèle jusqu'à Porto Seguro , prouvant ainsi que la découverte de l'Amérique devait tôt ou tard devenir uneconséquence de celle du cxip des Tem- pêtes, dépassé par Gama. Un an après, Améric Vespuce aborde vers le cap Saint-Roch , établit une faible colonie , prolonge sept cent cinquante lieues de côtes jusqu'au trente-deuxième parallèle , s'éloigne encore vers le sud , et découvre une nouvelle terre qui (t) Après les premières expéditions du fameux prince Henri , qui avait demandé au Salnt-Siége la possession des terres que ses navigateurs rencontraient , le pape Grégoire VII s'était attribué le droit de donner à des nalions catholiques l'inves- titure de leurs découvertes. A la suite du voyage de Colomb , son successeur, sépa- rant le monde en deux parties par une ligne de marcacion qui passait à cent lieues dans l'ouest des îles Açores , donna l'orientale ou l'asiatique aux Portugais , e! l'occidentale ou l'américaine aux Espagnols. La découverte du Brésil parles Por- tugais, et le voyage de Magellan, apportèrent des changeraens à ces limites, et cette- ligne , qui était devenue un grand cercle, et qu'on avait reculée vers l'ouest d» deux cent soixantf-dix lieues, prit alors le nom de demarcacioii. GÉOGRAPHIE DE l'amÉRIQUE. 457 doit être la Géorgie de Cook. Les rigueurs de l'hiver austral le privent seules peut-être de la double gloire que devaient acquérir ensuite Balboa et Magellan sur l'océan de l'ouest. Deux escadres portugaises commandées par Goncalo Coelho etChristovao Jacquez examinent les parties méridionales du Brésil , et s'avancent jus- qu'au cap des Vierges. Roderigo de Bastidas, et Juan de la Cosa, après avoir visité les pays vus parleurs devanciers, parcourent cent lieues de rivages inconnus, là où s'élevèrent depuis Santa-Martha, Carthagena et Nombre de Dios. Enfin en 1502, Colomb, cherchant encore la route des Indes par un passage nouveau , et connaissant le voyage de Bastidas , termine sa vie maritime par la découverte de la Martinique , de la côte d'Honduras , de l'île de G uanaja , du cap Gracias à Dios , du riche pays de Veragua , et par la fondation d'une colonie à la Jamaïque. Aucune renommée humaine ne peut lutter contre la sienne; cepen- dant sa vie fut abreuvée d'amertume, et il eut à lutter contre les plus noires intrigues. A son premier voyage, l'incertitude s'était changée en admiration, mais au second ce sentiment fit place à l'envie. Plus tard , ô honte éternelle ! ce fut dans les fers qu'il re- parut aux yeux d'Isabelle; enfin, dans sa dernière expédition, les ports de Saint-Domingue refusèrent un abri à celui qui les avait découverts; et soumis aux plus cruelles épreuves, la jalousie de ses rivaux sut encore aggraver l'horreur de sa position. L'ame acca- blée cesse de soutenir le corps, et l'illustre amiral meurt après avoir dévoilé le mystère de son siècle, mais sans savoir quelle bril- lante réalité effaçait jusqu'à ses plus belles visions de gloire. Privé à sa dernière heure de ia certitude si consolante, si douce à sa grande ame, d'avoir ajouté un nouveau continent à l'ancien, il quitte sans l'avoir connu ce monde qu'il nous avait donné. Le jour de la reconnaissance fut celui de ses funérailles , mais ses chaînes furent les seules richesses qui l'accompagnèrent au tombeau. A cette époque, c'est-à-dire dix ans après le premier voyage de Colomb , en réunissant les travaux des Espagnols , des Portugais et des Anglais , il ne restait plus à découvrir sur la côte orientale d'Amérique, depuis le détroit d'Hudson jusqu'à celui de Magellan, que l'intervalle compris entre le golfe d'Honduras et la baie de la Ghesapeak , et quelques points dont les navigateurs avaient éloigné 458 REVUE DES DEUX MONDES. leurs routes. Cependant toutes les incertitudes n'étaient pas encore détruites ; les premières entreprises n'avaient pas eu toutes de la publicité : chaque découvreur disait n'avoir aperçu qu'une île, et les opinions les plus singulières , à les examiner aujourd'hui , pré- valurent successivement. Ainsi, Colomb, qui, en pénétrant dans la zone torride, conçut, pour ainsi dire, le premier l'aplatisse- ment des pôles , en cioyant s'être rapproché du ciel , regarda pen- dant long-temps Saint-Dominique comme le pays de Cipangu , et la pointe orieniale de Cuba comme l'extrémité de l'Asie. 11 prit aussi l'Orénoque pour un des quatre fleuves du paradis terrestre, et fut persuadé que les mines de l'Hayna avaient fourni à Salomon l'or du temple de Jérusalem. Par un rapprochement curieux, il en destinait les nouveaux produits à la déhvrance du Saint-Sépulcre ; des idées de croisades se lièrent à tous ses rêves de richesses. Ces erreurs ne lui furent point particulières, elles appartinrent à son siècle : Pinzon fut persuadé qu'il avait rencontré la presqu'île trans- gangétique, et dépassé la grande ville de Cambalu. La plupart des capitaines qui les|premiers firent voile vers l'Amérique, eurent l'es- poir de paraître à la cour du grand Khan, et prirent à leur suite,des interprètes arabes; enfin on n'a pas oublié l'épisode de ce plénipo- tentiaire parlant l'hébreu et le chaldéen, dont la mission auprès d'un pauvre chef de l'île de Cuba eut pour fruit la première découverte du tabac. Les découvertes principales des Castillans, connues de toute l'Europe , augmentèi-ent l'enthousiasme déjà si vif des Portugais , et rendirent les Anglais jaloux de partager avec ces peuples un si bel héritage. Cette nation, qui, cinquante ans plus tôt, s'arrêtait encore aux colonnes d'Hercule, fut la seconde qui parut sur les côtes du Nouveau-Monde, mais il fallut qu'un pilote étranger y guidât ses navigateurs. Henri VII, à qui les projets de Christophe Colomb avaient été soumis par son frère Barthelemi , lorsque l'Es- pagne dédaignait ses services, voulut se ressaisir d'une portion de celte gloire qui lui était échappée : il favorisa l'entreprise des Vé- nitiens Jean et Sébastien Cabota, qui, en cherchant vers l'empire du Cathay un passage au nord des contrées aperçues par Colomb, virent Terre-Neuve, ou Prima-Vista, et furent arrêtés, en 1497, par la rencontre des rivages de l'Amérique septentrionale, qu'ils GÉOGRAPHIE DE l' AMÉRIQUE. 439 prolongèrent depuis le cinquante-sixième jusqu'au trente-huitième parallèle, sans débarquer sur aucun point (1). Les guerres d'E- cosse, et le désir de ménager la cour d'Espagne , jalouse des droits établis par la fameuse bulle, firent négliger les découvertes des Cabota, et les terres qu'ils avaient reconnues ne furent même con- sidérées alors que sous le rapport des difficultés qu'elles présen- taient à la navigation de l'Inde. Le roi de Portugal, voulant surmonter ces obstacles, confia, en 1500, une expédition à Gaspar de Corlereal. Ce navigateur aper- çut une partie des côtes vues par les Scandinaves et les Anglais , traversa le détroit de Belle-Isle, découvrit la terre du Labrador, l'embouchure du Saint-Laurent et le détroit d'Anian, qui prit plus tard le nom d'Hudson. Les désastres qui signalèrent les voyages postérieurs de Cortcreal et de son frère, joints au peu de succès du premier, quant au résultat unique qu'on se proposait d'obtenir, firent cesser pendant quelque temps les expéditions au nord de l'Amérique. Celles qu'on vient d'indiquer, remarquables par la noblesse et la grandeur de leur but , n'étaient peut-être pas les premières : on sait qu'en 1500 la pèche attirait un grand nombre de navires portugais, basques et normands, dans ces parages, où la mer est peu profonde; mais son origine paraît être plus ancienne. Dès celle époque , les Dieppois visitèrent fréquemment les terres de Baccalaos ou les côtes de l'Acadie et du Canada; et en 1506, deux Rouennais levèrent les premières cartes de Terre-Neuve. Le premier essai de colonisation dans ces parages date de 1518, et fut entrepris sans succès sur l'île de Sable par le baron de Lery. Malgré ces tentatives isolées , les Français n'avaient pas encore pris aux découvertes la part qui convenait à un grand état mari- time : le génie entreprenant de la nation ne s'était signalé que dans des expéditions particulières , dont le souvenir devait se perdre (2). Il était réservé au roi restaurateur de faire acquérir à son peuple (i) 11 est curieux d'observer que les leUres patentes de Cabota, pour décou- vrir et coloniser, rivalisaient, par leurs expressions et l'autorité qu'elles confiaient, avec le style de la fameuse bulle d'Alexandre. (2) Les monumens historiques qui les attestent se retrouveront peut-être un jour, et ces journaux doivent exister dans quelques arcliives, TOME II. 28 ilO REVUE DES DEUX MONDES. (le nouveaux titres de {}loire. En 1525, un Italien fit pour la France ce que trois de ses compatriotes avaient fait pour l'Espagne et l'An- gleterre; Verazzano partit de Dieppe, et, suivant les instructions de Fi-ar.çois I", parcourut sept cents lieues de côtes de rAmérique septentrionale, depuis le trente-unième jusqu'au cinquantième pa- rallèle; le nom de Nouvelle-France leur fut donné. Dix ans après, Cartier fit deux voyages, dont la découverte authentique du Ca- nada, de la rivière Stiguenai, de l'île Hoclielaga, de la baie des Chaleurs, et des renseignemens sur les pays arrosés par le Saint- Laurent, furent les utiles résultats. Aussitôt une rivalité naturelle amena les Anglais dans les mêmes parages, et ils visitèrent, en 1528, le détroit de Belle-Isle, le cap Breton et la côte d'Arambec. En même temps, un de leurs navires, le Dominus vobiscum, fit, vers le pôle nord, un voyage malheureux. Cependant, après une très courte interruption, les Castillans, occupés à conquérir et à fonder des colonies, avaient poursuivi leurs découvertes vers le nord et vers le sud avec leur première ac- tivité. En ioOo, l'horrible Ovando, rivalisant de cruauté avec Bo- vadilla , achève de soumettre l'île de Saint-Domingue ; il y fait venir les premières familles de ces Africains destinés à succéder d'abord aux Caraïbes massacrés, et plus tard à devenir les meurtriers de leurs maîtres. D'accord avec une antique prédiction , l'année sui- vante, Juan Diaz de Solis et Yanez Pinzon visitent l'étendue entière de la Côle-Ferme, le golfe d'Honduras, et la partie orientale de la presqu'île de l'Yucatan. Dans un autre voyage, les mômes capi- taines reconnaissent la côte du Brésil , depuis le cap Saint-Augustin jusqu'au quarantième degré. La découverte du Rio de la Plata leur échappe , et ce n'est qu'en 1516 que Solis, en cherchant un détroit, entre dans ce large fleuve, où il reçoit la mort dos mains des terri- bles Charmas, après avoir visité, le premier, la baie magnifique de Rio-Janeiro. En 1507, la forme de l'île de Cuba est déterminée par Sébastian de Ocampo, qui en fait le tour, et (1512) celle de Porto-Rico est soumise par Juan Ponce de Léon, qui bientôt après, en cherchant la fontaine de Jouvence, d'après les traditions des Indiens, visite les Lucaycs, découvre la Floride, qu'il croit être une île, et navigue sur l'important canal de Bahama, jusqu'au-delà du trentième degré de latitude. Vasquez de Ayllon le suit bientôt GÉOGRAPHIE DK L AMÉRIQUE. 441 dans la même province. Enfin , Alonso de Ojeda et Diego de Ni- cuessa portent le ravage chez les habitons de la Côte-Ferme; ils n'obtiennent pas même de sanglans lauriers ; mais, à cette ccole d'adversité, Baiboa et Pizarro apprennent à enchaîner la victoire. L'imagination , attristée par le souvenir de ces rapines et de ces massacres, aussi cruels qu'impolititjues, se plaît à contempler la prospérité d'un établissement gouverné à la Jamaïque, depuis 1509, par le généreux Juan d'Esquibel, selon les lois de la justice et de l'humanité : honorable et unique exception au milieu de la barbarie de la conquête. Les premières années du règne de Charles-Quint furent signa- lées par le merveilleux succès d'une entreprise qui contribua à di- minuer les embarras de la métropole, en donnant des bases solides à la puissance espagnole en Amérique. Diego Velasqucz , gouver- neur de Cuba, en avait fait la facile conquête, et le sol y man- quait déjà à l'avidité espagnole. En loi 7, il envoie Fernandez de Cordova, avec plusieurs navires, reconnaître le continent voisin, dont les insulaires lacontaient des choses merveilleuses. La décou- verte du cap Catoche et celle de la côte de Campêche sont les fruits de cette entreprise, qui est bientôt suivie d'un nouvel armemeni. Juan de Grijalva aborde à l'île Cozumel, remonte au nord, et pro- longeant ensuite le rivage, découvre les rivières Tabasco, Tonala, Alvarado et Banderas, la province de Panuco, et l'ile San-Juan de Ulua qui, trois siècles après, devait être un des derniers remparts de l'Espagne américaine contre les fils ilc ses audacieux conquista- dores. Alonso Alvarez de Pineda achève aussitôt la reconnaissance du golfe du Mexique; choisi par Velasquez pour soumettre ces l'i- ches contrées, qui venaient de recevoir le nom de Nouvelle-Espa- gne , le jeune Hernan Cortez commence cette immortelle entreprise en io49, et dans le cours de trois années , par la supériorité de son génie, et l'ascendant irrésistible de son beau caractère, il réduit à l'obéissance le riche, le puissant empire de Monlezuma, avec une grande partie des provinces de Mechoacan, Tututepec, Panuco, Guascaco et Soconusco. Si la postérité lui refuse un jour son admi- ration, c'est parce qu'il fit trop avec de faibles moyens, pour que ses exploits ne paraissent pas fabuleux. Après la découverte de l'Amérique, lieaucoupde savans cosnio- 28. 442 RFAUE DES DEUX MONDES. {jraphes continuèrent, pendant quelque temps, de penser que los Espagnols avaient abordé sur les côtes orientales de l'ancien conti- nent, et lui donnèrent une dénomination impropre. Une erreur si grossière pour nous, en apparence, devait être bientôt dissipée, et l'on fut conduit alors à celte idée naturelle que, s'il n'existait pas encore d'autres pays intermédiaires, le même océan qui bnignait les côtes de la Chine devait borner les rivages occidentaux du Nou- veau-Monde. La première connaissance de cette mer fut donnée aux conquérans par les naturels du Darien; Nunez de Balboa voulut aussitôt vérifier ce rapport, et le 2o septembre lo15, du haut des montagnes de Pancas, où Pizarro l'accompagna, il aper- çut en même temps les deux mers , l'une au nord et l'autre au sud. Telle fut l'origine des noms ridicules qu'elles portèrent si long- temps. Descendant sur ces plages nouvelles, il prit possession pour son roi d'une mer qui couvre la moitié du globe. Deux ans après, Tello de Guzman découvre Panama , et bientôt Pedrarias Davila fonde les premiers établissemens de la Castille d'or. Charles-Quint avait consacré l'esclavage des Indiens, mais la religion voulut adoucir ses décrets. Dès le second voyage de Colomb, les missionnaires s'étaient joints aux conquérans, dont cette alliance gêna le despotisme. Fatigués des contrariétés qu'ils éprouvèrent, ils voulurent prêcher la foi aux Indiens encore libres. En ii)i2, Cumana devint le théâtre des conquêtes évangéliques ; mais, après quelques succès merveilleux, une perfidie affreuse fut cause que les religieux ne purent s'y présenter que pour recevoir le martyre. Gonzalo Ocampo vengea la mort de plusieurs d'entre eux; toutefois ce ne fut qu'en io23 que Yago Castellos forma à Cumana le premier établissement durable. Les aventuriers espa- gnols avaient commis des atrocités dans toute l'étendue de la côte ferme; Juan Ampuez fut chargé d'y mettre un terme. L'adminis- tration de cet homme estimable, quis'étabUtà Coro en 1527, ne produisit qu'un bien passager ; car la province de Venezuela , cédée à la compagnie des Welsers pour payer les dettes de l'empereur , fut soumise bientôt à toutes les horreurs du brigandage; les habi- tans se virent poursuivis dans les forêts comme des bêtes fauves; Juan Spirra fit contre eux une campagne qui dura cinq années, et rapporta en 1359, à Coro, la première nouvelle du pays d'El GÉOiJRAPHlE DE L* AMÉRIQUE. 4éio Dorado. Le gouvernement passa alors aux rnains d'un évoque, et cependant les atrocités continuèrent. Malgré des ordres précis, l'homme fut toujours une marchandise ; des incursions furent faites auprès du lac Maracaybo, et Phillipde Hutten, en [X)rtant au loin le ravage, recueillit de nouveaux renseignemens sur i'EI Dorado,' et entreprit de l'atteindre. En io4.'>, la ville de Tocuyo s'éleva. Bientôt après la couronne d'Espagne reprit ses droits, et les hor- reurs eurent un terme. Les mines de Philippe de Buria furent dé- couvertes. De^ooSà io72, on fonda les villes de Barquisimeto , Nirgua, Valence, Caravalleda, ïruxillo et Carora. En môme temps la conquête de h province de Caracas, tentée par Faxardo, Bliranda et le cruel Aguirre, fut achevée par don Diego Losada , qui bâtit sa capitale ; et Alonzo Pacheco soumit avec peine les natu- rels de Maracaybo. La province de Venezuela subit plus que toute autre les horreurs de la guerre; l'injustice et la cruauté des Espa- gnols avaient rendu toute alliance avec les habitant impossible. De la nécessité de posséder naquit celle de vaincre et de massacrer. Dès qu'on apprit que la mer des Indes formait les limites orien- tales de l'Afrique , l'espoir de la réussite en devint le gage, et les vaisseaux d'Emmanuel naviguèrent peu de temps après dans le golfe d'Oncan , au- La tradition de ce bon arabe nous encouragea, et en effet, nous pûmes comme lui, et malgré nos péchés, examiner tranquillement ce caveau. 4li8 REVUE DES DEUX MONDES. II est enlièrcment creusé dans la roclie, dont on a laisse les pans coupés irrégulièrement, et sans autre jour qu'une ouvertuie au sommet qui aboutit à la place où Mahomet, dit-on , fit sa prière. Il a seize pieds de long sur huit de large. A droite est un petit autel en marbre, couvert d'orneniens arabes, appelé le Makan Sonleiman, ou station de Salomon; un autre semblable sur la gauche, sculpté différemment, appelé la station de David; enfin un renfoncement au nord forme une sorte de table, qui s'appelle la station d'Élie. Une lampe éclaire ce sanctuaire, dont nous prîmes le plan ; nous en fimes autant pour l'intérieur de la mosquée , à dix pieds de hauteur, car l'obscurité nous empêchait de distinguci* la voûte du dôme. L'intérieur de cet édifice , comme celui des mosquées en géné- ral, réunit la grandeur à la simplicité; il inspire le recueillement si propre à la nature du culte musulman , qui est grave , silencieux et sans ostentation : la prière, chez ces peuples, paraît être plutôt l'expression d'un sentiment que l'accomplissement d'un devoir. L'Arabe descend de son chame au au milieu du désert; le Turc s'ar- rête sur la place publique pour prier, sans attirer ni l'attention ni la curiosité : l'impiété, dans ce pays, serait un scandale, sans que la ferveur y devînt pour cela un mérite; il suttit d'avoir passé quelques heures dans une mosquée pour s'en convaincre. Le si- lence y règne ainsi que le recueillement; il n'est interrompu ni par des chants, ni par des quêtes, ni par le bruit des chaises ou des conversations particulièi-es. Quelques versets du Koran sur la puissance de Dieu , sur la résignation dans le malheur, ou les de- voirs de la charité , sont les seuls ornemens des murs. Mais de toutes les mosquées que nous avons vues, il n'en est aucune d'aussi intéressante que celle-ci : il y a quelque chose de singulier, de mystérieux dans cette roche grossière, entourée de portiques de marbre, de grilles dorées, de tapis de soie, et vénérée depuis tant de siècles. Richesse, élégance, grandeur, tout est réuntdans ce curieux monument. Lorsque nous en sortîmes, la lune appa- raissant au milieu des nuages éclaira toute l'enceinte , et nous fit voir l'ensemble des bâiimens de la mosquée , les arcades des ora- toires, mêlées à des groupes d'arbres, et projetant de larges ombres sur les marbres des parvis. On aurait pu se croire au rai- _ .rr.' JÉRUSALEM. 4G1) lieu (le CCS demeures enchantées dëcriies dans les contes ara- bes. Ce prestige ne dura pour nous qu'un moment; car noire guide , saisi tout à coup de frayeur, nous entraînait vers la porte de l'enceinte. Sitôt que nous l'eûmes franchie, et que nous nous trouvâmes hors de tout danger, nous nous arrêtâmes un moment pour recueillir nos idées; heureux d'avoir pu pénétrer dans ce lieu si redoutable, plus heureux encore d'en être sortis, et la tête pleine de souvenirs arabes , nous répétâmes en chemin ce verset du chapitre xcvii du Koran : Oh I qui pourra comprendre combien a été excellente celte nuit meilleure que millQ mois ! ' " ' * Alexawdre Delaborde. ©(DHÎTIBSÎIIIBS DUN VOYAGE AUTOUR DU MONDE. I. ILE DE JAVA. Le 9 septembre \S\9, à cinq heures du soir, nous mouillâmes devant l'île Pondis. Le lendemain on envoya une embarcation à Sourahaija , pour demander au gouverneur la permission d'entrer en rade, et pour nous ramener un pilote. Nous obtînmes l'un et l'autre; mais pendant trois jours nous fûmes forcés d'attendre des vents favorables. Enfin, nous en- trâmes dans la rade de Sourabaya le 13 septembre. Vingt-un coups de canon furent notre salut j le fort nous les rendit presque aussitôt. Le second jour de notre arrivée à Sourabaya , je descendis à terre pour me procurer un logement , où je m'installai le lendemain avec tous les objets dont j'avais besoin pour les travaux auxquels j'avais dessein de me livrer. Je commençai par visiter les jardins particuliers de la ville et des envi- VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 47i ions. La propreté qui y règne me fit plaisir à voir. Je trouvai dans quelques- uns des plantes exotiques fort rares dans le pays , et même peu connues en France. Il y avait des eugenia à fleurs rouges et ù fleurs blanches du plus bel aspect , ainsi que de très beaux arbres que l'on appelle mondo , et d'autres plantes précieuses. Les jardins sont plutôt sacrifiés à l'agrément qu'à l'utilité. Ils renferment de vastes serres chaudes de balsamines , de reines-marguerites de la Chine, d'oeillets d'Inde, de bluets; diverses espèces et variétés de roses forment de jolis bosquets, 'et des haies qui sont couvertes de fleurs toute l'année. L'eau qui arrose ces jardins est très abondante à Java. Des bras de ri- vières et des canaux coulent dans tous les sens à travers la ville. Ils con- tiennent même assez d'eau pour être navigables et porter des embarcations chargées. On y voit du matin au soir des hommes , des femmes et des enfans s'y baigner, pour se rafraîchir et se dérober à la grande chaleur du jour. Après avoir parcouru ainsi les établissemens de culture intérieure, je m'armai de la boîte de fer-blanc dans laquelle je renfermais les objets d'histoire naturelle que je moissonnais, et je sortis de la ville, dirigeant mes pas vers quelques petites montagnes que j'apercevais dans l'ouest, à deux lieues et demie de Sourabaya. Je n'en avais pas encore atfeint le pied, lorsque je fus tout à coup arrêté dans un petit bouquet d'arbres par cinq Malais, armés chacun d'un cris, espèce de poignard. Après m'avoir fouillé pour me voler, ils semblaient animés d'intentions encore plus hor- ribles. Heureusement je portais dans ma poche un petit dictionnaire ma- lais, qiii/ne servit à leur faire deviner en partie le but de mes promena- des. Ils ne comprirent peut-être pas très bien le sens de mes phrases dé- cousues , mais ils parurent tellement surpris d'entendre quelques mots de leur langue sortir d'un objet inanimé comme mon dictionnaire , qu'après s'être concertés ensemble, ils me rendirent à la liberté. Ils commencèrent par me conduire au bord d'une rivière , et voulaient à toute force que je la passasse sur un étroit bambou qui servait de pont. Je vis bien que leur intention était de me précipiter dans l'eau une fois que je serais sur ce faible appui. Pour leur épargner le plaisir de rire à mes dépens , je m'y jetai de moi-même , et je traversai à la nage la rivière , qui n'était pas très large. Lorsqu'elle me sépara de ces cinq voleurs, je commençai à respirer. Ils m'avaient dérobé l'argent que je portais sur moi , consistant en trois ou quatre pièces de 3 francs , et de plus une petite serpette. Après cette triste aventure, au lieu de poursuivre mon voyage, je regagnai Sourabaya, où j'allai rendre compte aux autorités de ce qui m'était arrivé. On me promit de faire des perquisitions à ce sujet ; je n'ai TOME II. 50 47!2 REVUE DES DEUX MONDES. jamais entendu parler du résultat. Le gouverneur m'accorda , sur ma demande , un guide du pays pour m' accompagner dans mes excursions ; je ne sortis plus sans lui. Je parcourus ainsi , avec assez de sécurité, les environs de Sourabaya , en m'éloignant de cette ville de sept ou huit lieues environ. J'étais souvent obligé d'attendre mon guide, qui ne me suivait pas sans peine dans les bois où je pénétrais. Ces gens-là ne sont pas très exercés à la marche, parce ([u'ils se servent toujours de chevaux, même pour les courses les moins pénibles. Aussi fut-il bientôt dégoûté de voyager avec un marcheur de ma force. Souvent il renonçait même à me suivre. Je ne pouvais cependant me passer de lui : lorsque nous arrivions dans un village, une population nombreuse se pressait autour de nous, et je n'eusse pu m'en faire entendre sans le secours de mon compagnon de voyage. J'avais fréquemment besoin de gens pour transporter les végétaux vivans que j'avais récoltés; mon guide seul pouvait expliquer en quels endroits il convenait de les déposer, et ce qu'il serait payé pour cela. En parcourant ainsi ces contrées, je parvins à rassembler une riche pacotille de graines et de plantes pour l'herbier. Je réunissais les végétaux vivans dans le jardin d'un propriétaire chez lequel logeait le commandant de la division. A mesure que je me les procurais, je les mettais en caisse dans de la terre , afin de les faire reprendre le plus promptement possi- ble. J'avais établi mes jardins ambulans sous une touffe iVeugenia , pour les abriter des rayons du soleil , qui leur seraient devenus funestes. Mon conducteur, qui connaissait parfaitement le pays et It s ressources qu'il offrait, n'oubliait jamais de me faire entrer dans les cases des Malais pour manger ou boire. J'étais forcé de me contenter de leur nourriture, consistant en ri/, sardines salées et herbes indigènes. Aussitôt que j'étais entré , mes hôtes me faisaient asseoir sur des bancs ou des tables en lames de bambou ; ils m'apportaient ensuite le vase dans lequel était le bétel , la noix d'areck , et un peu de graine pour composer ce qu'on appelle la chi- que de bétel. Pour ne pas déplaire à ces braves gens , j'en prenais une petite quantité que je tournais dans ma bouche sans la mâcher. Mon guide , à qui l'on faisait ensuite les mêmes honneurs , loin d'accepter le bétel avec la même répugnance que moi, en prenait plusieurs chiques successivemenl , et se passait même souvent de manger pour mâcher plus à son aise cette drogue , qui /ne paraissait aussi dégoûtante que désagréa- ble. Pour second service, on me présentait , dans deux vases de bois gros- sièrement travaillés , du riz cuit à l'eau , et des sardines salées , mélangées avec des herbes. Dans un troisième vase, on mettait de l'eau, où je mouillais mes doigts, qui me servaient de cuillère et de fourchette pour manger le riz. Je vécus ainsi plusieurs jours , sans autre boisson que de VOYAGE AUTOUR DL MONDE. 473 l'eau. Dans un pays aussi redoutable que celui de Java pour les Euro- péens, une telle nourriture ne pouvait tarder à devenir nuisible à ma santé. Je ne doute même pas qu'elle ne m'eût fait succomber, si notre séjour dans cette île se fût prolongé encore de quelque temps. Le malaise et les fatigues que je ressentais me l'annonçaient évidemment. Un jour mon conducteur me mena coucher, à cincf lieues de Sourabaya, chez un tomogon ou prince du pays. Je trouvai ce petit seigneur assis sur ses talons, et placé sur une table de bambou. A sa vue, mon guide fit comme tons les naturels de Java , il se prosterna contre terre à dix ou douze pas de son chef. Celui-ci , après avoir interrogé mon compagnon de voyage sur le motif qui m'amenait dans ses domaines, se leva, vint au^ devant de moi, et, me prenant par la main, me conduisit auprès de la table oîi il était à prendre du thé. Il en demanda ensuite pour moi , et me le fit servir par son fils. Je remarquai que sa femme évita de m'appro- cher. Après le thé , on apporta deux lasses de porcelaine, dans lesquelles on versa du café. Pendant que j'en buvais une , l'autre se remplissait , ce qui m'engagea , ou plutôt me força en quelque sorte à en avaler successi-^ vement cinq qui me désaltérèrent complètement. Ce café était détestable. Je ne pouvais boire souvent qu'à demi les tasses qu'on me servait , et je jetais le reste qui contenait la partie la moins pure. Le tomogon essaya , à plusieurs leprises , de me parler directement , mais jamais nous ne pûmes lier conversation. Je ne l'enlendais nullement, et il ne comprenait pas un seul mot de ce que je lui disais. Mon guide , qui depuis notre arrivée était toujours agenouillé sur une natte étendue par terre , me servait d'interprète. A chaque parole qu'il adressait au tomogon , il élevait, en signe de respect, ses deux mains jointes jusque devant sa bouche. On lui servit aussi une tasse de café. Il y avait à peu près une heure que j'étais assis auprès du tomogon , lorsque sa femme , à qui il avait ordonné de me préparer à souper, me fit inviter à entrer dans la salle où était dressé le couvert. Cette salle était une cabane close simple- ment par des lames de bambou entrelacées l'une dans l'autre. Les bancs sur lesquels nous étions assis étaient de même matière. Je me mis à table avec le tomogon et son fils , et mangeai successivement d'une omelette , d'une volaille rôtie ou seulement boucanée, d'une cuisse de mouton A moitié cuite , et enfin du riz en guise de pain , que ces Malais ne connais- sent pas. Par une attention assez délicate , on m'avait donné une four- chette et une cuillère; mais, voyant le prince et son héritier présomptif manger avec les doigts, je voulus , par courtoisie , me conformer à leurs usages, et je me mis à me servir assez gauchement des instnimens naturels. 474 RKVUE DES DEUX MONDES. Après souper, on me montra mon lit ; c'était un canapé tissu de rotin {calamus) , sur lequel on avait étendu une natte et une espèce de lapis servant de couverture; on y avait mis jusqu'à des rideaux, sorte de monsfiiquaire. En me couchant , je trouvai le lit couvert de fleurs de franchipane blanche, mon oreiller même en était entièrement garni; l'odeur forte de ces fleurs, quoique agréable, me donna un mal de têle affreux , parce que je n'eus la prévoyance de les éloigner que lorsque je m'aperçus qu'elles m'avaient incommodé. Ma douleur de tête , et le bruit de deux hommes qui me veillaient en chantant, m'empêchèrent de fermer l'œil de toute la nuit. C'est une habitude chez les Malais , lorsqu'ils don- nent l'hospitalité la nuit à un étranger, surtout à un blanc, de le faire garder pendant son sommeil par des hommes qui chantent pour l'empê- cher d'avoir peur. La grande quantité de plantes vivantes que j'avais cueillies avant mon arrivée chez le iomogon, me détermina le lendemain matin à le prier de me procurer des moyens de transport jusqu'à Sourabaya. Ce chef se prêta de fort bonne grâce à ma demande. Lorsque nous eûmes pris ensemble le eafé , il mit à mes ordres une pirogue et quatre de ses domestiques , qui embarquèrent tous mes effets. Il ordonna de plus à ses gens de me descendre partout où je voudrais, ftlon hôte , que je remerciai de ses bon- lés pour moi , avait vu dans ma poche un canif et un crayon , et me té- moigna le désir d'en devenir possesseur. Je fus ravi de pouvoir lui donner cette légère marque de reconnaissance. Il me lit ensuite présent de quel- ques volailles pour mon voyage , et nous nous séparâmes fort satisfaits l'un de l'autre. En descendant la rivière pour regagner Sourabaya , qiti est à l'embou- chure , je profitai largement de l'ordre donné par le tomogon à mes mate- lots. Chaque fois que, sur les Iwrds de la rivière , j'apercevais des plantes intéressantes, je me faisais débarquer pour les cueillir. De cette façon, j'accrus considérablement mes collections végétales avant d'arriver à Sourabaya , où nous ne descendîmes que le soir. Je m'occupai aussitôt à renfermer dans du papier les graines et les plantes pour l'herbier. Le lendemain matin je mis en terre les végétaux vivans. Le plaisir que j'avais d'augmenter chaque jour mes précieuses collec- tions, me donnait de nouvelles forces, et un courage à toute épreuve, pour continuer mes pénibles courses. J'explorai successivement tous les environs do Sourabaya ; non seulement j'y fis d'abondantes récoltes d'ob- jets d'histoire naturelle, mais j'observai encore très soigneusement les ilifférentes plantations et les modes de culture. Pendant mon séjour à Java, j'eus occasion d'y faire la connaissance VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 475 rrun riche piopiiélaire , M. Rotambule, qui me rendit de grands services en me faisant ciiercher, par ses domestiques , plusieurs plantes et graines auxquelles j'attachais du prix, et dont il m'indiqua les usages économi- ques et ruraux. Je cultivai aussi la connaissance de M. Midelcop, un des I)lus riches habitans de Sourabaya , qui possède une magnifique habitation au milieu de laquelle se trouve un jardin élevé à l'européenne. Ce bel établissement réunit plusieurs arbres rares ou inconnus, introduits depuis peu dans la colonie ; il renferme aussi une ménagerie d'animaux précieux (jui font l'admiration de tous les voyageurs. Parmi les oiseaux vivans , on distingue l'oiseau de paradis , que peu de personnes ont encore vu vivant, et une infinité d'autres dont j'ignore les noms. Dans un parc fermé se trouvent trois cents cerfs et biches mouchetés , d'une beauté remarquable. Je désirais visiter l'île de Madura que j'avais aperçue du large. Elle est située de l'autre côté de la baie ou du port, en face de Sourabaya. Je pris, le parti d'y faire une descente après avoir bien exploré les environs de Sourabaya. Comme elle offrait une végétation plus riche et des forêts plus étendues , je devais naturellement compter sur d'abondantes moissons.. Mon attente ne fut pas trompée : j'y cueillis un nombre prodigieux de plantes et d'arbres en fleurs. Je retrouvai des bombax d'une grosseur presque au^ considérable que les boabah adansonia que j'avais vus aux îles du Cap Vert. Ces arbres extraordinaires, couverts de belles fleurs rouges 1res grosses , étaient dépouillés de feuilles ; je pense qu'ils les avaient perdues au commencement de la floraison. Je ne pouvais me lasser de contempler la belle fleur écarlate des érithrina. Le sol de Madura me parut généralement d'une nature préfé- rable à celui de l'île de Java. La végétation suffit pour en donner une preuve incontestable. C'est dans l'Ile de Madura que demeure le grand sultan, personnage d'une puissance et d'une fortune immense. Pendant notre séjour à Sou- rabaya , il donna un dîner et un bal magnifique à notre état-major, auquel assistèrent ses ministres et les autres grands personnages de sa cour. Ce prince fait sa résidence dans l'intérieur et à peu près au centre de l'île. Pour faciliter le voyage à ses convives , il leur envoya plus de vingt voi^ tures, la plupart attelées de quatre chevaux, et des chevaux de selle , avec quantité de laquais. A la seule apparence d'un pareil cortège, on pouvait juger quelle devait être l'opulence du sultan. Lorsque chacun eut pris place dans ces voitures , elles défilèrent par ordre et arrivèrent bientôt à l'habitation royale, où nous fûmes reçus avec tous les honneurs auxquels iious pouvions nous attendre. 