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L'ART
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DE
BRILLER EN SOCIÉTÉ
ET DE SE C0>D11.1U
DANS TOUTES LES CIRCONSTANCES DE LA VIE
CONVERSATION. — PI.'RETK HR I.WT.AOE. — FAITES A EVITER. — DEFAITS A COREIICER. — USAGE IJl' MONliE. — CONVENANCES. — CESTES. — MAINTIEN. — PARTIE ANECIIOTIQI F , ETC.
SOIS LA DIIIECIION DE
M. BESCHERELLE AINE.
ILl.LSTRK PAR MM. J.-A. BEAUCE, STAAL, H. EMV, ETC., ETC.
MARESGQ ET C'% ÉDITEURS
LIBRAIRIE CENTRALE DES PUBLICATIONS ILLUSTRÉES A 20 CENTIMES
5, RIE DU PONT-DE-LODI, 5
MARINS
ILLUSTRES
PREFACE.
Thémistocle avait dit, bien des siècles avant notre poêle Lcmierre :
Le trident de Neptune est le sceptre du monde,
et l'histoire nous montre que les peuples qui ont su s'empa- rer de l'empire de In mer ont surpassé tous les autres eu richesse, en puissance, en civilisation. Quels peuples que les Phénicieus, les Grocs et les Carlha|iinois, dans l'anti- fjuilé! Au moyen àse. Venise, Pise et Gènes, ne sont que de simples cités, mais elles se sont créé une marine active
59 Fuis. _ lu,. Sim^n Il»v a et C. rit d Erfuilli, I.
et florissante, et elles sont tour ;i tour les reines de la Méditerranée, brillant comme des phares splendides au milieu des ténèbres de la barbarie féodale. Christophe Colomb a plus fait que Charles-Huint pour la gloire et la grandeur ae l'Espagne. C'est (lar leurs vaisseau.x cjne les Portugais et les Holiandais, ces penides qui ont à peine un territoire sur notre continent, deviennent, aux seizième et dix-seplieme siècles, les dominateurs de l'indo et les fac- teurs du monde. Demandez ;i l'Angleterre d'où lui vien- nent et sa puissance gigantesque, et sa prospérité fabu- leuse, et. sa prépondérance universelle : elle vous mon- dera ses chantiers de Wioiwiih et de Deptford, et son hôpital de Greenwich, l'asile de ses vieux marins. Oh '. que
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LES MARINS ILLUSTRES.
In Fiance aurait encore plus de motil's d'être orjjueilleuse cl lière de son rôle dans le monde moderne, si le génie de Colbert s'était perpétué avec la même persévérance que le génie de la reine Elisabeth chez nos voisins d'outre- Mai'iche; si la France, (jui a des ports ouverts sur l'Océan, sur la nier du Nord et sur la Méditerranée, s'était conslam- mcul préoccupée de la grandeur et de la prospérité de sa marine !
Un instinct secret a toujours averti les peuples riverains de la mer que c'est là le plus noble théâtre que Dieu ait offert à l'audace et à l'industrie de l'homme. Aussi voyons- nous que, dans tous les temps et chez tous les peuples, les grands marins ont toujours joui du privilège dune ad- miration sans réserve et d'une sympathie unanime. C'est surtout dans leurs rangs qu'abondent les noms vraiment populaires. Vous ne rencontrerez pas un Hollandais qui ne se découvre au nom de Tromp ou do Ruyler. Quel Gé- nois ne prononce avec orgueil celui de Doria? Beaucoup de Français, sans doute, ignorent encore à quels souvenirs glorieux de notre histoire se rattachent les noms des Tu- renne, des Condé, dos Vauban ; mais nommez-leur ou Jean Bart, ou du Quesnc, ou du Guay-Trouin, et vous ver- rez s'ils ne savent pas que ce sont là trois noms des plus illustres de la manne française, sous le régne d'un grand roi qui s'appelait Louis XIV.
Le peuple, dans sa justice que rien n'égare, mesure la gloire du marin à la somme d'audace, d'abnégation et de courage qu'il est tenu de dépenser dans sa rude carrière. Sur la mer, il semble que l'homme s'élève du premier bond à des proportions surhumaines; il grandit, à nos yeux, de toute l'immensité de l'élément qu'il domine, de toute la grandeur des périls qu'il affronte. D'ailleurs, la supériorité du marin procède de tant de qualités et de ta- lents divers, qu'elle ne saurait jamais être le partage d'un cœur et d'un esprit d'une trempe vulgaire. « Qu'est-ce qu'un homme de mir? a dit Thomas. — C'est un homme qui, placé sur un élément orageux, où il a des enni mis à combattre, doit mettre toute la nature d'intelligence avec lui-même.-..; commander à son navire, comme l'àme com- mande au corps, avec le même empire et la même rapi- dité; distinguer la direction réelle des vents dans leur di- rection apparente; diminuer ou augmenter à son gré leur impulsion; tirer de la même force des effets tout contraires;
se rendre niailre de l'agitation des vagues , ou même la faire concourir à la victoire; enchaîner l'inconstance do tant de causes différentes, de la combinaison desquelles résulte le succès; enfln, calculer les probabilités et maî- triser les hasards, tel est l'art d'un homme de mer. »
Encore le rhéteur a-t-il oublié de nous montrer son hé- ros dirigeant, intrépide et calme au milieu des éléments de ruine et de mort qui l'environnent de toutes parts, la foudre multiple que recèlent les lianes de son navire. Ainsi, vous voyez bien que cet art si complexe de l'homme de mer a quelque chose de sublime, de divin même, qui saisit et captive l'imagination, qui commande à bon droit l'admiration et le respect!
C'est à ce double sentiment que nous avons voulu ré- pondre en offrant à nos lecteurs une galerie des marins les plus illustres. Nous aurions pu la rendre plus nom- breuse; mais, obligé de nous restreindre, nous avons mieux aimé réduire le nombre de nos portraits que d'en tron- quer le dessin. Il nous a semblé que ce n'était pas faire connaiire un personnage que de placer sous sou nom un sommaire aride de ses faits et gestes depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Une biographie ainsi faite ressemble trop à une collcctifln d'épitaphes; nous voulions promener no- tre lecteur dans un musée, et non pas dans un cimetière; lui montrer de nobles figures animées de leur auréole de gloire, et non pas de froids squeh Iles enveloppés de leur linceul. Nous avons compris la biographie comme Plu- tarque et Cornélius Nepos, et nous avons essayé de faire aussi de l'histoire sous des noms propres.
On regrettera, sans doute, (dus d'un nom absent de celte galerie. Nous croyons qu'on ne nous reprochera pas d'avoir laissé usurper à une célébrité secondaire la place d'une illustration de premier ordre.
Cet essai, exclusivement consacré aux plus grands noms de la marine niililâire dans 1rs temps modernes, appelle- rait pour pendant nue galerie de grands navigateurs. iVous y avons pensé, cl cette pensée nous la réaliserons, si l'accueil l'ait à ce pnmier travail nous autorise à croire que le |)ublic ne trouverait pas nos efforts trop au-dessous d'un si beau sujet.
AD, MICHEL.
LES MARINS ILLUSTP.ES.
AliSO!II (GKorr.F.s\ amirnl nngl.ii«, né dans le Slafford- Shire. en 1697. mnrt en 1702.
La marine lirilanniqiie n'a nas de nom ]'liis illustre que celui de Georges Anson. Issu a'iine famille noble et aisée, gui l'éleva n'iblement. il manifesta, dés Tàge le plus ten- ore, une vocation Irés-prouoneéc pour la carrière mari- time. A peine eut-il pnrcouru le cercle des études qui en- trent dans réducali'n d'un paifiit gentleman, qu'il s'arra- cha aux douceurs de la maison paternelle, à l'esistence facile et brillanle que lui permettait un riche p.itri- moine, pour se livrer avec ardeur aux rudes f.itisruesde la vie de bord. Il y révéla promptement les éminentes qua- lités qui devaient le conduire au faite de la hiérarchie na- vale. Hâtons-nous de constater qu'avant d'y arriver il passa successivement par tous les grades subalternes, et que si sa naissince aristocratique put aplanir sous ses pns certaines difficultés, son avancement n'eut rien de cette rapidité qui décèle la faveur, et que la justice n'en fut ja- mais contestée. Chacun de ses grades fut le prix d'une ac- tion d'éclat, ou d'une mission laborieuse et difficile, ho- norablement remplie. Le gouvernement anglais a tonjcirs trop compris l'importance du rôle de la marine militaire pour le progrés de sa puissance et de sa gi-andeur natio- nale, pour abandonner le choix de ses officiers aux in- fluences de cour et aux caprices du favoritisme. Chez nos voisins, on pouvait être officier ]iar droit de naissance dans l'année de terre; dans l'armée navale, on ne le de- venait que par droit de mérite.
En 1730, Georges Anson comptait déjà dix-huit années de services de mer, et il n'était encore que capitaine de vaisseau; il resta neuf années dans cette position. Sa car- rière, cependant, n'avait pas cîssé d'être aussi active que brillante: il avait assisté à de nombreux combats, et rem- pli diverses missions in.|'Oilanles dans toutes les mers sil- lonnées par les escadres de sa nation. Il avait été chargé d'un gouvernement dans une partie de la Caroline du Sud, et y avait même fondé une ville qui porte son nom. Promu, en 1759, au grade de commodore, qui donne le droit de commander une division, il reçut, cette même année, le commandement d'une escadre destinée à attaquer les éta- blissements espagnols dans les Indes occidentales par la nier du Snd , en même temps que l'amiral Vernon les at- taquerait par la mer .Atlantique. Tous les deux devaient s'avancer jusqu'à l'isthme étroit qui réunit les deux Amé- riques et qui ferme à l'ouest le golfe de Panama, à Pest le golfe du Darien. Là les deux "champions de l'ambition britannique auraient pu se toucher la main, l'un riche des dépouilles recueillies le long des côtes du Chili et du Pé-
rou, l'autre ceint des lauriers moissonnés sur les ruines de Carthagéne. Celte ville était alors le boulevard de la puissance espagnole dans la mer des Antilles, et le ren- dez-vous général des galions qui ti-ansportaient en Espagne les trésors du nouveau monde.
Mais il n'en fut point ainsi. Le ciel ne protégea point celte double expédition, entreprise contre la foi des traités, dans un intérêt purement nicrcmlile et pour l'unique profit des trafiquants de Londres et de Liverpool. Ver- non, après un long siège, échoua devant Carthagéne; de nombreux désastres eif.pêchéreni Anson de rien entre- prendre de décisif et de sérieux. Toutefois, cette expédi- tion ne laissa pas d'èlre hinorable et glorieuse pour ce dernier; elle lui fournit plus d'une occasion de déve- lopper toute l'énergie de. son caractère et toutes les res- sources de son génie, et nous verrons qu'en fin de compte L'Ile ne fut pas sans profit pour sa forlune particulière.
Bien qu'il eût reçu sa commission dés 1759, Anson ne put mettre à la voile que le 18 septembre de l'année sui- vante. Son escadre se composait de cinq vaisseaux de guerre (1 1, d'une chaloupe et de deux aulres petits bâli- ir.eiiis chargés de vivrts, le tout portant quatorze cents hommes, parmi lesquels on comptait de vieux invalides tt deux cents jeuues gens de recrue.
Le 19 février 1741. l'escadre avait atteint la côte des Patagons, â l'extrémiié de laquelle se trouve le détroit de -Magellan. Pour éviter ce passage dangereux et fertile eu naufrages, elle poussa plus au sud encore, et arriva, le 7 mars, n l'entrée du détroit de Lemaire, qui s'ouvre entre la terre de Feu et celle des Etats; affreux parages où la mer, semée d'écueils, est incessamment sillonnée par des courants rapides, soulevée par des vents impétueux; ou la terre, aride et sauvage, ne se montre, à travers les bru- mes épaisses, que sous un éternel manteau de neige. .Au delà se déploie le grand Océrn austral, dont les limites sont inconnues. Bientôt l'escadre eut â lutter contre les horribles tempêtes qui grondent sans relâche autour du cap Horn, pointe méridionale de la terre de Feu. C'est là surtout que l'Océan semble avoir accumulé toutes ses fu- reurs, pour mettre au défi l'audace et la témérité du génie de l'homme.
Pendant sept semaines, le commodore Anson et son es- cadre se trouvèrent assaillis par tous les éléments de des- truction : roulis atroce qui précipitait les hommes sur le lillac on contre les bords des navires en les brisant, ou qui les lançait à la mer pour s'engloutir dans les replis Je ses vagues; pluie froide et neigeuse qui couvrait de glace tous les agrès, gelait les voiles que le vent rompait ensuite comme du verre, qui engourdissait jusqu'à la gan- grène les membres des matelots; irrésistible vent d'ouest qui semblait interdire aux efforts les plus désespérés le doublement du cap, qui rompait avec fureur vergues, mais et cordages I Ce ne fut que le 24 avril que l'escadre par- vint à franchir ce terrible pas, ayant perdu deux de ses principaux bâtiments, la Seiern il la Perle, que la tcm- 1 été avait séparés d'elle, et qu'elle ne revit plus. On ap- prit depuis que ces deux bâtiments étaient retournés au Brésil, et de là en Angleterre.
L'escadre ainsi réduite, et entrée dans la mer du Sud, éprouva encore les plus rudes assauts en remontant vers le tropique du CajTicorne. Elle fut entièrement dispersée, et, le 9 juin. Anson arriva, avec son seul vaisseau le Cen- turion, devant l'ile déserte de Juan-Fcrnandez. Cette île est silôée vers le (renle-quatriémc degré de latitude mé- ridionale, à soixante-quinze myriamètrcs environ de la côte du Chili (2). Elle offrait au moins un bon monillagc pour les vaisseaux, et, pour les hommes, un lieu deri'pos sur et sal'.il.rc. Le commodore n'hésita pas à y relâcher, car son équipage avait grand besoin de prendre du re-
(I) Le Cenliiricn, freg.ilc de soixante canons, que monlail lo commodore; le GlocesUr, la Severn, la Perle et le Triitl ; ce der- nier, brick-geêlelte. arme de liiiit cinons seulemoiu : c'cl.nil un bàlmieot d'un modèle nouveau ; son nom anglais sigailie épreuve ou essai.
(2] Son nom de Juan Fernandez lui vient du pilote espagnol qui It découvrit en 1585.
LES MARINS ILLUSTRES.
pos et de quitter son navire, où le scorbut exerçait d'af- freux ravages. Déjà celle maladie lui avait enlevé qua- tre-vingts hommes; le reste était si affaibli par le mal ou par la fatigue, qu'à peine comptait-on dix liommes à bord en état de faire le service. L'aspect de cette île ver- doyante , où coulaient en abondance des eaux pures et limpides, ranima les courages abattus, et fit renaitre l'es- pérance au cœur de ces hommes, qui n'avaient encore rencontré que des vents contraires et une mer incléniente. Ce qui ajouta à leur joie, ce fut de voir arriver, le même jour, au même rivage, le Trial, un des bâtiments qui s'é- taient séparés d'eux en dernier Heu. Six jours après, ils étaient encore ralliés par le Glocesler, dont l'équipage, réduit des deux tiers, était dans un état si déplorable, que les officiers et leurs domestiques étaient obligés de s'em- ployer aux manœuvres. Enfin, le lendemain, 16 juin, un troisième bâtiment rejoignait son pavillon ; c'était un de ceux qui portaient les vivres ; ce qui |)ermit de rendre à tous les équipages leur ration entière de pain, qu'il avait fallu considérablement réduire depuis deux mois. On at- tendit en vain le quatrième des vaisseaux égarés et qui
clait aussi chargé de vivres ; il ne revint pas , et l'on sut depuis qu'il avait éclioué vers le quarante- septième degré de latitude méridionale, entre deux petites îles voisines de la côte du Chili.
Anson fit un séjour de trois mois dans l'ile de Juan-Fer- nandez. Il avait posé ses tentes près de la mer, dans une clairière au milieu des bois, enceinte de grands myrtes disposés en amphilhéàlre, dominée par les sommets des hauteurs voisines et rafraîchie par l'eau limpide de deux petits ruisseaux, dont le lit et les bords étaient abondam- ment pourvus des végétaux les plus antiscorbutiques , tels que le cresson, le pourpier et l'oseille sauvage. Des chè- vres qu'ils y trouvèrent, et dont quelques-unes portaient une coupure à l'oreille, leur confirmèrent la vérité du ré- cit publié par le capitaine Rogcrs, en 1712, sur les aven- tures et le séjour dans cette île du matelot Selkirk. C'est ce matelot écossais, ramené en Angleterre après quatre ans et demi d'isolement dans cette île, qui a fourni le type du roman si célèbre de Rohinson Crusoë. La race de ces chèvres, qui fut d'une si grande ressource pour les équi- pages d'Anson, avait été introduite, depuis un siècle il
demi dans cette oasis de l'Océan austral, par le premier na- vigateur espagnol qui en avait fait la découverte. Anson voulut laisser, à son tour, quelque trace duralile de son passage, et qui put aussi faire bénir son nom aux Euro- péens que la tempête ferait échouer sur cette côte : il fit répandre dans l'ile une grande variété de semences pota- gères, et de noyaux d'abricots, de prunes et de pêches, ajoutant ainsi à la végétation indigène une végétation nou- velle et utile, qui s'y est multipliée à ravir sous l'inûuence d'un climat doux et tempéré.
Le commodoro Anson quitta l'ile de .hian-Fcrnandez dans les pi-emiers jours de septembre (1741). A peine en mer, l'escadre signala un bâtiment qui fut bientôt reconnu pour être espagnol. On lui fit la chasse et l'on s'en rendit maî- tre sans beaucoup d'efforts. C'était un vaisseau marchand, dont la cargaison ne laissait pas d'avoir de l'impor- tance. Celte première prise fut suivie de plusieurs autres. L'une d'elles entraîna la perte du Trial, qui, s'étant me- suré corps à corps avec un gros bâtiment, dont il avait fini par s'emparer à l'abordage, éprouva de telles avaries dans sa coque, que le comniodore dut iirendrc le parti de le brûler. Il en fit passer l'équipage et les munitions à bord du bâtiment capturé, qu'il nomma la Prisc-du-Trial.
Informé, par ses prisonniers, que la ville de Païta, sur la côte du Pérou, vers le sixième degré de latitude méri- dionale, renfermait de grandes richesses, il forma le hardi projet de s'en rendre maître. « Il ne se servit, dit Voltaire, ni de ses vaisseaux de guerre, ni de tout ce qui lui restait d'hommes, pour tenter ce coup h.irdi. Cinquante soldats, dans une chaloupe à rames, firent l'expédition. Us abor- dèrent pendant la nuit. Cette surprise subite, la confusion et le désordre que l'obscurité redouble, multiplient et augmentent le danger. Le gouverneur, la garnison, les ha- bitants, fuient de "tous côtés. Le gouverneur va dans les terres rassembler trois cents hommes de cavalerie et la milice des environs. Les cinquante Anglais, cependant, font transporter paisiblement, peudanl trois jours, les tré- sors qu'ils trouvent dans la douane et dans les maisons. Des esclaves nègres, qui n'avaient pas fui, espèces d'ani- maux appartenant au premier qui s'en saisît, aident à en- lever les richesses de leurs anciens maîtres. Les v.iisseaux ili' guerre abordent. Le gouverneur n'eut ni la hardiesse de ilesccndre dans la ville et d'y combattre, ni la prudence de traiter avec les vainqueurs' pour le rachat de la ville et lies effets qui restaient encore. Anson fit réduire Païta en cendres (novembre 1741), et partit, ayant dépouillé aussi ■lisémcnt les Espagnols que ceux-ci avaient autrefois dé- pouillé les Américains (1). » Une autre relation ajoute iju'avant de s'éloigner le commodore anglais eut la pré- caution de faire enclouer les canons du fort et de faire couler à fond cinq vaisseaux espagnols qui se trouvaient dans le port.
Pendant cette expédition, le GlocesUr se rendit maître, à quelque distance de la rade, de deux bâtiments espa- gnols, à bord desquels on trouva, indépendamment do marchandises précieuses, prés de quatre-vingt mille pias- tres (quatre cent mille francs) en argent.
Ainsi l'expédition d'Anson, maigre les désastres qui l'a- vaient tant affaiblie, ne laissait pas de jeter la terreur sur les côtes du Pérou, si mal gardées, si mal défendues surtout, et de ]iorler un tort considérable au commerce espagnol. Le pillage et l'incendie de Païta leur coûtaient déjà plus de dix millions de notre monnaie.
Cependant le commodnre avait appris, par ses prison- niers, le mauvais succès du siège de Carlhagène, entrepris de l'autre côté de l'isthme par l'amiral Vernon. D'après ces nouvelles, il comprit qu'il n'y avait pas lieu pour lui de concourir à la conquête du Mexique, et il borna son ambition à s'emparer d'un galion immense, chargé d'ar- gent, que le Mexique envoie tous les ans du port d'Aca- pulco, à l'ile de Manille, capitale des Philippines (2).
(1) Précis du rèi/ne de Louis XV, ch, xxvn.
(2) Les Philippiues furent ainsi nommées en l'honneur de l'hlli|iiie 11, sous le règne duquel clks lurent découverlcs par
les lispuguols.
LES MARINS ILLUSTRES.
Dans ce but, il remonta vers la baie de Panama, et se tint pendant plusieurs mois à la hantcin- d'AcapiiIco, espérant que le galion ne manquerait pas de tomber au milieu de son escadre. Hais sans doute que la croisière anglaise avait été signalée aux Espagnols, et le galion re- tarda son départ. Après plusieurs mois d'une vaine attente, Anson quitta ces parages, et s'enfonça dans l'océan l'a- cifique, pour gagner les Indes orientales. On était au (3 mai 1742.
Dans le cours de cette longue traversée entre le tropi- que du Cancer et l'équateur, il fut obligé de sacrifler le Gtoccstcr, qui ne pouvait plus se soutenir en mer et qu'il n'avait aucun moyen de faire réparer. 11 y fit mettre le l'eu, après avoir fait passer sur le Centurion l'argent, les vi- vres, le matériel et l'équipage, considérablement réduit par le scorbut, qui avait de nouveau envahi cette escadre aventureuse.
Anson n'avait donc plus qu'un seul vaisseau, suivi de deux espèces de chaloupes, dont l'une était, nous le sup- posons, le bâtiment espagnol qu'il avait décoré du nom de la Prise-du-Trial. Le Centurion n'était pas lui-même en Irés-bon état, le scorbut faisait des ravages épouvantables dans son équipage , et bientôt les bras allaient manquer
Sour les manœuvres. On ne comptait plus que soixante- ouze hommes eu état de rendre quelque service; miséra- ble reste du personnel réuni de trois vaisseaux de ligne, qui, à leur départ d'Angleterre, présentaient ensemble un effectif de prés de mille hommes! Parvenu, au mois d'oc- tobre, dans l'archipel des Mariannes, Anson se hâta de relâ- cher dans une des iles de ce groupe, appelée Tinian. située vers le quinzième degré de latitude septentrionale. Cette île, que les Espagnols avaient abandonnée depuis un demi- siècle à la suite d'une épidémie, était alors presque en- tièrement déserte. Les Anglais y trouvèrent un refuge non moins salubre que celui que leur avait procuré vers l'au- tre tropinue l'ile de Juan-Fernandez. Tinian possède des sources d'une eau excellente ; elle foisonne en gibier de toute espèce; les Espagnols venaient même s'y approvi- sionner de cochons, de volailles et de bétail, dont l'ile est couverte; l'oranger, le citronnier, le cocotier, y sont in- digènes ainsi que l'arbre à pain, et fournissent en abon- dance des fruits délicieux et une nourriture rafraîchis- sante. Anson et ses compagnons, tant éprouvés par la for- tune, eurent donc encore ici une occasion de bénir la Pro- vidence. « Tout, dit l'auteur de la relation du voyage d'Anson, réveillait chez nous des idées de fermes, de vil- lages, et rappelait à chaque instant l'image de la patrie absente. » Nous devons avertir, cependant, que ce tableau enchanteur n'est pas exempt d'e.xagération.
A l'approche du vaisseau anglais, le petit nombre d'In- diens qui étaient restés dans l'ile s'étaient enfuis dans les bois, abandonnant leurs cabanes, ce qui épargna aux ar- rivants la peine de dresser des tentes. La plus grande fut disposée en infirmerie pour les malades. Tous les offi- ciers, Anson lui-même, aidèrent à les transporter; la plu- part étaient dans un état si désespéré, qu'il en mourut vingt et un pendant les deux jours que dura l'opération du débarquement.
Le Commodore lui-même avait été atteint par le mal qui avait si cruellement décimé ses équipages; si, chez lui, la force morale domptait la douleur physique, il n'en avait pas moins besoin des mêmes soins qu'il faisait prodiguer à ses compagnons. Il se fit dresser une tente sur le rivage, d'où, couché sur son lit de douleur, il pouvait présider aux tra- vaux qu'exigeait l'état du CetUurion, et avoir l'œil con- stamment fixé sur la mer; car il se défiait des Espagnols, qui entretenaient une garnison au fort Gouaham, à une assez petite distance de Tinian. Mais la tempête, qui avait été jnsque-là sa plus redoutable et presque son unique enne- mie, lui préparait encore une catastrophe. On était au mois de septembre, et le commodore, prévoyant une mer houleuse pour les jours de la pleine lune, avait fait pren- dre toutes les précautions que la prudence et l'expérience peuvent suggérer, pour fixer fortement le Centurion au rivage. Mais, dans la journée du 22, un ouragan épouvan- table rompit tous les câbles et poussa le vaisseau en pleine mer. Pendant la nuit, l'orage redoubla de fureur. La pluie
tombait par torrents, le tonnerre grondait avec un fracas horrible, la rafale fouettait l'air de ses sifUemenls aigus, de fauves et rapides éclairs sillonnaient l'obscurité pro- fonde de leurs lueurs sinistres. En vain , sur le rivage, toutes les oreilles étaient tendues , tous les regards fixés sur l'horizon de la mer : on n'entendit aucun signal de détresse, on n'aperçut aucun feu du vaisseau que la tem- pête venait d'emporter! Puis, à l'aube du jour, quand on se fut assuré que le Centurion avait disparu, sombré peut- être sur un des écueils dont cette mer est semée, ce fut un désespoir immense, un découragement général. Tous se voyaient condamnés à finir misérablement leur vie sur cet écueil perdu aux extrémités de l'océan Indien.
Un seul homme se montrait calme et plein de courage et de fermeté : c'était Anson. Il fit comprendre à ses com- pagnons qu'il y avait quelque chose de mieux à faire pour eux, dans une conjoncture aussi grave, que de se lamen- ter et de s'abandonner à un stérile désespoir. « Ce n'est point en nous croisant les bras pour pleurer comme des femmes, leur dit-il, que nous sortirons d'ici. Soyons hom-
Un seul liomme se montrait plein de courage et de fermeté : c'était .\nson.
mes, ingénions-nous, mettons-nous à l'œuvre sans perte de temps ! Nous ne sommes pas ii loin de la mer de Chine que nous ne puissions, avec les moyens qui nous restent, y gagner urt port. Là nous trouverons toute espèce de res- sources pour assurer notre retour en Europe. 11 faut nous hâter de déloger d'ici, où nous sommes trop voisins des Es- pagnols pour être eu sûreté. » 11 ajouta, quant au Centu- rion, que, si ce vaisseau n'avait pas péri, ce qu'il était permis d'espérer, car il était de taille à lutter contre la fu- reur des élémeuts, ou bien il reparaîtrait dans quelques jours, ou bien on ne manquerait pas de le rejoindre ou de recevoir de ses nouvelles en cinglant vers la Chine.
Ayant ainsi relevé le courage de ses gens, le commo- dore résolut de transformer sa" chaloupe en flûte ou ga- barre du pori de quatre cents tonneaux, en la faisant scier en deux pour l'allonger de quatre à cino( mètres. A la con- dition d'être ponté, iin pareil bâtiment était capable de les transporter jusqu'en Chine, quoique la distance à parcou- rir fût de plus de vingt-cinq degrés. Un hasard providen- tiel avait fait que les charpentiers et le serrurier du Cen- turion se trouvassent à terre avec une grande partie de leurs outils. On se mit donc immédiatement à l'œuvre, recourant aux expédients les plus ingénieux pour suppléer
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LES MARINS ILLUSTRES,
aux instniments on aux matériaux dont on manquait. An- son déploya dans cette circonstance toutes les ressources d'un ingénieur inventif et habile. Il ne dirigeait pas seu- lement les ouvriers par ses conseils, il donnait lui-même l'exemple de la diligence et de l'activité, prenant alterna- tivement la hache et le marteau, toujours le premier et le dernier A l'ouvrage. On arriva à fin d'œuvre en moins de vingt jours.