47G UEYUE DES DEUX MONDES. Le palais du sultan, quoique d'une architecture simple, ofl'rail l'iuiaf^e de la grandeur et de la richesse. Les portiques et les colonnes étaient de toutes parts ornés de fleurs de diverses couleurs, qui toutes exhalaient l'odeur la [)lus suave. Le déjeuner était servi dans une vaste salle non close, couverte en feuilles de palmier. Tout le monde prit place et put se servir à son gré. La table était chargée des mets les plus délicats et les plus rares. Pendant le repas , la musique du sultan ne cessa pas de se faire entendre. Une salle de danse , ornée de fleurs , avait été préparée : le bal commença après le déjeuner. Chacun put choisir le genre d'amusement qui lui con- venait : les uns allèrent faire la digestion à la chasse; d'autres montèrent à cheval ou en voiture pour aller gagner, à la promenade , l'appétit néces- saire pour faire honneur au dîner. Quelques-uns demeurèrent au palais pour voir danser les filles et les ft-mmes du souverain. Lorsque tous les convives furent à peu près réunis , on servit le dîner, qui était somptueux. 'Jous les services étaient en vaisselle d'argent; cha- cun avait derrière soi un domestique en grande livrée. Les vins les plus délicieux circulèrent parmi les assislans. Après le dîner, le bal recom- mença plus animé qu'auparavant, et ne finit que le lendemain matin. L'heure étant venue de se retirer, nous fûmes reconduits avec les mêmes honneurs qu'à notre arrivée. Les équipages furent réattelés, et nous ramenèrent au bord de la mer, où nos embarcations nous attendaient. Nous étions enchantés de notre journée , et nous conservâmes long-temps le souvenir de cette charmante fête. i L'époque du départ de la division approchant , j'employai les derniers jours qui me restaient à visiter l'intérieur de la ville de Sourabaya. Je commençai par le camp chinois , qui est une espèce de faubourg détaché - du reste de la ville , dont il est séparé par une rivière qui coule dans toute sa longueur. Divers ponts, placés de distance en dislance, servent de communication entre les deux quartiers chinois et hollandais. La popula- tiondu premier est très considérable ; presque tous les habitans sont culti- vateurs, jardiniers ou marchands. Les magasins de l'autre sont rangés avec beaucoup de goût, d'ordre, d'élégance et de propreté. Les Chinois aiment surtout à barbouiller leurs meubles , les portes et les murs de leurs mai- sons ; aussi leurs logemens présentent-ils les tableaux les plus bizarres. Le soir, leur seul amusement est la musique. Ils se rétmissent dans le centre de la ville , où ils possèdent une grande salle commune , pour jouer de leurs instrumens , qui ne sont autres que des chaudrons en cuivre assez épais, de grosseur inégale, de façon à rendre des sons différens, et pla- cés à la file les uns des autres par rang de taille. Chaque honnne en a six 011 huit sous ses ordres. C'est avec un martinet en fer qu'on touche ces VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 477 «spèces d'orgues ; en frappant lentement sur chaque chaudron , on en tire des sons aigus ou higubres. Quoique certains airs soient quehinefois exé- cutés avec assez de justesse, on pent aisément se faire une idée de la mé- lodie d'une telle musique. J'ai éprouvé qu'elle était plus propre à endor- mir, quoique bruyante , qu'à charmer les oreilles. C'est cependant le plus vif amusement des Chinois. Chaque soir, le même concert recommence et ne finit que très tard. Il y a à Java des Chinois immensément riches , qui occupent de magni- fiques habitations. Ils ne sortent que rarement à pied avec un garçon qui leur tient un parasol sur la tête; le palanquin couvert, suivi de plusieurs domestiques , est leur voiture la plus ordinaire pour se promener ou voyager. Le costume de la classe riche des Chinois consiste en un grand manteau blanc ou de plusieurs couleurs , frangé, traînant à terre; un petit bonnet richement orné de décorations , des culottes blanches ou bariolées, avec des genouillères assez larges; une chemise très fine, sans col, mai& bien brodée ; des souliers tressés avec des lanières de rotin à pointe aiguë et très relevée, de plusieurs nuances. Après avoir visité le quartier chinois , je parcourus la ville hollandaise, mi le goût européen domine naturellement, et fait ainsi contraste avec l'autre faubourg, où règne uniquement le genre asiatique. Les édifices qui composent la partie hollandaise , sont aussi fort beaux et bien décorés; les salons ne le cèdent non plus aux plus brillans de Paris , ni en luxe ni en élégance. Tout , jusqu'aux plus simples magasins , annonce une ville opulente. Les ateliers de forgerons, de charpentiers, de menuisiers, de charrons (i), se font remarquer par leur étendue et le nombre prodi- gieux d'ouvriers qu'ils occupent. Les voitures sont aussi communes à Sourabaya que dans les plus importantes places d'Europe. Il est vrai que dans ce pays on ne sort presque jamais qu'en voiture. L'étranger a mille facilités d'en louer au mois, au jour et même à la course, surtout des cabriolets. Les chevaux, quoique ayant peu d'apparence en général (car ils. sont petits et maigres) , vont d'une vitesse incroyable. La troupe formant la garnison est fort bien tenue. Elle se compose de deux sortes de soldats , les blancs et les noirs. Les premiers , qui sont en assez grand nombre, et qui ont servi sous Napoléon, parlent presque tous un peu français. Les noirs ou Malais sont pris parmi les naturels du pays, et soldés par le gouvernement hollandais. Des patrouilles se font toules les nuits très régulièrement. Dès les neuf heures du soir, on entend le (i) Je parle ici des ateliers appartenant au gouvernement hollandais. 478 REVUE DES DEUX MONDES. qui vive , comme dans nos places de guerre où l'on est le plus sévère sur ces formalités si inutiles cependant en temps de paix. Pendant mon séjour à Sourabaya, j'ai eu occasion de voir célébrer plusieurs mariages parmi les indigènes. Une chose qu'on croira peut-être difficilement, mais qu'on m'a assurée comme positive , c'est que les filles se marient à l'âge de sept à huit ans , et sont dès-lors en état de puberté. Lorsqu'un jeune Malais devient amoureux d'une Malaise, suivant l'u- sage de tous les peuples, il lui fait la cour. Si la jeune lille partage les sentimens qu'elle inspire, le jeune Malais s'adresse alors au père, et le supplie de lui accorder la main de sa fille , dont il possède déjà le cœur. Le père s'informe de la fortune du prétendant, s'il possède une case pour loger sa fille , et des champs ensemencés pour la nourrir. La loi veut que ces conditions soient de rigueur, et les pères en général ne sont pas plus exigeans que la loi. Lorsque le jeune homme a le consentement des pa- rens de la fille , il s'empresse d'en prévenir ses propres parens et ses amis. Il est rare que le marié ait plus de seize ou dix-huit ans. Tous ceux qui prennent quelque part au mariage du côté de l'époux se réunissent. On commande des musiciens : deux ou trois joueurs de haut bois forment le fonds de cet orchestre , placé à la lèle du cortège qui doit parcourir toute la ville. Les parentes du jeune homme, leUes que la mère, les sœurs, les tantes, les cousines, etc., remplissent des paniers de bananes crues, cuites, ou frites en beignets, de biscuits, et enfin de toute sorte de co- mestibles. On place sur la tête du jeune marié un bonnet de carton en forme de schako , sans devant ni derrière , et peint en jaune. Le jeune Malais, dont tout le costume se compose d'un pantalon, monte sur un coursier fougueux, et a pour éciiyer , à son côté, un barbouilleur, qui peint soigneusement en jaune, avant de sortir, toutes les parties du corps non couvertes par le pantalon, et qui, pendant la promenade, ne le perd pas un seul instant de vue, en remplaçant, chemin faisant, la couleur delà peinture partout où elle s'efface , soit par le frottement , soit par la cha- leur. Ce peintre , avec son pot de couleur et son pinceau , n'est pas la par- tie la moins bizarre de cette cérémonie burlesque , composée ordinaire- ment d'une cinquantaine de personnes, hommes ou femmes : celles-ci, comme je l'ai déjà dit , portent chacune un panier de comestibles. Le cortège, sorti le malin, ne rentre que le soir, et ne s'arrête que pour manger et se rafraîchir. Le marié ne descend (lue très rarement de che- val , pour prendre ses repas. Ses plus proches parens l'entourent et le font manger. On entend de fort loin arriver la noce aux cris répétés des assistans, et à la nnisique glapissante des hautbois. Le soir venu, on rentre dicz le nouvel époux où est servi un joyeux banquet. La future VOYAGE ALTOLR DU MONDE. 479 n'y assisle pas, alUndii qu'elle n'est pas encore n)ariée. Le lendemain, elle remplit à son tour, ainsi que ses parens et ses amies, la même céré- monie qui a eu lieu pour le jeune homme , et qui n'en diffère qu'en ce que la mariée , au lieu d'être à cheval , est portée dans un palanquin , et est dispensée des assiduités du Raphaël. Le cortège de la mariée se réunit le soir à celui de l'époux , et c'est alors que disparaissent, au milieu d'un splendide festin, l'innocence de la jeune vierge et celle de son heureux adorateur.... Les bazars ne manquent pas à Sourabaya. Sur toutes les places publi- ques, on voit une foule de marchands, hommes ou femmes, vendre toute espèce de denrées. Les plus grands marchés sont ceux où l'on achète les comestibles, tels que légumes, fruits, cannes à sucre, volaille et viande de boucherie crue ou cuite. Une odeur infecte rend ces endroits presque inhabitables. D'autres marchés sont uniquement destinés à la vente des bottes d'herbe que les Malais apportent des campagnes , pour la nourri- ture des chevaux de la ville. Toute la journée , on voit arriver ces mar- chands chargés chacun de deux énormes bottes d'herbes suspendues à une barre de bambou, taillée exprès de trois pouces environ de largeur, et de manière à ce qu'elle soit très flexible; sa longueur moyenne est d'environ quatre à cinq pieds. Les Malais accrochent à chaque extrémité une botte d'herbe , et la mettent ensuite sur leurs épaules en établissant un parfait équilibre. Ils changent successivement d'épaules pour se délas- ser; de cette façon ils portent à une très grande distance les fardeaux les plus pesans. Dès qu'ils sont fatigués et couverts de sueur , ils se plongent dans l'eau, en sortent aussitôt, reprennent leurs fardeaux, et continuent leur route. Les chemins comme les marchés sont journellement remplis de ces portefaix. Dès leur arrivée en ville , ils y trouvent , pour se désal- térer, du vin de canne à sucre , et pour satisfaire leur appétit , du riz cuit, des bananes frites , des sardines, des patates et des fruits de toute espèce. Les comestibles abondent, non -seulement sur toutes les places publiques , à tous les coins de rue, mais encore devant chaque maison on trouve des chiques de bétel préparées; ce qui rend toHS ces bazars sales et dégoûtans. Il existe aussi sur plusieurs places des marchés de change de monnaie de cuivre contre des monnaies d'argent. Les plus fortes des monnaies de cuivre sont appelées tvouangs; elles sont à peu près de la grosseur de nos décimes. Ou paie en général fort cher pour vivre dans ces contrées. Tous les effets d'habillement y sont hors de prix; mais l'argent y est très abon- dant. Tout respire l'opulence dans la ville de Sourabaya. Cependant Batavia , capitale de l'ile , est d'une plus grande importance 480 REVUE DES DEUX MONDES. que Sourabaya. EUe passe, après Calcutta, pour la première ville des Indes orientales. Sourabaya en est à peu près àqualre-vingts lieues. Si je n'eusse préféré visiter la campagne plutôt que de parcourir les villes , j'aurais eu le temps d'aller à Batavia pendant le séjour de la division à Java ; mais mon devoir comme mon propre goût me retinrent dans les lieux où brillait la simple nature. Deux négocians français , habitant la ville de Sourabaya depuis plu- sieurs années , avec lesquels je logeais et prenais mes repas , qui avaient fait successivement plusieurs voyages à Batavia , voulurent bien me com- muniquer diverses notes dont on me saura peut-être gré de transcrire ici quelques détails. Batavia , par l'avantage de sa position , par la sûreté de sa rade , par la facilité des approvLsionnemens , enfin par ses relations commerciales, est une ville de la plus haute importance. Elle est devenue l'enlz-epôt général des épiceries. C'est dans son port que l'habitant des Moluques vient verser chaque année la précieuse récolte de ses muscadiers et de ses girofliers. Si les Anglais lui ont ravi le poivre de Sumatra, la Chine et le Japon l'en ont complètement dédommagée : la première , en lui expédiant , à chaque mousson , de nombreux convois chargés de ses riches productions ; et le Japon, en lui accordant, par privilège exclusif, l'entrée de ses ports , à des conditions peut-êUe un peu dures , mais qui néanmoins offrent encore de grands avantages à Java. Les grandes ressources qu'offre le commerce de cette place hollandaise y attirent des négocians de toutes les parties du monde. La variété qui règne partout donne à la ville un aspect extrême- ment curieux. Au milieu des forêts mouvantes qui encombrent son port , on remarque d'abord les joh^mcs ou champans chinois , dont la construc- tion grossière et colossale contraste d'une manière bizarre et originale avec les formes élégantes et la mâture légère et soignée des navires euro- péens. La diversité des peintures , des pavillons, des banderolles, le mou- vement continuel des praux malais , des chaloupes européennes et des bateaux chinois qui chargent et déchargent les vaisseaux de la rade, don- nent à ce tableau la teinte la plus riante. A peine est-on entré dans la ville, que la scène est entièrement chan- gée, sans être plus uniforme. Les quais sont bordés de coulis qui déchar- gent les bateaux, et transportent sur d'autres les produits de la colonie. Ici l'Arabe fait charger, sous ses yeux, la muscade, le girofle et les soieries de la Chine; plus loin , l'Américain échange ses piastres contre le café et le sucre de Java ; l'Anglais et le Français déballent avec soin les utiles produits de leur industrie. Sur le même ipiai , le Hollandais fait rouler, par longues files . les pièces de vin et d'eau-de-vie que la France VOYAGE AUTOUK DU MONDE. 481 lui fournil eu abondance. Le Javanais livre à l'encan les dievaux vigou- reux qu'il s'est procurés à Byma, en échange des toiles tissues par ses femmes , et des armes (ju'il a façonnées; le Persan , sous les plis soyeux de ses cachemires, dérobe à l'œil vigilant des douaniers cet opium si recherché des Malais , et qui leur est souvent si fatal. Enfin , cette multi- plicité prodigieuse de négocians de toutes les nations, cette réunion d'hommes qui diffèrent entre eux par le teint , le costume , les mœurs , le langage , la religion et les intérêts commerciaux , présentent , à l'œil charmé de l'observateur, un spectacle digne de ses réflexions. Mais bientôt un retour affligeant vient détruire l'illusion d'un premier aspect. En voyant les ravages affreux que l'insalubrité du cihnat exerce sur ces mêmes hommes venus de si loin pour s'enrichir, on gémit sur la fatalité qui a placé les dons brillans de la fortune sous une enveloppe em- poisonnée. Batavia est bâtie très régulièrement , ses rues sont bien percées, et sépa- rées dans le milieu en deux portions par un canal , à l'instar des grandes villes de la Hollande. Ces canaux sont sans doute d'une grande utilité , mais la différence énorme des deux climats aurait dû détourner les babi- tans de Batavia de les percer. Il est bien prouvé que les eaux , n'ayant pas un écoulement suffisant, reçoivent, pendant le jour, les rayons perpen- diculaires du soleil , sous l'influence desquels elles croupissent bientôt; c'est alors qu'elles exhalent les miasmes les plus dangereux. Les Euro- péens ont tellement reconnu cette vérité, qu'ils ont fini par déserter la ville, et ils en ont bâti une nouveUe, en s' éloignant de plus en plus de la côte. Cette nouvelle Batavia diffère totalement de l'ancienne. Elle est formée par une route presque circulaire joignant les deux extrémités des fortifi- cations de l'autre viUe. Cette roule est bordée , des deux côtés , de maisons magnifiques, séparées les unes des autres par de vastes cours ou jardins, et entourées de balustrades en pierre d'une très jolie forme. La route, qui suit le cours de la rivière, est en outre embellie par des arbres alignés, de la plus grande beauté. Dans beaucoup d'endroits, la rivière, étant très étroite, est traversée par des ponts en bois. La quantité prodigieuse de voitures élégantes , les nombreuses cavalcades , les barques qui ne cessent de descendre et de remonter, et la diversité des personnages qu'on ren- contre sur cette promenade, donnent, au premier abord, une idée des plus flatteuses de celte grande cité; tout y respire l'aisance, la propreté et le luxe. Les maisons , revêtues d'un stuc éblouissant par sa blancheur, et la couleur rougeâtre des toitures , contrastent merveilleusement avec le vert foncé des feuillages qui les environnent. Ajoutez au fond de ce riant 182 REVUE DES DEUX MONDES. lableau une chaiue prolongée de hautes montagnes, et vous aurez une idée de ce bel ensemble. Dans une ville aussi animée que Batavia, les recensemens donnent des résultats tellement différens, qu'on ne peut guère connaître exactement la population. Cependant on est fondé à la supposer forte de 300,000 âmes, dont 10,000 Européens ou créoles blancs, 100,000 Chinois, et le reste Portugais, dont le sang s'est confondu avec celui des indigènes malais , javanais et esclaves venus des îles voisines , telles que Banca et autres. Il s'y est fixé quelques Indiens de la côte de Malabar , de Goro- mandel et du Bengale, mais en très petit nombre. Tous les blancs , à l'exception de quelques anciennes familles , habitent le nouveau Batavia , divisé en plusieurs quartiers. Ces différentes parties de la nouvelle ville entourent le cimetière chinois qui avait été établi en cet endroit avant qu'on eût songé à y bâtir. C'est probablement une des causes principales des vapeurs pestilentielles qui y causent tant de mala • dies. L'ancienne ville est habitée par les Malais négocians, marchands, hor- logers , qui jouissent tous d'une grande aisance. Les plus belles maisons sont actuellement la propriété de quelques juifs inunensément riches. Des Américains, et un petit nombre de négocians chinois, occupent le reste de la ville, qui est d'ailleurs fort triste et peu fréquentée. Le faubourg de l'est, qui est immense, est le quartier des Portugais. Le faubourg de l'ouest , ou Kamponrj Tchina , est exclusivement réservé aux Chinois ; les maisons y sont petites, très resserrées, construites et couvertes tout- à-fait comme en Chine. Les rues sont droites, mais étroites; la princi- pale est coupée vers le milieu par la rivière de Tangarany, la plus belle et la plus large de Batavia. La population chinoise, déjà très considéra- ble , paraît l'être encore davantage par le peu d'espace qu'elle occupe. En se promenant dans leur quartier, on croit voir une fourmilière à l'ouvrage. Les Malais et les Javanais sont presque tous domestiques. Ceux dont l'âme plus élevée a préféré s'occuper d'agriculture , ont construit leurs cabanes de bambous au milieu des vastes plaines qui entourent la ville , et y cultivent avec succès le riz et quelques légumes. Le reste des terres est réservé aux herbes dont on nourrit les chevaux. La nécessité où sont les Européens , pour leur conservation, de main- tenir leur prépondérance et leur influence sur les diverses nations de l'île, leur fait regarder tout travail manuel comme chose indigne d'eux. Le commerce est la seule voie (pii puisse les mener à la fortune , et il faut avouer qu'il est difficile d'y montrer plus d'habileté. Rien ne peut surpasser VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 485 le luxe()0 KEVUE DES DEUX MONDES. en passant, parce que le peu d'accroissement qu'ils avaient acquis me faisait craindre de les perdre en voulant les transporter plus loin. En examinant la nature du sol que je parcourais, je ne pouvais m'éton- ner de la belle végétation qui, de toutes parts, frappait mes yeux. On rencontre partout, et surtout dans les grands bois, une couche de terreau, d'un pied et demi à deux pieds environ d'épaisseur, qui recouvre la racine des végétaux, et facilite puissamment leur développement, en accélé- rant la germination des graines. Le fond de ce sol est composé d'une bonne terre forte , de couleur jaunâtre , semblable à celle de nos terres à froment. Je ne me lassais pas de parcourir dans tous les sens le sommet et les gorges des montagnes, les rochers au milieu desquels serpentent mille petits ruisseaux qui arrosent des tapis de bégonia, mêlés de besleria, de fougères, etc. La nature, dans ces heureux climats, est absolument dans toute sa force. Le feu ni la hache destructive n'exercent jamais leurs rava- gt s sur cette vigoureuse végétation. L'arbre de haute futaie y élève sa tête majestueuse sans crainte d'attirer la main meurtrière du bûcheron: la liane s'attache partout où elle se plaît le mieux; l'art n'est point là pour prescrire des règles à son développement. Après huit jours d'explorations dans ces sites montagneux, les deux chevaux qui m'accompagnaient avaient plus que leur charge des végétaux vivans que j'avais récoltés; les Indiens eux-mêmes succombaient sous le poids. Ne pouvant plus me charger d'autres objets d'histoire naturelle, je résolus de regagner le village du curé Mariano. La seule nourriture que j'avais pu me procurer pendant la semaine que je venais de passer dans les montagnes , était du riz sec cuit à l'eau , ou seulement rôti dans un bambou creux {\). On doit juger de l'insuffisance d'une pareille nourriture pour un Européen qui n'y était point accoutumé, et surtout pour un voyageur sans cesse sur pied. .l 'arrivai le soir chez le sUjnor padre , (jui n'eut rien de plus pressé que de me faire préparer à souper. Ce repas, quoique assez frugal, me parut délicieux. Le curé , qui voulut bien me tenir compagnie, dut être satisfait de la manière dont je fis honneur à sa table. (i) Les bergers et les voyageurs malais ne se servent jamais d'autre marmite pour faire cuire le riz. A cet effet, ils fendent en deux un morceau de bambou rond, de deux pieds de long environ , enveloppent dans «ne large feuille de bananier ou autre le riz humecté, qu'ils introduisent dans le bambou, dont ils rejoignent les deux parties. En tournant cette espèce de cylindre pendant un certain temps sur un bon feu , le riz cuit très bien et acquiert un goût délicieux. VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 501 Mon intention étant de me mettre en route dès le point du jour pour atteindre le soir même Téralta , je donnai mes ordres en conséquence aux gens qui formaient ma suite. Malheureusement , comme ils étaient encore plus harassés de fatigue que moi, ils ne se levèrent pas assez tôt pour faire les dispositions du départ. Les chevaux n'étaient pas encore harnachés , lorsque le curé , qui disait sa messe ce jour-là (c'était un dimanche), appela les fidèles à l'église. Je n'osai résister à l'invitation qu'il me fit d'y assister; c'eût été payer d'ingratitude tous les services qu'il m'avait ren- dus, que de refuser de prendre ma part des bénédictions qu'il appelait sur ses paroissiens. Je fus très surpris de voir tant de monde dans une église très vaste. Je ne m'étais pas fait une idée juste de la nombreuse population de ce village. Chaque case qui le compose contient au moins douze ou quinze personnes ; les cases sont toutes contiguës les unes aux autres , et le village est assez fort. Ces villageois sont plus ou moins aisés, suivant leur activité et leur goût pour le travail; car, comme je l'ai déjà dit, ils ne cultivent que le riz; mais les deux récoltes qu'ils en font chaque année sont si abondantes , que , quel que soit son bas prix (il ne se vend guère en gros au-delà d'un quartz la livre, un peu plus d'un sou) , elles leur apportent souvent beaucoup d'argent. J'ai vu dans ce village quelques indigoteries , c'est-à-dire des cuves en bois et une fabrique pour la préparation de la teinture ; mais les divers appareils qu'exige l'extraction de cette substance , et les difficultés d'exé- cuter les opérations, empêchent beaucoup de monde de s'en occuper. Quelques familles seulement dans ce village paraissaient se livrer à cette culture. Il est fâcheux que l'on ne s'y adonne pas davantage, car l'indigo y est d'une beauté remarquable , et peut rivaliser avec celui de tout autre pays. Les Indiens l'emploient à la teinture des étoffes de toiles d'abaca ou de coton qui leur servent de vêtemens. Après la messe , je pris congé de notre bon pasteur, et nous nous mimes en route pour Téralta, où j'avais fait, quelques jours auparavant, un dépôt de plantes assez considérable. Nous ne pûmes y arriver qu'à la nuit. La longueur du voyage nous avait exténués. Il fallut m' occuper aussitôt de mettre en herbier les nouvelles plantes, et en sachets les graines que j'avais récoltées chemin faisant. Je renvoyai au lendemain le soin de mettre en terre les végétaux vivans , fruit de cette longue exploration. Ils étaient presque tous d'espèces inconnues, et plusieurs de la plus grande rareté dans les colonies françaises. Lorsque j'eus terminé ces opérations, je retournai à Cavité , où était mouillée la division. Je courus de suite à bord du Whôue pour y visiter les plantes que j'y avais recommandées. 502 REVUE DES DEUX MONDES. "^P Quelles furent ma surprise et ma douleur en retrouvant les caisses que j'avais laissées en bon ordre , étendues sur des tasseaux , avant mon dé- part , maintenant séparées sur le pont , mises à plat , et baignant dans l'eau salée chaque fois qu'on lavait les gaillards! Les plantes traitées de la sorte étaient dans l'élat le plus souffrant, et dans un dépérissement total. Quelques-unes avaient déjà succombé , toutes auraient eu infailliblement le même sort, si je fusse arrivé quelques jours plus tard. J'avais cru pouvoir placer ma confiance dans la personne qui m'avait clé désignée pour donner à mes précieuses collections les soins assidus qu'elles réclamaient , et je me vis cruellement abusé. Ce n'était peut-être pas autant la faute de celui qui devait s'en occuper, que celle de ses supé- rieurs; car chaque fois qu'il voulait se livrer à ce soin, on l'en empêchait en lui donnant ordre de faire d'autres travaux moins pressés , et surtout bien moins importans. A bord de Ja Durance , mes malheureux végétaux étaient dans un état pire encore qu'à bord du Rhône. Presque toutes les plantes de Java et de Samboangan y étaient mortes. Je pris alors le parti de faire descendre à terre les caisses contenant les plantes les plus précieuses et les plus déli- cates. Je les établis dans un jardin avec toutes celles que je récoltai dans le pays, en attendant le départ de la division. Je fis confectionner plusieurs grandes caisses destinées à recevoir le fruit de mes explorations à Manille. Il n'y avait à Cavité que du sable et aucune espèce de terre propre à remplir ces caisses. Il fallut en aller chercher à deux lieues de là , c'est-à-dire à Téralta. Cette opération , que je fus obligé de diriger moi-même , me fit perdre beaucoup de temps. Lorsqu'elle fut terminée , je plaçai dans ces caisses les plantes que je possédais , et les remis toutes dans un parfait état de reprise; après quoi je m'embarquai pour Manille, ville capitale des îles Philippines, située à trois lieues de Cavité. Je fis cette courte traversée sur un grand bateau appelé dans le pays tasco. Ces embarcations ont de chaque côté de grands balanciers en bambou qui dépassent la coque de huit à dix pieds. Ces balanciers main- tiennent l'équilibre de l'embarcation , et servent à amarer les cordages des voilures , mais nuisent singulièrement à la vitesse du bateau. Un Français au service d'Espagne , M. Solier, fut le premier habitant de Manille avec lequel j'eus des relations amicales. Il me donna ou me procura tous les renseignemens que je désirais sur la manière dont je pourrais m'y prendre pour explorer le beau pays des environs. Il me con- duisit chez un des plus riches propriétaires de Manille, M. Tuason, indi- gène qui parlait passablement français. La fortune de cet habitant est im- mense. Il commande à des peuplades entières d'Indiens , et possède des VOYAGE AUTOUR DU MONDE. SOS propriétés dans presque tous les quartiers de l'île. C'était pour moi une précieuse connaissance. On verra combien je lui eus d'obligations pen- dant mon séjour à Manille. Il commença par solliciter en ma faveur, auprès du corrégidor, un ordre par écrit pour que l'on m'accordât , dans tous les lieux que je visiterais , les hommes et les chevaux dont j'aurais besoin pour m'accompagner et porter mon bagage. Je me présentai moi-même chez le corrégidor pour lui remettre la recommandation de M. Tuason. Ce fonctionnaire, Espagnol de nation, m'accueillit avec beaucoup de bonté, et m'accorda au-delà de ce qu'on demandait pour moi. Il me donna un de ses sergens , auquel il intima l'ordre de faire exécuter ce que je léclamerais en vertu de l'autori- sation qu'il me remettait. Une manière aussi bienveillante de traiter les étrangers ne me laissa pas la possibilité de refuser le dîner qu'il m'offrit. Ce ne fut que le soir que je retournai chez M. Tuason , pour veiller aux autres préparatifs de départ. Mais, lorsque j'arrivai, tout était prêt, équi- pages et provisions. M. Tuason, qui, en sa qualité de colonel, avait des militaires à ses ordres , voulut aussi qu'un de ses sergens m'accompagnât , et le gouverneur me fit la galanterie de m'envoyer huit militaires à cheval, armés jusqu'aux dents, pour m' escorter. Le 29 janvier 4820, je me mis en marche, suivi de ma nombreuse escorte, pour aller visiter la Cueva (caverne) de San-Matheo, située à environ dix lieues de Manille. Nous fûmes coucher le premier soir de notre voyage à Sienda, habitation appartenant à M. Tuason. Le lendemain matin, au point du jour, je fus sur pied et ordonnai les préparatifs du départ. En attendant que tout fût disposé , je fis une promenade aux environs de la maison. Placé à côté de la belle rivière qui traverse plus bas Manille, ce magnifique établissement est dans une situation vraiment délicieuse. Tout à l'entour s'étendent à perte de vue de vastes plaines de riz et de cannes à sucre, et une source d'eau minérale se fait distinguer à une grande dis- tance par la fumée qu'elle exhale. La température du climat est supporta- ble pour tous les Européens. La terre y produit d'abondantes moissons. En un mot, ce pays offre les plus vastes ressources au cultivateur labo- rieux, qui peut s'y enrichir sans compromettre sa sanlé. Quoique la végétation soit riche et variée , je rencontrai fort peu de plantes en fleurs , et mon herborisaiion ne fut pas très fructueuse. Sur les bords de la rivière croissaient des rideaux de bambous d'une très grande élévation , imitant par leur feuillage les saules pleureurs. Après avoir par- couru pendant environ une heure et demie la propriété de M. Tuason , je rejoignis ma caravane qui m'attendait pour partir, et nous continuâmes notre voyage vers la caverne. TOME II. 52 504 REVUE DES DEUX MONDES. Le premier village que nous rencontrâmes était Mariquina, où nous relayâmes. Le sergent du corrégidor avait pris les devans pour faire pré- parer les chevaux de relai , de sorte que sitôt que nous arrivâmes à Mari- «juina , nous n'eûmes que la peine de changer de montures et nous pour - suivîmes notre route. Kous arrivâmes pour dîner au village de San-Matheo , lieu de résidence du capitaine des Indiens. Mon courrier m'y avait devancé, et avait eu soin de faire préparer le repas , qui fut servi aussitôt que j'eus mis pied à terre. Le curé du lieu , ayant appris notre arrivée , vint auprès de nous s'informer du but de notre voyage , et me fit bien promettre de ne pas repasser sans m'arrêter chez lui. Nous atteignîmes le soir le pied d'une montagne. Nous allâmes coucher chez un Tomogon , qui ne me parut pas très opulent. Il ne put m'offrir pour coucher qu'un plancher de bambous sur lequel il me fut impossible de fermer l'œil de toute la nuit. Nous n'étions qu'à environ trois lieues de la caverne. Nous remontâmes à cheval au point du jour. La route qui nous restait à parcourir était la plus mauvaise. Nous fûmes plusieurs fois arrêtés par de petites rivières dont le lit était trop profond pour pouvoir être passé à gué, même à cheval. Il fallait alors absolument construire des radeaux. Heureusement nous ne manquions ni de bras ni de matériaux. Le bambou était sous notre main , et le Tomogon avait eu l'attention d'envoyer au-devant de nous des hommes qui le coupaient. Sur les neuf heures de la matinée , nous touchâmes enfin le pied de la haute tnontagne dans laquelle la Gueva est percée. Il fallut construire de nouveaux ponts pour traverser la rivière qui se trouve à la base, et ce ne fut pas sans [)eine que nous la franchîmes à cause des sauts qui l'encom- brent et des courans violens. Une fois de l'autre côté , il nous restait encore un assez long trajet pour atteindre l'entrée de la caverne. Nous fûmes obligés de mettre pied à terre et de gravir des rochers escarpés, de nous frayer des passages à travers des bois épais entrelacés de plantes épineuses qui nous déchirèrent cruellement. Il était dix heures lorsque nous arrivâ- mes à l'entrée de cette fameuse Cueva. Nous disposâmes promptement des cierges et des bambous allumés pour nous éclairer dans ce vaste souterrain. Un seul de mes conducteurs avait déjà parcouru l'entrée il y avait déjà plusieurs années. De toute ma suite , trois ou quatre hommes se sentirent le courage de me suivre. La vue seule de ce noir caveau suffisait pour leur inspirer de l'effroi. A quelques pas dans l'intérieur, je trouvai le passage presque fermé par les grandes masses de stalactites , qui , descendant perpendiculairement de la voûte à terre , formaient de superbes colonnes transparentes et plus ou VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 5QS moins élégantes par la variété de leurs formes. Chaque jour, la filtration des eaux augmente le volume de ces stalactites. La voûte, qui était extié- mement élevée en certains endroits , était si basse dans d'autres , que j'étais souvent obligé de me coucher sur le ventre pour pouvoir passer. Fort heureusement ces affaissemens étaient toujours forts courts ; dès que je les avais franchis, je retrouvais une voûte aussi élevée qu'à l'entrée. Des deux côtés du souterrain , je trouvai des noms et des inscriptions. Le mot Leoncia se présenta souvent à mes yeux. En avançant dans la caverne, nous rencontrâmes une si grande quantité de chauve-souris, que parfois elles nous empêchaient de nous entendre, par leurs cris aigus et le bourdonnement de leurs ailes. A la clarté de nos flambeaux, on les voyait se détacher de la voûte et fuir devant nous. Plus loin , nous rencontrâmes des nappes d'eau considérables et une jnare bourbeuse que nous eûmes beaucoup de peine à franchir. Le som- met de la voûte et ses côtés étaient, en plusieurs endroits, tapissés de lames minces de stalactites d'une blancheur éblouissante, au travers des- quelles filtraient lentement divers filets d'eau. Sur le sol , j'observai des couches plus ou moins épaisses de terre noire semblable à du charbon de terre (schiste marneux , talc ) , mélangées alternativement de couches de terre blanche imitant la chaux vive. Entre ces divers lits, il s'en trouvait de pierre peu dure, puisque je pouvais la briser avec les mains. Arrivés à peu près à moitié du chemin que nous devions parcourir , nou3 trouvâmes une chute d'eau qui , par le bruit qu'elle faisait en tom- bant, me fit penser qu'elle allait se perdre dans un souterrain très pro- fond. Je m'avançai sur le bord du précipice pour chercher à mesurer sa profondeur. Je découvris bien jusqu'à vingt pieds sans rencontrer le fond. Quelques efforts que je fisse pour observer de plusprès, les Indiens, pendus aux pans de mon habit , ne voulurent jamais me permettre d'aller plus avant. Cette chute d'eau est située à droite de la caveriie, bornant à peu près le milieu de son excavation parcourable ; on entend son murmure long-temps avant d'y arriver. En poursuivant notre route au-delà de cette cascade , nous marchâmes constamment dans deux ou trois pieds d'eau. La chaleur étouffée de ce lieu souterrain gênait beaucoup notre respira- tion, et nous faisait transpirer abondamment ^ tandis que nos jambes ne sortaient pas d'une eau qui nous paraissait glaciale. Après environ deux heures de marche, nous atteignîmes un grand rocher de stalactites qui, barrant, à ce que j'ai pu entrevoir, le milieu de la caverne, nous fer- mait entièrement le passage. J'eus beau chercher par tous les moyens pos- sibles, et sur tous les points, à le franchir, je ne pus jamais y parvenir. Ce dont je m'assurai positivement, c'est qu'après ce roch«r la voûte mç 52. riOO REVUE DES DHCX MONDES. parut aussi lnr2:e et aussi «'Unt-e qu'en tlcçà. On ne peut dono savoir, même approximalivemcnl, quelle est la profondeur de la caverne. Je suis probablement le prentrier elle seul qui ait été aussi avant. Ce gros rocher qui me contrariait tant en m'airêtant dans mes recher- ches souterraines me parut sans aucun doute le produit de la filtration des eaux : quelques espaces vides dans son flanc confirmèrent ma suppo- sition. C'est par ces trous que j'aperçus distinctement le prolongement indéfini de la caverne. En rebroussant chemin , je remarquai à droite et à gauche des embran- chemens qui se prolongeaient dans la montagne, et auxquels je n'avais pas pris garde en allant. Cela me fit voir le danger de parcourir de sem- blables lieux sans avoir pris des mesures convenables pour sa svireté. Je ne conçois actuellement qu'avec beaucoup de difficulté comment je ne me suis pas égaré dans quelqu'une de ces fausses routes : qui sait où elles m'eussent conduit? Je ramassai une tête de mort, que j'ai soigneusement rapportée à Paris, où je l'ai offerte au cabinet d'anatomie du Muséum. On m'apprit, à mon retour au village de San-Matheo , qu'il y avait environ trois ans, trois Indiens, entrés dans celte caverne par simple curiosité, ayant négligé de prendre de bonnes bougies, et s'étant contentés de bam- bous allumés, n'en sont jamais revenus. Probablement leiu's bambous s'éteignirent , et il leur fut impossible de retrouver la sortie de cette caverne. Le curé lui-même me confirma ces détails , et je suis fermement convaincu que la tête de mort que j'en ai rapportée a appartenu à un de ces infortunés Indiens. Avant de sortir du souterrain , je cassai , avec le marleaudont je m'étais muni, un morceau de la roche granitique ou pyroxénique dont la montagne estcompos(«. Avec quel doux ravissement je respiraià la sortie de cette grotte ! Il me semblait que je revivais dans un autre monde. Je me crus rapproché de ma patrie. La nature me parut plus brillante et plus animée que je ne l'avais encore vue. Cinq heures de séjour dans les entrailles de la terre et dans l'épaisseur des ténèbres embellirent tous Us objets qui frappè- rent mes regards , lorsque je revis le flambeau du jour. Nous fimes halte le long de la rivière sur des gazons fleuris de bégonia , de hesïeriaj et autres plantes rares, pour prendre un peu de nourriture dont nous avions tous le plus grand besoin. Comme la nuit n'était pas éloignée, je remis au lendemain mes herborisations. Je me bornai ce jour même à cueillir en passant quelques graines et échantillons de plantes. J'abattis d'un coup de fusil un superbe calao , d'une espèce encore incon- luie au ÎNIuséutn de Paris, où je Tai apporté soigneusement empaillé : c'est le calao à casque plat (tmrceros Irdrocorvs). Quelques autres espèces du VOÏAGE AUTOUR DU MONDE. 507 même genre furent le résullat de mâchasse dans ces régions élevées , telles que la calao à casque sillonné (burceros sulcatus), le hurceros bicornis: dans les gallinacées, la columba cruenia, la columba frontalis ; dans les oiseaux de proie, le faUo poniiceriensis , etc. Le Kakaloes à huppe blanche y est très commun. Nous revînmes passer la nuit chez le Tomogon , d'où nous étions partis le matin. Le lendemain , je revins explorer les lieux que je n'avais fait qu'adnùrer ia veille. Je m'attachai principalement à la montagne sous laquelle se trouve la Gueva. Elle est d'une très grande élévaiion, couverte de très petits végétaux agréables à l'œil par leur belle verdure , au mi.leu de laquelle se mêlaient des pointes de rochers aussi blancs que des pitons de neige. En face de la Cueva , j'ai fait une découverte bien précieuse pour la colonie , c'est celle de l'epidendrum vanilla. On verra plus loin que! prix le gouverneur et les habitans de Manille ont attaché à celle trouvaille. Cette liane courait d'arbre en arbre, formant de superbes guirlandes. Les bambous, et surtout le ditar , espèce de terminalia , leur servaient partie ciilièrement d'appuis , et soutenaient des rameaux couverts de fruits. Je fis une ample récolte des plus belles tiges (I) que je lis porter de suite par deux Indiens chez M. Tuason, à Sienda, où je tenais le qiiartier-général de mes collections. Je continuai ensuite mes herborisations en in'enfonçanl dans l'épaisseur des plus vastes forêts. La prodigieuse élévaiion des arbres ne me permit pas malheureusement d'y récolter beaucoup de fleurs et de graines. Je revins le soir coucher à San-Matheo, chez le capitaine des Indiens, afin de pouvoir aller visiter le lendemain une mine d'or éloignée, me dit- on , tle deux lieues de ce village, et sur laquelle on me donna tous les renseignemens possibles. Nous nous mimes en route sur les dix heures du malin. Le guide qui me fut donné pour ce voyage ne partit pas en même temps que nous. J'ignore encore pour quelles raisons il demeura en arrière. Cela ne nous empêcha pas de continuer noire roule en nous dirigeant sur le point où nous supposions la mine. Un seul de mes compagnons disait la connaître; mais soit qu'il n'ait pas voulu nous bien diriger, soit qu'il ne l'ait pas su , ce qu'il y a de certain, c'est que nous nous égarâmes, et que nous en étions même plus éloignés après deux lieures de marche , qu'au moment de notre départ de San-Malheo. Nous prîmes le parti d'attendre nos deux (i) Destinées à faire dci boutures. 508 REVUE DES DEUX MONDES. principaux guides, et nous tirâmes quelques coups de fusils pour les appeler et leur faire connaître la position dans laquelle nous nous trou- vions. Ils nous rejoignirent enfin , et après avoir tenu conseil , il fut décidé qu'il était trop tard pour reprendre le chemin de la mine, dont nous étions fort éloignés. Un des guides , qui avait ordre de me conduire de là à liotondo, village important de la province de Bosoboso, me proposa d'y aller directement, me promettant de m' accompagner plus tard à la mine. Force me fut d'accéder à cette proposition. Pour reprendre le chemin de Bosoboso , il nous fallut gravir de hautes montagnes , les unes arides , les autres bien boisées. Je cueillis chemin faisant des giaines, des fleurs, et même des plantes vivantes. Nous voyagions depuis plusieurs heures toujours dans l'intention de rejoindre la route de Bosoboso , que nous avions perdue. Tout à coup je vis mes Indiens s'arrêter et disputer entre eux. Ils étaient entièrement désorien- tés, et n'étaient pas d'accord sur le point où pouvait se trouver le village que nous cherchions. Il me parut clairement démontré que , depuis que nous marchions , au lieu de nous en être rapprochés, nous nous en étions éloignés à chaque pas. Lorsque j'acquis cette triste conviction , il était cinq heures. Nous marchions depuis huit heures du matin, sans avoir rien pris de la journée. Nous avions eu heureusement la précaution d'apporter avec nous de quoi dîner. Nous fîmes halte quelques minutes , pendant lesquelles nous fîmes à la hâte un léger repas dans une forêt dont les ar- bres semblaient se perdre dans les nues. Là nuit approchait ; nous repar- tîmes de suite. Le sentier qui nous avait conduits jusque dans le bois, de- vait nous servir à en sortir. Je ne pourrais donner qu'une idée très imparfaite des précipices af- freux dans lesquels nous conduisit ce maudit sentier. Comme nous étions entièrement désorientés , nous ne cherchions plus qu'à parvenir au pre- mier village habité pour passer la nuit, et nous pensions que ce qu'il y avait de mieux à faire pour atteindre ce but était de persévérer dans la même direction. Cependant, après avoir marché fort long-lemps , nous nous trouvâmes égarés plus que jamais. Nous arrivâmes dans un vallon ar- rosé par une rivière, et entouré de montagnes s'élevant à pic sur nos têtes, tt sur lesquelles nous n'apercevions (|ue des bois touffus dont la couleur sombre étaii effrayante. Pour comble de malhe;ir, le sentier que nous avion s suivi jusqu'à ce point s'y terminait, La nuit était des plus profondes j à peine pouvions-nous nous distinguer à cinq pas. Le courage commença à nous abandonner ; la peur s'empara des Indiens qui m'accompagnaient. Nous essayâmes cependant de suivre le cours de la rivière, et nous avions à peine fait quelque* pas , que des cris aigus et prolongés se firent enteu VOYAGE AUTOUR DU MONDE. ^)09 (Ire; ils semblaient approcher à chaque instant. La rive du fleuvcque nous longions devenait de plus en plus impraticable par la quaniité de pierres et de lianes qui en obstruaient le passage. Il ne manquait à noire malheu- reuse caravane que cette circonstance pour rendre sa position des plus affreuses. Le sergent que m'avait donné le corrégidor était heuieusement un homme courageux. Il prit le commandement d'un ton militaire , fit faire halte à la petite troupe, qui était toute armée. On chargea les fusils , et on attendit, rangé en ordre de bataillé , le signal du combat. Les cris se multipliaient de plus en plus , et commençaient à retentir liés près de Jious. Nous n'eûmes plus de doute sur les causes de ces vociférations. Un sifflement prolongé de flèches qui passèrent sur nos têtes nous convain- ijuit que c'était une attaque de Maures, contre lesquels nous n'avions d'autre parti à prendre que de nous mettre sur la défensive. Nous ne pouvions apercevoir les sauvages ; mais leur nombre nous parut considé- rable, d'après les hurlemens qu'ils poussaient, et que répétaient les échos d'une manière effrayante. Lorsque nous les supposâmes à portée de fusil, nous fîmes une décharge complète , qui les épouvanta tellement, qu'ils se , sauvèrent à toutes jambes , et s'enfoncèrent dans l'épaisseur des bois. Nous rechargeâmes aussitôt nos fusils, nous disposant à faire feu de nou- veau; mais nous n'entendîmes plus rien. Un silence profond succéda aux cris perçans dont nous étions étourdis un moment auparavant. Nous con- tinuâmes à suivre le bord de la rivière , que nous descendions à pied , te- nant nos chevaux par la bride, de crainte d'accident. Nous allions en avant, toujours dans l'espérance de trouver un chemin frayé. J'étais tel- lement harassé de fatigue, que, ne pouvant plus mettre un pied devant l'autre, je me déterminai enfin à proposer d'établir un camp volant, et d'y passer le reste de la nuit ; d'allumer des feux pour nous garder el nous sécher, car nous étions trempés jusqu'aux os. Les Indiens rejetèrent cette proposition. Ils voulaient continuer à faire route, plutôt par la frayeurqu'ils avaient d'une seconde attaque, que dans l'espérance, comme ils le prétendaient, de retrouver la route. Dix heures étaient passées ; nous gravissions des lieux raboteux où nous courions mille dangers. Tout à coup de nouveaux cris vinrent troubler encore le silence de ces vastes solitudes. Ce n'étaient plus, celte fois , des cris me- naçans, c'étaient les gémissemens lugubres et plaintifs d'une voix qui ré- clamait du secours. Chacun arma son fusil , et nous marchâmes brave- ment sur le point d'où partaient ces sons tristes et douloureux. Nous ar- rivâmes ainsi au sommet d'une montagne, l'arme au bras et prêts à faire feu. Nous distinguâmes la voix assez clairement pour penser que c'était quelque pâtre qui criait contre des animaux. Nous fûmes vers lui , et nous 510 REVUE DES DEUX MONDES. trouvâmes en effet un pauvre Indien qui faillit mourir de frayeur en nous voyant. Deux buffles qu'il conduisait avaient engagé leur fardeau entre deux troncs d'arbres, et ne pouvaient plus en sortir. Depuis le matin , le conducteur travaillait sans relâche â les dégager, et ne pouvait y parve- nir. Après avoir cherché à calmer sa frayeur, et lui avoir donné un coup de main pour sortir ses buffles de l'endroit où ils étaient emprisonnés , nous lui demandâmes en quel lieu nous étions , et à quelle distance de Bosoboso. Il nous dit que nous étions à trois fortes heues de ce village , mais qu'il ne fallait pas songer à se mettre en route par l'obscurité qu'il faisait dans ces chemins épouvantables. Quelques instances que nous fis- sions pour le déterminer à nous servir de guide , en lui donnant la pro- messe de le payer généreusement, nous ne pûmes y réussir que lorsqu'il vit que nous étions armés de cierges. Nous coupâmes nos cierges par le milieu, afin d'avoir plusieurs feux, et que toute lacaravane pût en profiter. La roule élait tellement étroite, escarpée et rapide, que je ne comprends pas com- ment, nous et nos chevaux, nous avons pu la pat courir, sans qu'aucun des nôtres, pendant celte pénible nuit, ait été victime de quelque accident fâcheux. Enfin, après avoir arpenté bois, vallons et montagnes, traversé, pour ainsi dire, à la nage des étangs, des marais, des rivières, nous arri- vâmes au pied d'une petite case à nègre , où nous fîmes halte pour prendi e des informations sur le chemin à suivre pour nous rendre à Bosolwso. II sortit de cette case deux hommes entièrement nus, dont le corps était aussi noir que l'ébène . et dont la figure décharnée avait quelque chose de hideux. Le nombreux coitége dont j'étais accompagné leur inspira d'abord quelque crainte; ils parurent ne pas savoir à quoi se déterminer , et se demander s'ils pouvaient se fier à notre invitation de se joindre à nos guides. Un de ces hommes s'empressa cependant de nous aller chercher, à ime fontaine voisine, de l'eau fraîche qu'il nous apporta dans un long bambou , et qui nous servit à éteindre une soif comparable à celle de Tan- tale. Nous prîmes ensuite la véritable route de Bosoboso , et nous arrivâmes enfin une heure après à ce viUage. Toute la caravane alla descendre chez le curé de l'endroit, où notre estafette, parti le matin après nous , était arrivé dans la journée pour faire I)réparer le souper. On avait désespéré de nous revoir ce jour même. Il était deux heures après minuit quand nous mîmes pied à terre. Le curé, l'abri des coups de vents. Je partis avec toute mon escorte le lendemain, à neuf heures du matin, de chez le curé de Bosoboso, pour retourner à Mariquina. Nous arrivâmes à ce village sur les quatre heures de l'après midi. Je fus chez le capitaine des indiens, et le priai de m'accorder des guides qui pussent me conduire a la mine, sans courir le risque de m' égarer encore. Il promit de mêles envoyer le lendemain à la maison de M. Tuason , avec tout ce qui serait nécessaire pour ce voyage. A six heures, j'étais sur pied, et tout mon bagage était prêt. Sept heures avaient sonné , et je ne voyais arriver ni les chevaux ni les guides de Mari(juina. Fatigué dattendre , je partis avec mon propre cortège pour San-Malheo. Je fus descendre chez le curé, qui m'avait fait promettre de m'arrêter chez lui en revenant de la Cueva. Il fut enchanté de me voir aussi fidèle à ma parole. Dans l'excès de sa joie et de sa reconnaissance , il fit tout ce qui dépendait de lui pour réparer les contrariétés que j'é- prouvais. Grâce à son obligeance , il obtint pour moi , du capitaine du vil- lage, un guide sûv, qui se chargea de me conduire à la mine. Les chemins que nous parcourûmes étaient affreux. Ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés et de fatigues que nous y arrivâmes. L'énorme quantité de pierres , composées d'araphybole , de mica et d'ocre jaunâtre , que nous trouvâmes à la surface du sol, nous signala sa position, que sans cela nous eussions peut-être eu beaucoup de peine à découvrir. En cher- chant l'entrée du souterrain, nous rencontrâmes une espèce de chemin ou d'ouverture , dont la profondeur me parut être de trente à quarante pieds. En descendant plus bas , nous atteignîmes l'entrée de la mine. Je pus juger de suite, à son apparence, que l'exploitation était abandonnée depuis long-temps. Je voulus m' assurer par moi-même , en parcourant cette mine dans tous les sens , si elle ne m'offrirait pas dans son intérieur quelques objets dignes d'attention. Je fis allumer des feux à l'entrée , ainsi que deux ou trois bambous , pour nous servir de flambeaux dans ces lieux souterrains, et suivi de trois personnes de bonne volonté, je pénétrai dans l'intérieur, pn deux ou trois endroits , je trouvai des pierres dont le poids me parut VOYAGE AUTOUR DU MONDE. MÈ être considérable^ vu la grosseur; c'étaient des roches à base de fer oxidé; quelques-unes semblaient argentées légèrement; d'autres morceaux paraissaient contenir des parcelles d'or, mais ce n'était autre chose que du mica et de l'ocre jaune. Je pris des échantillons en différens endroits. Je remarquai que ceux que je ramassai dans le fond dé la mine étaient plus pesans que ceux que j'avais pris à l'entrée ; ce qui me fit supposer que, si l'on creusait plus avant dans le sein de la terre, il serait très possible que l'on y trouvât un métal précieux , comme l'assu- rent les Indiens. En sortant des souterrains, j'explorai la surface extérieure et les envi- ions de la mine. Je n'y vis , en fait de végétaux , que quelques groupes de bambous fort épais ; les arbres de haute futaie étaient rares. En plu- sieurs endroits, je remarquai des trous assez profonds qne l'on avait creusés à diverses reprises, mais depuis long-temps, à ce qu'il me parut j pour s'assurer si l'on n'y trouverait pas de l'or (4). Non loin de cette mine, qui est assez étendue, la végétation reprenait un air riant et varié. Les arbres étaient fort beaux et surtout très droits. Notre caravane était campée le long d'une petite rivière arrosant le vallon situé au pied de la haute montagne sur laquelle est la mine. Nous la rejoignîmes pour dîner; après quoi je fis une herborisation dans le voisinage de la rivière. Si je ne pus ramasser beaucoup de plantes en fleurs , en revanche je récoltai une assez jolie provision de graines et quelques plantes vivantes. Je fis porter les produits de cette excursion chez M. Tuason, à Sienda , et le soir nous y allâmes coucher. Pendant mon séjour àSan-Matheoetaux environs, j'eus occasion de m'a- percevoir de la différence de mœurs qui existe entre les habitans de l'inté- rieur et ceux des bords de la mer. L'avantage est tout entier du côté des premiers : sous tous les rapports, je les trouvai plus vertueux, plus doux et plus laborieux surtout que ceux qui habitent le littoral de la mer et les villes. Leur physique diffère également . J'ai vu , dans l'intérieur, des hommes fort beaux et bien constitués. Les femmes y sont en général belles et bien faites. Leur peau est délicate et unie, leurs yeux noirs et bien fendus, leur bouche petite : il est fâcheux qu'elles gâtent leurs dents par la mastication du bétel. Les enfans abondent dans les familles. On en voit fréquemment des réunions de cinquante à cent; presque tous ont une jolie figure. (i) Les peuples de ces contrées se figurent que l'or doit se trouver à la surface de la terre , et nou dans son sein; ce qui les fait aussitôt renoncer au projet d'ex- ploitation des mines. «^>14' REVUE DES DEUX MONDES. La principale culluredu pays esl toujours le riz. Les habitans labourent les terres qu'ils veulent ensemencer avec une charrue dont le soc est en bois, recouvert seulement d'une lame très légère. Celle charrue diffère des nôtres en ce qu'elle n'a point iVoreilles pour renverser la terre de droite et de gauche, et en ce que la plupart n'onl point de roues. Elle ne fait , à proprement parler, que remuer légèrement le sol. Un bufîle attaché par le poitrail suffit pour la traîner. Le laboureur la dirige dans le sens qu'il veut, au moyen d'ime cheville en fer, ronde ou carrée , qui passe à travers les narines du buffle. Cette cheville est percée aux deux extrémi- tés , et reçoit de chaque côté un bout de corde qui sert de rênes au laboureur. Les buffles servent dans ce pays à tous les transports, comme les bœufs dans quelques parties de la France. On les attèle à des chariots à roue en bois sans ferrure j on charge même leur dos des fardeaux les plus pesans. Hommes, femmes et enfans les montent sans danger, et les conduisent partout. Cet animal, lorsqu'il est dressé à la domesticité, esl d'une docililé parfaite. Il a le singulier instinct, pour se soustraire à l'influence de la chaleur et à la piqûre des nombreuses légions d'insectes , de se cacher tout entier sous l'eau , à l'exception seule du museau , dont il laisse à peine sortir l'extrémiié qu'il tient immobile. Il se place ainsi sous cet élément dès les neuf heures du matin, et n'en ressort que vers les quatre heures du soir, lorsque la chaleur a perdu son intensité. Je remarquai avec plaisir, dans les villages de San-Matheo et de Mari- quina, une extrême propreté. Toutes les maisonssont entourées de palis- sades élégantes en branches d'arbres. Ces palissades sont bordées d'arec- tiers (areca-cutechv) , palmier qui, à l'époque de la fructification et de la maturité des fruits, offre un coup d'œil des plus agréables. J'observai, dans le voisinage de presque toutes les maisons, des jujubiers dont le fruit égalait en grosseur une prune de reine-claiide, quelques orangers, des citronniers, des caramboliers, des sapotilliers, des tamarins, des manguiers, et surtout des bananiers de plusieurs variétés. Le bétel y est aussi cultivé avec soin. M. Tiiason me retint chez lui deux ou trois jours poiu" me faire assister à une fête qu'il se proposait de donner, après quoi je fis embarquer toutes mes collections pour Manille , afin de les faire transporter à Cavité , où la division était toujours mouillée. Je me rendis ensuite à ïéralta , chez M. Chapar, où, comme je l'ai dit, j'avais laissé des collections en dépôt, et de là à Manille, où j'espérais continuer mes explorations. J'appris, à mon arrivée dans cette ville , que le gouverneur m'avait fait demander plusieurs fois , el qu'il m'invitait à aller le voir aussitôt que je serais do VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 515 reloor. J'y allai snr-le-champ. C'était pour me prier de faire connaître aux habilans le lien sur lequel j'avais découvert la vanille , que je rendrais par là le plus grand service à la colonie. Il désigna M. Tuason pour nn'ac- compagner dans ce nouveau voyage. Sans perdre un instant, nous monlàmesen voilure, M. Tuason et moi , et nous partîmes avec une escorte et des provisions pour quatre jours. Je fus assez heureux pour trouver de suite le lieu où j'avais découvert cette plante précieuse lors de mon voyage à la Cueva. Toute ma mission con- sistait à l'indiquer à M. Tuason. Le gouverneur de Manille avait chargé cet habitant de lui faire un rapport sur le lieu et la position dans laquelle croissait la vanille, et l'arbre sur lequel elle s'attache particulièrement. Il était également chargé d'en transplanter quelques boutures sur ses ha- bitations, pour essayer d'en former des cultures régulières. Je profitai de cette circonstance pour en faire une nouvelle provision que je transportai à Manille. En descendant la rivière qui traverse Manille, j'avais remarqué un jardin chinois qui me parut si bien tenu , que je résolus d'y venir spéciale- ment pour le visiter. Je fus enchanté de cette découverte , lorsque j'en eus parcouru quelques parties ; il renfermait des plantes aussi rares que pré- cieuses. Comme on eut soin de me firévenir que tout ce qui était dans ce beau jardin était à ma disposition avec de l'argent, je fis un choix de toutes les plantes que je crus les moins répandues et les plus importantes , entre autres, la badiane de la Chine, le lonsone {laugia sinensis), un diospyros; une espèce de châtaigne delà Chine, extrêmement rare; une espèce d'eugenia fort peu connue; les véritables canelliers de Ceylan et poivre noir ; le bétel , les mandariniers et une infinité d'autres plantes de différens genres, aussi précieuses qu'intéressantes pour nos colonies. J'achetai environ cent cinquante individus de la plus belle venue , que je transportai de suite sur une hanquille à bord des navires le Rhône et la Durance, ijui étaient encore mouillés à Cavité. Les réparations faites à ces bâtimens étant terminées , je n'avais plus autant à redouter le séjour du bord pour mes malheureuses plantes. Je pris toutes mes mesures pour faire placer les caisses de façon à ce que les végétaux qu'elles contenaient fus- sent abrités des vents et des émanations salines. Toutes mes caisses furent au complet quand j'y eus mis les nouvelles plantes que j'avais achetées au jardin chinois. Il eût été difficile et dangereux d'y en mettre d'autres. Je terminai ce travail aussi promplement qu'il me fut possible. Comme le commandant de la division m'avait donné l'ordre de faire également transporter à bord , sans plus tarder, les collections que j'avais laissées en dépôt tant à Cavité qu'à Téralta , je pris mes mesures pour accélérer ces 516 REVUE DES DEUX MONDES. opérations. Je commençai d'abord par Téralta , comme plus éloigné. Il me fallut faire deux voyages. Toutes les plantes provenant de ce dépôt furent mises à bord du Rhône, où j'avais fait disposer de la place. Au moyen de la chaloupe du Rhône , un seul voyage suffit pour transporter à bord des flûtes les plantes qui étaient en dépôt à Cavité chez le capitaine du port. Je fis arrimer sur le pont toutes les caisses qui purent y tenir sans trop gêner la manœuvre du navire, et j'eus la précaution de les faire entourer d'un treillage en bois et en bambous sur lequel prit se fixer un prélat ou toile peinte qui garantît les végétaux de l'eau salée de la nier et de la violence des coups de vent. J'avais toujours sous les yeux mes collections à bord du Rhône ; quant à celles de la Durance , où je ne pouvais que donner un coup-d'œil de temps à autre, le chef de timonerie fut désigné pour leur prodiguer les soins journaliers^u'elles réclamaient. Cet homme avait bonne volonté , inais ses supérieurs le contrariaient fréquemment. Aussilôt après l'embarquement des végétaux, l'ordre fut donné d'appa- reiller pour aller mouiller en rade de Manille. Je me rendis à bord avec mes autres objets d'histoire naturelle , et nous mîmes à la voile le lende- main. La division demeura près d'un mois dans la rade de Manille , atten- dant chaque jour l'ordre du départ. Tout le monde fut consigné à bord. Je demandai la permission de descendre à terre pour poursuivre de nou- velles recherches utiles à ma mission. On ne me l'accorda qu'à la condi- tion expresse de ne pas m' éloigner de la ville, afin de pouvoir revenir à bord au premier appel. Depuis mon arrivée à Manille , j'avais le plus vif désir de faire le tour du lac de la Lagouna , situé à environ dix lieues sur la droite de la ville. Je fis part de ce projet à M. Tuason , et le priai d'avoir encore la bonté de me donner des guides pour me diriger dans ce voyage. Il me le promit; mais il me fit observer que je serais au moins une semaine à faire le toia- du lac. Quels que fussent mes regrets , je crus devoir renoncer à ce projet, pour ne pas m'exposer à manquer l'expédition , qui était prête à appa- reiller d'un moment à l'autre, ou à retarder son départ. En parcourant les hautes montagnes de Bosoboso , j'avais pu prendre quelque idée du lac de la Lagouna qu'elles dominent. Je distinguais parfaitement les em- barcations dont il était couvert , ainsi que les villages indiens et les belles habitations qui bordent ses rives. Tout ce qui frappait mes regards me rappelait le délicieux lac de Genève. La végétation m'y paraissait des plus riches. Une grande partie des terres environnantes était plantée de riz , dont on découvrait des plaines à perte de vue. En attendant le signal de revenir à bord, je fis encore quelques herbo VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 5i7 risalions dans la partie ouest de Manille, à peu de distance de cette ville. Dans les parages que je parcourus, je vis des plaines entières couvertes d'ai bres fruitiers, et des cultures extrêmement soignées et fort bien tenues, Je n'avais pas encore vu dans la colonie des plantations régulières aussi bien établies. Les jardins , qui sont immenses et en grand nombre , sont tirés au cordeau. Tout y est planté symétriquement et avec un ordre admirable. Ils sont généralement cultivés par des Chinois qui excellent dans la culture des légumes les plus délicats. Ils en apportent tous les malins en ville, et en tirent un prix très avantageux. L'industrie des Chinois est poussée dans cette branche d'agriculture au dernier point de perfection. Il n'y a, pour ainsi dire, qu'eux à Manille (jui fournissent les marchés de jardinage; aussi s'enrichissent-ils promptemenl. Il y en a qui , par celte seule branche de culture, ont acquis des fortunes colossales. Cela est d'autant plus facile , que la colonie est extrêmement peuplée, et que l'argent y est tellement répandu, que, dans les plus faibles opérations commerciales , on ne parle que de piastres. Ce pays offre d'immenses res- sources à l'Européen industrieux. L'opulence de Manille s'annonce dès l'entrée de la rivière qui traverse celte vieille capitale de l'archipel de l'Asie. L'activité et le mouvement continuel des embarcations passant d'une rive à l'autre, la quantité in- nombrable de bâtimens de commerce qui sont mouillés dans la rade, tout respire grandeur et richesse. La superbe rivière qui coule au milieu de la ville la divise en deux parties , dont l'une est appelée la ville de guerre , et l'autre la ville marchande. Cette dernière est beaucoup plus étendue que l'autre , où cependant le gouverneur fait sa demeure. Dans la ville de guerre , les édifices sont plus grands , plus solides, et généralement toutes les maisons y sont mieux bâties que dans la ville marchande. Tout y est d'ime propreté remarquable. Le fort est bien tenu , et forme une espèce de fer à cheval. On communique des deux parties de la ville au moyen d'un superbe pont en pierre , dans le genre de ceux de Paris. Il est même beau- coup mieux pavé, ainsi que les rues adjacentes, que les ponts et les rues de la capitale de la France. Les maisons sont bâties en pierre de taille, et sont tontes entourées au premier étage d'une galerie fermée par des châs- sis en écailles de nacre , qui sont construits de manière à ce qu'en les ouvrant, on puisse les ghsser sur les côtés. Cette galerie est encore fermée extérieurement par des jalousies. C'est un lieu de promenade très agréable lorsque le mauvais temps empêche de sortir. Les rues sont droites et fort larges. Il y a à Manille plusieurs églises très richement décorées. Devant ces édifices ou sur le côté est une espèce de grotte taillée dans le roc , dans 518 REVUE DES DEUX MONDES. laquelle se trouvent plusieurs rangées de têtes de morts. Lorsqu'un Indien passe devant celte grotte, il fait plusieurs fois le signe de la croix, et se jette à genoux pour prier. Les prêtres ne manquent pas à Manille; on en rencontre à chaque pas dans les rues. Ils se louent aux riches habitans ; M. Tuason en entretient plusieurs dans ses maisons de campagne. Il y a fait construire des chapelles où les prêtres disent chaque jour la messe. C'est bien moins par esprit de religion que par intérêt ou politique que les habitans encouragent le ministère des autels. La religion est un moyen si puissant de dominer l'ignorance et la crédulité, qu'on ne néglige point de s'en servir à Manille pour maintenir la paix et la soumission au milieu des Indiens. Comme tous les peuples privés de moyens d'instruction , ces bonnes gens sont aveugles daus leur foi et fanatiques dans leur croyance. Tous les soirs, sur les six heures, ils se réunissent en famille, et prient à haute et intelligible voix. En passant à cette heure-là dans les rues, on a les oreilles étourdies du bourdonnement de toutes ces voix qui, du reste, ne comprennent rien à ce qu'elles prononcent. Chaque individu est cou- vert de paquets d'amulettes, comme les musulmans de la côte occidentale d'Afrique. Le nombre des Chinois habitans de la ville est considérable. Ils font presque exclusivement le commerce intérieur, tant en gros qu'en détail. On trouve parmi les hommes de cette nation d'habiles artisans de tous genres; ils excellent surtout à faire la pâtisserie. Du reste, intriganset voleurs à l'excès lorsqu'ils ont affaire à des étrangers, ils cherchent par tous les moyens possibles à leur vendre leurs marchandises le double de leur valeur, et à les tromper, soit sur le poids , soit sur la qualité. Malheur à l'acheteur distrait ! s'il lui arrive de tourner la tête , il est bien sûr de trouver une marchandise de qualité inférieure à la place de celle qu'il a cru acheter. Les voitures sont encore plus communes à Manille qu'à Java. On ne sort prescjue jamais à pied, La promenade a lieu depuis six heures du soir jusqu'à la nuit, et plus tard. Les [tromenades pour les carrosses sont en dehors de la ville de guerre. On les voit couvertes, à certaines heures, comme les Champs-Elysées et le bois de Boulogne, de toute sorte d'équipages. Il y a des bazars sur toutes les places publiques. A toute heure du jour on peut y acheter des fruits crus ou cuits, des sardines, du