Déjà, il ne s'agissait plus que de mettre à flot la cha- loupe allongée, exhaussée, pontée, transformée enfln comme par enchantement, et l'on se livrait aux prélimi- naires de cette opération lorsqu'un matelot, descendu de l'une des hauteurs de l'ile, accourut précipitamment vers le rivage, montrant la mer et criant de toute la force de se? poumons : Vaisseau! l'aisseau! Et chacun de se pré- cipiter vers la direction indiquée, et toutes les voix de se confondre dans un seul cri de joie à l'aspect d'un point noir qui se montrait à l'horizon; car on ne doutait pas que ce ne fiit le Centurion, ce vaisseau tant regretté. C'était lui en effet! et les acclamations redoublèrent dés que l'espérance fut devenue une certitude, dés que, par ses signaux et ses hourras frénétiques, l'équipage du Centtirion eut répondu aux signaux, aux cris de joie qui partaient du rivage !
Ayant vent arriére et toutes voiles dehors, il fut bien- tôt dans la rade de l'île. 11 rentrait après dix-neuf jours d'absence, pendant lesquels il avait subi toutes les ri- gueurs d'une mer inclémente. Dix jours suflirent pour re- mettre de ses fatigues l'équipage harassé, réparer les ava- ries du navire, et l'appareiller pour une nouvelle course. On reprit la mer le 21 octobre, avec vent en poupe, vent frais et constant, qui permit de faire quarante à cinquante lieues par jour. Jamais encore il ne leur était arrivé, de- puis leur départ d'Angleterre, de rencontrer une mer si constamment bénigne, un ciel si constamment propice. Après une traversée aussi rapide qu'heureuse, ils purent mouiller, le 9 novembre, dans la rade de Macao. C'est une ville assez considérable, bâtie par les Portugais dans une ile qui fait face à la célèbre ville de Canton, et qui n'en est séparée que par un étroit canal. Depuis plus (le deux ans qu'ils erraient sur l'Océan, c'était la première fois qu'il arrivait aux Anglais du Centurion d'aborder dans un port ami, au milieu d'un pays civilisé. Et il était temps qu'il en fût ainsi; car tout commençuit à leur manquer : l'argent et les marchandises précieuses dontils avaient dé- pouillé les Espagnols dans la mer du Sud n'avaient été pour eux, jusqu'à présent, qu'un lest inutile et un em- barras de plus.
Anson fut très-bien accueilli par le gouverneur portu- gais, qui lui promit de lui procurer toutes les ressources que le pays fournit. Mais les Portugais ne sont à Maciio que sous le bon plaisir du gouvernement chinois, cl le gouverneur fil observer au commodore anglais qu'il ne pouvait rien faire sans une autorisation formelle du vice- roi de Canton. Il fît cependant conduire son vaisseau à Typa, port situé en dehors du canal, et où il serait facile à'Anson de faire radouber son vaisseau. Celui-ci traita à cet effet avec des ouvriers chinois; mais l'opération prit beaucoup de temps; non-seulement parce que les Chi- nois sont très-minutieux et peu expédilifs dans tout ce qu'ils font, mais encore parce qu'il fallut passer par une longue filière de négociations et de formalités pour obte- nir des autorités chinoises les ordres nécessaires. Le Cen- turion ne fut entièrement radoubé que dans les premiers jours d'avril 174.").
Anson n'avait pas renoncé au projet de s'emparer du galion de Manille. Conjecturant que le temps de son arri- vée ap])rochail, il se mit en mesure de gouverner vers les Philippines à sa poursuite. Ayant renforcé son équipage de ([uelques matelots indiens et hollandais, qui lui paru- rent propres à faire un bon service, il remit à la voile le 19 avril, feignant d'aller à Ratavia, l'annonçant même à son équipage; mais, dés qu'il fut en pleine mer, il révéla le véntablc but de celte excursion. Une trouva à son bord que des approbateurs et des hommes bien disposés à con- courir vaillamment à la conquête du riche butin qu'il leur montrait en perspective.
Enfin, le 9 juin suivant, ils décoiiviirent, à la liauienr du cap Espii-itu-Santo de l'ile de Samer (l'une des Philip- jjines), et se dirigeant sur Manille, ce galion, que, depuis mus de quinze mois, ils poursuivaient d'un hémisphère à l'autre. Dos que le Centurion fut arrivé à la portée du ca- non, il arbora son pavillon de guerre, et le combat s'en- gagea avec beaucoup de l'èsolutinn des deux parts. Le ga- lion était commandé par le Portugais Montéro, le plus brave et le plus habile officier que les Espagnols eussent dans les Philippines. Non-seulement ce vaisseau rempor- tait sur son adversaire par ses dimensions, mais il avait à bord cinq ccntcinquante hommes, c'est-à-dire beaucoupplus (|ue le double de l'équipage du Centurion, qui n'était que de deux cent quarante hommes; il était armé de trente-six pièces de canon et de vingt-huit pierriers. Toutefois l'at- tnque fut conduite avec tant de vigueur et d'habileté par le commodore anglais; l'appât du butin qu'ils avaient sous les yeux avait tellement exalté le courage de ses hommes, qu'il se rendit maître du galion après une heure et demie de combat. Les Espagnols eurent soixante-sept des leurs tués et quatre-vingt-tiuali-e blessés; à bord du Centurion. on ne compta qife deux tués et dix-sept blessés. Cette grande disproportion s'explique parla précaution qu'avait eue Anson de faire placer dans les hunes de son navire trente de ses meilleurs tireurs, qui firent un grand ra- vage sur le jiont ennemi.
Le trésor que portait le galion était d'environ quinze cent mille piastres, ou huit millions de notre monnaie; il con- tenait, en outre, une assez forte partie de cochenille. An- son se hàla de retourner avec sa prise dans la rivière de Canton, et, In A juillet, il entra d'autorité dans le port chinois, après avoir refusé formellement d'acquitter au- cun droit, prétendant que c'était le privilège de tout vais- seau de guerre, cl déclarant qu'il brûlerait plutôt la ville que de se soumettre à une exigence humiliante pour sa nation. Les mandarins iiensèrent qu'il n'était pas prudent d'insister; mais ils lui aemandèrent la remise des prison- niers espagnols, qui appartenaient à un pays allié de la Chine; ce qu'Anson leur accorda d'autant plus volontiers, que déjà il commençait à s'inquiéter de la nécessité où il allait se trouver de iiourrir tant d'étrangers.
Pendant son séjour dans le port de Canton, il eut occa- sion de sauver la ville d'un efl'royable incendie qui s'y était manifesté, et qui l'eût dévorée tout entière, sans le courage, l'intrépidité et l'adresse des marins du Centurion, dirigés par l'intelligence et le sangfroîd de leur capitaine. Celte circonstance, "jointe à la considération que lui don- nait la force imposante du Centurion, le premier vais- seau de guerre qui eût encore mouillé dans ces parages, lui procura les honneurs d'une audience solennelle du vi- ce-roi. Cette audience eut lieu avec tout le cérémonial usité pour la réception des ambassadeurs des grandes nations, touvées dignes d'entrer en relation avec le céleste empire. Une escorte de deux cents soldats, ayant plusieurs man- darins à leur tête, attendait le commodore à la porte de la ville, et l'accompagna jusqu'à la grande place du pa- lais, où étaient rangés en bataille dixmille hommes sous les armes, et tous habillés de neuf. C'est au milieu de celle armée qu'Anson fut conduit jusqu'à la salle d'au- dience. 11 y trouva le vice-roi, trônant dans un fauteuil de parade, sons un dais d'une grande richesse, ayant à ses cotés tous les mandarins du conseil. Un siège vide atten- dait le commodore; il s'y plaça, n'ayant entre le vice-roi et lui que le chef de la loi et celui de la trésorerie. Anson obtint dans cette audience tout ce qu'il crut devoir de- mander au grand dignitaire du céleste empire; et ce ré- sultat mit un terme à une infinité de lenteurs, de diffi- cullés et de chicanes qui entravaient ses relations, soit avec les autorités secondaires, soit avec les négociants dii pays.
L'époque des vents favorables à son retour en Europe étant arrivée, Anson quitta la ville de Canton, séjourna une semaine seulement à Macao pour y vendre le galion espagnol et ce qu'il ne jugea pas à propos d'emporter de ses prises en marchandises, et appareilla de ce port pour l'Angleterre, le l,"» décembre ilVt. Le 15 juin de l'année suivante, après une heureuse navigation do six mois, cou
LES MARINS ILLUSTRES.
pée par «ne station de trois semaines dans la colonie hollandaise du Cap de Bonne-Espérance, il rentrait dans la rade de Spitehead. Il avait accomidi le tour du monde en faisant la guerre, une guerre de forban, il faut bien le dire, au commerce espagnol, d'un tropiciue à l'autre ; et cette circumnavigatiiin militaire, qui fut la première, et, pour l'honneur de la civilisation, la dernière de ce genre, avait duré trois ans et neuf mois, moins trois jours. Elle avait coiité aux Espagnols plus de trente millions de per- tes, aux Anglais deux vaisseaux de guerre et quelques centaines d'hommes , elle assurait la fortune du chef qui l'avait conduite et de ceux de ses compagnons qui avaient survécu comme lui à tant de fatigues et ae dangers.
Le retour de cette célèbre expédition fit une grande sensation en .Angleterre. « Anson fit porter à Londres, en triomphe, sur trente-deux chariots, au son des tambours et des trompettes, et aux acclamations de la multitude. les richesses qu'il avait conquises. Ses prises se montaient en argent et en or à dix millions, monnaie de France, qui furent le prix du commodore, de ses officiers, des mate- lots et des soldats, sans que le roi entrât en partage du fruit de leurs fatigues et de leur valeur il). » Le pays ap- plaudit avec enthousiasme à celte munificence intelligente de son gouvernement.
Bien que le voyage dont nous venons de rappeler les principaux incidents appartienne spéci.ilement aux expé- ditions militaires, il ne fut pas sans intérêt pour la science. Anson y recueillit une foule d'observations faites avec soin, et" dont les domaines de la physique générale et de l'ethnographie se sont enrichis. L'une des plus importantes, ainsi que le fait remarquer Voltaire, fut celle de la varia- lion de la boussole, qu'on trouva conforme au système de Dalley. « L'aiguille amiantée, dit un ]ieu témérairement notre philosophe, suivait exactement la route que ce grand astronome lui avait tracée... Et cette petite escadre, qui n'allait franchir des mers inconnues que dans l'espérance du pillage, servait la philosophie sans le savoir. »
Anson, à son retour en Angleterre, fut élevé au grade de contre-amiral, et deux ans plus tard à celui de vice-ami- ral. En 1747, année désastreuse pour la marine française, il commandait, ayant sous ses ordres le contre-amiral Warren, une escadre de seize vaisseaux de ligne et de plusieurs frégates, qui croisait dans la Méditerranée. Le 14 juin, à là hauteur du cap Finisterre, en Galice, les deux amiraux se trouvèrent en présence d'un convoi con- sidérable destiné pour les Indes Orientales, et qu'escor- tait le capitaine la Jonquière avec une escadre de cinq vaisseaux de ligne et une frégate. Cette escadre, après une défense héroïque, et qui sauvait au moins l'honneur de notre marine, tomba tout entière au pouvoir de la flotte ennemie. Il faut convenir, et les historiens anglais le re- connaissent eux-mêmes, que la grande supériorité de forces dont disposait l'amiral vainqueur ôte beaucoup à la gloire de son triomphe. La plus grande partie du con- voi put s'échnpper pendant que son escorte >e sacrifliitsi généreusement dans une lutte désespérée; seize bâtiments seulement tombèrent au pouroir des Anglais; mais ce n'étaient pas les moins richement chargés, puisque de l'or et de l'argent en lingots qu'ils portaient, on remplit seize chariots qui furent conduits à la bourse de Londres. Cette affaire valut à l'amiral Anson d'être promu à la pairie. Quatre ans plus tard(1751), il fut nommé premier tord de l'amirauté, ou ministre de la marine.
Sous son administration éclata la rupture de la paix d' Aix- la-Ch.npelle, et la guerre de 1756 entre la France et r.\ngle- terre. L'opinion publique, dans ce dernier pays, fit peser sur lord Anson une partie de la responsabilité de la dé- faite de l'amiral Byng en vue de Minorque. et de la perte du Port-Mahon . si "intrépidement enlevé par les bataillons français que commandait le duc de Richelieu. On lui ro- procnait le mauvais choix de l'amiral, les relards apportés dans le départ de la flotte, et sa trop faible composition. Après la chute du ministère dont il faisait partie, une en- quête parlementaire fut ouverte sur cette expédition mal-
(1) Voltaire, ouvraye cili.
heureuse; elle eut pour résultat de faire décharger lord Anson et ses collègues de toute accusation. On ahandonna cependant une viciime au ressentiment national, et l'a- miral Byng fut condamné à mort.
Au mois de juin 1758, une flotte anglaise, composée de vingt-deux vaisseaux, vint mouiller dans la baie de Can- cale. près de Sainl-Malo, en Bretagne, et débarqua sur le rivage quinze bataillons de troupes légères et d'artillerie. La iiotte était commandée par lord Anson, et les troupes par le duc de Mariborough. fils du célèbre général de la reine Anne. Les ennemis s'avancèrent jusqu'à Saint-Ser- van, faubourg de la ville, avec un port, ou ils brillèrent trois frégates de la marine royale, plus de cent trente liiiiimenls d'armateurs ou de pêcheurs, et quelques ma- gasins d'ap|irovisionnemenls mariiimes. Au bout de huit jours, les Anglais se rembarquèrent, bornant leur expé- dition à ce dègàl; résultat bien peu digne, il faut le dire, de l'appareil qu'on avait déployé dans celle entreprise, 1 1 des chefs qu'on lui avait donnés. Un fait, cependant, doit être constaté à la gloire de ces derniers, c'est qu'ils donnèrent des ordres sévères pour qu'aucun acte de vio- lence et de brigandage ne fut commis par leurs soldats au préjudice des habilanls. Sept matelots et un soldat, con- vaincus d'avoir enfreint ces ordres, furent impitoyable- ment pendus aux vergues des vaisseaux.
C'est en 1701 que tïeorges Anson fut élevé à la dignité d'amiral. Il jouit peu des honneurs attachés à celle di- gnité : il succomba, au mois de juin de l'année suivante fl702), à une attaque^d'apoplexie.
« Anson, dit l'auteur de son article dans la Biograplne universelle des frères Michaud, avait toutes les qualités qui constituent le marin : un sang-froid à toute épreuve, une intrépidilé réfléchie, une connaissance profonde de la tactique navale. Il respectait l'humanité au milieu des horreurs de la guerre. 11 n'eut qu'un seul défaut, ce fut sa trop grande confiance; elle le rendit quelquefois la dupe des intrigants et des fripons. Il ne connaissait ni les hom- mes, ni la société; aussi a-t-on dit de lui qu'il avait f.nit le tour du monde, et qu'il n'y était jamais entré. ><
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B4RT (Je«), chef d'escadre, né en 1C50, mort en
17U-J.
Des illustres marins qu'a produits en si grand nombre le si-'cle de Louis XIV, il n'en est point dont le nom soit resté aussi populaire que .lean B.^rt. Ce héros naquit à Dunkerque. en 1050, douze ans avant que sa ville natale, successivement espagnole, française et anglaise, fût défi- nitivement restituée à la France. .Tean Bart, Français dans l'Sme, se dédommagea bien, depuis, de la fatalité qui l'a-
LES MARINS ILLUSTRES.
vait l'ail iiaitre sujet anglais. Sur la foi des mémoires ré- digés sous le nom du chevalier de Forbin, on a répété, dans beaucoup d'histoires et de biographies, que le père de l'illustre marin n'était qu'un pauvre pêcheur si misé- rable, qu'il n'avait même pu faire apprendre à son fils la lecture et l'écriture, ces premiers éléments de toute in- struction. Cela fùt-il vrai, que nous n'y trouverions qu'un motif de plus d'admirer ce flls de ses œuvres, dont le gé- nie se serait ainsi développé malgré le double obstacle de l'extrême pauvreté et de l'extrême ignorance. Mais il n'en est rien : Jean Barl naquit au sein d'une famille aisée et considérée. Son père était un de ces intrépides arma- teurs, comme Dunkerquc était en possession d'en produire depuis un temps immémorial, se livrant à la pêche du hareng ou armant en course, suivant les circonstances de la paix ou de la guerre. On sait même que Corneille Bart,
pore de notre héros, était mort à la suite d'une affaire en mer, oii il avait été grièvement blessé en commandant un abordage. Il laissait deux fils en bas âge, dont Jean Bart était l'ainé. Outre qu'on a la preuve que ce chef d'escadre, non-seulement écrivait d'une manière très-nette, mais en- core rédigeait en fort bon style ses dépêches et ses rap- ports officiels, comment admettre que l'enfant, né dans une condition aussi honorable, n'eut pas même reçu l'in- struction la plus élémentaire avant d'être lancé dans la rude carrière ou l'appelaient également les traditions de sa famille et sa vocation personnelle.' Ce qui est certain, c'est que Jean Bart commença de très-bonne heure son apprentissage de la mer; et ce fut sous un maître qui ne pouvait lui donner que de grandes et prolitables leçons- car ce n'était rien moins que le grand et ilhislre M'ichel Ruyter. {loy. ce nom.)
Par la sainte-barbe, dit .lean Cart à son fils, le bruit et la fumde de la poudre te font peur I — Pa2;e 9
Le patronage de l'amiral hollandais assurait au jeune marin duukcrquois une rapide et brillante fortune, et il ne tenait qu'à lui d'avancer immédiatement dans cette voie, en consacrant son courage et son activité au service dos Provinces-Unies. Mais la guerre s'étaut déclarée entre la France et la Hollande (1G71), il aima mieux renoncer aux avantages qui lui étaient offerts de ce côté que de s'expo- ser à servir contre son pays. Rentré à Dunkerquc, il s'en- çagea comme second sur un bâtiment armé pour la course. Il s'y fit bientôt une réputation d'audace et d'intrépidité qui le rendit cher aux armateurs. C'était à qui pourrait l'enrôler sur son bâtiment. Mais un rôle subalterne nui- sait â l'essor de son génie: en 1674, dn produit de ses parts de prise, il acheta et arma un petit bâtiment, dont il forma l'équipage de trente-six hommes bien détorminés et qui avaient toute confiance dans kur jeune capitaine. Sa première sortie fut inaugurée par un brillant succès: au bout de quelques jours, on le vit rentrer au port de Dunkerquc avec une frégate hollandaise de dix-huit ca- nons, qu'il avait prise à l'abordage dans la rade du Texcl. Une société d'armateurs lui coniie aussitôt le commande-
ment d'une frégate de six canons, et de nouveaux succès couronnent soii audace et son intrépidité. Plein de con- fiance dans sa bonne étoile, il s'est lancé jusque dans la Baltioue, et tombe inopinément au milieu d'une Hotte marchande i|u'escorlaient deux frégates de guerre. L'une est prise de vive force, et l'autre n'échappe au même sort qu'en gagnant honteusement le large. Du convoi mar- chand, uni' partie a été brûlée ou coulée â fond pendant l'action ; mais la plus considérable et la plus riche devient la proie du jeune corsaire dunkerquois.
Les associés de Jean Bart, en bons spéculateurs qu'ils étaient, se hâtent d'ajouter quatre nouveaux bâtiments rcs- peclablement armés â sa petite frégate, et lui forment ainsi une véritable escadre, â la tête de laquelle le hardi capitaine devient la terreur et le lloau de la marine anglo- batave. Pas une de ses sorties du port de Dnnkerque qui ne fut marquée par un désastre pour les ennemis de la France. Nul vaisseau de commerce n'osait plus se hasar- der sur les mers explorées par sa redoutable flottille. La paix de Nimègue, signée en 1078, put seule mettre un terme à ses courses et à ses exploits.
LES MARI>'S ILLUSTRES.
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La répulaliùn que Jean Bart venait d'acquérir au ser- vice des armateurs de sa ville natale avait marqué sa place dans les cadres de la marine royale : il y entra, comme lieuti naut de vaisseau, sous le ministère de Sei- guelay, ûls du grand Colbert, et son digue successeur dans l'administration de la marine française. La fortune du ma- rin flamand, au service de la flotte, resta longtemps liée à celle du Provençal Forbin. Tous les deux égaux d'âge et de grade, entres pour ainsi dire le même jour au ser- vice du roi et attachés à la même escadre; tous les deux également intrépides et résolus dans l'action, profondé- ment séparés, néanmoins, quant au caractère moral, par ces nuances si tranchées que la nature a mises entre l'homme du Nord et celui du Midi : celui-ci emporté, tranchant, vantard; celui-là toujours plein de flegme, de réserve et de simplicité; l'un plus brillant que solide,
l'autre, au contraire, plus solide que brillant : on les vit pendant plusieurs années, associés aux mêmes entreprises, mêlés aux mêmes aventures, rivaux ou plutôt émules de courage et d'audace dans les conjonctures périlleuses, et avançant à peu près du même pas dans la noble carrière où ils se signalaient à l'envi. Seulement le chevalier de Forbin, né gentilhomme, sut porter avec aisance l'habit de cour; le chevalier Bart ne put y assouplir sa rude en- colure et resta toujours un ^Tai marin d'eau salée, plus i l'aise sur son tillac que sur les parquets glissants de Ver- sailles.
La nécessité d'abi'éger et la crainte surtout de paraître tomber dans des redites, nous forcent de passer sur un grand nombre des prouesses maritimes de notre liéros. Nous noterons, cependant, un trait entre mille, trop ca- ractéristique pour être négligé. C'était en 1689; Jean Barl
Parlant ainsi, il se dirige avec sa mèche enflammée vers un baril de poudre. — Page li.
et Forbin, montés chacun sur une petite frégate, escor- taient des convois de guerre et de commerce, de Dun- kerque aux ports de la Normandie ou de la Bretagne. Dans une de ces expéditions, un corsaire hollandais était tombé sur leur route; ils s'en étaient rendus maîtres après un sanglant abordage et l'avaient conduit à Brest. Jean Bart avait à son bord, son fils, enfant de douze ans, auquel il fai- sait déjà faire, sous ses yeux, le terrible noviciat de l'homme de mer. Au signal du branle-bas de combat, l'enfant n'avait pu maîtriser son émotion et son père l'a- vait vu pâlir au bruit de la première volée de canon lan- cée par l'ennemi. — « Par la sainte-barbe, dit Jean Bart en lançant un regard sévère à son Dis, le bruit et la fumée de la poudre te l'ont peur ! C'est un vilain mal pour un marin que la peur, et je vais t'en guérir (lour toujours! » Aussitôt, il l'amène au pied du grand mât, l'y attache et l'y laisse jusqu'à la fin du combat. Nous reproduisons ce trait sans aucun commentaire, persuadé, toutefois, qu'il se trouvera peu de mères assez Spartiates pour l'ad- mirer. La même année 1G89 manqua d'être fatale à Jean Bart
ainsi qu'à son camarade Forbin. Tous les deux escortaient de conserve, dans la Manche, un convoi de vingt bâti- ments marchands partis du port du Havre, lorsque, par le travers de î'ile de Wight, ils se virent poursuivis par deui vaisseaux anglais, portant chacun cinquante pièces de ca- non. Dans de"s conditions aussi inégales, leur nerte était inévitable s'ils se laissaient atteindre; la prudence leur conseillait donc de prendre le large à toutes voiles; mais le convoi était perdu, et l'honneur leur prescrivait^ de tenter de le sauver, même en se sacrifiant. Ils n'hésitè- rent pas un seul instant, et, comprenant que l'audace seule pouvait compenser l'iufèriorilé de leurs forces, ils se dé- cidèrent à prendre résolument l'offensive, et à se préci- piter aveuïïlément à l'abordage dès qu'ils auraient pu prendre le vent sur l'ennemi. Pour occuper l'un des vais- seaux anglais pendant qu'ils entreprendraient l'assaut de l'autie, ils avaient eu le soin préalable d'armer trois des plus eros navires de leur convoi; précaution que rendit mutile celle que prirent les équipages de ces navires de se dérober au combat, dès que le signal en fut donné par les chefs de l'escorte, Jean Bart et Forbin restèrent donc
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seuls aux prises avec l'ennemi. La lutte fut terrible et longue ; car les deux officiers français, tenant à donner à la ifotte marchande le temps de gagner le large et de se mettre hors de toute atteinte, avaient juré de n'amener leur pavillon qu'à toute extrémité. Tant qu'ils juirent conihatlre et soutenir de leur parole et de leur exemple le courage de leurs équipages, la victoire demeura indé- cise; enlin, grièvement blessés l'un et l'autre, ils se trou- vent réduits à l'impossibilité d'agir ou de donner des or- dres ; les deux tiers de leurs équipages sont étendus morts sur les ponis, ce qui reste est à peu prés mis hors de combat; les deux frégates, rasées de l'avant et de l'arriére, ne présentent plus que deux misérables carcasses prêtes à sombrer. Toute satisfaction ayant ainsi été donnée à l'iionneur et au devoir, il ne reste plus aux deux braves officiers qu'à se résigner à leur mauvaise fortune; ils ne capitulent pas, ils se laissent emmener. Du moins leur dévouement n'avait pas été stérile : le convoi pour lequel ils avaient si généreusement combattu était sauvé: pas un seul de ses bâtiments n'était tombé au pouvoir de l'ennemi.
Jean Bart et Forbin furent conduits à Plimouth, en An- gleterre, où on leur donna pour prison une chambre d'au- berge, aux fenêtres étroitement grillées par de lourds barnaux de fer, et dont la porte fut soigneusement gar- dée par une sentinelle. La nouvelle de la mésaventure arrivée à ces deux braves officiers ne fut point reçue en France avec indifférence. Le gouvernement songea aussi- tôt à les faire sortir de prison par voie d'échange, et Sei- gnelay n'était pas homme à marchander leur rançon. Il laissa échapper à cette occasion un mot qui jieint bien le grand cas qu'il faisait de notre héros, et que nous de- vons consigner ici à la gloire du Dunkcrquois et du mi- nistre. « Nous ne devons pas hésiter, disait le ministre, à rendre au plus vite deux si braves officiers à la flotte ; mais Jean Bart d'ahord, Jean Bart surtout! »
Les deux prisonniers ne crurent pas devoir attendre le résultat des négociations dont ils étaient l'objet, et, dés qu'ils se sentirent assez remis de leurs blessures pour pouvoir .supporter les fatigues d'une traversée, ils songè- rent à s'évader. Grâce à l'intérêt qu'ils surent inspirer au chirurgien qui les soignait, et à ceux-là mêmes qui avaient mission de les garder, ils s'en procurèrent facilement les moyens. Ce fut l'affaire de quelques barreaux coupés à la grille de leur prison, d'une nuit obcure et d'un canot qui les attendait dans un endroit écarté du port, La rade qu'ils avaient à traverser était couverte de bâtiments : de nom- breuses vigies, en les voyant glisser rapidement sous celte forêt de mâts, ne cessaient de leur crier qui rive? à quoi ils répondaient par ce simple mot : Pécheurs! que Jean Bart prononçait eu anglais d'un accent assez irréprocha- ble pour tromper la vigilance des sentinelles. Ils étaient d'ailleurs protégés par un épais brouillard.