poisson salé, des bananes en beignets , et toute espèce de viandes. Les comestibles sont à très bon compte. Douze grosses sardines ne coûtent souvent que deux quartz (environ 9 liards) ; on a trois livres de la plus belle viande du pays pour un réal (12 sous environ), sept ou liiiit belles volailles pour une VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 5i9 piastre (5 francs 25 centimes), quatre à cinq œufs pour un quartz. Les étoffes sont aussi à très bas prix. Elles viennent de Chine où la main d'œuvre n'est pas chère , et sont d'ailleurs très légères , vu la chaleur du dimat. On ne porte guère que des chapeaux faits avec des feuilles de vaquoi (pandanus) ou de nipa, que l'on teint en noir; on en fabrique de toutes les qualités, en simple et double tissu. Dans aucun pays, on ne fait des chapeaux aussi fins qu'à Manille. J'en ai vu vendre de blancs , double tis- su, 4 8 et 20 francs ; mais c'est tout ce qu'il y a de plus beau et de plus fin en ce genre. La plupart des toiles pour les chemises sont fabriquées avec du fil d'a- baca (musa bromeliœ) on depignas. Ces toiles sont souvent très fines, et, quoique claires , elles supportent très bien le blanchissage. La grande richesse de ces contrées et le^modique prix des denrées colo- niales et autres ne proviennent pas sans doute du perfectionnement de l'agriculture, qu'on peut regarder comme à peu près nulle pour ce qu'elle fournit au commerce. Quelles sont les denrées cultivées à Manille , qui soient propres à entrer dans le commerce ? Je ne connais que la canne à sucre; encore n'est-elle cultivée que dans quelques parties de l'île. On n'y possède point de moulin pour la manipulation de la canne ; on en extrait le jus avec une mauvaise roue en pierre , souvent même en bois, que l'on tourne à bras dans une auge également en bois , à laquelle sont adaptés deux cyUndres que font mouvoir des buffles. Les chaudières et les autres ustensiles propres à la manipulation y sont inconnus. Aussi quelque belle que soit la qualité du sucre de Manille , ce n'est point à cette production que le pays doit l'opulence dont il jouit. On commence cependant, depuis quelques années , à s'occuper des usines que nécessite l'exploitation de la canne. Des cultivateurs français , venus de l'Ile de France, paraissent vou- loir donner de l'extension aux sucreries. Le riz , quoique cultivé en grand dans toute la colonie , est un objet de consommation comme le blé en Europe, mais n'entre point dans les mar- chandises sujettes à l'exportation. On peut juger de la grande quantité qui s'y consomme en pensant que les Chinois, les Indiens et les autres habitans, soit indigènes, soit étrangers, en mangent, comme nous mangeons du pain, à tous les repas. Manille, capitale des îles Philippines, n'est donc redevable de son opulence qu'au commerce d'échange dont elle est le théâtre. Les Chinois et les autres habitans des îles environnantes viennent y verser les divers produitsde leur sol et de leurs manufactures. Les Européens en font autant de leur côté, pour obtenir en échange les objets que leur refuse leur patrie. Les raines TOME II. 33 520 REVUE DES DEUX MONDES. qui se trouvent dans ces îles n'entrent pour rien dans les trésors dont elles regorgent , puisqu'on dédaigne de les exploiter par des motifs que j'ignore. Il est vrai que ces pénibles opérations ne pourraient être exécutées avec succès que par les Indiens indigènes , qui sont naturellement paresseux et ne peuvent travailler que lorsque la plus indispensable nécessité leur en fait une loi. Si l'on recommençait les travaux, comme on l'a tenté plu- sieurs fois, l'inconstance des travailleurs forcerait de les abandonner au moment où l'on serait à même d'en recueillir les fruits. Lorsque je parcourais les campagnes de l'ouest, je remarquai de vastes vergers de mandariniers , de sapolillers et d'orangers , plantés en allées tirées au cordeau. Le coup-d'œil que présentent ces vergers est des plus agréables. Les chemins qui conduisent de la ville dans les villages et dans les maisons de campagne sont presque tous bordés de haies en bambous. C'est à la sortie de Cavité, auprès du village de Saint-Roc, en allant à Téralta, que ces haies sont vraiment remarquables. Ce sont plutôt des forêts que des haies. La prodigieuse élévation et l'épaisseur de ces arbris- seaux rendent les routes étroites impénétrables aux rayons du soleil, et les plus fortes pluies ont peine, en certains endroits, à traverser l'épais- seur du feuillage. Les habitans de ces parages conservent cette plante avec le plus grand intérêt , malgré sa voracité et l'étendue de ses racines. Elle leur est des plus précieuses sous une infinité de rapports. Il n'entre aucune autre es- pèce de bois dans la construction de leurs cases; ils en confectionnent sans peine des vases de toutes formes et dimensions. Il leur sert en outre pour clore leurs maisons et leurs champs , et à défaut d'autre moyen d'éclairage, on brûle des bambous en guise de cierges. J'ai rencontré dans les environs de Téralta des champs très étendus , plantés endolic/ios bulhosus. Cette plante est cultivée avec soin pour sa bulbe qui est très estimée des habitans du pays. Le mimosa unguigati , ou camatchili des Indiens , est également cultivé dans le voisinage des maisons pour la substance blanche et très sucrée qui entoure la graine. Les diopyros mabola embellissent les champs par leurs belles feuilles glauques et alongées , et par leur fruit jaune. J'ai souvent été embaumé le matin et le soir par l'odeur suave que répandent les fleurs de l'iïan- (jvilan uvaria , arbre d'un très beau port, de la famille des anonnacées. J'ai remarqué une espèce de zizyphus dont le fruit était fort gros et assez agréable à manger , ainsi qu'une espèce particulière de grosse carambole à fruit doux, d'un goût extrêmement délicat. Cette dernière plante est assez rare dans certains parages. Dans les jardins que j'ai parcourus, les hibiscus roses, jaunes et sim- VOYAGE AUTOUU DU MONDE. 521 pies de la Cliine, dont quelques-uns s'élevaient à plus de douze pieds, couverts de fleurs de toute beauté ; les houstonias coccinea roses et blancs, qui ne cédaient en rien pour la hauteur aux hibiscus, et les plumbago scandens, frappaient de toutes parts ma vue ^ qui ne pouvait embrasser assez d'objets à la fois. Le village de Téralta est grand et fort peuplé; les enfans y fourmil- lent. Au reste , cette multiplicité exubérante est générale dans les villes comme dans les villages de ces contrées. Dans les villages les plus po- puleux de la Normandie, la population n'est rien en comparaison de celle qui afflue dans les moindres hameaux de Manille ; mais si l'on veut bien considérer cette île comme une colonie de la Chine , l'on ne sera plus surpris de cette immense population , puisque le nombre des habitans de cet empire surpasse celui de toute l'Europe. Saint-Roc, qui est à dix minutes tout au plus de Cavité, est un très grand village , a» milieu duquel se trouve une fort belle église , quoique Cavité en possède cinq qui se touchent pour ainsi dire. La ville de Cavité est très sale. Les maisons sont antiques et mal bâties, les rues fort étroites, non pavées, ou le sont horriblement mal. Cette ville est située sur une pointe de l'île très sablonneuse. Je n'ai pu y trouver une seule poignée de véritable terre. Cavité forme , par rapport à Manille , une presqu'île. On peut aller d'une ville à l'autre très facilement, en contournant la baie d'un côté seulement, et en passant par Téralta et le vieux Cavité : la route est même des plus agréables. De chaque côté , elle est bordée de bambous qui préservent le voyageur des rayons d'un soleil dévorant. De distance en distance, on rencontre d'assez grands villages indiens et de fort jolies maisons de cam- pagne. Le bazar de Cavité , qui se tient près de la porte Saint-Pioc , tous les jours de l'année , est approvisionné de tout ce que produit le pays en fait de comestibles. Les marins ne négligent pas de s'y procurer des vivres frais pour leurs traversées. Avec peu d'argent, ainsi que je l'ai dit, on peut acheter beaucoup. Parmi la classe indigente des habitans de la ville et des environs , cir- cule, en guise de monnaie , une petite espèce de coquillage, auquel les na- turalistes ont donné le nom de cyprœa annuliis. Ce coquillage, dont dix représentent chez ces peuples une valeur relative de cinq centimes de notre monnaie , n'est guère en circulation que dans les bazars de comes- tibles , où les pauvres gens peuvent aisément pourvoir à leurs besoins jour- naliers. La valeur d'un sou pouvant ainsi se diviser en dix parties égales, il en résulte que les malheureux qui ne possèdent qu'une ou quelques fractions de ce sol , peuvent acheter sans difficulté , pour cette valeur, quel- 55. 522 UEVUE DES DEUX MONDES. ques provisions de bouche, le prix des comestibles de (ont genre étant ex- trêmement modique dans cette partie de l'Archipel asiatique. Ce petit co- quillage est encore la monnaie favorite des enfans : on les voit du matin au soir sur les places publiques jouer avec archarnement au cyprœa. Après avoir parcouru pendant trois jours les jardins de Manille et ceux de ses environs, je fus invité à me rendre de suite à bord, attendu que la division ne devait pas tarder à partir. J'y restai consigné comme les autres, pendant près de trois semaines, sans pouvoir mettre pied à terre. Ce long relard et cette inaction ne purent que me donner de bien vifs regrets de n'avoir pas entrepris mon voyage au lac de la Lagouna que j'aurais eu tout le temps de terminer , et qui , je pense m'eût offert des résultats intéressans. J'essaierai, pour mettre le lecteur à même d'apprécier à sa juste valeur celte consignation générale à bord des deux bàtimens de l'expédition, de lui faire connaître d'une manière succincte quel était le but principal de notre voyage, et surtout celui du séjour prolongé de la division dans la baie de Manille. Les deux gabarres le Rhône et la Durance furent désignées en 1818 par le ministre de la marine et des colonies, pour aller chercher des Chinois instruits dans les cultures exotiques , soit sur les côtes continentales du grand empire chinois, soit dans les îles de l'Archipel asiatique où il devait s'en trouver prodigieusement , et les transporter de là à Cayenne pour y répandre ce genre d'industrie et coloniser insensiblement ce vaste con- tinent de nos possessions américaines. Ces hommes, disait-on, devaient remplacer les nègres dont la traite venait d'être abolie. Notre séjour dans la rade de Manille avait donc pour objet de nous procurer dans cette colonie des agriculteurs d'origine chinoise, qui abon- dent, en effet, dansées parages. Le gouverneur de l'île, sans s'opposer à ce projet de notre commandant, parut néanmoins peu disposé à le fa- voriser ; cependant il jugea à propos de l'aboucher avec un capitaine chinois, qui, disait-il, avait beaucoup d'influence dans le pays- Après quelques pa/a- hres d'usage, ce dernier consentit volontiers, et s'engagea môme à procurer, dans un délai assez court, le nombre d'hommes qui lui étaient demandés; à cet effet, il reçut de nombreux cadeaux de notre part. Mais quelques personnes du bord, mal intentionnées sans doute, et ennemies de M. Philibert, commandant de l'expédition, cherchèrent par tous les moyens à lui faire manquer le but de sa mission j ils insinuèrent au capitan chinois (jue ses hommes seraient faits esclaves dès leur arrivée dans nos colonies, et qu'il ne devait point compter sur les belles promesses qu'on lui faisait. Celte manœuvre clandestine ne tarda pas à être connue du commandant VOYAGE AUTOUR DU MONDE. S^ de rexfiédition , qui , bientôt, consigna tout le monde à bord; mais cette jH'écaution ftit maliieureiisement prise trop tard : les Chinois ne voulurent plus s'embarquer, et gardèrent les cadeaux, les arrhes qu'ils avaient reçus. On parvint pourtant , à force de démarches et de présens , à en en- gager une trentaine; ils furent conduits à Cayenne, où ces malheureux ont fini par succomber presque tous. L'un d'entre eux fut amené à Paris, où il a été entretenu pendant deux ans aux frais du gouvernement Un des plaisirs les plus répandus chez les habitans du grand Archipel asiatique, et surloutchez ceux des îles Philippines , est sans contredit les combats des coqs. C'est peut-être un des jeux, ou, pour mieux dire , un des spectacles le plus en honneur chez les apathiques Malais de ces régions lointaines. Les habitans des villages de Mariquina , de San-Matheo et de Hosoboso surtout , se livrent avec un enthousiasme effréné à ce genre d'amusement, digne, sons tous les rapports, de leur indolence et de leur barbarie. Des jeunes gens de quinze à vingt ans parcourent sans cesse les rues, les chemins des campagnes, avec un coq d'une taille gigantesque sous le bras, offrant à tous les individus qu'ils rencontrent sur leur passage, de livrer au combat l'animal dont ils sont porteurs. Ils font ainsi succes- sivenîent le tour des villages jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à trouver des joueurs disposés à partager leur plaisir favori. Ils font ensemble un pari d'une valeur équivalente à celle de l'animal combattant, c'est-à-dire que le propriétaire du coq vainqueur reçoit de celui du vaincu la valeitr estimée de ce dernier , ou souvent une valeur moindre , selon les dispo- sitions des parties contractantes, mais jamais sans une sorte d'intérêt quelconque , soit de leur part, soit de celle des nombreux assislans. Les conclusions du pari stipulées, on dispose tout pour la lutte. Les deux coqs sont bientôt entourés d'une foule de curieux et de passionnés joueurs. Placés en face l'un de l'autre , les deux combattans agitent et disposent leurs ailes en se fixant avec des regards fiers et animés , et at- tendent dans cette attitude , avec une impatience des plus vives , le signal de l'attaque qui doit venir de leur maître. Ce signal donné, une lutte aussi vigoureuse qu'opiniâtre s'engage ; elle se prolonge ainsi sans arrêt jusqu'à ce que l'un d'eux succombe sous les coups redoublés de l'autre. Il est surprenant de voir avec quelle adresse et quel acharnement ces coqs singuliers se battent, s'irritent et se terrassent; il semble qu'ils soient animés des passions jalouses de leur maîtres, qui, du reste, les traitent fort bien. Une chose qui m'a surtout indigné de la part de ces indolens Malais, c'est le cruel procédé qu'ils emploient envers ces bêtes innocentes, lorsqu'ils veulent que le but soit plus complètement atteint, surtout lorsque la ^24 REVUE DES DEUX MONDES. force des deux combattans paraît égale. Ils attachent à l'une des pâlies de l'animal, au-dessus de l'ergot, un canif ou espèce de stylet tranchant et très acéré, à l'aide duquel le plus agile et le plus adroit parvient à poi- gnarder son adversaire. L'animal, restant ainsi raide mort sur le pavé , justifie sans équivoque, aux yeux des spectateurs, la supériorité du vain- queur. Les combats de cette nature ont lieu surtout les jours de fêle , et les prêtres ne font nulle difficulté d'y assister. A mon retour d'un voyage que je fis dans les montagnes voisines, j'eus occasion de voir célébrer une de ces fêtes singulières , où le combat de coqs semblait être l'objet principal et la partie la plus intéressante. Tous les habitans de l'endroit se trouvaient à peu près réunis, et for- maient , sur la place publique , un vaste groupe circulaire , dans le centre duquel je remarquai, non sans quelque surprise, plusieurs prêtres re- vêtus de leurs insignes religieux ; ils semblaient diriger eux-mêmes le combat de ces bêtes inoffensives. Ceux qui formaient la première ligne du cercle tenaient dans leurs bras chacun un vigoureux coq , destiné aux combats successifs de la journée. Les prêtres , chefs principaux de celte cérémonie, s'adressaient tour à tour à eux pour leur demander, comme médiateurs, de traiter en leur faveur les conclusions des différens combats ; ce privilège leur était accordé sans difficulté. Chaque coq , placé par son maître sur le théâtre du combat , avait une de ses pattes armée d'un stylet acéré, préalablement examiné et sanctionné par les ministres-chefs de la cérémonie. Les combattans ainsi disposés , et convenablement appariés, commençaient la lutte au premier signal donné j celui qui succombait était aussitôt remplacé par un autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que tous ceux destinés à combattre y eussent al- ternativement passé. Parmi le grand nombre de ces lutteurs opiniâtres, quatre seulement terrassèrent tous les autres j c'étaient, à vrai dire, des animaux d'une taille et d'une force monstrueuses dans leur espèce. Pour moi, la chose la plus curieuse de cette fêle, à laquelle je ne pus rester étranger, fut d'observer ces figures, ordinairement si indifférentes, si apathiques; il fallait voir l'enthousiasme, les éclats de joie des nom- breux spectateurs à chaque lutte nouvelle. Les prêtres eux-mêmes parta- geaient cette gaîté générale. Des combats analogues ont lieu dans tous les villages des environs de Manille , et en général partout où il se trouve deux Malais réunis. Le plus grand bonheur dont ils puissent jouir est sans contredit celui de pos- séder un coq fort , intelligent , et capable de lutter avec le premier venu de son espèce. Leur satisfaction est d'autant plus grande , que le combat- tant donl ils sont possesseurs a remporté plus de victoires. VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 525 Les Malais généralement aiment beaucoup la musique ; on trouve chez presque tous les villageois une espèce d'instrument en bambou , qui est surtout en faveur parmi les jeunes gens. Cet instrument n'est autre chose qu'un morceau de bambou rond , creux , d'environ un pied et demi de long, autour duquel sont arlistement tendues quelques cordes en crin. Alternativement vibrées , ces cordes , qui sont à peu près de même gros- seur, produisent quelques sons peu sonores, plus ou moins harmonieux , et à peine distincts ; pourtant ils ne laissent pas de charmer l'apathique Ma- lais, qui en paraît émerveillé. En recevant chez eux un étranger, les Malais se figurent lui faire une grande politesse que de lui jouer un airde leur façon ; aussi s'empressent-ils de se placer à côté de lui, pour ne plus le quitter qu'à son départ. J'avoue que ces monotones musiciens m'ont souvent fort ennuyé, bien que dans leur opinion ils crussent me divertir infiniment ; rien ne me paraissait en effet plus insupportable que celte invariable vibration constamment ré- pétée. Perrottet. Je ESSAI DDNE /■ r FORMULE GENERALE DE L'HISTOIRE DE L'HUMAXITÉ, d'aprIis les idées de h. ballanche. Il y a peu de mois que , dans le journal d'un voyage , j'écrivais ce qui suit : € Mais au milieu du magnifique spectacle que présentait l'escadre, je me plaisais surtout à suivre de l'œil les ba- teaux à vapeur, se portant de la tête à la queue, traversant nos rangs en tous sens, puisant dans leurs propres flancs leur force d'impulsion; ils se balançaient gracieusement sur la vague écu- meuse, ils se jouaient dédaigneusement des vents contraires; et ainsi, me disais-je, quelques hommes d'élite, mus seulement par un sentiment généreux , par une conviction profonde qui fait leur destinée, marchent noblement dans la vie, peu soucieux du vent ou de la vague qui pousse ou soulève la multitude. > J'éprouve quelque plaisir à relire ce passage , aujourd'hui que dans une disposition d'esprit toute différente, et me proposant FORMULE GÉNÉRALE DE LHISTOIRE. 527 d'essayer une courte analyse des idées de M. Ballanche , je vais me trouver quelques instans sur le sillage éclatant de l'un de ces honames dont alors même le souvenir ne m'avait pas quitté. La méthode la plus rationnelle de rendre compte d'un système quelconque , consiste sans doute à en exposer d'abord la pensée principale, dominante, à descendre de là dans les détails, à suivre cette pensée dans ses rayonnemens ; mais il faut pour cela que le système ait dit bien décidément son dernier mot, et cela ne peut être d'un auteur vivant, surtout lorsqu'il s'occupe d'études histori- ques. La muse de l'histoire est inépuisable en enseignemens. De nouvelles terres sociales se montrent à nous dans l'avenir, vers les- quelles ceux qui marchent à la tête des peuples ont mission de les conduire; en même temps des mondes nouveaux semblent sortir çà et là de la nuit des âges, et apparaissent aux yeux des Schelling, des MuUer et des Hegel. Serait-ce parce qu'en raison de l'enchaî- nement merveilleux que la Providence a établi dans les choses de ce monde, l'histoire contemporaine contient tout à la fois les siècles qui ne sont plus et ceux qui ne sont pas encore? que, dans nos la- beurs de tous les jours , nous travaillons non-seulement pour le moment qui s'écoule, mais que nous fondons l'avenir, que nous refaisons en quelque sorte de nos propres mains le passé, l'irrévo- cable passé? Et ainsi, au milieu de cette multitude d'évènemens, qui , jadis , auraient rempli des siècles , et que nous avons vu venir se mettre à l'étroit dans l'espace de si peu d'années, quelque fait de cette histoire amoncelée, condensée, quelque fait inaperçu du vul- gaire, insignifiant pour lui, apeut-êtreétépourle philosophe une im- mense et subite illumination. Une pomme a suffi pour révéler la gra- vitation universelle, lorsqu'elle est tombée aux pieds d'un Newton. Il est donc presque impossible, dans l'ordre d'idées dont nous allons nous occuper, d'isoler la pensée des circonstances au milieu desquelles elle est née , de la transporter hors de l'atmosphère où elle a grandi, où elle s'est développée; d'ailleurs, le tenter serait vouloir renoncer à l'intérêt tout dramatique de la voir réelle , ani- mée, vivante; ce serait renoncer à s'identifier en quelque sorte avec celui qui la porte dans son sein, à écouter aux mêmes heures que lui la voix de cette mystérieuse Egérie. Ainsi , au lieu d'apphquer à l'exposition des idées de M. Ballan- 528 REVUE DES DEUX MONDES. die la mélliode rationnelle dont je parlais il n'y a qu'un instant, je; me bornerai à présenter l'analyse de ses dilférens ouvrages, à peu de chose près dans l'ordre où ils parurent , et en suivant le progrès de sa pensée des Essais sur les Institutions aux Essais de Palingc- nésie sociale, je m'efforcerai de montrer sous l'empire de quelles impressions cette pensée a pris naissance. M. Ballanche publia, dans les premiers mois de 1814, son poème iïAyitigone. Alors revenait de l'exil, soutenant les pas d'un royal vieillard, une princesse que nous venons de voir s'y acheminer une troisième fois; mais alors d'innombrables cris d'allégresse se fai- saient entendre sur son passage, des milliers de voix s'élevaient pour la saluer du nom de moderne Antigone. Elles lui dédièrent ce poème , qui n'était point cependant un ouvrage de circonstance, mais une véritable œuvre d'artiste , une évocation de l'antiquité , pure et consciencieuse. Sous la draperie grecque, Antigone dédai- gnait la misérable langue des allusions, et ne parlait que le noble langage de Sophocle; néanmoins, jugée sous l'empire de cette pre- mière impression, elle ne reçut pas, à beaucoup près, l'accueil qu'elle aurait mérité. Ce poème se recommandait pourtant par d'incontestables titres : le style toujours pur, harmonieux et facile, respire la noble sim- plicité de la poésie antique; les personnages conservent une fidé- lité religieuse à leurs caractères convenus, aux mœurs et aux croyances de leur époque; et cependant, tout en ne paraissant parler que sous l'inspiration de la muse grecque, ils s'adressent aussi à des sentimens, à des idées développés en nous par une civi- lisation plus avancée et par une religion spirilualiste. Ce double caractère est surtout remarquable dans Antigone, la figure principale. II la met en saillie dans le tableau , il la détache admirablement des figures secondaires qui se groupent autour d'elle. Toutefois, ce n'est pas là gracieux caprice d'artiste, ana- chronisme ingénieux, mais sentiment profond du sujet; car Anti- gone, l'un des types du beau moral pour la poésie grecque, et je crois le plus élevé, fait déjà pressentir toute une autre poésie. Au mi- lieu du sombre et poétique nuage où nous apparaît la vierge grecque, il y a , ce me semble , sur son beau visage , comme une lueur anti- cipée du christianisme; on dirait quelquefois une fille chrétienne FORMULE GÉNÉRALE DE l'hISTOIRE. 529 égarée clans les murs de Thèbes, et à défaut du cirque , confessant devant Créon la religion du sacrifice et du dévouement. D'ailleurs, dans un certain ordre d'idées, Antigone est vraiment contemporaine de tous les temps; fille de l'inceste, héroïne de toutes les piétés, elle est un symbole de l'humanité déchue, ayant le ciel pour but. Par là M. Ballanche se trouvait merveilleusement propre à traiter ce beau sujet, lui qui devait être le poète, le phi- losophe, l'historien de cette doctrine de la déchéance; aussi ce poème est-il demeuré comme le prologue des ouvrages qui l'ont suivi; son admirable poésie, de même que les sons d'une musique harmonieuse dans les anciennes initiations, dispose l'esprit du néo- phyte aux vérités du sanctuaire. Ce fut en 1818 que M. Ballanche s'adressa pour la seconde fois au public; il lui présentait un Essai sur les Institutions sociales. Ce livre, fruit de longues études et de solitaires méditations, conte- nait déjà toute une philosophie de l'histoire, une espèce d'éclectisme politique, où M. Ballanche, au moyen d'une hypothèse nouvelle sur le rôle réciproque de la parole et de la pensée dans le déve- loppement de l'humanité, espérait concilier des doctrines jusque-là opposées, voire contradictoires. Mais en même temps M. Ballanche s'occupait beaucoup des évènemens contemporains; c'était aux faits du moment, à ce qui se passait sous nos yeux, qu'il appliquait do préférence ses théories; et par là il faisait aussi de son livre un livre de circonstance. C'est en me plaçant moi-même à ce double point de vue que j'essaierai de l'analyser. Je dirai d'abord en quelques mots l'idée que M. Ballanche se feit de l'individualité d'un peuple, car cette idée est demeurée fon- damentale dans son système. M. Ballanche croit qu'un peuple est un être collectif. Selon lui , un peuple sous l'influence d'une force organique , ca- chée dans le mystère profond de son existence, croît, grandit, se développe ; Il passe ainsi par une série de formes sociales ; Aucune ne le contient pour toujours; toutes, filles du progrès, sont destinées à périr par le progrès ; en même temps que chacune d'elles résume le passé , elle enferme un avenir qu'elle ne saurait emprison- ner : ainsi le gland a renfermé le chêne , mais il n'a pas été donné à 550 REVUE DES DEUX MONDES. la frêle écorce du gland d'emprisonner à jamais le chêne immense. Nous ne pouvons, il est vrai, peser, saisir, voir face à face ce principe intellectuel, cette ame d'un peuple. Voulons-nous le prendre en quelque sorte sur le fait, le surprendre dans le monde réel, il nous échappe dans la multitude et dans la confusion de ses actes. Voulons-nous le saisir dans son essence , le contempler dans le monde de l'abstraction , il s'évanouit comme un fantôme. Il se cache dans les abîmes de l'intelligence humaine à une pro- fondeur où il n'a été donné à aucun œil de pénétrer; Mais il se révèle par ses modes d'activité; il devient visible pai les développeraens qu'il revêt , par cette multitude de formes so- ciales dont nous parlions tout à l'heure, et sous lesquelles un peu- ple nous apparaît. Aussi toute cette partie de l'histoire des peuples , dont il est ici question, celle de leur développement, n'est-elle que la forme, l'enveloppe d'une autre histoire intellectuelle, idéale. Les grandes révolutions politiques et religieuses en témoignent d'une manière éclatante. En effet, les grandes révolutions ne sont que la transition plus ou moins rapide pour un peuple d'une forme sociale ou religieuse à une autre forme plus ou moins éloignée de la première. Elles ar- rivent seulement lorsqu'une nouvelle idée , entrée dans l'intelligence de ce peuple, demande à se réaliser dans le monde extérieur. Ainsi , lorsque le principe de l'autorité eut grandi dans le monde sans obstacle, et fut parvenu , pour dernier terme de son dévelop- pement, à l'organisation politique et religieuse de l'Europe du xv^ siècle de la chrétienté , comme disaient nos pères , alors surgit le principe de la liberté. Dans la sphère des croyances , il arriva rapidement ù ses der- nières conséquences , il toucha à la démocratie religieuse ; dans la sphère politique, à diverses époques, en Angleterre et en France, il arriva de même à la république. Mais dans le monde politique , ni dans le monde reh'gieux , il ne; pouvait s'établir pour long-temps dans la démocratie. En effet, si les révolutions du monde réel ne sont que la repro- duction des révolutions de l'intelligence, il ne leur faut pas moins des années , des siècles , pour les reproduire. La nature des choses FORMULE GÉNÉRALE DE LHISTOIRE. 551 le veut ainsi; car si la pensée est instantanée, l'acte qui la réalise ne l'est jamais. D'ailleurs c'est surtout dans le vaste mécanisme so- cial qu'il faut tenir compte des frottemens ; les passions et les inté- rêts y sont des obstacles sans cesse renaissons. Aussi , lorsqu'une nation , par suite du développement rapide d'un principe nouvellement éclos dans son sein, atteint tout à coup aux dernières limites, aux conséquences extrêmes de ce principe, elle a épuisé ses forces pour arriver là , il ne lui en reste plus pour s'y maintenir; elle revient sur ses pas, et après quelques années d'oscillation, finit par s'arrêter dans une forme mixte , dans des in- stitutions formant une sorte de compromis entre son point de dé- part et celui qu'elle a touché un moment. C'est ainsi ^ue la liberté religieuse dans sa route vers une émancipation complète , vers des religions, ou pour mieux dire, des opinions qui s'appuieraient seu- lement sur l'assentiment de la conscience individuelle, s'est arrêtée aux confessions des sectes réformées ; ainsi , encore , la France , depuis quinze ans, fait une halte dans la monarchie représentative, comme à moitié chemin entre la monarchie pure et la république. Puisse-t-elle , d'ailleurs , y reprendre longuement haleine ! Mais , comme il est facile de le concevoir, cette pensée d'avenir n'éclate pas simultanément chez tous les individus, et tous n'en ad- mettent pas immédiatement toutes les conséquences. Pendant qu'un petit nombre la comprend , y a foi , et se résout néanmoins à n'en cueillir que les fruits déjà mûris par le temps , d'autres la repous- sent , et pour la fuir se réfugient en imagination dans un passé où ils ne croient jamais remonter assez haut pour le trouver purifié des modifications successives par lesquelles il s'est fait le présent. D'autres encore , par un sentiment opposé , se précipitent vers l'a- venir le plus éloigné qu'ils puissent rêver, et il arrive alors qu'en même temps que les partis se jettent dans l'arène des intérêts posi- tifs, pour s'y disputer la direction de la société, les doctrines , dé- sertant cette société telle qu'elle s'est faite, se réfugient de plus en plus dans ce qu'elles ont d'exclusif, de sorte qu'il se fait entre elles comme un abîme qui, chaque jour, se creuse, un désert qui, cha- que jour, s'agrandit. Ces formules paraissaient à M. Ballanche tout>à-fait applicables à ce qui se passait au moment où il écrivait. :;7.9 REVUE DES DEUX MONDES. Louis XVIÏI, dans sa charlc, avait fait une large part aux li- bertés publiques; on ne peut le nier; En môme temps il l'octroyait , et il datait son règne de la mort de l'enfant qui devait régner. Il faut le dire , en agissant ainsi , Louis XVIIl pouvait se croire équitable médiateur entre le passé et l'avenir. En l'octroyant, il pouvait penser avoir scellé une alliance défi- nitive entre le vieux principe de la légitimité qu'il continuait , et le principe de liberté qui venait de surgir au monde. Et, dans un certain sens, dater son règne comme il le faisait, c'était dire que la chaîne des destinées sociales n'avait point été rompue : c'était accepter la révolution , y mettre la main, s'en dé- clarer complice. Mais les partis ne consentirent point à en juger ainsi : loin de vouloir jeter sur le terrain les fondemens de la patrie nouvelle, ils en firent un champ de bataille. L'un vit dans l'octroi de la charte, dans la charte tout entière, une faiblesse, une lâcheté , une inique consécration d'une odieuse révolution : L'autre, dans la forme de cet octroi, dans la date du règne, une négation de toute légitimité de la révolution , une confiscation de la souveraineté nationale au profit de la royauté de droit divin. Dans la sphère religieuse, même dissentiment : les uns s'effor- çaient de ranimer des croyances qui s'éteignaient, de rendre quel- ques parcelles d'autorité , ou seulement d'influence politique , à ce catholicisme qui jadis avait créé et constitué l'Europe , dont l'au- torité temporelle n'avait été long-temps que le ministre ; Mais les croyances qui, grâce à la disposition des esprits , devenue sérieuse, recevaient partout un accueil plein de respect, trouvaient constamment de triples barrières au-devant de leurs pas , aussitôt qu'elles tentaient de pénétrer dans la vie politique ; et , du milieu des masses, des multitudes de voix leur criaient déjà ce que vient de leur répéter naguère l'éclatante voix d'un prêtre : t Votre royaume n'est plus de ce monde. > Même dissentiment dans la littérature. Un petit nombre, exclusif dans son admiration pour les belles et pures formes littéraires du siècle de Louis XIV, lui avait voué un culte de fidèle imitation : FORMULE GliNÉUALE UE L HISTOIRE. t>ÙO mais d'autres, en s' égarant souvent, cherchaient des formes nou- velles, et en cela ils étaient les organes d'un besoin général; car il faut que la pensée, qui , se réalisant dans le monde, fait l'histoire d'une époque, finisse par s'écrire, et elle en devient la littérature. C'est pour cela que la littérature d'une époque en demeure pour la postérité l'image , l'expression fidèle ; mais c'est aussi pour cela que les formes littéraires, le langage même d'une époque, ne ré- fléchissent , n'expriment fidèlement qu'elle seule. Ne voyons-nous pas Racine lui-même s'éloigner de plus en plus de nous , devenir le contemporain de Virgile? Ne nous faut-il pas apprendre aussi en quelque sorte son harmonieux et admirable langage? Bossuet s'adresse-t-il toujours à nos sympathies actuelles? Et n'est-il pas arrivé à la toute gracieuse M™" de Sévigné de nous révolter étran- gement. Une autre opposition se manifestait dans les masses ; elle écla- tait parfois d'une façon bizarre dans les individus : c'était un dés- accord plus ou moins profond , mais toujours positif et réel , entre les mœurs et les opinions. Les mœurs, qui jusque-là avaient tou- jours reproduit les opinions , avaient cessé de le faire aussi fidè- lement; elles étaient en arrière, et cela devait être, car les opinions, se formant dans la sphère intellectuelle, ne peuvent, par une rai- son que j'ai déjà dite , se réaliser immédiatement par les