Ils mirent deux jours et demi à traverser la Manche sur leur frêle embarcation. Leur arrivée à Saint-Malo, qui allait bientôt avoir son Duguay-Trouin, fut célébrée par la marine marchande et la marine militaire comme une fête de famille cl une solennité publique tout à la fois. Cette aventure valut à chacun de nos deux héros le grade de capilain'e de vaisseau et une gratification de quatre cents écus. «Avant la fin de l'année, dit un historien moderne, Jean Bart et Forbin avaient déjà pris leurrevanche, en enle- vant, dans leurs courses incessantes, nombre de bâtiments ennemis (I). »
La révolution politique qui s'était opérée en Angleterre en 1688, et l'intérêt que prenait Louis XIV à la restaura- tion de Jacques II, qu'il avait royalement abrité dans le palais de Saint-Germain, avaient rallumé la guerre entre les deux nations. En 1090, l'amiral Tourville était sorti du port de Brest, à la tête d'une Hotte imposante, pour se porter à la rencontre de la Hotte anglo-batave, jusque dans les eaux britanniques. Jean Bart commandait, dans cette expédition, VAkijon, frégate de quarante canons. La Hotte ennemie ayant clé signalée au delà de l'ile de
(i) Louis Gucrin, Uisloire marilime de France
Wigbl, à la hauteur du caji Benchy-Head, autrement dit de Béveziéres, Tourville demande un officier de bonne vo- lonté, à la fois hardi et expi rt, pour aller la reconnaître, et lui rapporter un compte exact de sa force et de ses dispositions. Jean Bart se présente. Il monte dans une pe- tite chaloupe, où il fait mettre des filets, et s'avance pen- dant la nuit vers les vaisseaux anglais. On lui jette le qui vive? Là, comme dans la rade de Plymouth, il répond : Pécheur! en bon anglais, et on le "laisse tranquille. Il parcourt avec soin et sans trouble toutes les positions de la flotte ; prend les notes les plus exactes et les plus pré- cises Fort des bons renseignements qu'il lui a rapportés, l'amiral français prend ses mesures et donne l'ordre d« combat pour' le lendemain malin. Nous n'avons point à entrer ici dans les détails de l'affaire de Béveziéres, qui fut une débâcle réelle pour la llolle anglo-batave, laquelle n'échappa à une destruction complète que parce que la Hotte française eut toujours le vent contre elle.
Tourville étant rentré à Brest pour faire réparer ses vaisseaux, Jean Bart fut envoyé dans le Zuyderzée avec or- dre de faire la chasse aux pêcheurs hollandais, dont il coula bas presque tous les bateaux. Sa mission remplie, il revenait vers Dunkerque lorsqu'il fait la rencontre de deux vaisseaux anglais; les attaquer et les enlever ne fu- rent pour lui que l'affaire d'un instant. 11 eût été inouï que ses compatriotes le vissent rentrer au port sans la moindre prise I .\ peine arrivé, il se remit en campagne avec quatre bâtiments et deux brûlots, pour appuyer les parlisansde Jacques II en croisant sur les côtes (l'Irlande. Celle petite escadre ne servit guère qu'à ramener une partie des vaincus de la bataille de la Boyne, si funeste à la cause des Sluarts.
L'année suivante (1691), Jean Bart attendait à Dunker- que les ordres du roi, lorsque ce port fut bloqué par les forces réunies de l'Angleterre et de la Hollande. Fatigué de son inactivité, notre capitaine arme pour la course une* flollille de bâtiments légers. Ce n'est pas sans beaucoup de difficultés qu'il obtient du ministre l'autorisation de la mettre en campagne; mais, cette autorisation obtenue, il ne perd pas un instant, et profile de la première nuit favorable pour sortir du port el franchir la ligne du blocus. Le malin même, il se trouve en présence de trois bâti- ments de commerce anglais, escortés par un vaisseau de guerre. Il attaque celui-ci à sa manière, c'est-à-dire par un abordage immédiat, cl s'en rend maître ainsi que du convoi , et va mettre sa prise en sûreté dans le port de Bergue ( Bergen i en Norwége, A deux jours de là , il sur- prend, dans la mer du Nord, un autre vaisseau de guerre protégeant une flotte hollandaise chargée de harengs. Le vaisseau est enlevé, el la Hotie brûlée.
Ou raconte, à l'occasion de cette campagne, l'anecdote assez curieuse que voici. Jean Bart, après avoir croisé quelque temps devant les côUs d'Ecosse, était rentré au port de Bergen pour y reprendre sa capture et la ramener en France. Il est rencontré sur le port par un capitaine anglais qui l'aborde, el le dialogue suivant s'établit entre eux : « iN'êtcs-vous pasJean Bart? — Lui-même pour vous servir. — J'ai résolu de me battre avec vous. — Bien n'est plus facile; mais j'attends des provisions, cl je ne me re- mettrai en mer qu'après les avoir reçues, — Qu'à cela ne tienne;je vous attendrai. Promcllez'-moi de me prévenir quand vous serez prêt à partir. — Je vous le promets. »
Fidèle à sa parole, Jean Bart, ayant ses provisions faites, vient prévenir le capitaine anglais que rien ne le relient plus au port, el qu'il est sur le point de lever l'ancre. L'Anglais l'invite à déjeuner à son bord, « Ce sera du temps perdu. Le vent est bon; hàlons-nous d'en profiter, répond Jean Bart. » L'Anglais insiste; le Français cède à ses instances. On s'attable, et le repas s'accomplit avec beaucoup de gaieté et d'entrain. Au dessert, la conversa- lion se prolonge le temps nécessaire pour brûler une pip« convenablement arrosée de quelques petits verres de vieux rhum. Enfin, Jean Bart lève le premier la séance en di- sant à son amphitryon : « Savez-vous bien, capitaine, que, si nous voulons joiïer notre partie avant la nuit, il est grand temps que nous mettions toutes voiles dehors. Au revoir! — Vous êtes mon prisonnier, répond l'Anglais. Vous n'a-
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vez pas payé voire rançon de Plymouth, et je me suis en- gagé à vous conduire en Angleterre. »
A ces mots, Jean Bart lance sur son interlocuteur un de ces regards qui brillent comme l'éclair et annoncent la foudre! 11 saisit une mèche, l'allume, et, se tournant du côté de ses navires, il crie d'une voix terrible : « A moi, VEntendu! » C'était le nom du vaisseau qui portait son pavillon. Puis, s'adressant au perfide Anglais : « Ali! double traiire, tu dis que .Jean Bart e.«t ton prisonnier! Eh bien! tu en as menti, et c'est moi ([ui suis maître de ton vaisseau, et qui vais le faire sauter ! » Parlant ainsi, il se difige avec sa mèche cnllammée vers un baril de pon- dre; et, tandis que les Anglais éperdus s'efforcent ae le retenir, les Français de VEntendu, accourus à la voix de leur capitaine, escaladent précipitamment le bord ennemi, taillent en pièces une partie de réquipai};e, et se rendent maîtres du bâtiment. Le capitaine anglais devenu à son tour, mais sérieusement et loyalement, le prisonnier de Jean Bart, est conduit au port de Brest avec les autres pri- ses effectuées par le capitaine dunkerquois.
Louis XIV fut curieux de connaître ce marin de la côte de Flandre qui faisait tant d'honneur ,i sa Uolle, et dont il entendait raconter tant de traits merveilleux et souvent su- blimes d'audace et^ d'intrépidité. Jean Bart fut invité à se présenter à Versailles. Ce fut sou camarade d'escadre, l'orbin, l'adroit et vaniteux Provençal, qui lui servit d'in- Iroducteur ;i la cour. Jean Bart, que sa vie de bord avait mal préparé aux pompes et aux délicatesses de Versailles, s'y trouva fort dépaysé. Sa bonhomie toute flamande, sa parole pleine de franchise, mais dépourvue de toute élé- gance, et la rudesse native de ses manières, ne pouvaient paraître que des excentricités bien étranges à la foule des courtisans. Mais le grand roi.. qui sentait le héros sous la rudeécorcedu marin, accueillait fort mal les épigram- mes des beaux esprits de son entourage. « Son langage est un peu trivial et ses façons d'agir un peu vulgaires, disait Louis XIV; mais il me sert bien noblement, et je n'en connais pas qui soit plus digne de mon estime. » Nous rapportons ce mot. moins pour la gloire de Jean Bart (|ue pour celle du monari[ue qui savait si bien l'apprécier.
L'intrépide marin se sentait trop déplacé dans les anti- chambres ou les salons de Versailles pour y faire un long séjour. Il se lassa bienl4t de n'être pour ce monde élégant, fardé et frivole, que l'Ours de M. de Forhin; car il était de mode à Versailles, pourvu que le roi ne l'entendit pas, de désigner ainsi l'homme qui était déjà une des gloires de la marine française! Jean Bart revint donc le plus tôt qu'il put dans sa lionne et chère ville de Dnnkeri|ue, au milieu de ses braves compatriotes, si bien faits pour l'ai- mer et l'admirer, au milieu de ses inlrépides marins, si dévoués, si fiers de l'avoir pour capitaine et pour ami !
Jean Bart ne prit aucune part à la campagne de 1092 dans la Manche, signalée par le désastre de la flogue; mais il servit avec distinction dans celle de l'année suivante, où Touiville (voij. ce nom) prit une brillante revanche dans la Méditerranée. Avec nn seul vaisseau de soixante-deux canons qu'il commandait, le Glorieux. Jean Bart attaqua près de Faro (Portugal) six bâtiments hollandais faisant partie de la flotte de Smyrne, qui venait d'être dispersée ou détruite dans la baie de Lagos. Ils réunissaient entre eux prés de deux cent cin(|uante canons, et avaient à défendre une riche cargaison. Le capitaine du Glorieux les pour- suivit si vivement et avec tant de bonheur, qu'il les fit échouer et les brûla ensuite.
Au retour de celte expédition dans la Méditerranée , Jean Bart alla prendre, dans sa ville natale, le comman- dement d'une escadre destinée ;i amener de la Baltique en France une flotte chargée de blé. La mission était d'autant plusdiflicile, que Dunkerquc était toujours bloqué par les vaisseaux anglo-bataves, et qu'il fallait tromper la vigilance des croisières ennemies qui sillonnaient l'entrée de la Man- che. Mais c'était lu le triomphe du génie du capitaine dun- kerquois. A l'aller, comme au retour, il passa à travers les escadres ennemies, et conduisit sans encombre, à sa des- tination, l'important convoi qu'il avait mission de proté- ger. Peu de temps après, il enleva, prés des bancs de Flandre, trois frégates anglaises, dont les deux premières
servaient d'escorte .i un transport de munitions de guerre que les Provinces-Unies envoyaient à Guillaume lll.
169i. Mais voici, de tous les exploits de notre héros, le plus hardi peut-être et le plus i-emarquable. surtout par l'importance de son résultat. Jean Bart était sorti de Uunkerque, le 27 juillet, avec une escadre composée do six vaisseaux de guerre de troisième et de quatrième rang et de deux flûtes. Il avait ordre d'aller au-devant d'une Hotte de plus de cent bâtiments chargés de grains dans les ports de la Baltique, et qui étaient attendus en France avec une impatience d'autant plus grande, qu'on y souffrait beaucoup de la disette. Cette flotte si précieuse s'était mise eu mer n'ayant pour toute escorte que deux vais- seaux de guerre, l'un suédois, et l'autre danois. Jean Bart la rencontra, le 29 juillet au matin, entre le Texel et la Meuse, mais devenue la proie d'une escadre de guerre hollandaise, forte de huit vaisseaux de second rang, com- mandée par le contre-amiral Uyde de Frise : c'était un rude jouteur, que cet amiral hollandais, et il avait de son côté la supériorité de l'armement. Mais, indépendamment de l'honneur de se mesurer avec un pareil adversaire, l'enjeu était trop considérable pour que Jean Bart ne fût pas impérieusement poussé à tenter la partie à tout prix. Il assemble autour de lui tous les ofliciers de son esca- dre, et leur annonce qu'il s'agit d'un combat à outrance : c'est une occasion suprême, où il n'y a d'autre alternative que le succès ou la mort. « 11 faut avancer et combatlre les yeux fermés, dit-il, l'intérêt de la France l'ordonne. » Ces paroles tombent sur des hommes dignes de les com- prendre et de les exécuter. Chacun retourne à son poste, non moins résolu , non moins dévoué à la fortune de la France, que le brave capitaine de tant de braves gens.
On gouverne droit à l'ennemi; dès qu'on se trouve à portée de canon : « Camarades, s'écrie Jean Bart, point de canons, point de fusils! rien que le pistolet et le sabre! Je me charge du contre-amiral, et vous en rendrai bon compte. IJue chacun fasse comme moi! » Animé de la même pensée, llyde de Frise gouvernait aussi à l'enconlro du Fortuné, c'était le nom de bon augure qui se lisait à la poupe du vaisseau pavoisé de la cornette de Jean Bart. Les deux vaisseaux sont bientôt aux prises et accrochés l'un à l'autre. Jean Bart, plus prompt que son adversaire, est santé sur son bord, eulraiuant avec lui son intrépide équipage. D'un coup de jiistolel, tiré à brùle-pourpoinl, il étend à ses pieds l'amiral hollandais. Même vigueur, même succès de chaque Français en face de l'adversaire qu'il a rencontré! En unclinà'œil, toutl'état-majordu bâtiment fui mis hors de combat, et le pont jonché de cadavres. Du conlre-amiral , le Fortuné passa à un autre b.âlimcnt, et lui lit amener son pavillon. Un troisième tomba encore au pouvoir de l'escadre française; un quatrième n'échappa que parce que les grappins qui l'avaient saisi se rompi- rent : une prompte retraite, à force de voiles, sauva le reste de l'escadre hollandaise. Jean Bart comptait une belle page de plus dans sa vie de marin. 11 rentra glorieusement au port, escortant le convoi qu'il avait recouvré, et les trois vaisseaux de guerre qu'il avait conquis sur l'ennemi.
Celle action eut en France un immense retentissement. Une médaille fut frappée pour en perpétuer le souvenir. Louis XIV, qui avait déjà décoré Jean Bart de son ordre de Siint-Louis. récemment créé, lui délivra des lettres de noblesse, u De tous les ofliciers qui ont mérité l'honneur d'être anoblis, est-il dit dans ces lettres, nous n'en trou- vons point ((ui s'en soit rendu plus digue que notre cher et bien-aimé Jean Bart. » Certes, et on peut le dire aujour- d'hni même, elle n'est pas un vain titre la noblesse ainsi fondée sur de grands services personnels. Le jeune ûls de l'intrépide capitaine du Fortuné, François-Cornille Bart, qui avait combattu auprès de lui dans cette chaude affaire du 29 juillet, et mii en avait apporté la nouvelle à Paris, fut promu au grade d'enseigne de vaisseau.
lin !<>96, Jean Bart avait reçu le commandement d'une escadre de sept vaisseaux de guerre, dont la mission était lie parcourir en tous sens la mer du Nord, et de faire au- tant de mal que possible aux vaisseaux de guerre et de commerce des confédérés. Celait le triste droit et l'une des affreuses nécessités de la guerre maritime. Le contre-
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amiral aiis;l.iis Bembow tenait le port de Duukerqite bloqué avec une flolle de vingt-deux vaisseaux ; mais ce n'était pas là un obstacle sérieux pour le capitaine dunkerquois, accoutumé à se jouer de la vigilance et des précautions de ses ennemis. 11 traversa donc encore une fois, pendant une nuit, la Hotte de blocus, entraînant à sa suite un certain nombre de bâtiments de course, convaincus avec raison qu'il y avait toujours bonne moisson à faire en sa compa- gnie. L'escadre se dirigea vers les côtes de la Hollande, (lans le but de se tenir à l'affût de la Hotte marcliande de ce pays, qu'on savait avoir quitté les ports de la Baltique, au nombre de plus de quatre-vingts bâtiments richement chargés. Dans la soirée du 17 juin, cette flotte fut signalée marchant en tres-bon ordre et en lignes serrées, sous l'es- corte de cinq gros vaisseaux de guerre hollandais. Jean Bart flt mettre en panne (1), et attendit ainsi l'ennemi pen- dant toute la nuit. A la pointe du jour, le convoi hollan- dais n'était plus qu'à quelques portées de canon, .leàn Bart ordonna aussitôt la manœuvre de gagner le vent; cette manœuvre exécutée, il donna le signal de l'abordage vif et prompt, selon son habitude, et courut vent arriére sur les bâtiments de guerre hollandais. Ce que voyant, ceux-ci s'étendirent en longueur pour couvrir la Hotte marchande; et dans rinipossibiiité où ils se trouvaient d'éviter l'enga- gement, ils attendirent les Français, taudis que leur con- voi s'apprêtait à s'éloigner à toutes voiles, à la faveur du combat.
Cependant .lean Bart gouvernait droit sur le comman- dant de l'encadre ennemie ; mais un autre bâtiment veut
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lui barrer le passage : il n'était pas de force, et il est aus- sitôt pris qu'abordé. Cet incident n'a pas détourné notre capitaine de son but; c'est à lui qu'appartient l'honneur d'attaquer la tête de l'escadre hollandaise; il arrive fière- ment, terriblement, contre le bâtiment qu'il cherchait, l'accroche, se précipite le premier sur le pont et lue le capitaine de sa main. Le bâtiment est à lui! Il avait été dignement secondé, dans ces deux abordages si vigoureux, si brillants, par sou fils et par tous les hommes de son
li) Mettre en panne, c'est mniiœuvrer de manière que le vais- seau n'avance ni ne recule sensiblement.
équipage. 11 y avait eu émulation de vigueur et de résolu- tion iiarmi les autres vaisseaux de l'escadre française, et chaque abordage avait été suivi d'une prise. Tous* les bâ- timents hollandais tombèrent ainsi au pouvoir des nôtres. Pendant l'action, les armateurs dunkerquois qui avaient suivi Jean Bart, ne demeurèrent pas oisifs; se jetant au mi- lieu de la flotte marchande éperdue, ils enlevèrent, au dire de quelques mémoires contemporains, quarante-cinq bâti- ments qu'ils se hâtèrent de conduire en lieu de sîireté.
Cependant, l'arrivée inopinée d'une escadre hollandaise de treize vaisseaux, dont cinq de plus de soixante canons, ne permit pas au vainqueur de conserver toute sa, con- quête. Après avoir rallié tous les bâtiments de son esca- dre autour de son pavillon, retiré ses équipages des prises qu'il avait laites, il réunit sur l'une d'elles'tous ses pri- sonniers, et les renvoya en Hollande, non sans avoir pris la précaution de faire encloucr leurs canons et de mouiller leurs poudres. 11 livra ensuite aux flammes les quatre au- tres vaisseaux de guerre et le plus grand nombre des bâ- timents marchands capturés, et n'en garda que nuinze des plus richement chargés.
Ce ne fut pas le seul dommage qu'il causa aux Hollan- dais dans le cours de cette campagne. 11 les empêcha de se livrer à la pêche du hareng, l'une des principales bran- ches de leur industrie maritime, et pour laquelle ils em- ployaient, chaque année, quatre ou cinq cents bâtiments ; il força les confédérés à entretenir, pendant cinq mois, cinquante-deux vaisseaux de guerre, divisés en trois esca- dres. Enfin, obligé de relâcher faute de vivres, il rentra dans les ports de France, en passant, avec ce bonheur et cette habileté qui n'appartenaient qu'à lui, à travers trente- trois vai.sseaux anglais et hollandais qui voulaient lui bar- rer la route.
Cette rude et glorieuse campagne valut à Jean Bart la cornelte de cheï d'escadre. On lui confia, en 1697, le commandement de l'escadre de la province de Flandre, en remplacement du mar(|uis de Langeron , qui venait d'être nommé lieutenant général des armées navales. Louis XIV, dans une audience qu'il donna à l'illustre ma- rin, se plut à lui annoncer le premier la récompense qu'il venait de décerner à ses éclatants services. « Je vous ai nommé chef d'escadre, dit-il à Jean Bart, dès qu'il se pré- senta devant lui. — Sire, vous avez bien fait, » répondit le Dunkerquois , avec autant de franchise que de bonhomie. Et les courtisans de se regarder tout ébahis, prenant pour sot orgueil ce qui n'était chez cet homme smiple et naïf que la con.science de ce qu'il valait. Mais le roi l'avait mieux compris: a Messieurs, dit-il à ceux qui l'entou- raient, on peut s'en rapporter au témoignage de monsieur Jean Bart; c'est un excellent juge en matière de bien faire. » Et,s'adressant de nouveau à l'illustre marin: « Al- lez, monsieur Jean Bart, ne vous lassez pas de me bien servir, et je ne me lasserai pas de bien faire à votre égard. » Voilà de ces occasions oii Louis XIV se montrait vraiment un grand roi.
A quelques mois de là, en septembre 1097, le chef d'es- cadre Jean Gart reçut la mission délicate de conduire, avec sept vaisseaux de 'guerre, sur les côtes de Pologne, le prince de Conti, neveu du grand Condé, l'un des candidats au trône laissé vacant par la mort de Jean Sobieski. Il eut à passer au milieu de deux escadres ennemies, en nombre double et triple de la sienne. Il échappa à ce double écueil avec son adresse et son bonheur ordinaires. Le prince, après avoir félicité Jean Bart sur son habile manœuvre, avait ajouté : « C'est un vrai coup de maître que d'avoir pu ainsi passer à la barbe de ces gens-là; car je crois, chevalier, que s'ils nous avaient attaqués, nous courions grand risque d'être pris. — Impossible, monseigneur ! ré- pliqua vivement Jean Bart. — Et comment auriez-vous fait? — Plutôt que de me rendre, plutôt que de nous voir tomber au pouvoir de l'ennemi, j'aurais fait sauter le vais- seau. Mon fils avait ordre de se tenir à la sainte-barbe, pour y mettre le feu au premier signal. — Mais le remède eût été pire que le mal, reprit le prince un peu effrayé. Je vous déiénds, monsieur Jean Bart, d'y recourir tant que je serai sur votre bord. »
L'escadre arriva heureusement à Dantzick; mais trop tard
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quant au but politique de l'expédition. Toutes les chaiiccN de rélectiou avaient tourné à l'avantage du graud-élecleur de Saxe. Le prince de Conti, peu confiant dans le parti qui l'appuyait, jugea prudent de se désister de sa candi- dature, et "Jean Birt le ramena eu France.
Dans le même temps (septembre et octobre 1697) se si- gnait la paix de Riswick, qui mettait un terme, ou plutôt qui n'apportait qu'une trêve de quelques années, à l'éter- nelle rivalité de la France et de l'Angleterre. Cette paix fit rentrer tous les vaisseaux dans les ports, et laissa no- tamment sans occupation l'escadre de Flandre. Rentré à poste fixe au milieu de ses concitoyens, Jean Bart se con- .snla facilement, dans les douces joies de la famille et de l'amitié, de l'oubli où le gouvernement de Versailles pa- rut le laisser pendant plusieurs années.
Cependant la succession d'Espagne , après la mort de Charles II, el l'avènement d'un pctit-fîls de Louis XIV 1 1) à la couronne de ce pays (1700), avaient rallumé, plus ar- dents que jamais, les brandons mal éteints de la guerre dans l'Europe occidentale. Jean Bart, encore dans toute la force de l'âge et dans toute la maturité de son génie, allait ren- trer dans la carrière active, lorsqu'il fut subitement enlevé à la gloire et à son pays par une attaque de pleurésie. Il mourut dans sa ville natale, le 7 avril 1702, n'ayant pas enciire accompli sa cinquante -deuxième année. La mort fut deux fois injuste envers ce brave marin : d'abord pour l'avoir atteint si jeune encore; ensuite pour ne l'avoir pas frappé en pleine poitrine dans le tumulte d'un combat à bord, comme lUiyter, ce glorieux maître dont il avait été un si digne élève !
L'auteur d'une élégante et attachante Histoire mari- time de France, M. Léon Guérin, a tracé du héros dun- kerquois un portrait qui nous a paru touché de main de maître, et que nous reproduisons comme résumant d'tuie manière plus saisissante que nous ne saurions le faire nous-mêmes les divers traits épars dans notre faible es- quisse :
« Il n'était personne qui ne se plut à dire , même à la cour : c( J'ai vu Jean Bart. » Homme capable de concevoir et d'exécuter les plus grandes choses avec un héroïsme et «ne habileté extraordinaires, sa modestie, après le succès, ressemblait presque à de l'indifférence. Peu lui importait qu'on usurpât sur lui la gloire du résultat, s'il avait en lui-même la conscience de l'avoir méritée. Sa franchise était égale à sa valeur; mais la timidité de ses manières et de son langage, quand il était dépaysé, c'est-à-dire quand il n'était plus sur son bord ou au milieu de ses Dunker- quois, avait pour l'observateur, ami des contrastes, un cachet plein de charmes; car il n'est rien qui séduise comme la force du lion se voilant , dans les temps ordi- naires, des généreuses apparences de la douceur, presque de la faiblesse...
« Au physique, le héros dunkerquois avait une véritable tète flamande, aux cheveux et au teint blonds, aux yeux d'un bleu limpide, aux traits arrondis et respirant la bon- homie.
« Comme caractère privé , c'était un homme affable , d'une douce familiarité, sincèrement religieux, la provi- dence des malheureux quand il revenait de ses courses ; oubliant sa propre personne, et, parfois même, sa famille, qu'il laissa pauvre, pour secourir ceux qui s'adressaient à son intarissable commisération.
« Tel était Jean Bart, le marin le plus populaire, non- seulement de son temps et de la France, mais de tous les temps et de tous les pays. »
BliAKE (RoBEr.T), amiral anglais, né à Bridgewater en 1597; mort en 1057.
Le baron de Sainte-Croix, dans sa remarquable Histoire des Progrès de la puissance nacale de l'Angleterre, n'hé- site pas à proclamer Robert Blake comme le plus grand ami- ral que cette nation eût alors vu nailre dans son sein. Ceci était écrit en 1780. Ce célèbre capitaine a donné, de son
(1) Philippe lie France, duc d'Anjou, second fils du daupliin. 11 coinmençj, sous le nom de Pliibppe V, la dynastie des Bom- bons d'Espagne.
temps, un éclatant démenti au préjugé qui a fait passer en force d'axiome, que, si la naUirc fait les généraux de terre, et si l'occasion les improvise, il n'y a que l'expé- rience et le temps qui puissent faire les amiraux. Blake avait cinquante ans lorsqu'il prit le commandement des flottes de sa patrie, el, jusque-là, il n'avait jamais servi que sur terre (1).
L'aristocrate et royaliste Clarendon , dans son Histoire de la Re'bellion, c'est-à-dire de lépoque d'Olivier Crom- well. nous apprend que R. Blake était un homme d'une médiocre naissance, à qui son père, bourgeois de Bridge- water. avait laissé une fortune assez considérable pour lui permettre de vivTe en gentleman, indépendant et sans tra- vail. Il en profila pour se procurer les avantages d'une bonne et solide éducation. Il étudia dans l'université d'O.x- ford, où il prit le grade de maître es ai'ts. Ses études ter-
Robert Blake,
minées, il s'établit à Bristol , où il vécut assez obscuré- ment, cultivant, par manière de distraction, les sciences nKilliémaliques et la philosophie. II ne commença à se mettre en évidence qu'au moment où vinrent à surgir en- tre Charles I" elles Communes, les querelles qui abouti- rent à la catastrophe de Whitehall i2). Blake, qui penchait vers les idées républicaines, se rangea alors ouvertement parmi les adversaires de la cour. Ce même Clarendon, cjue nous citions tout à l'heure, assure que le futur amiral d'Olivier Cromwell était un homme mélancolique, chagrin, très-frondeur de sa nature. « Il passait, dit-il, la plus grande partie de sou temps avec des parasites, qui anproii- vaient ses caprices et la liberté avec laquelle il déclainait incessamment contre la licence des temps et l'autorité de la cour; et ceux qui le connaissaient à fond, découvrirent qu'il avait l'esprit antimonarchique, alors même qu'on ne soupçonnait pas encore que le gouvernement royal fût en danger (3). »
(1) L'Angleterre offre un remarquable exemple d'une vocatiou maritime encore plus tardive, dans la personne d'Edouard Mon- ti"ne, comte de ï^andwicli. Il était né eu 159o, eut un regmient ci l'àse de huit ans, et ne fut employé qu'en 1G56 dans la marine, par ordre de Cromwell, qui l'envoya .avec Blake dans la Me- .literranée. Sandwich fut nommé vice-amiral d Angleterre, et perdu la vie à la journée de Solebai (ou Soulliworld). en 1672.
('2 Charles 1", condamné à mort par le Pjrlement, eut la tele trantliée sur la place de Wliilehall, à Londres, le 9 février 16i9.
(3) Hisloire Je la Rebellicn.
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Uuand la guerre civile éclata, en 1642, Biake, déjà ar- rivé à toute la maturité de l'âge , se mit au service des Parlementaires, el fut un des plus ardents et des plus ha- biles lieutenants d'Olivier Cromwell. On le mit à la tète d'une compagnie de dragons, avec laquelle il se distingua dans plusieurs affaires. Ce ne fut qu'en 1G47, que le Par- lement, en disette d'amiraux, car la plupart des officiers de marine étaient passés au parti royaliste, mit le capi- taine Blake à la tète de la flotte, en lui donnant l'orare de chasser des cotes d'Irlande le prince Ruperl, qui com- mandait la flotte royale. Par les succès qu'il obtint à son début dans la carrière maritime, Blake prouva que le gé- nie, en toute chose, est un don inné, qui n'atloiid, pour se révéler et se développer, que les occasions. Il empê- cha, pendant cette campagne, les escadres espagnoles et portugaises de porter aucun secours aux Royalistes.
Le principal mérite de l'amiral Blake l'ut de dédaigner tout ce qu'on regardait encore de son temps comme les véritables traditions de la science navale et le ncc plus ultra do la tactique; science qui consistait principalement à tenir un vaisseau et son équipage hors de danger. Il pen- sait qu'en mer, comme partout ailleurs, la fortune aimait toujours à se déclarer pour les audacieux, a II fit voir le premier aux marins, dit Clarendon, que les forts bâtis sur terre, qu'on avait toujours jugés si formidables pour les vaisseaux, ne servaient qu'à intimider par le bruit, et ne pouvaient nuire que rarement. U sut inspirer, à ceux qui combattaient sous ses ordres, un courage et une résolu- tion à toute épreuve, en leur démontrant, par l'expérience, de quoi sont capables des gens résolus, en leur enseignant à combattre sous le feu comme sur l'eau. Et , quoi qu'on Tait bien imité depuis, c'est le premier qui ait donné l'exemple de cette espèce de courage maritime, qui ne se plait qu'aux entreprises hasardeuses. »
Dans la guerre de 1(3 J2, entre l'Angleterre et la Hol- lande, guerre sur laquelle nous donnerons de plus amples détails en parlant de Tronip et de Uuyter {voy. ces noms), DIake lutta avec avantage contre les efforts des plus intré- pides et des plus habiles amiraux de Provinces-Unies. U fut assez grièvement blessé dans la seconde affaire du 29 novembre {voy. Tromp); ce qui détermina la retraite de sa flotte devant celle de Hollande, commandée par l'illus- tre 'l'ronip. Mais il prit une éclatante revanche au mois de février de l'année suivante, où, après une lutte gigantes- que de trois jours (18, 19 et 20 février 1653), il eut l'hon- neur de voir battre en retraite devant lui la flotte hollan- daise, commandée par Martin Tromp et Ruyter.
La lettre dans laquelle il rendit compte" au Parlement de cette triple bataille , dont l'issue attachait à soji nom une gloire impérissable, commençait ainsi : « Dieu a com- battu pour nous contre un ennemi que nous avons totalement détruit en trois furieuses rencontres. Deux jours aupara- vant, nous étions en prières; et le 18, nous remarquâmes que Dieu nous apprenait où ils étaient, par le texte de l'Ecriture qu'on lisait : Pars dcviain, et va ronirc eux. A peine le chapitre où se trouvent ces paroles eût été ex- pliqué, que nous aperçûmes, avant l'aube, la flotte enne- mie. » Ce style doime une idée et de l'esprit du temps et du caractère personnel de l'amiral Blake. On sait combien était grande la part du fanatisme religieux dans cette ré- volution politique, dont Olivier Cromx'vell était l'àmo et le héros. — La triple victoire de Blake fut célébrée en An- gleterre par des réjouissances publiques : les honneurs d'un triomphe, ou figuraient comme principal ornement les prisonniers hollandais, furent décernés à l'amiral de la flotte anglaise, et le Parlement ordonna un jour extra- ordinaire d'actions de grâce.
Pour des causes que nous ignorons, on ne laissa cepen- dant point à Robert Blake le soin d'achever celte guerre; il dut céder au général Monck le commadcmeni de la Hotte, pour aller "châtier les corsaires des cotes Bubares- qucs. Arrivé avec une escadre devant Tunis, il battit le fort de la Goulette à coups de canon, franchit le canal, brûla dans le port six vaisseaux turcs, el, ayant débarqué avec douze cents hon}mes, il tailla en pièces une armée de trois mille soldats turcs. .Après cet exploit il visita, de la même façon, Tripoli et Alger, châtia rudement les for-
bans abrités dans ces repaires, et se fit rendre tous les es- claves anglais tombés entre leurs mains.
Cromwell, qui faisait une guerre peu loyale, d'ailleurs, aux Espagnols, chargea Robert Blake, en IG67. de se rendre avec une escadre aux Canaries, pour y attendre le retour des galions du Mexique. Leur enlever ces galions, c'était leur couper le nerf de la guerre. Arrivé en vue de l'ile de Ténériffe, Blake prend la résolution de pénétrer dans la baie de Santa-Cruz, où les galions étaient mouillés, sous la prot(^ction de six ou sept forts et de nombreuses batteries. Sans tenir aucun compte de ce que cette position avait de formidable, et profitant de l'avantage du vent, il force, sous le feu de toutes les batteries ennemies, l'entrée de la baie, en lançant lui-même des bordées si meurtrières, que les Espagnols se voient obligés d'abandonner leurs vaisseaux. La plupart avaient éprouvé de telles avaries, que Blake reconnut l'impossibilité de les faire sortir de la baie; il y mit le feu. el les brûla jusqu'à lleur d'eau; et ce ne fut qu'après les avoir vus tous sombrer avec les tré- sors qu'ils contenaient dans leurs soutes, qu'il songea à se retirer. Le vent qui l'avait poussé au fond de la' baie venant à changer comme par enchantement, le mit rapi- dement hors de la portée des batteries de la côte, el poussa son escadre au large. Il sortit, sans avoir perdu un seul vaisseau, au grand étonnement des Espagnols, qu'il lais- sait aussi surpris de son heureuse témérité, qu'altérés du désastre ((u'il venait de leur infliger.
Il donna, en cette circonstance" une bien grande preuve de la trempe toute romaine de son caractère et de la rigi- dité de ses principes. Son frère, le capitaine Ilumphrey Blake, qui commandait un vaisseau pour la première fois, se montra aussi dépourvu de courage que de talent. L'a- miral, reconnaissant que son jeune frère n'était pas ne pour la profession des armes, et qu'il ne pourrait jamais faire qu'un mauvais marin, n'hésita pas A le casser immé- diniemcnl et à le renvoyer dans ses foyers. « Ce qui fait d'autant mieux ressortir ce qu'il y a de beau et d'admira- b'.e dans cette action, dit son biographe Johnson, c'est qu'il continua à traiter son frère avec des égards et une affection toute fraternelle, et lui légua tous ses biens après sa mort. »
Comme Robert Blake ramenait en Angleterre son esca- dre triomphante, il fut attamié d'un fièvre scorbutique, dont il mourut en rentrant à Plymouth, le 17 août 1057.
En recevant la nouvelle de son heureux coup de main de Santa-Cruz, le Parlement avait ordonné qu'on lui en- verrait une lettre de remercîment et un anneau orné d'un diamant de la valeur de cinq cents livres (douze mille fr.). Ces honneurs furent changés en des obsèques solennelles et magnifiques. Son corps fut d'abord transféré à Green- wieh, d'où il fut conduit, avec beaucoup de pompe et de cérémonie, à Westminster pour être inhumé dans la royale abbaye. On sait que Westminster est à la fois le Saint-De- nis el le Panthéon de l'Angleterre, el la carrière de Bbikc avait été assez glorieuse pour t|u'on lui en accordât les hon- neurs.
Le patriotisme de Blake s'élevait jusqu'au dévouement le plus absolu et ne reculait devant aucun sncrillce. < Le bien et l'honneur de son pays, dit Johnson, lui paraissaient préférables à toute chose; il n'était rien qu'il ne se crût obligé de leur sacrifier, et, quand il avait satisfait à ces .grands intérêts, il s'abandonnait volontiers aux affections domestiques. Sa conduite envers les ennemis vaincus fut toujours celle d'un homme plein de douceur et d'huma- nité. »
BOUROOVIVAIS (Bertband-Frakcois, Maué, comie DE La), né à Saint-Malo (Ule-et-Vilainc), lé 11 février 1099, mort en 1751.
« Maué de La BouiiDOKPiAis, a dit Voltaire, était, comme les nu(|uesne, les Bart, les Dnguay-Trouin, capable de faire beaucoup avec peu. et aussi intelligent dans h: com- merce (juc dans la marine... Cet homme, à la fois négo- ciant et guerrier, vengea l'honneur du pavillon français en Asie (I). » Cet éloge a besoin d'être complété; car le gou-
(1) l'récis du iiécie de Louis XV, ch. xïUt.
LES 5IAR1XS ILLUSTRES.
lî
verneiirde Bourbon et de l'Ile-de-France, le viiinquiiir de Kegapatnam et de Madras, a prouvé qu'il n'était pas moins e.^spirl dans la mécanique, dans l'art des cunslruclions na- vales et des forlificalions. dans la tactique des armées de terre, que dans la science du marin. Lt pourtant il avait commencé à naviguer dés l'âge de di.\ ans , pt toute son éducation avait dû se faire à ijord des navires sur lesquels, avant sa diï-neuvicme année accomplie, il avait déjà par- couru toutes les mers du Sud, du ?iorà et du Levant. Il est vrai que, chez lui, la plus gr.inde facilité de conception s'unissait à une grande opiniàlrelé de imvail.et que, dés son plus jeune âge, il avait contracté l'halilude de ne jamais donner plus de deux ou trois heures consécutives au som- meil. Dans ses nombreuses et longues traversées sur les bâtiments de commerce qui faisaient la traite de Sainl- Malo aux Indes-Orientales et aux iles Philippines, il s'était quelquefois renconlré avec des hommes instruits, qui s'é- taient plu à cultiver son heureuse aptitude pour les éludes malhématiques et les sciences exactes, et il avait profité avec avidité de leurs leçons.
A vingt ans, La Bourdonnais entra, en qualité de lieu- tenant, au service de la Compagnie française des Indes- Orienlales. Cinq ans plus tard, il était promu au grade de capitaine, juste prix aes qualités éminenles qu'il avait dé- ployées au profit de la compagnie. En cette qualité , en IT'JS, il fit partie d'une expédition dirigée contre .Mahé, sur la côte du Malabar, et contribua plus qu'aucun autre, par les ressources de son génie, au succès de celte expé- dition. Il quitta, peu de temps après, le service de la Com- pagnie, et arma pour son propre compte dans la mer des Indes. Les succès répondirent à l'habileté, à l'intrépidilé qu'il déploya dans cette entreprise, et il put revtnir en France, possesseur d'une fortune qui le mettait à même de se procurer toutes les jouissances d'une existence de grand seigneur ou de traitant enrichi; mais il avait une ambition plus grande et plus noble, et il sollicita l'honneur de se rendre utile à son pays, autrement qu'en dépensant fas- tueusemenl les trésors qu'il avait rapportés de la mer des Indes. Eu 1733, La Bourdonnais fut nommé gouvcineur général des iles de France et de Bourbon, qui se trouvaient alors comjirises dans le privilège de la Compagnie des In- des, quoique se rattachant géogiMphiquement au continent d'.\frique.
(( Dés que La Bourdonnais fut arrivé dans les îles de son gouvernement, dit .M. Léon Guérin, il les étudia à fond. Son heureuse pénétration, son infatigable activité abrégè- rent le travail. Il établit partout la discipline et la subor- dination, maniant avec autant d'adresse que de sévérité des esprits fougueux, et qui jamais encore ne s'étaient vus retenus dans les bornes du devoir et de l'obéissance. -Vprés avoir réglé les intérêts moraux, comme eut fait un légis- lateur consommé, il prit soin, en bon père, des intérêls matériels des colons. Le premier, il dota h s iles de France cl de Bourbon de leurs plantations de cannes à sucre, et il établit des raffineries qui produisirent presque immé- diatement ,i la Cimipagnie des Indes des sommes considé- rables. 11 fonda aussi des fabriques de coton et d'indigo, fît cultiver le riz et le blé poiir la nourriture des Euro- péciis, et naturalisa aux îles orientales de l'Afrique, pour ta subsistance des esclaves, le manioc, qu'il avait apporlé du Brésil. .Manquant d'ingénieurs et d'architectes, Li Cour- donnais se fît l'un et Faulre, et bientôt des maisons, des hôpitaux, des magasins, des arsenaux même, s'élevèrent à la place des cabanes, avec do bonnes fortiGcations pour protéger le tout; des communications furent ouvertes, des canaux creusés, des ponts, des aqueducs, un porl et des quais construits comme par enchantement.
H .\vant l'arrivée de La Bourdonnais on ne savait, û l'Ue de France, ce que c'était de radouber ou de caréner un vaisseau, les habitants, qui avaient de petites embarca- tions pour aller à la pèche, étaient incapables d'y faire par eux-mêmes la moindre réparation, et n'attendaient rien que du secours des ouvriers qui, de hasard, relâchaient sur leurs côtes. L'intelligent gouverneur, dont le coup d'oeil avait deviné dans llle-de-France une émule possible de la colonie hollandaise de Batavia, un entrepôt commode et sur pour la Compagnie française des Indes-Orientales,
encouragea de toutes ses forces les colons à le seconder. 11 1)1 chercher, voitnrer. façonner tous les bois propres à la marine, et, en moins de deux ans, il eut tous les maté- riaux qu'il désirait ;i sa disposition... Bientôt les ouvriers de riK-de-France furent en état de doubler et radouber, non-seulement les bniiments de leurs côlcs, mais encore ceux qui venaient d'Europe. On ne s'en tint pas ià. Un beau brisantin , navire de bas bord , avec un grand mât . un mât de misaine et un mât de beaupré, plus en usage pour le commerce que pour la guerre, quoique Ires-pro- pre à faire la course, fut entrepris avec un plein suc- cès par La Bourdonnais, qui lui fit succéder immédiate- ment, sur le chanlier, un bâtiment de cinq cents tonneaux. Le port de l'Ile-de-France ne tarda pas à être en aussi bonne renommée, pour la construction des vaisseaux, que celui de Lorieut... C'est ainsi quu l'Ile-de-France et celle de Bourbon, hier encore presque dédaignées comme d'inu- tiles rochers, devinrent en quelques jours l'orgueil de la mer des Indes, l'objet de la jalousie et de l'ambition des Anglais et des Hollandais (I). »
(lui le croirait 1 ces prodiges d'un génie créateur n'eu- rent pas de succès en France. Les étroits financiers, qui dirigeaient à Paris les spéculations de la Comiagnie des Indes, ne furent frappés que des dépenses de premier éta- blissement: ils les trouvaient ruineuses; ils remochaient au gouverneur de ne pas assez prendre soin de leurs divi- dendes et de trop sacrifier le présent à l'avenir. La Bour- donnais fut obligé de se justifier. Ou alla même jusqu'à l'accuser d'administrer beaucoup plus pour son intérêt personnel que pour celui de la Compagnie. Un des direc- teurs ne craignit pas de lui demander un jour comment, ay.int si bien fait ses propres affaires, il avait si mal con- duit celles de la Compagnie. Il répondit fièrement à cette outrageante question : « C'est que j'ai fait mes affaires se- lon mrs lumières , et celles de la Compagnie d'après vos instructions. » Il faut reconnaître, toutefois, nue le gou- vernement lui rendit plus de justice, en lui délivrant un brevet de capitaine de frégate dans la marine rovate (1741).
Cependant, la politique de la paix à tout prix avait cessé de présider exclusivement aux conseils du gouvernement de la France, depuis que le vieux cardinal Fleury n'était plus. En I74i, un an après la mort de ce Ires-pacifique minisire, qui sacrifiait à la paix, avec la même facilité, l'honneur de la couronne et l'intérêt du pays, la France s'était vue obligée de déclarer la guerre à l'Angleterre et â l'Autriche. « La France ni l'Espagne, dit le philosophe de Ferney, ne peuvent être en guerre avec l'Angleterre, que celte secousse donnée à l'Europe ne se fasse sentir aux exlrémités du monde (2). » Celait aussi l'opinion de La Bourdonnais. Se trouvant à Paris au moment de la rupture, il proposa au gouvernement un projet qui devait avoir pour résultat d'assurir, pendant la guerre, l'empire de la mer des Indes â la France. « Convaincu, dit Haynal, nue colle des deux nations qui serait la première en armes dans l'Inde aurait un avantage décisif, il demanda une es- cadre qu'il conduirait à l'Ile-de-France, où il attendrait le commencement des hoslililés. Alors il devait partir de celte ile et aller croiser dans le détroit de la Sonde, par lequel passent la plupart des vaisseaux qui vont eu Chine, et tous ceux qui en reviennent. Il y aurait inlerceplé les bàlimcnts anglais et sauvé ceux de son pays. Il s'y serait même empare de la petite escadre (|ue rAiiglelerrc envoya dans les mêmes parages, et, maître des mers de l'Inde, il y aurait ruiné tous les établissements anglais. «
Le ministre de la marine, Maurejias, parul comprendre la grandeur de ce projet et l'accueillir avic fivcur. L'es- cacfre que demandait La Bourdonnais lui fut même accor- dée. Mais la Compagnie des Indes, qui n'avait pas été préa- laliloment consultée, s'offensa d'abord du procédé, et s'ef- frava ensuite d'une entreprise dont les dépenses allaient pes"er sur elle, et dont La Bourdonnais aurait seul toute la gloire et, suivant elle, tous les profils. Elle prétendit qu'uu
(l) Hisl. maril. de Frana, t. II, cli. vu, deuxième édition, 1844.
l2j Voltaire, Précis du siècle de Louis XV, ch. xivii
16
LES MARINS ILLUSTRES.
Irailé avec l,i Coinii.igiiic niiglaisu lui assiirail une ueulra- lité complète dans l'océan Indien. Bref, elle fit si bien, que l'escadre fui rappelée. Mais qu'arriva-t-il ? c'est qu'au pre- mier signal de guerre, le gouvernement de Saint-James, qui n'était pas assez mal avisé pour sacriGer les grands intérêts de la politique aux petites vues d'une société de marchands, envoya dans la mer des Indes une escadre, et celle-ci lit main basse sur tous les bâtiments français na- viguant dans ces parages sous la foi de cette neutralité dont s'était si naïvement bercée notre Compagnie des Indes. « La Bourdonnais, dit encore l'auteur qiie nous venons de citer, fut touché des inepties qui causaient le malheur de l'Etat, comme s'il les eut faites lui-même, et il ne son- gea qu'à les réparer. A force de soins, de constance, de ressources de toute espèce, dont personne ne s'était avisé
avant lui; sans magasins, sans aijrés, sans équipages ni officiers de bonne volonté, il parvint à former une escadre composée d'un vaisseau de soixante canons, et de cinq na- vires marchands armés en guerre (1). »
C'est avec cette escadre improvisée que La Bourdon- nais osa se mettre à la recherche de l'escadre anglaise, forte de six vaisseaux de guerre. 11 la découvrit le ii juil- let 1740, à cinq heures du matin, à la hauteur de Néga- patnam, dans le golfe du Bengale.
(( Le temps était serein, la mer belle, et il faisait un petit frais (2j. Les vaisseaux anglais, plus fins manœu- vriers et meilleurs voiliers que ceux qui avaient été si hâ- tivement construits par les Français, conservèrent avec soin l'avantage du vent. La Bourdonnais, perdant l'espé- rance de le pouvoir gagner, mit en travers tous ses hu-
J.^'.BL^v^''■L.
VAchiUe, monté par La Bourdonnais, tira à lui seul mille coups de cnnon dans moins de deux heures.
niers(l), pour attendre l'ennemi dans quelque position que ce fût. Mais lus Anglais, voulant apparemment tàter le feu de leurs adversaires et étudier les mouvements de ceux-ci avant do se livrer, n'arrivèrent que sur les quatre heures du soir, afin de pouvoir fuir à la faveur des ténè- bres si lé combat leur devenait désavantageux. La Bour- donnais les laissa tirer les premiers; mais il leur riposta avec un tel élan, que le commandant anglais (Peyton), qui avait assisté à plusieurs actions, avoua qu'il n'en avait ja- mais vu une aussi chaude. L'ÀchiUc, monté par La Bour- donnais, tira à lui seul mille coups de canon dans moins de deux heures; et cependant, comme il était contraint de prêter toujours le même côté, il n'y avait que vingt-cinq de ses pièces qui pussent jouer, tandis que les vaisseaux anglais, virant sur une même ligne avec une vitesse admi- ratle et sans perdre un pouce d'espace, se servaient tout à
(1) Ce sont les principales voiles d'un vaisseau, les meilleures, les mieux iilacces et les plus utiles: elles se placent aux deux niàts de hune, celui du milieu {grand mal de hune) cl celui de l'iivant (pelll ni'ilde liune), et prenncntles noms de^icfif et grand hunier, suivant le mil auquel elles appartiennent.
l'aise de leurs deux batteries. Mais l'activité du feu sup- pléait, du côté des Français, li l'infériorité du nombre des canons. L'artillerie de LÎi Bourdonnais était garnie de pla- tines de fusil appliquées à cûté de la lumière, et, par ce moyen et celui d'un bout de ligne attaché à la gâchette, que le pointeur tirait aussitôt que le mouvement du na- vire mettait la pièce de canon vis-à-vis de son objet, le feu avait la promptitude du coup d'œil. Celte invention, duc à La Bourdonnais lui-même, ne contribua pas peu à faire pencher le sort des armes en faveur des Français. Autant ceux-ci se montrèrent empressés d'en venir à l'abordage, autant leurs ennemis cherchèrent à l'éviter. Le comman- dant anglais ne se laissa jamais approcher qu'à portée de mitraille. Toutefois, après trois heures de combat, son es- cadre, affreusement maltraitée, profita de la nuit pour hâ- ter sa fuite, tandis que La Bourdonnais, tous ses fanaux de comliat allumés, la poursuivit encore à travers une épaisse obscurité. Peylon s'était allé réfugier dans la baie de Trin-
(1) lîaynal, Uist. iihilos. et polit., clc , I. IV.
(2) llans la langue maritime, petit frais signifie venl léger.
LES 31Ai;L\S ILLISTI',ES.
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queinalé, à l'ilc de Ceylan. La Romduunais avait résolu de le relancer jusque dans sa rclraile et d'y brûler ses \;iU- seaux; mais l'Anglais, prévenu à temps' de ce projet, i^rit les devants et disparut tout à fait. La mer des Indes fut aux Français (1 1. »
On voit combien la Compagnie française des Indes avait malheureusement spéculé , en fiisant enlever a La Bour- donnais les movens d'obtenir ce glorieux résultat deux ans plus tôt !
Cinq mois après le combat de Négapatnam, La Bourdon- nais débarquait (là septonibre ITBô) sur la plage de Ma- dras, établissement anglais rival de Pondichéry, et à qua- tre-vingt-dix milles de distance sur la même côte. Le 20 septembre au matin, le gouverneur anglais de la place, effrayé des ravages de son artillerie, lui faisait demander
quollc rançon il entenda t exiger pour se retirer : a .\llez dire à celui qui vous envoie, répondit avec indignation le ciipitaine français, (|ue l'honneur n'est pas une chose qui se vende. Je suis venu devant Madras pour y arborer le drapeau de la France, et ce drapeau y sera arboré ou je mourrai sous ses murs. » En conséquence de cette flére ré|:onse, il envoya demander à bord de ses vaisseaux des hommes de bonne volonté pour monter sans plus de re- tard à l'assaut. Il en trouva beaucoup plus qu'il -.l'en fal- lait ; soldats et matelots se disputaient l'honneur de la première escalade. Mais les .\nglais rendirent celle noble émulation inutile, eu apportant les clefs de .Madras au vainqueur de Négapatnnm. La Bourdonnais fit son entrée dans la ville lihinche (I) le '21 septembre, à la tète d- quinze cents Français; sur les tours du fort Saint-Georges,
Allez dire à celui qui vous envoie que I honneur n'est pas une chose qui se vende.
qui défendait la ville, le pavillon fleurdelisé fut substitué à celui d'.Angleterre, et salué de vingt et un coups de canon.
Cette satisfaction donnée à l'honneur national français, les .\nglais s'étaient réservé la faculté de se racheter'eux et leur établissement; concession que La Bourdonnais leur avait faite en conformité des instructions qu'il avait reçues de son giiuvernement, et qui portaient, en termes formels, qu't( ne garderait aucune des conquêtes qu'il pourrait faire dans l'Inde. Le prix de la capitulation fut fixé à onze cent mille pagodes, représentant environ neuf millions de la monnaie de France du temps.
Mais l'intervention d'un homme qui prétendait au mo- nopole de tout ce qui pouvait s'accomplir de grand et de glorieux au nom de la l'rance, dans l'luilou<taii, rendit ce brillant succès de La fiourdiuinais stérile pour >on pays et funeste pour lui-même. Dupleix, gouverneur général des Indes à Pondichéry, homme d'un vaste génie d'ailleurs, ne pouvait voir sans jalousie le gouverneur de fiourbon et de l'Ile de France rivaliser aveclui, dans l'Inde, de re-
(1) l.éon Guérin, ouvrage et lieu cités. 40 f"^ — lu; SuMibsn t C'V radlrbilk, <
nommée et d'iniluence. Il ue vit dans la prise de Madras par son rival, qu'il avait la prétention de traiter en subor- donné, qu'un larcin fait à sa gloire. Il soutint qu'une fois tombée au pouvoir des Français, Madras était entrée dans sa juridiction, et que La Bourdonnais avait outre-passé ses pouvoirs en traitant du rachat de la ville conquise. II dé- clara que la capitulation ne serait pas exécutée, et elle ne le fut pas en effet.
La Bourdonnais lutta vainement, pendant trois mois, )iour l'honneur de sa signature, qui était celle de la France, et pour le véritable intérêt du pays. Accablé de dégoûts, et déplorant les tristes résultats de l'aveuglement et "de l'injuslicc qu'il a rencontrés sur sa route, il rentre à l'Ile de France, au mois de décembre, pour y apprendre, de la bouche même de son successeur, qu'on lui a retiré son go;ivernciiient. A la prière du nouveau gouverneur, il accepte la mission périlleuse de conduire jusqu'à la Martinique, à travers les escadres anglaises qui tenaient
(1) Dans les Indes, les établissements cuiopéens sont renfer- més dans une enceinte particulière qu'on appelle la ville blanche ; tamlis que les indi^'èues occupent une autre enceinte appelée la ville noire.
18
LES MARINS ILLUSTRES
la mer. six vaisseaux de la Compagnie destinés pour l'Eu- rope. 11 échappa aux escadres eunemies, mais non à la tempête qui l'assaillit au passage du cap de Bonne-Espé- rance et dispersa ses vaisseaux; il n'en put ramener que trois à la relâche qui lui avait été assignée.
Embarqué, sous un nom supposé, à bord d'un bâliment hollandais qu'il avait pris dans l'ile Sainl-Euslache, il fut re- connu à Fali'nouth, où Icbâtimentétail venu toucher, et con- duit à Londres comme prisonnier de guerre. L'Angleterre, il faut bien le reconnaître, ne se montra pointa demi généreuse envers son illustre prisonnier. On lui donna la ville pour prison. La Compagnie anglaise des Indes, les ministres, les princes de la Grande-Bretagne, se plurent à lui prodi- guer des témoignages d'intérêt et d'estime. L'héritier du trône, le présentant a son épouse : «Voilà, dit-il, madame, cet homme qui nous a tant fait de mal dans les Indes. — Ah! monseigneur, reprit vivement La Bourdonnais, en m'anuonçant ainsi, vous allez me faire regarder avec hor- reur. — Ne craignez rien, répliqua le prince, on ne peut qu'estimer l'oflicier qui sert bien son roi, et qui fait la guerre en ennemi humain et généreux (1). »
Les choses se passaient bien autrement à Paris , où des mémoires arrivés de Pondichéry dénonçaient le coloni- sateur de l'Ile de France elle vainqueur de Madras comme un traître lâchement vendu aux intérêts des ennemis de son prince et de son pays. Brûlant d'aller confondre ses calomniateurs, La Bourdonnais obtient, sur parole, de jiasser en France. Il se rend directement à Versailles, et demande des juges avec le calme et la fierté d'un homme fort de son innocence et qui croit encore à la justice. La nuit même, en vertu d'un ordre du roi, il est arrêté et jeté à la Bastille !