mœurs. Le jury, le divorce, en étaient des exemples, mais surtout la li- berté de la presse, dont ceux qui s'en proclamaient les plus ardens défenseurs ne laissaient pas de se montrer alarmés , par une sorte de pudeur qui s'effarouche de toute publicité , lors même qu'elle est innocente , inoffensive. Les masses suivaient les hommes éminens qui marchaient vers l'avenir; j'aurais dû dire qu'elles les y poussaient, caries supério- rités qui les dominent, le génie lui-même qui paraît les entraîner, ne sont d'ordinaire que des manifestations plus ou moins éclatantes de leur instinct confus; et les masses ont le sentiment profond de leur avenir. Ici cependant, et il faut le dire, car justice est due à tous, des esprits distingués, de nobles caractères, se faisaient remarquer parmi ceux qui s'égaraient dans les voies du passé , et qui ne de- vaient plus marcher à la tête des peuples. Parmi eux brillait, entre lïùi REVUE DES DEUX MONDES. tous, un homme éminent par de puissantes facultés, M. de Maistre, génie fier et hautain, prophète du passé, pour qui le livre de l'a- venir était fermé d'un triple sceau . Il marchait dans son siècle, égaré dans son siècle , ne le voyant ni ne le comprenant. Il semblait que que la Providence , après l'avoir ébloui de la vue éclatante de la société féodale , pendant qu'elle était jeune et forte , l'avait ensuite poussé parmi nous frappé d'aveuglement. Du sein de ces ténèbres prolongées, il continuait à voir toujours radieuse, toujours bril- lante, celte société qui alors expirait. Ce n'était déjà plus qu'un cadavre qu'il espérait encore la revoir bientôt sur le trône , que , dans l'illusion de son orgueil il se croyait peut-être appelé à l'y re- placer ; mais sa propre mission était une mission de deuil. Son éloquente voix n'était destinée qu'à prononcer une sorte d'oraison funèbre; et c'est ainsi que, sans action sur ses contemporains, sans profit pour l'humanité, devait se consumer son beau génie, vain et magnifique ornement au milieu d'éternelles funérailles. Autour de lui se pressaient ceux de son parti dont les convictions étaient profondes, religieuses: ceux-là dédaignaient les monar- chies mixtes ; ils se souvenaient du précaire appui qu'elles avaient prêté au trône de Louis XVI. Ils méprisaient le despotisme pai- sible et corrompu où s'était endormi Louis XV. Ils étaient hosliies à la monarchie de Louis XIV , car ils ne pouvaient oublier qu'à Versailles s'était achevé l'ouvrage commencé par Richelieu; que là, les antichambres avaient mieux fait que les échafuuds ; que là, la noblesse décimée s'était avilie, mort éternelle d'où les castes ne renaissent plus au monde politique. Ils savaient que l'immense pouvoir central créé par Louis XIV brisa, par action continue , les influences de la noblesse , du clergé , de la magistrature , que par lui la noblesse , cessant d'être véritablement une institution , ne fut plus que la frivole décoration du trône , et qu'ainsi la société put être livrée sans contrepoids à la révolution, à l'esprit du progrès : aussi, dans leurs rêves, dans leurs désirs , c'était le moyen-àge qu'ils ressuscitaient, sous des formes un peu différentes peut-être, mais avec quelques-unes de ses vigoureuses institutions , et surtout de ses fortes croyances. Quant aux hommes de l'avenir, partant de l'hypothèse d'un con- trat primitif , et ne se rendant peut-être pas très exactement compte FORMULE GÉNÉRALE DE L HISTOIRE. SSo des formes de la nouvelle société qu'ils cherchaienl avec ardeur, ils marchaient vers une sorte de république systématiquement nivelée, dont les États-Unis d'Amérique ne nous offrent ^uère qu'une gros- sière ébauche, et dont Bentham nous enseigne l'utopie. Or, les dissidences qui se manifestaient entre ces doctrines n'é- taient point accidentelles , passagères ; loin de là , profondes , per- manentes, elles tenaient à leur esprit, à leur principe même. Si les hommes du passé voyaient la décadence où les autres croyaient au progrès, s'ils pensaient que la société allait s' ébran- lant de plus en plus sous la main de l'homme, et qu'il fallait se hâter d'arrêter ce mouvement , au bout duquel elle devait se briser, et pour cela , l'emprisonner au plus vite dans des formes déjà sanctionnées par les siècles, et l'y frapper d'immobilité; Si les hommes de l'avenir croyaient ne pouvoir repousser trop dédaigneusement tous débris du passé du nouvel édifice social qu'ils se flattaient d'élever; Si les premiers pensaient que l'autorité dans la société, que sa direction morale, devaient appartenir à la tradition, et les autres à la raison individuelle , à l'assentiment personnel ; C'est que, différant d'opinion sur l'origine même de la société, les uns y voyaient une institution divine, les autres l'œuvre des mains de l'homme , le prix de ses propres sueurs. Et comme cette question de l'origine des sociétés est , au fond , la même que celle de l'origine du langage , Les uns croyaient aussi à l'origine divine du langage , à une lan- gue primitive révélée à l'homme , qu'il aurait parlée en s'éveillant au monde ; Tandis que les autres ne voyaient autre chose, dans les langues, que le résultat des efforts de l'homme, qu'ils croyaient avoir été suffisons à les tirer savantes et harmonieuses de la simple inter- jection. Ils devaient donc différer , et ils différaient effectivement sur le rôle du langage, dans le développement de l'intelligence humaine. Les uns croyaient que le langage avait dû précéder la pensée , parce qu'il lui était nécessaire ; les autres qu'il était né de cette pensée. Et, en définitive , c'est à cette question de la nécessité du lan- TOME II. 34 536 UEVUF. DES DEUX MONDES. gajje pour la pensée que venaient se rattacher les deux séries d'o- pinions opposées que nous venons de parcourir. Mais les deux solutions opposées qu'elles en donnaient ne pour- raient-elles donc pas se trouver toutes deux également vraies? C'est-à-dire, serait-il impossible que les hommes se divisassent en deux classes : l'une qui penserait par la parole, l'autre chez qui la pensée ayant précédé la parole, aurait fait cette parole pour s(( manifester? En effet, si l'une de; ces opinions est décidément fausse, ab- surde, comment se fait-il que tontes deux paraissent s'appuyer sur des raisonnemens et des autorités qui se balancent? Mais d'un autre côté , si toutes deux sont également vraies , si les hommes se divisent bien réellement dans les deux classes que je viens de dire, ce n'est plus seulement par quelques modifi- cations purement extérieures qu'ils diffèrent : un abîme est entre eux. L'inteUigence humaine n'existe pas aux mêmes conditions, n'obéit pas aux mêmes lois chez tous; et alors, si nous nous re- portons à l'époque où écrivait M. Ballanche, nous ne nous éton- nerons plus de l'irritation des partis , des conspirations qui écla- taient çà et là, de l'impatience de tous d'en appeler à l'épée, même de l'empressement d'une faction à se jeter sur le couteau sanglant de Louvel pour en frapper les libertés publiques ; nous verrions là comme deux races d'hommes vivant sur le même sol et se le dis- putant , deux races se repoussant par tous les points , et devant se combattre par toutes leurs facultés. Ce fut cependant en proposant cette hypothèse , qui semblait devoir rendre toute conciliation impossible, que M. Ballanche es- saya de rapprocher les doctrines ennemies. Il supposait également vrais les deux faits qui servent de fon- dement à chacune d'elles, et il établissait entre ces deux foits un rapport de succession nécessaire , considérant le second comme un résultat inévitable du premier; tous deux comme également lé- gitimes à deux époques de l'histoire de l'humanité. Ainsi, il disait que la parole avait été originairement nécessaire à l'homme pour penser; Qu'une langue primitive lui avait été révélée, où se trouvaient FORMULE GpiNEIiALE DE L HISTOIRE. fsS* . déposées les icjées sociales et religieuses propres à son développe- pienl moral ; Que cette langue se trouvait en quelque sorte écrite dans l'en- semble des instituliops sociales où il était né; Qu'alors, et tant que l'œuvre de l'homme avait du être de con- server la société telle que Dieu l'avait faite , la tradition, entre les mains de ceux qui avaient mission démarcher à la tête des peuples, avait dû régner avec une autorité souveraine. Mais il disait aussi qu'un terme avait été assigné à cette mission de la parole ; Que, primitivement, elle enfermait en quelque sorte la pensée, afin que la pensée sous cette enveloppe pût germer dans le cœur de l'homme; Qu'un moment avait dû arriver où celle-ci se produisit libre et spontanée dans le monde, se faisant elle-n)ême pn langage, parve- nant par elle-ipéme à des idées sociales ou religieuses ; Que cette langue avait dû s'ésrire aussi dans de nouvelles insti- tutions, dans de nouvelles croyances; ,.-, Que dans ces institutions et ces croyances, c'était la raison indi- viduelle qui devait régner à litre légitime, car elles étaient l'œuvre des propres mains de l'homme. De la sorte, M. Ballanche se portait médiateur entre M. de Maistre et Jean-Jacques , entre le droit divin et la souveraineté du peuple; il disait que, dansThistoifede l'humanité, les points de vue les plus opposés n'étaient pas toujours contradictoires; qu'il fallait ûser les accepter tous , et ne point porter la main sur l'homme , noble créature de Dieu; ne point le mutiler pour le forcer à entrer ,dan§ le lit de Procuste de théories exclusives. Aux hommes du passé , il montrait dans l'avenir de nouvelles terres sociales , ma- gnifiques conquêtes des siècles ; il les en dotait au nom même de leurs sympathies pour les temps écoula. Puis, donnant six mille années de date aux droits que les Jiommes du progrès croyaient seulement nés de la veille , il apportait la sanction de tous les temps, le concours de l'humanité entière, à l'œuvre qu'ils entreprenaient. Et, en effet, il enseignait aux uns et aux autres que les destinées sociales ont un développement harmonique ( t providentiel ; qu'elle^ 54. o58 P.KVUE DES DEUX MONDES. forment une chaîne continue dont aucun anneau ne peut être brisé par la force brutale ou le hasard aveugle. Mais ce n'est pas assez que cette chaîne enlace de ses anneaux la terre tout entière. II faut en rattacher au-delà de ce monde les deux extrémités; car, de même que le pilote sur l'Océan demande sa route aux étoiles du ciel , c'est au ciel aussi que le philosophe de- mande le mot de la mystérieuse énigme de notre monde. Et il suffit bien en effet d'un seul coup d'œil jeté sur l'homme pour se convaincre que cette terre ne peut le contenir tout entier ! Emprisonné dans le temps et dans l'espace, il s'y agite avec une impatience mal contenue. Il a des souvenirs et des espérances du ciel; il se montre sur la terre comme un étranger, comme un voya- geur égaré, comme un roi détrôné , qui , sous le manteau de l'exilé, laisse percer quelques débris de la pourpre. Il est fugitif, variable, périssable, mais il a des instincts exquis : l'amour, la religion , la poésie, par lesquels il touche à l'éternel et à l'infini. Demain en poussière, et le sachant, il n'en réclame pas moins l'éternité pour les sentimens qui font battre sa misérable poitrine, et elle lui pa- raît suffire à peine à leur immensité. Au milieu de mille tombeaux qui s'ouvrent à ses côtés, et par lesquels la terre entière paraît lui crier du fond de ses entrailles mort et néant , il croit à sa propre immortaUté. Il honore la vertu; il a foi en Brutus, en Charlotte Corday ; il se plaît à déployer des facultés noblement inutiles sur cette terre; et si quelquefois, comme ébloui de son propre éclat, il tente de lui échapper en se réfugiant dans quelques systèmes avilissans, produits d'une pensée qui tend à se dégrader, toujours il leur échappe par quelques-uns de ses beaux côtés, toujours il ne tarde pas à leur donner d'éclatans démentis. Mais qu'était-il avant de paraître sur cette terre? Préexistait-il à son apparition dans l'humanité? Sous quelle forme et de quelle façon? Cette vie passagère, qui peut-être n'est qu'un point dans la con- tinuité de nos destinées, est-elle un châtiment ou bien une récom- pense? une déchéance ou bien une conquête? Au bout de notre route terrestre, arrosée de nos sueurs et de notre sang, Dieu nous délivrera-t-il pour toujours de ces voiles pe- sans de l'espace et du temps, sous lesquels nous courbons mainte- FORMULE GÉNÉRALE DE l'hISTOIHE. 559 nanl nos tètes? Verrons- nous alors face à lace, et Dieu, et l'infini , et l'éternité? ou bien seulement, un peu moins accablés sous un tissu plus lé{j;er, sommes-nous destinés à camper encore sur quel- que autre globe, dans les étroites limites du fini? Que sommes-nous enfin? Sommes-nous bien réellement des in- dividus? Avons-nous une ame , une conscience? ou ne sommes-nous que des parties d'un tout , et serait-ce seulement une étincelle d'une ame universelle qui brille en nous? Ces redoutables mystères, auxquels nous touchons par notre cercueil et par notre berceau , il n'est aucun de nous qui ne les agite souvent dans son sein, qui ne les ait sondés d'une téméraire pen- sée , tantôt avec espérance , tantôt avec angoisse. En effet, là seulement est le mot de notre existence terrestre. C'est pour cela que M. Ballanchc , dans ses Essais de Palin- génésie sociale, ouvrage dont je vais maintenant exposer l'idée fon- damentale, voulant chercher les lois du développement de l'huma- nité, se demande d'abord à quel titre, à quelle condition, nous était imposée notre mission teri'estre. Il croit que nos facultés nous avaient été données pour remplir cette mission ; Que le développement de l'humanité en était l'accomplissement; El qu'ainsi ce seul fait devait suffire à dévoiler les mystères de la condition humaine, à révéler les grandes lois de l'histoire. Or, M. Ballanche, s'en rapportant à l'autorité des antiques tra- ditions, presque unanimes sur ce point, à des instincts confus qui témoignent en nous pour cette idée, admit que la présence de l'homme sur la terre était le résultat d'une déchéance; Il pense que l'essence humaine a préexisté à l'humanité; Que , condamnée à une purification terrestre , elle a été brisée , dispersée dans nos apparentes individualités ; Qu'ainsi déchus, nous sommes jetés sur celte terre pour y mar- cher à la réhabilitation dans le sentier pénible de l'expiation ; Que sur notre loute doivent se rencontrer mille épreuves, de- grés divers d'une initiation progressive qui nous conduit à la réha- bilitation ; Que nous marchons au but enchaînés les uns aux autres par les liens indissolubles de la solidarilé , ou plutôt de l'identité. f>40 REVUE DES DEUX MONDES. Semblables aux gouUes de rosée d'abord éparses , et bientôt réu- nies au fond du calice de la fleur, nos individualités apparentes se brisant successivement , et retombant dans le sein de Dieu ^ doivent- (îlles à la fin des temps reconstituer une essence humaine, «ne? Je sais que telle n'est pas l'idée deM.Ballanche; et sans doute ^ dans la suite de son ouvrage, il s' expliquera plus nettement sur ce qu'il entend par le retour à l'tmité; quoi qu'il «n soit, et c'est de cela seulement qu'il s'agit ici , il pense qu'à ce point de départ, à ce but de l'homme, se rattachent deux ordres distincts de sentimetis, de penchans ; les niis bas et terrestres; les autres nobles, élevés, «livins. A chaque pas qu'il fait dans léWioiide, ïa vie lui présente, soiiis des formes diverses, une épreuve où doit s'engager une lutte entre ce» detri Sortes de facultés , entre ces deux natures qui sont en lui. Gagnef les grades d'un perfectionnement successif, s'initier ainsi de jour en jour à une perfectibih'té indéfinie , telle est sa tâche dans le itionde , et c'est peut-être pour cela qu'au moment où la Vie l'abandonne, au moment où cette lutte a cessé, comme sym- bole de la victoire de la partie divine sur la partie terrestre de sa nature, une expression presque céleste se répand aussitôt sur son visage. Mais, condamné qu'il est par l'anathème antique, ce n'est pas seulement dans son propre sein que l'homme doit trouver l'épreuve, ce n'est pas seulement au fond du foyer domestique que doit se passer son expiation. Dans le mondé social, il foudra de même qu'il traverse l'épreuve et subisse l'expiation. Aussi M. Ballanché croît-il que lés peuples, dans la carrière <]u'ils fournissent, vont de même de la déchéance à la réhabilita- Que de là naissent comme deux élémens opposés enfermes dans leur mystérieuse organisation, et représentés au dehors par le patriciat et le plébéianisme^ qui en sont comrtie les organes exté- rieurs. 11 pense que la lutte intime et cachée de ces deux élémens pro- duit le mouvemcnl de développement que je me suis cffoî'cé de de- FORMULE GÉNÉRALE DE l'hISIOIRE. 544 crire il n'y a qu'un instant; lutte qui se trouve extérieurement manifestée par celle des deux castes à laquelle aucun peuple n'au- l'ait échappé. Selon M. Ballanche, à la naissance même d'une nation , les pa- triciens se trouvent les dépositaires d'une certaine quantité d'idées sociales et religieuses; ils redisent les dernières paroles d'une ré- vélation primitive ; ils forment à eux seuls la société civile et poli- tique. Le plébéianisme n'a d'abord pas d'existence qui lui soit propre; il est formé de cliens assimilés à leurs patrons, portant le nom du patron, vivant de la vie du patron, extension du patron. Mais il est réservé au plébéianisme, pour prix d'épreuves mul- tipliées et de conquêtes successives, d'être initié successivement à tous les myslèns, de partager tous les trésors de la société civile et politique; et ce progrès, sans doute continu, M. Ballanclie le divise en trois époques, ou plutôt en trois évènemens principaux , dont chacun résume tout le progrès d'une époque. Les plébéiens, d'abord enveloppés, pour ainsi dire, dans le pa- tron , s'en séparent peu à peu ; ils arrivent à une existence person- nelle, à vivre pour eux-mêmes; ils ont acquis la conscience. Puis, après avoir ainsi vécu d'une misérable vie, mêlés les uns aux autres , mais sans propriétés , sans aïeux , sans descendans , sans droits d'aucune espèce, en dehors de toute société , ils doivent enfin obtenir le mariage légal, qui fonde la société, l'étend dans le passé et dans l'avenir : ils ont conquis pour toujours la société civile. Puis enfin , à une troisième époque , ils pénètrent dans la so- ciété politique, ils entrent en partage des dignités sociales, et im- posent aux patriciens superbes le joug pesant de l'égalité, et alors le patriciat s'annule , se dissout dans le sein du plébéianisme : sa mission est terminée. Tant que dure cette mission des patriciens, c'est à eux à marcher en tête des sociétés humaines , aux plébéiens à les suivre , comme une troupe de néophytes, subissant l'épreuve, attendant l'initiation. Mais , si les patriciens trahissent cette mission, s'ils font de l'ordre social une cité inaccessible, méconnaissant le droit d'asile , alors la guerre est substituée à l'épreuve, la conquête à l'initiation , et le 542 REVUE DES DEUX MONDES. plëbéianisme eniie dans la cité, tumultueusement rangé autour de quelque chef inconnu , surgi tout à coup du milieu de la foule, qui aura saisi d'une main hardie la hache des révolutions et l'éten- dard de l'émancipation ; car le plébéianisme ne peut reculer. Le plébéianisme est le symbole de l'humanité se faisant elle-même. Au spectacle de ces luttes sanglantes, retracées dans l'histoire, ne sen- tons-nous pas par tous nos instincts, par notre foi dans son triom- phe, qu'il y a là l'accomplissement d'une grande loi providentielle? M. Ballanche ne nous dit pas encore, ce me semble, pourquoi les épreuves sont aussi indifférentes pour deux classes d'hommes, à quel titre on naît patricien ou plébéien : toutefois on peut présu- mer dès à présent que , dans le système de l'auteur, le partage des classes et des castes est un moyen d'initiation , qu'il tient au brisement de l'unité primitive, qu'il est préparatoire, et n'altère point l'identité d'essence. C'est donc le même problème du retour à l'unité, que je posais tout à l'heure, et que la suite de la Palin- génésie essaiera sans doute de résoudre. Quoi qu'il en soit, c'est toujours par l'idée qu'il s'est faite de la mission terrestre de l'homme, que M. Ballanche s'explique les ori- gines du langage, de la croyance et de la société. Il croit que , si la terre devait contenir l'homme tout entier, il eût peut-être été appelé à créer lui-même l'ordre social, à inven- ter les langues, à s'élever jusqu'aux croyances; que c'eût été là une assez éclatante couronne pour prix de ses efforts; qu'au con- traire, si celle lerre n'est qu'un lieu de passage où aussitôt entré il doive travailler sans relâche à son perfectionnement intellectuel et moral , il a fallu qu'il reçût d'une main inconnue ce qui fait de lui un être intellectuel et moral , c'est-à-dire la société , les langues et les croyances : il a fallu qu'il y fût né, qu'il les sût avant de les avoir apprises, qu'il naquît en quelque sorte avec un passé, lel enfin que nous le montre l'Écriture, homme et non pas enfant. Nous voyons en effet la société, qui est pour l'individu ce que Dieu fut pour l'homme primitif, ne déposer cet individu dans la vie ac- tive qu'après l'avoir muni d'un enseignement prématuré. Mais a-t-il existé un premier peuple dont tous les autres peuples ipii ont paru sur la scène du monde seraient descendus? Eut-il une religion dont toutes les religions postérieures ne seraient que FORMULE GÉNÉRALE DE l'hISTOIRE. 543 des altérations plus ou moins incomplètes? A-t-il parlé une langue dont nous redisons encore les sons affaiblis et dénaturés par les échos qui nous les ont transmis de siècle en siècle? Plusieurs philosophes et plusieurs historiens ont admis cette hy- pothèse. A mesure qu'on remonte vers les premiers temps de l'histoire, on voit tous les peuples se lier les uns aux autres , comme si tous se rattachaient en définitive à un tronc commun. On voit de même la multitude des langues que parlent les hommes se pénétrer les unes des autres par quelques points, se rapprocher par leurs étymologies, et former, quant à leur structure gramma- ticale , comme deux langues à moitié universelles qui paraissent se confondre en s'enfonçant dans l'unité de l'intelligence humaine. Les religions antiques viennent aussi se classer en trois vastes systèmes : Dans l'une, l'homme, préoccupé de l'union nécessaire qui doit exister entre Dieu et le monde, divinise le monde, ou absorbe Dieu dans le monde; c'est le panthéisme. Dans l'autre, remarquant l'opposition de deux principes qui pa- raissent en lutte dans l'univers, la sorte d'égalité de forces que cette lutte suppose , il explique le monde par ce combat ; c'est le dualisme. Dans l'autre enfin, ce dont l'homme paraît frappé, c'est de l'in- commensurable supériorité de la cause créatrice sur la matière créée; il place entre elles un abîme qu'il creuse sans cesse, anéan- tissant le monde et ses lois devant l'idée sublime qu'il se fait de la puissance et de la nature divine. Ces trois systèmes ne sont au fond que l'expression d'un même besoin d'en appeler de l'ordre visible à l'ordre invisible, du monde à Dieu, Ne serait-il pas possible qu'à l'origine des temps ils eussent été harmoniquement confondus en une seule , mais vaste et ma- gnifique croyance? M. Ballanche ne nous dit nulle part ce qu'il pense positivement de cette religion primitive , et du rôle de ce premier peuple dans l'histoire de l'humanité, quoiqu'il semble admettre implicitement l'existence de l'une et de l'autre. En revanche, il revient souvent ^44 REVUE DES DEUX MONDES. sur la nécessite qu'une langue ail été donnée originairement à l'homme. Les Essais de Palingénésie sociale sont destines à retracer le cy- cle complet des destinées humaines , d'après les doctrines dont je viens de donner la courte analyse. Dans Orphée, M. Ballanche a voulu tracer le mythe de la dé- chéance, faire l'épopée de l'homme déchu, frappé d'anathème , mais aux yeux duquel brille dans un lointain avenir le dogme con- solant de la réhabilitation. Dans la Formule générale, il a voulu peindre, si je puis m'ex- prin^er ainsi, l'incarnation des deux principes, au sein de la réalité, dans les murs de Rome, et leurs luttes historiques sous les noms de patriciat et de plébéianisme. Enfin dans la Ville des Expiations , noble cité encore inachevée , où il serait téméraire à moi de porter mes pas, M. Ballanche nous montrera, je pense, les dernières traces de la déchéance s'effaçant du front de l'homme et l'humanité réhabilitée. — Ainsi la Yilie des Expiations sera un mythe comme Orphée , mais un mythe l'opposé de celui d'Orphée. De ces trois grands ouvrages il n'a paru que des fragmens du second; Orphée seul est terminé : c'est donc d'Orphée seule- ment qu'il m'est permis de hasarder une analyse incomplète. Dans le poème, pour réaliser l'idée générale que je viens d'é- noncer, M. Ballanche nous fait assister au spectacle de la Grèce encore barbare , mais naissant à la vie sociale , obéissant à l'in- fluence civilisatrice de l'Egypte, ou, comme il le dit lui-même, à l'enfantement merveilleux de l'occident par l'orient. Il nous montre, à la première lueur des temps historiques , le peuple d'Egypte déjà vieux , racontant une histoire de plusieurs siècles, pendant que les autres peuples, encore à leurs premiers pas, bégayaient à peine leurs premiers mots. La terre qu'il habitait était évidemment nouvelle, et, par un contraste bizarre, les monumens qui la couvraient attestaient la haute perfection de l'art qui les avait élevés ; il fallait donc que cet art eût grandi , se fût développé ailleurs , ou bien qu'il fût des- cendu du ciel sur les ailes dorées de la révélation. Ce peuple ne savait rien de son origine. Dès le commencement FORMULE GEN£RALE DE L HISTUIRË. 54éi des âges, ii paraissait s'être trouvé snr «e coin de terre, voyageur égaré, perdu. Là^ entre des mers, des montagnes inaccessibles ^ sur une boue fangeuse, sans cesse menacé par l'océan, il avait dû avoir long-temps une existence misérable et précaire. Mais alors même il n'avait pas été exclu des harmonies providentielles Aablies entre la terre et l'homme. Par un décret spécial , ses dcfstinées avaient été confiées au fleuve merveilleux du Nil. Ce fleuve , qui sans doute avait Coulé long-^emps obscur, ignoré , se montrait tout à coup large , rapide , comme accourant dans toute sa puissance pour accomplir sa mission. On voyait que , se précipitant contre locéaii , il l'avait forcé à reculer, que du limon mêlé à ses eaux il avait créé tout à coup , sur l'espace qu'il venait de conquérir, un sol tout tiouveau; puis, faisant rentrer d'année en année dans son sein celte terre qui en était sortie , il l'imprégnait d'une nouvelle fécondité^ et se plaisait à l'offrir encore à l'homme , recréée , pour ainsi dii^e^ et prête à se couvrir de riches , d'innombrables mois- sons. Que ce fleuve eût été tari dans sa source , et bientôt la popula-' tion de la magnifique Egypte , après s'être un moment débattue dans les angoises de la faim , disparaissait sous les flots de la mer ou les sables du désert. L'Égyptien avait façonné de mille manières ce sol ^ miraculeu- sement préparé; il l'avait coupé en tous sens de canaux, de chaus- sées, de routes, couvert de villes populeuses, embelli d'obélis- ques et de palais ; il y avait élevé une multitude de temples; et au milieu de toutes ces pompes de la civilisation se montraient som- bres et silencieuses les célèbres pyramides. On ignorait le monar- que, imité depuis par deux autres , qui avait élevé la plus ancienne. Quel qu'il fût^ il avait été sans doute grand et puissant ; sans doute aussi , de même que le reste des hommes, il avait passé bien promp- tement de l'enfance à la décrépitude : sa vie , à peine agitée par (juelques joicis incomplètes , par quelques désirs demeurés inac- complis, vague fugitive dans l'océan des âges, s'était brisée sans laisser de traces. Mais il avait mis un orgueil bizarre à s'éterniser dans la mort; il s'était construit un tombeau qui devait apparaître immuable, éternel, au milieu de vingt empires tour k tour élevés 546 REVUE DES DEUX MONDES. et renversés; il avait épuise toute sa puissance à porter un témoi- gnage plus durable et plus éclatant de son propre néant. Ce peuple de l'Egypte , qui avait le sceptre de la civilisation , ce peuple-roi pouvait donc lire sans cesse , dans ces gigantesques hié- roglyphes, ce terrible arrêt qu'une main mystérieuse fit apparaître en face d'un despote : « Dieu a compté les jours de votre règne, et en a marqué l'accomplissement. — Vous avez été pesé dans la balance , et vous avez été trouvé léger. > Aussi ce spectacle avait-il fait sur les Égyptiens une impression profonde ; la grande pensée de la mort s'élevait dans leur intel- ligence comme les pyramides dans la vallée du Nil. Passagère chez les autres hommes , cette pensée était pour eux le centre et le but de leurs autres pensées ; ils appelaient leurs maisons des hôtelleries , et leurs tombeaux des maisons ; ils em- ployaient leur vie entière à acquérir un tombeau ; les morts avaient place à leurs festins; les morts étaient les témoins et les garans de leurs plus saints engagcmens. Enfin leur vie même , où ne pou- vait se manifester aucun acte de volonté , n'était qu'un long brise- ment de l'individualité, qu'une sorte de mort prolongée. Toutefois le spectacle de l'Egypte extérieure, tout éclatant qu'il était, n'était pour ainsi dire qu'un voile, qu'un rideau , cachant un autre spectacle plus sublime , les saintes initiations. Dans ces mystérieuses cérémonies, les prêtres admettaient à connaître les traditions , les doctrines dont ils étaient dépositaires, ceux qui s'en étaient montrés dignes en subissant certainesépreuves. Parmi ces traditions , les plus importantes devaient être les doc- trines de la solidarité , de la déchéance et de la réhabilitation. Puis, si nous en croyons M. Ballanche^ qui s'est fait leur inter- prète parmi nous, les prêtres enseignaient aussi que l'humanité accomplit ses destinées en parcourant un orbite immense dont un seul point touche à la terre ; ils disaient que l'instant où elle fran- chit ce point, tout borné, tout limité qu'il est, contient peut-être deux éternités pouvant être ou l'expiation du passé ou la conquête de l'avenir. D'autres fois, récitant d'antiques poèmes, où s'était exprimée la sagesse des premiers âges, ils racontaient l'histoire merveilleuse FORMULE GÉNÉRALE DE l'hISTOIRE. o47 du phénix renaissant de ses cendres, symbole de l'immortalité de l'ame ; ou bien l'histoire de Job , où ce dogme consolateur appa- raissait de nouveau , comme le mot de l'horrible énigme des mal- heurs du juste et de la prospérité du méchant dans ce monde; ou bien encore le mythe de Prométhée, titan superbe, qui jadis avait dérobé au char du soleil un feu créateur, et l'avait versé dans le sein de l'homme. Ils ajoutaient qu'une divinité jalouse ou irritée, ayant saisi Prométhée, l'avait cloué au sommet du Caucase; mais Prométhée, les yeux fixés sur un mystérieux avenir, défiait les supplices, ne cessait de parler de triomphe, et les néophytes de- vaient reconnaître dans sa destinée celle de l'humanité, qui, à tra- vers de douloureuses et passagères épreuves, marche aussi à la conquête d'une palme immortelle. La poésie aurait donc conservé dans les temples les vérités pre- mières , jadis révélées à l'homme ; grâce à elle, les grands hommes, les héros, les bienfaiteurs de l'humanité , recevant une vie immor- telle en échange de leur vie périssable , auraient continué à mar- cher pendant des siècles à la tête de l'humanité, pour la diriger dans son évolution sociale. Les épreuves subies, les initiés, dans les poétiques imaginations de M. Ballanche, se trouvaient revêtus à l'égard du genre humain d'une sorte de sacerdoce; missionnaires de la civilisation, ils de- vaient en aller porter la lumière et les bienfaits aux hommes en- core barbares : pétrissant comme une molle argile ces rudes élé- mens des sociétés humaines, ils devaient en faire un peuple, une nation; puis les initier par degré à tous les mystères de la vie so- ciale. Or, M. Ballanche a supposé que, parmi les noms de ces con- quérans pacifiques, la postérité, conservant le nom du seul Orphée, l'aurait imposé à tous : cesl pour cela qu'il en a fait le héros de son poème; pour lui, Orphée est la personnification de l'influence égyptienne sur la civilisation grecque , intermédiaire entre l'homme civilisé et l'homme barbare, l'homme déchu et l'homme réhabi- ïité ; le représentant tous les deux , il est aussi l'homme tout entier, l'homme même. M. Ballanche a réussi avec un rare bonheur à donner une mys- térieuse et poétique réalité à cette existence symbolique. .')48 REVUE DES DEUX MONDES, Nous voyons d'abord Orphée errant au hasard dans l'immensité du monde; il ne peut nommer ni sa patrie, ni œux qui lui ont donné le jour; des oracles lui ont révèle qu'il ne lui sera pas accordé de se survivre dans une longue postérité. Ayant dévoué sa vie à la noble mission de répandre parmi les hommes les enseignemens qu'il a puisés dans le sanctuaire de l'Egypte^ long-temps il sème une parole stérile, et si l'harmonie de sa lyre attire pour quelques instans autour de lui les barbares au milieu desquels il va hardiment se placer, il ne tarde pas à s'en voir abandonné. Les paroles qu'il prononce n'enchaînaient d'aucuns liens , ni à lui , ni entre eux , ceux qui l' écoutaient ; ils se dispersent bientôt , semblables aux feuilles balayées par le vent d'automne , un moment amoncelées , aussitôt disséminées. C'est qu'Orphée ne s'adressait d'abord qu'à l'intelligence des liommes j il ne lui avait pas été donné tout à coup de parler à leurs sympathies les plus vives : il fallait ppur cela qu'un sentiment qu'il ignorait encore, l'amour, éveillât en luirmêrae ces facultés, jusqu'alors endormies dans son propre sein. Eurydice , nom consacré par la tradition , devient pour lui la muse de cette nouvelle et puissante poésie. Mais il est impossible de donner une idée des aimables et suaves «ouleurs dont M. Ballanche nous dépeint ce personnage. Eurydice a eu, dès ses jeunes années , le pressentiment d'un avenir plein de grandeur et de mystère ; en voyant Orphée , elle a compris à qui appartenait cet avenir; sa destinée s'échappe des affections calmes et virginales , au milieu desquelles elle s'est écou- lée jusque là , innocente et paisible , pour se mêler à la destinée orageuse et magnanime d'Orphée! On voit quelquefois aussi dans une vaste prairie une eau Hmpide qui s'égare en gracieux contours ; du milieu de l'herbe touffue, elle élève un moment d'harmonieux murmures ; puis elle va se perdre au sein de quelque fleuve rapide et majestueux qui a parcouru de lointaines contrées , et roule vers la mer ses ondes bruyantes et troublées. Les dangers , les travaux qu'elle partage avec Orphée ne sau- raient l'effrayer : avec la grande pensée d'amour , la forcedu lion et le courage du guerrier n'entrent-ils pas dans le sein de la jeune fille? FORMULE GÉNÉRALE Ï)E l'hISïOIRE, 54^ OrpJiëe enseigne aux hommes les saintes lois de la