On l'y laissa languir trois .ins durant, privé de toïte communication avec sa famille, en proie à toute.'s les souf- frances de la plus odieuse et de la plus dure captivité. Mais c'était une de ces âmes fortement trempées, supé- rieures à la douleur physique comme à la souffrance mu- rale, et qui conservent toute leur énergie et toute leur liberté, en dépit de l'alYaissoment du corps et de l'étreinte des chaînes matérielles, La Bourdonnais employa les lon- gues heures de sa prison à rédiger ses Mémoires. Il y .joi- gnit une carte de sa composition, établis.sant avec préci- sion la topographie respective des ilcs de France, de Bourbon et de Pondichéry, afin d'en faire ressortir aux veux l'indépendance réciproque des deux gouvernements. Mais comme on lui avait refusé les moyens matériels d'exécution, son génie inventif fui obligé d'y suppléer, et les procédés qu'il employa attestent à la fois les ressources de son esprit et sa patience. « Des mouchoirs gommés avec de l'eau de riz furent son papier; il composa son encre avec de la suie et du marc de café; un sou marqué, re- courbé et assujetti sur un morceau de bois, devint une lilume et un crayon entre ses doigts. Il n'eut besoin que de ses souvenirs pour dresser sa carte avec la plus exacte justesse (2). »
Le jour de la justice devait pourtant luire , enfin , pour ce grand homme si méconnu et si horriblement persécuté. La Bourdonnais apprit, au bout de trois années de tortures physiques et morales, qu'un jugement solennel avait pro- clamé son innocence, et il vit enfin les portes de la Bas- tille se rouvrir devant lui, pour le rendre à la lumière et à la liberté. Mais une affreuse paralysie avait déjà fait de son corps un demi-cailavre, et sa grande âme, qui n'avait pas succombé aux coups de l'infortune la plus profonde, ne put résister aux émotions de la joie et du triomphe. Il mourut le 5 février 1751, le lendemain même de sa sortie de la Bastille.
La cour ne crut devoir offrir aucune réparation à la fa- mille de l'homme qu'elle avait si légèrement sacrifié à ses envieux. Sa veuve et ses enfimts n'eurent d'autre consola- liiin que de l'entendre priclamer d'une voix unanime, par l'opinion puhlicpie, le vengeur de la France dans les Indes ot la victmic de l'envie (3).
(1) llisl. marit. ,k France, t. 11, p. 27G, édit. de 1844.
(2) li.('.u('M-in,<mvr;ige cité ^3) Volluiro, ouvrage cité.
CAtiSABD (Jacqïïes), né à Nantes, en 1G72; mort en 1740.
C'était en 1735 : le jeune, timide et indolent Louis XV régnait dans les petits appartements de Versailles en vé- ritalile roi fainéant; le gouvernement de la France était tombé dans les mains octogénaires du cardinal Fleury, auquel les âpres querelles d'Eglise, suscitées par la bulle Unigcnitus, ne laissaient guère le temps de songer aux affaires d'Etat; Maurepas était censé administrer la marine française, en la laissant tout doucement mourir, en même temps que nos vaisseaux, délaissés, pouifissaicnt dans les ports. De ces hardis et intrépides officiers qui avaient fait la gloire de notre Hotte sous le règne précèdent, bien peu vivaient encore : les moins vieux, les plus valides, se tenaient tristement les bras croisés depuis l'humiliante paix d'Ulrecht, depuis vingt ans. Cependant, une velléité de restauration maritime s'était i-éveillée tout à coup dans le conseil du petit-fils de Louis XIV. Duguay-Trouin, lieu- tenant général des armées navales qui n'existaient plus, ve- nait d'être chargé de former une escadre de seize vaisseaux et de quatre frégates pour rappeler enfin aux Anglais, qui affectaient de ne pas s'en douter, qu'il existait encore une marine française. Le bruit de cet armement, qui n'eut ce- pendant aucune suite, avait fait accourir à Versailles une foule de vieux officiers dont les états de services dataient de la belle époque des du (Juesne, des Tourville, des Jean Bart. Us étaient coudoyés par de jeunes aspirants, recom- mandés par leurs noms à défaut de litres, et qui ne de- mandaient pas mieux, d'ailleurs, que de renouer les tra- ditions interrompues de nos gloires maritimes.
Un jour que la foule était grande, dans l'antichambre royale, de ces héros en disponibilité ou en espérance, on vit tout à coup apparaître au milieu d'elle un véritable loup de mer du bon vieux temps : front renfrogné, regard dur et farouclie, teint bronzé par le soleil et le vent de mer, altitude fiére, allure brusque et saccadée; un homme, enfin , sentant la poudre et le goudron. Il passait et re- passait, taciturne et sombre comme \\n fantôme, au milieu des Ilots pressés de cette foule brillante et affairée, cou- doyant tout le monde, sans adresser un mot â personne. Son costume, qui datait de l'autre siècle et qui trahissait une pauvreté voisine de la misère, ajoutait encore à l'é- trangelé de toute sa personne. La surprise était jurande, parmi les familiers de l'antichambre, qu'on eut laissé pé- nétrer celte espèce d'ours mal léché jusque dans les ap- partements du roi. Mais Dnguay-Ti-uuin se trouvait là; il avait reconnu celui dont là présence donnait lieu à des commentaires si peu bienveillants, et, s'adressanl à quel-
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ques-iins des [ilus scnntlalisés comniontalcurs : « Appre- nez, iiiossicins , Iciii- dit-il, que cet liommc est une des gloires de notre ni.irine I C'ist le rnpitnine Hassard , le plus grand homme de mer que la France possède aujour- d'hui, puisque du Qnesne et Jean Barl ne sont plus. Je donnerais toutes les actions de ma vie pour une des sien- nes. Avec un seul vaisseau, il faisait jilus que d'autres avec une escadre entière. Vous ne le connaissez pas; mais demandez aux Portugais, aux Hollandais, aux Anglais sur- tout, s'ils l'ont connu ! »
Et le hèrns malouin, se prccipilant vers Cassard. pres- sait cordialement dans la sienne la main du triste et ra- fale capitaine uuntais, dont le front se déridait à peine sous ei lie iression chaleureuse et sympathique d'un an- cien frère il'arnies.
C'était liirn le capitaine flassard, celui auquel Louis XIV avait dit un jour : « Monsieur, vous faites beaucoup parler de vous: j'ai besoin, dans ma marine, d'un ofOcier Je vo- tre mérite, et je vous ai nommé lieutenant de frégate. » Et il lui avait fait remettre en même temps une gratifica- tion de deux mille livres, afin qu'il put payer honorable- ment sa bienvenue sur la flotte royale.
Jacques Cassard. fils d'un armateur de Nantes, où il était né en 1672, venait d'entrer dans sa trentième année. Formé à la même écide que Duguay-Trouin, il avait signalé de bonne heure sa grande vocation mai liiine au service des armateurs de Saint-Malo. En 1007, il avait accompagné de Puinlis dans son expédition de la mer des Antilles, rendue célèbre par la prise de Carlhagène d'.inié- rique sur les Espagnols. Une grande part de l'honneur de ce succès revenait à Cassard. 11 commandait les galiotes de bombardement qui firent taire l'artillerie de la place, et. quand la brèche eut été ouverte, on le vil monter le premier à l'assaut, à la tète d'un corps de flil>uslicrs de Saint-Domingue, que Pointis avait recrutés sur sa route.
Au moment où Louis XIV appela Cassard dans la ma- rine royale, il venait de faire la fortune d'une société d'ar- mateurs nantais, qui avaient confié à son intrépidité la conduite d'un vaisseau et de quelques petits bâtiments ar- més en course. Passé dans l'escadre de Flr.ndre, il eut, à la tèt(> de sa frégate, nombre d'affaires heureuses, qui rappelaient les plus brillantts prouesses des Jean Bart et des Forbin dans !es mêmes parages.
En 170y, époque de disette en France, Cassard fut chargé par la ville de Marseille de se porter, avec deux frégates de la marine royale, au-devant d'une tlolle de vingt-six bâtiments que le corps municipal de cette ville avait envoyée dans li s ports barbaresques punr en rappor- ter des blés. Cassard fut obligé d'armer et d'équiper, à ses frais, les deux vaisseaux mis à sa disposition. Ayant rallié la (lotte marseillaise d;:ns les eaux de Tunis, il fut ren- contré le 29 avril, à quelques lieues de la côte, par quinze vaisseaux de guerre anglais, escortant une flotte marchande partie de Sniyrne. Sans s'effrayer de la supériorité de l'en- nemi qu'il a en présence, Cassard n'est préoccupé que d'une pensée : procurer à son convoi les moyens d'échap- per aux dangers de cette rencontre, en lui faisant gagner le large sous l'escorte du plus faible de ses vaisseaux, tandis que, avec celui qu'il monte, il donnera maille à partir à toute l'escadre anglaise.
Ce plan dressé, et ses instructions données en consé- qiiencL', il va se présenter fièrement devant l'escadre en- nemie, et affronte sans sourciller le feu de toutes ses bat- teries. C'était un trait d'audace encore inoiiï dans les fastes maritimes; mais le résultat qui suivit tient du prodige. Telles furent la vigueur et la précision avec lesi|iielles Cassard répondit auïeu de ses adversaires, la promptitude, l'habileté et le bonheur de ses évolutions, qu'il démâta deux de leurs vaisseaux, en coula un troisième, et força les autn s à se retirer, après un combat qui s'était prolongé pendant douze heures!
La flotte marchande qu'escortait Cassard avait eu tont le temps de se sauver; mais on pense bien que l'intrépide ca- pitaine n'avait pas soutenu cette lutte de géant sans que son vaisseau. r£c/a(an(, de soixante canons] eut reçu des bles- sures profondes et des avaries considérables. Il faisait eau de toutes parts, et il fallut encore des efforts surualiirels
pour qu'il put gagner, avant de sombrer, Porto-Farira, dans la régence de Tunis. Les habitants de ce port, qui avaient été témoins de cette lutte héroïque, reçurent avec acclamations le brave capitaine français, et s'empressèrent de lui fournir tous les moyens de refaire son éi|uipage, de soigner ses nombreux blessés et do réparer son navire.
Il faut bien le dire, le corps municipal de Marseille se montra peu reconnaissant du généreux dévouement que le capitaine breton avait déployé à son service. IJiiand il ré- clama le remboursement des avances qu'il avait faites pour l'anuemeut de ses deux vaisseaux, on lui répondit jieu gé- néreusement, peu honnêtement surtout, qu'il ne lui était rien dû, puisque ce n'était pas lui qui avait ramené la Hotte. Indigné, exaspéré, comme on peut le penser, de tant d'ingratitude, il porta sa récl.nmation devant le par- lement à'Aix, mais il n'en put jamais obtenir un juge- ment.
Telle fut la source de cette humeur atrabilaire qui, se développant plus tard sous 1 influence de nombreuses dé- ceptions du même genre, fit à la longue du glorieux ma- rin un misanthrope farouche, un être tout à fait insociable: disposition funeste qui lui aliéna toute bienveillance et stérilisa, pour sa fortune et pour son avancement, les émi- nentes qualités dont la nature l'avait doué!
Mais arrivons i l'époque la plus mémorable de la car- rière maritime de Jacques Cassard.
Louis XIV, à qui ses finances obérées rendaient trop dis- pendieux l'entretien de l'imposante marine créée par le génie de Colbert, s'était décidé, dans un but d'économie, à prêter ses officiers et ses vaisseaux aux armateurs entreprenants qui se chargeaient d'inquiéter, à leurs risques et périls, la marine et les établissements coloniaux des Etats avec lesquels il se trouvait en guerre. C'est ainsi qu'à la fin de 1711, avec une escadre de vaisseaux de l'Etat armés et équipés par des particuliers, Duguay-Trouin [voy. ce nom) avait porté la terreur et la ruine sur les côtes du Brésil, et emnorlé de vive force la ville de Rio-Janeiro. Comme il rentrait au port de Toulon , dans les premiers jours de mars 1712, Cassard en soriait pour une expédition sem- blable, dirigée contre les colonies tant du Portugal que de la Hollande et de r.\ngleterre , dans les deux Indes. Son escadre, armée en guerre aux frais et pour le compte d'une puissante compagnie de spéculateurs, se composait de trois vaisseaux et de cinq frégates, tirés de la flotte rovale, et de deux moindres bâtiments, d'une forme particulière, appelés du nom anglais de ketchcs, et appartenant aux armateurs associés. Cette expédition, par son but. était une véritable campagne de lliiiustiers; mais le génie de celui qui la dirigeait, et les incidents qu'elle produisit, lui donnèrent toutes les proportions de la grande guerre.
La première visite de (las«ard fut pour les iles portu- gaises du cap Vert, c|ui se rattachent au continent afri- cain. Il ruina complètement Santiago, entrepôt du com- merce des Portugais avec la côte occidentale d'Afrique. II y fit un si grand" butin, à ce que disent les Mémoires du temps, que, pour ne pas surcharger son escadre, il dut en abanaonner une partie, qu'on évalua à plus d'un mil- lion de francs.
Cinglant de là vers l'archipel des Antilles, dans l'Océan anièi'icain, il relâcha à la Martinique pour y déposer les dépouilles opinies faites aux iles du cap Vert et réparer ses vaisseaux. Les flibustiers de Saint Domingue, quine l'avaient point oublié depuis le siège de Carthagène, vin- rent le trouver en grand nombre, et obtinrent de lui qu'ils se jiiignissenl à son escadre avec leurs navires si légers à la course, si audacieux à l'attaque. Accrue de ce renfort, dont il appréciait la valeur, l'escadre de Cassard était de- veniit» presque une flotte. 11 se jeta sur les Antilles an- glaises, et s'empara de vive force des iles de Montserrat et d'Antigoa, ainsi que de tous les vaisseaux anglais qu'il trouva dans les eaux de ces iles. Ils lui servirent ;i trans- porlor à la Martinique rinimense butin qu'il avait re- cueilli, déduction faite de la part due à ses auxiliaires de la flibuste.
I.e tour des Hollandais était venu. Cassard se porta di- rectement sur leur riche établissement de Surinam, dans la liuyane. La ville, qui s'éléye sur la rive gauche du beau
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et large fleuve de ce nom, et à vingt milles environ de son eiiiLoucliure dans la mer, était doublement fortifiée par le génie de l'homme et par lu nature. Les Hollandais s'étaient préparés à une vigoureuse résistance : plus de quatre-vingts pièces de canon di'fendaient l'approcliedu ri- vage, tandis que, sur les remparts de la ville, plus de cent trente bouches à feu étaient prêtes à vomir la mort. La descente était donc aussi difficile que périlleuse, et, pour surmonter tous les obstacles, il fallait autre chose encore que du courage et de la témérité. Mais .si Cassard était un habile marin, il n'était pas un moins habile ingénieur. Ses connaissances dans cet art. qu'on avait utilisées naguère pour les fortifications de Toulon, lui furent d'un grand secours dans cette circonstance. Il prouva, en outre, qu'il possédait encore à un haut degré le coup d'œil et le génie du stratégiste. Par une suite 'de combinaisons habiles et hardies, il parvint à éluder ou à siunionter les plus gran- des difficultés de son entreprise. .\vec une partie de ses
Le guuverneur dépèclia un porlemenlaiic vers le ciipitaine français.
forces débarquées sur un point de l'île très-éloigné de l'embouchure du fleuve, il s'empara de positions impor- tantes, et se mit en mesure de foudroyer la ville par terre et par nior.
Les Hollandais se défendirent vaillamment; mais les bombes de Cassard faisaient tant de ravages dans la ville, que, prévoyant une ruine totale s'il prolongeait sa résis- tance, le gouverneur dépêcha un parlemeiitaiie vers le capitaine français pour lui offrir une rançon. Cassard ac- cepla cette offre, et fi.'ia la rançon de Surinam .-i deux mil- lions quatre cent mille livres,' sans aucune restitution du butin recueilli dans les habitations de l'ile tombées au pouvoir des Français. Cette rançon , qui représentait une année du revenu 'de la colonie, 'fut souscrite et acquittée Sans délai. Les valeurs données furent de l'argent, du su- cre et des nègres.
.\prcs avoir également mis à contribulion liorbichc et Askcbe, ou Essequibo, deu.\ autres établissements de la tiuyane hollandaise, Cassard rentra encore une fois à la .Mar- tinique, aux acclamations des colons français, émerveillés de voir s'accumuler dans leur |)orl tant de richesses en- levées aux ennemis de h mère pairie
Mais les Hollandais avaient aussi des possessions dans les Antilles; c'est par elles que Cassard crut devoir termi- ner son expédition. 11 se pré enta d'abord devant l'ilc
Saint-liustache, dont la colonie s'empressa d'offrir sa ran- çon. Le terrible capitaine n'exigea, cette fois, iju'une somme très-modérée, parce que la capitulation était allée au-devant de l'attaque, et que la colonie était pauvre. 11 gouverna de là vers Curaçao, établissement plus considé- rable et plus riche, mais q'ui ne devait pas être d'une aussi facile composition.
Curaç .0 avait déjà vu échouer contre elle une tentative de l'amiral Jean d'Estrées,en 1U78, et les officiers de Cas- sard cherchèrent à le détourner d'une entreprise ou ils craignaient de lui voir compromettre sa gloire et la fortune de son escadre. La ville était forte, défendue par une nom- breuse garnison et pourvue d'une artillerie formidable. Belles raisons, vraiment, pour un oseur de la trempe de notre capitaine ! Cassard démontra à ses officiers que non-seulement l'entreprise était possible, mais que le succès était certain. Il déclara que Curaçao lui devait une rançon de six cent mille livres, et qu'il' ne se retirerait i pas avant de l'avoir reçue. L'attaque fut donc décidée. Elle commença, le 18 février 1715, par une descente opérée dans la baie de Sainte-Croix, à cinq lieues de la ville, et se termina sept jours après (le '24) par la ca- pitulation de la place, qui paya, en effet, la rançon de six cent mille livres fixée d'avance par l'inflexible et ob- stiné Breton.
Devant Curaçao, comme devant Surinam, Cassard s'était montré ingénieur plein de res.sources et homme de guerre consiimmé; car il avait eu à diriger un siège dans toutes les règles, et à lutter contre les difficultés spéciales d'un sol tres-accidenté. Eu effet, dans l'espace de cinq lieues qui séparait son point de débarquement de la ville, il lui avait fallu franchir des passages dangereux et vigoureuse- ment défendus, emporter de haute lutte plusieurs postes avancés, et forcer des retranchements redoutables; il avait fallu amener de l'artillerie à travers mille obstacles na- turels, ouvrir des tranchées, élever des batteries, attaquer et se défendre tout à la fois. Cassard, qui suffisait à tout, et qu'on retrouvait toujours au poste le plus périlleux, reçut, dans un des nombreux engagements qu'il eut A soutenir, une grave blessure au pied, qui ne l'empêcha pas de continuer à donner des ordres et à veiller à leur exécution. Il revint une dernière fois à la Martinique pour s'y rétablir de sa blessure, régler le compte des flibus- tiers, qui lui avaient été >i utiles, et préparer son retour en France avec_le produit matériel de ses exploits, qu'on n'évaluait pas à moins de neuf ou dix millions.
Comme il avait repris sa route vers les côtes de France, il lit la rencontre d'une flotte anglaise, qu'il attaqua et dis- persa. En rentrant à Toulon, un peu plus d'une année après son départ, il y trouva le double brevet decapitaine de frégate et de chevalier de Saint-Louis. Ce fut à peu près le seul fruit personnel qu'il retira de sa brillante et glorieuse campagne. Quant à la part qui lui revenait sur les dépouilles opimes qu'il avait conquises, il y a toute apparence qu'elle lui fut bien chiclîement ou bien déloya- leinent mesurée, puisqu'il est cerlain que, la paix d'Utrechl l'ayant laissé sans emploi, il se vit réduit à végéter dans un état voisin de l'indigence. Ce n'est pas ainsi qu'à la même époque l'Angleterre traitait ses illustres marins, ainsi (|u'on l'a pu voir à l'arlicle de l'amiral Anson.
Cassard n'eut donc pas )dus à se louer de la générosité du gouvernement qu'il avait servi bravement, cpie de la reconnaissance des armateurs i|u'il avait enrichis. On pré- tend (ju'il fut lui-même l'artisan de son infortune par la dureté et la sauvagerie de sou caractère, c'est-à-dire qu'on donne pour excuse de l'injustice dont il fut victime le résul- tat même de cette injustice. On avait rendu à cet homme, dont la carrière avait été pleine de dévouement, l'huma- nité haïssable, et on lui faisait un crime de sa misanthro- pie! Le ministre Maurepas, pour mettre un terme à ses incessantes et légitimes réclamalions, s'avise un jour de lui offrir une maigre pension sur je ne sais ((uel produit des fermes. « Gardez votre aumône, répond-il fièrement à une offre si peu généreuse et si peu décente ; je n'en veux pas. .le ne veux pas (|ue. sous titre de faveur ou de réniii- nération. on me donne des dépouilles du peuple. Je me suis ruiné pour le service du roi, je demande seulement
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m
que le roi nie remliourse les trois millions que j'ai avan- cés pour Ini. » Le minisire le congédia comme un ingrat nu un maniaque.
Mais le jour même ou nous avons montré le capitaine Cassard si étrangement fourvoyé dans les antichambres de Versailles, il parait qu'il fut renvoyé au cardinal Fleury. L'accueil peu empressé que fit rUniinence au vieux marin attira sur ses lèvres la trop rude et trop franche expression de tout ce qui s'était accumulé d'amertume et de colère au fond de son âme. Il laissa sans doute échapper de ces bru- tales vérités qu'on ne jette pas impunément à la face des hommes puissants ((u'elles forcent à rougir. Ce qui est certain, c'est que le doux et placide cardinal le traila comme un véritable jan'-éniste, et se prémunit contre ses visites ultérii'urcs par une belle et bonne lettre de cachet, en vertu de laquelle Cassard ne sortit de l'audience du premier ministre que pour aller prendre gile au château de Ham. Il y mourut de langueur en 1740, oublié de tout le monde, mais laissant un nom ineffaçablement inscrit dans les fasies de la marine française.
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DORIA (Andiu;). amiral génois, seizième siècle.
« Certes, dit le seigneur de Urantome, en son style peu élégant, mais presque toujours pittoresque, il faut donner cette gloire à ce prince André Dopia d'avoir été un des grands capitaines de la mer qui, possible, ait été de mé- moire d'homme, voire qui se soit oncques trouvé dans nos histoires (1). » — Il appartenait à l'une de ces familles patriciennes dont l'illustration remonte au berceau de la république génoise. Suivant la remarque du très-grave et tres-savant historien des républiques italiennes, Sismonde deSismondi, les chroniques de celle de Gènes ne remontent pas au delà de l'an 1100. et, dés cette époque, on voit les Doria y occuper les premières magistratures (2).
André naquit dans la petite ville d'Oneille. Les biogra- phes ne s'accordent pas sur l'année de sa naissance, qu'ils n'ont fixée d'ailleurs que d'après l'opinion qu'ils ont adop- tée sur son âge au moment de sa mort. Brantôme, (|ui l'avait vu, ainsi qu'il nous l'apprend, résume ainsi l'in- certitude qui régnait à cet égard : « On lui donnait près de quatre-vingt-dix ans ou plus lorsqu'il mourut. » Nous croyons être suffisamment autorisé par les diverses cir- constances qui se rapportent aux débuts de sa longue car- rière à ne pas faire remonter sa naissance au delà de 1470. On nous permettra, en raison du peu d'importance du fait en lui-même, de ne pas insister plus longuement sur la probabilité de notre conjecture.
(11 nommes illustres étrangers, dise. XXXV.
(2) Biogriijjliie mnverselle des frères Jllchaud, article Doria.
Conformément aux traditions de sa famille et aux néres- sités de sgn époque, l'éducation du jeune André Doria fut toute militaire. .\ dix-neuf ans, il avait perdu son père et sa mère, et, sous les auspices d'un de ses oncles. Donie- uico Doria, qui était capitaine des gardes nobles du pape Innocent VlU, il entra dans ce corps, où il se fit remar- quer nar un grand amour de la discipline et par une aptitude rare pour tous les exercices militaires. Après lii mort du ponlife, en \bO%. il passa au service de la cour de Naples. « De tous les officiers d'.Alpbonse, dernier roi de ce pays, il fut le seul, dit un biographe, qui ne l'aban- donna pas lorsque Charles VIII, roi de France, fit la con- quèle de ce royaume. »
Pour échappera la conllagration qu'avaient allumée en Italie les guerres civiles et étrangères, Doria alla faire un pèlerinage à Jérusalem. Il communia sur le tombeau du Christ, fut agrégé par les prêtres du Saint-Sépulcre à l'ordre de Saint-Jean, et il se voua dès lors au célibat.
Au retour de ce pèlerinage, il s'attacha à Jean de la Ro- vére, duc d'Urbin, frère du pape Jules II, et qui tenait lé parti du roi de France dans le royaume de ^"aples. Ce gé- néral, dont la famille avait eu des alliances avec celle du jeune officier, lui confia la défense de la forteresse de Rocca Guillclma. Il s'en acquitta avec une bravoure et une habileté qui furent admirées de ses ennemis mêmes, et qui lui valurent des témoignages d'estime et d'amitié de la part du célèbre Gonsalve de Cordoue, contre lequel il avait combattu.
Après ces brillants débuts dans le service de terre, Do- ria y renonça cependant pour obéir à une vocation plusspé- ciale, en se jetant dans la carrière maritime, qui avait déj.i fait l'illustration de la plupart de ses ancêtres. Comme marin, il pouvait faire la guerre pour son propre compte; comme agrégé à l'ordre de Malte, il se vouait exclusive- ment à la poursuite des corsaires barbaresques. ennemis du nom chrétien, et il se dérobait ainsi à la triste néces- sité de prendre un parti au milieu des luttes qui déchi- raient l'Italie; luttes confuses où toutes les ambitions s'é- taient donné rendez-vous, où tous les intérêts étaient aux prises, moins ceux pourtant de l'humanité et de l'indépen- dance italienne. Pendant plus de quinze ans, avec les ga- lères qui lui appartenaient, Doria fit la chasse aux forbans turcs et maures dont la Méditerranée était infestée. Il y réussit, au grand accroissement de sa fortune et de sa re- nommée. Il avait pour principal associé et pour lieutenant Philippin Doria, son cousin, d'autres disent son neveu, qui joua aussi un grand rôle parmi les capitaines de mer ae ce temps-là.
Nous ne citerons qu'un trait de cette première période de la carrière maritime d'André Doria. Le 2.t avril 1519, en vue de l'ile de Pianosa. dans la nier de Toscane, à la tête de six galères seulement, il rencontra une escadre de treize gros bâtiments, commandés par un fameux forban tunisien, nommé Cadalin-Piaïs. Doria l'attaqua sans hési- ter, et sut si bien balancer par la supériorité de ses ma- nœuvres l'infériorité de ses forces, qu'après un combat aussi long qu'opiniâtre, la victoire se déclara pour lui. Il s'em]iara de toute la Hotte tunisienne, moins deux galères, qui s'étaient dérobées au combat pendant l'action.
Cet exploit fixa sur lui l'attention de l'Europe, et les deux monarques qui avaient fait de l'Italie le théâtre san- glant et désolé de leur ambition, cherchèrent à l'envi à se l'attacher. Il donna la préférence à François \", qui s'in- titulait alors seigneur de Gènes, et qui le nomma général de ses galères, sous l'amiral Ronnivet : étrange amiral que ce Bonnivet, qui ne conibaltitjamaisquesur la terre ferme; mais triste conseilh r surtout, qui ne fit jamais faire que des sottises à son maitre !
En 1.Î24, Doria battit la flotte impériale sous les côtes de Provence, et débloqua par mer la ville de Marseille, que tenait assiégée le connétable de Bourbon, traître à son pays et à son roi. Les impériaux, dont la Hotte avait été dispersée, se virent obligés d'abandonner le siège et d'é- vacuer la Provence pour se retirer en Italie.
On cite, à cette occasion, un trait qui fait honneur à la loyauté et au désintéressement de Doria. Philibert de Châ- lon. prince d'Orange, que le connétable avait entraîné dans
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sa révolte, était parti d'Espa^jne sur un brisimiiii pour rejoindre l'armce impériale devant Marseille. 11 rencontre la llolle de Doria et l'aborde, croyant avoir afl'aire à celle de l'empereur. Ayant reconnu sa méprise, il offre à Doria une rançon considérable. — « Vous n'êtes pas mon pri- sonnier de bonne guerre, lui dit Doria; vous ne m'appar- tenez pas; mais le roi de France est votre légitime suze- rain ; mon devoir est de vous renvoyer par devers lui. » Et il le fit, en effet, conduire à François I", qui eut la gi-nérosité, moins prudente que chevaleresque, de lui rendre la liberté sans condition.