justice, il institue les cités; cédant à l'autorité de sa parole, sur le seuil de la vie sociale, l'homme fort et robuste tend une main amie à l'être débile qui naguère s'enfuyait à son aspect ; le manteau sacré du ilroit s'étend également sur l'un et sur l'autre. En même temps , à la vue, à la voix d'Eurydice, l'instinct de la pudeur, le sentie ment de la beauté , l'amour enfin , mille autres qualités exquises naissent dans le cœur de l'homme. Type de la femme , qui l'est elle-même des sentimens dévoués, Eurydice sait initier les hommes aux grandes pensées du dé' vouement , aux joies douloureuses du sacrifice : joies ineffables et mystérieuses, où viennent se reposer de nobles âmes après de lon- gues , de bien longues souffrances. C'est ainsi qu'Orphée put accomplir la noble mission à laquelle il s'était consacré; la poésie en a symbolisé les merveilles en redi- sant d'âge en âge comment les bêles féroces le suivaient , domptées par les harmonies de sa lyre, et comment les pierres, s'arrachant des entrailles de la terre , venaient d'elles-mêmes former les fonde- mens des cités. i,u M. Ballanche conduit d'abord en Samothrace le poète et sa com- pagne ; il nous peint cette contrée comme ayant été bouleversée dès les premiers âges du monde par d'horribles convulsions de la nature , au milieu desquelles s'étaient englouties des nations entiè- res. Au moment ou Orphée y aborda , quelques hommes , débris d'une civilisation détruite , y erraient au hasard sur les ruines d'ua sol profondément bouleversé. Sans lois, sans propriétés, sans tombeaux , à peine conservaient-ils encore quelques usages bizar^ res, quelques traditions obscures, restes du grand naufrage ou s'était englouti l'ancien ordre social , et qui de jour en jour péris- saient dans leurs mains. En dehors de la loi du progrès , univer- selle dans le nouvel ordre de choses qui s'établissait sur la terre , Voyageursjetés loin de la patrie sur une plage inconnue , ils allaient y mourir avant d'avoir fondé une autre patrie , lorsque Orphée , les saisissant d'une main puissante , entreprit de rattacher leurs destinées à moitié brisées aux destinées nouvelles de l'humanité. Subjugués par l'harmonie de sa lyre, les farouches habitans de la Samothrace l'écoutèrcnt avec ravissement ; des facultés, des 550 REVUE DES DEUX MONDES. sympathies long-temps assoupies, s'éveillèrent dans leurs cœurs; ils se trouvèrent enchaînés par un lien subitement formé , entrèrent tous ensemble dans ce nouveau monde , que la voix d'Euiydice et d'Orphée faisait sortir du chaos. Orphée institue parmi eux la propriété , origine de tous les droits sociaux : il leur enseigne le mariage et les funérailles; il enchaîne de mille liens l'intérêt de chacun à l'intérêt de tous, et créant l'autorité , base , lien , pivot de toute société , il la légitime en la fondant sur l'assentiment. Il ranime dans leurs cœurs l'idée d'un dieu juste et bienfaisant, qui s'était éteinte dans le souvenir effrayant des antiques catastrophes ; il leur apprend à reconnaître ses lois providentielles dans l'ordre et les harmonies du monde; il leur apprend aussi à remplacer , par des paroles harmonieusement combinées, les sons rudes et grossiers qu'ils articulaient à peine, tristes restes d'une ancienne langue , qui attestaient que l'intelli- gence humaine elle-même avait eu ses bouleversemens. Nous voyons Orphée porter ensuite les mêmes bienfaits chez d'autres peuples , chez les Thraces entre autres , où , se montrant au moment où deux partis allaient s'exterminer dans une sanglante bataille, pour mieux dire une horrible mêlée, sans art et sans gloire , il calme leurs haines et suspend leurs fureurs. Mais voulant déjà nous faire pressentir un des traits caractéristi- ques de la civilisation grecque , M. Ballanche nous montre Orphée s'adressant simultanément à toutes les intelligences , n'assujétissant pas les peuples à la lente initiation des castes, croyant pouvoir épargner à l'humanité la peine de se faire elle-même, et suppléer par l'élan spontané au lent travail du perfectionnement. En Samothrace, aux hymnes d'espérance d'Orphée, célébrant l'ère nouvelle qui s'ouvre pour le monde, se mêlent les accens funèbres d'une sibylle des anciens âges. Les sibylles, suivant M. Ballanche , étaient l'expression individualisée d'un peuple ou même d'un cycle social ; elles avaient la vue du passé et de l'avenir; mais seulement à demi réalisées, sans existence personnelle, elles devaient vivre et mourir avec le peuple ou le cycle qu'elles expri- maient. Aussi, dès l'arrivée d'Orphée, celle-ci a-t-elle senti ses facultés s'affaiblir : son œil troublé ne peut plus percer les ténèbres de l'avenir qui s'avance; elle interroge Orphée sur cet avenir avec FORMULE GÉNÉRALE DE l'hISTOIRE. S51 anxiété , et dans de ravissantes paroles. Elle voudrait y accom- pagner encore d'un long regard la race infortunée des hommes; car de nobles sympathies sont en elle, et, prêtresse des cultes pri- mitifs , si elle a supplié parle sang, c'est qu'elle croyait les hommes sous le coup d'un antique anathème , et craignait qu'un dieu irrité, s'en prenant à l'espèce entière de la faible rançon qui lui était refusée, ne s'en fît de ses propres mains un immense holocauste. Mais elle interroge vainement: c'est Orphée, c'est le nouveau cycle social qui la tue. Cependant Eurydice, pensée fécondatrice des grandes pensées d'Orphée, apparition merveilleuse qui a enchanté un moment son imagination, reste pour lui la vision delépouse; elle meurt l'épouse- vierge. Orphée voit aussi mourir Erigone , prêtresse de Bacchus , qui a senti pour lui tous les tourmens de l'amour, et qu'il a tenté d'élever jusqu'à lui, elle dont l'existence devait s'écouler dans une sphère inférieure: la vierge ne peut supporter les accords immortels, les puissantes révélations qu'il tire de sa lyre ! Soumis à la condition humaine, il fallait bien qu'Orphée le fût aussi à la douleur. La douleur seule pouvait lui apprendre le cœur de l'homme, lui donner le pressentiment de sa destinée. Nous élancerions-nous par la pensée au-delà de cette terre, si cette terre était toujours riante et belle? et ne sont-ce pas les rudes atteintes de la destinée qui, nous refoulant douloureusement sur nous- mêmes , nous forcent à descendre dans l'intimité de notre nature ? Lorsque sur le chemin de la vie nous avons trouvé quelques- uns des mécomptes qui y attendent l'homme, lorsque nous avons vu le terrible mystère de la mort s'acconjplir sur un être chéri, que nous avons rencontré la trahison plus odieuse encore, des souffrances aiguës, déchirantes, glaçantes, pénètrent dans notre poitrine, notre cœur se remp'jt d'une immense aineriume, qui ne cesse de déborder en flots intarissables d'émotions cruelles. Les hommes et la nature nous paraissent hostiles; les perspectives de notre vie, dépeuplées d'espérances et d'illusions, deviennent som- bres, désenchantées; mais alors nous voyons quelquefois poindre à l'horizon les grandes pensées de Dieu et de l'immortalité de TOME II. 55 aoâ REVUE DES DEUX MONDES. l'ame, qui se montrent à nous avec une évidence de jour en joui- plus consolante. Ainsi, lorsqu'on gravit de hautes montagnes, le ciel semble perdre par degrés les éclatantes couleurs qu'on lui voyait de la plaine; terne et sombre, il s'assombrit encore, laissant enfin briller d'innombrables étoiles; etçà et là peut se rencontrer quel- que lac solitaire que le souffle d'aucun vent ne peut troubler, et qui, dans ses ondes immobiles, réfléchit leur immuable lumière; c'est le symbole d'une ame devenue calme après de longues agita- tions, et contemplant déjà l'éternelle vérité. Bien peu d'hommes, il est vrai, sont appelés à goûter ce calme subhme. M. Ballanche nous montre Orphée lui-même troublé de pensées funestes aux derniers pas de sa carrière, mêlant l'impatience du but à la résignation de l'épreuve. Cependant une autre jeunesse se glisse dans le sein d'Orphée, à mesure que les rides couvrent son front; un monde nouveau se montre à lui en même temps que ses yeux se ferment à la lumière du soleil , et il en célèbre les merveilles par des hymnes inspirécS;, recueillies par Thamyris, poète aveugle, initié comme lui aux mys- tères de l'Egypte. A la tin du poème, les grandes destinées de Rome apparaissent dans le lointain. Tel est le cadre poétique où M. Ballanche a renfermé ses idées sur les origines de la société, celles du langage, les destinées de l'homme, etc.; mais ce serait bien à tort qu'on chercherait des allégories dans les personnages ou les évènemens de ce poème : M. Ballanche ne traduit pas de pensée dans ce langage, et s'il em- ploie le mythe et le symbole, c'est que sa pensée, instinctivement pour ainsi dire, sans qu'il en ail conscience, naît et se développe sous celle forme. Pour avoir épuisé la liste des ouvrages de M. Ballanche, il reste seulement à parler du Vieillard et du Jeune homme et de l'Homme iàm nom. Le premier de ces ouvrages est un dialogue : un vieillard et un jeune homme, examinant ensemble l'état de la grande société FORMULE GÉNÉRALK DE l'hISTOIRE. 553 européenne, se rendent mutuellement compte de leurs impres- sions. Le jeune homme ne peut comprendre cette société, si diffé- rente de celles où par l'étude il a vécu d'une factice et précoce expérience; il regrette les hiérarchies sociales brisées, il s'indigne de voir la religion bannie de l'ordre social , son nom même effacé du préambule des lois; il s'éloigne de cette société de toutes les puissances de son ame , s'exile de son siècle pour se réfugier dans le passé; comme Gaton , il se déclare pour le vaincu. Mais le vieil- lard lui fait apercevoir comment l'état de choses qui le révolte se rattache par mille hens à celui qu'il poursuit de ses vains regrets ; il lui dévoile , de la marche irrésistible et providentielle des sociétés humaines , ce que sa longue expérience lui a permis d'en saisir. Il le ramène ainsi doucement vers le siècle qui l'effrayait; car, par un gracieux renversement d'idées, c'est sous les cheveux blancs que se sont abritées l'intelligence du présent et les riches espérances d'avenir. Dans C Homme sans nom , M. Ballanche reproduisant quelques- unes de ses doctrines sur la légitimité historique de certaines insti- tutions sociales, les fil servir au développement d'une situation traitée sous mille formes, mais au fond de laquelle réside un inépui- snble intérêt : c'est celle d'un homme dont la vie doit s'écouler en désaccord avec ses opinions et ses senlimens, d'un homme con- damné à son propre tribunal par la loi morale, qu'il lit éclatante de vérité dans sa propre conscience ; condamnation terrible, qu'au- cun tribunal sur la terre, que Dieu lui-même ne saurait re- mettre. L'Homme sans nom est un régicide, mais un régicide qui croit à la royauté, pour mieux dire, à la légitimité, et redit en elle un dogme social. Cependant, mêlé aux premiers évènemens de la révolution , membre de la Convention au moment du procès de Louis XVI, et montant à la tribune pour absoudre, trouble de cœur ou foscination d'esprit, il a prononcé les paroles fatales. Une sorte de délire, provenant de la violence de ses remords, pousse le régicide sur le chemin du roi qu'on conduisait au sup- plice ; il avait je ne sais quelle vague espérance que l'horrible tra- gédie ne s'achèverait pas : mais elle s'acheva. Pour employer une S54 REVUE DES DEUX MONDES, expression de celui qui en fui le principal acteur, un petit débat (i) s'engagea au pied de l'ëchafaud entre Sanson et le descendant de saint Louis; et Sanson en sortit au milieu d'inipies applaudisse- mens, tenant à la main la tête de Louis. L'Homme sans nom quitte aussitôt Paris, et va ensevelir ses remords au fond d'un village écarté. M. Ballanche nous le montre vivant là de longues années, loin de toutes relations sociales, s'enfermant dans son crime, s'en faisant en quelque sorte une patrie ; le régicide veut y vivre seul, y souffrir seul , y mourir seul : s'il consent à entrer en rapport avec les hommes, c'est pour s'exposer volontairement à leurs haines, à leurs mépris , aux sentimens les plus amers qu'ils puissent témoi- gner. Mais s'il accueille ses odieuses tortures avec empressement, désespérant de les mesurer jamais à son crime , de les trouver suf- fisantes à son expiation , ce n'est pas parce qu'un peu de sang a coulé sous sa main , que ce sang a été celui d'un innocent condamné sans être jugé, d'un prisonnier égorgé après le combat, c'est qu'à raison de ses convictions intimes, de sa religion politique, il croit à la sainteté des races royales , voit en elles des personnifications de la société tout entière, et qu'il se sent au fond du cœur coupable d'un crime dont son crime extérieur n'est, pour ainsi dire, qu'un horrible symbole : et s'il se mêle quelque adoucissement aux re- mords du régicide, c'est lorsque deux prêtres, approfondissant davantage avec lui les doctrines au nom desquelles il se voyait con- damné, lui eurent montré, dans le terrible mystère de la solida- rité, le décret providentiel qui prédestine les races royales à périr lorsque les sociétés qu'elles personnifient doivent mourir elles- mêmes pour revivre sous des formes nouvelles. Il n'aurait donc été (ju'un instrument dans les mains de la Providence.... Et si L'Homme sans nom, se trouvant au milieu de nous il y a peu de mois, eût vu le dogme de la légitimité se débattre sanglant au milieu des barricades, sa foi dans la sainteté de l'antique mission de ce dogme n'en aurait pas été ébranlée ; mais sachant trop dans quelles mains il se trouvait déposé, il aurait pensé qu'il était con- (i) C'est le mot employé par Sanson dans une lettre insérée au Moniteur, et où il rend compte du courage et de la résignation du roi en ce funeste moment. FORMULE GÉNÉRALE DE l'hISTOHIE. 555 danuié de bien haut; et ceux qui prétendaient se dévouer à lui, ne lui auraient que trop rappelé que Jupiter frappe d'aveuglement ceux qu'il veut perdre. Si je puis me permettre maintenant de hasarder quelques courtes réflexions sur les idées de M. Ballanche, j'avouerai d'abord qu'il ne me paraît nullement prouvé que tous les peuples de la terre , nécessairement, et par le fait seul de leur existence, se soient tou- jours et partout divisés en ces deux castes , patriciat et plébéia- nisme. Il me semble que nous ne retrouvons historiquement cette divi- sion en castes que chez les seules nations conquises ; les patriciens, tant qu'ils existent , y demeurent les représentans des premiers conquérans. Ainsi l'Inde, sous les voiles dont elle s'enveloppe en- core, nous laisse apercevoir, ou plutôt pressentir dans ses quatre castes, deux, peut-être trois conquêtes superposées. Mais la Chine, qui ne fut conquise qu'après avoir été civilisée, dont la civiUsation triompha de ses conquérans, et annula les conséquences de la con- quête, la Chine ne nous montre aucune distinction de castes; on n'aperçoit point que son mouvement social ait été le résultat d'une lutte intestine : le peuple sorti d'un seul germe paraît s'y être har- moniquement développé. D'un autre côté, admettons que ce phénomène de la distinction des castes et de leurs luttes soit commun à tous les peuples : préci- sément parce qu'il leur serait commun , il ne pourrait expliquer que ce qu'ils ont eux-mêmes de commun, d'identique, leur consti- tution en quelque sorte physique , leur vie pour ainsi dire organi- que; mais il ne pourrait expliquer leur caractère individuel, moral, le rôle que chacun d'eux doit jouer dans le monde, l'idée qu'il a mission de manifester. Encore moins suffirait-il à nous expliquer le développement com- plet de l'humanité, le caractère distinctif de chacune des grandes époques que nous y remarquons, l'idée autour de laquelle à cha- cune de ces grandes époques les peuples ont en quelque sorte gra- vité, et que chacun d'eux réfléchissait par quelque face. Enfin, on pourrait peul-êire reprocher à M. Ballanche d'avoir traversé trop rapidement la réalité historique, ne s'arrêtant qu'un 536 UEVUE DES DEUX MONDES. moment dans le monde romain , et de n'avoir visité l'Orient et nos temps modernes que sous la robe brillante du mythe. Cependant au point de vue où il s'est placé, en partant comme lui de l'hypothèse d'une révélation primitive, il est peut-être pos- sible de lire les grandes lois de l'histoire dans celle de l'intelligence humaine. On voit alors le monde social tout entier sortir de la pensée même de l'homme. Essayons de jeter un coup d'oeil sur ce magnifique spectacle, en nous gardant toutefois de sortir du cercle des doctrines chrétiennes et platoniciennes, où se tient constam- ment M. Ballanche. Admettons, comme il le fait sans doute, que les idées, comme l'entend Platon, préexistaient en Dieu, unies à sa substance sans lien entre elles. Dans son activité volontaire, Dieu ayant uni les idées par le hen ineffable et mystérieux du Verbe, le monde exista alors dans l'in- telligence divine comme une pensée non manifestée. Voulant manifester cette pensée, il parla : Par cette parole, le monde idéal devint le monde plastique; et , pour constituer cette terre , atome dans l'infini , visible à nos faibles yeux , l'essence revêtit le temps , l'espace , la forme ; subit le mou- vement, l'organisation, la vie. Cette parole est dans le monde plastique ce que fut le Verbe dans le monde idéal, lien, support, condition des choses; elle est pour l'univers entier ce que sont pour nous , sur ce grain de poussière et dans l'infirmité de notre intelligence, le t^mps, l'espace, la sub- stance , la causalité ; Qu'elle se taise , la substance rentre dans l'essence , et le monde plastique est réabsorbé dans le monde idéal. Ainsi l'univers est une image rendue manifeste de la pensée di- vine; chaque atome en réfléchit une partie, et par son rapport avec le tout l'exprime tout entière. L'intelligence rie l'homme fut un reflet affaibli de l'intelligence divine; ses idées, des images dégradées, obscurcies des idées de i)ieu; En lui tombèrent aussi quelques reflets du Verbe et de la parole éternelle ; Par l'ensemble des facultés qui, dans son entendement borné, FORMULE GÉNÉRALE DE l'hISTOIRE. 557 représenlait le Verbe infini , il put agir sur les idées qui étaient en lui, il put en faire une pensée, et manifester au dehors cette pensée par la parole. Mais les idées nées avec lui , ce trésor qu'il portait dans son sein, lui demeurèrent d'abord cachées; son organisation maté- rielle était comme un voile qui lui dérobait la vue de son être intellectuel. Et ce fut seulement lorsque, pour ainsi dire, sous le toucher de la sensation, il laissa échapper des sons et des paroles, que dans ces sons et ces paroles il vit apparaître comme dans un miroir sa propre pensée; En venant au monde, il apportait donc la langue avec lui; il parla , comme sous le souffle qui fait vibrer ses cordes , la harpe éolienne rend d'harmonieuses modulations. Et si pour éviter une expression contestée, on ne veut pas dire que le langage fut révélé à l'homme, on peut dire au moins qu'il est inné en lui. Y eut-il une ou plusieurs langues primitives? Cette question n'est que secondaire, et rentre probablement dans celle-ci : Y eut-il sur la terre, à l'origine des âges, une seule ou plusieurs races d'hommes? Cependant la révélation que l'homme portait en lui-même lui apparaissant dans le langage. Sa raison individuelle s'éveilla et se posa en quelque sorte en foce de celte révélation ; Elle agit sur les idées qui s'y trouvaient comprises, s'en empasa, se les assimila. Ainsi trois époques dans le développement intellectuel de l'homme : apparition dans l'intelligence d'un premier élément; naissance d'un second élément se plaçant en opposition du pre- mier ; domination définitive de ce dernier par l'absorption , l'assi- milation du premier à sa propre nature. Ces trois époques, pour avoir en quelque sorte coexisté dans l'homme primitif, n'en sont pas moins distinctes; elles se retrou- vent avec des limites plus ou moins indécises dans le développement de l'homme individuel. L'individu naissant dans la société en reçoit le langage, c'est-à- 'W8 REVUL DES DEUX MONDES. dire toute une révélation; par sa raison, par l'ensemble de ses fa- cultés, il a(rh sur le fond commun : se l'appropriant, il devient un être moral, intelligent, un homme. Or l'humanité , considérée comme être collectif, est la manifes- tation de la nature humaine par toutes ses faces; c'est-à-dire elle est tout entier, l'homme complet. Elle obéit donc aux mêmes mobiles que l'homme : Et l'histoire étant le déploiement de l'humanité dans le temps. Le développement historique de l'humanité doit reproduire sur une immense échelle, dans de colossales proportions, le dévelop- pement moral de l'homme primitif et de l'homme individuel. En effet, l'antiquité orientale, l'antiquité grecque et romaine, et nos temps modernes , semblent correspondre aux trois époques que nous avons remarquées; Par les vastes synthèses qui composent sa science et paraissent avoir précédé l'examcc des faits, par ses cultes saisissant l'homme tout entier et suffisant sa poésie, par ses institutions immuables où s'anéantit toute personnalité , qui demandent leur sanction à la croyance, non à la raison, à l'assentiment individuel, l'antiquité orientale exprime un principe immuable, substantiel, une révéla- tion primitive restée frappée d'immobilité : A Rome , le pairiciat exprime encore le même principe ; mais en face de lui et pour lutter contre lui naît au sein du plébéianisme un principe actif, individuel. En Grèce, les deux principes se retrouvent encore en présence; Seulement, au lieu d'exister au sein de deux castes superposées l'une sur l'autre, chacun s'est retranché dans une ville où il règne exclusivement : Sparle, représentant l'Orient, est l'asile du prin- cipe stationnaire ; Athènes est le trône du principe actif, individuel, elle annonce nos temps modernes ; et autour de ces deux villes se groupent les autres villes de la Grèce, suivant le degré d'affinité que leur constitution politique leur donne avec l'une ou l'autre : on peut surtout le remarquer dans la guerre du Péloponèse. Enfin notre Europe moderne, par des caractères en tout l'opposé de l'Orient; des sciences qui renoncent à l'inspiration , à l'intuition ; une poésie, expression de sentimens individuels; des religions qui ont laissé à la pensée la liberté dans tous les sens; des institutions FORittULE GÉNÉRALli DE L HISTOIRE. Ooi> qui loujoui'S se rapportent aux individus; des institutions politiques, qui s'adressent à l'assentiment, quelles que soient d'ailleurs leurs formes; l'Europe moderne représente à un haut degré un principe actif, personnel, la raison individuelle, A ce point de vue, l'humanité se montre à nous dans sa majes- tueuse individualité. Mais, si quittant cette terre par la pensée, nous nous élevions dans l'espace, alors en même temps que nous verrions notre globe et les autres planètes de notre système disparaître dans la multi- tude des mondes créés, et le soleil d'abord immense, étincelant, n'être plus qu'un point à peine lumineux dans la poussière des so- leils semés dans l'immensité, nous verrions aussi l'humanité se briser, se dissoudre, pour ainsi dire, dans l'océan des êtres.... Mais il est bien temps d'abandonner ces étroites formules, où je me suis efforcé d'emprisonner la pensée de M. Ballanche, voulant parcourir dans un petit nombre de pages le cercle entier de ses idées. Et maintenant le moment serait arrivé sans doute où je devrais essayer d'apprécier le genre d'inspiration de M. Ballanche. Je de- vrais peut-être dire que sa philosophie, expression d'un amour ardent et naïf de l'humanité, est devenue pour lui une véritable religion. Je devrais pailer de la fraîcheur, pour ainsi dire virginale, de ses croyances, dire comment on ne peut le lire sans se sentir doucement pénétré de sa foi dans l'avenir, de sa sympathie pour les temps écoulés. Il vous subjugue par la sincérité de sa conviction, avant qu'il soit possible d'examiner sur quelles idées elle se fonde. En le lisant, il semble que l'on se trouve dans une atmosphère où l'on respire plus librement, on se sent allégé des mauvaises idées qu'on nourrit souvent contre l'homme, on croit à ce qu'il a de noble et de divin , on se livre à de magnifiques espérances sur la destinée. On ne peut pénétrer dans la pensée de l'auteur, sans éprouver une émotion presque religieuse ; on y voit, non la vaine préoccupation d'un moment, mais une conviction intime et profonde : on sent qu'on approche d'une sorte de sanctuaire où il a noblement ren- fermé sa vie, loin des agitations et des intérêts de son temps. C'est ainsi , en effet, que M. Ballanche a compris la mission de l'écrivain : ce n'est pas lui que nous eussions jamais vu mettre son intelligence oGO REVUE DES DEUX MONDES. au service d'un intérêt, d'un parti; ne trouver dans la littérature, dans ce monde de la pensée, qu'une antichambre conduisant au ministère, où il fallait se résigner à venir attendre , ou bien qu'une sorte de Sinamary où l'on arrivait déporté sous le coup de quelque disgrâce. — On ne l'a jamais vu non plus chercher avidement de frivoles succès , de passagers applaudissemens , en se faisant le ser- vilc écho de la foule : il a compris au contraire, que c'était à lui de l'initier à ses propres idées; si de flatteurs et de légitimes suffrages n'étaient venus, au bout de quelques années, récompenser ses longs travaux, s'enveloppant de son manteau, il se serait résigné à at- tendre la postérité. Le sort de Milton ni celui de Vico ne l'auraient effrayé. Il se serait aussi rappelé que M"'" de Staël, le génie qui brille parmi nous d'un si merveilleux éclat, devança trop son siècle pour en être comprise ; que pour nous élever jusqu'à bégayer sa pensée, nous, hommes de ce temps, il a fallu les révolutions qui ont brisé le sabre impérial, et le vaste mouvement intellectuel qui a fondé la hberté. Après avoir tenté de développer la pensée principale de M. Bal- lanche, il resterait encore, pour compléter ce petit travail, à ap- précier le mérite littéraire de ses ouvrages, surtout la valeur phi- losophique de son système, en le comparant à quelques systèmes contemporains de l'Allemagne. Mais mesurant ma tâche à mes forces, je laisse volontiers ce soin à de plus habiles. Je me croirai d'ailleurs presque certain d'avoir fait partager au lecteur ma vive et sympathique admiration pour l'auteur de la Palingénésie , si j'ai réussi à présenter un résumé quelque peu fidèle de ses doctrines. AuG. Barchou. UN NAUFRAGE. J'aime , dans ces nuits orageuses d'hiver, seul auprès de mon feu, enten- dre la grêle et la pluie battre mes carreaux , le vent soulever mes volets et les agiter sur leurs gonds , ou bien s'engouffrer et mugir sourdement dans le tuyau de ma cheminée. Cela me reporte sur la mer, et réveille en moi des souvenirs qui ne m' apparaissent plus que comme un songe éloi- gné fait dans les beaux jours de la vie , dans cet âge où une surabondance d'existence me faisait entrevoir l'avenir aussi grand , aussi immense, aussi indéfini que l'océan sans bornes au milieu duquel j'étais emporté. Qu'elle s'est usée vite cette existence ! deux passions l'ont dévorée. Oui ! mais deux passions grandes , nobles et généreuses , telles qu'on peut toujours les avouer , et qui permettent , dans un âge plus avancé , de regarder der- rière soi sans rougir. Et d'ailleurs , qu'est-ce qu'ime vie sans sensations ? quelles sont celles que peut donner la sphère étroite des habitudes vulgai- res de sa contrée, de son pays, de l'Europe même?.... Il faut à une ame ardente , altérée de grandes choses , le monde tout entier à parcourir , une nature nouvelle, des terres, des peuplades inconnues, des tempêtes, des périls, des naufrages , et l'aspect subit, instantané de la mort, pour sentir et donner du prix à l'existence. Mais ce n'est pas tout-à-fait cela que je voulais dire. Je voulais raconter comment, après avoir traversé tout le grand Océan austral , après avoir navigué pendant deux mois entre la Nouvelle-Hollande et l'Amérique, 562 UliVUE DES DEUX MONDES. nous arrivâmes sous le cap Horn , à l'extrémité de la terre de Feu. Nous abordions ces contrées inhospitalières , l'ancre était jetée , lorsque des rafales subites , nous poussant sur des rochers , forcèrent de couper le câble et de prendre le large en louvoyant dans le détroit de Lemaire. Le temps était sombre et menaçant ; des nuages noirs emportés par les vents passaient rapidement sur nos têtes , et fuyaient vers le pôle. Quel- REVUE DES DEUX MONDES. CASTEREY. C'est bien. A Salamanque, quand il s'agissait déjouer quelque tour à nos maîtres ou de se révolter, c'était ton mot. Je crois qu'en {brandissant, ton ame ne s'est point rétrécie, tu n'as pas perdu les bonnes habitudes. Mais qui t'amenait toi-même à Murcio? D. LOUIS DE VILLENAS. Ce qui m'amenait h Murcie... Attends... c'est... oui... ah! voilà ce que c'est : mon père m'a écrit de m'y rendre pour épouser la nièce de don Pedro d'Ayamonte. CASTEREV. Comment? D. LOUIS. Oui; mais j'aime mieux conspirer contre lui. D'ailleurs, je ne veux pas me marier, et cependant j'aurais besoin d'une dot!... Puis , tu as toujours fait de moi tout ce que tu as voulu , et j'ai toujours eu pour caractère de me ranger avec les opprimés, dussé- je être écrasé avec eux. Je vais lui dire que je ne veux pas de sa nièce. CASTEREY. Garde-t'en bien; tu fais un fort mauvais conspirateur; il faut avoir l'air d'accepter pour éloigner tout soupçon; il donne ce soir un bal pour l'arrivée de cette même nièce qu'on te destine; nous y serons.... Cela ne nous empêchera pas d'y revenir demain sans masques ni dominos, avec des poignards en guise de bouquets; au contraire, nous aurons étudié les lieux, c'est une connaissance qui n'est pas inutile. D. LOUIS. Mais n'êtes-vous que trois pour conspirer? CASTEREY. Oh ! nous avons des affidés dans toute Murcie; le premier tocsin mettra mille cloches en mouvement, et mille flambeaux s'allume- ront à la première torche; nous avons des conjurés qui se révoltent par patriotisme, comme nous, d'autres par oisiveté, d'autres par misère; nous avons, entre autres, deux Italiens et un Allemand qui arrivent tout fraîchement de la dernière c nspiration de Ve- nise : ce sont des hommes qui vivent de révolution comme d'autres vivent d'un art ou d'un métier; ils vont de pays en pays, cachant LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. 587 (le longs poignards sous de longs manteaux, parloul où il y a des troubles, qu'ils cherchent comme une grenouille cherche ses ma- récages. On les voit apparaître dans les empires comme des vers sur un cadavre; leur présence est un signe de dissolution. Ils acquiè- rent , au risque de leur vie , une expérience de révolte et une théo- rie de bouleversement qu'ils mettent en usage pour gagner leur vie, jusqu'à ce qu'ils la perdent sur la roue ou sur le gibet. Il serait curieux qu'après avoir échappé aux périls d'immenses naufrages politiques, ils vinssent échouer dans celle obscure bourrasque. Mais qui sait?... On échappe souvent à la mitraille de] vingt campagnes pour mourir de l'explosion d'un méchant pistolet de chassequi crève. D. LOUIS. Il suffit , je suis des vôtres ; j'ai laissé mes effets à une auberge sur la route, près d'ici; je vais les chercher. Où te retrouverai-je? CASTEREY. A Murcie, à l'auberge du Lion d'or, place Royale. VILLENAS. Comptez sur moi; salut, seigneurs, à la vie, à la mort. (il sort.) SCÈNE IX. CASTEREY, MANRIQUE, GUZMAN, puis MEIMENGEN, BARTHOLEMEO, ROBERTI. CASTEREY. Nos amis les étrangers n'arrivent pas ; je crains de ne pas leur avbir bien indiqué l'endroit où ils doiveht se rendre; comme nous sommes épiés à Murcie, j'ai choisi ce lieu, qui nous a paru très bien caché aux yeux , mais je crains qu'il ne le soit trop ; reprenons la route de la ville. Ah! les voici.... C'est vous, vous arrivez bieh tard. MEIMENGEN. Nous nous sommes égarés; nous avons été beaucoup plus loin qu'il ne fallait, et nous nous sommes trouvés tout à l'heure sur la route, à une auberge où des muletiers faisaient halle. Il s'était ar- *i88 REVUE DES DEUX MOTSDES. rété avec eux une jeune et jolie femme, avec deux ou trois suivantes et des domestiques armes; nous avons demandé son nom, c'était... vous ne devineriez jamais. CASTEREY. Qui donc?,.. MEIMENGEN. La nièce du gouverneur, dona Isabelle d'Ayamonte, qui arrive pour son mariage, avec ses diamans, ses parures, sa fortune, et peut-être des papiers importans à connaître pour nos desseins; elle va passer dans quelques minutes sur la route, à deux pas d'ici : si vous nous en croyez , nous nous saisirons des bagages de la nièce, en attendant que nous fassions affaire avec l'oncle. MAMUQUE. Quoi ! arrêter et dévaliser une jeune femme innocente et sans dél^nse ! BARTHOLOMEO. N'est-elle pas une ennemie?... Nous sommes en guerre; c'est de bonne prise.... D'ailleurs, deux choses servent puissamment dans les entreprises de ce genre : l'argent et la connaissance des desseins de l'ennemi ; nous acquérons probablement l'un et l'autre par ce coup de main. Chose pareille nous est arrivée à la dernière révo- lution de Gènes. GUZMAN. Mais c'est changer de nobles conquérans de liberté en détrous- seurs de grands chemins. MEIMENGEN. Ecoutez, seigneurs cavaliers; nous nous sommes embarqués dans votre entreprise à condition de la servir à notre manière et non à la vôtre; nous vous en laisserons toute la gloire : que nous en ayons au moins quelque profit, sinon nous vous abandonnerons tout , mais avec les périls, et l'on verra si vous vous en tirerez. CASTEREY, à Manrique et à Guzman. Ecoutez , il faut leur céder ; les règles ordinaires sont hors de saison. (A Meimeugen.) Faitcs douc cc quc vous voudrez, mais nous lie nous en mêlerons pas. LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. 589' MEIMENGEN. C'est trop juste; allez nous attendre à Murcie : nous y serons nous-mêmes dans une heure avec notre proie. (Casterey sort avec Manrique et Guzman.) SCÈNE X. MEIMENGEN, BARTHOLOMEO, ROBERTI. MEIMENGEN. C'est une affaire sans péril; la senora n'a auprès d'elle qu'un muletier et des domestiques; ils ont bien des armes, mais ils nous les offriront pour leur rançon : le premier coup de pistolet les fera tomber d'avance en syncope. BARTHOLOMEO. Nous partagerons également le butin, comme nous avons fait au dernier mouvement populaire de Pise; mais que ferons-nous de la femme? ROBERTI. Oui, de la femme.... MEIMENGEN. De même que du butin... Mais que diable!... que l'affaire réus- sisse d'abord, et nous verrons ce que nous ferons après.... Atten- tion, je vois approcher la petite caravane; suivez-moi, et point de bruit jusqu'à ce que j'aie tiré mon premier coup de pistolet. ( Ils sortent : le théâtre reste vide un instant.) SCÈNE XI. D. LOUIS DE VILLENAS rentre, tenant son cheval par la bride, Carlo le suit. D. LOUIS. Enfin, la route est à deux pas, nous a-t-on dit, et nous n'avons qu'à suivre tout droit pour arriver à Murcie. ( On entend le bruit de coups de feu avec des cris : Au secours.) Mais que diable!... Sont-ce làdes voyageurs , des femmes attaquées par des brigands? Holà ! Carlo . 'iiX) REVUE DES DEUX MONDES. mes pistolets ; prends les tiens, et par saint Jacques de Compos- telle, voyons qui aura les crânes les plus durs. ( Il sort en courant. ) CARLO. Quel enragé!.,. Il est fou.... Pas lanl, pourtant;.... voilà deux brigands à bas.... Les domestiques achèvent le troisième. Le voici qui revient avec la senora , saine et sauve, dans ses bras : c'est lout-à-fait une aventure de roman... SCENE XIL VtLLENAS, DONA ISABELLE, évanouie dans ses bras, muletiers , domestiques. VILLEÎVAS. ïlassurcz-vous , madame.... Elle est toujours évanouie... Qii'elle est belle! Un flacon, de l'eau , quelque chose... (Une suivante tire un flacon, que Villenas fait respirer à dona Isabetle.) DONA ISABELLE , revenant à elle. Où suis-je?... Grâce, seigneurs brigands.... Mais quoi!... cène sont plus eux.... Seigneur cavalier.... est-ce à vous que je suis re- devable?... VILLENAS. Moi seul suis redevable au sort, qui m'a accordé lé bonheur de pouvoir vous secourir Les misérables ne voulaient pas lâcher prise; il a fallu leur briller la cervelle pour leur faire entendre raison. DONA ISABELLE. Comment remercier tant de valeur et de générosité ? Vous êtes blessé, je crois? VILLENAS. Oh ! ce n'est rien. DONA ISABELLE. Prenez au moins ce mouchoir pour étancher le sang. MLLENAS. Je prendrai ce mouchoir, mais non pour cet usage. LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. 591 DONA ISABELLE. A qui dois-je un tel service?... VILLENAS , à part. Lui dire mon nom , c'est lui révéler mon prochain mariage, dont on peut parler d'un instant à l'autre, c'est inutile; on ne sait pas ce qui peut arriver. ( Haut. ) Permettez-moi de rester ignoré ; mon nom, d'ailleurs, ne serait pas moins inconnu de vous quand vous hie l'entendriez prononcer. Mais vous-même ? DONA ISABELLE. Permettez-moi de garder le même silence; je tiens à prouver que mon sexe n'est pas moins discret que le vôtre. VILLENAS. Du moins permettez que je vous reconduise jusqu'à Murcîe; même accident peut vous arriver encore. DONA ISABELLE. Je ne voudrais pas abuser... VILLENA^! Je vais moi-même à Murcie... UNE SUIVANTE , à dona Isabelle. Senora, voici des gens envoyés par votre oncle au-devant de vous, qui arrivent avec des chevaux. DONA ISABELLE. Je vous remercie , seigneur cavalier; j'aurai une escorte jusqu'à Murcie, je ne vous donnerai pas la peine de m'accompagner ; veuillez agréer de nouveau l'expression de ma vive reconnaissance. VILLENAS. Quoi ! ne vous reverrai-je jamais? DONA ISABELLE. Jamais!.... c'est un mot de damnés ou de démons; mais cepen- dant, à moins que le hasard... VILLENAS. Je ferai en sorte que le hasard nous réunisse. DONA ISABELLE, souriaiU. Adieu jusque-là, seigneur cavalier. (Elle sort) j 592 REVUE DES DEUX JlONDES. TILLENAS. Elle est charmante... Mais qui est-elle?... Je m'y perds... Ah! je n'y renonce pas; elle ne veut pas que je la suive... soit... mais elle ne m'empêchera pas de la retrouver... Allons, ventre à terre jus- qu'à Murcie. ( Il remonle à cheval et part. ) SCÈNE XIII. La chambre d'une auberge à Murcie. viLLENAS , arrivant, à son domestique. Faites desseller les chevaux , je m'arrête ici. ( Entre un valet en riche livrée.) LE VALET. Seigneur, le gouverneur, qui a appris votre arrivée en cette ville , m'envoie vous prier d'accepter un appartement dans son hôtel , et de vouloir bien assister ce soir à son bal ; il vous prie môme de l'honorer de votre visite en ce moment. (Il sort.) VILLENAS, à part. Casterey m'a recommandé la prudence, il faut obéir; je vais seulement lui écrire un mot pour lui dire ce qui m'arrive; je ne suis pas sûr de le voir aujourd'hui : il est prudent maintenant qu'on ne me voie pas aller chez lui , mais nous nous retrouverons au bal.... Singuliers événemens !.... Prendre mesure pour une bière sur un homme en habit de fête. SCÈNE XIV. Une chambre du palais du gouverneur. D. JUAN D'AYAMONTE , seul. D. Louis de Villenas avait l'air embarrassé et contraint pendant toute sa visite, mais il m'a paru disposé à épouser ma nièce... Je pense toujours à ces réunions secrètes qu'on m'a dit avoir lieu LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. 595 chez Caslerey... On remue, il y à quelque chose là-dessous... Par saint Jacques!... le poids de leur tête fatiguerait-il leurs épaules , et faudra-t-il les en délivrer? Heureusement j'ai des émissaires adroits, et ce sont les fils par lesquels je les tiens... Et ina nièce qui n'arrive pas... tout me contrarie aujourd'hui. SCÈNE XV. D. AYAM0NTE,D0NA ISABELLE suivie des alguazils qui l'oat escortée, DON A ISABELLE. Ah! bonjour, mon oncle. AYAMONTE , l'embrassauf. C'est toi ; je commençais à être inquiet. DONA ISABELLE. Vous aviez raison de l'être avec une police si mal faite ; savez- vous que j'ai été attaquée à quelques lieues de Murcie par trois brigands? Ils ont tué mon muletier, et sans le courage d'un jeune voyageur qui a fait feu sur eux , j'étais perdue : mes gens ont re- pris courage, et les trois assaillans sont restés sur la place. AYAMONTE. Quel est ce voyageur? DONA ISABELLE. Je ne puis pas plus vous donner des renseignemens sur lui que sur les brigands : il m'a quitté à quelques pas du lieu du combat, lorsque j'ai rencontré l'escorte que vous m'envoyiez. AYAMONTE. C'est singulier ; voici la première fois, depuis long-temps, que j'entends parler d'atlaques de ce genre : ma surveillance avait fait justice exacte de tous les brigands, soit de ville, soit de grande roule. J'avais écrasé également du pied les sangsues et les vipères ; il faut que ce soit une attaque particulière. (A un alguazil. )Diaz, faites chercher et apporter les cadavres de ces homriies à Murcie. ,'594 revue des deux mondes. l'alguazil. On a prévenu vos désirs : on les a apportés; leurs costumes ef leurs figures annoncent des étrangers. AYAMONTE. Aucun papier, ijucun indice? DONA ISABELLE. Des stylets, des cigares et une madone, voilà tout ce qu'on a trouvé sur eux. AYAMONTE. Il suffit, laissez-nous... Je verrai au fond de cette affaire... ( Les alguazils sortent.) C'est un soupçon à mettre avec des preuves... Mais parlons d'autre chose : tu sais que, pour ton arrivée, je donne ce soir un grand bal. ISAÉELLE. Eh bien ! vous le donnerez sans moi ce soir : la fatigue du voyage , la peur que j'ai eue, m'empêcheront d'y paraître. AYAMONTE. Mais ce bal n'est donné que pour toi... Sans toi, comment veux- tu que je fasse? ISABELLE. C'est ce que je vous demanderai plutôt, moi qui ai fait cin- quante lieues... AYAMONTE. Je comptais, ce soir, te présenter ton prétendu , qui vient d'arri- ver ; il est fort bien ; sa résolution est conforme à celle de son père ; cependant il parle de ses projets avec une tiédeur que ta vue dissi- perait bientôt. ' ISABELLE. Oh! bien, demain, après... Un mari, cela ne presse jamais... (A part. ) Ce jeune homme me revient à la tète... Je donnerais ma plus belle dentelle pour savoir qui il est. AYAMONTE. Je vais contremander le bal, puisque tu ne veux pas voir D. Louis de Villenas ce soir, (il sonne.) Je puis en attendant te montrer ^on portrait, que son père m'a envoyé; tiens. ( U lui donne un petit portrait. ) LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. S9S DONA ISABELLE. iDitJti'jil Esl-il possible ! . . . Mais c'est mon inconnu . UN VALET , entrant. Que veut monseigneur?... AYAMONTE. Envoyez mes gens chez toutes les personnes qqe j'ai invitées ce soir, et faites-leur dire que le bal est remis; je ferai savoir plus tard le jour. ISABELLE. Mon oncle, décidément, puisque vous avez fait tous les apprêts de votre bal , je ne le ferai pas manquer ; j'irai malgré ma lassitude. AYAMONTE. Il paraît que le portrait du prétendu est un talisman qui vaut mieux que mes pnères. ISABELLE. Mais c'est à une condition, c'est que vous ferez de votre bal un bal déguisé, et que personne ne sera admis qu'en domino ou masqué. AYAMONTE. Allons, il faut faire ce que tu veux : les femmes ont plus de ca- prices en trois minutes que nous de volontés en trois mois. (Au valet.) Faites avertir partout qu'on ne sera reçu qu'en domino ou masqué. ISABELLE. Adieu, mon oncle, il est tard; je vais dormir quelques heures, puis m'habiller pour le bal. (a part, en sortant. ) Quel plaisir de l'intriguer ! Que je vais lui faire passer une mauvaise nuit ! (Elle sort.) AYAMONTE, seul. Elle est partie : folle, rieuse, insouciante, elle ne craint pas de conspiration, elle; peu lui importe qu'on se réunisse toutes les nuits dans Murcie! Mais à propos de cela, quelle idée! Ne puis-je pas faire servir mon bal de ce soir.... (Appelant. ) Diaz , (Diaz paraît. ) vous connaissez bien don Lopez de Casterey , le gentilhomme aux trousses duquel je vous ai mis depuis quelques jours. Gueltez-le ce soir; s'il vient au bal, et s'il est en domino, ou déguisé, vous S96 REVUE DES DEUX MONDES. m'aurez à l'instant même un costume et un masque exactement pareils au sien. (Il sort.) SCÈNE XVI. Une saHe de bal. D. LOPEZ DE CASTEREY, D. PEDRO DE MANRIQUE, PUIS D. LÉON DE GUZMAN, en domino et masqués. CASTEREY , à Manrique. C'est une heureuse idée que vous avez eue, Manrique, de met- tre des nœuds particuliers aux ceintures de nos dominos pour nous reconnaître entre tous. Sait-on ce que sont devenus nos trois aven- turiers?... D. LÉON DE GUZMAN , arrivant. Je puis vous le dire, moi : après avoir eu la folie d'attaquer la senora, ils ont eu la sottise de se laisser tuer tous trois par ses gens et par un voyageur inconnu, qui est accouru au secours. Nulle preuve n'était sur eux, qui pût nous trahir?... CASTEREY. Aucune; ne nous affligeons qu'à demi de leur perte: ils ser- vaient notre conspiration utilement, mais ils la déshonoraient. C'était un métal dont l'alliage rendait le nôtre plus solide, mais lui ôtait de sa valeur. Je voudrais retrouver Villenas. SCÈNE XVII. Les mêmes; VILLENAS, DIAZ, en domino, qui s'approche PEU A peu DE CASTEREY. CASTEREY, à Villenas. C'est toi, tu as bien fait do ne pas venir me voir aujourd'hui, pour ne pas éveiller de soupçon ; mais apprends que noire der- nière réunion se fera demain à deux heures de l'après-midi. LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. ^^ VILLENAS. J'y serai , si je suis quitte à cette heure de la présentation à ma future, qu'on me fait subir également demain à midi; elle n'aura pas lieu ce soir, comme je le croyais. Et tu persistes à vouloir que je ne la refuse pas? CASTEREY. Plus que jamais. Ne va pas laisser briller aux yeux de d'Aya- monte la lame du poignard , au moment de la lui mettre dans le cœur. Mais à propos, sais -tu ce qui est arrivé à trois de nos hommes? VILLENAS. Non?... CASTEREY , apercevant Diaz. Attends; voici un homme de mauvais mine: sous son masque, je crois le reconnaître pour un agent de la police de Murcie; il ne faut pas qu'il nous voie causer long-temps ensemble. Fais sem- blant de te promener dans cette salle , et quand il sera parti , nous continuerons notre conversation. ( Us se séparent. ) DIAZ , à part. Un domino rose avec des cordons orange qui figurent un œillet. SCÈNE XVIII. DON LOUIS DE VILLENAS, CASTEREY, DONA ISABELLE. (Dona Isabelle passe au fond, et regarde D. Louis de Tiltenas; celui-ci s'ap- proche; elle lève à demi son masque, puis le laisse retomber.) D. LOUIS DE VJLLENAS. C'est elle!... Senora... DONA ISABELLE. Je ne vous connais point, seigneur cavaUer. D. LOUIS DE VILLENAS. Me trompé-je... Il m'a bien semblé pourtant reconnaître un coin de son sourire... Senora... 598 REVUE DES DEUX MONDES. DONA ISABELLE. Je ne vous connais pas, seif^^near, vous dis-je... Veuillez ne pas me suivre. . . D. LOUIS DE VILLENAS. Quoi! nul moyen de lier conversation! (On entend l'air d'un fandago.J Veuillez du moins m'accepter pour yotre cavalier au fandango , si l'on ne m'a point prévenu. DONA ISABELLE. Pour cela , je puis vous l'accorder. ( Ils commencent un fandango dans un salon au fond. ) CASTEREY, qui suivait des yeux Diaz qui disparaît, se retourne du côté ou ^ était Yilienas. Villenas... Eh bien!... Qu'est-il devenu?... Bon, le voilà qui danse un fandango; Villenas... Le voilà qui emporte sa danseuse dans une autre salle... Ah ! le mauvais conspirateur !... ' SCÈNE XIX. Une galerie éclairée par la lune ; au fond on voit étinceler le bal derrière les vitraux. DON LOUIS DE VILLENAS , DONA ISABELLE. DONA ISABELLE entre précipitamment. Il est sur mes pas... Je ne puis lui échapper... Oui, le voilà qui cherche la porte de la galerie. Ah ! l'imbécile ! il prend celle qui est à côté... Non, non, le voici... ( Entre don Louis de "Villenas. ) D. VILLENAS. Ah ! vous ne fuirez jamais assez loin pour que je ne vous suive pas. Je vous ai reconnue : vous êtes celle que j'ai sauvée ce matin. En vain votre ingratitude me méconnaît ; nous avons changé de rôle : ma vie est entre vos mains. DONA ISABELLE. Vous croyez ne pas vous tromper? LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. 599 VILLENAS. Oh ! il n'est pas dans le monde deux tailles pareilles à celle que j'ai entourée de mes bras ce matin , pour vous emporter évanouie hors du champ de bataille, et ce soir, au sein de la danse, mon bras vous a reconnue. DONA ISABELLE. Eh! bien, oui, c'est moi; mais que voulez-vous?... U. LOUIS DE VILLENAS. Votre amour!.... DONA ISABELLE. Vous êtes bien audacieux !.... D. LOUIS DE VILLENAS. L'excès de ma passion me permet de l'être; qui donne beaucoup peut demander autant. DONA ISABELLE. Vous êtes bien prompt à vous enflammer. D. LOUIS DE VILLENAS. Oh! il suffit de jouer avec un fer rouge, pour qu'il s'attache à vos mains. Lorsqu'on a échangé quelques regards avec deux beaux yeux, lorsqu'on a exposé sa vie pour conserver une autre vie plus chère, lorsqu'on a emporté une danseuse palpitante dans une at- mosphère de lumières, de parfums et de musique, cela est déjà trop!... Un violent amour s'attache vite à vous, il n'a pas besoin de longues habitudes, de preuves mullipHées, de connaissances in- times. 11 y a des vues assez longues pour voir dans une ame, c'est celle d'un amant. Touchez un gant, ramassez un éventail, respi- rez une haleine, et le poison est gagné... L'amour est dans votre sang. DONA ISABELLE. Je ne suis pas si prompte à m'enflammer. D. LOUIS DE VILLENAS. Oh! vous, savez-vous, saurez-vous jamais ce que c'est que l'amour? vous, créature céleste, mais où Dieu mit tout à la sur- face ; vous qui ne ressentez par la flamme dont vous rayonnez , mais qui voyez la vie à travers le prisme qui vous donne à vous- même tant d'éclat ! Les battemens de votre cœur sont une musique; votre ame a la forme d'un sourire; l'amour pour vous n'est qu'un TOME II. Ô8 GOO REVUE DES DEUX MONDES. vague instinct qui vous avertit que le bras nerveux d'un cavalier sied mieux autour de votre taille dans la danse , que le bras ar- rondi d'une de vos compagnes ; c'est un parfum qui vous attire dans l'air où respire celui que vous aimez; mais ce n'est pas la va- peur qui vous y fait mourir. Vous vous laissez aller dans la vie comme dans une gondole paisible entre deux rives enchantées. Quand vous avez fini votre journée, vous posez votre beau front entre les deux mains de l'ange du sommeil, qui y laisse tomber des songes comme des fleurs, et vous vous endormez indécise entre votre passion de la veille et celle du lendemain. Mais vivez pour nous tuer, c'est voiro destinée; d'ailleurs seriez-vous assez forte pour porter le quart de l'amour que j'ai en moi tout entier? Passez donc sur cette terre sans la toucher, et sans vous informer des traces que vous y laissez. DONA ISABELLE , à part. C'est bien là le portrait de mon masque, son langage paraît sin- cère; mais il faut une dernière épreuve. (Haut.) Je sais qui vous êtes, ne cherchez pas à me tromper, vous vous nommez don Louis de Villenas; vous êtes venu à Murcie pour épouser dona Isabelle d'Ayamonte, la nièce du gouverneur chez qui nous sommes; vous devez lui être présenté demain à midi. Vous voyez que je suis bien informée. D. LOUIS DE VILLENAS , embarrassé. 11 est vrai, je dois épouser.... mais je n'épouserai.... (à part.) Au diable Casterey avec sa précaution.... Je ne puis dire que je n'é- pouserai pas dona Isabelle. DONA ISABELLE. Eh bien! si vous m'aimez , je n'en veux qu'une seule preuve; refusez demain formellement dona Isabelle. D. LOUIS. Quoi! la refuser demain!.... DONA ISABELLE. Publiquement.... Je serai au nombre des personnes qui assis- teront à cette présentation, ainsi vous ne pouvez échappera mes regards. LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. 601" D. LOUIS. Je pourrais vous promettre de ne pas l'épouser.... Mais lui faire cet affront ! DON A ISABELLE. Voyez à laquelle de nous deux vous voulez le faire. D. LOUIS. Eh bien! tout ce que vous voudrez , magicienne... Oui, je la re- fuserai, je l'insulterai, je vous la sacrifierai publiquement, mais que puis-je espérer après cela ? DON A ISABELLE. Beaucoup, si vous avez le courage de refuser dona Isabelle. D. LOUIS. Je le ferai. DONA ISABELLE. Et moi je gage bien que non. On vient de ce côté, il faut nous séparer. D. LOUIS. Un baiser du moins pour prix de ma soumission. DONA ISABELLE. Allons, je vous l'accorde (villenas l'embrasse). Que je suis heureuse ! (à part) s'il ne me l'avait pas demandé, je lui aurais proposé, je crois. Ah! voilà un homme qui sait aimer! Mon bal est fini, je puis rentrer chez moi. (On entre dans la galerie; dona Isabelle et don Louis s'esquivent.) SCENE XX. Un autre salon du bal. DON LOUIS, UN Domino. ( Don Louis de Villenas se promène et cherche à retrouver dona Isabelle. Il aper- çoit un domino absolument semblable à celui de Casterey ; il s'en approche. ) D. LOUIS. Casterey, je t'avertis que, malgré ma promesse, je ne puis de- main accepter la main de dona Isabelle, je dois la refuser; la pré- 38. 602 REVUE DES DEUX MONDES. caution pourrait être bonne pour mon intérêt, si j'en avais un autre que celui de mon honneur. Quoi ! tu vefux que j'accepte en mariage une femme demain, et qu'après-demain peut-être, j'as- sassine son oncle (le Domino fait un mouvement); cela t'indigne toi- même ! Je refuserai dona Isabelle, n'est-ce pas? LE DOMINO , d'une voix sourde. Soit. D. LOUIS. Je trouverai un prétexte.... Cela n'aura point l'air d'un affront; aucune haine ne paraîtra me pousser; sois tranquille, je n'éveil- lerai aucun soupçon. Attends-moi toujours chez toi à deux heures, je ne manquerai pas au rendez-vous. ( Il son. ) AYAMONTE , se démasquant. Ni moi non plus... SCÈNE XXI. La chambre à coucher de dona Isabelle. DONA ISABELLE, VITTORIA, puis AYAMONTE, UNE Suivante. DONA ISABELLE , se levant. Quelle heure est-il ?. .. VITTORIA. Dix heures. DONA ISABELLE. Ah ! c'est VOUS , Vittoria. VITTORIA. Oui , senora , j'arrive en poste de Murcie . DONA ISABELLE. Vous y avez terminé toutes mes affaires? VITTORIA. Oui, senora. DONA ISABELLE. Allons, vite, habillez-moi... Je n'ai plus que deux heures pour LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. 603 faire la plus grande toilette de ma vie... (Se regardant dans sou miroir. ) J'ai eu bien tort d'aller au bal hier , voilà ce que j'ai, ce matin, le teint pâle et les yeux battus!.... Que c'est désagréable! mais le bonheur fera revenir mes couleurs. (On frappe.) Voyez qui frappe. UNE SUIVANTE. Madame, c'est monseigneur le gouverneur; il dit qu'il faut qn'il vous parle à l'instant même. DONA ISABELLE. Il arrive bien mal à propos, en véritable oncle de comédie; n'importe, donnez-moi ma mantille, et qu'il entre. ( Entre le gouverneur . ) Eh bien î mon oncle, toujours pour midi la présentation?... AYA MONTE. Oui, la présentation au tribunal. J'ai appris bien des choses; il se trame une conspiration contre moi dans cette ville. DONA ISABELLE. Prenez vos mesures pour la prévenir; vous savez que moi je n'entends rien à la poUtique. AYAMONTE. Oui, mais ton prétendu est au nombre des membres de cette conspiration , qui ne va à rien moins quk m'assassiner. DONA ISABELLE' , se levant. C'est impossible. AYAMONTE. II me paraît que lu reprends goût à la politique? DONA ISABELLE. Qui VOUS l'a dit? n AYAMONTE. Lui-même hier au bal; j'avais un domino parfaitement semblable à celui de Gastcrey ; il m'a pris pour lui , et m'a révélé clairement ce que mes agens m'avaient fait soupçonner depuis long-temps. Ils ont un rendez-vous aujourd'hui à deux heures chez Çasierey ; et des alguazils déguisés veillent déjà sur toutes les issues de la mai- son. Des mandats d'arrêt sont lancés contre tous les affidés de Cas- terey, mais je ne les ferai mettre à exécution qu'à l'heure du 004 REVUE DES DEUX MONDES. rendez-vous, afin de les prendre tous ensemble. Voici celui (il tire de sa poche un parchemin) qui regarde Villenas, je ne crains pas qu'il m'échappe ; il est près de moi , je n'ai qu'à étendre la main poui- le saisir; d'ailleurs partout où il ira , il sera enveloppé d'un réseau de regards vigilans. DONA ISABELLE. Mais est-il possible qu'arrivé d'hier , il ait déjà.... AYAMONTE. Il a trouvé le temps d'ourdir une conspiration. DONA ISABELLE. Mais ce joune homme, dont la loyauté est connue, vous aurait- il promis de m'épouser , s'il avait le dessein de vous assassiner?.... AYAMONTE. Aussi veut-il rétracter sa promesse; il doit venir à midi, ici, mais pour te faire un affront, pour le refuser publiquement : il me l'a dit hier encore. DONA ISABELLE , sautant de joie. C'est cela, c'est cela. AYAMONTE. Comment?... DONA ISABELLE. Oui, mon oncle ; il me refuse... par amour pour moi. Cela vous étonne! Il m'aime depuis deux jours sans savoir qui je suis: en voulez-vous des preuves? C'est lui qui a exposé sa vie pour sauver la mienne des attaques des brigands hier, et qui hier soir m'a pro- mis, dans le bal, de refuser pour moi un des plus beaux partis do toute l'Espagne, dona Isabelle d'Ayamonte, une personne de notre connaissance. Il a pu être égaré par quelques fanatiques; mais son amour me répond de lui : il ne fera que ce que je voudrai. AYAMONTE. Ma sûreté exige cependant qu'on mette ce mandat à exécution. DONA ISABELLE. Différez au moins jusqu'après noire entrevue; vous ne risque/ rien jusque-là. Je vous réponds de lui.... Mon cher oncle... me re- fuserez-vous la première grâce que je vous demande de ma vie? LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. (i03 AVAMONTE. 'foule Murcie, loule l'Espagne à genoux, la demandcrail sans l'obtenir; mais toi, tu seras plus favorisée : je vais remettre ces parchemins à Diaz, et je lui dirai de n'en exécuter le contenu qu'à mon signal , et je ne le donnerai qu'avec ta permission. Seulement je vais faire retarder l'entrevue jusqu'à l'heure de la réunion des conspirateurs, pour qu'il ne puisse se trouver à cette dernière. ( Il sort. ) DON A ISABELLE. Il m'a aimée asstz pour me sacrifier sa vie et sa fortune; mais il est Espagnol.... s'il allait ne pas m'aimer assez pour me sacri- fier sa vengeance. SCÈNE XXII. L'appartement de don Louis de Villenas. DON LOUIS DE VILLENAS , shabillani. Allons, voilà un mot qui m'avertit que mon entrevue n'est que pour deux heures... On dirait que c'est un fait exprès... Je ne pourrai assister à la réunion chez Casterey... C'est une grande folie que cette conspiration ; je l'ai acceptée comme une partie de plaisir, sans y réfléchir: je ne faisais pas plus cas de ma vie alors que d'une journée.... Depuis je suis devenu amoureux , je souffre plus; mais je tiens à la vie, car je puis être heureux. Qu'elle est belle ! Ah! toute la fête n'était qu'un temple dont elle était l'idole... Qu'on est triste le lendemain d'une fête!... on a la tête aussi lourde qu'on avait la veille les pieds légers. Tout s'est envolé, danse, plaisir, musique : il ne m'est resté que mon amour; mais hier il m'emportait malgré moi , comme une aile au-dessus de la terre ; aujourd'hui il m'attache à son niveau comme un poids il est amer et désespéré la hache du bourreau l'éteindra dans mon sang... Que dire d'ailleurs à d'Ayamonle pour prétexte du refus (|ue je vais faire de sa nièce? ( Entre Carlo. ) CARLO. Seigneur, une lettre très pressée pour vous, au timbre de Jaën . 60G REVUE DES DEUX MONDES. D. LOUIS DE VILLENAS. De qui est-elle? Je me suis arrête il y a quelques jours à Jaën pour la première fois de ma vie, et je n'y ai passé qu'une nuit.... Il est vrai que je ne l'ai point passée seul. Ah! c'est d'une vieille amie de ma mère.... J'oubliais en effet qu'elle demeurait à Jaën... Irisons... « Mon cher don Louis, j'apprends que vous allez épouser dona Isabelle d'Ayamonle ; mais une aventure scandaleuse dont elle a été l'héroïne à Jaën ne lui permet plus de devenir l'épouse d'un homme d'honneur. Elle y avait un amant qu'on a vu sortir une nuit de chez elle; plusieurs voisins en ont été les témoins; un valet chassé par elle a confirmé le fait. Cette aventure est déjà connue de toute la ville, et ne peut tarder à l'être partout où elle ira. Voyez si vous pouvez allier votre sang au sien!... * Non certes! Et c'est cette femme qu'on voulait me donner, à moi!... à moi, don Louis de Villenas! Pour qui m'ont-ils pris?... Ah! je vais leur rendre avec usure l'affront qu'ils ont voulu me faire, et nous ver- rons sur quel front il restera écrit... Plus de précaution, plus de ménagement... ma tête dût-elle tomber, je la porterai haut jusque- là.... Voici l'heure.... partons.... D'ailleurs, quel plaisir cela va faire à mon inconnue! SCÈNE XXIIl. Le salon de don Jnan d'Ayamonte. Seigneurs et Dames, auendant. UN seigneur. Don Louis et dona Isabelle se font bien attendre : on voit bien qu'ils savent qu'on ne peut commencer sans eux. un autre seigneur. La senora est jolie. une dame. Elle ne pêche point par trop de fraîcheur. LE seigneur. Elle est fatiguée par le voyage sans doute; mais qui a pu faire ce mariage entre deux personnes qui ne s'étaient jamais vues? LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. 607 LA DAME. Qu'en savez-vous, s'ils ne s'étaient jamais vus? On dit qu'ils se connaissaient depuis long- temps... On dit même... qu'il était temps que le mariage se fît... LE SEIGNEUR. Vraiment!... LA DAME. Oui, et quelqu'un qui connaît mon cousin les a vus s'embrasser en plein bal sous leurs dominos. LE SEIGNEUR. Bah!... LA DAME. C'est exact... AUTRE SEIGNEUR , arrivant. Savez-vous une chose? Dona Isabelle a été attaquée hier, en arrivant à Murcie, par dix-lmit brigands ; iîs ont été mis en fuite... devinez par qui?.,. LA DAME. Par une confrérie de la Sainte-Ilermandad? LE SEIGNEUR. Par son prétendu tout seul, qui se trouvait là. LA DAME. C'est merveilleux ! UNE AUTRE DAME, arrivant. Ah ! je vous apporte d'étranges nouvelles. LA PREMIÈRE DAME. Qu'est-ce donc?... LA DEUXIÈME DAME. Mon mari a un correspondaiit d'affaires à Jaën , qui vient de lui écrire (baissant la voix) que la senora Isabelle d'Ayamonte avait mené dans celte ville une conduite scandaleuse; qu'elle y recevait toutes les nuits un amant, et qu'on l'a vu sortir de chez elle. LA PREMIÈRE DAME. Ah! c'est charmant, c'est charmant. LE SEIGNEUR. Et D. Louis de Villonas qui va épouser cela. 608 REVUE DES bEUX MONDES. LA DEUXIÈME DAME. Eh! ne voyez-vous pas que c'est un nuiriaye de convenance? LE SEIGNEUR. Silence, voici la senora. SCÈNE XXIV. DON JUAN D'AYAMONTE, DONA ISABELLE D'AYA- MONTE, très parée; SEIGNEURS et Dames. (Les seigneurs et les dames entourent dona Isabelle, qui reçoit leurs félicitatiuus. Tout à coup les portes s'ouvrent avec fracas; entre précipitamment clou Louis de Villenas. ) D. LOUIS DE VILLENAS D'Ayamonle, d'Aya monte!... la nièce est une infâme!... C'est donc à mon ëcusson que tu réserves de marquer la tache de la maison ! Il n'en sera pas ainsi : je refuse hautement cette impudique, dont le deshonneur a déjà rempli la ville qu'elle habitait. Lis cette lettre, et tu sauras tout. Où est-elle? où est-elle?... que je lui brise sur le front son masque de vertu. ( Bruit général. ) DONA ISABELLE. Ah! mon Dieu... (Elle lombe évanouie.) DON JUAN D'aYAMONTE. Tu mens!.... rage et enfer!.... Vengeance!.... A moi, Diaz! D. LOUIS DE VILLENAS. OÙ est-elle? où est- elle? DON JUAN d'aYAMONTE. A tes pieds!... * DON LOUIS DE VILLENAS, apercevant dona Isabelle évanouie. Dieu!... Misérable! Qu'ai-je fait?... ( Des alguazils entrent au même instant et se saisissent de lui; Diaz s'approche un papier à la main. ) DIAZ. Au nom du roi, nous t'arrêtons, don Louis de Villenas, cou» LA NIÈCE DU GOUVERNEUIl. 6(>i) pable de complot contre la sûreté de l'état, avec don Lopcz de Caslerey. Nous te sommons de nous suivre à l'instant, pour que tu rendes compte de ta conduite au tribunal. D. LOUIS DE VILLENAS. J'allais me rétracter, ils m'ont fermé la bouche. (Les alguazils emmèneut don Louis; on emporte dona Isabelle évanouie. ) UNE DES DAMES A L'AUTRE. Quand je vous le disais. (Tout le monde sort en chuchottant. ) SCÈNE XXV. DON LOUIS , seul dans sa prison. Ah ! malheureux! mon sang bouillonne dans mes veines... Qu'ai- je l'ait? Non, c'est impossible, c'est une calomnie: les attaques des hommes ne peuvent atteindre un ange, et c'en est un... Sans réfléchir, sans attendre un instant, je l'ai flétrie d'un affront pu- blic... elle si pure et si douce!... je l'ai vue étendue sans mouve- ment à mes pieds, dans la poussière, avec ses beaux cheveux et ses habits de noce, et c'est moi, moi!... Ah! quoi qu'il en soit, je la disculperai, je rétracterai ces infâmes mensonges : cela ne sau- vera pas ma vie, mais bien mon ame; et, pour mieux prouver son innocence, je prendrai i'échafaud pour tribune... Mais j'entends depuis quelque temps des gémissemens dans la prison à côté de la mienne... ils se rapprochent... on vient... c'est Gasterey! SCÈNE XXVI. DON LOUIS, GASTEREY. CASTEREY , entre en se traînant contre le mur. Ah ! les misérables ! ils ont commencé par moi les supplices de Tcnfer; ils m'ont tout brisé... Ah! c'est toi, Louis... Eh bien! t'a-l-on mis à la question? 6i0 REVUE DES DEUX MONDES. D. LOUIS. Non... Quoi ! ils ont eu l'audace?... GASTEREY. Oui, ils ont eu l'audace... et toi, ils t'ont épargné... toi... qui as le plus offensé d'Ayamonte; c'est singulier. C'était une terrible imprudence de ta part : elle nous aurait perdus, si nous ne lavions déjà été... Prête-moi ton siège, il n'y en a pas dans notre prison... Oui, ces valets de bourreaux, à la solde de ce valet de roi qu'on nomme d'Ayamonte, m'ont horriblement fait souffrir. Une se- conde torture, et je me tuerais si j'avais encore mon poignard. D. LOUIS. Voici le mien. CASTEREY. On ne t'a pas fouillé!... Comment?... et ta prison est presque une chambre élégante, (a part.) Tout ceci n'est pas clair. (Haut.) Mais reprends ton poignard, je ne veux pas devancer le bour- reau : il faut que la leçon soit complète, que l'Espagnol nous ait long-temps sous les yeux et ne nous voie pas refuser une goutte du calice de fiel ; il faut que de notre échafaud nous l'appelions à la liberté. Nous n'aurons jamais assez de sang pour féconder le sol de la patrie... L'heure de l'audience ne peut tarder... D. LOUIS. Je dois, Casterey, te prévenir d'une chose qui pourrait t'éton- ner. Quoique l'on m'épargne la torture, ma mort est certaine, et je ne chercherai pas à l'éviter. J'ai conspiré contre d'Ayamonte , je l'avouerai, je m'en glorifierai même; mais avec la même fran- chise je dois rétracter devant mes juges une calomnie infâme que; j'ai avancée sans preuves contre une créature céleste, la nièce de ce damné de d'Ayamonte : c'est elle que le hasard m'a fait sauvei- hier des mains de trois de nos conspirateurs qui ratta(juaienr comme des brigands, et dont le hasard m'a rendu aussi amoureux, sans la connaître, que je suis ennemi de d'Ayamonte. CASTEREY. Ah! tout est expliqué; j'apprends à te connaître. n. LOUIS. Comment?... LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. CH CASTEREY. Celte complaisance est sans cloute le prix de ta grâce. C'est juste en effet. On t'emploie à rendre l'honneur à une femme perdue; on te paie d'un prix aussi vil que ton métier; on t'accorde une existence déshonorée et servile, et de prisonnier tu vas devenir esclave. D. LOUIS, furieux. Casterey!.... CASTEREY. Vis, vis; nous le désirons, nous l'exigeons même; moi ei mes braves compagnons, nous t'exilons de notre mort : qui peut re- courir à de pareils moyens pour sauver sa vie aurait peur devant l'échafaud... Tu ne déshonores que toi-même en vivant lâchement, tu nous déshonorerais tous par une fin honteuse... D. LOUIS. Casterey!... Rends grâce à d'anciens souvenirs d'amitié; rends grâce aux alguazils qui nous ont enlevé nos épées; rends grâce surtout à l'état de faiblesse où t'a mis la toi-ture. Ce n'est pas trop de tout cela pour empêcher que je n'étouffe dans ta gorge tes pa- roles avec la vie. J'ai mis plus d'une fois la main sur mon poignard; et si je ne m'étais retenu , j'aurais justifié tes injures , j'aurais assas- siné en lâche un homme sans armes. Mais tiens ( il brise la lame de son poignard.) ïu peux recommencer maintenant! Peux-tu me soupçonner, moi qui, riche, à la veille de faire le plus beau mariage du royaume, et pouvant vivre long-temps et heureux , ai préféré me jeter, pour mourir, dans votre folle conspiration; moi qui ai flétri publiquement la nièce du plus puissant et du plus vindicatif gouverneur de toute l'Espagne? Mais là a commencé mon crime : j'ai dit une calomnie. CASTEREY. Tu sais trop bien que ce n'en est pas une; d'ailleurs quelle preuve en aurais-tu ? D. LOUIS. Mon amour ; et je suis décidé à tout réparer. (Entre le geôlier , qui remet une lettre à don Louis. ) ^12 REVUE DES DEUX MONDES. CASTEREY. Tiens, voici ta grâce qu'on t'apporte. D. LOUIS. Ma grâce!... je la déchirerais... CASTEREY , d'un air d'incrédulité. Toi!... D. LOUIS. Homme implacable , prends toi-même et déchire-la. (Il lui donne la lettre cachetée. ) CASTEREY. Soit... Mais c'est un billet doux, signé Isabelle d'Aijamonte. D. LOUIS. D'elle! oh! mon Dieu!... CASTEREY. Veux-tu le reprendre? a LOUIS. Non, lis, mais sans rien altérer... Il faut achever le sacrifice jusqu'au bout. CASTEREY, lisant. « Don Louis, vous m'avez égorgée, vous avez à jamais empoi- sonné ma vie; mais je sais qu'en insultant la nièce du gouverneur, vous ne croyiez pas in'atteindre; je sais que vous m'aimez, sachez que je ne vous aime pas moins. (D.Louis tressaillit.) Mon oncle ne pouvait trouver de supplices assez affreux |X)ur vous : mes pleurs, mes longues prières ont fait fléchir un instant sa colère; je puis même vous promettre votre grâce, si vous rétractez au tribunal vos paroles calomnieuses, car je pense que vous-même maintenant vous les reconnaissez telles. 