Après la funeste bataille de Pavie (lt)25), qui fit tomber le roi de France aux mains de son rival, Doria conçut le bardi dessein de délivrer le royal captif, en s'empaiantde l'escadre qui le conduisait d'Italie en Espagne. 11 informa François V de son projet, se faisant fort de réussir; mais ce monarque, qui avait engagé sa parole de chevalier, re- mercia Doria et lui jirescrivit de ne rien faire. Le roi che- valier voulut porter intact à Madrid l'honneur qu'il avait sauvé à Pavie; mais il avait trop compté sur la générosité de son vainqueur, et il ne trouva à Madrid que l'humilia- tion de s'entendre dicter des conditions auxquelles un roi de France ne pouvait souscrire sans honte.
Pendant la captivité de François I", et avec son agré- ment, Doria passa au service du pape Clément VII, iiui représentait, dans une certaine mesure, le parti de l'intlé- pendance de l'Italie. En 1527, il revint au service de la Trance; le roi lui conféra le titre d'amiral des mers du Levant, avec trente-si.x mille écus d'appointements. A la tête d'une Hotte de dix-sept galères, il vint bloquer le port de Gênes, et fit rentrer cetteville sous la domination fran- çaise, .i laquelle s'était substituée celle des Espagnols. f)oria obéissait, dans cette circonstance, à une pensée toute patrioti(|ue : il comptait user du crédit que ses ser- vices devaient lui procurer au prés de Français le'', pour res- tituer à sa patrie une indépendance qu'elle avait perdue depuis un siècle par le crime des factions. Mais les es- IH'rances dont il s'était bercé ;'i cet égard furent prompte- ment déçues ; le dépit qu'il en éprouva le rendit accessi- ble aux séductions de 1 empereur, qui avait toujours envié à son rival la possession de cet habile officier de mer. Les motifs ou les prétextes de défection ne manquèrent pas à Doria. François h', qui s'était engagé à rendre Savone aux Génois, loin d'accomplir cette promesse, fit agrandir et fortifier ce port, et le déclara franc; ce qui en faisait, pour celui de Gênes, une concurrence désastreuse et une menace formidable. D'un autre côté, Philippin Doria, que l'amiral avait envoyé au secours de Laulrcc faisant le siège de Na- ples; Philippin Doria, qui, dans le golfe de Salerne, avait remporté une victoire éclatante sur la flotte espagnole, commandée par Hugues de MoncaJe, avait eu ;i se plainilie des procédés de Laùtrec. Ce général, trop haut à la main et voulant impéricr trop, comme dit Brantôme, avait re- vendiqué avec plus de hauteur qu'il ne convenait tous les j.risonniers faits par le Génois ; et comme celui-ci s'était hâté de les envoyer à Gênes, il y avait eu de dures paroles échangées entre les deux chefs. Il parait, d'ailleurs, que François I", dont ks finances étaient obérées, n'acquittait pas très-exactement les termes du magnifique traitement alloué à son amiral du Levant.
Doria se plaignit avec une certaine amertume. Son lan- gage fut celui d'un chef plus accoutumé à commander qu'à obéir, et qui avait le sentiment de son mérite et de sa va- leur personnelle. 11 rappela ses services avec la dignité d'un homme qui n'avait rien aliéné de son indépendance. Ces plaintes, Cères et presque hautaines, firent un grand scandale à la cour et dans le conseil du monarque. On trouva que l'amiral le prenait sur un ton qui ne convenait pas à un sujet; car il semblait avoir oublié qu'en sa qualité de Génois, il était né sujet du roi de France. Les envieux avaient donc trouvé l'occasion opportune pour faire tomber dans la disgrâce un homme qui les écrasait de son inllnence et de sa renommée; ils s'empressèrent de la saisir. En vain Lautrec, dont la position critique devant Naples ne pou- vait se passer de la Hotte génoise, avait-il dèpi'cbéen toute liàte le sieur de Langey près de François 1°'', pour le con- jurer de prévenir à tout prix une défection qui ruinerait
ses affaires en Italie. La colère, l'orgueil blessé et sur- excité par l'intrigue, remportèrent .sur la prudence. Le chancelier Duprat, ce conseiller funeste auquel l'impré- voyant François 1" avait dû déjà, eu grande partie, la ré- volte du connétable de Bourbon, insista avec force, avec violence même, pour que Doria fût traité comme un traître et un félon, à son double titre de sujet et de général au service du roi. « 11 fut donc conclu, dit du Bellay, dans ses Mémoires, de dépêcherie seigneur de Barbézieux pour aller à Gênes se saisir tant des galères du roi que de celles il'Andrè Dorie; faisant ledit Barbézieux amiral sur la mer de Levant, et destituant André Dorie; et s'il véoit (voyait) l'occasion, qu'il se saisit dé la personne dudit Dorie. »
Rien n'était plrs facile que de donner un pareil ordre à Paris ; le difficile était de l'er.éculcr à Gènes. Lorsque Bar- ijozicux se iirésenia devant l'amiral génois, Doria, quicon- auissait ù'a.'ance l'objet de sa mission, ne lui laissa pas le lemps de la lui nolilier. «Je sais, dit-il a l'envoyé de la cour de France, je sais ce qui vous amène. » Et, lui mon- irant d un cù'i,é les galères françaises, et de l'autre celles de Gênes: « Voici les galères dé votre maître, que jsvous remets; voici celles de ma république, que je conserve; .iccomplissez le reste de votre ordre, si vous l'osez (1). » Baibézieu;! resta tout interdit et n'eut garde de rien en- livprendre sur la personne de l'homme qui venait de lui parler si fièrement. Il se contenta de prendre possession des galères françaises et de son commandement, lui qui, au témoignage 'de Brantôme, ne savait ce que c'était qu'une mer, un port et une galère!
Sa rupture ainsi accomplie avec le roi de France, Doria envoya vers Charles-Quint un de ses officiers, porteur de ses offres de service et des conditions qu'il y mettait. Ses in- térêts personnels n'y étaient pas oubliés, mais la première de toutes était en faveur de sa patrie. « La négociation, dit Roberison, ne fut pas longue. Charles-Quint sentit toute l'importance d'une telle acquisition, et consentit à touts les demandes du Génois. Doria renvoya aussitôt à Fran- çois l" la commission qu'il tenait de lui et le collier de Saint-Michel, et arbora sur ses galères le pavillon impé- rial (2). »
La première conséquence de cette défection fut la né- cessite où se trouvèrent les Français de lever le siège de Naples; honte bientôt suivie de la porte de Gênes et de Savone. La seconde, et la plus désastreuse peut-être, fut de donner à Cliarles-Quint une Hotte qui lui manquait, et, pour la commander, l'homme qui passait pour le plus ha- bile et le plus heureux amiral d3 son époque.
(1529.) Sur les sommations énergiques de Doria, secon- dées par un soulèvement populaire, les Français_ avaient dû sortir du port et de la citadelle de Gênes. La citadelle, instrument d'oppression depuis un siècle, fut aussitôt rasée. La domination étrangère ainsi éconduite, il ne tenait qu'à Doria de se faire proclamer souverain de son pays. La re- connaissance et l'enthousiasme des Génois, le dévouement de ses nombreux amis, l'ajipui de l'empereur, tout lui ren- dait cette usurpation facile. Il préféra une gloire plus noble et plus pure : il aima mieux mériter les titres de Veut, de la Patbie et de Restaurateur de la Liberté, qui lui furent décernés de son vivant par l'admiration de ses concitoyens, et que l'histoire n'a point effacés.
D'après ses conseils, une commission de douze mem- bres, élus parla généralité des citoyens, et qu'il présida, fut chargée de réiliger la constitution de cette nouvelle ré- publique, ou plutôt de réviser l'ancienne conslitution, pour en faire disparaître les vices qui l'avaient compromise, en ouvrant un chami) trop libre aux factions. « L'exemple de Doria, dit Robertson, inspira à ses concitoyens le raèine enthousiasme de générosité et de vertu : les malheureuses factions qui avaient si longtemps déchiré et ruiné cet Etat ])arureut entièrement oubliées, et l'on prit toutes les pré- cautions que dicta la prudence pour les empêcher de re- naître... Doria, jusquà sa mort, c'est-à-dire pendant jdus de trente années, sans aucun titre officiel (car il refusa constamment celui de doge), sans s'arroger aucun droit
(i) Léon Guéiin, Uist. maritime de France, t. 1, cliap. xiH. (2) llist. de Charks-Quint, liv. v.
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au-dessus des aulies ciloyens, conserva la plus grande au- lorilé dans tous les conseils d'une ri'publique qui devait son existence à sa générosité. Son empire, fondé sur la re- connaissance, était soutenu par l'amour et le respect qu'in- spire la vertu, et non par la crainte qu'excite le pouvoir. »
Les soins qu'il donnait au gouvernement de sa patrie n'empêchèrent point Doria de servir trés-aclivcnient l'em- pereur, ainsi qu'il s'y était engagé. Cliarle.s-Quiut , en le nommant amiral général de sa marine, lui avait laissé carte blanche, et'il avait en même temps prescrit à tous les gouverneurs de ses possessions en Italie de ne rien en- treprendre sans l'avoir préalablement consulté. Celte posi- tion le rendit en quelque sorte l'arbitre souverain, pen- dant plus d'un quart de siècle, des affaires maritimes de l'empire. 11 n'est pas une expédition de quelque impor- tance où son nom ne se retrouve ; et si nous voulions dé- gager avec toute la précision convenable la part de gloire oude responsabilité qui lui revient dans chaque affaire, nous serions entraînés bien au delà du cadre qui nous est imposé; car il nous faudrait entrer dans le détail compli- qiié de l'histoire maritime du milieu du seizième siècle. INous nous en tiendrons à une indication très-sommaire des faits les plus saillants de cette longue et glorieuse carrière.
En 1531, Doria opère une diversion utile aux intérêts de l'empereur en Hongrie et en .\utriche, en se portant inopinément avec sa flotte dans les mers ottomanes. Il prend d'assaut Coron en Morée, l'un des ports les mieux forliUés de cet empire; soumet rapidement Patras et Lê- pante, et s'empare des deux châteaux que Bnjazet II avait bâtis à l'entrée des Dardanelles. .\ ces nouvelles, Soliman, qui était en Hongrie, se hâte d'accourir à Constanlinople, pour veiller à la défense de sa ûolte et de sa capitale même, si hardiment menacées par l'amiral de Charles- Quint.
En 1555, Doria commandait la flotte chrétienne avecla- quelle l'empereur entreprit sa célèbre expédition de Tunis, où s'était établi le fameux Kaîreddin Barberousse, après lavoir enlevée par surprise à ses anciens sultans maures. Tunis fut reprise à Barberousse et rendue au prince arabe sur lequel ce forban l'avait usurpée. Le sultan légitime se reconnut vassal et tributaire de la couronne d'Espagne. Le fort de la Goulelte, qui garde la longue et étroite entrée du port, reçut une garnison espagnole, et trente mille cap- tifs chrétiens de toute nation recoun-èrent leur liberté. Charles-Quint leur fournit des habits et de l'argent pour retourner dans leur pays, et leur reconnaissance enthou- siaste alla proclamer pai-tout la gloire et la muniQcence de l'empereur.
Cependant Barberousse avait pu échapper à la flotte es- pagnole avec une partie des ses galères; ce qu'il devait beaucoup moins, prétendit-on alors, à sa bonue fortune qu'à la complaisance de Doria. Brantôme, écho des mau- vaises langues de la cour de France, l'insinue formelle- ment; mais nous n'admettons point qu'une pareille auto- rité suffise pour motiver un jugement conforme de l'his- toire. Quoi qu'il en soit, la perte de Tunis ne fit rien per- dre à Barberousse de l'estime et de la confiance de Soli- man ; il en reçut la disnité de capitan-pacha. et l'on vit bientôt le nouvel amiral ottoman apparaître dans les mers d'Italie, menaçant les cotes du royaume de tapies et de la Sicile. Il avait déjà pris terre dans le voisinage d'Otrante (1557) et s'apprêtait à pousser ses ravages au cœur même du pays, lorsque Doria, se montrant à la tète des galères chrétiennes, le força à se rembarquer et à sortir précipi- tamment du golfe "de Tarente. .Mais l'amiral génois attei- gnit l'arrière-garde de la flotte ottomane dans la mer de Corfou, l'atlaciua vigoureusement, et après un combat opi- niâtre et sandant, lui enleva douze de ses meilleures ga- lères, et les brûla.
L'année suivante (1558^, les démonstrations du sultan de Constanlinople étant devenues plus menaçantes encore pour l'Italie, une ligue fut formée entre le pape, l'empe- reur et la république de Venise, pour s'opposer à ses en- treprises et forcer ses flottes à respecter la sécurité et l'in- dépendance des autres peuples, ses voisins sur la Médi- terranée. On fut longtemps à s'entendre et à réunir une
Uotie considérable, dont le commandement général avait été décerné à Doria. Elle se mit en campagne vers le mi- lieu de l'été de 1539. De leur côlé, les Turcs avaient fait des préparatifs immenses : les mers de Sicile et d'Ionie étaient, pour ainsi dire, encombrées de vaisseaux. La lice était ouverte entre Doria et Barberousse, c'est-à-dire entre les deux plus célèbres capitaines de mer de ce temps-là. et l'on devait s'attendre aux actions les plus mémorables et les plus décisives. Il n'en fut rien cependant : on eût dit que les deux amiraux s'étaient concertés pour éviter une rencontre sérieuse, et pour ne rien faire qui fût dicne des forces imposantes que chacun d'eux avait à sa dispo- sition. One fois, cependant, veille de Saint-Michel (28 septembre), les deux grandes armées navales se trouvèrent en pré.sence à la hauteur de l'île de Sainte-Maure, en face de la côte d'Etolie. L'avant-garde de la flotte chrétienne engagea l'action, contr.' l'avis, dit-on, de Doria, qui ne trouvait ni la position ni le temps favorables. En effet, la mer était houleuse, et la flotte turque avait pour elle l'a- vantage du vent. La nécessité d'employer les galères à re- morquer les gros vaisseaux rendait pour les confédérés les évolutions aussi lentes que dangereuses : aussi l'amiral se montra-t-il ulus préoccupé du soin de prévenir un grand désastre, que ae soutenir un combat témérairement en- gagé. Les Turcs, de leur côté, ne profitèrent guère de leurs avantages- que pour se dérober à la nécessité d'un engagement général. Ils eurent cependant l'apparence d'une victoire, londée sur ce que, pendant le commence- ment de combat nui cul lien, la flotte chrétienne perdit six galères, dont ueux sautèrent pen^nt l'action, par suite de l'explosion de leurs magasins à poudre, et dont quatre tombèrent au pouvoir de l'ennemi.
Le résultat de cette journée fut amèrement reproché par les confédérés à Doria. Les Vénitiens, surtout, qui se trouvaient les plus compromis dans celte guerre, et qui y perdirent une grande partie de leur puissance, accusèrent nautement l'aniiriil génois de trahison. Peut-être la vieille antipathie qui rèinait de Génois à Vénitien ne fut-elle pas sans quelque influence dans la con^luite du chef de la flotte confédérée. Peut-être, en celle circonstance, poussa-t-il à l'excès la prudence qui présidait à toutes ses actions et qui était le trait dominant de son caractère. Il avait pour maxime qu'un général devait éviter avec soin les occasions où le succès dépendait moins de la conduite que du ha- sard. Tout prouve, du reste, que, dans cette campagne, il avait plus d'une raison de se méfier de la c.ipacilé de ses auxiliaires, et plus d'un motif de se plaindre de leur peu de subordination. En outre, il est juste de reconnaître que tout ne dépendit pas, dans cette occasion, de la vo- lonté des chefs ; puisqu'un orage étant survenu avant que l'action pût être liien sérieusement engagée, le soin de se soustraire aux conséquences désastreuses d'une tempête avait évidemment préoccupé les deux amiraux. .Ainsi les deux flottes se séparèrent, cherchant un abri, celle des chrétiens dans les ports de l'ile de Corfou, celle des Turcs dans le golfe d'.\rta.
Doria dut se plaindre des bruits préjudiciables à sa ré- putation que les Vénitiens cherchaient à accréditer à l'oc- casion de celte affaire de Sainte-Maure; un historien peu favorable à notre héros, le Vénitien Sagiedo. nous apprend à ce sujet, que « le sénat de Venise, qui agissait avec a plus de reflexion que les accusateurs du célèbre amiral, « lui écrivit une lettre fort obligeante, dans laquelle il « l'assura qu'il n'avait pas voulu écouter les bruits qu'on « av.nit fait courir, et qu'il était persuadé que la precaU' « tion avec laquelle il en avait usé avait eu pour iut le (c plus grand bien de toute la chrétienté {\) . »
La désastreuse campagne de Cliarles-Quinl contre Alger, en 1541, prouve que s'il était facile à la malignité des en- vieux d'interpréter à mal la prudence habituelle de Doria, il pouvait être fort dangereux de ne pas en suivre les con- seils. Doria, qui approuvait en principe celle expédition, qui l'avait même conseillée, comme complément indis- pensable de la conquête de Tunis, n'approuvait pas que l'empereur eût choisi pour une pareille entreprise la fin
(1) Hist. de VEmp. ottom., liv, y.
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de riiniere-saisuii. lin lixant u la liu île seplembre le dé- part (le rex|iéclilion, on s'exposait de gaieté de cœur aux tempêtes que soulèvent les vents d'automne vers les côtes d'Afrique et aux pluies torrentielles qui inondent ce pays à la même époque. « Souffrez, disait Doria à l'em- pereur, en usant des privilèges de sou âge et de sa longue expérience, souffrez qu'on vous détourne de cette entreprise, quanta présent; car, vrai Dieu I si nous y allons, nous y périrons tous. » — Mais la résolution de Charles-Quint était irrévocablement arrêtée; il répondit en souriant à son amiral : « Allons. Doria, la peur do mourir sied mal ,'i notre âge. Vingt-deux ans d'empire pour moi. et pour toi soixante-douze ans de vie, ne doi- vent-ils pas suffire à tous deux pour mourir contents? » On partit donc, comme l'empereur l'avait décidé, vers la fin de septembre, avec un armement fornadable en
vaisseaux, en artillerie, en troupes de guerre. La mer se montra si mauvaise, dés le début, que la flotte, obligée de se disperser, n'arriva que le 20 octobre devant la côte d'Alger. 11 fallut attendredeux jours encore avant de pou- voir opérer le débarquement, qui eut lieu sur la plage de Sidi-Ferruch, à quelques milles à l'ouest de la ville, i l'endroit même où les Français ont abordé, en 1850, la terre d'Afrique, pour s'y étatlir en possesseurs définitifs. Harberousse était alors retenu loin d'Alger par ses de- voirs de capitan-pacha. 11 en avait, en son absence, con- fié le gouvernement et la défense .i un renégat sarde, brave capitaine, habile marin, qui. en abjurant, avait quitté son premier nom pour celui d'ilassen. Hassen-Ag,i n'avait à sa disposition que huit cents Turcs et environ six mille indigènes, maures ou grenadins 11); mais tous étaient fermement résolus à mourir plutôt que d'accepter
JARDIN.
ijik^EMI^t^
Voiti les s-i libres de votre maître, que je vous remets; voici celles de ma republique, que je conserve; accomplissez le reste de votre ordre, si vous l'osez. — Page 22.
le joug des Espagnols. L'aga fit une réponse digne et flére .à la sommation qui lui fut apportée au nom de l'empereur. Tout annonçait de )irocliainsct furieux orages, et il comp- tait avec raison sur le concours des éléments pour avoir facilement raison de son formidable ennemi. Eu effet, ce fut beaucoup moins ;i la bravoure de ses défenseurs qu'à la rage do la tempête que la ville de B,irberousse dut, celte fois encore, son salut.
Voici eu quels ternes l'historien de Charles-Quint rend compte de la rapide catastrophe qui suivit le débar- quement à Sidi-Ferruch :
« Deux jours après le débarquement, lorsque l'empe- reur n'avait encore eu le temps i]ue de disperser quelques petits corps d'Arabes qui in(|uiétaient son armée dans les marches, la pluie, chassée par un vent im|iètueux, com- mença à tomber avec violence. La tempête augmenta pcn- dant'la nuit ; les impériaux, qui n'avaient débarqué que leurs armes, restèrent sans tenli s et sans ,ibri, exposés à toute la fureur de l'orage. En peu de temps, la terre fut couverte d'eau, au pniut i|u'ilsne pouvaient se coucher. Lourcanip, lilacé dans un terrain bas, était entièrement innnilé; à
chaque pas, ils entraient jusqu'à la moitié de la jambe dans la boue, et le vent soufflait avec tant d'impétuosité, que, pour se soutenir, ils étaient obligés d'enfoncer leurs lances dans la terre et de s'en faiie un point d'apimi.
« Mais, au retour du jour, le désastre de la flotte offrit aux regards de l'armée un spectacle plus affreux encore et plus déplorable. L'ouragan continuait dans tonte sa force: on voyait la nier s'agiter avec toute la fureur dont cet élé- ment terrible est capable. Les navires, d'où dépendait la Nubsistancc et le salut de l'armée, arrachés de leurs an- cres, allaient ou se briser les uns contre les autres, ou se fracasser contre les rochers. Plusieurs furent poussés à terre, d'autres furent abîmés dans les Ilots. En moins d'une heure, (piinze vaisseaux de guerre et cent soix.iulo bâti- ments de transport périrent; huit cents hommes qui étaient à bord furent noyés, ou, si quelques-uns de ces malheureux échappaient à la rage des flots et cherchaient
(I) On .iiiii.'liil GrciiuJiiis les Maïuvs d'Espagne qui s'ctaienl l'Uililis c 11 .Ml iqiir nprC'S la conquête de Grenade par l'ovjinnuj ■A I~;diollo, on l/i92.
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à gagner la (erro à la nage, ils élaient massacrés sans pitié par les Arabes (1). »
Doria parvint cependant à sauver la plus grande partie de la Qolte, en se ritirant derrière le cap Malifous, à huit lieues à l'est d'Alger. Il y trouva un mouillage meilleur et une rade mieux abritée. Il en informa l'empereur, en lui conseillant de ne pus persister plus longtem|is d.nns une entreprise commencée sous d'aussi fâcheux auspices, et de le rejoindre, par terro. au cap .Matifous, qui était le seul lien conimoite et sur ou le réembarquement de l'ar- mée put s'effectuer. Le ciel continuait à se montrer ora- geux et menaçant; l'armée était déjà exténuée et démora- lisée. Quelque amer que fut a l'orgueil du souverain le conseil du vieil amiral, il fallut bien se résigner à le sui- vre. Mais, à cause des détours qu'il fallait "faire, quatre jours de marche sé]iaraieut le camp des impériaux du
rendez-vous assigné, il les vivres manquaient On avait à traverser un pays accidenté, profondément raviné par les torrents, tout couvert d'eau, dans les parties basses, par le débordement des rivières; celles-ci avaient cessé pres- que partout d'èlre guéables. Cette marche de quatre jours fut un résumé de toutes les calamités qui peuvent acca- bler une armée en déroute. « Les uns. dit Robertson, pou- vaient à peine soutenir le poids de leurs armes; les au- tres, épuisés par une marche pénible dans des chemins profonds et presque impraticables, tombaient et mouraient sur la place. Plusieurs périrent de famine, car l'armée n'avait guère d'autre subNisl.ince que des racines, des graines sauvages, et la chair des chevaux que l'empereur faisait tuer et distribuer à ses troupes. Une partie se nova dans les torrents, tellement gonllés par les pluies, qu'en les passaut à gué on y entrait dans Veau jusqu'au men-
En moins d'une heure, quinze vaisseaux de guerre et ceiil soixante bàlimeuls de ti-ansport pénrcut. — Page "24.
ton. 11 y eu eut un grand nombre de tués par l'ennemi, qui, pendant la plus grande partie de leur niarche, ne cessa de les inquiéter et de les harceler jour et nuit ,'2). » On arriva enfin au milieu des ruines qui portaient le nom de Matifous; ruines d'une ville romaine dont le noip antioue était Rustona. L'armée put au moins y trouver un aori et y prendre quelques jours de repos, en "attendant que le retour d'une mer plus calme lui permit de se rembar- (|uer sur la Hotte. .\ ce moment, on put constater (jue plus de huit mille hommes manquaient à l'appel. Les pertes matérielles n'étaient pas moins considérables. Douze des galères qui appartenaient en propre à Doria avaient péri dans la tempête, et peu s'en f.illut qu'il ne fut aflligé d'une perte beaucoup plus sensible encore par la mort oii la cap- tivité de Giannetliuo Uoria. son neveu bien-aimé. son fils adoptif. Au milieu de la tempête, ce jeune oflicier, ayant voulu faire échouer sa galère contre la côte, s'engrava sur une plage couverte d'Arabes. 11 fut bientôt environné par une nuée d'ennemis, et il allait être massacré comme taut
(1) Robertson, flijf. de Charle^-Quinl, liv. t.
(2) Ibid.
d'autres, si l'empereur, témoin du danger qu'il courait, n'eut envoyé ,i son secours quelques compagnies italien- nes, qui parvinrent à le tirer des mains des Barbaresques. En apprenant cet épisode de la bouche même de Charles- (.luint, Doria ne put retenir ses larmes. « Sire, dit-il ,i l'empereur, excusez celle faiblesse ! La nature l'emporte sur le respect cpie je vous dois ; mais il fallait que j'eusse un neveu pour m'apprendrc qu'il peut v avoir des larmes même dans les yeux d'un vieux m;irin. n
L'empereur, quoique peu svmpatliique de sa nature, lui lit une réponse pleine de bienveillance. Du reste, il l'in- demnisa généreusement, au retour, des pertes matérielles qu'il avait personnellement éprouvées dans cette désas- treuse expédition : il le nomma chancelier de ÎSaples, avec une pension de mille écus, dont il lui fit paver uu terme d'av.iiicc: quelque temps après, au titre de prince de Mdfi qu'il lui avait concédé depuis dix ans, il ajouta celui de marquis de Tursi petite ville du royaume de Naples, qu'il lui donna en tonte propriété et seigneurie.
Tout le reste de la longue carrière d'André Doria fut rempli par des expéditions maritimes au service de Charles-Quint, puis de Philippe IL son successeur au troue
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d'Espagne. Ou.inJ la paix ou les trêves lui laissaient quel- ques loisirs, il les consacrait au gouvernement de son pays. Arrive ceiicndantà un âge qui commande impérieusement le repos, il eut l'orgueil ou la faiblesse de ne pas se con- damner à une retraite absolue; et c'était ce Giaunettino, dont nous parlions tout à l'heure, qui le remplaçait dans la conduile des expéditions navales, ou dans le gouverne- ment de la républicpie de Gènes. Comme amiral, Giaunet- tino ne compromit point la gloire acquise au nom de Do- ria. Brantôme a dit de lui, et il parlait d'après les f.iils ; « C'était bien le plus diligent capitaine de mer qu'on eut su voir; car aussitôt songé et résolu d'une affaire, aussi- tôt exécuté. » Mais dans la ville, il se comportait avec au- tant de hauteur que d'insolence, et se permettait, sous le nom respecté de son oncle, et à la faveur de l'autorité in- contestée et presque absolue dont il jouissait, les actes les plus abusifs et les plus arbitraires. La tendresse aveugle du vieux Uoria ne lui laissait rien voir de la mauvaise con- duite de son neveu. Les mécontentements qii'elle fit naître fomentèrent la conjuration des deux Fieschi, chefs de l'une des familles patriciennes qui, de tout temps, avaient lutté d'influence avec celle des Doria. La conjuration avorta, et ses aulrurs payèrent de leurs tètes leur témérité; mais Giannettino tomba sous les coups des conjurés, et le véné- rable restaurateur de la république génoise fut bien prés de jjartager son sort (1547).
AndréDoria survécut treize années à cette catastrophe. Il mourut le 25 novembre 151JÛ, âgédequotre-vingt-tjuatre ans, suivant nos conjectures, mais plus vieux de dix an- nées, suivant l'opinion de quelques biographes. Dans tous les cas, il serait diflicile de trouver dans l'histoire une carrière d'homme plus remplie, plus honorable et plus glorieuse.
Le vieux amiral laissait en mourant une immense for- lune, qu'il légua au fils de Philippin, son ancien associé, à Jean-Andrè Doria, digne à tous égards d'un nareil hé- ritage, et qui fut, après son oncle, le général ae mer le plus illustre de sa nation et de sa noble maison.
DRAKE {FnAscis), amiral et navigateur anglais, né vers 1545, mort en 1595.
Le long règne d'Éli.sabeth est, sans contredit, une des époques les plus glorieuses de l'histoire d'Angleterre, et l'une des gloires les plus incontestables de ce règne, c'est d'avoir fondé la marine britannique et de l'avoir élevée à un point où elle ne redoutait plus de rivale eu Europe. « Sous ce règne, dit un historien, la nation anglaise se porta vers l'oljet principal pour lequel elle semblait être née : la mer devint son élément. Tout à coup s'élevèrent dans son sein plusieurs amiraux célèbres ; d'excellents matelots se trouvèrent bientôt formés, et les ports se rem- plirent de vaisseaux. Des arsenaux furent construits, des magasins pourvus, des munitions navales rassemblées. Une si heureuse révolution fit décerner à Elisabeth les ti- tres de restauratrice de la gloire maritime de la nation, et de reine des mers du Nord (1). »
Mais toute la gloire maritime de ce grand règne semble se résumer dans un seul nom, celui de Fpa>t.is Drake, il- lustre à la fois comme navigateur et comme chef d'armées navales. 11 ne dut rien au hasard de la naissance, et, mé- rite commun à la plupart des grands hommes de mer, mais particulièrement remarquable dans un paysdeh:iute aristocratie, il s'éleva, du sein de l'indigence et de l'obscu- rité, au faite de la fortune et de la renommée.
Drake naquit à Upnor, dans le Devonshire. Son père, qui était ministre de cette paroisse, et qu'il perdit très- jeune, l'avait confié en mourant à un caboteur de la côte, son parent ou son ami. Le patron fut si content de son élève, que, prêt à mourir lui-même, il lui légua sa barque; et le jeune Urake continua pendant quelque temps l'indus- trie de son bienfaiteur. Mais il se sentait a|qielé à de plus hautes destinées : une grande impulsion était alors donnée aux entreprises maritimes, soit pour la guerre, soit pour les explorations lointaines. Ayant appris, en 1507. qu'une expédition, destinée pour l'Amérique, était préparée dans
(1) De Sainte-Croix, Hitt. de la puis», tiotioie de l'Anglelerr», t. I, iir. II.
le port de Plymoutb, sons la direction de l'amiral Joliu Ilawkins, il vendit sa barque et vint offrir ses services à l'amiral, qui, sur sa bonne mine et son air résolu, les ac- cepta avec empressement. On lui confia le commandement de l'un des plus faibles bâtiments de la flotte. Cette pre- mière campagne fut aussi glorieuse que profitable pour le jeune capitaine : il captura, dans le golfe du Mexique, plusieurs vaisseaux espagnols, et, comme l'expédition se f lisait pour le compte de ceux qui l'avaient entreprise, Drake eut à sou retour une assez forte part dans les bé- néfices, et, dès ce moment, sa fortune et sa réputation étaient fondées.
Cinq ans idus tard, en 1572, l'intrépide coureur de mer revint dans les mêmes parages, à la tête d'une expédition armée à ses propres frais. Il s'empara de la ville de Nom- bre de Bios, dans l'isthme de Darien, et la pilla. Les co- lons espagnols, dont il était le fléau, faisant subir à son nom une légère variante, ne l'appelaient pas autrement que le Dragon, nom qui peignait bien la terreur qu'il leur inspirait. A la fin, cependant, traqué par des forces supérieures, il perdit le fruit de ses pirateries, courut les plus graves dangers, et n'échappa qu'avec beaucoup de peine aux croisières de Philippe II. 11 rentra en Angleterre il peu près ruiné, et le cœur exaspéré par les échecs et les mauvais traitements qu'il avait subis. Mais il méditait déjà une éclatante rev.mche; il avait conçu le hardi des- sein d'aller la prendre l:i même où les Espagnols se croyaient le plus inattaquables, dans la mer du Sud, où n'avaient encore pénétré d'autres vaisseaux que les leurs, dejiuis (|ue Magellan la leur avait ouverte.
La reine Elisabeth, à laquelle il avait soumis son pro- jet, lui donna des encouragements et sa protection spé- ciale, sans toutefois s'associer ostensiblement à son entre- prise, à cause des ménagements que lui imposait la poli- tique; car elle ne se sentait pas encore en mesure de lut- ter de front avec la puissance navale de Philippe II. Le mauvais succès de sa dernière expédition n'avait pas en- levé à Drake la confiance des armateurs de Pljmouth ; ils contribuèrent largement aux frais de celle qu'il préparait. Elle se composa de cinq navires de différentes forces, commandés par des officiers expérimentés, montés ]iar cent soixante hommes, et abondamment pourvus de vi- vres, d'objets d'échange et de munitions de guerre.
La flotte appareilla du port de Plymoulh le 5 novembre 1577; le 5 avril 1578, elle avait franchi la ligne et se trouvait en vue de la côte du Brésil. Au mois d'août sui- vant, elle était dans le port de Saint-Julien, sur la ciitc des Palagons, où avait longtemps séjourné Magellan. Ils y trouvèrent encore debout le gioet où ce navigateur avait fait pendre un de ses officiers, Luiz de Mendoza, qui avait conspiré contre sa vie. Drake fit juger un homme de son équipage, nommé Doughty, pour un crime semblable, et le fit pendre au même gibi-l. Il quitta la baie de Saint-Ju- lien le 17 août, et entra quatre jours après dans le détroit; le G septembre, sa flottille débouchait dans la mer du Sud. Protège par sa bonne fortune, il n'avait mis que (piiuze jours à faire une traversée qui avait demandé .'i Magellan six semaines de tàtonnenienls, et où d'autres navigateurs ont employé depuis jusqu'à neuf mois.
Le 8 octobre, un coup de vent sépara de l'escadre un des vaisseaux, celui du capitaine Winler, qui fut rejeté dans le détroit, et qui, après avoir pris possession de la côte au nom de la reine Elisabeth, retourna sain et sauf en Angleterre. Drake avait, de l'autre côté du détroit, brûlé lin de ses bilimenls qu'il avait reconnu incapable de tenir la mer dans les parages dangereux qu'il avait à traverser. Sa flottille, dans la mer du Sud, se trouvait donc réduite à trois vaisseaux. Avec d'aussi faibles forces, il porta la terreur et la désolation dans tous les établisse- ments espagnols de la côte occidentale du nouveau conti- nent, et se livra, dans cette partie de l'océan Pacilique, à des exploits dignes d'un Barberousse ou d'un Dragut, s'cm- parant des galions chargés des trésors recueillis dans les mines du Chili ou du Pérou, prenant et pillant les villes, ou levant sur elles des conlribulions considérables.
Drake s'était vengé des Espagnols au delà même de ses espérances; il ne lui restait plus que l'embarras de sauver
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l'immense butin qu'il avait amasse, et de trouver, pour retourner en Angleterre, une route plus sûre que celle nu'il avait suivie.La question fut a^itt'e dans un conseil ae tous les oflleiers de sa flottille, et mûrement délibérée. 11 fut résolu qu'où prendrait la route du Japon et de la Cliiiie, pour revenir par le cap de Bonne-Espérance. On mit en conséquence le cap au nord, et l'on poussa dans cette direction jusqu'au cinquante-troisième degré de latitude boréale. Mais, i cette hauteur, on trouva la tern|iératuri' si glaciale et le l'roiJ si insupportable, que Urake dut rebrous- ser chemin pour rentrer sous la zone temjiérée. Revenu à la hauteur du trentième degré, il découvrit une terre dont les blanches falaises et les côtes verdoyantes rappelaient aux Anglais leur pays natal, et que, pour cette raison, ils appelèrent la Nuiaelle-Alhion, nom qu'elle n'a pas conservé : c'était la Californie, déjà découverte et explo- rée par Fernand Cortez; c'était ce moderne Eldorado dont le nom est aujourd'hui si populaire dans l'ancien et le nouveau monde.
Drake, fort bien accueilli par les naturels, ou'il trouva d'un caractère enjoué et confiant, séjourna quelque temps dans cette péninsule, et ne la quitta qu'après en avoir pris possession au nom de sa souveraine. « 11 fit, dit W. Mon- son, auteur de la relation de ce voyage, graver sur une lame de cuivre le nom, le portrait et les armes de la reine Elisabi ih, l'an et le jour de son arrivée, et les faveurs qu'il avait reçues des indigènes. Cette lame fut clouée sur la face d'un pilier de pierre i|u'il fit élever au milieu d une enceinte retranchée que les Anglais avaient établie sur le lieu même de leur débarquement (I). »
En s'éloignant de cette terre, Drake continua sa course à travers la" mer du Sud, dans le but de gagner les iles Moluques. Le 15 octobre lô79, il se trouva au milieu du groupe des Mariannes ou iles des Larrons. Il ne crut pas devoir s'y arrêter, à caus'e des importunités des naturels, qui continuaient à faire assez mal la distinction du tien et du mien pour mériter toujours la dénomination peu ho- ooraLle qu'ils avaient reçue de Magellan. Le i novembre, la flottille anglaise entra dans l'archipel des Jlohiques ; elle prit terre le 1 i du même mois à l'ile de Terate. dont le roi ou rajah, ennemi des Portugais, reçut Drake et ses officiers avec autant d'empressement que de distinction. Après V avoir fait d'excellentes affaires, notre navigateur visita Célébes et Java, où les Anglais ne furent pas moins gracieusement accueillis. Il quitta Java le 20 mars làSU, el arriva, le 18 juin suivant, au cap de Bonne-Espérance. Le reste de sa traversée n'offre rien de remarquable. Le 3 novembre de la même année, il mouillait au port de Plymouth. Il avait accompli le tour du monde en trois ans moins deux jours. Le navire qu'il montait était le second vaisseau européen qui eut accompli cet audacieux et im- mense périple, devenu depuis un jeu pour nos navigateurs.
L'orgueil britannique fut excessivement llitté du résultat de celle mémorable expédition; et c'était à juste titre, car elle avait été désastreuse pour une puissance rivale, et elle ouvrait un horizon sans bornes au commerce de la Grande-Bretagne. La reine Elisabeth, qui, comme on l'a vu, n'était pas restée étrangère à cette entreprise, vint di- ner à bord du Pélican, vaisseau-amiral de Drake, qui avait été amené à Deptford pour y être radoubé dans les chan- tiers de la marine royale. Après le repas, elle lui conféra solennellement le titre de clievalier, en lui disant que ses
Erandes actions l'honoraient encore plus que son titre. — e vaisseau de Drake fut conservé pendant longtemps dans un bassin spécial à Deptford, comme celui de Sébastian del Cano à Séville. Lorsqu'il tomba en ruines, on fit faire de SOS débris un fauteuil qui existe encore dans un des établissements de la ville universitaire d'Oxford, où ou le montre comme objet de curiosité.
Cependant, pour apaiser les vives et menaçantes récla- mations du roi d'Espagne, qui demandait justice des dé- iirédations ijue Drake avait commises sur ses sujets dans la mer du Sud, Elisabeth so vit obligée d'imposer à cet of- ficier des restitutions considérables, qui ne profitèrent
(1) Biit. nav. de l'AngleUrre.
point aux iiropriétaires lésés, mais qui servirent seulement à grossir l'épargne de leur avare monarque.
Le terrible navigateur angl.iis ne tarda pas d .saisir l'oc- casion de se récupérer; malheureusement ce l'ut encore aux dépens de ctux qu'il avait déjà si cruellement trail's dans ses courses |récédentes. En 1585, autorisé par des ordres secrets de la reine Elisabeth, qui venait de contrac- ter une alliance avoc les Pays-Bas, où le duc de Parme cherchait à él iblir l'autorité de Philippe II, le chevalier Drake entreprit une nouvelle expédition contre les po.sses- sions espagnoles de l'Amérique. Il attaqua chemin faisant les iles Canaries et celles du cap Vert, et rançonna San- tiago, capitale de ces dernières. Arrivé dans la mer des Antilles, il prit el ravagea Saint-Domingue et Cartiuigène. poussa jusque sur les côtes de la Floride orientale, où il urùla Saint-Augustin ; se saisit d'nn grand nombre de vais- seaux richement chargés, et rentra àans la Manche sur la fin de l'année suivante, rapportant avec lui de nombreuses dépouilles opinies.
Elisabeth lui décerna le titre de vice-amiral, et lui confia une flotte de trente vaisseaux de guerre pour aller attaquer jusque dans ses ports la puissance navale du rui d'Espa- gne. Le 19 avril 1587, l'intrépide amiral se présente fière- ment devant Cadix, force l'entrée de la baie sous le canon même des forts et des galères royales, y capture ou broie un nombre considérable de bâtiments, canonne b' fort et y occasionne de ruineux dégâts. « Les dangers qu'il cou- rut dans cette occasion, dit Sainte-Croix,' furent immi- nents. Aussitôt que les ennemis perdaient l'espoir de sau- ver un vaisseau, ils y mittab nt le feu et le poussaient sur la flotte anglaise. Celle-ci avait quelquefois bien de la peine à s'en défendre, surtout lorsque le reflux le portait au milieu d'elle. Drake. content de ses premiers succès, voyant d'ailleurs le péril augmenter, crut qu'il était temps de se retirer. Il emmena avec lui six navires appartenant aux Espagnols, dont la perte fut évaluée à cent soixante- dix mille écus d'or il). » \ son retour, avant de doubler le cap Saint-Vincent, l'amiral anglais s'empara de trois forts qui le défendaient, détruisil ie long de la côte toutes les barques ou petits bàlinienls jusqu'à'l'enibouchure du Tage, et brava impunément une flotte considérable réunie dans le port de Lisbonne sous les ordres de l'amiral Santa- Cruz. Il cingla ensuite vers les Açores, oi il trouva l'oc- casion d'ujoiiier de nouvelles prises à celles qu'il avait déjà faites, avant de rentrer triomphant dans la Manche.
Cependant Philippe II, mettant à contribution tous les ports de Naples, de Sicile, d'I-lspagne et de Portugal, était parvenu à r.unir une innombrable armada, que, dans son orgueil, il avait surnommée d'avance Vinvincihle, qui devait lui assurer la conquête de l'hérétique Angle- terre, et pour laquelle le pape Sixte-Quint avait prodigué le trésor des indulgences. Elisabeth n'avait pas à mettre en ligne, il s'en fallait de beaucoup, une floltequi pût lut- ter de nombre avec celle qui venait l'attaquer; mais elle avait des amiraux plus habiles, et à leur tête les Hawkius, lesForbi'sher, les Drake; Drake surtout, que le grand- amiral, Charles Howard, comte de ^'ottingllam, dont le plus grand mérite d'ailleurs était d'être un descendant des Plan- lagenets, avait pris pour son vice-amiral. Ce choix n'avait o.xcilé aucune réclamation, car Drake était considéré dés lors comme le plus grand, le plus intrépide et le plus for- tuné marin de son siècle (2). Vinrinciblc armada essuya une déroute complète; mais Philippe II eut la consolation de pouvoir se dire que sa déroute avait été beaucoup plus l'œuvre de la tempête que celle de l'ennemi. Il est vrai ((ue les Anglais purent dire de leur coté qu'ils avaient été frustrés d'une gloire certaine par la tempête ; car ils avaient assez combattu pour établir leur supériorité sur tous les points qui devaient leur assurer la victoire en dé- pit de l'infériorité du nombre. L'amiral Drake, puer sa part, s'empara de diux galions espagnols, dont l'un por- tait le trésor de Varmada.
L'année suivante, Elisabeth, voulant profiter de ses avantages, entreprit d'enlever à Philippe II le Portugal, et
(1) Te Sainte-Croix, Hitt. de la putss. nav. de l'Angleterre,
(2) Ibid.
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LES MARINS ILLUSTRES.
de favoriser les prélentions de don Antonio de Eragancc au trône de celle nation. Une flotte, composée en grande par- tie de volontaires et de vaisseaux fournis par souscription, auxquels Elisabeth en ajouta six de la manne royale, partit pour cette entreprise sous le commandement de l'amiral Drakc et du général Norris. Ce dernier devait diriger les opérations de l'armée de terre La flotte fut rejointe en route par une flotte hollandaise beaucoup plus nombreuse; et l'efl'ectif de ces forces combinées était assez imposant pour assurer le succès de l'expédition si elle avait été bien concertée; mais la mi'sintelligence se mit entre les chefs, i/avis de Drakc, qui voulait qu'on brusquât l'entrée du port de Lisbonne, ne fut pas écouté. Norris débarqua ses troupes il quelques lieues de distance au nord de cette ca- pitale, voulant qu'elle fût simultanément attaquée par terre et par mer. Soit mauvais vouloir, soit contrariété du vent, Drake ne remonta pas le Tage comme il aurait du le faire pour assurer la réussite du plan combiné. Norris s'empara
I-i;nicU TWakc.
des faubourgs ; mais, dépourvu de. munilions et de vivres, il dut se retirer après avoir causé aux habitants d'affreux cl inutiles dégâts. L'armée s'étant renibarquée. la llolte rangea les côtes de la Galice, où elle incendia Vigo et la basse ville de la Corogne. Les Hollandais, fort mécontents d'un résultat si peu conforme au but de l'expédition, se retirèrent. 11 en coûta aux uns et aux autres plus de six mille hommes tués ou morts de maladie, de grands frais en pure perte pour ceux qui s'étaient associés à l'entre- prise, et peu de gloire pour les chefs qui l'avaient dirigée.
En 1594, Drake s'était lancé, de concert avec l'amiral Hawkins, dont il était devenu l'égal après avoir été son subordonné, dans une nouvelle expédition contre les pos- sessions espagnoles de l'Amérique. Tous les deux mou- rurent dans le cours de cette cxiiédition. et avant d'en avoir pu assurer les résultats, à deux mois de distance l'un de l'autre : Hawkins à Porto-Rico; Francis Drake à Porto- Bello, le 28 janvier Ihitb; il n'avait guère plus de cin- quante ans. « On ne fit d'autres funérailles à ce célèbre amiral, disent les mémoires du tem)is, que celles qui se font communément ; c'est-à-dire que son cadavre, enfermé dans un cercueil de plomb, fut jetéà la mer au bruit de la mousqueterie et du canon de tous les vaisseaux de la flotte.
Drake fut incontestablement, parmi ses compatriotes, le plus grand général de mer de son siècle, et nul n'est ar-
rive depuis .1 une illustration plus populaire et plus mé- ritée. Comme navigateur, il a été surpassé, dans le dernier siècle, par le capitaine (iook, dont la gloire restera tou- jours pure des souvenirs de terreur cl de désolation qui s'altncnent à celle de l'exécuteur des vengeances maritimes de la l'cine Elisabulh.
UUeUAV-TBOUIN (Remî), lieutenant général des armées navales, né à Saint-!\lalo en Ui73, — mort en 1 7ôlj.
L'un des derniers survivants entre ceux qui avaient le plus contribué à la gloire maritime du grand siècle de Louis XIV, Reké DBGLiAV-TEOtiiN naquit, le- 10 juin 1073, à Saint-Malo, ce vieux nid breton de hardis navigateurs et de corsaires intrépides. 11 appartenait à une très-ancienne famille d'armateurs. Dans cttte rude et périlleuse carrière, son père, ainsi qu'il le dit lui-même dans ses Mémoires, s'était acquis la réputation d'un très-brave homme et d'un habile marin. Reué était le second de ses quatre fils, -et, chose étrange, cet homme, qui avait vieilli .i la mer, n'a- vait pas su deviner la vocation irrésistible de celui de ses fils qui devait illustrer son nom ; conformément à l'usage suivi, dans les familles nombreuses de ce temps-là, de vouer à l'Eglise un de leurs puinés. il avait placé le jeune René dans un séminaire, et le destinait à la soutane. Mais la vocation de l'enfant devait bientôt Iriompber de cette aberration de la sollicitude paternelle. A quinze ans, il escaladait les murs dn séminaire pour prendre sa volée dans le monde. Son père ne vivait plus, et le gouverne- ment de la famille avait passé au fils aine, trop jeune en- core |]our en imposer à son frère. Celui-ci commença par se jeter dans les dissipations de la jeunesse avec toute l'impétuosité d'une nature ardente cl toute l'inexpérience de son ,àge. Pour l'arracher aux écueils d'une liberté préma- turée et sans frein, pour l'empêcher de se perdre dans le lourliillon des passions folles et des plaisirs tumultueux, il fallut se hâter de le faire monter à bord d'un vaisseau et de le mettre aux prises avec d'autres écueils et d'autres tem|iêtes, avec ces périls de la mer qui grandissent l'àme et fortifient le courage. C'est ainsi que, dès 1089, au com- mencement de la guerre déclarée par Louis XIV à l'An- gleterre et à la Hollande, en haine de la révolution qui a\ait détrôné Jacques 11, Duguay-Trouin fit sa première campagne, en qualité de volontaire, sur une frégate de dix-liuu canons, armée en course par sa famille. 11 n'avait pas encore atteint sa seizième année.
Aucune épreuve ne lui futépargnéc dans cette première campagne. On eût dit que la Providence avait hâte aussi de lui tremper le corps et l'àme contre tous les assauts qu'il aurait à subir dans la rude et glorieuse carrière qui s'ouvrait devant lui. Il fut continuellement incommodé du mal de mer; une tempête affreuse lui montra de près le naufrage ; bientôt après, ce furent les scènes terribles d'un abordage sanglant et les dangers d'un incendie en mer; mais laissons-le raconter lui-même comment il reçut lebaptênie du marin. « Ayant, dit-il, rencontré un cor- saire de FIcssingue de notre force, nous lui livrâmes com- bat et l'abordâmes de long en long. Je ne fus pas des der- niers à me présenter jiour m'élancer à son Lord. Notre maitre d'équipage, à côté duquel j'étais, voulut y sauter le premier : il tomba par malheur entre les deux vais- seaux, qui, venant se joindre dans le même instant, écra- sèrent à mes yeux tous ses membres, et firent rejaillir une partie de sa cervelle jusque sur mes habits... Sur ces en- trefaites, le feu prit à la poupe du corsaire, qui fut enlevé l'épée à la main après avoir soutenu trois abordages con- sécutifs; et l'on trouva que, pour un novice, j'avais té- moigné assez de fermeté. »
L'année suivante (1690), on le voyait, opposant son au- dace d'enfant qui ne connaît pas le danger à la prudence de son capitaine, le forcer en quelipie sorte d'attaquer, avec une frégate de vingt-huit canons, une flotte de quinze vaisseaux marchands anglais; puis justifier tant de lénié- ritc iiar la prise de trois de ces vaisseaux. C'était bien le cas d'appliquer ces vers du vieux Corneille :
Mes pireils j deux lois ne se font point connaître.
Et pour lonrs coups d'essai veulent des coups de maître.
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Lorsque lo jeune Duguay-Trouin rentra dans Saint-Malo avec ses trois prises faites sur l'ennemi, ses compatriotes, saisis (l'admiration, saluèrent en lui l'enfant (|ui serait bientôt l'honneur de leur cité et l'une des gloires de la marine française. Sa famille n'hésita pas à conûer le com- mandement d'une frégate de quatorze canons A ce héros de dii-sept ans.
Itî91. A peine s'était-il mis en course dans la Manche,
3u'il fut assailli par une tempête qui le poussa sur la côte 'Irlande, à l'embouchure de la rivière de Limerick. Ces côtes ne pouvaient être alors qu'inhospitalières au pa- villon de la France. Elles étaient occupées par les soldats de Guillaume d'Orange, tout récemment vainqueur des partisans de Jacques il sur les champs de bataille de la Boyne et de Kilkonnel. Aimant mieux avoir à lutter con- tre* des hommes que contre la tempête, le jeune capitaine prit terre à Limerick. s'empara d'un château qui apparte- nait au comte de (!lare, brûla deux vaisseaux qui liaient échoués sur les vases, soutint un combat contr^ un déta- chement de la garnison de Limerick, et ne se retira, pour reprendre la mer. qu'après que l'orage eut cessé.
Sa frégate étant mauvaise voiliére, et lui ayant, par ce défaut, fait manquer plusieurs prises, il la changea contre une autre de dix-huit canons, k la première sortie qu'il fit avec celle-ci. il s'empara de deux frégates anglaises. A quelques mois de là (li)9-J), monté sur une frégate de vingt-huit canons, il ose se mesurer avec une flotte consi- dérable, et triomphant ramène au port natal six vaisseaux pris à l'ennemi. — C'était en 1692, année tristement ce lèbre dans les fastes de notre marine par le désastre de h flotte française à la Hogue (voyez Tocrviue). 11 semblait i|ue la Providence eût donné mission au plus jeune de no> capitaines de course de vi nger les échecs de nos vimix amiraux. — Du reste, du Guay-Trouin n'était pas le seul armateur intrépide et heureux que le port de Saint-Malo vit se lancer à la piste des flottes marchandes et des escadres de l'Angleterre. Us y fourmillaient, au contraire, et sa raJ.» était incessamment encombrée des prises faites sur I ennemis de la France. Aussi l'amirauté anglaise résolui , elle un jour d'en finir d'un seul coup avec cette pépinii i inépuisable d'écumeurs de mer. Ou sait l'histoire de ct ttt fameuse mac){ine infernale qui fut amenée, en l(i93 jus- que sous les murailles de la ville, et dont l'avortement ne ut éclater que la honte et la confusion de ceux qui avaient pu concevoir un pareil attentat contre l'humanité, le pré- parer avec un art vraiment infernal, et en tenter la per- pétration (I).
1694. Pendant cinq ans, le jeune capitaine malouin fut constamment heureux, et ne faisait pas une cmirse en mer qui ne lui rapportât honneur et profit; mais il conti- nuait à braver le danger avec trop de témérité pour que la fortune ne lui dût pas la leçon d'un revers. Monté sur la frégate du roi la Diligente, de quarante canons, la brume l'avait fait tomber au milieu d'une escadre de six vaisseaux de guerre anglais de cinquante à soixante-dix canons ; pressé entre cette escadre et la côte d'Angleterre, il lui était impossible d'éviter le combat; il avait pris ré- solument son parti et tenu tête à l'orage. Après quatre heures d'un combat où il avait perdu ses deux mâts de
(1) Voici ce que nous apprennent à ce sujet les Mémoires du temps :
Ia machine infernale dos Anglais ct.nit un bâtiment en forme de galiote (v.iiîseau à bombarder) de quatre-vingt-dix pieds (trente mètios) de lou;, chargé au fond de plus de cent barils de poudre, et rempli de bombes, de grenades, de boulets, de mor- ceaux de feret de toutes sortes de matières combustibles. Ceuxqui étaient chargés de conduire la machine, de la fixer à son but, et d'y mettre le feu. parurent devant Saint-Malo le 26 novembre 1693. La nuit du ÔO au 1" décembre, l'air étant serein, la mer calme, ils firent partir leur fjtale machine. Elle s'avança à pleines voiles vers la muraille où elle devait élrc'attachée sans être aper- çue. Elle n'était plus qu'à cinquante pas lorsqu'un coup de vent la détourna cl ta porta sur un rocher. I.e vaisseau s'ouvrit; l'in- génieur qui le conduis.ait se hâta d'y mettre le feu ; mais l'eau avait déjà gagné les poudres du fond de cale, et la plus grande l>arlie ne prit point. Cependant le bâtiment sauta en Pair avec un fracas horrible; toute la ville en fut éliianlée, cl les vitres el les anioises de plus de trois cents maisons se brisèrent.
hune, serré de près par le plus fort bâtiment de l'escadre, il avait compris qu'il ne lui reslait d'autre moyen de salut que de sauter lui-même sur le lionl ennemi a\ec tout son équipage ; il avait donné ses ordres et se voyait au moment de réussir dans son hardi dessein, lorsqu'une fausse man- œuvre de l'un de ses lieutenants, qui fit chaneer de son chef la barre du gouvernail, le fit échouer. Il faut le voir déplorer dans ses .Mémoires cette niésaventnre ! « Dans la résolution, dit-il, où j'étais de périr on d'enlever ce vais- seau, qui allait mieux qu'aucun autre de l'escadre, il est plus que vraisemblable que j'aurais réussi. »
« Ce coup manqué, continue-t-il. le vaisseau le Monk, de soixante-six canons, vint me combattre à portée de pis- tolet, tandis que trois autres vaisseaux, le Cantorbéry, le Dragon et le Ruby, me canonnaieul de leur avant. Le commandant de cette escadre fut le seul qui ne daigna pas m honorer d'un seul coup de canon; j'en fus piqué, et,
Duïuav-Trouin.
pour l'y obliger, je me mis en travers et lui en tirai plu- sieurs, mais inutilement : il persévéra ,i ne me. point ré- pondre. Cependant l'extrémité où nous nous trouvions tourna la tête à tous mes gens, qui m'abandonnaient pour se jeter à fond de cale, malgré tout ce que je pouvais dire et faire pour les en empêcher. J'étais occupé à les arrê- ter, et j'en avais même blessé deux de mon ép'e et d'un pistolet, quand, pour comble d'infortune, le feu prit à ma sainie-barlie. La crainte de sauter eu l'air m'y fit descen- dre, et. l'ayant fait éteindre, je me fis apporter des barils pleins de grenades; j'en jetai un si grand nombre dans le fond de cale, que je contraignis plusieurs de mes fuyards à remonter sur le pont. Je rétablis ainsi quelques postes et fis tirer quelques volées de canon de la première batterie avant que de remonter sur mon gaillard (1). Je fus fort étonné, et encore plus touché en arrivant, de trouver mon pavillon bas, soit que la drisse (le cordage
3ui le soutenait) eût été coupée par une balle, ou que, ans ce moment d'absence, quelque malheureux poltron l'eût amené. J'ord mnni à l'instant de le remettre; mais tous les officiers du vaisseau me vinrent représenter que c'était livrer inutil'ement le reste de mon équipage à la
(11 Gaillard ou chàloni, c'est un étage du vaisseau, qui n'oc- cupe qu'une partie du pont, vers la proue (gaillard d'avant), on vers la poupe [gaillard d'arrière).
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boucherie des Anglais, qui ne nous feraient aucun quar- tier, si, après avoir vu le pavillon baissé pendant un assez long temps, ils s'apercevaient qu'on le remit, pour s'opi- niàtrer dans une défense sans espoir, sur un vaisseau dé- mâté de tous ses mâts. Il n'était pas possible de se refuser ;i une telle vérité; cependant j'étais encore incertain et désespéré, lorsque je fus renversé sur le pont d'un coup de boulet sur ses lins, qui, après avoir coupé plusieurs de nos baux (1), vint expirer sur ma hanche et me fit perdre connaissance pendant plus d'un quart d'heure. On me porta dans ma chambre, et cet accident termina mon ir- résolution. Le capitaine du Monk envoya le premier son canot pour me chercher; je fus conduit à son bord avec mes officiers, et sa générosité fut telle, iiu'il voulut abso- lument me céder sa chambre et son lit, donnant ordre de me faire panser, et me traita avec autant de soin que si j'eusse été son pro|)re fils. »
Ls Anglais conduisirent leur prise à Plymoulh, et Du- guay-Trouin eut d'abord la ville pour prison; mais bien- tôt après, à la requête d'un capitaine qui avait sur le cœur une liravade qu'il avait reçue de lui en mer. l'amirauté le fit arrêter et conduire dans une chambre i^rillée, avec une sentinelle à sa porte. Mais il avait déjà fait en ville la cou- naissance d'une jolie marchande, qui l'aida beaucoup à se |ir(icnri.r des moyens d'évasion.
1! ne fut pas iilutôt rentré on France, qu'il alla prendre à la [tochelle le commandement du Français, vaisseau de guerre de quarante-huit canons, dont l'armement l'tait fait par son frère aîné, Trouin de la Bardinais. Il alla se porter en croisière sur les cotes d'Angleterre et d'Irlande, où il *:'( nipara de six vaisseaux richement chargés. Il apprit i)ar ce dernier qu'il s'était séparé depuis deux jours d'une flotte marchande de soixante voiles, escortée par deux vaisseaux lie guerre, l'un de cinquante et l'autre de .soixante douze canons. Il courut à toutes voiles à la rencontre de celte flotte, et, dès qu'il l'eut découverte, il attaqua sans hési- ter les deux vaisseaux d'escorte et parvint à s'en rendre maitre. L'un d'eux était le Sans-Pareil, dont le capitaine était tout fier d'avoir ]iris à l'abordage, avec le même vais- seau, cinq années auparavant, Jean Bart et le chevalier Forliin (voyez ces noms), dont il avait conservé les brevets d'officiers en guise de trophées Duguay-Trouin se fît remettre ces deux brevets, qu'il rendit à leurs célèbres ti- tulaires.
Louis XIV, auquel il fut rendu compte de cette brillante expédition, fit complimenter le jeune et intrépide capitaine par le ministre de la marine (M. de Pontchartrain), et lui envoya une épée d'honneur.
L'année suivante (1605), toujours monté sur le Français et accompagné du Fortuné, vaisseau de cinquante-six ca- nons, commandé par M. de Beaubriant, Duguay-Trouin s'empara, sur les côtes d'Irlande, de trois vaisseaux an- glais, venant des Indes orientales, considérables, disent les Mémoires de notre héros, par leur force et plus encore par leurs richesses. On évaluait leur cargaison ,i dix mil- lions de francs.
Ce fut au retour de cette rapide et heureuse campagne que D\iguay-Trouin vint imur la première fois à Paris. M. de ('ontchartrain le présenta au comte de Toulouse, alors grand-amiral de France, et le conduisit à Versailles, 011 le roi le reçut avec beaucoup de distinction et de bien- veillance. « Je'sorlis, écrit-il, du cabinet de Sa Majesté le cœur pénétré de la douceur et de la noblesse qui ré- gnaient dans ses paroles et dans ses moindres actions : le désir que j'avais ae me rendre digne de son estime en de- vint plus ardent. »
En 1097, il sortit de Brest à la tête d'une petite es- cadre de guerre de trois vaisseaux portant ensemble cent six canons, pour se porter à la nncontre d'une flotte mar- chande hollandaise qu'on savait revenir de Bilbao avec une riche cargaison. Il eutbicutùl l'honneur de se mesurer avec l'un des plusbrives et des ^dus habiles officiers de la marine des Provinces-Unies, le vico-amiral baron de Wassenaër, de le faire prisonnier, et d(; s'emparer des trois vaisseaux de guerre, armés ensemble de cent quarante-six canons,
(1) Solives i|ui traversent l'intérieur d'un vaisseau.
qui formaient l'escorte de la flotte Bilde bao. II est juste (le dire i(u'au moment où le combat allait s'engager, Du- guay-Trouin eut la chance heureuse d'être rallié par doux i'régates de course du port de Saint-Malo, qui lui apportè- rent un renfort de soixante-huit canons, d'équipages dé- terminés, et qui se comportèrent on ne peut plus brave- ment. Jamais encore notre jeune capitaine ne s'était trouvé engagé dans une affaire aussi chaude, et c'était la pre- mière occasion vraiment digne qui s'offrit à lui de mon- trer qu'à l'intrépidité du soldat il joignait aussi le calme et le coup d'œil du commandant. Mais nous ne saurions mieux faire que de le laisser raconter lui-même les dé- tails de ce terrible combat, l'un de ses principaux titres de gloire. Faisons toutefois, pour plus de clarté, préalable- ment connaître la composition respective des deux partis.
L'escadre française comprenait :
Le Saini-Jacq'itcs des Victoires, de quarante-huit ca- nons, monté par Duguay-Trouin;
Le Sans-l'ariil, l'une des glorieuses con((uêtcs du ca- pitaine malouin, armé de quarante-deux canons, et com- mandé par son parent, le capitaine Buscher, de Saint- Malo;
La Lconore, (Végate légère de seize canons.
Les deux frégates malouines qui s'étaient réunies à l'es- cadre étaient :
V.iigle-Noire, de trente canons, capitaine de Belisle- Pèpin;
Et la Faluère, de trente-huît canons, capitaine Dessau- drais-Dufrêne.
L'escadre hollandaise se composait du Delft, vaisseau de cinquante-iiiiatre canons, qui portait le pavillon du ba- ron de Wassenaër; du Honslacrdick, autre vaisseau de cinquante-quatre canons, et d'un troisième vais.seau armé de trente-huit bouches à feu.
» Les trois vaisseaux de guerre hollandais, dit notre bé- nis, étaient en panne au vent de leur flotte (I) : le Delft commandant au milieu, le Honslacrdick à son arriére, et le troisième de l'avant. Je devais les attaquer le premier, et, après avoir donné en passant ma bordée au Honslaër- dick, pousser ma pointe pour aborder le commandant. Le Sans-Pareil était destiné à me suivre, le beaupré 1 2) sur ma poupe, et à accrocher le Honslaërdick aussitôt que je l'aurais dépassé. Les frégates VAigle-Noirc et la Faluère devaient s'attacher à réduire le troisième vaisseau de guerre et donner ensuite dans le corps de la flotte. A l'é- gard de la Léonore, elle était uniquement destinée à pren- dre des vaisseaux marchands.
« Dans celte dispositmn, nous arrivâmes sur les enne- mis, et, comme j'allais ranger (5) sous le vent le Hons- lacrdick. il mit le vent dans ses voiles d'avant et appa- reilla sa misaine (4). Ce changement înTjirévu de manœuvre en a|iporta nécessairement ,'i noire disposition, eu ce nue, étant venu à l'abri des voiles de ce vaisseau, il me fut im- possible de le dépasser pour aller aborder le commandant. Celui-ci arriva en même temps sur moi, à dessein de me mettre entre deux feux; cl je n'eus d'autre parti à prendre <|ue celui d'aborder le Honslacrdick. Alors le capitaine du Sans-Pareil, qui me suivait de près, se détermina, sans hésiter, à couper chemin au commandant, cl ensuite à l'a- biirder de long en long avec une audace et une conduite admirables; les deux Irégates de Saint- .Malo atlaqucreiit eu même temps le troisième vaisseau, et la Léonore donna, comme ie l'avais prescrit, dans le milieu de la noue. J !• '
'( Les deux abordages des vaisseaux le Honslaërdick et
(1) Être en panne, demcuri!!' au même ondroil, sans le secours des ancres, l'uiir cet effet, on dispose los v(■il(■^ ,1( niniiére ipie les unes tendent i\ faire avancer le v.ii mmh. i-i I,s nuii,-; à lo aire reculer ; l'équililirc s'établit et le v.n- cm ic^lc eu [il.ice.
— Ém au vent d'une armée navale ou <l Un v ll.^^.eau. c'e^l èlio sur nier entre cette ainiéc ou ce vaisseau et lo lieu d'où vient lo veut ; c'est le recevoir le premier et en ôtcr l'avantage à son ad- ver-^aire.
('il Beaupré, mât couclié sur l'éperon à la proued'un vaisseau.
(3) llanger un navire, passer très-près de lui.
(4) Misaine, liasse voile du mât de misaine, qui est le mât d'a- vant. — Appareiller une iioi7c, la déployer.
LES MARINS ILLUSTRES.
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le Deift fiircut cxoculés avec une égale fierté, mais avec un succès bien diiïérent. Je fis sauter à bord du premier la moitié de mes officiers avec cent vingt de mes meilleurs hommes, qui l'enlevèrent d'emblée. Je poussai en même temps au large, et courus avec empressement secourir le Sans-Pareil, qui, toujours accroché au commandant, en essuyait un feu terrible. J'arrivai prés d'eux comme la poupe de mon camarade sautait en lair par le feu qu'un Doulet avait mis à des caisses remplies de gargousses. Plus de quatre-vingts hommes en furent écrasés ou jetés à la mer, et, le feu étant prés de la soute aux poudres, j'at- tendais avec frayeur le moment de voir périr le vaisseau. Dans ce danger pressant, M. Boscher, qui le commandait, conserva assez de fermeté et de sang-froid pour faire cou- per les grapins et pousser au large. Désespéré de ce fâ- cheux contre-tcmp-; et de la perte de ce brave parent qui me paraissait inévitable, je m'avançai pour prendre sa place et pour le venger. Ce nouvel aliordage fut trés-san- glant par la vivacité de notre feu mutuel de canon, de mousqueterie et de grenades, et par le grand courage du baron de Wassenaêr. qui me reçut avec une fierté éton- nante. Les plus braves de mes officiers et de mes soldats furent repoussés jusqu'à quatre fois; il en périt un si grand nombre, que, malgré moo dépit et tous mes efforts, je fus contraint de faire pousser mon vaisseau au large, afin de redonner un peu d'haleine n mes gens, que je voyais presque rebutés, et de pouvoir travailler à réparer mon désordre, qui n'était pas médiocre.
« Dans cet intervalle, \ Âigle-Noire et la Fahière s'é- taient rendues maîtres du troisième vaisseau de guerre, et, celle dernière frégate se trouvant à portée de ma voix, j'ordonnai à M. Dessaudrais-Diifrène, qui la moulait, de s'avancer sur le vaisseau le Delft, afin d'entretenir le combat et de me donner le temps ae revenir à lach.irge, 11 s'y présenta de la meilleure grâce du monde, mais malheu- reusement il fut tué dés les premiers coups. Ce nouveau coutre-tcmps jeta le désordre dans cette frégate, qui mil en travers (1) et m'attendit. J'appris avec une extrême douleur la mort d'un homme si courageux, et je dis à M, de Langavan, son capitaine en second, de me suivre. En effet, je retournai, tète laissée, aborder ce redoutable baron, résolu de vaincre ou de périr. Cette dernière scène fut si vive et si sanglante, que tous les officiers de son vaisseau furent tués ou blessés. Il reçut lui-même quatre blessures très-dangereuses, et tomba sur son gaillard d'ar- rière, où il fui pris les armes à la main. Plus de la moitié de mon équipage périt dans cette action. J'y perdis un de mes cousins germains, premier lieutenant sur mon vais- seau, et deux autres parents sur \e Sans- Pareil; plusieurs autres officiers furent tués ou blessés, »
Le résultat de cette victoire, si laborieusement acquise et si chèrement payée, fut, outre la prise des trois vais- seaux de guerre, celle de douze vaisseaux marchands et de plus de cinq cents prisonniers, .Mais le combat avait à peine cessé, qu'une furieuse tempête dispersa vainqueurs et vaincus, el fit passer à tous, au milieu de mille angois- ses, une nuit plus terrible que le combat lui-même. Ils se rallièrent au Port-Louis, et le premier soiu de Duguay- Trouin, à son arrivée, fut d'aller s'informer de l'état du baron de ^Yassenaër, resté à bord du Delft, et de lui of- frir avec empressement sa bourse et tous les secours dont il avait besom. 11 devina avec indignation, à la manière dont ce brave et malheureux officier le remercia, qu'il n'avait pas été traité avec tous les égards dus à sa position et il sa Videur par ceux qui avaient eu mission de gar- der son vaisseau. Duguay - Trouin s'en plaignit très- vivcnienl à l'officier qui y commandait, et lui pardonna d'aut.int moins ce manque de procédé, qu'il était son proche pannt. « La valeur de ce généreux guerrier, dit-il, en parlant de sou prisonnier, m'avait inspiré de l'amour et de l'émulation, et l'un des plus sensibles chagrins quo j'aie eu de ma vie .i été de n'avoir pu lui té- moigner, comme je l'aurais désiré, toute l'estime el toute la vénération que j'avais pour sa vertu. » — De pareils
(Ij 3leUre en travers, présenlei le colé au vent.
sentiments dans un homme de guerre lui font plus d'hon- neur que dix victoires.
Après celte action, Duguay-Trouin vint à Paris recevoir dfs mains du roi sou brevet de capitaine de frésate lé- gère : mais la paix qui sunint ne lui permit pas ào faire immédiatement ses preuves de courage et d'habileté dans la marine royale. 11 employa les loisirs de la paix à se perfectionner, comme il le dit lui-même, dans les science? et dans les exercices qui se rapportaient à son état.
En 1702, la guerre recommença, et les courses de notre intrépide marin recommencèrent aussi. Nous renonçons à raconter toutes ses prouesses, car nous sommes obligés de nous borner. Sa première campagne fut cependant si- gnalée par uu tour de force que nous ne saurions passer sous silence. Monté sur la frégate du roi la Bellone, de trente-huit canons, Duguay-Trouin rencontra sur les cô- tes d'Ecosse un vaisseau croiseur hollandais de même force, et la partie s'engagea aussitôt. A la première bor- dée du vaisseau hollandais, qui était un rude pointeur, la Bellone avait reçu deux coups de canon à ûeur d'eau, et, prise d'enfilade par le feu de l'ennemi, elle avait eu ses mâts rompus. Dusuay-Trouin semblait perdu sans res- source lorsqu'il prît là résolution soudaine de faire sauter tout son équipage sur le bord ennemi, le plus jeune de ses fières, qui était son premier lieutenant, s'y lança le |iremier, et tua à brùle-pourpoint un des officiers, a Cet exemple d'intrépidité, dit avec orgueil Duguay-Trouin, ani- ma si puissamment le reste de mes gens, qu'il ne resta dans mon vaisseau qu'un seul pilote avec quelques timoniers et les mousses. Le capitaine hollandais fut tué avec tous ses officiers, et son vaisseau fut enlevé en moins d'une demi-heure. »
L'année suivante(17Û3), monté sur le vaisseau degueire l'Eclatant, de soixante canons, mais armé seulement d: cinquante-huit. Duguay-Trouin commandait une escadre de trois vaisseaux ie l'Etat, auxquels s'étaient jointes deux fi-égates de Saint-Malo. Il ci'oisait aux environs des iles Or- cades.àl'anul d'une Qotte marchande de quinze vaisseaux hollandais revenant des Indes orientales; mais, trompé par la brume, et croyant avoir affaire à cette Hotte, il se trouva tout à coup en présence d'une escadre de quinze vaisseaux de guen'e qui croisaient en avant pour éclairer la route de cette dernière.
Duguay-Trouin donne aussitôt le signal de la retraite en mettant toutes voiles au vent. Mais six vaisseaux en- nemis, plus légers que les autres, s'avançaient à sa pour- suite avec ranidilé, et déj.i ils étaient sur le point d'at- teindre deux vaisseaux de son escadre. « Je ne pus, dit le brave capitaine, me résoudre à les voir prendre sans coup férir ; et, comme VEclatant. que je montais, était le meil leur de ma petite escadre, je fis carguir mes basses voi- les (I), et demeurai de l'arrière d'eux, afin de les couvrir, faisant en cette occasion l'office du bon pasteur, qui s'ex- I ose à périr pour sauver sou troupeau. Dieu bénit mes soins, et permit que le vaisseau de soi.xante canons, qui vint me combattre ii portée de pistolet, fut. en trois ou quatre bordées de canon et de mousqueterie données à bout touchant, démâté de tous ses mâts, et resta ras comme un ponton. Les quatre vaisseaux les plus prés de lui, qui poursuivaient ceux de mon escadre que je voulais sauver, S' lancèrent aussitôt sur moi pour secourir leur cama- rade; je les attendis sans me presser, les saluant l'un et l'autre de quelques volées de canon, dans le dessein de les attirer davantage. En effet, ils s'amusèrent alternative- ment à me canonner assez longtemps pour permettre aux vaisseaux de mon escadre de s'éloigner, et même de les perJre de vue, à la faveur d'un brouillard qui s'éleva. Les ennemis s'opiniàtrèrenl à me suivre et ,i me combattre tant que je fus sous leur canon ; mais je n'eus pas plutôt vu mes vaisseaux hors de péril, que je fis de la voile et me mis hors de leur portée en assez peu de temps,,. De toutes les affaires où je me suis trouvé, c'est celle dont je suis resté intérieurement le plus llatté, parce qu'elle m'a paru la plus propre à ra'attirer l'estime des cœurs vraiment généreux. »
(1) Carguer une vcile, c'est la serrer on plier.
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LES MARINS ILLllSTIiKS.
Diisiiay-Trouin. ayant rallif- son escadre, se rendit, coii- fortm^nuMil .nix iiistrudiniis c|ii'il avait reçues, sur les cô- tes du Spilzbcrg pour y faire la chasse aux baleiniers IujI- landais; il y prit, rançonna ou brilla plus de quarante vaisseaux. Les brouillai'ds, qui, dans ces parafes, sont ex- Irémenienl^épais au jirintemps et en automne, lui en fi- rent manquer beaucoup d'autres. Pous.sé par l'impétuosité des courants jusqu'au quatre-vingt-unième degré de lati- tude nord, il vit plus d'une fois ses vaisseaux sur le point de se briser sur des montagnes de glaces. Des ([uaranle prises qu'il avait faites, il n'en put ramener que quinze, qu'il conduisit dans la rivière de Nantes, avec un vaisseau anglais chargé de sucre, dont il s'était emparé chemin fai- sant.
Les années 170 i et 170ô furent encore marquées dans la carrière de notre héros par de nombreuses aventures de mer,
glorieuses pour lui, profllablcs pour noire marine, désas- treuses pour les ennemis de la rrniice. Nous ne raconterons que la manœuvre mémorable par laquelle il sauva, dans une de ses courses de 1705, le vaisseau de guerre le Jason, de cinquante-quatre canons, qu'il avait fait construire lui- nicme l'année précédente dans le port de Brest. iMonté sur ce v.Tisseau. Duguay-Trouin croisait alors à l'entrée de la Manche. Après une lutte glorieusement soutenue contre deux vaisseaux de guerre anglais, sons les yeux d'une es- cadre de gros vaisseaux de la même nation, lutte qui s'é- tait prolongée . jusqu'il la nuit, et où l'avantage était resté au pavillon français, notre capitaine s'était mis en panne pour attendre le retour du jour et recommencer au besoin le combat. 11 s'aperçut bientôt qu'il était environné de toutes parts et serré de près par toute l'escadre anglaise. Il n'y avait aucune apparence de sortir de là; mais il était
Dunuav-Troum dùclare à ses officiers que, dans l'mipossibililé de sauver le vaisseau du roi, il fallait soutenir la gloire de ses armes jusqu'à la dernière extrémité.
encore plus impossible au commandant iu Jason de voir humilié, sous son commandement, le pavillon de la France. Alors sa résolution fut prise. « J'assemblai, dit-il, tous mes officiers pour leur déclarer que, dans rimpossibilité bien évidente de sauver le vaisseau du roi, il fallait au moins soutenir la gloire de ses armes jusqu'à la dernière extrémité, et que la meilleure forme, à mon sens, d'y pro- céder, était d'essuyer, sans tirer, le feu des vaisseaux qui nous environnaient, et d'aller, tète baissée, aborder de- bout au corps le commandant (1) ; que, pour plus de sû- reté, je me tiendrais moi-même au gouvernail clu vaisseau jusqu'à ce qu'il fût accroché au bord de l'ennemi; que celui-ci, ne s'attendant point à un pareil abordage, et n'ayant point, par conséquent, le temps de faire les dis- positions nécessaires pour le soutenir, nous donnerait peut-être occasion île taire une action brilbinlc avant de succomber sous le nombre; qu'à toute aventure et de quelque manière que la chose tournât, il était au moins bien certain que le pavillon du roi ne serait jamais baissé, tant que je vivrais, par d'autres mains que par celles de ses ennemis.
(1) Aboider nii v^iisscj» debout nii corps, cust lui mettre l'c- pcron chins le lUnc.
« M. de la .Jaille et M. de Bourgneuf-Gravé, mes deux principaux officiers, parurent charmés de ma résolution, et tous unanimement assurèrent qu'ils périraient eux- mêmes plutôt que de rn'abandonner. Quand j'eus donné mes ordres pour rendre cette scène plus vive et plus écla- tante, je me sentis plus tranquille, et voulus prendre sur mon lit une heure de repos; mais il me fut impossible de fermer l'œil, et je revins sur mon gaillard, où j'étais tris- tement occupé à regarder les uns après les antres tous les vaisseaux dont j'éiais environné, entre antres celui du commandant, qui était remarquable par ses trois feux à la noiipe et par un quatrième dans sa grande hune. .\u mi- lieu de celle morne occupation, je crus m'apercevoir, une demi-heure avant le jour, qu'il se formait un point noir à l'horizon par le travers de notre bossoir (1), et que ce point s'augmentait peu à peu. Je jugeai que le vent allait venir de ce côté-là, et, comme j'avais mes basses voiles carguécs (ployées) et mes deux huniers (2) tout bas à cause du calme, je les fis rappareiller (déployer de nouveau)
(1) Bossoir, poutres ou pièces de bois mises en saillie à l'a- vnnt (lu viiisseau |)our soutenir f ancre.
{'2) Voiles de hune ; elles sont cnlie les grandes voiles et les pt'n'oiincis.
LES aiARINS ILLUSTRES.
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aus bruit, et fis orienter en même temps toutes les .nitres pour recevoir la fraichenr i|ui s'avançait. J'employai au«si ce nui me restait d'avirons à gouverner mon vaisseau, afin qu'il prêtât le côté au vent lorsqu'il viendrait; il vint en elVet, et, trouvant mes voiles disposées à le recevoir, il nous fit tout d'un coup aller de l'avant.
« Les ennemis, qui dormaient en toute confiance, n'a- vaient point songé à prendre les mêmes dispositions. La manœuvre qu'ils furent obligés de faire pour se mettre en mesure de me rejoindre me donna le temps de gagner sur eux une portée de canon d'avance; et alors le vent aug- mentant sensiblement, mon vaisseau, qui allait très-bien quand il ventait un peu frais, avança de manière cjue l'es- cadre ennemie n'eut plus à beaucoup près sur moi l'avan- tage qu'elle avait eu. Le seul Hunter (l'un des vaisseaux avec lesquels il s'était mesuré la veille) me joignit encore
à portée de fusil, et se remit à me canonner dans la han- che (11; mais je lui ripostais si vivement, que chaque bor- dée l'obligeait à culer (i) et le rebutait.
« Cette chasse dura jusqu'à midi, et, comme le veut augmentait toujours, je m'éloignai déplus en plus de tous les vaisseaux de cette escadre; le Hunter même com- mençn ;i rester en arrière de nous. Ce fut pour lors que je me regardai comme un homme vraiment ressuscité, ayant cru fermement que j'allais m'ensevelir sous les ruines du pauvre Jason. Je me prosternai pour en rendre gr;ice ;i Dieu, et je continuai ma route pour aller relâcher au plus tôt dans le premier port de France; car j'avais été obligé, pour sauver le vaisseau du roi, de jeter à la mer, non- seulement toutes mes ancres, à l'exception d'une, mais aussi tous les mâts et toutes les vergues de rechange. »
Afin qu'il ne fut pss dit néanmoins qu'il rentrait au port
M:iis je lui ripostais si vivement, que chaque bordée l'obliseait à culer et le rebutait.
les mains absolument vides, il s'empara chemin fais.iiit d'un corsaire hollandais de vingt canons, qui eut la mau- vaise chance de se rencontrer sur sa route. Il en fit, dans ses courses ultérieures, une conserve de son vaisseau je Jason, si miraculeusement sauvé par la vigilance et la bonne étoile de son capitaine.
Promu, en l'OJ, au grade de capitaine de vaisseau, Du- guav-Trouin reçut ordre de se rendre a Cadix, avec les trois vaisseaux le Jason, VHercule et le Paon, et de se mettre à la disposition du gouverneur de celte ville, me- nacée d'un siège. Sur sa route, â la hauteur de Lisbonne et ,i quinze lieues au large, il rencontra une llolte mar- chande de deux cents voiles, venant du Brésil, escortée par six vaisseaux de guerre portugais. Malgré l'infériorité de ses forces, il n'hésita pas à l'attaquer, et le combat dura deuxjours. Jamais peut-être il ne déploya plus d'ha- bilelé et de valeur; mais une série de contre-temps, et Mirtoul l'inexpérience ou le manque de sang-froid du ca- pitaine de VHercule, brave officier d'ailleurs, et auquel il rend toute justice sous ce rapport, le firent échouer dans cette entreprise, en lui laissant toutefois les honneurs du
41 r.tl, — Iinp Simon lia,; acl CV rucdKcfortl,,!.
combat. Il n'avait pu faire aucune prise; mais l'amiral de la tlolie portugaise fut tué; elle perdit un de ses vaisseaux, et les cinq autres ne rentrèrent à Lisbonne que dans un état pitoyable de délabrement.
La mission de Duguav-Trouin à Cadix ne fut qu'une suite de démêlés fâcheux avec les autorités espagnoles, et de désagréments pour le chef de l'escadre française, grâce aux mauvais