11 ne me reste plus qu'à mourir si vous ne rendez promptement ce qu'on peut lui rendre d'honneur à la malheureuse « Isabelle d'Ayamonte. » Eh bien! que vas-tu faire? D. LOUIS. Je ne rétracterai pas mes paroles. CASTEREY. C'est bien , don Louis; ta main ; tu le jures? LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. G13 D. LOUIS. Oui... CASTEREY. Adieu. Je retourne dire à nos compagnons que nul ne refuse de mourir , et que je ne les trompais pas quand je leur ai dit que notre entreprise aurait en toi un homme de cœur pour soutien. (Il sort. ) D. LOUIS , seul. Et cependant elle va mourir!... Je suis un misérable, un assas- sin... qu'importe? je vais mourir moi-même, je ne verrai pas son désespoir, ses larmes; ah! cette idée pourtant est affreuse : la mort me paraît impuissante elle-même pour en éteindre le sen- timent. ( Une petite porte s'ou\Te ; entre dona Isabelle , pâle et abattue; elle s'arrête, regarde D. Louis, et lui dit d'un j voix étouffée.) Rends-moi mon honneur ! . . , D. LOUIS, pétrifié. Vous ici , dona Isabelle ! . . , DONA ISABELLE. Rends-moi mon honneur!... Que t'avais-je fait, don Louis? D. LOUIS. J'ignorais... DONA ISABELLE. Eh bien ! alors répare le mal que tu m'as fait. Crois-tu encore à la calomnie que tu as dite?... D. LOUIS. Oh ! jamais : votre présence suffît pour anéantir ce soupçon ; mais je ne puis publiquement... DONA ISABELLE. Tu ne peux! Eh bien! sais-tu ce qui a donné lieu à ce soupçon? Il y a quelques jours, un jeune homme s'arrêta à Jaën, petite ville d'Andalousie; il suivit dans la nuit la camérisle d'une noble demoiselle de cette ville; il entra chez cette jeune fille, séduite par ses discours, et n'en sortit qu'au milieu de la nuit. On le vit fuir, et on accusa la maîtresse de celte suivante. On le crut générale- ment; c'était une calomnie. Ce jeune homme, don Louis, c'était {M4 REVUE DES DEUX MONDES. toi : Vitloria, ma suivante, déchirée de remords, vient de l'avouer toute en pleurs. Hier un jeune homme, à qui on avait proposé d'é- pouser cette pauvre calomniée, lui fit publiquement un affront que le sang même ne pourrait laver, et l'a déshonorée pour jamais; ce jeune homme, don Louis, c'est toi. Aujourd'hui le môme jeune homme sait qu'il a dit un mensonge infâme, qu'il a flétri tout l'a- venir d'une jeune fille qui ne méritait pas un tel sort, que cette jeune fille l'aime, que, par ses prières, ses larmes, ses humiliations, elle a presque obtenu sa grâce, et qu'elle va mourir si l'honneur ne lui est rendu : eh bien! il ne veut pas dire : Celte femme est innocente. Cet ingrat, ce monstre, don Louis, c'est encore toi. D. LOUIS. Eh ! c'est justement cette grâce qu'on m'accorde qui m'empêche de parler et qui me lie! Voulez-vous que l'on croie que je me suis rétracté pour l'obtenir! Dona Isabelle, je ne connaissais pas encore votre sourire angélique, votre esprit, votre grâce céleste, et j'ai exposé ma vie pour vous. Cet affront que mon erreur a fait rejailHr sur vous, je croyais qu'il humilierait votre rivale, celle que repoussait mon cœur qui n'était qu'à vous. Je puis tout faire pour vous, excepté de passer pour un lâche. Faites rétracter cette grâce, et sur l'échafaud, en face de toute la ville, pendant que le bourreau, aiguisera sa hache, je parlerai, je prendrai à témoin le Dieu devant lequel je paraîtrai que je vous ai calomniée indignement, que vous êtes un ange de vertu, et ma tête, en roulant sur le pavé, témoi- gnera aussitôt que ce n'était point la mort que je craignais. DONA ISABELLE. Ah! tais-toi, tais-toi... méchant homme!... Voilà comme ils sont tous mourir! Peu leur importe de laisser sur la terre un cœur brisé et des yeux qui pleureront à jamais... Mourir! Ils ne voient que leur féroce honneur Moi aussi j'y pense à mon honneur, mais je sens mon amour; car je t'aime, ingrat; car j'avais pensé que celte réprobation qui me frappait pouvait devenir pour moi l'occa- sion d'un grand bonheur : toute puissante sur mon oncle le gou- verneur, j'avais pensé que je lui persuaderais qu'une simple rétrac- tation n'était point assez pour sa nièce, qu'il fallait que l'offenseur prouvât publiquement son estime pour l'offensée en lui offrant sa main... qu'elle ne devrait jamais accepter; mais que cependant.... LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. 6i5 D. LOUIS. Isabelle!... moi... ton mari!... DON A ISABELLE. Oui , j'aime , et j'aime plus profondément que toi , moi , où Dieu a mis tout à la surface; moi qui n'ai rien au fond de l'ame, comme tu disais hier. Mais je crains le malheur, il me glace comme un hôte inconnu !... Le malheur!... hélas!... Emmaillotée au temps de mon enfance dans des langes dorés, courtisée, adulée, j'ai toujours vu une escorte de flatteurs et de valets à mes ordres; jamais nul ne se hasar- dait d'élever la voix devant moi : on eût dit que cette garde d'amis ou d'esclaves empêchait mon mauvais génie d'approcher. J'arrivai jus- qu'à dix-huit ans sans connaître le malheur que de nom, et tout à coup il est venu fondre sur moi, terrible, imminent, inévitable, sans frein, sans ménagement ; ah ! je n'ai pas la force de le supporter; nous ne combattons pas à armes égales, je fléchirai sous son poids jusqu'à ma tombe... Je me tuerai... D. LOUIS. Et c'est moi, moi qui l'assassinerais... Comment n'ai-je pas senti que c'était impossible? DONA ISABELLE. Après le bal, don Louis, je m'étais bercée de ce rêve, impossible sans doute, inexécutable. Si notre vie, me disais-je, s'envolait comme ce fandango que nous dansions ensemble ; si nous passions rapidement aux bras l'un de l'autre, au sein de ce monde jaloux et bruyant, sans rien voir que nous, avec de la musique, des lu- mières et des parfums à l'entour, sans autre idée , sans autre souci que l'amour; si, pour finir cette douce vie, venait une mort encore plus douce; si, comme à la fin de ce bal tumultueux, il tombait de mon front une fleur, et puis une autre ; et si enfin nous nous en- dormions toujours l'un près de l'autre, y aurait-il écrit là haut un destin plus fortuné?... D. LOUIS , se levant impétueusement et la saisissant avec ardeur. Non , cet avenir sera le mien ; je le veux , je le veux... Que m'im- portent l'honneur et tous ses faux scrmens?... Je ne sens que l'a- mour, plus fort que tout, au fond de mon cœur... Il ne fallait pas que Dieu me donnât de telles passions, s'il voulait que je les sur- montasse; il ne devait pas allumer ce feu, s'il ne voulait pas qu'il TOME II. 59 GIO KEVUE DES DEUX MONDES. me brûlât. Aucune puissance humaine, aucune loi, aucun devoir ne pourrait t'arracher de mes bras. L'air que je respire est dans ton baleine! partout ailleurs j'étouffe et je ne peux plus vivre. (Il presse avec rage Isabelle sur son cœur, ses lèvres sur les siennes; il reste u» instant comme anéanti ; tout à coup une clocLe se fait entendre. ) DONA ISABELLE. C'est l'heure où les accuses sont appelés à l'audience Louis, que vas-tu dire?... D. LOUIS. Peux-tu en douter?... Je dirai que je suis un monstre, un misé- rable, et que tu es un ange. DONA ISABELLE. Allons, je réponds de tout; nous pouvons être heureux, don Louis. Je te quitte, mais ce n'est pas un adieu.... ( D. Louis couvre sa main de baisers; elle sort précipitamment par la petite porte qui lui a livré passage. ) D. LODIS. Oui , je dois réparer mon crime, lui rendre ce que je lui ai ravi si injustement ; voilà ce que commande, avant tout, l'honneur. CASTEREY, à don Louis en passant. Nous te précédons au tribunal, don Louis, songe à ton serment. D. LOUIS , comme foudroyé. Mon serment!... ( Une porte de la prison s'ouvre ; Casterey et les autres accusés sortent enchaîné» au milieu entre deux rangs de gardes. ) SCÈNE XXVIIL L'audience de justice. (Les juges en demi-cercle, greffiers, alguazils, peuple; Casterey sur le banc des accusés; dona Isabelle dans une tribune. ) LE PRÉSIDENT. Don Lopez de Casterey, avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense? LA NIÈCK DU GOUVERIVEUR. 017 GASTEREY. Oui, une chose... LE PRÉSIDENT. Parlez... CASTEREY. C'est que vous me faites l'effet de grands chiens noirs que le sei- gneur gouverneur mène avec lui à la chasse des criminels : quand ils sont abattus , il vous donne leur cœur à sucer pour récompense de vos services. Faites mention de ceci au procès-verbal; j'ai fini. LE PRÉSIDENT. Alguazils, emmenez don Lopez de Casterey : on appréciera son système de défense. Amenez don Louis de Villenas! (On fait asseoir don Lopez à côté, et on fait entrer Yillenas. ) LE PRÉSIDENT. Quels sont vos noms , prénoms et âge ? D. LOUIS. Don Louis de Villenas, vingt-trois ans. LE PRÉSIDENT. Don Louis de Villenas, reconnaissez-vous être coupable de com- plot contre la vie du gouverneur de Murcie, et contre la sûreté de la province? D. LOUIS. Oui , seigneur président. ( Dona Isabelle s'agite dans sa tribune. ) LE PRÉSIDENT. Vous reconnaissez-vous coupable de calomnie envers la nièce du gouverneur, dona Isabelle d'Ayamonte? CASTEREY. Va-t-il faiblir?... DONA ISABELLE. Oh ! mon Dieu ! que va-t-il dire? mon ame est suspendue à ses lèvres. ( Don Louis reste quelques instans à réfléchir ; silence général mêlé d'agitation; tout à coup don Louis s'approche du public. Le souffleur à plusieurs reprises lui crie : Ah! l'amour l'emporte!) 59. 618 REVUE DES DEUX MONDES, D. LOUIS. Messieurs, c'est une position vraiment très embarrassante que la mienne, et je ne sais où diable les auteurs ont trouvé une situa- lion pareille. Je ne sais comment m'en tirer à leur honneur et au mien : si je disculpe dona Isabelle et que je m'avoue calomniateur, vous sifflerez , non sans quelque raison, parce que je manque à mon serment, et que je consentirai à passer pour un lâche; si je fais le contraire, vous sifflerez encore mieux, et avec bien plus do raison, parce que je manquerai à un autre serment, que je refuse- rai de rendre l'honneur à une femme estimable, à qui je l'ai ravi, et parce que mon sacrifice vous paraîtra au-dessus des forces hu- maines; donc, je prendrai sur moi de vous laisser finir la pièce comme vous l'entendrez, et de ne point dire un dénouement qui ne pourrait être que faux ou cherché. Monsieur le machiniste, voulez-vous baisser la toile? (La toile baisse au milieu de cris , de sifflets et de huées épouvantables. Les cla- queurs demandent l'auteur; le toile se lève; Osorio vient pour le nommer; on lui jette des pommes cuites ; la toile baisse de nouveau. ) EPILOGUE. Le foyer des acleurs dans le théâtre ; on entend siffler horriblement. LE MARQUIS, PEDRO VALLEZ, quelques Acteurs. LE MARQUIS. Plus de doute, on siffle; Pedro, entendez-vous? c'est votre dé- nouement, que vous avez voulu maintenir, qui excite l'orage. Tout allait bien jusque-là ; vous êtes cause de la chute de mon ouvrage ; vous me le paierez cher. PEDRO. Eh! pas du tout, seigneur marquis; vous y avez à peine touché à votre ouvrage , et ce que vous y avez fait l'a perdu ! . . . C'est votre dénouement heureux qui rend l'événement sinistre. LE MARQUIS. Et moi je vous dis que c'est le vôtre qu'on siffle. PEDRO. Pas du tout, c'est le vôtre! Allez-vous-eu au conseil d'état, et ne vous mêlez plus de littérature. Là seulement votre nom vous permet de faire des sottises impunément. LE MARQUIS. Insolent!... ( Ils se prennent aux cheveux. ) 020 REVUE DES DEUX MONDES. LE DIRECTEUU. Eh! messieurs, messieurs, apaisez-vous, voici d'ailleurs Osorio qui va vous mettre d'accord. (Entre Osorio avec des pommes ciiiles largement étalées sur son manteau de velours. ) LE MARQUIS. N'est-ce pas, c'est le dénouement de Pedro qui a foit siffler? PEDRO. Non, c'est le sien! n'est-ce pas? LE MARQUIS ET PEDRO, ensemble. Répondez. OSORIO. De grâce, messieurs, laissez-moi respirer : rassurez-vous; ce n'est ni l'un ni l'autre : c'est un dénouement de mon invention. PEDRO. Et pourquoi n'avoir pas dit le mien ? LE MARQUIS- Pourquoi n'avoir pas joué comme je vous le disais ? OSORIO, tirant de sa poche la lettre du marquis qu'il donne à Pedro, et celle de Pedro qu'il donne au marquis. Pour les deux raisons que voici ; j'étais trop menacé dans le cas où j'aurais dit l'un de vos deux dénoueniens, et je tiens trop à l'in- tégrité de ma cervelle et de mes épaules, qui me sont également utiles et agréables. Une autre fois accordez-vous mieux, et surtout prenez un sujet qui puisse finir ; car le vôtre, assez beau du reste, ne pouvait avoir qu'un mauvais dénouement; c'était le nœud gor- dien, on pouvait le couper, et non pas le défaire. PEDRO. Donnez-vous donc de la peine ! Ah ! j'abandonne celte ingrate poésie; je me fais garçon barbier, si je ne trouve quelque chose de pis. LE MARQUIS. Et moi je laisse dorénavant la hilérature aux roturiers; cela est indigne des gens de notre état; d'ailleurs, je n'avais presque rien fait à cette pauvre pièce; mais si on eût dit mon dénouement, elle eiît réussi. LA NIÈCE DU GOUVERNEUR. 62i PEDRO. C'^st-à-dire si on eût dit le mien ! . . . LE MARQUIS. Ce n'est que par pitié pour ce pauvre auteur, qui mourait de faim, que j'ai consenti à m'en mêler; je retourne aux affaires d'é- tat; je vais me faire nommer ministre. OSORIO. Allons, les deux auteurs déconfits prennent deux partis égale- ment désespérés. UN VALET. La voiture du seigneur don Louis. LE MARQUIS. A qui parle ce maraud?.... Je te chasse, si tu ne m'appelles dé- sormais seigneur marquis. Paul Foucher. LETTRE SUR LE THÉÂTRE A I?lh(DIP(DS îî)^iiSÎ'!î(©Sîlîc C'est une heureuse chose qu'une chose nouvelle , dût-elle faire un peu de mal. Quand elle tombe au beau milieu d'une grande ville, on vous la prend , on vous la tourne et retourne en cent façons , on la regarde en tous sens, on en rit, on en pleure, on s'en réjouit, on s'en fâche, on l'accuse, on la défend, on la critique , on la loue. Que prouve tout ce tapage? qu'il y a là une puissance réelle, une œuvre vivante, ayant, comme toute créature , ses qualités et ses défauts, mais vivante du moins, et c'est beaucoup, et c'est tout. Il y a mille manières d'examiner une œuvre d'art: chacun a la sienne; toutes sont bonnes quand elles rendent une impression , toutes sont cu- rieuses et profitables pour les auteurs quand elles sont de bonne foi. Si j'écrivais jamais pour le théâtre, je voudrais entendre tous les dialogues et tous les monologues de tous les groupes de la salle, pourvoir dans quels miroirs se réfléchissent mes personnages , et quelle impression générale est restée établie dans l'esprit de la majorité. LETTRE SUR LE THEATRE. C!25 L'impression produite par Antony sur le public a été l'émotiou profonde que donne la vue d'une passion énergique et mutuelle ; mais l'accusation presque générale d'immoralité est sortie de cette impression même. Je crois possible de démontrer précisément le contraire , et je l'essaierai tout à l'heure. Je voudrais vous parler d'abord du premier coup d'oeil de la représentation. La Porte-Saint-Martin est double comme la porte de l'enfer de Virgile. D'un côlé, et c'est sans doute par la porte d'ivoire, entre la bonne com- pagnie ; de l'autre , la porte de corne , entre la mauvaise. Antony a rou- vert la porte d'ivoire , et le beau monde est entré. Les chapeaux bleus et roses, les ceintures moirées , les figures pâles et gracieuses, ont remplacé les bonnets ronds, les tabliers et les figures larges, rouges et luisantes j voilà les salons venus, cela sent bon. On disait bien depuis quelque temps que ce théâtre se voulait déci- dément élever, on parlait d'un grand drame politique, d'une certaine maréchale de France; je ne sais trop ce que ce pouvait être, mais je ne suis pas fâché que le mélodrame ait fait sa rentrée dans le monde litté- raire , en passant par un salon de A 83^ ; c'était sa destinée , donc c'est heu- reux, si tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes pos- sibles. Toujours est-il que le succès de ce drame est un des plus beaux qu'on puisse voir, et que chaque représentation ressemble à une fêle donnée par vingt salons réunis , dont une partie occupe aussi la scène. Des discussions curieuses , et un peu semblables à ce que devaient être celles de la cour d'amour , s'engagent dans chaque loge , d'une loge à l'autre , d'un balcon à une loge, entre jeunes femmes et jeimes gens, entre inconnus parfois , et tout cela dans les entr' actes; car, dans les actes , le moyen de parler ? Madame Dorval est toujours là ! —On entend , dis-je, dans toute la salle des conversations à demi-voix sur la grande question chevaleresque , la question éternelle, celle du dévouement en amour, à laquelle restent, comme réponse , une ou deux belles et immortelles anecdotes par siècle , comme celles de Roméo , de Paul , de Werther, de Desgrieux , etc., etc. Chaque femme cherche en son cœur lequel de ces hommes passionnés et mal- heureux elle doit donner pour modèle , elle jette son nom dans sa con- versation d'entr'acle en jouant avec son éventail ; celui à qui elle parle commence par arranger ses cheveux et sa cravate, froncer les sourcils avec tristesse , mais non sans douceur , et puis il cite celui des noms qui lui sied le mieux; on s'anime, on prend parti pour son champion, et ce combat a cela de bon, que, de quelque côté que reste la victoire, elle tournera au plus grand bien de tous deux; que monsieur cède à madame, ou ma- 024 REVUE DES DEUX MONDES. dame à monsieur , tous deux auront cédé à l'influence d'Antony. Oh ! bel art de la scène , si tu corriges les mœurs , ce n'est pas en riant celte fois ! Non , on ne rit pas , on pleure peu , mais on souffre beaucoup en voyant ce drame. On éprouve cette nerveuse agitation des personnages qui crispe les mains et les pieds, malgré qu'on en ait, comme si on voyait quelqu'un toujours prêt à tomber d'un toit. Cette jeune femme est comme menacée par un vautour qui tourne sur elle. L'épouvante saisit pour elle à la vue de ce jeune homme convulsif , qui porte en lui-même deux causes d'exal- tation, son amour d'abord, puis cette rancune de bâtard et d'orphelin qui lui fait bouillonner dans le cœur une éternelle rage contre la société. On pressent (et c'est habile à l'auteur), on pressent que cet homme, toujours en garde contre tous, quia toujours l'épigramrae à la bouche et le poignard à la main , saisira la première oocasion de se donner une vic- time. Et qni choisira-t-il? Cette douce et gracieuse beauté qu'il a perdue en combinant froidement l'héroïsme , en calculant sur sa pitié , en ensan- glantant son salon de soie pour qu'elle l'y garde, en volant ses faveurs sur la grande route comme un brigand Ce serait horrible, si ce n'était utile et moral. — Il ne m'est pas possible de croire que M. Dumas écrive un ouvrage pareil sans une pensée dominante et sans conclusion , comme on parle sans idée dans un bal. Non, je crois ce drame médité dans un but d'utilité morale el même religieuse. Je le comprends comme une sa- tire de notre siècle et de notre année même, portant à l'aversion, à l'horreur de l'athéisme , du matérialisme , de l'égoïsme , de la présomp- tion , de la domination orgueilleuse de la force physique sur la faiblesse ; tout cela personnifié artistement dans le rôle original d'Antony. Cela dit, ce drame est un ouvrage très-beau. Et quelle idylle voulez-vous offrir, je vous prie, à une société blasée, « (|ui suffisent à peine les scènes sanglantes du théâtre, qui se réjouit à la vue des bêtes féroces , et demandera bientôt des combats de gladiateurs pour voir couler le vrai sang ? Croyez-vous qu'un homme qui a dessin(; Paula , Saint-Mégrin et son joli page, n'eût pas été capable d'une pièce couleur de rose, et qu'il n'eût pu mettre en scène un amour moins scan- daleux? Eh bien! s'il l'eût fait, on n'y serait pas allé en foule, soyez-en sûr, et tout ce que renferme l'ouvrage de mots spirituels , d'observations fines, de tableaux vrais sur la société du jour, tout se fût perdu , si le cadre n'eût été noir. Ce cadre sombre attire les yeux de force , captive l'attention et attache aux détails qui sont essentiels. Je me trompe fort , ou l'auteur a pensé à cela. C'est une mauvaise plaisanterie qui se renouvelle trop sou- vent ici, (jue de vouloir toujours chercher bien haut de coupables projets contre l'ordre social dans des œuvres d'art; je ne crois point que l'aulem LETTRE SUR LE THÉÂTRE. 625 ait eu le moins du inonde l'intention, que lui ont supposée quelques per- sonnes, de vouloir abolir parmi nous l'usage de se marier et établir celui de tuer les femmes dont le mari demeure sous le même toit ; ce serait par trop noir, et M. Dumas n'en veut sûrement pas tant. S'il est vrai, du reste, qu'il ait formé cette grande entreprise , comme un journal l'assure , la suite le dévoilera. Pour moi , chétif, je me bornerai à vous parler des questions d'art que renferme ce brillant drame. Il me paraît assez dans la manière de M. Dumas de créer d'abord un dénouement, et ensuite d'y suspendre la pièce entière. Le dernier mot une fois inventé, il veut que tout y aboutisse , il accroît , il gonfle les caractè- res, s'il le faut, il resserre ou il étend les événemens, et événemens et caractères ont leur germe dans la dernière ligne ou le dernier vers. C'est une bonne manière pour l'état actuel de nos besoins d'émotions croissan- tes ; donc elle est bonne pour le succès , et après tout , le succès n'est-il pas tout ce qu'il faut ? La France, tout oublieuse qu'on la croit, se sou- vient de toute réussite , et en conserve une mémoire proportionnelle égale au mérite de l'ouvrage , selon le temps de sa naissance; on sait encore gré à M™'' Deshoulières de ses moutons. Je connais des hommes d'esprit qui en récitent jusqu'à dix vers, en vérité. Voltaire, en faisant moins de tragédies , eût fait mieux sans doute , mais il aima mieux avoir tous les ans un succès avec des orphelins chinois que de créer en dix ans un monument comme Athalie : fit-il mal ? fit-il bien ? je ne sais. Il faut prendre un homme comme il est, et le juger selon ce qu'il veut faire. Voltaire con- naissait admirablement les planches et le parterre; il savait ce que dure une œuvre de théâtre livrée au public et dévorée en deux mois; il voulait alimenter l'hydre toute sa vie , et lui jetait de la pâture souvent. Dans les jeunes auteurs qui veulent écrire pour la scène , il n'est pas surprenant que quelques-uns adoptent ce système et précipitent encore le nombre des représentations. L'exemple est séduisant, et je n'en sais pas à qui la com- paraison puisse être injurieuse. Grâce aux habitudes des théâtres déjouer tous les jours le même ouvrage , il n'y a plus de répertoire possible. Un drame est affiché, on y court lundi , mardi , mercredi; il s'use de jour en jour jusqu'à la corde; puis tout est fini, on n'y pense plus, on dit: A un autre. Les romantiques font toujours des préfaces , dit-on dans Antony; j'en sais une où l'auteur écrivait ceci : « Faire jouer une tragédie n'est autre chose que préparer une soirée ; après un certain nombre de soirs , la machine ayant toujours diminué de qualité, et la multitude de quantité, le mouvement cesse tout-à-coiip dans la solitude. » C'était moins fou qu'on ne l'a pu croire. Jouissons donc du présent au théâtre , me suis-je dit ; accrochons-nous-y, comme aux branches d'arbre un enfant qui se noie ; allons où va tout le monde, et. voyons. J'ai vu Antony. 626 REVUE DES DEUX MONDES. Certes, je me garderai de vous envoyer une analyse pareille à celles que l'on fait d'habitude, scène par scène, acte par acte. Elle me résistait, je l'ai assassinée; voilà tout le drame? oui, voilà tout, et il a fallu un bien grand talent pour tirer cinq actes d'une idée d'honneur conservé , d'un sentiment abstrait et tout moderne, qui n'eût fourni à tant d'autres qu'une esquisse pareille à celles du Gymnase. Rendons grâce aux auteurs qui savent développer, dans ce temps où tout se rétrécit, se fait à la hâte, se lit , se voit en courant. Les ébauches perdent les tableaux ; remercions ceux qui peignent sur de grandes toiles , car on en serait venu à réduire le Tartufe et le Misanthrope chacun à un acte. On a dit qu'Anlony parlait trop. Loin de trouver cela , je trouve qu'il ne parle pas assez, car toute la pièce est le développement de son caractère et de ses sentimens violens. J'aurais vouhi plus que cinq actes pour le connaître davantage et me rendre compte plus long-temps et plus profondément de ces deux fureurs dont je vous ai parlé , et qui se partagent son cœur ; fureur d'amour, un peu ma- térielle , je le crains , et fureur de bâtardise , un peu trop philosophique pour l'indulgente année ]S5\ . J'aurais voulu tout un roman pour cela , et un roman d'analyse tel que Werther ou Adolphe. S'il y a du mérite à avoir étendu l'action par le développement des caractères, il n'y en a pas moins à avoir su s'arrêter et contenir les caractères dans les bornes de l'action. C'est de quoi on n'a pas assez loué M. Dumas ; il est vrai qu'en général on loue le moins qu'on peut, ce n'est pas piquant. Rien de pis, selon moi, que déjuger sans se placer au point de vue de l'auteur. Une fois que l'on aura admis l'existence (et elle est très possible) d'un jeune homme profondément égoïste et vaniteux, qui aime une femme, non pour elle, non pour l'entourer de bonheur, de soins et d'hommages, pour la consoler des afflictions de famille et des froissemens du monde, pour l'élever à ses propres yeux et aux yeux de tous, pour voiler ses fautes et dévoiler ses qualités , pour soutenir sa faiblesse et diri- ger sa marche ; mais qui l'aime pour lui-même , pour lui seul , pour accom- plir son déshonneur comme on gagne un pari , avec une rage de joueur ; pour lui déclarer rudement qu'elle est sa propriété , pour la traîner à sa suite sous les lustres et les bougies, comme une victime ornée , pour lui faire fouler ses enfans aux pieds , pour anéantir son cœur de mère dans son sein, pour étouffer la prière sur sa bouche, et pour lui plonger un couteau dans la poitrine, comme Ali-Pacha égorge son esclave de peur qu'elle ne serre le vainqueur ; une fois , dis-je , ce caractère admis , rien de plus moral que ce drame accusé d'immoralité , car il épouvante les femmes en leur montrant quelle déloyale et cruelie puissance elles peuvent donner sur elles à ces caractères faussement exaltés et passionnés froidement Oui , n'en doutez pas, c'est la leçon qu'a voulu donner l'auteur, car il doit LETTRE SUR LE THEATRE. 627 savoir que l'amour est la plus sublime expression de la bonté, ou n'est rien. On a regardé le caractère d'Antony comme impossible, comme hors de nature; je pense au contraire qu'il est très commun et des plus communs. Le nombre est incalculable d'hommes blasés, durs et athées, qui rougis- sent de cet état de leur cœur, et qui, pour arracher des succès d'amour- propre à des êtres facilement intimidés et éblouis, s'inventent des mal- heurs mystérieux et le plus byroniens possible, leur parlent de religion , sans croire seulement à l'ame, et de dévouement en méditant l'éclat de leur perte , et à force de se monter la tête , de se faire un héroïsme philo- sophique et une métaphysique de damné , sont forcés , pour soutenir leur rôle , de jouer le dernier coup du vice , en jetant le crime dans la partie. Les garnisons regorgent d'exemples pareils : il était bon d'en faire une grande satire, l'auteur d'Antony vient de la donner avec un grand bon- heur et une égale habileté; il ne peut pas avoir eu d'autre but, et c'est dans ce sens seulement qu'on doit et qu'on peut louer son œuvre. Antony est un type effrayant , et il est utile par cela même. Le caractère de M™'= d'Hervey est tracé avec le plus rare talent , et ici je ne puis m' empêcher de me rappeler qu'il était destiné à M"* Mars , et que sa création vient d'écheoir à madame Dorval. Tel est l'art double du théâtre, que l'on ne peut séparer un rôle dans sa pensée de l'acteur qui l'a créé. Adèle d'Hervey apparaîtra toujours sous les traits de l'heu- reuse rivale de M"*= Mars , et il est impossible d'être plus complètement rendu que ne l'est ce rôle charmant dans tous ses traits, toutes ses cou- leurs et toutes ses nuances. M™^ d'Hervey est une femme mélancolique , douce et bonne , toute soumise à son mari , toute rangée à ses devoirs ; très heureuse d'ailleurs , aimant bien sa petite fille et la toilette aussi , les robes roses , les jolis chapeaux et les bouquets ; mais à travers cela , n'ou- bliant jamais qu'elle fut aimée de cet Antony : ,on sent que, s'il reparaît, elle est perdue ; que , s'il la touche du regard seulement , elle tombera. Aussi fuit-elle , aussi s'échappe-t-elle comme un pauvre oiseau qu'aspire quelque reptile venimeux. Une fois atteinte , elle n'essaie pas un moment de se soustraire au pouvoir de son maître, et c'est un trait ravissant de ce caractère, qu'elle lui pardonne tout , jusqu'aux affronts publics qu'il lui a causés; elle accepte tout de lui à la fois, le déshonneur, la ruine et la mort, presque sans reproche, en s'écriant seulement: Mais je suis perdue, moi! Mot naïf que l'Adèle de la Porte Saint-Martin dit avec un étonnement douloureux qui porte la terreur jusqu'au fond des âmes , parce qu'il révèle le rôle entier et le résume , parce qu'il montre qu'elle a été si profondément engourdie par trois mois d'enivrement et d'abandon , que 628 KËVUE DES DEUX MONDES. c'est la première fois qu'elle se réveille de là , et se réveille au bord dii précipice, et le mesure pour la première fois aussi ; ce mot veut dire qu'elle n'y avait jamais pensé, qu'à peine se croyait-elle si coupable, qu'elle voudrait savoir de son Antony lui-même s'il pense que ce soit sans res- source et pour toujours , et s'il avait cru aussi que le danger fût si grand. Il y a toutes ces idées et tous ces sentimens dans le seul cri de l'actrice et dans son attitude , car en apprenant le retour de son mari, ses jambes s'affaiblissent, elle tombe assise sur les bras d'un fauteuil, et croise les mains en regardant son séducteur en face , comme pour lui faire con- templer sa victime dans tout son abaissement et toute sa destruction. On aime à se figurer ce que M"'' Mars eût fait de ce rôle ; elle l'eût pris au- trement peut-être , et d'une manière plus conforme à toute sa personne ; mais mieux , cela n'eût pas été possible , même à elle. Dans les premiers actes, il est probable qu'elle eût cherché de la légèreté , et cette coquet- terie ingénue qui plaît tant en elle ; mais je ne sais si cette manière et ces qualités même n'eussent pas nui à l'ensemble du caractère, et n'eussent pas été en désaccord avec les deux derniers actes de ce grand rôle : quand le malheur serait venu tomber sur celte ame pleine de légèreté , de finesse spirituelle et mondaine , il aurait eu peine à y développer ces élans dou- loureux, ces larges épanchemens de terreurs et d'angoisses, auxquels est préparée l'ame mélancolique et tendre que fait pressentir chaque geste , chaque mot, chaque soupir pénétrant de M""' Dorval. Qui peut savoir cependant quels trésors imprévus aurait pu nous montrer le talent brillant qui se voile à présent à tous les yeux ? qui pourrait dé- cider entre ces deux femmes célèbres que l'on ne cesse de comparer? L'une était la première des comédiennes, et fut tragédienne quand elle le voulut; le contraire vient d'arriver à l'autre, elle avait le secret des plus touchantes larmes , des plus puissantes émotions de la tragédie et du drame; elle vient de montrer que le ton aisé et simple du monde, que les bonnes manières de la comédie lui étaient familière»; elle a passé sans effort dans ce nouveau cercle avec le talent le plus souple qui soit au théâ- tre. Elle semblait une actrice anglaise venue de Covent-Garden ou de Drury-Lane avec toute la profondeur de rêveries, d'émotions, de mistress Siddons, et elle vient d'ajouter à celte puissance tragique (la première au théâtre) celle que donne une observation fine de la société; c'est un talent complet, et dont l'avenir est bien vaste, heureusement pour l'art dramatique. Le rôle de M™^ d'IIervey m'a fourni une observation nou- velle sur ce talent de bien dire , si rarement compris; il ne consiste pas dans cette sorte de chant trop usité depuis longues années , et qui n'est bien placé que dans les périodes larges et longues du vers alexandrin LETTRE SUR LE THÉÂTRE. 029 pompeux et antique. Dans les vers qui sont un chant eux-mêmes , et dont chaque syllabe est une note, l'acteur est bien contraint d'être chanteur malgré lui-même; mais dans les vers modernes et brisés, ou dans la prose, rien de plus monotone et de plus froid que ces tirades scandées, mesurées, balancées , comme des adagios et des allégros. On essaie depuis quelque temps une autre manière à la scène ; mais en changeant de route , les comédiens ont trouvé d'autres écueils. Quelques-uns, à force de couper et de heurter leur débit, de prendre ce qu'on nomme des temps (qui sont les soupirs et demi-soupirs de la musique) , à force de chercher le nature, l'abandon et la franchisse, sont tombés dans la trivialité, la mauvaise grâce et la grossièreté. Bien dire n'est pas seulement non plus prononcer nettement et proprement , c'est choisir dans les mouvemens naturels et vrais de son cœur ceux qui sont beaux suivant l'art, car s'ils ne l'étaient que suivant la nature seule et à tout hasard, ce ne serait pas assez. Ainsi , avant le rôle de M™^ d'Hervey , la même actrice avait montré dans Char- lotte Corday ( aujourd'hui parodiée aux Français ) , dans l'Incendiaire et dans Marie Beaumarchais , toute une science variée et profonde, qui consiste à se tenir toujours près de la nature et toujours dans l'art. C'est là le chemin de tout comédien véritable : il faut s'y tenir sans dévier, au- trement on se perd ou dans la phrase ampoulée ou dans le mot trivial. Revenons à la pièce. L'acte le plus brillant est le quatrième; je n'y verrais guère à reprendre , si je voulais reprendre. Ce salon actuel est peint; cette jolie petite femme légère et bonne qui plaint M"^" d'Hervey en se regardant dans la glace , qui parle de sa robe à son poète et de poésie aux autres , pour le faire briller ; cet auteur spirituel qui jase de litté- rature dans le petit cercle féminin , ces jeunes gens désœuvrés qui se chauffent , tout cela est charmant. Il a été très-habile à M. Dumas de jeter ainsi la critique de l'art dans l'art même , et de faire porter à Antony son bouclier. Personne ne pouvait le tremper plus solidement que lui-même. Ce personnage d' Antony était d'une extrême difficulté pour l'acteur. Bocage a déjà reçu tant d'éloges dans ce rôle , que ce serait un lieu com- mun de les répéter. J'ai vu le public jouer de son côté une scène charmante à la troisième représentation. Des femmes très jeunes, très jolies et fort payées, que je ne connais pas et que devrait remercier l'auteur, étaient groupées dans une grande loge de l'avant-scène , leurs amies dans les loges voisines; après avoir écouté Adèle d'Hervey, en pâlissant, en frémissant, en se cachant les yeux , elles ont éprouvé pour elle une pitié si tendre , un intérêt si vif, qu'elles ont toutes arraché leurs bouquets et les lui ont jetés sur la scène, toutes G30 REVUE DES DEUX MONDES. penchées en dehors, en souriant et en pleurant , étendant les mains comme pour l'embrasser lorsqu'elle a reparu. C'était bien gracieux à voir, et cela me fit penser à l'injustice de lord Byron, lorsqu'il a fait dire au Giaour : No gayer insects ûuttering by Ne'er droop the wing o'er ihose that die. And lovelier things hâve mercy shown To every failing but their own , And every woe a tear can claim Except an erring sister's shame. « Non, les plus brillans papillons de l'air n'ont jamais abaissé leurs ailes sur ceux qui meurent; et les femmes les plus belles ont pitié de toute chute, excepté de celle de leurs pareilles. Tout malheur peut réclamer d'elles une larme , hormis la honte d'une sœur égarée. » Il se fût repenti s'il eût vu comme moi ces belles personnes étendre leur aile sur la sœur frappée à leurs pieds. Y.... FIN. AP Revue des deux mondes 20 R5 ser.l 1. 1-2 PLEASE DO NOT REMOVE CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY