LE

COLPORTEUR

ŒUVRES DE GUY DE MAUPASSANT

Collection à 3 fr. 50 le vol.

ROMANS

Bel-Ami. Ijlition illu^lree I vol.

Pierre et Jean I vol.

Fort comme la Mort 1 vol.

Notre Cœur 1 vol.

Une Vie 1 vol.

Mont-Oriol 1 vol.

NOUVELLES

La Maison Tellier. Kdilion illnslrée I vol

Clair de Lune I vol

Le Horla , 1 vol

La Main Gauche 1 vol

Monsieur Parent I vol

Les Sœurs Rondoli \ I vol

Mademoiselle Fifi 1 vol

Miss Hariet I vol

Yvette 1 vol

La Petite Roque 1 vol

Contes de la Bécasse 1 vol

L'Inutile Beauté I vol

Le Père Milon 1 \ol

VOYAGES

La Vie Errante (avec une coiiverlnrc illnslrée

|)ar liinii 1 vol.

Au Soleil I vol.

Sur l'Eau 1 vol.

THÉÂTRE

Musotte en rollnhoration avec Jachcks Noumam)) 1 vol.

La Paix du Ménage 1 vol.

Histoire du Vieux Temps 1 vol.

POÉSIE

Des Vers, avec un portrait de Gi v he .Maui-assant

gravé ;i l'eau-forLe par Lie \\\t .• . . 1 vol.

Tous droits de Iraduclion et de reprodiiclion réservé.s pour tous les pays, y compris la Suède, ia .Norvège, la Hol- lande et le Danemark.

S'adresser, pour traiter, à la librairie Paii. Ollexooufk, 50. Chaussée d'Antin, Paris.

GUY DE MAUPASSANT

Le

Colporteur

PARIS

SOCIÉTÉ D'EDITIONS LITTERAIRES ET ARTlSTlÛ

LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF

50, CHAUSSÉE d'aNTIN, 50

I 900 Tous droits réservés.

I^OO

II. A i: 1 K TIR1-: A PART

, exemplaires sur papier Ju Japon numérotés de : à 5

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LE COLPORTEUR

Combien de courts souvenirs, de petites choses, de rencontres, d'humbles drames aperçus, devinés, soupçonnés sont, pour notre esprit jeune et ignorant encore, des espèces de fils qui le conduisent peu à peu vers la connaissance de la désolante vérité.

A tout instant, quand je retourne en ar- rière pendant les longues songeries vaga- bondes qui me distraient sur les routes oii je liane, au hasard, l'âme envolée, je retrouve tout à coup de petits faits anciens, gais ou sinistres qui partent devant ma

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rêverie comme devant mes pas les oiseaux des buissons.

J'errais cet été sur un chemin savoyard qui domine la rive droite du lac du Bour- get, et le regard flottant sur cette masse d'eau miroitante et bleue d'un bleu unique, pâle, enduit de lueurs glissantes par le soleil déclinant, je sentais en mon cœur remuer cette tendresse que j'ai depuis l'en- fance pour la surface des lacs, des fleuves - et de la mer. Sur l'autre bord de la vaste plaque liquide, si étendue qu'on n'en voyait point les bouts, l'un se perdant vers le Uhône et l'autre vers le Bourget, s'élevait la haute montagne dentelée comme une crôte jusqu'à la dernière cime de la Dent- du-Chal. Des deux cotés de la route des vignes courant d'arbre en arbre étoufl'aient sous leurs feuilles les branches frêles de leurs soutiens et elles se développaient en

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guirlandes à travers les champs, en guir- landes vertes, jaunes et rouges, festonnant d'un tronc à l'autre et tachées de grappes (Je raisin noir.

La route était déserte, blanche et pou- dreuse. Tout à coup un homme sortit du bosquet de grands arbres qui enferme le village de Saint-Innocent, et pliant sous un fardeau, il venait vers moi appuyé sur une canne.

Quand il fut plus près je reconnus que c'était un colporteur, un de ces marchands ambulants qui vendent par les campagnes, de porte en porte, de petits objets à bon marché, et voilà que surgit dans ma pensée un très ancien souvenir, presque rien, celui d'une rencontre faite une nuit, entre Argenteuil et Paris, alors que j'avais vingt- cinq ans.

Tout le bonheur de ma vie, à cette épo-

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que, consistait à canoter. J'avais une chambre chez un gargotier d'Argenteuil et, ' chaque soir, je prenais le train des bureau- crates, ce long train, lent, qui va, déposant, de gare en gare, une foule d'hommes à petits paquets, bedonnants et lourds, car ils ne marchent guère, et mal culottés, car la chaise administrative déforme les panta- lons. Ce train, je croyais retrouver une odeur de bureau, de cartons verts et de papiers classés, me déposait à Argenteuil. Ma yole m'attendait, toute prête à courir sur l'eau. Et j'allais dîner à grands coups d'aviron, soit à Bezons, soit à Chatou, soit à Epinay, soit à Saint-Ouen. Puis je ren- trais, je remisais mon bateau et je repartais pour Paris à pied, quand j'avais la lune sur kl tète.

Donc, une nuit sur la route blanche, j'aperçus devant moi un homme qui

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marchait, Ohl presque chaque fois j'en rencontrais de ces voyageurs de nuit de la banlieue parisienne que redoutent tant les bourgeois attardés. Cet homme allait devant moi lentement sous un lourd far- deau.

J'arrivais droit sur lui, d'un pas très rapide qui sonnait sur la route. Il s'arrêta, se retourna; puis, comme j'approchais tou- jours, il traversa la chaussée, gagnant l'autre bord du chemin.

Alors que je le dépassais vivement, il me cria :

Hé, bonsoir, monsieur. Je répondis :

Bonsoir, compagnon. Il reprit :

Vous allez loin comme ça ? - Je vais à Paris.

Vous ne serez pas long, vous marchez

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bien. Moi, j'ai le dos trop chargé pour aller vite.

J'avais ralenti le pas.

Pourquoi cet homme me parlait-il ? Que transportait-il dans ce gros paquet ? De vagues soupçons de crime me frôlèrent Tes- prit et me rendirent curieux. Les faits divers des journaux en racontent tant, chaque matin, accomplis dans cet endroit même, la presqu'île de Gennevilliers, que quel- ques-uns devaient être vrais. On n'invente pas ainsi, rien que pour amuser les lecteurs, toute cette litanie d'arrestations et de mé- faits variés dont sont pleines les colonnes confiées aux reporters.

Pourtant la voix de cet homme semblait plutôt craintive que hardie, et son allure avait été jusque-là bien plus prudente qu'agressive.

Je lui demandai à mon tour :

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Vous allez loin, vous ?

Pas plus loin qu'Asnières.

C'est votre pays Asnières ?

Oui, monsieur, je suis colporteur de profession et j'habite Asnières.

Il avait quitté la contre-allée, chemi- nent dans le jour les piétons, à l'ombre des arbres, et il se rapprochait du miheu de la route. J'en fis autant. Nous nous regar- dions toujours d'un œil suspect, tenant nos cannes dans nos mains. Quand je fus assez près de lui, je me rassurai tout à fait. Lui aussi, sans doute, car il me de- manda :

Ça ne vous ferait rien d'aller un peu moins vite ?

Pourquoi ça ?

Parce que je n'aime pas cette route-là dans la nuit. J'ai des marchandises sur le dos, moi ; et c'est toujours mieux d'être

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deux qu'un. On n'attaque pas souvent deux hommes qui sont ensemble.

Je sentis qu'il disait vrai et qu'il avait peur. Je me prêtai donc a son désir, et nous voilà marchant cote à cote, cet inconnu et moi, à une heure du matin, sur le chemin qui va d'Argenteuil à Asnières.

Gomment rentrez-vous si tard, ayant des risques à courir, demandai-je à mon voisin ?

Il me conta son histoire.

11 ne pensait pas rentrer ce soir-là, ayant emporté sur son dos, le matin même, de la pacotille pour trois ou quatre jours.

Mais la vente avait été fort bonne, si bonne qu'il se vit contraint de retourner chez lui tout de suite afin de livrer le len- demain beaucoup de choses achetées sur parole.

Il expliqua, avec une vraie satisfaction,

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qu'il faisait fort bien l'article, ayant une dis- position particulière pour (dire les choses , et que ce qu'il montrait de ses bibelots lui servait surtout à placer, en bavardant, ce qu'il ne pouvait emporter facilement. Il ajouta :

.l'ai une boutique à Asnières. C'est ma femme qui la tient.

Ah 1 vous êtes marié ?

Oui, m'sieu, depuis quinze mois. J'en ai trouvé une gentille de femme. Elle va être surprise de me voir revenir cette nuit.

11 me conta son mariage. 11 voulait cette fillette depuis deux ans, mais elle avait mis du temps à se décider.

Elle tenait depuis son enfance une petite boutique au coin d'une rue, ou elle vendait de tout : des rubans, des fleurs en été et principalement des boucles de bottines très

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jolies, et plusieurs autres bibelots dont elle avait la spécialité, par faveur d'un fabricant. On la connaissait bien dans Asnières, la Bleuette. On l'appelait ainsi parce qu'elle portait souvent des robes bleues. Et elle gagnait de l'argent, étant fort adroite à tout ce qu'elle faisait. Elle lui semblait malade en ce moment. Il la croyait grosse, mais il n'en était pas sûr. Leur commerce allait bien ; et il voyageait surtout, lui, pour montrer des échantillons à tous les petits commerçants des localités voisines ; il deve- nait une espèce de commissionnaire voya- geur pour certains industriels, et il travaillait en même temps pour eux et pour lui- même.

Et vous, qu'est-ce que vous êtes? dit- il.

Je fis des embarras. Je racontai que je possédais à Argenteuil un bateau à voiles

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et deux yoles de course. Je venais m'exercer tous les soirs à l'aviron, et aimant l'exer- cice, je revenais quelquefois à Paris, oii j'avais une profession que je laissai deviner lucrative. Il reprit :

Gristi, si j'avais des monacos comme vous, c'est moi qui ne m'amuserais pas à courir les routes comme ça la nuit. Ça n'est pas sûr par ici .

Il me regardait de côté et je me deman- dais si ce n'était pas tout de même un mal- faiteur très malin qui ne voulait pas courir de risque inutile.

Puis il me rassura en murmurant :

Un peu moins vite, s'il vous plaît. C'est lourd, mon paquet.

Les premières maisons d'Asnières appa- raissaient.

Me voilà presque arrivé, dit-il, nous

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ne couchons pas à la boutique : elle est gardée la nuit par un chien, mais un chien qui vaut quatre hommes. Et puis les loge- ments sont trop chers dans le cœur de la ville. Mais écoutez-moi, monsieur, vous m'avez rendu un fier service, car je n'ai pas le cœur tranquille, moi, sur les routes avec mon sac. Eh bien, vrai, vous allez monter chez moi boire un vin chaud avec ma femme, si elle se réveille, car elle a le sommeil dur, et elle n'aime pas ça, qu'on la réveille. Puis, sans mon sac je ne crains plus rien, je vous reconduis aux portes de la ville avec mon gourdin.

Je refusai, il insista, je m'obstinai, il s'acharna avec une telle peine, un tel dé- sespoir sincère, une telle expression de regret, car il ne s'exprimait pas mal, me demandant d'un air blessé « si c'était que je ne voulais pas boire avec un homme

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comme lui », que je finis par céder et le suivis par un chemin désert vers une de ces grandes maisons délabrées qui forment la banlieue des banlieues.

Devant ce logis j'hésitai. Cette haute baraque de plâtre avait l'air d'un repaire de vagabonds, d'une caserne de brigands suburbains. Mais il me fit passer le pre- niier en poussant la porte qui n'était point fermée. Il me pilota par les épaules, dans une obscurité profonde, vers un escalier que je cherchais des pieds et des mains, avec la peur légitime de tomber dans un trou de cave.

Quand j'eus rencontré la première mar- che, il me dit : « Montez, c'est au sixième. »

En fouillant dans ma poche, j'y découvris une boite d'allumettes-bougies, et j'éclairai cette ascension. Il me suivait en soufflant sous son sac, répétant : « C'est haut ! c'est haut! »

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Quand nous fûmes au sommet de la maison, il chercha sa clef, attachée avec une ficelle dans Tintérieup de son vête- ment, puis il ouvrit sa porte et me fit en- trer.

C'était une chambre peinte à la chaux, avec une table au milieu, six chaises et une armoire de cuisine contre les murs.

Je vais réveiller ma femme, dit-il, puis je descendrai à la cave chercher du vin ; il ne se garde pas ici.

11 s'approcha d'une des deux portes qui donnaient dans cette première pièce et il appela : « Bluette ! Bluette I » Bluette ne répondit pas. Il cria plus fort : « Bluette ! Bluette ! » Puis, tapant sur la planche à coups de poing, il murmura : « Te réveil- leras-tu, nom d'un nom ! >>

11 attendit, colla son oreille à la serrure et reprit, calme : «Bah ! faut la laisser dor-

LE COLPORTEUR lo

mir si elle dort. Je vas chercher le vin, attendez-moi deux minutes. »

Il sortit. Je m'assis résigné.

Qu'étais-je venu faire là? Soudain, je tressailhs. Car on parlait bas, on remuait doucement, presque sans bruit, dans la chambre de la femme .

Diable I N'étais-je pas tombé dans un guet-apens ? Gomment ne s'était-elle pas réveillée, cette Bluette, au bruit qu'avait fait son inari, aux coups qu'il avait frappés sur la porte? N'était-ce pas un signal pour dire aux complices : « Il y a un pante dans la boîte. Je vas garder la sortie. Affaire à vous. » Certes, on s'agitait de plus en plus, on toucha la serrure ; on fit tourner la clef. Mon cœur battait. Je me reculai jusqu'au fond de l'appartement en me disant : « Al- lons défendons-nous ! » et saisissant une chaise de bois à deux mains par le dos-

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sier, je me préparai à une lulte éner- gique.

Laporte s'entr'ouvrit, une main parut qui la maintenait entre-bàillée, puis une fête, une tête d'homme coiffée d'un chapeau de feutre rond se glissa entre le battant et le mur, et je vis deux yeux qui mei'egardaient. Puis, si vite que je n'eus pas le temps de faire un mouvement de défense; l'individu, le malfaiteur présumé, un grand gars, nu- pieds, vêtu à la hâte, sans cravate, ses sou- liers à la main, un beau gars, ma foi, un demi-monsieur, bondit vers la sortie et dis- parut dans l'escalier.

Je me rassis, l'aventure devenait anm- sanle. Et j'attendis le mari qui fut . long- temps à trouver son vin. Je. l'entendis enlin qui montait l'escalier et le bruit de ses pas me fit rire, d'un de ces rires solitaires qui sont si durs à comprimer.

LE COLPORTEUR 1~

Il entra, portant deux bouteilles, puis me demanda :

Ma femme dort toujours. Vous ne l'a- vez pas entendue remuer ?

Je devinai l'oreille collée contre la porte, et je dis :

Non, pas du tout. Il appela de nouveau :

Pauline.

Elle ne répondit rien, ne remua pas. Il revint à moi, s'expliquant :

Voyez-vous, c'est qu'elle n'aime pas ça quand je reviens dans la nuit boire un coup avec un ami.

Alors, vous croyez qu'elle ne dort pas ?

Pour sûr, qu'elle ne dort plus. Il avait l'air mécontent.

Eh bien ! trinquons, dit-il.

Et il manifesta tout de suite l'intention

IH LE COLPORTEUR

de vider les deux bouteilles. Tune après l'autre, là, tout doucement.

Je fus énergique, cette fois. Je bus un verre, puis je me levai. Il ne parlait plus de m'accompagner, et regardant avec un air dur, un air d'homme du peuple fâché, un air de brute en qui la violence dort, la porte de sa femme, il murmura :

Faudra bien qu'elle ouvre quand vous serez parti.

Je le contemplais, ce poltron devenu fu- rieux sans savoir pourquoi, peut-être par un obscur pressentiment, un instinct de mâle trompé qui n'aime pas les portes fer- mées. Il m'avait parlé d'elle avec ten- dresse; maintenant il allait la battre assuré- ment.

Il cria encore une fois en secouant la serrure :

Pauline !

LE COLPORTEUR 19

Une voix qui semblait s'éveiller, répondit derrière la cloison :

Hein, quoi?

-r- Tu m'as pas entendu rentrer ?

Non, je dormais, fiche-moi la paix. Ouvre ta porte.

Quand tu seras seul. J'aime pas que tu amènes des hommes pour boire dans la maison la nuit.

Alors je m'en allai, trébuchant dans l'escalier, comme l'autre était parti, dont je fus le comphce. Et en me remettant en route vers Paris, je songeai que je venais de voir dans ce taudis une scène de l'éter- nel drame qui se joue tous les jours, sous toutes les formes, dans tous les mondes.

AUPRES D'UN MORT

Il s'en allait mourant, comme meurent les poitrinaires. Je le voyais chaque jour s'asseoir, vers deux heures, sous les fenê- tres de l'hôtel, en face de la mer tranquille, sur un banc de la promenade. Il restait quelque temps immobile dans la chaleur du soleil, contemplant d'un œil morne la Médi- terranée. Parfois il jetait un regard sur la haute montagne aux sommets vaporeux, qui enferme Menton ; puis il croisait, d'un mouvement très lent, ses longues jambes, si maigres qu'elles semblaient deux os,

!2 AUPRES D'UN MORT

lutour desquels lloltait le drap du pantalon, it il ouvrait un livre, toujours le môme.

Alors il ne remuait plus, il lisait, il lisait le Toeil et de la pensée ; tout son pauvre corps expirant semblait lire, toute son âme s'enfonçait, se perdait, disparaissait dans ce livre jusqu'à l'heure l'air rafraîchi le faisait un peu tousser. Alors il se levait et [•entrait.

C'était un grand Allemand à barbe blonde, (]ui déjeunait et dînait dans sa chambre, et ne parlait à personne.

Une vague curiosité m'attira vers lui. Je m'assis un jour à son coté, ayant pris aussi, pour me donner une contenance, un volume des poésies de Musset.

Et je me mis à parcourir llo/Ut.

Mon voisin me dit tout à coup, en bon français :

Savez-vous l'allemand, monsieur?

AUPRÈS D'UN MORT 23

Nullement, monsieur,

Je le regrette. Puisque le hasard nous met cote à côte, je vous aurais prêté, je vous aurais fait voir une chose inestimable : ce hyre que je tiens là.

Qu'est-ce donc?

C'est un exemplaire de mon maître Schopenhauer, annoté de sa main. Toutes les marges, comme vous le voyez, sont couvertes de son écriture.

Je pris le livre avec respect et je con- templai ces formes incompréhensibles pour moi, mais qui révélaient l'immortelle pensée du plus grand saccageur de rêves qui ait passé sur la terre.

Et les vers de Musset éclatèrent dans ma mémoire :

Dors-tu coulent, Voltaire, et ton hideux sourii'o Voltiee-t-il encor sur tes os décharnés?

24 AUPRES DLW MORT

Et je comparais involontairemenf le sar- casme enfantin, le sarcasme religieux de Voltaire à l'irrésistible ironie du philosophe allemand dont l'influence est désormais inefl'açable.

Qu'on proteste et qu'on se fâche, qu'on s'indigne ou qu'on s'exalte, Schopenhauer a marqué l'humanité du sceau de son dédain et de son désenchantement.

Jouisseur désabusé, il a renversé les croyances, les espoirs, les poésies, les chi- mères, détruit les aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué l'amour, abattu le culte idéal de la femme, crevé les illusions des cœurs, accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite. 11 a tout traversé de sa moquerie, et tout vidé. Et aujourd'hui même, ceux qui l'exècrent semblent porter, malgré eux, en leurs esprits, des parcelles de sa pensée.

AUPRES D'UN MORT :;:«

Vous avez donc connu particulière- ment Schopenhauer ? dis-je à T Allemand.

Il sourit tristement.

Jusqu'à sa mort, monsieur.

Et il me parla de lui, il me raconta l'im- pression presque surnaturelle que faisait cet être étrange à tous ceux qui l'approchaient.

11 me dit l'entrevue du vieux démolis- seur avec un politicien français, républi- cain doctrinaire, qui voulut voir cet homme et le trouva dans une brasserie tumultueuse, assis au milieu de disciples, sec, ridé, riant d'un inoubliable rire, mordant et déchirant les idées et les croyances d'une seule parole, comme un chien d'un coup de dents déchire les tissus avec lesquels il joue.

Il me répéta le mot de ce Français, s'en allant effaré, épouvanté et s'écriant :

»< J'ai cru passer une heure avec le diable. »

26 AUPRÈS D'UN MORT

Puis il ajouta :

Il avait en effet, monsieur, un effrayant sourire qui nous fit peur, même après sa mort. C'est une anecdote presque inconnue que je peux vous conter si elle vous inté- resse.

Et il commença, d'une voix fatiguée, que des quintes de toux interrompaient par moments :

Schopenhauer venait de mourir, et il fut décidé que nous le veillerions tour à tour, deux par deux, jusqu'au matin.

Il était couché dans une grande chambre très simple, vaste et sombre. Deux bougies brûlaient sur la table de nuit.

C'est à minuit que je pris la garde, avec un de nos camarades. Les deux amis que

AUPRÈS D'UN MORT 21

nous remplacions sortirent, et nous vînmes nous asseoir au pied du lit.

La figure n'était point changée. Elle riait. Ce pli que nous connaissions si bien se creusait aux coins des lèvres, et il nous semblait quïl allait ouvrir les yeux, remuer, parler. Sa pensée ou plutôt ses pensées nous enveloppaient ; nous nous sentions plus que jamais dans l'amosphère de son génie, en- vahis, possédés par lui. Sa domination nous semblait même plus souveraine maintenant qu'il était mort. Ln mystère se mêlait à la puissance de cet incomparable esprit.

Le corps de ces hommes-là disparaît, mais ils restent, eux; et, dans la nuit qui suit l'arrêt de leur cœur, je vous assure, mon- sieur, qu'ils sont effrayants.

Et, tout bas, nous parlions de lui, nous rappelant des paroles, des formules, ces surprenantes maximes qui semblent des

■2>^ AUPRES D'UN MORT

lumières jetées, par quelques mots, dans les ténèbres de la Vie inconnue. .

Il me semble qu'il va parler, dit mon camarade. Et nous regardions, avec une inquiétude touchant à la peur, le visage im- mobile et riant toujours.

Peu à peu nous nous sentions mal à Taise, oppressés, défaillants. Je balbutiai :

Je ne sais pas ce que j'ai, mais je t'as- sure que je suis malade.

Et nous nous aperçûmes alors que le cadavre sentait mauvais.

Alors mon compagnon me proposa de passer dans la chambre voisine, en laissant la porte ouverte ; et j'acceptai.

Je pris une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit et je laissai la seconde, et nous allâmes nous asseoir à l'autre bout de l'autre pièce, de façon à voir de notre place le lit et le mort, en pleine lumière.

AUPRÈS DUN MORT 29

Mais il nous obsédait toujours; on eût dit que son être immatériel, dégagé, libre, tout-puissant et dominateur, rôdait autour de nous. Et parfois aussi l'odeur infâme du corps décomposé nous arrivait, nous péné- trait, écœurante et vague.

Tout à coup, un frisson nous passa dans les os : un bruit, un petit bruit était venu de la chambre du mort. Nos regards furent aussitôt sur lui, et nous vîmes, oui, mon- sieur, nous vîmes parfaitement, l'un et l'autre, quelque chose de blanc courir sur le lit, tomber à terre sur le tapis, et dis- paraître sous un fauteuil.

Nous fûmes debout avant d'avoir eu le temps de penser à rien, fous d'une terreur stupide, prêts à fuir. Puis nous nous som- mes regardés. Nous étions horriblement pâles. Nos cœurs battaient à soulever le drap de nos habits. Je parlai le premier.

30 AUPRÈS D'UN MORT

Tu as vu?...

Oui, j'ai vu,

Est-ce qu'il n'est pas mort ?

Mais puisqu'il entre en putréfaction ?

Qu'allons-nous faire?

Mon compagnon prononça en hésitant :

11 faut aller voir.

Je pris notre bougie, et j'entrai le pre- mier, fouillant de l'œil toute la grande pièce aux coins noirs. Rien ne remuait plus; et je m'approchai du lit. Mais je demeurai saisi de stupeur et d'épouvante : Schopen- hauer ne riait plus ! Il grimaçait d'une hor- rible façon, la bouche serrée, les joues creusées profondément. Je balbutiai :

Il n'est pas mort !

Mais l'odeur épouvantable me montait au nez, me suffoquait. Et je ne remuais plus, le regardant fixement, effaré comme devant une apparition.

AUPRÈS D'UN MORT 31

Alors mon compagnon, ayant pris l'autre bougie, se pencha. Pais il me toucha le bras sans dire un mot. Je suivis son regard, et j'aperçus à terre, sous le fauteuil à côté du lit, tout blanc sur le sombre tapis, ouvert comme pour mordre, le râtelier de Scho- penhauer.

Le travail de la décomposition, desser- rant les mâchoires, l'avait fait jaillir de la bouche.

J'ai eu vraiment peur ce jour-là, mon- sieur.

Et, comme le soleil s'approchait de la mer étincelante, l'Allemand phtisique se leva, me salua, et regagna l'hôtel.

SERRE

M. et M'"*^ Lerebour avaient le même âge. Mais monsieur paraissait plus jeune, bien qu'il fût le plus affaibli des deux. Ils vivaient près de Mantes dans une jolie campagne qu'ils avaient créée après for- tune faite en vendant des rouenneries.

La maison était entourée d'un beau jar- din contenant basse-cour, kiosques chinois et une petite serre tout au bout de la propriété. M. Lerebour était court, rond et jovial, d'une jovialité de boutiquier bon vivant. Sa femme maigre, volontaire et toujours mé-

34 LA SERRE

contente, n'était point parvenue à vaincre la bonne humeur de son mari. Elle se tei- gnait les cheveux, lisait parfois des romans qui lui faisaient passer des rêves dans Tàme, bien qu'elle aQectât de mépriser ces sortes d'écrits. On la déclarait passionnée sans qu'elle eût jamais rien fait pour auto- riser cette opinion. Mais son époux disait parfois : « Ma femme, c'est une gaillarde ! » avec un certain air entendu qui éveillait des suppositions..

Depuis quelques années cependant elle se montrait agressive avec M. Lerebour, toujours irritée et dure, comme si un cha- grin secret et inavouable l'eût torturée. Une sorte de mésintelligence en résulta. Ils ne se parlaient plus qu'à peine, et madame, qui s'appelait Palmyre, accablait sans cesse monsieur, qui s'appelait Gustave, de com- pliments désobligeants, d'allusions blés-

LA SERRE 35

santés, de paroles acerbes, sans raison apparente.

Il courbait le dos, ennuyé mais gai quand même, doué d'un tel fond de contentement qu'il prenait son parti de ces tracasseries intimes. 11 se demandait cependant quelle cause inconnue pouvait aigrir ainsi de plus en plus sa compagne,, car il sentait bien que son irritation avait une raison cachée, mais si difficile à pénétrer qu'il y perdait ses ef- forts.

Il lui demandait souvent : « Voyons, ma bonne, dis-moi ce que tu as contre moi? Je sens que lu me dissimules quelque chose. »

Elle répondait invariablement : « Mais je n'ai rien, absolument rien. D'ailleurs si j'avais quelque sujet de mécontentement, ce serait à toi de le deviner. Je n'aime pas les hommes qui ne comprennent rien, qui sont tellement mous et incapables qu'il faut

30 LA SERRE

venir à leur aide pour qu'ils saisissent la moindre des choses. »

Il murmurait découragé : « Je vois bien que tu ne veux rien dire. »

Et il s'éloignait en cherchant le mystère.

Les nuits surtout devenaient très pénibles pour lui : car ils partageaient toujours le même lit, comme on fait dans les bons et simples ménages. Il n'était point alors de vexations dont elle n'usât à son égard. Elle choisissait le moment ils étaient étendus côte à côte pour l'accabler de ses railleries les plus vives. Elle lui reprochait principa- lement d'engraisser : « ïu tiens toute la place, tant tu deviens gros. Et tu me sues dans le dos comme du lard fondu. Si tu crois que cela m'est agréable ! »

Elle le forçait à se relever sous le moindre prétexte, l'envoyant chercher en bas un jom*- nal qu'elle avait oublié, ou la bouteille

LA SERRE 37

d'eau de fleur d'oranger qu'il ne trouvait pas, car elle l'avait cachée. Et elle s'écriait d'un ton furieux et sarcastique: (( ïu devrais pourtant savoir on trouve ça, grand nigaud ! » Lorsqu'il avait erré pendant une heure dans la maison endormie et qu'il remontait les mains vides elle lui disait pour tout remerciement : « Allons, recouche-toi, ça te fera maigrir de te promener un peu, tu deviens flasque comme une éponge. »

Elle le réveillait à tout moment en affir- mant qu'elle souffrait de crampes d'esto- mac et exigeait qu'il lui frictionnât le ventre avec de la flanelle imbibée d'eau de Colo- gne. 11 s'efforçait de la guérir, désolé de la voir malade ; et il proposait d'aller réveiller Céleste, leur bonne. Alors elle se fâchait tout à fait, criant : « Faut-il (ju'ii soit bète. ce dindon-là. Allons ! c'est fini, je n'ai plus mal, rendors-loi, grande chiffe. »

LA SERRE

Il demandait : « C'est bien sûr que tu ne souffres plus"? »

Elle lui jetait durement dans la figure : « Oui, tais-toi, laisse-moi dormir. Ne m'em- bête pas davantage. Tu es incapable de rien faire, même de frictionner une femme. »

11 se désespérait : « Mais... ma chérie... »

Elle s'exaspérait : « Pas.de mais... Assez, n'est-ce pas. Ficlie-moi la paix, mainte- nant... »

Et elle se tournait vers le mur.

Or une nuit, elle le secoua si brusque- ment, qu'il fit un bond de peur et se trouva sur son séant avec une rapidité qui ne lui était pas habituelle.

Il balbutia : « Quoi ?... Qu'y a-t-il ?... »

Elle le tenait par le bras et le pinçait à le faire crier. Elle lui souffla dans l'oreille : « J'ai entendu du bruit dans la maison. » Accoutumé aux fréquentes alertes de

LA SERRE 39

M™^ Lerebour, il ne s'inquiéta pas outre mesure, et demanda tranquillement : « Quel bruit, ma chérie ? »

Elle tremblait, comme affolée, et répon- dit : « Du bruit... mais du bruit... des bruits de pas... Il y a quelqu'un. »

Il demeurait incrédule : « Quelqu'un ? Tu crois ? Mais non ; tu dois te tromper. Qui veux-tu que ce soit d'ailleurs ? »

Elle frémJssait: « Qui?... qui?... Mais des voleurs, imbécile ! »

Il se renfonça doucement dans ses draps : a Mais non, ma chérie, il n'y a personne, tu as rêvé, sans doute. »

Alors , elle rejeta la couverture , et , sautant du lit, exaspérée : « Mais tu es donc aussi lâche qu'incapable ! Dans tous les cas, je ne me laisserai pas massacrer grâce à ta pusillanimité. »

Et saisissant les pinces de la cheminée,

iO LA SERRE

elle se porta debout, devant la porte verrouillée, dans une attitude de com- bat.

Emu par cet exemple de vaillance, hon- teux peut-être, il se leva à son tour en rechignant, et sans quitter son bonnet de coton, il prit la pelle et se plaça vis-à-vis de sa moitié.

Ils attendirent vingt minutes dans le plus grand silence. Aucun bruit nouveau ne troubla le repos de la maison. Alors, ma- dame, furieuse, regagna son lit en décla- rant : '(Je suis sûre pourtant qu'il y avait quelqu'un. »

Pour éviter quelque querelle, il ne fil au- cune allusion pendant le jour à celte panique.

Mais, la nuit suivante, M'"*^ Lerebour réveilla son mari avec plus de violence encore (jue la veille et, haletante, elle

LA SERRE 41

bégayait : « Gustave, Gustave, on vient d'ouvrir la porte du jardin. »

Etonné de cette persistance, il crut sa femme atteinte de somnambulisme et il allait s'efforcer de secouer ce sommeil dan- ,G:eréux quand il lui sembla entendre, en effet, un bruit léger sous les murs de la maison.

11 se leva, courut à la fenêtre, et il vit, oui, il vit une ombre blanche qui traversait vivement une allée.

Il murmura, défaillant : « Il y a quel- qu'un. » Puis il reprit ses sens, s'affer- mit, et soulevé tout à coup par une formi- dable colère de propriétaire dont on a violé la clôture, il prononça : « Attendez, atten- dez, vous allez voir. »

Il s'élança vers le secrétaire, l'ouvrit, prit son revolver, et se précipita dans l'es- calier.

42 LA SERRE

Sa femme éperdue le suivait en criant : « Gustave, Gustave, ne m'abandonne pas, ne me laisse pas seule. Gustave ! Gus- tave! »

Mais il ne Técoutait guère ; il tenait déjà la porte du jardin.

Alors elle remonta bien vite se barrica- der dans la chambre conjugale.

Elle attendit cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure. Une terreur folle l'enva- hissait. Us l'avaient tué sans doute, saisi, garrotté, étranglé. Elle eût mieux aimé en- tendre retentir les six coups de revolver, savoir qu'il se battait, qu'il se défendait. Mais ce grand silence, ce silence effrayant de la campagne la bouleversait.

Elle sonna Céleste, Céleste ne vint pas, ne répondit point. Elle sonna de nouveau,

LA SERRE 4;{

défaillante, prête à perdre connaissance. La maison entière demeura muette.

Elle colla contre la vitre son front brû- lant, cherchant à pénétrer les ténèbres du dehors. Elle ne distinguait rien que les ombres plus noires des massifs côté des traces grises des chemins.

La demie de minuit sonna. Son mari était absent depuis quarante-cinq minutes. Elle ne le reverrait plus! Non! certainement elle ne le reverrait plus ! Et elle tomba à genoux en sanglotant.

Deux coups légers contre la porte de la chambre la firent se redresser d'un bond. M. Lerebour l'appelait : « Ouvre donc, Palmyre, c'est moi. » Elle s'élança, ouvrit, et debout devant lui, les poings sur les hanches, les yeux encore pleins de larmes : '( D'où viens-tu, sale bête ! Ah ! tu me laisses comme ça à crever de peur toute seule,

t4 LA SERRE

ail 1 lu ne l'inquiètes pas plus de moi que si je n'existais pas... »

Il avait refermé la porte ; et il riait, il riait comme un fou. les deux joues fendues par sa bouche, les mains sur son ventre, les yeux humides.

M"^*" Lerebour, stupéfaite, se tut.

Il bégayait : « Celait... c'était... Céleste qui avait un... un... un rendez-vous dans la serre... Si tu savais ce que... ce que...- ce que j'ai vu... »

Elle était devenue blême, étouffant d'in- dignation. « Hein?... tu dis?... Céleste?... chez moi?... dans ma... ma... ma maison... dans ma. . . ma... dans ma serre. Et tu n'as pas tué l'homme, un compHce ! Tu avais un revolver et tu ne l'as pas tué... Chez moi... chez moi... »

Elle s'assit, n'en pouvant plus.

Il battit un entrechat, fit les castagnettes

LA SERRE 4:;

avec ses doigts, claqua de la langue, et, riant toujours : « Si tu savais... si tu savais... »

Brusquement, il lembrassa.

Elle se débarrassa de lui. Et la voix cou- pée par la colère : '< Je ne veux pas que cette fille reste un jour de plus chez moi, tu entends? Pas un jour... pas une heure. (Juand elle va rentrer, nous allons la jeter dehors... »

M. Lerebour avait saisi sa femme par la taille et il lui plantait des rangs de baisers dans le cou, des baisers à bruits, comme jadis. Elle se tut de nouveau, percluse d'é- tonnement. Mais lui, la tenant à pleins bras, l'entraînait doucement vers le lit...

Vers neuf heures et demie du matin, Céleste, étonnée de ne pas voir encore ses

46 LA SERRE

maîtres qui se levaient toujours de bonne heure, vint frapper doucement à leur porte.

Us étaient couchés, et ils causaient gaie- m ent côte à côte. Elle demeura saisie, et demanda : «Madame, c'est le café au lait. »

M"^® Lerebour prononça d'une voix très douce : « Apporte-le ici, ma fille, nous sommes un peu fatigués, nous avons très mal dormi. »

A peine la bonne fut-elle sortie que M. Lerebour se remit à rire en chatouillant sa femme et répétant : « Si tu savais ! Oh ! si tu savais. » Mais elle lui prit les mains : « Voyons, reste tranquille, mon chéri, si tu ris tant que ça, tu vas te faire du mal. »

Et elle l'embrassa, doucement, sur les yeux.

M™*^ Lerebour n'a plus d'aigreurs. Par les

LA SERRE il

nuits claires quelquefois, les deux époux vont, à pas furtifs, le long des massifs et des plates-bandes jusqu'à la petite serre au bout du jardin. Et ils restent blottis l'un près de l'autre contre le vitrage comme s'ils regardaient au dedans une chose étrange et pleine d'intérêt.

Ils ont augmenté les gages de Céleste.

M. Lerebour a maigri.

UN DUEL

La guerre était finie; les Allemands oc- cupaient la France ; le pays palpitait comme un lutteur vaincu tombé sous le genou du vainqueur.

De Paris affolé, affamé, désespéré, les premiers trains sortaient, allant aux fron- tières nouvelles, traversant avec lenteur les campagnes et les villages. Les premiers voyageurs regardaient par les portières les plaines ruinées et les hameaux incendiés. Devant les portes des maisons restées de- bout, des soldats prussiens, coiffés du cas-

oO UN DUEL

que noir à la pointe .de cuivre, fumaient leur pipe, à cheval sur des chaises. D'au- tres travaillaient ou causaient comme s'ils eussent fait partie des familles. Quand on passait les villes, on voyait des régiments entiers manœuvrant sur les places, et, mal- gré le bruit des roues, les commandements rauques arrivaient par instants.

M. Dubuis, qui avait fait partie de la garde nationale de Paris pendant toute la durée du siège, allait rejoindre en Suisse sa femme et sa fdle, envoyées par prudence à l'étranger, avant l'invasion.

La famine et les fatigues n'avaient point diminué son gros ventre de marchand riche et pacifique. Il avait subi les événements terribles avec une résignation désolée et des phrases amères sur la sauvagerie des hommes. Maintenant qu'il gagnait la fron- tière, la guerre finie, il voyait pour la pre-

UN DUEL o\

mière fois des Prussiens, bien qu'il eût fait son devoir sur les remparts et monté bien des gardes par les nuits froides.

Il regardait avec une terreur irritée ces hommes armés et barbus installés comme chez eux sur la terre de France, et il se sentait à l'àme une sorte de fièvre de pa- triotisme impuissant, en même temps que ce grand besoin, que cet instinct nouveau de prudence qui ne nous a plus quittés.

Dans son compartiment, deux Anglais, venus pour voir, regardaient de leurs yeux tranquilles et curieux. Ils étaient gros aussi tous deux et causaient en leur langue, par- courant parfois leur guide, qu'ils lisaient à haute voix en cherchant à bien reconnaître les lieux indiqués.

Tout à coup, le train s'étant arrêté à la gare d'une petite ville, un officier prussien monta avec son grand bruit de sabre sur le

o2 L'X DUEL

double marchepied du wagon. Il était grand, serré dans son uniforme et barbu jusqu'aux yeux. Son poil roux semblait flamber, et ses longues moustaches, plus pâles, s'élan- çaient des deux côtés du visage qu'elles coupaient en travers.

Les Anglais aussitôt se mirent à le con- templer avec des sourires de curiosité sa- tisfaite, tandis que M. Dubuis faisait sem- blant de lire un journal. Il se tenait blotti dans son coin, comme un voleur en face d'un gendarme.

Le train se remit en marche. Les Anglais continuaient à causer, à chercher les lieux précis des batailles; et soudain, comme l'un d'eux tendait le bras vers l'horizon en indiquant un village , l'officier prussien prononça en français, en étendant ses longues jambes et se renversant sur le dos :

UN DUEL 53

Ché tué touze Français tans ce fillage. Ghé bris plus te cent brisonniers.

Les Anglais, tout à fait intéressés, de- mandèrent aussitôt :

Aoh ! comment s'appelé, cette vil- la ge ?

Le Prussien répondit : « Pharsbourg ». 11 reprit :

Ché bris ces bolissons de Français bar les oreilles.

Et il regardait M. Dubuis en riant orgueilleusement dans son poil.

Le train roulait, traversant toujours des hameaux occupés. On voyait les soldats allemands le long des routes, au bord des champs, debout aux coins des barrières, ou causant devant les cafés. Ils couvraient la terre comme les sauterelles d'Afrique.

L'officier tendit la main :

Si ch'afrais le gommandement ch'au-

;U Ux\ DUEL

rais bris Paris, et brûlé tout, et tué tout le monde. Blus de France !

Les Anglais par politesse répondirent simplement :

Aoh y es. 11 continua :

Tans vingt ans, toute l'Europe, toute, abartiendra à nous. La Brusse blus forte que tous.

Les Anglais inquiets ne répondaient plus. Leurs faces, devenues impassibles, sem- blaient de cire entre leurs longs favoris. Alors l'officier prussien se mit à rire. Et, toujours renversé sur le dos, il blagua. Il blaguait la France écrasée, insultait les ennemis à terre; il blaguait l'Autriche vaincue naguère ; il blaguait la défense acharnée et impuissante des départements ; 11 blaguait les mobiles, l'artillerie inutile. Il annonça que Bismarck allait bâtir une ville

UN DUEL o.i

de fer avec les canons capturés. Et soudain

il mit ses bottes contre la cuisse de M. Du-

buis, qui détournait les yeux, rouge jus-

f qu'aux oreilles.

Les Anglais semblaient devenus indiffé- rents à tout, comme s'ils s'étaient trouvés brusquement renfermés dans leur lie, loin des bruits du monde.

L'officier tira sa pipe et, regardant fixe- ment le Français :

Vous n'auriez bas de tabac ? M. Dubuis répondit :

Non, monsieur, L'Allemand reprit :

Je fous brie t'aller en acheter gand le gonvoi s'arrêtera.

Et il se mit à rire de nouveau :

Je vous tonnerai un bourboire.

Le train siffla, ralentissant sa marche.

o6 U^ DUEL

On passait devant les bâtiments incendiés d'une gare ; puis on s'arrêta tout à fait.

L'Allemand ouvrit la portière et, prenant par le bras M. Dubuis :

Allez faire ma gom mission, fite, fite !

Un détachement prussien occupait la sta- tion. D'autres soldats regardaient, debout le long des grilles de bois. La machine déjà sifflait pour repartir. Alors, brusquement, M. Dubuis s'élança sur le quai et, malgré les gestes du chef de gare, il se précipita dans le compartiment voisin.

Il était seul ! Il ouvrit son gilet, tant son cœur battait, et il s'essuya le front, hale- tant.

Le train s'arrêta de nouveau dans une station. Et tout à coup l'officier parut à la

UN DUEL o7

portière et monta, suivi bientôt des deux Anglais que la curiosité poussait. L'Alle- mand s'assit en face du b'rançais et, riant toujours :

Fous n'afez pas foulu faire ma gom- mission.

M. Dubuis répondit :

Non, monsieur.

Le train venait de repartir. L'officier dit :

Ghe fais gouper foire moustache pour bourrer ma pipe.

Et il avança la main vers la figure de son voisin.

Les Anglais, toujours impassibles, regar- daient de leurs yeux fixes.

Déjà, l'Allemand avait pris une pincée de poils et tirait dessus, quand M. Dubuis d'un revers de main lui releva le bras, et, le sai- sissant au collet, le rejeta sur la banquette.

58 UN DUEL

Pais, fou de colère, les tempes gonflées, les yeux pleins de sang, l'étranglant toujours d'une main, il se mit avec l'autre, fermée, à lui taper furieusement des coups de poing par la ligure. Le Prussien se débattait, tâchait de tirer son sabre, d'étreindre son adversaire couché sur lui. Mais M. Dubuis l'écrasait du poids énorme de son ventre, et tapait, tapait sans repos, sans prendre haleine, sans savoir oii tombaient ses coups. Le sang coulait ; l'Allemand, étranglé, râlait, crachait ses dents, essayait, mais en vain, de rejeter ce gros homme exaspéré, qui l'assommait.

Les Anglais s'étaient levés et rappro- chés pour mieux voir. Ils se tenaient de- bout, pleins de joie et de curiosité, prêts à parier pour ou contre chacun des combat- tants.

Et soudain M. Dubuis, épuisé par un

UN DUEL 50

pareil effort, se releva et se rassit sans dire un mot.

Le Prussien ne se jeta pas sur lui, tant il demeurait effaré, stupide d'étonnement et de douleur. Quand il eut repris haleine, il prononça : ,

Si fous ne foulez pas me rentre raison avec le bistolet, che vous tuerai.

M. Dubuis répondit :

Quand vous voudrez. Je veux bien. L'Allemand reprit :

Foici la ville de Strasbourg, che bren- drai deux officiers bour témoins, ché le temps avant que le train rebarte.

M. Dubuis, qui soufflait autant que la machine, dit aux Anglais :

Voulez-vous être mes témoins ? Tous deux répondirent ensemble :

Aoh yes !

60 UN DUEL

Et le train s'arrêta.

En une minute, le Prussien avait trouvé deux camarades qui apportèrent des pisto- lets, et on gagna les remparts.

Les Anglais sans cesse tiraient leur montre, pressant le pas, hâtant les pré- paratifs, inquiets de l'heure pour ne point manquer le départ.

M. Dubuis n'avait jamais tenu un pisto- let. On le plaça à vingt pas de son ennemi.- (Jn lui demanda :

Etes-Yous prêt ?

En répondant « oui, monsieur », il s'a- perçut qu'un des Anglais avait ouvert son parapluie pour se garantir du soleil.

Une voix commanda :

Feu 1

M. Dubuis tira, au hasard, sans atten- dre, et il aperçut avec stupeur le Prussien debout en face de lui qui chancelait, levait

UN DUEL 01

les bras, et tombait raide sur le nez. Il l'avait tué.

Un Anglais cria un « Aoh » vibrant de joie, de curiosité satisfaite et d'impatience heureuse. L'autre, qui tenait toujours sa montre à la main, saisit M. Dubuis par le bras, et l'entraîna, au pas gymnastique, vers la gare.

Le premier Anglais marquait le pas, tout en courant, les poings fermés, les coudes au corps.

Une, deux ! une, deux !

Et tous trois de front trottaient, malgré leurs ventres, comme trois grotesques d'un journal pour rire.

Le train partait. Ils sautèrent dans leur voiture. Alors, les Anglais, ôtant leurs toques de voyage, les levèrent en les agi- tant, puis, trois fois de suite, ils crièrent :

Hip, bip, bip, hurrah !

02 UN DUEL

Puis,' ils tendirent gravement, Fun après l'autre, la main droite à M. Dubuis, et ils retournèrent s'asseoir côte à côte dans leur coin.

UNE SOIREE

-Maître Saval, notaire à N^ernon, aimait passionnément la musiaue. Jeune encore, chauve déjà, rasé toujours avec soin, un peu gros, comme il sied, portant un pince-nez d'or au lieu des antiques lunettes, actif, ga- lant et joyeux, il passait dans Yernon pour un artiste. Il touchait du piano et jouait du violon, donnait des soirées musicales oii l'on interprétait les opéras nouveaux.

11 avait même ce qu'on appelle un filel de voix, rien qu'un filet, un tout petit filet; mais il le conduisait avec tant de goût que

64 UNE SOIREE

les « Bravo ! Exquis ! Surprenant ! Ado- rable ! » jaillissaient de toutes les bou- ches dès qu'il avait murmuré la dernière note.

11 était abonné chez un éditeur de mu- sique de Paris, qui lui adressait les nou- veautés, et il envoyait de temps en temps à la haute société de la ville des petits billets ainsi tournés :

<( Vous êtes prié d'assister, lundi soir-, » chez M, Sa val, notaire, à la première au- » dition, à Vernon, du Sais. »

Quelques officiers, doués de jolie voix, faisaient les chœurs. Deux ou trois dames du cru chantaient aussi. Le notaire rem- plissait le rôle de chef d'orchestre avec tant de sûreté, que le chef de musique du ] 90^ de ligne avait dit de lui, un jour, au café de l'Europe :

Oh! M. Saval, c'est un maître, il est

UNE SOIRÉE 0;î

bien malheureux qu'il n'ait pas embrassé la caiTière des arts.

Quand on citait son nom dans un salon, il se trouvait toujours quelqu'un pour décla- rer :

Ce n'est pas un amateur, c'est un ar- tiste, un véritable artiste.

Et deux ou trois personnes répétaient, avec une conviction profonde :

Oh ! oui, un véritable artiste; en ap- puyant beaucoup sur a véritable' » .

Chaque fois qu'une œuvre nouvelle était interprétée sur une grande scène de Paris, M. Saval faisait le voyage.

Or, l'an dernier, il voulut, selon sa cou- tume, aller entendre Henri VI II. 11 prit donc l'express qui arrive à Paris à quatre heures et trente. minutes, étant résolu à re- partir par le train de minuit trente-cinq, pour ne point coucher à l'hôtel. Il avait en-

66 UNE SOIRÉE

dossé chez lui la tenue de soirée, habit noir et cravate blanche, qu'il dissimulait sous son pardessus au col relevé.

Dès qu'il eut mis le pied rue d'Amster- dam, il se sentit tout joyeux. Il se disait :

-^Décidément l'air de Paris ne ressemble à aucun air. Il a un je ne sais quoi de montant, d'excitant, de grisant, qui vous donne une drôle d'envie de gambader et de faire bien autre chose encore. Dès que je débarque ici, il me semble, tout d'un coup, que je viens de boire une bouteille de Champagne. Quelle vie on pourrait mener dans cette ville, au milieu des artistes ! Heureux les élus, les grands hommes qui jouissent de la renommée dans une pareille ville ! Quelle existence est la leur î

Et il faisait des projets; il aurait voulu connaître quelques-uns de ces hommes cé- lèbres, pour parler d'eux à Vernon et pas-

UNE SOIREE 67

ser de temps en temps une soirée chez eux lorsqu'il venait à Paris.

Mais tout à coup une idée le frappa. Il avait entendu citer de petits cafés des bou- levards extérieurs, se réunissaient des peintres déjà connus, des hommes de let- tres, même des musiciens, et il se mit à monter vers Montmartre d'un pas lent.

11 avait deux heures devant lui. Il voulait voir. Il passa devant les brasseries fréquen- tées par les derniers bohèmes, regardant les têtes, cherchant à deviner les artistes. Enfin il entra au Rat-Mort, alléché par le titre.

Cinq ou six femmes accoudées sur les tables de marbre parlaient bas de leurs af- faires d'amour, des querelles de Lucie avec Hortense, de la gredinerie d'Octave. Elles étaient mûres, trop grasses ou trop maigres, fatiguées, usées. On les devinait presque

08 UNE SOIRÉE

chauves ; el elles buvaient des bocks comme des hommes.

M. Saval s'assit loin d'elles, et attendit, car l'heure de l'absinthe approchait.

Un grand jeune homme vint bientôt se placer près djB lui. La patronne l'appela M. a Romantin » . Le notaire tressaillit. Est-ce ce Romantin qui venait d'avoir une première médaille au dernier Salon?

]je jeune homme d'un geste fit venir le garçon :

Tu vas me donner à dîner tout de suite, et puis tu porteras à mon nouvel ate- lier, 15, boulevard de Chchy, trente bou- teilles de bière et le jambon que j'ai com- mandé ce matin. INous allons pendre la cré- maillère.

M. Saval aussitôt se fit servir à dîner. Puis il ôta son pardessus, montrant son ha- bit et sa cravate blanche.

UNE SOIREE 09

Son voisin ne paraissait point le remar- quer. Il avait pris un journal et lisait. M. Sa val le regardait de coté, brûlant du désir de lui parler.

Deux jeunes hommes entrèrent vêtus de vestes de velours rouge, et portant des bar- bes en pointe à la Henri 111. Ils s'assirent en face deRomantin.

Le premier dit :

C'est pour ce soir? Romantin lui serra la main :

Je te crois, mon vieux, et tout le monde y sera. J'ai Ronnat, Guillemet, Ger- vex, Réraud, Hébert, Duez, Glairin, Jean- Paul Laurens; ce sera une fête épatante. Et des femmes, tu verras ! Toutes les actrices sans exception, toutes celles qui n'ont rien à faire ce soir, bien entendu.

Le patron de l'établissement s'était ap- proché.

70 UNE SOIRÉE

Vous la pendez souvent, celte cré- maillère?

Le peintre répondit :

Je vous crois, tous les trois mois, à chaque terme.

M. Saval n'y tint plus et d'une voix hési- tante :

Je vous demande pardon de vous dé- ranger, monsieur, mais j'ai entendu pronon- cer votre nom et je serais fort désireux de savoir si vous êtes bien M. Romantin dont j'ai tant admiré l'œuvre au dernier Salon.

L'artiste répondit :

Lui-même, en personne, monsieur. Le notaire alors fit un compliment bien

tourné, prouvant qu'il avait des lettres.

Le peintre séduit répondit par des poli- tesses. On causa.

Romantin en revint à sa crémaillère, dé- taillant les magnificences de la fête.

UNE SOIREE 71

M. Saval l'interrogea sur tous les hommes qu'il allait recevoir, ajoutant :

. Ce serait pour un étranger une extra- ordinaire bonne fortune que de rencontrer, d'un seul coup, tant de célébrités réunies chez un artiste de votre valeur.

Romantin, conquis, répondit :

Si ça peut vous être agréable, venez. M. Saval accepta avec enthousiasme, pen- sant :

J'aurai toujours le temps de voir Henri VIII.

Tous deux avaient achevé leur repas. Le notaire s'acharna à payer les deux notes, voulant répondre aux gracieusetés de son voisin. Il paya aussi les consommations des jeunes gens en velours rouge ; puis il sortit avec son peintre.

Ils s'arrêtèrent devant une maison très longue, et peu élevée, dont tout le premier

72 UNE SOIRÉE

étage avait l'air d'une serre interminable. Six ateliers s'alignaient à la file, en façade sur le boulevard.

Romantin entra le premier, monta l'es- calier, ouvrit une porte, alluma une allu- mette, puis une bougie.

Ils se trouvaient dans une pièce déme- surée dont le mobilier consistait en trois chaises, deux chevalets, et quelques esquis- ses posées par terre, le long des murs, M. Saval, stupéfait, restait immobile sur la porte.

Le peintre prononça :

Voilà, nous avons la place ; mais tout est à faire.

Puis, examinant le haut appartement nu, dont le plafond se perdait dans l'ombre, il déclara :

On pourrait tirer un grand parti de cet ateher.

UNE SOIREE 73

Il en fit le tour en le contemplant avec la plus grande attention, puis reprit :

J'ai bien une maîtresse qui aurait pu nous aider. Pour draper des étoffes, les femmes sont incomparables. Mais je l'ai envoyée à la campagne pour aujourd'hui, afin de m'en débarrasser ce soir. Ce n'est pas qu'elle m'ennuie, mais elle manque par trop d'usage ; cela m'aurait gêné pour mes invités.

Il réfléchit quelques secondes, puis ajouta :

C'est une bonne fille, mais pas com- mode. Si elle savait que je reçois du monde, elle m'arracherait les yeux.

M. Saval n'avait point fait un mouve- ment ; il ne comprenait pas. L'artiste s'approcha de lui.

Puisque je vous ai invité, vous allez m'aider à quelque chose.

Le notaire déclara :

5

7i UNE SOIRÉE

Usez de moi comme vous voudrez. Je suis à votre disposition.

Romantin ôta sa jaquette.

Eh bien, citoyen, à l'ouvrage. Nous allons d'abord nettoyer.

Il alla derrière le chevalet, qui portait une toile représentant un chat, et prit un balai très usé.

Tenez, balayez pendant que je vais me préoccuper de l'éclairage.

M. Sa val prit le balai, le considéra et se mit à frotter maladroitement le parquet en soulevant un ouragan de poussière.

Romantin indigné l'arrêta :

Vous ne savez donc pas balayer, sacrebleu ! Tenez, regardez-moi.

Et il commença à rouler devant lui des tas d'ordure grise, comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie ; puis il rendit le balai au notaire, qui l'imita.

UNE SOIREE T5

En cinq minutes, une telle fumée de poussière emplissait l'atelier que Romantin demanda :

Ôtes-Yous ? Je ne vous vois plus. M. Saval, qui toussait, se rapprocha. Le

peintre lui dit :

Comment vous y prendriez-vous pour faire un lustre ?

L'autre abasourdi demanda :

Quel lustre ?

Mais un lustre pour éclairer, un lustre avec des bougies.

Le notaire ne comprenait point. Il ré- pondit :

Je ne sais pas.

Le peintre se mit à gambader en jouant des castagnettes avec ses doigts,

Eh bien ! moi, j'ai trouvé, monsei- gneur.

Puis il reprit avec plus de calme :

76 UNE SOIREE

Vous avez bien cinq francs sur vous ? M. Saval répondit :

Mais oui. L'artiste reprit :

Eh bien ! vous allez m'acheter pour cinq francs de bougies pendant que je vais aller chez le tonneher.

Et il poussa dehors le notaire en habit. Au bout de cinq minutes, ils étaient reve- nus rapportant, l'un des bougies, l'autre un cercle de futaille. Puis Romantin plongea dans un placard et en tira une vingtaine de bouteilles vides, qu'il attacha en couronne autour du cercle. Il descendit ensuite em- prunter une échelle à la concierge, après avoir expliqué qu'il avait obtenu les faveurs de la vieille femme en faisant le portrait de son chat exposé sur le chevalet.

Lorsqu'il fut remonté avec un escabeau, il demanda à M. Saval :

UNE SOIREE '1

Etes-vous souple ?

L'autre sans comprendre répondit :

Mais oui.

Eh bien, vous allez grimper là-dessus et m'attacher ce lustre-là à l'anneau du pla- fond. Puis vous mettrez une bougie dans chaque bouteille et vous allumerez. Je vous dis que j"ai le génie de l'éclairage. Mais re- tirez votre habit, sacrebleu ! vous avez l'air d'un larbin.

La porte s'ouvrit brutalement ; une femme parut, les yeux brillants, et demeura de- bout sur le seuil.

Romantin la considérait avec une épou- vante dans le regard.

Elle attendit quelques secondes, croisa ses bras sur sa poitrine ; puis d'une voix aiguë, vibrante, e.xaspérée :

Ah I sale mufle, c'est comme ça que tu me lâches ?

'8 UNE SOIREE

Romantin ne répondit pas. Elle reprit :

Ahl gredin. Tu faisais le gentil encore en m'en voyant à la campagne. Tu vas voir un peu comme je vais l'arranger ta fête. <)ui, c'est moi qui vais les recevoir tes amis...

Elle s'animait:

Je vais leur en flanquer par la figure des bouteilles et des bougies...

Romantin prononça d'une voix douce :

Mathilde...

Mais elle ne 1 écoutait pas. elle conti- nuait :

Attends un peu. mon gaillard, attends un peu !

Romantin s'approcha, essayant de lui prendre les mains :

Mathilde...

Mais elle était lancée, maintenant; elle allait, ^•idant sa hotte aux gros mots et son

UNE SOIREE 70

sac aux reproches. Cela coulait de sa bou- che comme un ruisseau qui roule des or- dures. Les paroles précipitées semblaient se battre pour sortir. Elle bredouillait, bé- gayait, bafouillait, retrouvant soudain de la voix pour jeter une injure, un juron.

Il lui avait saisi les mains, sans qu'elle s'en aperçût ; elle ne semblait même pas le voir, tout occupée à parler, à soulager son cœur. Et soudain elle pleura. Les larmes lui coulaient des yeux sans qu'elle arrêtât le flux de ses plaintes. Mais les mots avaient pris des intonations criardes et fausses, des notes mouillées, puis des sanglots l'inter- rompirent. Elle repartit encore deux ou trois fois, arrêtée soudain par un étrangle- ment, et enfin se tut, dans un débordement de larmes.

Alors il la serra dans ses bras, lui baisant les cheveux, attendri lui-même.

80 UNE SOIRÉE

Mathilde, ma petite Alathilde, écoute. Tu vas être bien raisonnable. Tu sais, si je donne une fête, c'est pour remercier ces messieurs de ma médaille du Salon. Je ne peux pas recevoir de femmes. Tu devrais comprendre ça. Avec les artistes, ça n'est pas comme avec tout le monde.

Elle balbutia dans ses pleurs :

Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ? Il reprit :

C'était pour ne pas te fâcher, ne point te faire de peine. Ecoute, je vais te recon- duire chez toi. Tu seras bien sage, bien gentille, tu resteras tranquillement à m'at- tendre dans le dodo et je reviendrai sitôt que ce sera fini.

Elle niurmura :

Oui, mais tu ne recommenceras pas ?

Non, je te le jure.

UNE SOIREE 81

Il se tourna vers M. Saval, qui venait d'accrocher enfin le lustre :

Mon cher ami, je reviens dans cinq minutes. Si quelqu'un arrivait en mon absence, faites les honneurs pour moi, n'est-ce pas ?

Et il entraîna Mathilde, qui s'essuyait les yeux et se mouchait coup sur coup.

Resté seul, M. Saval acheva de mettre de Tordre autour de lui. Puis il alluma les bougies et attendit.

Il attendit un quart d'heure, une demi- heure, une heure. Komantin ne revenait pas. Puis, tout à coup, ce fut dans l'escalier un bruit effroyable, une chanson hurlée en chœur par vingt bouches, et un pas rythmé comme celui d'un régiment prussien. Les secousses régulières des pieds ébranlaient la maison tout entière. La porte s'ouvrit, une foule parut. Hommes et femmes à la

82 UNE SOIREE

file, se tenant par les bras, deux par deux, et tapant du talon en cadence, s'avancèrent dans l'atelier comme un serpent qui se déroule. Ils hurlaient :

Entrez dans mon établissement. Bonnes d'enfants et soldats!...

M. Saval, éperdu, en grande tenue, res- tait debout sous le lustre. La procession l'aperçut et poussa un hurlement : « Un larbin ! un larbin ! » Et se mit à tourner autour de lui, l'enfermant dans un cercle de vociférations. Puis on se prit par la main et on dansa une ronde affolée.

11 essayait de s'expliquer :

Messieurs... messieurs... mesdames.. .

Mais on ne l'écoutait pas. On tournait, on sautait, on braillait.

A la fin la danse s'arrêta.

M. Saval prononça :

UNE SOIRÉE 83

Messieurs...

Un grand garçon blond et barbu jusqu'au nez lui coupa la parole :

Gomment vous appelez- vous, mou ami ?

Le notaire effaré prononça :

Je suis M. Saval. Une voix cria :

Tu veux dire Baptiste. Une femme dit :

Laissez-le donc tranquille, ce garçon ; il va se fâcher à la fm. Il est payé pour nous servir et pas pour se faire moquer de lui.

Alors M. Saval s'aperçut que chaque invité apportait ses provisions. L'un tenait une bouteille et l'autre un pâté. Celui-ci un pain, celui-là un jambon.

Le grand garçon blond lui mit dans les bras un saucisson démesuré et commanda :

Tiens, va dresser le buffet dans le

84 UNE SOIRÉE

coin, là-bas. Tu mettras los bouteilles à gau- che et les provisions à droite. Saval, perdant la tête, s'écria :

Mais, messieurs, je suis un notaire ! Il y eut un instant de silence, puis un rire

fou. Un monsieur soupçonneux demanda :

Gomment ètes-vous ici ?

11 s'expliqua, racontant son projet d'aller à l'Opéra, son départ de Yernon, son arri- vée à Paris, toute sa soirée.

On s'était assis autour de lui pour l'écou- ter, on lui lançait des mots ; on l'appelait Schéhérazade.

Romantin ne revenait pas. D'autres in- vités arrivaient. On leur présentait M. Saval pour quil recommençât son histoire. Il refu- sait, on le forçait à raconter; on l'attacha sur une des trois chaises, entre deux femmes qui lui versaient sans cesse à boire. Il bu- vait, il riait, il parlait, il chantait aussi. Il

UNE SOIREE h:\

voulut danser avec sa chaise, il tomba.

A partir de ce moment, il oublia tout. Il lui sembla pourtant qu'on le déshabillait, qu'on le couchait, et qu'il avait mal au ereur.

Il faisait grand jour quand il s'éveilla, étendu, au fond d'un placard, dans un lit qu'il ne connaissait pas.

Une vieille femme, un balai à la main, le regardait d'un air furieux. A la fin, elle prononça :

Salop, va ! Salop! Si c'est permis de se soûler comme ça !

11 s'assit sur son séant, il se sentait mal à son aise. Il demanda :

Oïl suis-je ?

vous êtes, salop? Vous êtes gris. Allez-vous bientôt décaniller, et plus vite que ça!

Il voulut se lever. Il était nu dans ce lit.

86 UNE SOIREE

Ses habits avaient disparu. 11 prononça :

Madame, je...!

Puis il se souvint... Que faire? Il de- manda :

Monsieur Romantin n'est pas rentré ? La concierge vociféra :

Voulez-vous bien décaniller, qu'il ne vous trouve pas ici au moins I

M. Saval confus déclara :

Je n'ai plus mes habits, on me les a- pris.

11 dut attendre, expliquer son cas, préve- nir ses amis, emprunter de l'argent pour se vêtir. Il ne repartit que le soir.

Et quand on parle musique chez lui, dans son beau salon de Vernon, il déclare avec autorité que la peinture est un art fort inférieur.

JADIS

Le château de style ancien est sur une colline boisée ; de grands arbres l'entou- rent d'une verdure sombre : et le parc in- fini étend ses perspectives tantôt sur des profondeurs de forêt, tantôt sur les pays environnants. A quelques mètres de la façade se creuse un bassin de pierre se baignent des dames de marbre ; d'autres bassins étages se succèdent jusqu'au pied du coteau, et une source emprisonnée roule ses cascades de l'un à l'autre.

Du manoir qui fait des grâces comme

88 JADIS

une coquette surannée, jusqu'aux grottes incrustées de coquillages, et sommeil- lent des amours d'un autre siècle, tout, en ce domaine antique, a gardé la physio- nomie des vieux âges ; tout semble parler encore des coutumes anciennes, des mœurs d'autrefois, des galanteries passées, et des élégances légères oii s'exerçaient nos aïeules.

Dans un petit salon Louis XV, dont les - murs sont couverts de bergers marivau- dant avec des bergères, de belles dames à paniers et de messieurs galants et fri- sés, une toute vieille femme qui semble morte aussitôt qu'elle ne remue plus est presque couchée dans un grand fauteuil et laisse pendre de chaque coté ses mains osseuses de momie.

Son regard voilé se perd au loin par la campagne, comme pour suivre à travers

JADIS 89

le parc des visions de sa jeunesse. Un souffle d'air parfois arrive par la fenêtre ouverte, apporte des senteurs d'herbes et des parfums de fleurs. Il fait voltiger ses cheveux blancs autour de son front ridé et les souvenirs vieux dans sa pensée.

A ses côtés, sur un tabouret de tapis- serie, une jeune fille aux longs cheveux blonds tressés sur le dos, brode un orne- ment d'autel. Elle a des yeux rêveurs, et, pendant que travaillent ses doigts agiles, on voit qu'elle songe.

Mais l'aïeule a tourné la tète.

Berthe, dit-elle, lis -moi donc un peu les gazettes, afin que je sache encore quel- quefois ce qui se passe en ce monde.

La jeune fille prit un journal et le par- courut du regard.

Il y a beaucoup de politique, grand'- mère, faut-il passer?

90 JADIS

Oui, oui, mignonne. N'y a-t-il pas d'histoires d'amour? La galanterie est donc morte en France qu'on ne parle plus d'enlèvements ni d'aventures comme autre- fois.

La jeune fille chercha longtemps.

Voilà, dit-elle. C'est intitulé : « Dra- me d'amour ».

La vieille femme sourit dans ses rides.

Lis-moi cela.

Et Berthe commença. C'était une his- toire de vitriol. Une femme, pour se ven- ger d'une maîtresse de son mari, lui avait brûlé le visage et les veux. Elle était sor- tie des Assises acquittée, innocentée, aux applaudissements de la foule.

L'aïeule s'agitait sur son siège et répétait :

C'est affreux, mais c'est affreux celai Trouve-moi donc autre chose, mignonne.

Berthe chercha; et, plus loin, toujours

JADIS 91

aux tribunaux, se mit à lire : a Sombre drame. » Une demoiselle de magasin, déjà mûre, s'était laissé choir entre les bras d'un jeune homme : puis, pour se venger de son amant, dont le cœur était volage, f^lle lui avait tiré un coup de revolver. Le malheureux resterait estropié. Les jurés, gens moraux, prenant parti pour lamour illégitime de la meurtrière, l'avaient acquit- tée honorablement.

Cette fois, la vieille grandmère se révolta tout à fait. et. la voix tremblante :

Mais. vous êtes donc fous aujourd'hui? Vous êtes fous ! Le bon Dieu vous a donné l'amour, la seule séduction de la vie ; l'homme y a joint la galanterie, la seule dis- traction de nos heures, et voilà que vous y ' mêlez du vitriol et du revolver, comme on mettrait de la boue dans un flacon de vin d'Espagne.

92 JADIS

Berthe ne paraissait pas comprendre l'in- dignation de son aïeule.

Mais, grand'mère, cette femme s'est vengée. Songe donc, elle était mariée, et son mari la trompait.

La grand'mère eut un soubresaut.

Quelles idées vous donne-t-on, à vous autres jeunes filles, aujourd'hui'?

Berthe répondit :

Mais le mariage, c'est sacré, gi'and'- mère !

L'aïeule tressaillit en son cœur de femme née encore au grand siècle galant,

C'est l'amour qui est sacré, dit-elle. Ecoute, fillette, une vieille qui a vu trois générations et qui en sait long, bien long sur les hommes et sur les femmes. Le ma- riage et l'amour n'ont rien à voir ensemble. On se marie pour fonder une famille, et on forme des familles pour constituer la so-

JADIS 93

ciété. La société ne peut pas se passer du mariage. Si la société est une chaîne, cha- que famille en est un anneau. Pour souder ces anneaux-là on cherche toujours les mé- taux pareils. Quand on se marie il faut unir les convenances, combiner les fortunes, joindre les races semblables, travailler pour l'intérêt commun qui est la richesse et les enfants. On ne se marie qu'une fois,- fillette, parce que le monde l'exige, mais on peut aimer vingt fois dans sa vie, parce que la nature nous a faits ainsi. Le mariage, c'est une loi, vois-tu, et l'amour c'est un instinct qui nous pousse tantôt à droite, tantôt à gauche. On a fait des lois qui combattent nos instincts, il le fallait ; mais les instincts toujours sont les plus forts, et on ne devrait pas trop leur résister, puisqu'ils viennent de Dieu, tandis que les lois ne viennent que des hommes.

04 JADIS

Si on ne parfumait pas la vie avec de l'amour, le plus d'amour possible, mi- gnonne, comme on met du sucre dans les drogues pour les enfants, -personne ne vou- drait la prendre telle qu'elle est.

Berthe, effarée, ouvrait ses grands yeux. Elle murmura :

Oh! grand'mère, grand'mère, on ne peut aimer qu'une fois.

L'aïeule leva vers le ciel ses mains trem- blantes, comme pour invoquer encore le Dieu défunt des galanteries. Elle s'écria indignée :

Vous êtes devenus une race de vilains, une race du commun. Depuis la Révolution le monde n'est plus reconnaissable. Vous avez mis des grands mots dans toutes les actions, et des devoirs ennuyeux à tous les coins de l'existence ; vous croyez à l'égalité et à la passion éternelle. Des gens ont fait

JADIS 9o

des vers pour vous dire qu'on mourait d'amour. De mon temps on faisait des vers pour apprendre aux hommes à aimer toutes 1(3S femmes. Et nous!... Quand un gentil- homme nous plaisait, fillette, on lui en- voyait un page. Et quand il nous venait au cœur un nouveau caprice, on avait vite fait de congédier le dernier amant... à moins qu'on ne les gardât tous les deux...

La vieille souriait d'un sourire pointu ; et dans son œil gris une mab'ce brillait, la mahce spirituelle et sceptique de ces gens qui ne se croyaient point de la même pâte (jue les autres et qui vivaient en maîtres pour qui ne sont point faites les croyances communes.

La jeune fille, toute pâle, balbutia : Alors les femmes n'avaient pas d'hon- neur.

La grand'mère cessa de sourire. Si elle

96 JADIS

avait gardé dans rame quelque chose de l'ironie de Voltaire, elle avait aussi un peu de la philosophie enflammée de Jean-Jac- ques : Pas d'honneur I parce qu'on aimait, qu'on osait le dire et môme s'en vanter? Mais, fillette, si une de nous, parmi les plus grandes dames de France, était demeurée sans amant, toute la cour en aurait ri. Celles qui voulaient vivre autre- ment n'avaient qu'à entrer au couvent. Et vous vous imaginez peut-être que vos ma- ris n'aimeront que vous dans toute leur vie. Gomme si ça se pouvait, vraiment. Je te dis, moi, que le mariage est une chose nécessaire pour que la Société vive, mais qu'il n'est pas dans la nature de notre race, entends-tu bien? Il n'y a dans la vie qu'une bonne chose, c'est l'amour.

Et comme vous le comprenez mal, comme vous le gâtez, vous en faites quel-

JADIS 97

que chose de solennel comme un saci*ement, ou quelque chose qu'on achète comme une robe.

La jeune fille prit en ses mains trem- blantes les mains ridées de la vieille.

Tais-toi, grand'mère, je t'en supplie. Et, à genoux, les larmes aux yeux, elle

demandait au ciel une grande passion, une seule passion éternelle, selon le rêve des poètes modernes, tandis que raïeule, la baisant au front, toute pénétrée encore de cette charmante et saine raison dont les philosophes galants saupoudrèrent le dix- huitième siècle, murmurait :

Prends garde, pauvre mignonne ; si tu crois à des folies pareilles, tu seras bien malheureuse.

LE VENGEUR

Quand M. Antoine Leuillet épousa j\jme yeuve Mathilde Souris, il était amou- reux d'elle depuis bientôt dix ans.

M, Souris avait été son ami, son vieux camarade de collège. Leuillet l'aimait beau- coup, mais le trouvait un peu godiche. Il disait souvent : « Ce pauvre Souris n'a pas inventé la poudre. »

Quand Souris épousa M"^ Mathilde Du- val, Leuillet fut surpris et un peu vexé, car il avait pour elle un léger béguin. C'était la fille d'une voisine, ancienne mercière retirée

1 Y oir Bel Ami, 2"-' partie, fin du chapitre ii.

100 LE VENGEUR

avec une toute petite fortune. Elle était jolie, fine, intelligente. Elle prit Souris pour son argent.

Alors Leuillet eut d'autres espoirs. Il fit la cour à la femme de son ami. Il était bien de sa personne, pas bête, riche aussi. Il se croyait sûr du succès ; il échoua. Alors il devint amoureux tout à fait, un amoureux que son intimité avec le mari rendait dis- cret, timide, embarrassé. M™*^ Souris crut qu'il ne pensait plus à elle avec des idées entreprenantes et devint franchement son amie. Cela dura neuf ans.

Or, un matin, un commissionnaire ap- porta à Leuillet un mot éperdu de la pauvre femme. Souris venait de mourir subitement de la rupture d'un anévrisme.

Il eut une secousse épouvantable, car ils étaient du même âge, mais presque aussitôt une sensation de joie profonde, de soula-

LE VENGEUR lOl

gement infini, de délivrance lui pénétra le corps et l'âme. M™^ Souris était libre.

Il sut montrer cependant l'air affligé qu'il fallait, il attendit le temps voulu, observa toutes les convenances. Au bout de tjuinze mois, il épousa la veuve.

On jugea cet acte naturel et même géné- reux. C'était le fait d'un bon ami et d'un honnête homme.

Il fut heureux enfin, tout à fait heureux.

Ils vécurent dans la plu« cordiale intimité, s'étant compris et appréciés du premier coup. Ils n'avaient rien de secret l'un pour l'autre et se racontaient leurs plus intimes pensées. Leuillet aimait sa femme mainte- nant d'un amour tranquille et confiant ; il l'aimait comme une compagne tendre et dévouée qui est une égale et une confidente.

6.

102 LE VENGEUR

Mais il lui restait à l'âme une singulière et inexplicable rancune contre feu Souris qui avait possédé cette femme le premier, qui avait eu la fleur de sa jeunesse et de son àme, qui l'avait même un peu dépoétisée. Le souvenir du mari mort gâtait la félicité du mari vivant ; et cette jalousie posthume harcelait maintenant jour et nuit le cœur de Leuillet.

Il en arrivait à parler sans cesse de Souris, à demander sur lui mille détails intimes et secrets, à vouloir tout connaître de ses habitudes et de sa personne. Et il le poursuivait de railleries jusqu'au fond de son tombeau, rappelant avec complaisance ses travers, insistant sur ses ridicules, appuyant sur ses défauts.

A tout moment il appelait sa femme, d'un bout à l'autre de la maison : ' ! Mathilde?

LE VENGEUR 103

Voilà, mon ami.

Viens me dire un mot.

■Elle arrivait toujours souriante, sachant bien qu'on allait parler de Souris et flat- tant cette manie inoGensive de son nouvel époux.

Dis donc, te rappelles-tu un jour oii Souris a voulu me démontrer comme quoi les petits hommes sont toujours plus aimés que les grands.

Et il se lançait en des réflexions désa- gréables pour le défunt qui était petit, et discrètement avantageuses pour lui, Leuil- let, qui était grand.

Et M"^^ Leuillet lui laissait entendre qu'il avait bien raison, bien raison ; et elle riait de tout son cœur, se moquant doucement de l'ancien époux pour le plus grand plaisir du nouveau qui finissait toujours par ajou- ter :

t04 LE VENGEUR

C'est égal, ce Souris, quel godiche.

Ils étaient heureux, tout à fait heureux. Et Leuillet ne cessait de prouver à sa femme son amour inapaisé par toutes les manifestations d'usage.

Or, une nuit, comme ils ne parvenaient point à s'endormir, émus tous deux par un regain de jeunesse, Leuillet qui tenait sa' femme étroitement serrée en ses bras et qui l'embrassait à pleines lèvres, lui demanda tout à coup :

Dis donc, chérie.

Hein ?

Souris... c'est difficile ce (|ue je vais te demander Souris était-il bien... bien

amoureux

. •>

Elle lui rendit un gros baiser, et mur- mura : a Pas tant que toi, mon chat. »

LE VENGEUR 105

Il fut flatté dans son amour-propre d'homme et reprit : « Il devait être... godiche... dis ? »

Elle ne répondit pas. Elle eut seulement un petit rire de mahce en cachant sa figure dans le cou de son mari.

Il demanda : « Il devait être très godiche, et pas... pas... comment dirai-je... pas habile ? »

Elle fit de la tête un léger mouvement qui signifiait : u Non... pas habile du tout. »

Il reprit : « Il devait bien t'ennuyer, la nuit, hein ? »

Elle eut. cette fois, un accès de franchise en répondant : « Oh ! oui î »

II l'embrassa de nouveau pour cette pa- role et murmura : « Quelle brute c'était ! Tu n'étais pas heureuse avec lui ? »

Elle répondit : « Non. Ça n'était pas gai tous les jours. »

106 LE VENGEUR

Leuillet se sentit enchanté, établissant en son esprit une comparaison toute à son avantage entre l'ancienne situation de sa femme et la nouvelle.

Il demeura quelque temps sans parler, puis il eut une secousse de gaieté et demanda : ^

Dis donc ?

Quoi ?

Veux-tu être bien franche, bien fran-- che avec moi ?

Mais oui, mon ami.

Eh bien, là, vrai, est-ce que tu n'as jamais eu la tentation de le... de le... de le tromper, cet imbécile de Souris ?

M"^*^ Leuillet fit un petit u Oh ! » de pudeur et se cacha encore plus étroitement dans la poitrine de son mari. Mais il s'aper- çut qu'elle riait.

Il insista. Là, vraiment, avoue-le ? Il

LE VENGEUR 107

avait si bien une tète de cocu, cet animal- ! Ce serait si drôle, si drôle ! Ce bon Souris. Voyons, voyons, ma chérie, tu peux bien me dire ça, à moi, à moi, surtout.

Il insistait sur « à moi », pensant bien que si elle avait eu quelque goût pour trom- per Souris, c'est avec lui, Leuillet, qu'elle l'aurait fait : et il frémissait de plaisir dans l'attente de cet aveu, sûr que si elle n'avait pas été la femme vertueuse qu'elle était, il l'aurait obtenue alors.

Mais elle ne répondait pas, riant toujours comme au souvenir d'une chose infiniment comique.

Leuillet, à son tour, se mit à rire à cette pensée qu'il aurait pu faire Souris cocu ! Quel bon tour ! Quelle belle farce I Ah, oui, la bonne farce, vraiment !

Il balbutiait, tout secoué par sa joie : « Ce pauvre Souris, ce pauvre Souris, ah,

108 LE VENGEUR

oui, il en avait latôte ; ah, oui, ah, oui ! »

M""^ Leuillet maintenant se tordait sous les draps, riant à pleurer, poussant presque des cris.

Et Leuillet répétait : « Allons, avoue-le, avoue-le. Sois franche. Tu comprends bien que ça ne peut pas m'ètre désagréable, à moi. »

Alors elle balbutia, en étouffant : « Oui, oui. >:>

Son mari insistait : « Oui. quoi? voyons, dis tout. M

Elle ne rit plus que d'une façon discret i et, haussant la bouche jusqu'aux oreilles de Leuillet qui s'attendait à une agréable confidence, elle murmura : « Oui... je l'ai trompe. ■>

Il sentit un frisson de glace qui lui courui jusque dans les os, et bredouilla, éperdu : <^ Tu... tu... l'as... trompé... tout à fait?»

LE VENGEUR 109

Elle crut encore qu'il trouvait la chose infiniment plaisante et répondit : « Oui... tout à fait... tout à fait. »

Il fut obligé de s'asseoir dans le lit tant il se sentit saisi, la respiration coupée, boule- versé comme s'il venait d'apprendre qu'il était lui-même cocu.

Il ne dit rien d'abord; puis, au bout de (|uelques secondes, il prononça simplement : . Ah ! »

Elle avait aussi cessé de rire, comprenant trop tard sa faute.

Leuillet, enfin, demanda : « Et avec qui ? »

Elle demeura muette, cherchant une ar- gumentation.

Il reprit : « Avec qui ? »

Elle dit enfin : « Avec un jeune homme.»

Il se tourna vers elle brusquement, et, d'une voix sèche : « Je pense bien que ce

110 LE VENGEUR

n'est pas avec une cuisinière. Je te demande quel jeune homme, entends-tu? »

Elle ne répondit rien. 11 saisit le drap dont elle se couvrait la tête et le rejeta au milieu du lit, répétant :

Je veux savoir avec quel jeune homme, entends-tu ?

Alors elle prononça péniblement : « Je voulais rire. »

Mais il frémissait de colère : » Quoi? Comment? Tu voulais rire ? Tu te moquais de moi, alors? Mais je ne me paye pas de ces défaites-là, entends-tu ? Je te demande le nom du jeune homme ? »

Elle ne répondit pas, demeurant sur le dos, immobile.

Il lui prit le bras qu'il serra vivement : « M'entends-tu, à la fin? Je prétends que tu me répondes quand je te parle. »

Alors elle prononça nerveusement : « Je

LE VENGEUR lit

crois que tu deviens fou, laisse-moi tran- quille I 1)

11 tremblait de fureur, ne sachant plus que dire, exaspéré, et il la secouait de toute sa force, répétant : « M'entends-tu? m'en- tends-tu? »

Elle fît pour se dégager un geste brusque, et du bout des doigts atteignit le nez de son mari. Il eut une rage, se croyant frappé, et d'un élan il se rua sur elle.

11 la tenait maintenant sous lui. la giflant de toute sa force et criant : u Tiens, tiens, tiens, voilà, voilà, gueuse, catin ! ca- tin ! »

Puis quand il fut essoufflé, à bout d'éner- gie, il se leva, et se dirigea vers la commode pour se préparer un verre d'eau sucrée à la fleur d'oranger, car il se sentait brisé à dé- faillir.

Et elle pleurait au fond du lit. poussant

112 LE VENGEUR

de gros sanglots, sentant tout son bonheur fini, par sa faute.

Alors, au milieu des larmes, elle balbu- tia : « Ecoute> Antoine, viens ici, je t'ai menti, tu vas comprendre, écoute. »

Et, prête à la défense maintenant, armée de raisons et de ruses, elle souleva un peu sa tête ébouriffée dans son bonnet chaviré.

Et lui, se tournant vers elle, s'approcha, honteux d'avoir frappé, mais sentant vivre au fond de son cœur de mari une haine iné- puisable contre cette femme qui avait trompé l'autre, Souris.

L'ATTESTE

On causait, entre hommes, après dîner, dans le fumoir. On parlait de successions inattendues, d'héritages bizarres. Alors M. Le Brument, qu'on appelait tantôt l'il- lustre maître, tantôt l'illustre avocat, vint s'adosser à la cheminée.

J'ai, dit-il, à rechercher en ce moment un héritier disparu dans des circonstances particulièrement terribles. C'est un de ces drames simples et féroces de la vie com- mune ; une affaire qui peut arriver tous les jours, et qui est cependant une des plus épouvantables que je connaisse. La voici :

114 L'ATTExXTE

Je fus appelé, voici à peu près six mois, auprès d'une mourante. Elle me dit :

Monsieur, je voudrais vous charger de la mission la plus délicate, la plus difficile et la plus longue qui soit. Prenez, s'il vous plaît, connaissance de mon testament, là, sur cette table. Une somme de cinq raille francs vous est léguée, comme honoraires, si vous ne réussissez pas, et de cent mille francs si vous réussissez. Il faut retrouver mon fils, après ma mort.

Elle me pria de l'aider à s'asseoir dans son lit, pour parler plus facilement, car sa voix saccadée, essoufflée, sifflait dans sa gorge.

Je me trouvais dans une maison fort riche. La chambre luxueuse, d'un luxe sim- ple, était capitonnée avec des étoffes épaisses comme des murs, si douces à l'œil qu'elles donnaient une sensation de caresse, si

L'ATTENTE 115

muettes que les paroles semblaient y entrer, y disparaître, y mourir.

L'agonisante reprit :

Vous êtes le premier être à qui je vais dire mon horrible histoire. Je tâcherai d'avoir la force d'aller jusqu'au bout. Il faut que vous n'ignoriez rien pour avoir, vous que je sais être un homme de cœur en même temps qu'un homme du monde, le désir sincère de m'aider de tout votre pouvoir.

» Ecoutez-moi.

» Avant mon mariage, j'avais aimé un jeune homme dont ma famille repoussa la demande, parce qu'il n'était pas assez riche. ~ J'épousai, peu de temps après, un homme fort riche. Je l'épousai par ignorance, par crainte, par obéissance, par nonchalance, comme épousent les jeunes filles.

» J'en eus un enfant, un garçon. Mon mari mourut au bout de quelques années.

110 LATTEXTE

» Celui que j'avais aimé s'était marié à son tour. Quand il me vit veuve, il éprouva une horrible douleur de n'être plus libre. 11 me vint voir, il pleura et sanglota devant moi à me briser le cœur. Il devint mon ami. J'aurais dû, peut-être, ne le pas recevoir. Que voulez-vous? j'étais seule, si triste, si seule, si désespérée ! Et je l'aimais encore. Comme on souffre, parfois I

» Je n'avais que lui au monde, mes pa- rents étant morts aussi. Il venait souvent ; il passait des soirs entiers auprès de moi. Je n'aurais pas le laisser venir si sou- vent, puisqu'il était marié. Mais je n'avais pas la force de l'en empêcher.

» Que vous dirai-je?... il devint mon . amant ! Gomment cela s'est-il fait ? Est-ce ([uc je le sais? Est-ce qu'on sait! Croyez- vous qu'il puisse en être autrement quand deux créatures humaines sont poussées l'une

L'ATTENTE H^

vers l'autre par cette force irrésistible de l'amour partagé? Croyez-vous, monsieur, qu'on puisse toujours résister, toujours lutter, toujours refuser ce que demande avec des prières, des supplications, des larmes, des paroles affolantes, des agenouil- lements, des emportements de passion, l'homme qu'on adore, qu'on voudrait voir heureux en ses moindres désirs, qu'on vou- drait accabler de toutes les joies possibles et qu'on désespère; pour obéir à l'honneur du monde ? Quelle force il faudrait, quel renoncement au bonheur, quelle abnégation, et même quel égoïsme d'honnêteté, n'est-il pas vrai ?

» Enfm, monsieur, je fiis sa maîtresse; et je fus heureuse. Pendant douze ans, je fus heureuse. J'étais devenue, et c'est ma plus grande faiblesse et ma grande lâ- cheté, j'étais devenue l'amie de sa femme.

7.

118 L'ATTENTE

» Nous élevions mon fils ensemble, nous en faisions un homme, un homme véritable, inteUigent, plein de sens et de volonté, d'idées généreuses et larges. L'enlant attei- gnit dix-sept ans.

» Lui, le jeune homme, aimait mon... mon amant presque autant que je l'aimais moi-même, car il avait été également chéri et soigné par nous deux. Il l'appelait : o Bon ami » et le respectait infiniment, n'ayant jamais reçu de lui que des enseignements sages et des exemples de droiture, d'hon- neur et de probité. Il le considérait comme un vieux, loyal et dévoué camarade de sa mère, comme une sorte de père moral, de tuteur, de protecteur, que sais-je?

» Peut-être ne s'était-il jamais rien de- mandé, accoutumé dès son plus jeune âge à voir cet homme dans la maison, près de moi. près de lui, occupé de nous sans cesse.

L'ATTENTE 4 1)

» Ln soir, nous devions dîner tous les trois ensemble (c'étaient mes plus gran- des t'êtes), et je les attendais tous les deux, me demandant lequel arriverait le premier. La porte s'ouvrit; c'était mon vieil ami. J'allai vers lui, les bras tendus; et il me mit syr les lèvres un long baiser de bonheur.

» Tout à coup un bruit, un frôlement, presque rien, cette sensation mystérieuse cfui indique la présence d'une personne, nous fit tressaillir et nous retourner d'une secousse. Jean, mon fils, était là, debout, livide, nous regardant.

» Ce fut une seconde atroce d'affolement. Je reculai, tendant les mains vers mon enfant comme pour une prière. Je ne le vis plus. Il était parti.

» Nous sommes demeurés face à face, atterrés, incapables de parler. Je m'affais- sai sur un fauteuil, et j'avais envie, une

120 L'ATTENTE

L'nvie confuse et puissante de fuir, de m'en aller dans la nuit, de disparaître pour tou- jours. Puis des sanglots convulsifs m'em- plirent la gorge, et je pleurai, secquée de spasmes, l'àme déchirée, tous les nerfs tordus par cette horrible sensation d'un irrémédiable malheur, et par cette honte épouvantable qui tombe sur le cœur d'une mère en ces moments-là.

» Lui... restait effaré devant moi, n'osant ni m'approcher, ni me parler, ni me tou- cher, de peur que l'enfant ne revînt. 11 dit enfin :

>^ Je vais le chercher... lui dire... lui faire comprendre... Enfin il faut que je le voie... qu'il sache...

» Et il sortit.

» J'attendis... j'attendis éperdue, tressail- lant aux moindres bruits, soulevée de peur, et je ne sais de quelle émotion indicible et

L'ATTENTE 121

intolérable à chacun des petits craquements du feu dans la cheminée.

» J'attendis une heure, deux heures, sen- tant grandir en mon cœur une épouvante inconnue, une angoisse telle, que je ne sou- haiterais point au plus criminel des hom- mes dix minutes de ces moments-là. était mon enfant? Que faisait-il?

» Vers minuit, un commissionnaire m'ap- porta un billet de mon amant. Je le sais encore par cœur :

» Votre fils est-il rentré? Je ne l'ai pas » trouvé? Je suis en bas. Je ne veux pas » monter à cette heure. >;

)j J'écrivis, au crayon, sur le même papier :

» Jean n'est pas revenu ; il faut que vous » le retrouviez, o

» Et je passai toute la nuit sur mon fau- teuil, attendant.

» Je devenais folle. J'avais envie de hur-

122 L'ATTENTE

1er, de courir, de me rouler par terre. Et je ne faisais pas un mouvement, attendant toujours. Qu allait-il arriver? Je cherchais à le savoir, à le deviner. Mais je ne le pré- voyais point, malgré mes efforts, malgré les tortures de mon âme !

» J'avais peur maintenant qu'ils ne se rencontrassent. Que feraient-ils ? Que ferait l'enfant? Des doutes effrayants me déchi- raient, des suppositions affreuses.

» Vous comprenez bien cela, n'est-ce pas, monsieur ?

» Ma femme de chambre, qui ne savait rien, qui ne comprenait rien, venait sans cesse, me croyant folle sans doute. Je Il renvoyais d'une parole ou d'un geste. Elle alla chercher le médecin, qui me trouva tordue dans une crise de nerfs.

» On me mit au lit. J'eus une fièvre céré- brale.

L'ATTENTE 123

» Quand je repris connaissance après une longue maladie, j'aperçus près de mon lit mon... amant... seul. Je criai : « Mon » fils ?. . . est mon fils ? » Il ne répondit pas. Je balbutiai :

y> Mort... mort... [1 s'est tué?

y> Il répondit :

» Xon, non, je vous le jure. Mais nous ne lavons pas pu rejoindre, malgré mes efi'orts.

y Alors, je prononçai, exaspérée soudain, indignée même, car on a de ces colères inexplicables et déraisonnables :

» Je vous défends de revenir, de me revoir, si vous ne le retrouvez pas : allez- vous-en.

» Il sortit. . V Je ne les ai jamais revus ni l'un ni l'autre, monsieur, et je vis ainsi depuis vingt ans.

1-24 L'ATTENTE

» Vous figurez-vous cela ? Comprenez- vous ce supplice monstrueux, ce lent et cons.tant déchirement de mon cœur de mère, de mon cœur de femme, cette at- tente abominable et sans fin... sans fin !...

Non... elle va finir... car je meurs. Je meurs sans les avoir revus... ni l'un... ni l'autre 1

» Lui, mon ami, m'a écrit chaque jour depuis vingt ans ; et, moi, je n'ai jamais voulu le recevoir, même une seconde ; car il me semble que, s'il revenait ici, c'est juste à ce moment-là que je verrais repa- raître mon fils ! Mon fils ! mon fils !

Est-il mort? Est-il vivant? Oli se ca- che-t-il? Là-bas, peut-être, derrière les grandes mers, dans un pays si lointain que je n'en sais même pas le nom ! Pense-t-il à moi?... Oh! s'il savait! Que les enfants sont cruels ! A-t-il compris à quelle épou-

L'ATTENTE 12:i

vantable souffrance il me condamnait ; dans quel désespoir, dans quelle torture il me jetait vivante, et jeune encore, pour jusqu'à mes derniers jours, moi, sa mère, qui l'aimais de toute la violence de l'amour maternel. Que c'est cruel, dites?

» Vous lui direz tout cela, monsieur. \ ous lui répéterez mes dernières paroles :

» Mon enfant, mon cher, cher enfant, sois moins dur pour les pauvres créatures. La vie est déjà assez brutale et féroce 1 Mon cher enfant, songe à ce qu'a été l'existence de ta mère, de ta pauvre mère, à partir du jour tu l'as quittée. Mon cher enfant, pardonne-lui, et aime-la, maintenant qu'elle est morte, car elle a subi la plus affreuse des pénitences. »

Elle haletait , frémissante , comme si elle eût parlé à son fils, debout devant elle. Puis elle ajouta :

126 L'ATTENTE

Vous lui direz encore, monsieur, que je n'ai jamais revu... l'autre.

Elle se tut encore, puis reprit d'une voix brisée :

Laissez-moi maintenant, je vous prie. Je voudrais mourir seule, puisqu'ils ne sont point auprès de moi.

Maître Le Brument ajouta :

Et je suis sorti, messieurs, en pleu- rant comme une bête, si fort que mon co- cher se retournait pour me regarder.

Et dire que, tous les jours, il se passe autour de nous un tas de drames comme celui-là !

Je n'ai pas retrouvé le fils... ce fils... Pensez-en ce que vous voudrez; moi, je dis : ce fils... criminel.

PREMIERE NEI&E

La longue promenade de la Croisette s'arrondit au bord de l'eau bleue. Là-bas, à droite, l'Esterel s'avance au loin dans la mer. 11 barre la vue, fermant l'horizon par le joli décor méridional de ses sommets pointus, nombreux et bizarres.

A gauche les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, couchées dans l'eau, mon- trent leur dos, couvert de sapins.

Et tout le long du large golfe, tout le long des grandes montagnes assises autour de Cannes, le peuple blanc des villas semble

128 PREMIERE NEIGE

endormi dans le soleil. On les voit au loin, les maisons claires, semées du haut en bas des monts, tachant de points déneige laver- dure sombre.

Les plus proches de l'eau ouvrent leurs grilles sur la vaste promenade que vien- nent baigner les flots tranquilles. Il fait bon. il fait doux. C'est un tiède jour d'hiver passe à peine un frisson de fraîcheur. Par- dessus les murs des jardins,. on aperçoit les orangers et les citronniers pleins de fruits d'or. Des dames vont à pas lents sur le sable de l'avenue, suivies d'enfants qui roulent des cerceaux, ou causant avec des mes- sieurs.

Une jeune dame vient de sortir de sa petite et coquette maison dont la porte est sur la Groisette. Elle s'arrête un instant à

PREMIERE NEIGE 129

regarder les promeneurs, sourit et gagne, d'une allure accablée, un banc vide en face de la mer. Fatiguée d'avoir fait vingt pas, elle s'assied en haletant. Son pâle visage sem- ble celui d'une morte. Elle tousse et porte à ses lèvres ses doigts transparents comme pour arrêter ces secousses qui l'épuisent.

Elle regarde le ciel plein de soleil et d'hirondelles , les sommets capricieux de l'Esterel là-bas, et, tout près, la mer si bleue, si tranquille, si belle.

Elle sourit encore, et murmure :

Oh ! que je suis heureuse.

Elle sait pourtant qu'elle va mourir, qu'elle ne verra point le printemps, que dans un an, le long de la même promenade , ces mêmes gens qui passent devant elle vien- dront encore respirer Fair tiède de ce doux paySy avec leurs enfants un peu plus grands, avec le cœur toujours rempli d'espoirs, de

m PREMIÈRE NEIGE

tendresses, de bonheur, tandis qu'au fond d'un cercueil de chêne la pauvre chair qui lui reste encore aujourd'hui sera tombée en pourriture, laissant seulement ses os cou^ chés dans la robe de soie qu'elle a choisie pour linceul.

Elle ne sera plus. Toutes les choses de la vie continueront pour d'autres. Ce sera fmi pour elle, fini pour toujours. Elle ne sera plus. Elle sourit, et respire tant qu'elle peut, de ses pounions malades, les souffles parfumés des jardins.

Et elle songe.

Elle se souvient. On l'a mariée, voici quatre ans, avec un gentilhomme normand. C'était un fort garçon barbu, coloré, large d'épaules, d'esprit court et de joyeuse humeur.

PREMIERE NEIGE 131

On les accoupla pour des raisons de for- tune qu'elle ne connut point. Elle aurait volontiers dit « non ». Elle fit « oui » d'un mouvement de tête, pour ne point contrarier père et mère. Elle était Parisienne, gaie, heureuse de vivre.

Son mari l'emmena en son château nor- mand. C'était un vaste bâtiment de pierre entouré de grands arbres très vieux. Un haut massif de sapins arrêtait le regard en face. Sur la droite, une trouée donnait vue sur la plaine qui s'étalait, toute nue, jus- qu'aux fermes lointaines. Un chemin de traverse passait devant la barrière et con- duisait à la grand'route éloignée de trois kilomètres.

Oh ! elle se rappelle tout : son arrivée, sa première journée en sa nouvelle de- meure, et sa vie isolée ensuite.

Quand elle descendit de voiture, elle

132 PREMIERE NEIGE

regarda le vieux bâtiment et déclara en riant :

Ça n'est pas gai ! -

Son mari se mit à rire à son tour et répondit :

Baste ! on s'y fait. Tu verras. Je ne m'y ennuie jamais, moi.

Ce jour-là, ils passèrent le temps à s'em- brasser, et elle ne le trouva pas trop long. Le lendemain ils recommencèrent et toute la semaine, vraiment, fut mangée par les caresses.

Puis elle s'occupa d'organiser son inté- rieur. Gela dura bien un mois. Les jours passaient l'un après l'autre, en des occu- pations insignifiantes et cependant absor- bantes. Elle apprenait la valeur et l'impor- tance des petites choses de la vie. Elle sut qu'on peut s'intéresser au prix des œufs qui coûtent quelques centimes de plus ou de moins suivant les saisons.

PREMIERE NEIGE 133

C'était Tété. Elle allait aux champs voir moissonner. La gaieté du soleil entretenait celle de son cœur.

L'automne vint. Son mari se mit à chasser. Il sortait le matin avec ses deux chiens Médor et Mirza. Elle restait seule alors, sans s'attrister d'ailleurs de l'absence d'Henry. Elle l'aimait bien, pourtant, mais il ne lui manquait pas. Quand il rentrait, les chiens surtout absorbaient sa tendresse. Elle les soignait chaque soir avec une affection de mère, les caressait sans fin, leur donnait mille petits noms charmants qu'elle n'eût point eu l'idée d'employer pour son mari.

Il lui racontait invariablement sa chasse. Il désignait les places il avait rencontré les perdrix : s'étonnait de n'avoir point trouvé de lièvre dans le trèfle de Joseph Ledentu. ou bien paraissait indigné du

134 PREMIÈRE NEIGE

procédé de M. Lechapelier, du Havre, qui suivait sans cesse la lisière de ses terres pour tirer le gibier levé par lui, Henry de Parville.

Elle répondait :

Oui, vraiment, ce n'est pas bien, en pensant à autre chose.

L'hiver vint, l'hiver normand, froid et pluvieux. Les interminables averses tom- baient sur les ardoises du grand toit angur leux, dressé comme une lame vers le ciel. Les chemins semblaient 'des fleuves de boue ; la campagne, une plaine de boue : et on n'entendait aucun bruit que celui de l'eau tombant ; on ne voyait aucun mouve- ment que le vol tourbillonnant des cor- beaux qui se déroulait comme un nuage, s'abattait dans un champ, puis repartait.

Vers quatre heures, l'armée des bêtes sombres et volantes venait se percher dans

PREMIÈRE XEIGE 135

les grands hêtres à gauche du château, en poussant des cris assourdissants. Pendant près d'une heure, ils voletaient de cime en cime, semblaient se battre, croassaient, mettaient dans le branchage grisâtre un mouvement noir.

Elle les regardait, chaque soir, le cœur serré, toute pénétrée par la lugubre mélanco- He de la nuit tombant sur les terres dé- sertes.

Puis elle sonnait pour qu'on apportât la lampe ; et elle se rapprochait du feu. Elle brûlait des monceaux de bois sans parvenir à échauffer les pièces immenses envahies par rhumidité. Elle avait froid tout le jour, partout, au salon, aux repas, dans sa cham- bre. Elle avait froid jusqu'aux os, lui sem- blait-il. Son mari ne rentrait que pour dîner, car il chassait sans cesse, ou bien s'occupait des semences, des labours.

136 PREMIÈRE NEIGE

de toutes les choses de la campagne. Il rentrait joyeux et crotté, se frottait les mains^ déclarait :

Quel fichu temps ! Ou bien :

C'est bon d'avoir du feu ! Ou parfois il demandait :

Qu'est-ce qu'on dit aujourd'hui ? Est- on contente ?

Il était heureux, bien portant, sans désirs, - ne rêvant pas autre chose que cette vie sim- ple, saine et tranquille.

Vers décembre, quand les neiges arrivè- rent, elle souffrit tellement de l'air glacé du château, du vieux château qui semblait s'être refroidi avec les siècles, comme font les humains avec les ans, qu'elle demanda, un soir, à son mari :

Dis donc, Henry, tu devrais bien faire mettre ici un calorifère ; cela sécherait

PREMIERE NEIGE 137

les murs. Je t'assure que je ne peux pas me réchauffer du matin au soir.

Il demeura d'abord interdit à cette idée extravagante d'installer un calorifère en son manoir. Il lui eût semblé plus naturel de servir ses chiens dans de la vaisselle plate. Puis il poussa, de toute la vigueur de sa poitrine, un rire énorme, en répé- tant :

Un calorifère ici ! Un calorifère ici I Ah ! ah ! ah ! quelle bonne farce !

Elle insistait :

Je t'assure qu'on gèle, mon ami ; tu ne t'en aperçois pas, parce que tu es tou- jours en mouvement, mais on gèle.

Il répondit, en riant toujours :

Baste ! on s'y fait, et d'ailleurs c'est excellent pour la santé. Tu ne t'en porteras que mieux. Nous ne sommes pas des Pari- siens, sacrebleu! pour vivre dans les tisons.

138 PREMIERE NEIGE

Et, d'ailleurs, voici le printemps tout à l'heure.

Vers le commencement de janvier un grand malheur la frappa. Son père et sa mère moururent d'un accident de voiture. Elle vint à Paris pour les funérailles. Et le chagrin occupa seul son esprit pendant six mois environ.

La douceur des beaux jours finit par la réveiller, et elle se laissa vivre dans un alan- guissement triste jusqu'à l'automne.

Quand revinrent les froids, elle envisagea, pour la première fois, le sombre avenir. Que ferait-elle ? Rien. Qu'arriverait-il désormais pour elle? Rien. Quelle attente, quelle espé- rance pouvaient ranimer son cœur? Aucune. Un médecin, consulté, avait déclaré qu'elle n'aurait jamais d'enfants.

PREMIERE NEIGE 139

Plus âpre, plus pénétrant encore que Fautre année, le froid la faisait continuel- lement souffrir. Elle tendait aux grandes flammes ses mains grelottantes. Le feu flamboyant lui brûlait le visage; mais des souffles glacés semblaient se glisser dans son dos, pénétrer entre lachair et les étoffes. Et elle frémissait de la tète aux pieds. Des courants d'air innombrables paraissaient installés dans les appartements, des cou- rants d'air vivants, sournois, acharnés comme des ennemis. Elle les rencontrait à tout instant : ils lui soufflaient sans cesse, tantôt sur le visage, tantôt sur les mains, tantôt sur le cou, leur haleine perfide et gelée.

Elle parla de nouveau d'un calorifère ; mais son mari l'écouta comme si elle lui eût demandé la lune. L'installation d'un appareil semblable à Parville lui paraissait

140 PREMIÈRE NEIGE

aussi impossible que la découverte de l;i pierre philosophale.

Ayant été à Rouen, un jour, pour affai- res, il rapporta à sa femme une mignonne chaufferette de cuivre qu'il appelait en riant un « calorifère portatif » ; et il jugeait que cela suffirait désormais à l'empêcher d'avoir jamais froid.

Vers la fm de décembre, elle comprit qu'elle ne pourrait vivre ainsi toujours, et elle demanda timidement, un soir, en dînant :

Dis donc, mon ami, est-ce que nous n'irons point passer une semaine ou deux à Paris avant le printemps?

Il fut stupéfait.

A Paris? à Paris? Mais pourquoi faire? Ah! mais non, par exemple! On est trop bien ici, chez soi. Quelles drùles d'idées tu as par moments !

PREMIÈRE NEIGE 141

Elle balbutia :

Cela nous distrairait un peu. 11 ne comprenait pas :

Qu'est-ce qu'il te faut pour te dis- traire? Des théâtres, des soirées, des dîners en ville? Tu savais pourtant bien en venant ici que tu ne devais pas t'attendre à des distractions de cette nature !

Elle vit un reproche dans ces paroles et dans le ton dont elles étaient dites. Elle se lut. Elle était timide et douce, sans ré- voltes et sans volonté.

En janvier, les froids revinrent avec vio- li^nce. Puis la neige couvrit la terre.

Un soir, comme elle regardait le grand nuage tournoyant des corbeaux se déployer autour des arbres, elle se mit, malgré elle, à pleurer.

Son mari entrait. Il demanda tout surpris :

Qu'est-ce que tu as donc?

142 PREMIÈRE NEIGE

11 était heureux, lui, tout à fait heureux, n'ayant jamais rêvé une autre vie, d'autres plaisirs. 11 était dans ce triste pays, il y avait grandi. Il s'y trouvait bien, chez lui, à son aise de corps et d'esprit.

11 ne comprenait pas qu'on pût désirer des événements, avoir soif de joies chan- geantes : il ne comprenait point qu'il ne semble pas naturel à certains êtres de de- meurer aux mêmes lieux pendant les quatre saisons; il semblait ne pas savoir que le printemps, que l'été, que l'automne, que l'hiver ont, pour des multitudes de per- sonnes, des plaisirs nouveaux en des con- trées nouvelles.

Elle ne pouvait rien répondre et s'essuyait vivement les yeux. Elle balbutia enfin, éperdue ;

J'ai... je... je suis un peu triste... je m'ennuie un peu...

PREMIÈRE NEIGE 143

Mais une terreur la saisit d'avoir dit cela, et elle ajouta bien vite :

Et puis... j'ai... j'ai un peu froid. A cette parole, il s'irrita :

Ah! oui... toujours ton idée de calo- rifère. Mais voyons, sacrebleu 1 tu n'as seu- lement pas eu un rhume depuis que tu es ici.

La nuit vint. Elle monta dans sa cham- bre, car elle avait exigé une chamJDre sépa- rée. Elle se coucha. Même en son lit, elle avait froid. Elle pensait :

Ce sera ainsi toujours, toujours, jus- qu'à la mort.

Et elle songeait à son "mari. Gomment avait-il pu lui dire cela :

« Tu n"as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici. »

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144

PREMIERE .\EIGE

Il fallait donc qu'elle fût malade, qu'elle toussât pour qu'il comprît qu'elle souiîrait !

Et une indignation la saisit, une indigna- tion exaspérée de faible, de timide.

Il fallait qu'elle toussât. Alors il aurait pitié d'elle, sans doute. Eh bien 1 elle tous- serait ; il l'entendrait tousser ; il faudrait appeler le médecin ; il verrait cela, son mari, il verrait !

Elle s'était levée nu-jambes, nu-pieds, et une idée enfantine la fît sourire :

Je veux un calorifère, et je l'aurai. Je tousserai tant, qu'il faudra bien qu'il se dé- cide à en installer un.

Et elle s'assit presque nue, sur une chaise. Elle attendit une heure, deux heures. Elle grelottait, mais ' elle ne s'enrhumait pas. Alors elle se décida à employer les grands moyens.

Elle sortit de sa chambre sans bruit, des-

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PREMIERE >EIGE

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La terre, couverte de oeige, sembiait morte. ElUe avança brusquement son pied nu et renfonça dans celle mousse légère et glacée. Une sensation de froid, douloureuse comme une blessure, lui monta jusqu'au cœur ; cependant elle allongea l'autre jambe et se mit à descendre les marches, lenle- ment.

Puis elle s'avança à travers le gazon, se disant :

J'irai jusqu'aux sapins.

Elle allait à petits pas. en baietant, suf- foquée cbaque fois qu'elle faisait pénétrer son pied nu dans la neige.

Elle toucha de la main le premier sapin, comme pour bien se convaincre elle-même qu'elle avait accompli jusqu'au bout son projet ; puis elle revint. Elle crut deux ou trois fois quelle allait tomber, tant elle se

14i PREMIERE NEIGE

Il fallait donc qu'elle fût malade, qu'elle toussât pour qu'il comprît qu'elle souffrait !

Et une indignation la saisit, une indigna- tion exaspérée de faible, de timide.

Il fallait qu'elle toussât. Alors il aurait pitié d'elle, sans doute. Eh bien I elle tous- serait ; il l'entendrait tousser ; il faudrait appeler le médecin ; il verrait cela, son mari, il verrait î

Elle s'était levée nu-jambes, nu-pieds, et une idée enfantine la fit sourire :

Je veux un calorifère, et je l'aurai. Je tousserai tant, qu'il faudra bien qu'il se dé- cide à en installer un.

Et elle s'assit presque nue, sur une chaise. Elle attendit une heure, deux heures. Elle grelottait, mais elle ne s'enrhumait pas. Alors elle se décida à employer les grands moyens.

Elle sortit de sa chambre sans bruit, des-

PREMIERE NEIGE 14:.

cendit l'escalier, ouvrit la porte du jardin.

La terre, couverte de neige, semblait morte. Elle avança brusquement son pied nu et l'enfonça dans cette mousse légère et glacée. Une sensation de froid, douloureuse comme une blessure, lui monta jusqu'au cœur ; cependant elle allongea l'autre jambe et se mit à descendre les marches, lente- ment.

Puis elle s'avança à travers le gazon, se disant :

J'irai jusqu'aux sapins.

Elle allait à petits pas, en haletant, suf- foquée chaque fois qu'elle faisait pénétrer son pied nu dans la neige.

Elle toucha de la main le premier sapin, comme pour bien se convaincre elle-même qu'elle avait accompli jusqu'au bout son projet ; puis elle revint. Elle crut deux ou trois" fois qu'elle allait tomber, tant elle se

14G PREMIÈRE .NEIGE

sentait engourdie et défaillante. Avant de rentrer toutefois, elle s'assit dans cette écume gelée, et même, elle en ramassa pour se frotter la poitrine.

Puis elle rentra et se coucha. 11 lui sembla, au bout d'une heure, qu'elle avait une four- milière dans la gorge. D'autres fourmis lui couraient le long des membres. Elle dormit cependant.

Le lendemain elle toussait, et elle ne put se lever.

Elle eut une fluxion de poitrine. Elle dé- lira, et dans son délire elle demandait un calorifère. Le médecin exigea qu'on en ins- tallât un. Henry céda, mais avec une répu- gnance irritée.

Elle ne put guérir. Les poumons atleintï

PREMIÈRE NEIGE 147

profondément donnaient des inquiétudes pour sa vie.

Si elle reste ici, elle n'ira pas jusqu'aux froids, dit le médecin.

On l'envoya dans le Midi.

Elle vint à Cannes, connut le soleil, aima la mer, respira l'air des orangers en fleur.

Puis elle retourna dans le Nord au prin- temps.

Mais elle vivait maintenant avec la peur de guérir, avec la peur des longs hivers de Normandie ; et, sitôt qu'elle allait mieux, elle ouvrait, la nuit, sa fenêtre, en son- geant aux doux rivages de la Méditerranée.

A présent, elle va mourir: elle le sait. Elle est heureuse.

Elle déploie un journal qu'elle n'avait point ouvert, et lit ce titre : « La première neige à Paris. »

Alors elle frissonne, et puis sourit. Elle

I'*8 PREMIERE NEIGE

regarde là-bas l'Esterel qui devient rose sous le soleil couchant ; elle regarde le vaste ciel bleu, si bleu, la vaste mer bleue, si bleue, et se lève.

Et puis elle rentre, à pas lents, s'arrêtant seulement pour tousser, car elle est demeu- rée trop tard dehors, et elle a eu froid, un peu froid.

Elle trouve une lettre de son mari. Elle l'ouvre en souriant toujours, et elle lit :

« Ma chère amie, » J'espère que tu vas bien et que tu ne regrettes pas trop notre beau pays. Nous avons depuis quelques jours une bonne gelée qui annonce la neige. Moi, j'adore ce temps-là et tu comprends que je me garde bien d'allumer ton maudit calorifère... »

Elle cesse de hre, tout heureuse à cette idée qu'elle l'a eu, son calorifère. Sa main

PREMIERE NEIGE 149

droite, qui tient la lettre, retombe lente- ment sur ses genoux, tandis qu'elle porte à sa bouche sa main gauche comme pour calmer la toux opiniâtre qui lui déchire la poitrine.

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Puis elle rentra et se coucha. 11 lui sembla, au bout d'une heure, qu'elle avait une four- milière dans la gorge. D'autres fourmis lui couraient le long des membres. Elle dormit cependant.

Le lendemain elle toussait, et elle ne pul se lever.

Elle eut une flaxion de poitrine. Elle dé- lira, et dans son délire elle demandait un calorifère. Le médecin exigea qu'on en ins- tallât un. Henry céda, mais avec une répu- gnance irritée.

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profondément donnaient des inquiétudes pour sa vie.

Si elle reste ici, elle n'ira pas jusqu'aux froids, dit le médecin.

On l'envoya dans le Midi.

Elle vint à Cannes, connut le soleil, nima la mer, respira l'air des orangers en fleur.

Puis elle retourna dans le Nord au prin- temps.

Mais elle vivait maintenant avec la peur de guérir, avec la peur des longs hivers de iSormandie ; et, sitôt qu'elle allait mieux, elle ouvrait, la nuit, sa fenêtre, en son- geant aux doux rivages de la Méditerranée.

A présent, elle va mourir; elle le sait. Elle est heureuse.

Elle déploie un journal qu'elle n'avait point ouvert, et lit ce titre : « La première neige à Paris. »

Alors eUe frissonne, et puis sourit. Elle

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PREMIERE NEIGE

regarde là-bas l'Esterel qui devient rose sous le soleil couchant ; elle regarde le vaste ciel bleu, si bleu, la vaste mer bleue, si bleue, et se lève.

Et puis elle rentre, à pas lents, s'arretant seulement pour tousser, car elle est demeu- rée trop tard dehors, et elle a eu froid, un peu froid.

Elle trouve une lettre de son mari. Elle l'ouvre en souriant toujours, et elle lit :

« Ma chère amie, » J'espère que tu vas bien et que tu ne regrettes pas trop notre beau pays. Nous avons depuis quelques jours une bonne gelée qui annonce la neige. Moi, j'adore ce temps-là et tu comprends que je me garde W bien d'allumer ton maudit calorifère... »

Elle cesse de lire, tout heureuse à cette idée qu'elle l'a eu, son calorifère. Sa main

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poitrine.

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droite, qui tient la lettre, retombe lente- ment sur ses genoux, tandis qu'elle porte à sa bouche sa main gauche comme pour calmer la toux opiniâtre qui lui déchire la poitrine.

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LA. FARCE

MÉMOIRES D'UN FARCEUR

Nous vivons dans un siècle oii les far- ceurs ont des allures de croque -morts et se nomment : politiciens. On ne fait plus chez nous la vraie farce, la bonne farce, la farce joyeuse, saine et simple de nos pères. Et, pourtant, quoi de plus amusant et de plus drcMe que la farce? Quoi de plus amusant que de mystifier des âmes crédules, que de bafouer des niais, de duper les plus malins, de faire tomber les plus retors en des piè- ges inofîensifs et comiques? Quoi de plus délicieux que de se moquer des gens avec

lo2 LA FARCE

talent, de les forcer à rire eux-mêmes de leur naïveté, ou bien-, quand ils se fâchent, de se venger par une nouvelle farce?

Oh ! j'en ai fait, j'en ai fait des farces, dans mon existence. Et on m'en a fait aussi, morbleu! et de bien bonnes. Oui, j'en ai fait, de désopilantes et de terribles. Une de mes victimes est morte des suites. Ce ne fut une perte pour personne. Je dirai cela un jour ; mais j'aurai grand mal à le faire avec retenue, car ma farce n'était pas conve- nable, mais pas du tout, pas du tout. Elle eut lieu dans un petit village des environs de Paris. Tous les témoins pleurent encore de rire à ce souvenir, bien que le mystifié en soit mort. Paix à son àme !

J'en veux aujourd'hui raconter deux, la dernière que j'ai subie et la première que j'ai infligée.

Commençons par la dernière, car je la

LA FARCE l.i:<

trouve moins amusante, vu que j'en fus victime.

J'allais chasser, à l'automne, chez des amis, en un château de Picardie. Mes amis étaient des farceurs, bien entendu. Je ne veux pas connaître d'autres gens.

Quand j'arrivai on me fit une réception princière qui me mit en défiance. On tira des coups de fusil ; on m'embrassa, on me cajola comme si on attendait de moi de grands plaisirs; je me dis : « Attention, vieux furet, on prépare quelque chose. »

Pendant le dîner la gaîté fut excessive, trop grande. Je pensais : « Voilà des gens qui s'amusent double, et sans raison appa- rente. Il faut qu'ils aient dans l'esprit l'attente de quelque bon tour. C'est à moi qu'on le destine assurément. Attention. -->

Pendant toute la soirée on rit avec exa- gération. Je sentais dans l'air une farce,

9.

loi LA FARCE

comme le chien sent le gibier. Mais quoi? J'étais en éveil, en inquiétude. Je ne lais- sais passer ni un mot, ni une intention, ni un geste. Tout me semblait suspect, jus- qu'à la figure des domestiques.

L'heure de se coucher sonna, et voilà qu'on se mit à me reconduire à ma cham- bre en procession. Pourquoi? On me cria bonsoir. J'entrai, je fermai ma porte, et je demeurai debout, sans faire un pas, ma bougie à la main.

J'entendais rire et chuchoter dans le cor- ridor. On m'épiait sans doute. Et j'inspectais de l'œil les murs, les meubles, le plafond, les tentures, le parquet. Je n'aperçus rien de suspect. J'entendis marcher derrière ma porte. On venait assurément regarder à la serrure.

Une idée me vint : « Ma lumière va peut- être s'éteindre tout à coup et me laisser

LA KAHCE loti

dans Tobscurité. » Alors j'allumai toutes les bougies de la cheminée. Puis je regar- dai encore autour de moi sans rien décou- vrir, .l'avançai à petits pas faisant le four de l'appartement. Rien. J'inspectai tous les objets l'un après l'autre. Rien. Je m'approchai de la fenêtre. Les auvents, de gros auvents en bois plein, étaient de- meurés ouverts. Je les fermai avec soin, puis je lirai les rideaux, d'énormes rideaux de velours, et je plaçai une chaise devant, afin de n'avoir rien à craindre du dehors.

Alors je m'assis avec précaution. Le fau- teuil était solide. Je n'osais pas me coucher. Cependant le temps marchait. Et je finis par reconnaître que j'étais ridicule. Si on m'es- pionnait, comme je le supposais, on devait, en attendant le succès de la mystification préparée, rire énormément de ma terreur.

Je résolus donc de me coucher. Mais le lit

I^J6 LA FARCE

m'était particulièrement suspect. Je tirai sur les rideaux. Ils semblaient tenir. était le danger pourtant. J'allais peut-être recevoir une douche glacée du ciel-de-lit, ou bien, à peine étendu, m'enfoncer sous terre avec mon sommier. Je cherchais en ma mémoire tous les souvenirs de farces accomplies. Et je ne voulais pas être pris. Ah ! mais non ! Ah ! mais non !

Alors je m'avisai soudain d'une précau- tion que je jugeai souveraine. Je saisis déli- catement le bord du matelas, et je le tirai vers moi avec douceur. Il vint, suivi du drap et des couvertures: Je traînai tous ces objets au beau milieu de la chambre, en face de la porte d'entrée. Je refis mon lit, le mieux que je pus, loin de la couche suspecte et de l'alcove inquiétante. Puis, j'éteignis toutes les lumières, et je revins à tâtons me glis- ser dans mes draps.

LA FARCE l'T

Je demeurai au moins encore une heure éveillé, tressaillant au moindre bruit. Tout semblait calme dans le château. Je m'en- dormis.

J'ai dormir longtemps, et d'un profond sommeil ; mais soudain je fus réveillé en sursaut par la chute d'un corps pesant abattu sur le mien, et, en même temps, je reçus sur la figure, sur le cou, sur la poitrine un liquide brûlant qui me fit pousser un hurle- ment de douleur. Et un bruit épouvantable comme si un buffet chargé de vaisselle se fût écroulé m'entra dans les oreilles.

J'étouffais sous la masse tombée sur moi, et qui ne remuait plus. Je tendis les mains, cherchant à reconnaître la nature de cet objet. Je rencontrai une figure, un nez, des favoris. Alors, de toute ma force, je lançai un coup de poing dans ce visage. Mais je reçus immédiatement une grêle de gifles

i:'« LA FARCE

qui me firent sortir, d'un bond, de nnes draps trempés, et me sauver, en chemise, dans le corridor, dont j'apercevais la porte ouverte.

0 stupeur'! il faisait grand jour. On accourut au bruit et on trouva, étendu sur mon lit, le valet de chambre éperdu qui, m'apportant le thé du matin, avait rencontré sur sa route ma couche improvisée, et m'était tombé sur le ventre en me versant, bien malgré lui, mon déjeuner sur la figure.

Les précautions prises de l)ien fermer les auvents et de me coucher au milieu de ma chambre m'avaient seules fait la farce redoutée.

Ah ! on a ri, ce jour-là !

L'autre farce que je veux dire date de ma première jeunesse, .l'avais quinze ans, et je venais passer chaque vacance chez mes pa-

LA FARCE 159

rents, toujours clans un château, toujours en Picardie.

Nous avions souvent en visite une vieille dame d'Amiens, insupportable, prêcheuse, hargneuse, grondeuse, mauvaise et vindi- cative. Elle m'avait pris en haine, je ne sais pourquoi, et elle ne cessait de rapporter contre moi, tournant en mal mes moindres paroles et mes moindres actions. Oh! la vieille chipie !

Elle s'appelait M"^'' Dufour, portait une perruque du plus beau noir, bien qu'elle lût âgée d'au moins soixante ans, et posait là-dessus des petits bonnets ridicules à ru- bans roses. On la respectait parce qu'elle était riche. Moi, je la détestais du fond du cœur et je résolus de me venger de ses mauvais procédés.

Je venais de terminer ma classe de se- conde et j'avais été frappé particulièrement,

160 LA FARCE

dans le cours de chimie, par les propriétés d'un corps qui s'appelle le pliosphure de calcium, etqu4, jeté dans l'eau, s'enflamme, détone et dégage des couronnes de vapeur blanche d'une odeur infecte. J'avais chipé, pour m'amuser pendant les vacances, quel- ques poignées de cette matière assez sem- blable à l'œil à ce qu'on nomme communé- ment du cristau.

J'avais un cousin du môme âge que moi. Je lui communiquai mon projet. Il fut effrayé de mon audace.

Donc, un soir, pendant que toute la famille se tenait encore au salon, je péné- trai furtivement dans la chambre de M'"'^ Du- four, et je m'emparai (pardon, mesdames) d' un récipient de forme ronde qu'on cache ordinairement non loin de la tête du lit. Je m'assurai qu'il était parfaitement sec et je déposai dans le fond une poignée, une

LA FARCE 101

grosse poignée, de phosphure de calcium.

Puis j'allai me cacher dans le grenier, attendant l'heure. Bientôt un bruit de voix et de pas m'annonça qu'on montait dans les appartements ; puis le silence se fit. Alors, je descendis nu-pieds, retenant mon souffle, et j'allai placer mon œil à la serrure de mon ennemie.

Elle rangeait avec soin ses petites affaires. Puis elle ôta peu à peu ses hardes, endossa un grand peignoir blanc qui semblait collé sur ses os. Elle prit un verre, l'emplit d'eau, et enfonçant une main dans sa bouche comme si elle eût voulu s'arracher la langue, elle en fit sortir quelque chose de rose et de blanc, qu'elle déposa aussitôt dans l'eau. J'eus peur comme si je venais d'assister à quelque mystère honteux et terrible. Ce n'était que son râteher.

Puis elle enleva sa perruque brune et

162 LA FARCE

apparut avec un petit crâne poudré de quelques cheveux blancs, si comique que je faillis, cette fois, éclater de rire derrière la porte. Puis elle fît sa prière, se releva, s'ap- procha de mon instrument de vengeance, le déposa par terre au milieu de la chambre, et, se baissant, le recouvrit entièrement de son peignoir.

J'attendais, le cœur palpitant. Elle était tranquille, contente, heureuse. J'attendais... heureux aussi, moi, comme on l'est quand on se venge.

J'entendis d'abord un très léger bruit, un clapotement, puis aussitôt une série de détonations sourdes comme une fusillade lointaine.

Il se passa, en une seconde, sur le visage de M"^*^ Dufour, quelque chose d'affreux et de surprenant. Ses yeux s'ouvrirent, se fer- mèrent, se rouvrirent, puis elle se leva tout

LA FAUCli 16H

à coup avec une souplesse dont je ne l'au- rais pas crue capable, et elle regarda...

L'objet blanc crépitait, détonait, plein de flammes rapides et flottantes comme le feu grégeois des anciens. Et une fumée épaisse s'en élevait, montant vers le plafond, une fumée mystérieuse, effrayante comme un sortilège.

Que dut-elle penser, la pauvre femme ? Crut-elle à une ruse du Diable? A une ma- ladie épouvantable? Crut-elle que ce feu, sorti d'elle, allait lui ronger les entrailles, jaillir comme d'une gueule de volcan ou la faire éclater comme un canon trop chargé.

Elle demeurait debout, folle d'épouvante, le regard tendu sur le phénomène. Puis tout à coup elle poussa un cri comme je n'en ai jamaiis entendu et s'abattit sur le dos.

Je me sauvai et je m'enfonçai dans mon lit et je fermai les yeux avec force comme

164 LA FARCE

pour me prouvei' à moi-même que je n'avais rien fait, rien vu, que je n'avais pas qaitté ma chambre.

Je me disais : « Elle est morte î Je l'ai tuée ! » Et j'écoutais anxieusement les ru- meurs de la maison.

On allait; on venait; on parlait; puis, j'entendis qu'on riait; puis, je reçus une pluie de calottes envoyées par la main paternelle.

Le lendemain, M™*^ Dufour était fort pâle. Elle buvait de l'eau à tout moment. Peut- être, malgré les assurances du médecin, essayait-elle d'éteindre l'incendie qu'elle croyait enferme dans son flanc.

Depuis ce jour, quand on parle devant elle de maladie, elle pousse un profond sou- pir, et murmure : «Oh! madame, si vous saviez 1 II y a des maladies si singulières... »

Elle n'en dit jamais davantage.

LETTRE

TROUVÉE SUR UN NOYÉ

Vous me demandez, madame, si je me moque de vous ? Vous ne pouvez croire qu'un homme n'ait jamais été frappé par lamour? Elibien, non, je n'ai jamais aimé, jamais 1

D'oLi vient cela? Je n'en sais rien. Jamais je ne me suis trouvé dans cette espèce d'ivresse du cœur qu'on nomme l'amour ! Jamais je n'ai vécu dans ce rêve, dans celte exaltation, dans cette folie nous jette l'image d'une femme. Je n'ai jamais été poursuivi, hanté, enfiévré, emparadisé par

160 LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ

l'attente ou la possession d'un être devenu tout à coup pour moi plus désirable que tous les bonheurs, plus beau que toutes les créatures, plus important que tous les uni- vers ! Je n'ai jamais pleuré, je n'ai jamais soufïert par aucune de vous. Je n'ai point passé les nuits, les yeux ouverts, en pen- sant à elle. Je ne connais pas les réveils qu'illuminent sa pensée et son souvenir. Je ne connais pas l'énervement affolant de l'espérance quand elle va venir, et la divine mélancolie du regret, quand elle s'est en- fuie en laissant dans la chambre une odeui- légère de violette et de chair.

Je n'ai jamais aimé.

Moi aussi je me suis demandé souvent pourquoi cela. Et vraiment, je ne sais trop. J'ai trouvé des raisons cependant; mais elles toaclient à la métaphysique et vous ne les goûterez peut-être point.

LETTRE TROUVEE SUR UN NOYE 107

Je crois que je juge trop les femmes pour subir beaucoup leur charme. Je vous de- mande pardon de cette parole. Je l'expli- que. 11 y a, dans toute créature, Têtre mo- ral et l'èlre physique. Pour aimer, il me faudrait rencontrer entre ces deux êtres une harmonie que je n'ai jamais trouvée. Toujours l'un des deux l'emporte trop sur l'autre, tantôt le moral tantôt le physique.

L'intelligence que nous avons le droit d'exiger d'une femme, pour l'aimer, n'a rien de l'intelligence virile. C'est plus et c'est moins. 11 faut qu'une femme ait l'esprit ou- vert, déhcat, sensible, fm, impressionnable. Elle n'a besoin ni de puissance, ni d'initia- tive dans la pensée, mais il est nécessaire qu'elle ait de la bonté, de^'élégance, de la tendresse, de la coquetterie, et cette faculté d'assimilation qui la fait pareille, en peu de temps, à celui qui partage sa vie. Sa plus

ItjS! LETTRE TROUVEE SUR UN NOYE

grande qualité doit être le tact, ce sens sub- til qui est pour l'esprit ce qu'est le toucher pour le corps. Il lui révèle mille choses me- nues, les contours, les angles et les formes dans l'ordre intellectuel.

Les jolies femmes, le plus souvent, n'ont point une inteUigence en rapport avec leui* personne. Or, le moindre défaut de con- cordance me frappe et me blesse du premier coup. Dans l'amitié, cela n'a point d'impor^ tance. L'amitié est un pacte, l'on fait la part des défauts et des qualités. On peut juger un ami et une amie, tenir compte de ce qu'ils ont.de bon, négliger ce qu'ils ont de mauvais et apprécier exactement leur valeur, tout en s'abandonnant à" une sym- pathie intime, profonde et charmante.

Pour aimer il faut être aveugle, se hvrer entièrement, ne rien voir, ne rien raisonner, ne rien comprendre. Il faut pouvoir adorer

LETTRE TROUVEE SUR UX NOYE 109

les faiblesses autant que les beautés, re- noncer à tout jugement, à toute réflexion, à toute perspicacité.

Je suis incapable de cet aveuglement, et rebelle à la séduction irraisonnée.

Ce n'est pas tout. J'ai de l'harmonie une idée tellement haute et subtile que rien, jamais, ne réalisera mon idéal. Mais vous allez me traiter de fou 1 Ecoutez-moi. l ne femme, à mon avis, peut avoir une âme délicieuse et un corps charmant sans que ce corps et cette àme concordent parfaite- ment ensemble. Je veux dire que les gens (|ui ont le nez fait d'une certaine façon ne doivent pas penser d'une certaine manière. Les gras n'ont pas le droit de se servir des mêmes mots et des mêmes phrases que les maigres. Vous, qui avez les yeux bleus, madame, vous ne pouvez pas envisager l'existence, juger les choses et les événe-

170 LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ

ments comme si vous aviez les yeux noirs. Les nuances de votre regard doivent cor- respondre fatalement aux nuances de votre pensée. J'ai, pour sentir cela, un flair de limier. Riez si vous voulez . C'est ainsi.

J'ai cru aimer, pourtant, pendant une heure, un jour. J'avais subi niaisement l'in- fluence des circonstances environnantes. Je m'étais laissé séduire par le mirage d'une aurore. Voulez- vous que je vous raconte cette courte histoire ?

J'avais rencontré, un soir, une jolie pe- tite personne exaltée qui voulut, par une fantaisie poétique, passer une nuit avec moi, dans un bateau, sur une rivière. J'au- rais préféré une chambre et un lit; j'ac-

LETTRE TROUVEE SUR UN NOYE Hl

ceptai cependant le fleuve et le canot.

C'était au mois de juin. Mon amie choisit une nuit de lune afin de pouvoir se mieux monter la tète.

Nous avons diné dans une auberge, sur la rive, puis vers dix heures on s'embarqua. Je trouvais l'aventure fort bête, mais comme ma compagne me plaisait je ne me fâchai pas trop. Je m'assis sur le banc, en face d'elle, je pris les rames, et nous partîmes.

Je ne pouvais nier que le spectacle ne fût charmant. Nous suivions une île boisée, pleine de rossignols ; et le courant nous emportait vite sur la rivière couverte de frissons d'argent. Les crapauds jetaient leur cri monotone et clair ; les grenouilles s'égosillaient dans les herbes des bords, et le ghssement de l'eau qui coule faisait autour de nous une sorte de bruit confus,

1T2 LETTRE TROUVEE SUR UN -\OYE

presque insaisissable, inquiétant, et nous donnait une vague sensation de peur mys- térieuse.

Le charme doux des nuits tièdes et des fleuves luisants sous la lune nous pénétrait, li faisait bon vivre et flotter ainsi, et rêver et sentir près de soi une jeune femme, attendrie et belle.

J'étais un peu ému, un peu troublé, un peu grisé par la clarté pâle du soir et par la pensée de ma voisine.

« Asseyez-vous près de moi, » dit-elle. J'obéis. Elle reprit : a Dites-moi des vers. » Je trouvai que c'était trop ; je refusai ; elle insista. Elle voulait décidément le grand jeu, tout l'orchestre du sentiment, depuis la Lune jusqu'à la Rime. Je finis par céder, et je lui récitai, par moquerie, une déh- cieuse pièce de Louis Bouilhet, dont voici les dernières strophes :

LETTRE TROUVEE SUR UX NOYE 173

Je déteste surtout ce barde à Toeil humide Oui regarde une étoile en murmurant un nom Et pour qui la nature immense serait vide, S'il ne portait en croupe ou Lisette ou Xinon.

Ces gens-là sont charmants qui se donnent la peine, Afin qu'on s'intéresse à ce pauvre univers, D'attacher des jupons aux arbres delà plaine Et la cornette blanche au front des coteaux verts.

Certe ils n'ont pas compris les musiques divines. Eternelle nature aux frémissantes voix, Ceux qui ne vont pas seuls par les creusts ravines Et rêvent d'une femme au bruit que font les bois.

Je m'attendais à des reproches. Pas du tout. Elle murmura : « Comme c'est vrai. » Je demeurai stupéfait. Avait-elle com- pris ?

Notre barque, peu à peu, s'était appro- chée de la berge et engagée sous un saule qui l'arrêta. J'enlaçai la taille de ma com- pagne et, tout doucement, j'approchai mes

10.

174 LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYE

lèvres de son cou. Mais elle me repoussa d'un mouvement brusque et irrité : « Finis- sez donc î Etes-vous' grossier ! »

J'essayais de l'attirer. Elle se débattit, saisit l'arbre et faillit nous jeter à l'eau. .le jugeai prudent de cesser mes poursuites. Elle dit : « Je vous ferai plutôt chavirer. Je suis si bien. Je rêve. C'est si bon. » Puis elle ajouta avec une malice dans l'accent : (( x\.vez-vous donc oublié déjà les vers que. vous venez de me réciter? » C'était juste. Je me tus.

Elle reprit : « Allons, ramez, u Et je m'emparai de nouveau des avirons.

Je commençais à trouver longue la nuit et ridicule mon attitude. Ma compagne me demanda : « Voulez-vous me faire une pro- messe ? ')

Oui. Laquelle?

Celle de demeurer tranquille, con-

LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ \~o

venable et discret si je vous permets...

Quoi? dites.

Voilà. Je voudrais rester couchée sur le dos, au fond de la barque, à côté de vous, en regardant les étoiles.

Je m'écriai : « J'en suis. »

Elle reprit : « Vous ne me comprenez pas. Nous allons nous étendre côte à côte. Mais je vous défends de me toucher, de m'em- brasser, enfin de... de... me... caresser. »

Je promis. Elle annonça : « Si vous re- muez, je chavire ».

Et nous voici couchés côte à côte, les yeux au ciel, allant au fil de l'eau. Les vagues mouvements du canot nous berçaient. Les légers bruits de la nuit nous arrivaient main- tenant plus distincts dans le fond de l'em- barcation, nous faisaient parfois tressaiUir. Et je sentais grandir en moi une étrange et poignante émotion, un attendrissement in-

r.6 LETTRE TROUVÉE SUR UN XOYÉ

fini, quelque chose comme un besoin d'ou- vrir mes bras pour étreindre et d'ouvrir mon cœur pour aimer, de me donner, de donner mes pensées, mon corps, ma vie, tout mon être à quelqu'un !

Ma compagne murmura, comme dans un songe: <( sommes-nous? allons-nous? 11 me semble que je quitte la terre? Gomme c'est doux î Oh ! si vous m'aimiez... un peu \\\ ))

Mon cœur se mit à battre. Je ne pus rien répondre; il me sembla que je l'ai- mais. Je n'avais plus aucun désir violent. J'étais bien ainsi, à côté d'elle, et cela me suffisait.

Et nous sommes restés longtemps, long- temps sans bouger. Nous nous étions pris la main ; une force déhcieuse nous immo- bilisait : une force inconnue, supérieure, une Alliance, chaste, intime, absolue de

LETTRE TROUVEE SLR UN NOYE l'T

nos êtres voisins qui s'appartenaient, sans se toucher ! Qu'était cela ? Le sais-je ? L'amour, peut-être ?

Le jour naissait peu à peu. Il était trois heures du matin. Lentement une grande clarté envahissait le ciel. Le canot heurta quelque chose. Je me dressai. Nous avions abordé un petit îlot.

Mais je demeurai ravi, en extase. En l'ace de nous toute l'étendue du firma- ment s'illuminait rouge, rose, violette, tachetée de nuages embrasés pareils à des fumées d'or. Le fleuve était de pourpre et trois maisons sur une cote semblaient brûler.

Je me penchai vers ma compagne. J'al- lais lui dire : « Regardez donc. » Mais je me tus, éperdu, et je ne vis plus qu'elle. Elle aussi était rose, d'un rose de chair sur qui aurait coulé un peu de la couleur

178 LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ

du ciel. Ses cheveux étaient roses, ses yeux roses, ses dents roses, sa robe, ses dentelles, son sourire, tout était rose. Et je crus vraiment, tant je fus affolé, que j'avais l'aurore devant moi.

Elle se relevait tout doucement, me tendant ses lèvres ; et j'allais vers elles frémissant, délirant, sentant bien que j'al- lais baiser le ciel, baiser le bonheur, baiser le rêve devenu femme, baiser l'idéal des- cendu dans la chair humaine.

Elle me dit : a Vous avez une chenille dans les cheveux ! » C'était pour cela qu'elle souriait !

Il me sembla que je recevais un coup de massue sur la tête. Et je me sentis triste soudain comme si j'avais perdu tout espoir dans la vie.

C'est tout, madame. C'est puéril, niais, stupide. Mais je crois depuis ce jour que

LETTRE TROUVÉE SUR UN .\OYÉ IT'J

je n'aimerai jamais. Pourtant... qui sait?

Le jeune homme sur qui cette lettre fut trou- vée a été repéché hier dans la Seine, entre Bougival et Marly. Un marinieT obligeant qui l'avait iouillé pour savoir son nom, apporta ce papier.

L'HORRIBLE

La nuit tiède descendait lentement.

Les femmes étaient restées dans le salon de la villa. Les hommes, assis ou à che- val sur les chaises du jardin, fumaient, devant la porte, en cercle autour d'une table ronde chargée de tasses et de petits verres.

Leurs cigares brillaient comme des yeux,

dans l'ombre épaissie de minute en minute.

On venait de raconter un affreux accident

arrivé la veille : deux hommes et trois femmes

noyés sous les yeux des invités, en face, dans

la rivière.

11

182 L'HORRIBLE

Le général de G... prononça :

Oui, ces choses-là sont émouvantes, mais elles ne sont pas horribles.

L'horrible, ce vieux mot, veut dire beau- coup plus que terrible. Un affreux accident comme celui-là émeut, bouleverse, effare : il n'affole pas. Pour qu'on éprouve l'horreur il faut plus que l'émotion de l'àme et plus que le spectacle d'un mort affreux, il faut, soit un frisson de mystère, soit une sensa- tion d'épouvante anormale, hors nature. Un homme qui meurt, môme dans les conditions les plus dramatiques, ne fait pas horreur: un champ de bataille n'est pas horrible ; le sang n'est pas horrible ; les crimes les plus vils sont rarement horribles.

Tenez, voici deux exemples personnels qui m'ont fait comprendre ce qu'on peut en- tendre par l'horreur.

C'était pendant la guerre de 1870. Nous

LUURRIBLE 183

nous retirions vers Pont-Audemer, après avoir traversé Rouen. L'armée, vingt mille hommes environ, vingt mille hommes de déroute, débandés, démoralisés, épuisés, allait se reformer au Havre.

La terre était couverte de neige. La nuit tombait. On n'avait rien mangé depuis la veille. On fuyait vite, les Prussiens n'étant pas loin.

Toute la campagne normande, livide, ta- chée par les ombres des arbres enlourant les fermes, s'étendait sous un ciel noir, lourd et sinistre.

On n!entendait rien autre chose dans la lueur terne du crépuscule qu'un bruit con- tas, mou et cependant démesuré de trou- peau marchant, un piétinement infini, mêlé d'un vague cUquetis de gamelles ou de sa- bres. Les hommes, courbés, voûtés, sales, souvent même haillonneux se traînaient, se

184 L'HORRIBLE

hâtiiient dans la neige, d'un long pas épsinté.

La peau des mains collait à l'acier des crosses, car il gelait affreusement cette nuit- là. Souvent je voyais un petit moblot ôter ses souliers pour aller pieds nus, tant il souffrait dans sa chaussure : et il laissait dans chaque empreinte une trace de sang. Puis au bout de quelcjue temps il s'asseyait ' dans un champ pour se reposer quelques minutes, et il ne se relevait point. Chaque homme assis était un homme mort.

En avons-nous laissé derrière nous, de ces pauvres soldats épuisés, qui comptaient bien repartir tout à l'heure, dès qu'ils auraient un peu délassé leurs jambes roidies ! Or, à peine avaient-ils cessé de s€ mouvoir, de faire circuler, dans leur chair gelée, leur sang presque inerte, qu'un engourdisse- ment invincible les figeait, les clouait à

L'HORRIBLE 185

terre, fermait leurs yeux, paralysait en une seconde cette mécanique humaine surme- née. Et ils s'affaissaient un peu, le front sur leurs genoux, sans tomber tout à fait pourtant, car leurs reins et leurs membres devenaient immobiles, durs comme du bois, impossibles à plier ou à redresser.

Et nous autres, plus robustes, nous allions toujours, glacés jusqu'aux moelles, avan- çant par une force de mouvement donné, dans cette nuit, dans cette neige, dans cette campagne froide et mortelle, écrasés par le chagrin, par la défaite, par le désespoir, surtout étreinte par l'abominable sensation de l'abandon, delà fm, de la mort, du néant.

J'aperçus deux gendarmes qui tenaient par le bras un petit homme singulier, vieux, sans barbe, d'aspect vraiment surprenant.

Ils cherchaient un officier, croyant avoir pris un espion.

186 L'HORRIBLE

Le mot « espion » courut aussitôt parmi les traînards et on fit cercle autour du prison- nier. Une voix cria : « Faut le fusiller ! » Et tous ces soldats qui tombaient d'accable- ment, ne tenant debout que parce qu'ils s'appuyaient sur leurs fusils, eurent soudain ce frissoU de colère furieuse et be«tiale qui pousse les foules au massacre.

Je voulus parler; j'étais alors chef de bataillon ; mais on ne reconnaissait plus les chefs, on m'aurait fusillé moi-môme.

Un des gendarmes me dit :

Voilà trois jours qu'il nous suit. Il demande à tout le monde des renseigne- ments sur l'artillerie.

J'essayai d'interroger cet être :

Que faites-vous? Que voulez-vous? Pourquoi accompagnez-vous l'armée?

11 bredouilla quelques mots en un patois inintelligible.

L'HORRIBLE 187

C'était vraiment un étrange personnage, aux épaules étroites, à l'œil sournois, et si troublé devant moi que je ne doutais plus vraiment que ce ne fût un espion. Il sem- blait fort âçfé et faible. Il me considérait en

o

dessous, avec un air humble, stupide et rusé.

Les hommes autour de nous criaient :

Au mur ! au mur!

Je dis aux gendarmes : . Vous répondez du prisonnier?...

Je n'avais point fini de parler qu'une poussée terrible me renversa, et je vis, en une seconde, l'homme saisi par les trou- piers furieux, terrassé, frappé, traîné au bord de la route et jeté contre un arbre. Il tomba presque mort déjà, dans la neige.

Et aussitôt on le fusilla. Les soldats tiraient sur lui, rechargeaient leurs armes, tiraient de nouveau avec un acharnement

188 L'HORRIBLE

de brutes. Ils se battaient pour avoir leur tour, défilaient devant le cadavre et tiraient toujours dessus, comme on défile devant un cercueil pour jeter de l'eau bénite. Mais tout d'un coup un cri passa :

Les Prussiens ! les Prussiens !

Et j'entendis, par tout l'horizon, la rumeur immense de l'armée éperdue qui courait.

La panique, née de ces coups de feu sur ce vagabond, avait affolé les exécuteurs eux-mêmes ; qui sans comprendre que l'épouvantée venait d'eux se sauvèrent et disparurent dans l'ombre.

Je restai seul devant le corps avec les deux gendarmes, que leur devoir avait retenus près de moi.

Ils relevèrent cette viande broyée, mou- lue et sanglante.

Il faut le fouiller, leur dis-je.

L'HORRIBLE 189

Et je tendis une boîte d'allumettes-bou- gies que j'avais dans ma pocke. Un des soldats éclairait l'autre. J'étais debout entre les deux.

Le gendarme qui maniait le corps dé- clara :

Yètu d'une blouse bleue, d'une chemise blanche, d'un pantalon et d'une paire de souliers.

La première allumette s'éteignit ; on alluma la seconde. L'homme reprit, en re- tournant les poches :

Un couteau de corne, un mouchoir à carreaux, une tabatière, un bout de ficelle, un morceau de pain.

La seconde allumette s'éteignit. On allu- ma la troisième. Le gendarme après avoir longtemps palpé le cadavre déclara :

C'est tout.

Je dis :

11.

190 L'HORRIBLE

Déshabillez-le. Nous trouverons peut- être quelque chose contre la peau.

Et, pour que les deux soldats pussent agir en même temps, je me mis moi-même à les éclairer. Je les Aboyais à la lueur ra- pide et vite éteinte de l'allumette, ôter les vêtements un à un, mettre à nu ce paquet sanglant de chair encore chaude et morte.

Et soudain un d'eux balbutia :

Nom d'un nom, mon commandant, c'est une femme !

Je ne saurais vous dire quelle étrange et poignante sensation d'angoisse me remua le cœur. Je ne le pouvais croire, et je m'a- genouillai dans la neige, devant cette bouil- lie informe, pour voir : c'était une femme !

Les deux gendarmes, interdits et démo- rahsés, attendaient que j'émisse un avis.

Mais je ne savais que penser, que sup- poser.

L'HORRIBLE 101

Alors le brigadier prononça lentement :

Peut-être qu'elle venait chercher son étant qu'était soldat d'artillerie et dont elle n'avait pas de nouvelles.

Et l'autre répondit :

P't'être ben que oui tout de même.

Et moi qui avais vu des choses bien ter- ribles, je me mis à pleurer. Et je sentis, en face de cette morte, dans cette nuit glacée, au milieu de cette plaine noire, devant ce mystère, devant cette inconnue assassinée, ce que veut dire ce mot : « Horreur » .

Or, j'ai eu cette même sensation, l'an dernier, en interrogeant un des survivants de la mission Flatters. un tirailleur algé- rien.

Vous savez les détails de ce drame atroce. Il en est un cependant que vous ignorez peut-être.

Le colonel allait au Soudan par le désert

192 L'HORRIBLE

et traversait l'immense territoire des Toua- regs, qui sont, dans toutcet océan de sable qui va de l'Atlantique à l'Egypte et du Sou- dan à l'Algérie, des espèces de pirates com- parables à ceux qui ravageaient les mers autrefois.

Les guides qui conduisaient la colonne appartenaient à la tribu des Ghambaa, de Ouargla.

Or, un jour on établit le camp en plein désert, et les Arabes déclarèrent que, la source étant encore un peu loin, ils iraient chercher de l'eau avec tous les chameaux .

Un seul homme prévint le colonel qu'il était trahi : Flatters n'en crut rien et ac- compagna le convoi avec les ingénieurs, les médecins et presque tous ses officiers.

Ils furent massacrés autour de la source, et tous les chameaux capturés.

Le capitaine du bureau arabe de Ouar-

L'HORRIBLE 193

gla, demeuré au camp, prit le commande- ment des survivants, spahis et tirailleurs, et on commença la retraite, en abandon- nant les bagages et les vivres, faute de cha- meaux pour les porter.

Ils se mirent donc en route dans cette solitude sans ombre et sans fin, sous le so- leil dévorant qui les brûlait du matin au soir.

Une tribu vint faire sa soumission et ap- porta des dattes. Elles étaient empoison- nées. Presque tous les Français moururent et, parmi eux, le dernier officier.

Il ne restait plus que quelques spahis, dont le maréchal des logis Pobéguin, plus des tirailleurs indigènes de la tribu de Gham- baa. On avait encore deux chameaux. Ils disparurent une nuit avec deux Arabes.

Alors les survivants comprirent qu'il allait falloir s'entre-dévorer, et, sitôt découverte

194 L'HORRIBLE

la fuite des deux hommes avec les deux- bêtes, ceux qui restaient se séparèrent et se mirent à marcher un à un dans le sable mou, sous la flamme aiguë du ciel, à plus d'une portée de fusil l'un de l'autre.

Ils allaient ainsi tout le jour, et, quand on atteignait une source, chacun y venait boire à son tour, dès que le plus proche isolé avait regagné sa distance. Ils allaient ainsi tout le jour, soulevant de place en place, dans l'étendue brûlée et plate, ces petites colonnes de poussière qui indiquent de loin les marcheurs dans le désert.

Mais un matin, un des voyageurs brus- quement obliqua, se rapprochant de son voisin. Et tous s'arrêtèrent pour regarder.

L'homme vers qui marchait le soldat af- famé ne s'enfuit pas, mais il s'aplatit par terre, il mit en joue celui qui s'en Amenait. Quand il le crut à distance, il tira. L'autre

L'II0RR[BLE l'»-;

ne fat point touché et il continua d'avancer puis, épaulant à son tour, il tua net son camarade.

Alors, de tout l'horizon, les autres accou- rurent pour chercher leur part. Et celui qui avait tué, dépeçant le mort, le distribua.

Et ils s'espacèrent de nouveau, ces alliés irréconciliables, pour jusqu'au prochain meurtre qui les rapprocherait.

Pendant deux jours ils vécurent de cette chair humaine partagée. Puis la famine étant revenue, celui qui avait tué le premier tua de nouveau. Et de nouveau, comme un boucher, il coupa le cadavre et l'offrit à ses compagnons, en ne conservant que sa portion.

Et ainsi continua cette retraite d'anthro- pophages.

Le dernier Français, Pobéguin, fut mas- sacré au bord d'un puits, la veille du jour 011 les secours arrivèrent.

i9G LHORRIBLE

Comprenez-vous maintenant ce que j'en- tends par THorrible ?

Voilà ce que nous raconta, l'autre soir, le général de G...

LE TIC

Les dîneurs entraient lentement dans la grande salle de l'hôtel et s'asseyaient à leurs places. Les domestiques commen- cèrent le service tout doucement, pour permettre aux retardataires d'arriver et pour n'avoir point à rapporter les plats ; et les anciens baigneurs, les habitués, ceux dont la saison avançait, regardaient avec intérêt i la porte chaque fois qu'elle s'ouvrait, avec le désir de voir paraître de nouveaux visages.

C'est la grande distraction des villes

108 LE TIC

d'eaux. On attend le dîner pour inspecter les arrivés du jour, pour deviner ce qu'ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent. Un désir rôde dans notre esprit, le désir de rencontres agréables, de connaissances ai- mables, d'amours peut-être. Dans cette vie de coudoiements, les voisins, les inconnus, prennent une importance extrême . La curiosité est en éveil, la sympathie en attente et la sociabilité en travail.

On a des antipathies d'une semaine et des amitiés d'un mois, on voit les gens avec des yeux différents, sous l'optique spécial de la connaissance de ville d'eaux. On découvre aux hommes, subitement, dans une causerie d'une heure, le soir, après dîner, sous les arbres du parc oîi bouillonne la source guérisseuse, une intelligence supérieure et des mérites sur- prenants, et, un mois plus tard, on a com-

LE TIC 199

plètement oublié ces nouveaux amis, si charmants aux premiers jours.

aussi se forment des liens durables et sérieux, plus vite que partout ailleurs. On se voit tout le jour, on se connaît très vite; et dans l'affection qui commence se mêle quelque chose de la douceur et de l'aban- don des intimités anciennes. On garde plus tard le souvenir cher et attendri de ces premières heures d'amitié, le souvenir de ces premières causeries par qui se tait la découverte de l'àme, de ces premiers regards qui interrogent et répondent aux questions et aux pensées secrètes que la bouche ne dit point encore, le souvenir de cette pre- mière confiance cordiale, le souvenir de cette sensation charmante d'ouvrir son cœur à quelqu'un qui semble aussi vous ouvrir le sien.

Et la tristesse de la station de bains, la

200 LE TIC

monotonie des jours tous pareils, rendent plus complète d'heure en heure cette éclo- sion d'affection.

Donc, ce soir-là, comme tous les soirs, nous attendions l'entrée de figures incon- nues.

Il n'en vint que deux, mais très étran- ges, un homme et une femme : le pèife et la fille. Us me firent l'effet, tout de suite, de personnages d'Edgar Poë ; et pourtant il y avait en eux un charme, un charme malheureux ; je me les représentai comme des victimes de la fatalité. L'homme était très grand et maigre, un peu voûté, avec des cheveux tout hkncs, trop blancs pour sa physionomie jeune encore ; et il avait dans son allure et dans sa personne quelque chose de grave, cette tenue austère que

LE TIC 201

gardent les protestants. La fille, âgée peut- être de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était petite, fort maigre aussi, fort pâle, avec un air las, fatigué, accablé. On rencontre ainsi des gens qui semblent trop faibles pour les besognes et les nécessités de la vie, trop faibles pour se remuer, pour marcher, pour faire tout ce que nous faisons tous les jours. Elle était assez jolie, cette enfant, d'une beauté diaphane d'apparition ; et elle man- geait avec une extrême lenteur, comme si elle eût été presque incapable de mouvoir ses bras.

C'était elle assurément qui tenait prendre les eaux.

Ils se trouvèrent en face de moi, de l'autre côté de la table; et je remarquai immédia- tement que le père avait un tic nerveux fort singulier.

Chaque fois qu'il voulait atteindre un ob-

202 LE TIC

jet. sa main décrivait un crochet rapide, une sorte de zigzag affolé, avant de parvenir à toucher ce qu'elle cherchait. Au bout de quelques instants, ce mouvement nie fati- gua tellement que je détournais la tête pour ne pas le voir.

Je remarquai aussi que la jeune fdle gar- dait, pour manger,ungantà la main gauche.

Après dîner, j'allai faire un tour -dans le parc de l'établissement thermal. Gela se passait dans une petite station d'Auvergne. Chàtel-Guyon. cachée dans une gorge, au pied de la haute montagne, de cette mon- tagne d'oîi s'écoulent tant de sources bouil- lantes, venues du foyer profond des anciens volcans. Là-bas. au-dessus de nous, les dômes, cratères éteints, levaient leurs têtes tronquées au-dessus de la longue chaîne. Car Chàtel-Guyon est au commencement du pays des dômes.

LE TIC 203

Plus loin s'étend le pays des pics; et, plus loin encore, le pays des plombs.

Le puy de Dôme est le plus haut des dômes, le pic du Sancy le plus élevé des pics, et le plomb du Cantal le plus grand des plombs.

Il faisait très chaud ce soir-là. J'allais, de long en large dans l'allée ombreuse, écoutant, sur le mamelon qui domine le parc, la musique du casino jeter ses pre- mières chansons.

Et j'aperçus, venant vers moi, d'un pas lent, le père et la fille. Je les saluai, comme on salue dans les villes d'eaux ses compa- gnons d'hôtel; et l'homme, s'arrétant aus- sitôt, me demanda :

Ne pourriez-vous, monsieur, nous in- diquer une promenade courte, facile et johe si c'est possible; et excusez mon indiscré- tion.

204 LE TIC

Je m'offris à les conduire au vallon oi^i coule la mince rivière, vallon profond, gorge étroite entre deux grandes pentes ro- cheuses et boisées.

Ils acceptèrent.

Et nous parlâmes, naturellement, de la vertu des eaux.

Oh, disait-il, ma fihe a une étrange maladie, dont on ignore le siège. Elle souffre d'accidents nerveux incompréhensibles . Tantôt on la croit atteinte d'une maladie de cœur, tantôt d'une maladie de foie, tantôt d'une maladie de la moelle épinière. Aujour- d'hui on attribue à l'estomac, qui est la grande chaudière et le grand régulateur du corps, ce mal-Protée aux mille formes et aux mille atteintes. Voilà pourquoi nous sommes ici. Moi je ci'ois plutôt que ce sont les nerfs. En tout cas, c'est bien triste.

Le souvenir me vint aussitôt du tic vio-

LE TIC -Oo

lent de sa main, et je lui demandai : Mais n'est-ce pas de l'hérédité? IS'a-

vez-Yous pas vous-mrme les nerfs un peu

malades ?

Il répondit tranquillement :

Moi?... Mais non... j'ai toujours eu les nerfs très calmes...

Puis soudain, après un silence, il reprit:

Ah ! vous faites allusion au spasme de ma main chaque fois que je veux pren- dre quelque chose? Gela provient d'une émotion terrible que j'ai eue. Figurez- vous que cette enfant a élé enterrée vivante!

Je ne trouvai rien à dire qu'un « Ah! » de surprise et d'émotion.

Il reprit : « Voici l'aventure. Elle est sim- ple. Juliette avait depuis quelque temps de graves accidents au cœur. Nous croyions à

206 LE TIC

une maladie de cet organe, et nous nous attendions à tout.

On la rapporta un jour froide, inanimée, morte. Elle venait de tomber dans le jar- din. Le médecin constata le décès. Je veillai pi^ès d'elle un jour et deux nuits ; je la mis moi-même dans le cercueil, que j'accom- pagnai jusqu'au cimetière il fut déposé dans notre caveau de famille. C'était en pleine campagne, en Lorraine.

J'avais voulu qu'elle fût ensevelie avec ses bijoux, bracelets, colliers, bagues, tous cadeaux qu'elle tenait de moi, et avec sa première robe de bal.

Vous devez penser quel était l'état de mon cœur et l'état de mon âme on rentrant chez moi. Je n'avais qu'elle, ma femme étant morte depuis longtemps. Je rentrai seul, à moitié fou, exténué, dans ma cham- bre, et je tombai dans mon fauteuil, sans

LE TIC 207

pensée, sans force maintenant pour faire un mouvement. Je n'étais plus qu'une machine douloureuse, vibrante, un écorché ; mon àme ressemblait à une plaie vive.

Mon vieux valet de chambre, Prosper, qui m'avait aidé à déposer Juliette dans son cercueil, et à la parer pour ce dernier som- meil, entra sans bruit et demanda :

Monsieur veut - il prendre quelque chose ?

Je fis « non » de la tête sans répondre. Il reprit :

Monsieur a tort. Il arrivera du mal à monsieur. Monsieur veut-il alors que je le mette au lit ?

Je prononçai :

Non, laisse-moi. Et il se retira.

Combien s'écoula-t-il d'heures, je n'en sais rien. Oh ! quelle nuit ! quelle nuit ! Il

208 LE TIC

faisait froid ; mon feu s'était éleint dans la grande cheminée; et le vent, un vent d'hi- ver, un vent glacé, un grand vent de pleine gelée, heurtait les fenêtres avec un bruit sinistre et régulier.

Combien s'écoula-t-il d'heures ? J'étais là, sans dormir, affaissé, accablé, les yeux ou- verts, les jambes allongées, le corps mou, mort, et l'esprit engourdi de désespoir. Tout à coup, la grande cloche de la porte d'en- trée, la grande cloche du vestibule tinta.

J'eus une telle secousse que mon siège craqua sous moi. Le son grave et pesant vibrait dans le château vide comme dans' un caveau. Je me retournai pour voir l'heure à mon horloge. 11 était deux heures du matin. Qui pouvait venir à cette heure ?

Et brusquement la cloche sonna de nou- veau deux coups. Les domestiques, sans doute, n'osaient pas se lever. Je pris une

LE TIC 209

bougie et je descendis. Je faillis deman- der :

Qui est ?

Puis j'eus honte de cette faiblesse ; et je tirai lentement les gros verrous . Mon cœur battait ; j'avais peur. J'ouvris la porte brus- quement et j'aperçus dans l'ombre une forme blanche dressée , quelque chose comme un fantôme.

Je reculai, perclus d'angoisse, balbutiant :

Qui... qui... qui êtes-vous ? Une voix répondit :

C'est moi, père. C'était ma fille.

Certes, je me crus fou ; et je m'en allais à reculons devant ce spectre qui entrait; je m'en allais, faisant de la main, comme pour le chasser, ce geste que vous avez vu tout à l'heure ; ce geste qui ne m'a plus quitté.

12.

210 LE TIC

L'apparition reprit :

N'aie pas peur, papa ; je n'étais pas morte. On a voulu me voler mes bagues, et on m'a coupé un doigt; le sang s'est mis à couler, et cela m'a ranimée.

Et je m'aperçus, en effet, qu'elle était couverte de sang.

Je tombai sur les genoux, étouffant, san- glotant, râlant.

Puis, quand j'eus ressaisi un peu ma pensée, tellement éperdu encore queje com- prenais mal le bonheur terrible qui m'arri- vait, je la fis monter dans ma chambre, je la fis asseoir dans mon fauteuil; puis je son- nai Prosper à coups précipités pour qu'il rallumât le feu, qu'il préparât à boire et allât chercher des secours.

L'homme entra, regarda ma fille, ouvrit la bouche dans un spasme d'épouvante et d'horreur, puis tomba roide mort sur le dos.

LE TIC 211

C'était lui qui avait ouvert le caveau, qui avait mutilé, puis abandonné mon enfant : car il ne pouvait effacer les traces du vol. Il n'avait même pas pris soin de remettre le cercueil dans sa case, sûr d'ailleurs de nèlre pas soupçonné par moi. dont il avait toule la confiance.

Vous voyez, monsieur, que nous sommes des gens bien malheureux. »

11 se tut.

La nuit était venue enveloppant le petit vallon solitaire et triste, et une sorte de peur mystérieuse m'étreignait à me sentir auprès do ces êtres étranges, de cette «norte reve- nue et de ce père aux gestes effrayants.

Je ne trouvais rien à dire. Je murmu- rai :

Quelle horrible chose !...

212 LE TIC

Puis, après une minute, j'ajoutai : Si nous rentrions, il me &emble qu'il fait frais.

Et nous retournâmes vers riiôtel.

FINI

Le comte de Lormerin venait d'achever de s'habiller. Il jeta un dernier regard dans la grande glace qui tenait un panneau entier de son cabinet de toilette et sourit.

11 était vraiment encore bel homme, bien que tout gris. Haut, svelte, élégant, sans ventre, le visage maigre avec une fine moustache de nuance douteuse, qui pouvait passer pour blonde, il avait de l'allure, de la noblesse, de la distinction, ce chic enfin, ce je ne sais quoi qui établit entre deux hommes plus de différence que les millions.

214 , FINI

Il murmura :

Lormerin vit encore !

Et il entra dans son salon, l'attendait son courrier.

Sur sa table, chaque chose avait sa place, table de travail du monsieur qui ne- travaille jamais, une dizaine de lettres at- tendaient à côté de trois journaux d'opi- nions différentes. D'un seul coup de doigt il étala toutes ces lettres, comme un joueur qui donne à choisir une carte ; et il regarda les écritures, ce qu'il faisait chaque matin avant de déchirer les enveloppes.

C'était pour lui un moment délicieux d'attente, de recherche et de vague an- goisse. Que lui apportaient ces papiers fer- més et mystérieux ? Que contenaient-ils de plaisir, de bonheur ou de chagrin ? 11 les couvait de son regard rapide, reconnaissant les écritures, les choisissant, faisant deux ou

FINI 215

Irois lots, selon ce qu'il en espérait. Ici, les amis; là, les indifférents; plus loin les in- connus. Les inconnus le troublaient tou- jours un peu. Que voulaient-ils ? Quelle main avait tracé ces caractères bizarres, pleins de pensées, de promesses ou de me- naces ?

Ce jour -là, une lettre surtout arrêta son œil. Elle était simple pourtant, sans rien de révélateur; mais il la considéra avec in- quiétude, avec une sorte de frisson au cœur. Il pensa : « De qui ça peut-il être ? Je con- nais certainement cette écriture, et je ne la reconnais pas. »

Il réleva à la hauteur du visage, en la tenant délicatement entre deux doigts, cher- chant à lire à travers l'enveloppe, sans se décider à l'ouvrir.

Puis il la flaira, prit sur la table une pe- tite loupe qui traînait pour étudier tous les

210 FINI

détails des caractères. Un énervement l'en- vahissait. « De qui est-ce ? Cette main-là m'est familière, très familière. Je dois avoir lu souvent de sa prose, oui très souvent. Mais ça doit être vieux, très vieux. De qui diable ça peut-il être ? Baste ! quelque de- mande d'argent. »

Et il déchira le papier; puis il lut : « Mon cher ami, vous m'avez oubhée, sans doute, car voici vingt- cinq ans que nous ne nous sommes vus. J'étais jeune, je suis vieille. Quand je vous ai dit adien. je quittais Paris pour suivre, en province, mon mari, mon vieux mari, que vous appe- liez « mon hôpital ». Vous en souvenez - vous? Il est mort, voici cinq ans; et, main- tenant, je reviens à Paris pour marier ma fdle, car j'ai une fille, une belle fille de dix- huit ans, que vous n'avez jamais vue. Je vous ai annoncé son entrée au monde, mais

FINI ^IT

VOUS n'avez certes pas fait grande atten- tion à un aussi mince événement.

« Vous, vous êtes toujours le beau Lor- merin; on me l'a dit. Eh bien, si vous vous rappelez encore la petite Lise^. que vous appeliez I.ison, venez dîner ce soir avec elle, avec la vieille baronne de Vance, votre toujours fidèle amie, qui- vous tend, un peu émue, et contente aussi, une main dévouée, qu'il faut serrer et ne plus baiser, mon

pauvre Jaquelet.

«. Lise de Yance. »

Le cœur de Lormerin s'était mis abattre. Il demeurait au fond de son fauteuil, la let- tre sur les genoux et le regard fixe devant lui, crispé par une émotion poignante qui lui faisait monter des larmes aux yeux !

S'il avait aimé une femme dans sa vie, c'était celle-là, la petite Lise, Lise de Yance, qu'il appelait Fleur-de-Gendre , à cause de

218 FINI

la couleur étrange de ses cheveux et du gris pâle de ses yeux. Oh ! quelle fine, et johe, et charmante créature c'était, cette frôle baronne, la femme de ce vieux baron gout- teux et bourgeonneux qui l'avait enlevée brusquement en province, enfermée, sé- questrée par jalousie, par jalousie du beau Lormerin.

Oui il l'avait aimée et il avait été bien aimé aussi, croyait-il. Elle le nommait fami- lièrement Jaquelet, et elle disait ce mot d'une exquise façon.

Mille souvenirs effacés lui revenaient lointains et doux, et tristes maintenant. Un soir elle était entrée chez lui en sortant d'un bal, et ils avaient été faire un tour au bois de Boulogne : ehe décolletée, lui en veston de chambre. C'était au printemps ; il faisait doux. L'odeur de son corsage embaumait l'air tiède, l'odeur de son cor-

FINI 219

sage et aussi, un peu, celle de sa peau. Quel soir divin ! En arrivant près du lac, comme la lune tombait dans Feau à travers les branches, elle s'était mise à pleurer. Ln peu surpris, il demanda pourquoi. Elle répondit :

Je ne sais pas ; c'est la lune et l'eau qui m'attendrissent. Toutes les fois que je vois des choses poétiques, ça me serre le cœur et je pleure.

Il avait souri, ému lui-même, trouvant ça bète et charmant, cette émotion naïve de femme, de pauvre petite femme que toutes les sensations ravagent. Et il l'avait embrassée avec passion, bégayant :

Ma petite Lise, tu es exquise.

Quel charmant amour, délicat et court, ça avait été, et fmi si vite aussi, coupé net, en pleine ardeur, par cette vieille brute de baron qui avait enlevé sa femme, et qui ne

220 FhM

l'avait plus montrée à personne jamais de- puis lors !

Lormerin avait oublié, parbleu ! au bout de deux ou trois semaines. iJne femme cliasse l'autre si vite, à Paris, quand on est garçon I N'importe, il avait gardé à celle-là une petite chapelle en son cœur, car il n'avait aimé qu'elle ! Il s'en rendait bien compte maintenant.

Il se leva et prononça tout haut : « Cer- tes, j'irai dîner ce soir! » Et, d'instinct, il retourna devant sa glace pour se regarder de la tête aux pieds. Il pensait : a Elle doit avoir vieilli rudement, plus que moi. » Et il était content au fond de se montrer à elle encore beau, encore vert, de l'étonner, de l'attendrir peut-être, et de lui faire regret- ter ces jours passés, si loin, si loin !

Il revint à ses autres lettres. Elles n'a- vaient point d'importance.

FINI 221

Tout le jour il pensa à cette revenante! Comment était-elle? Gomme c'était drcMe (le se retrouver ainsi après vingt-cinq ans ! La reconnaîtrait-il seulement ?

Il fit sa toilette avec une coquetterie de femme, mit un gilet blanc, ce qui lui allait mieux, avec l'habit, que le gilet noir, fit venir le coiffeur pour lui donner un coup de fer, car il avait conservé ses cheveux, et il partit de très bonne heure pour témoi- gner de l'empressement.

La première chose qu'il vit en entrant dans un joli salon fraîchenient meublé, ce fut son propre portrait, une vieille photo- graphie déteinte, datant de ses jours triom- phants, pendue aux murs dans un cadre coquet de soie ancienne.

Il s'assit et attendit. Une porte s'ouvrit enfin derrière lui ; il se dressa brusque- ment et, se retournant, aperçut une vieille

222 FINI

dame en cheveux blancs qui lui tendait les deux mains.

11 les saisit, les baisa l'une après l'autre, longtemps : puis relevant la tête il regarda son amie.

Oui, c'était une vieille dame, une vieille dame inconnue qui avait envie de pleurer et qui souriait cependant.

Il ne put s'empêcher de murmurer :

C'est vous, Lise? Elle répondit :

Oui, c'est moi, c'est bien moi... Vous ne m'auriez pas reconnue, n'est-ce pas ? J'ai eu tant de chagrin... tant de chagrin... Le chagrin a brûlé ma vie... Me voilà main- tenant... Regardez-moi... ou plutôt non... ne me regardez pas. . . Mais comme vous êtes resté beau, vous... et jeune... Moi, si je vous avais, par hasard, rencontré dans la rue, j'aurais aussitôt crié : « Jaquelet ! »

FINI ^-l-.i

Maintenant asseyez-vous , nous allons d'abord causer. Et puis j'appellerai ma fil- lette, ma grande fille. Vous verrez comme elle me ressemble... ou plutôt comme je lui ressemblais... non, ce n'est pas encore ça : elle est toute pareille à la « moi » d'autrefois, vous verrez ! Mais j'ai voulu que nous fus- sions seuls d'abord. Je craignais un peu d'émotion de ma part au premier moment. Maintenant c'est fini, c'est passé... Asseyez- vous donc, mon ami.

Il s'assit près d'elle en lui tenant la main ; mais il ne savait que lui dire; il ne connais- sait pas cette personne-là ; il ne l'avait jamais vue, lui semblait-il. Qu'était-il venu faire en cette maison ? De quoi pourrait-il parler ? De l'autrefois ? Qu'y avait-il de commun entre elle et lui ? 11 ne se souve- nait plus de rien en face de ce visage de grand'mère. Il ne se souvenait plus de toutes

221 FINI

ces choses gentilles et douces, et tendres, et poignantes, qui avaient assailli son cœur, tantôt, quand il pensait à l'autre, à la petite Lise, à la mignonne Fleur-de-Gendre. Qu'était-elle donc devenue celle-là ? L'an- cienne, l'aimée ? Celle du rêve lointain, la blonde aux yeux gris, la. jeune, qui disait si bien : Jaquelet ?

Ils demeuraient côte à côte, immobiles, gênés tous deux, troublés, envahis par un malaise profond.

Comme ils ne prononçaient que des phrases banales, hachées et lentes, elle se leva et appuya sur le bouton de la sonnerie :

J'appelle Renée, dit-elle.

On entendit un bruit de porte, puis un bruit de robe : puis une voix jeune cria :

Me voici, maman !

Lormerin restait effaré comme devant une apparition. Il balbutia :

FINI ^25

Bonjour, mademoiselle... Puis, se tournant vers la mère : r Oh ! c'est vous !...

C'était elle, en effet, celle d'autrefois, la Lise disparue et revenue ! Il la retrouvait telle qu'on la lui avait enlevée vingt-cinq ans plus tôt. Celle-ci même était plus jeune encore, plus fraîche, plus enfant.

Il avait une envie folle d'ouvrir les bras, de l'étreindre de nouveau en lui murmu- rant dans l'oreille :

Bonjour, Lison !

Un domestique annonça :

Madame est servie !

Et ils entrèrent dans la salle à man- ger.

Que se passa-t-il dans ce dîner ? Que lui dit-on, et que put-il répondre? Il était entré dans un de ces songes étranges qui touchent à la folie. Il regardait ces deux femmes

13.

226 FINI

avec une idée fixe dans l'esprit, une idée malade de dément :

Laquelle est la vraie ?

La mère souriait répétant sans cesse :

Vous en souvient-il ?

Et c'était dans l'œil clair de la jeune fille qu'il retrouvait ses souvenirs. Vingt fois il ouvrit la bouche pour lui dire : « Vous rappelez- vous, Lison ?... » oubliant cette dame à cheveux blancs qui le regardait d'un œil attendri.

Et cependant, par instants, il ne savait plus, il perdait la tète; il s'apercevait que celle d'aujourd'hui n'était pas tout à fait pareille à celle de jadis. L'autre, l'ancienne, avait dans la voix, dans le regard, dans tout son être quelque chose qu'il ne retrouvait pas. Et il faisait de prodigieux efforts d'esprit pour se rappeler son amie, pour ressaisir ce qui lui échappait d'elle,

FINI 2-'7

ce que n'avait point cette ressuscitée. La baronne disait :

Vous avez perdu votre entrain, mon pauvre ami.

Il murmurait :

Il y a beaucoup d'autres choses que j'ai perdues !

Mais, dans son cœur tout remué, il sen- tait, comme une bète réveillée qui l'aurait mordu, son ancien amour renaître.

La jeune fille bavardait, et parfois des intonations retrouvées, des mots familiers à sa mère et qu'elle lui avait pris, toute une manière de dire et de penser, cette ressemblance d'âme et d'allure qu'on gagne en vivant ensemble, secouaient Lormerin de la tète aux pieds. Tout cela entrait en lui, faisant plaie dans sa passion rouverte.

Il se sauva de bonne heure et fit un tour sur le boulevard. Mais l'image de cette enfant

228 FINI

ie suivait, le hantait, précipitait son cœur, enfiévrait son sang. Loin des deux femmes il n'en voyait plus qu'une, une jeune, l'an- cienne, revenue, et il l'aimait comme il l'avait aimée jadis. 11 l'aimait avec plus d'ardeur, après ces vingt-cinq ans d'arrêt.

11 rentra donc chez lui pour réfléchir à cette chose bizarre et terrible, et pour son- ger à ce qu'il ferait.

Mais comme il passait, une bougie à la main, devant sa glace, devant sa grande glace oii il s'était contemplé et admiré avant de partir, il aperçut dedans un homme mûr à cheveux gris; et, soudain, il se rappela ce qu'il était autrefois, au temps de la petite Lise ; il se revit, charmant et jeune, tel qu'il avait été aimé! Alors, approchant la lumière, il se regarda de près, comme on examine à la loupe une chose étrange, in- spectant les rides, constatant ces affreux

FINI 220

ravages qu'il n'avait encore jamais aperçus. Et il s'assit, accablé, en face de lui-même, en face de sa lamentable image, en mur- murant : « Fini. Lormerin! »

MES ^5 JOURS

Je venais de prendre possession de ma chambre d'hôtel, case étroite, entre deux cloisons de papier qui laissent passer tous les bruits des voisins ; et je commençais à ranger dans l'armoire à glace mes vêtements et mon linge quand j'ouvris le tiroir qui se trouve au milieu de ce meuble. J'aperçus aussitôt un cahier de papier roulé. L'ayant déplié, je l'ouvris et je lus ce titre :

Mes v'mgl-ànq jours. C'était le journal d'un baigneur, du der-

232 MES 25 JOURS

nier occupant de ma cabine, oublié à l'heure du départ.

Ces notes peuvent être de quelque intérêt pour les gens sages et bien portants qui ne quittent jamais leur demeure. C'est pour eux que je les transcris ici sans en changer une lettre.

Châtel-Guyon, V.\ juillet.

Au premier coup d'œil, il n'est pas gai, ce pays. Donc, je vais y passer vingt-cinq jours pour soigner mon foie, mon estomac et maigrir un peu. Les vingt-cinq jours d'un baigneur ressemblent beaucoup aux vingt-huit jours d'un réserviste; ils ne sont faits que de corvées, de dures corvées. Aujourd'hui, rien encore, je me suis installé, j'ai fait connaissance avec les lieux et avec

MES iîo JOURS 23:{

le médecin. ChiUel-Guyon se compose d'un ruisseau coule de l'eau jaune, entre plu- sieurs mamelons, oii sont plantés un casino, des maisons et des croix de pierre.

Au bord du ruisseau, au fond du vallon, on voit un bâtiment carré entouré d'un petit jardin ; c'est l'établissement de bains. Des gens tristes errent autour de cette bâtisse : les malades. Un grand silence règne dans les allées ombragées d'arbres, car ce n'est pas ici une station de plaisir, mais une vraie station de santé ; on s'y soigne avec conviction ; et on y guérit, paraît-il.

Des gens compétents affirment même que les sources minérales y font de vrais miracles. Cependant aucun er vota n'est suspendu autour du bureau du caissier.

De temps en temps, un monsieur ou une dame s'approche d'un kiosque, coiffé d'ar-

234 MES 25 JOURS

doises, qui abrite une femme de mine souriante et douce, et une source qui bouil- lonne dans une vasque de ciment. Pas un mot n'est échangé entre le malade et la gardienne de l'eau sruérisseuse. Celle-ci tend à l'arrivant un petit verre tremblo- tent des bulles d'air dans le liquide trans- parent. L'autre boit et s'éloigne d'un pas grave, pour reprendre sous les arbres sa promenade interrompue.

xVucun bruit dans ce petit parc, aucun souffle d'air dans les feuilles, aucune voix ne passe dans ce silence. On devrait écrire à l'entrée du pays: «. Ici on ne rit plus, on se soigne. »

Les gens qui causent ressemblent à des muets qui ouvriraient la bouche pour si- muler des sons, tant ils ont peur de laisser s' échapper leur voix.

Dans l'hôtel, même silence. C'est un grand

MES i!o JOURS 23o

hôtel oïl Ton dîne avec gravité entre gens comme il faut qui n'ont rien à se dire. Leurs manières révèlent le savoir-vivre, et leurs visages reflètent la conviction d'une supériorité dont il serait peut-être difficile à quelques-uns de donner des preuves effec- tives.

A deux heures, je fais l'ascension du Ca- sino, petite cabane de bois perchée sur un monticule oi^i l'on grimpe par des sentiers de chèvre. Mais la vijie, de là-haut, est admirable. Chàtel-Guyon se trouve placé dans un vallon très étroit, juste entre la plaine et la montagne. J'aperçois donc à gauche les premières grandes vagues des monts auvergnats couverts de bois, et mon- trant, par places, de grandes taches grises, leurs durs ossements de laves, car nous sommes au pied des anciens volcans. A droite, par l'étroite échancrure du vallon.

23r, MES 2o JOURS

je découvre une plaine infinie comme la mer, noyée dans une brume bleuâtre qui laisse seulement deviner les villages, les villes, les champs jaunes de blé mûr et les xi carrés verts des prairies ombragés de pom- miers. C'est la Limagne, immense et plate, toujours enveloppée dans un léger voile de vapeurs.

Le soir est venu. Et maintenant, après avoir dîné solitaire, j'écris ces lignes auprès de ma fenêtre ouverte. J'entends là-bas, en face, le petit orchestre du Casino qui joue des airs, comme un oiseau fou qui chante- rait, tout seul, dans le désert.

Un chien aboie de temps en temps. Ce grand calme fait du bien. Bonsoir.

\iS juillel. Rien. J'ai pris unbain, plus une douche. J'ai bu trois verres d'eau et j'ai marché dans les allées du parc, un quart d'heure entre chaque verre, plus une demi-

MES Sî") JOURS 237

heure après le dernier. J'ai commencé mes vingt-cinq jours.

17 jiàlleL Remarqué deux jolies femmes mystérieuses qui prennent leurs bains et leurs repas après tout le monde.

{^juillet. Rien.

\S) juillet. Revu les deux jolies femmes. Elles ont du chic et un petit air je ne sais quoi qui me plaît beaucoup.

"10 juillet . Longue promenade dans un charmant vallon boisé jusqu'à l'Ermitage de Sans-Souci. Ce pays est délicieux, bien que triste, mais si calme, si doux, si vert. On rencontre par les chemins de montagne les voitures étroites chargées de foin que deux vaches traînent d'un pas lent, ou retiennent dans les descentes, avec un grand effort de leurs tètes bées ensemble. Un homme coiffé d'un grand chapeau noir les dirige avec une mince baguette en les touchant au flanc ou

238 MES 25 JOURS

sur le front; et souvent d'un simple geste, d'un geste énergique et grave, il les arrête brusquement quand la charge trop lourde précipite leur marche dans les descentes trop dures.

L'air est bon à boire dans ces vallons. Et s'il fait très chaud, la poussière porte une légère et vague odeur de vanille et d'étable; car tant de vaches passent sur ces routes qu'elles y laissent partout un peu d'elles. Et cette odeur est un parfum, alors qu'elle se- rait une puanteur, venue d'autres ani- maux.

121 juillet . Excursion au vallon d'En- val. C'est une gorge étroite enfermée en des rochers superbes au pied même de la mon- tagne. Un ruisseau coule au milieu des rocs amoncelés.

Gomme j'arrivais au fond de ce ravin, j'entendis des voix de femmes, et j'aperçus

MES -2o JOURS 239

bientôt les deux dames mystérieuses de mon hôtel, qui causaient assises sur une pierre.

L'occasion me parut bonne et je me pré- sentai sans hésitation. Mes ouvertures furent reçues sans embarras. Nous avons fait route ensemble pour revenir. Et nous avons parlé de Paris; elles connaissent, paraît-il, beau- coup de gens que je connais aussi. Qui est-ce ?

Je les reverrai demain. Rien de plus amu- sant que ces rencontres-là.

2:2 juillet. Journée passée presque entière avec les deux inconnues. Elles sont, ma foi, fort jolies, l'une brune et l'autre blonde. Elles se disent veuves? Hum?...

Je leur ai proposé de les conduire à Royat demain et elles ont accepté.

Ghàtel-Guyon est moins triste que je n'avais pensé en arrivant.

2iO MES :>o JOURS

:23 juillet. Journée passée à Royat. Royat est un pâté d'hôtels au fond d'une vallée, à la porte de Glermont-Ferrand. Reaucoup de monde. Grand parc plein de mouvement. Superbe vue du Puy-de-Dôme aperçu au bout d'une perspective de vallons.

On s'occupe beaucoup de mes compa- gnes, ce qui me flatte. L'homme qui escorte une jolie femme se croit toujours coiffé d'une auréole ; à plus forte raison celui qui passe entre deux jolies femmes. Rien ne plaît autant que de dîner dans un restau- rant bien fréquenté, avec une amie que tout le monde regarde ; et rien d'ailleurs n'est plus propre à poser un homme dans l'estime de ses voisins.

Aller au Rois, traîné par une rosse, ou sortir sur le boulevard, escorté par un lai- deron, sont les deux accidents les plus humihants qui puissent frapper un cœur

MES 25 JOURS 241

délicat, préoccupé de l'opinion des autres. De tous les luxes, la femme est le plus rare et le plus distingué, elle est celui qui coûte le plus cher, et qu'on nous e'nvie le plus ; elle est donc aussi celui que nous devons aimer le mieux à étaler sous les yeux jaloux du public.

Montrer au monde une jolie femme à son bras, c'est exciter, d'un seul coup, toutes les jalousies ; c'est dire : voyez, je suis riche, puisque je possède cet objet rare et coûteux ; j'ai du goût, puisque j'ai su trouver cette perle; peut-être même en suis-je aimé, à moins que je ne sois trompé par elle, ce qui prouverait encore que d'autres aussi la jugent charmante.

Mais quelle honte que de promener par la ville une femme laide !

Et que de choses humihantes cela laisse entendre !

En principe, on la suppose votre femme

242 MES "23 JOURS

légitime, car comment admettre qu'on pos- sède une vilaine maîtresse ? Une vraie femme peut être disgracieuse, mais sa lai- deur signifie alors mille choses désagréables pour vous. On vous croit d'abord notaire ou magistrat, ces deux professions ayant le monopole des épouses grotesques et bien dotées. Or, n'est-ce point pénible pour un homme? Et puis cela semble crier au public que vous avez l'odieux courage et même l'obligation légale de caresser cette face ridicule et ce corps mal bâti, et que vous aurez sans doute l'impudeur de rendre mère cet être peu désirable, ce qui est bien le comble du ridicule.

24 juillet. Je ne quitte plus les deux veuves inconnues que je commence à bien connaître. Ce pays est déhcieux et notre hôtel excellent. Bonne saison. Le traitement me fait un bien infini.

MES -2o JOURS 243

:25 jiiilk'l. Promenade en landau au lac de Tazenat. Partie exquise et inattendue, décidée en déjeunant. Départ brusque en sortant de table. Après une longue route dans les montagnes, nous apercevons sou- dain un admirable petit lac, tout rond, tout bleu, clair comme du verre, et gîté dans le fond d'un ancien cratère. Un côté de cette cuve immense est aride, Tautre boisé. Au milieu des arbres une maisonnette oîi dort un homme aimable et spirituel, un sage qui passe ses jours dans ce lieu virgilien. Ilnous ouvre sa demeure. Une idée me vient. Je crie : Si on se baignait !... '( Oui, dit-on, mais... des costumes. »

Bah ! nous sommes au. désert.

Et on se baigne !

Si j'étais poète, comme je dirais cette vi- sion inoubliable des corps jeunes et nus dans la transparence de l'eau! La côte in-

24i MES 2o JOURS

clinée et haute enferme le lac immobile, luisant et rond comme une pièce d'argent; le soleil y verse en pluie sa lumière chaude ; et le long des roches, la chair blonde glisse dans Tonde presque invisible les nageu- ses semblent suspendues. Sur le sable du fond on voit passer l'ombre de leurs mou- vements !

^Q juillet. Quelques personnes sem- blent voir d'un œil choqué et mécontent mon intimité rapide avec les deux veuves !

Il existe donc des gens ainsi constitués qu'ils s'imaginent la vie faite pour s'embêter. Tout ce qui paraît être amusement devient aussitôt une faute de savoir-vivre ou de morale. Pour eux, le devoir a des rèsrles in- flexibles et mortellement tristes.

Je leur ferai observer avec humilité que le devoir n'est pas le même pour les Mor- mons, les Arabes, les Zoulous, les Turcs,

MES 25 JOURS -4;;

les Anglais ou les Français. Et qu'il se trouve des gens fort honnêtes chez tous ces peuples.

Je citerai un seul exemple. Au point de vue des femmes, le devoir anglais est fixé à neuf ans, tandis que le devoir français ne commence qu'à quinze ans. Quant à moi je prends un peu du devoir de chaque peuple et j'en fais un tout comparable à la morale du saint roi Salomon.

"11 juillet. Bonne nouvelle. J'ai maigri de six cent, vingt grammes. Excellente, cette eau de Ghâtel-Guyon! J'emmène les veuves dîner à Riom. Triste ville dont l'anagramme constitue un fâcheux voisinage pour des sources guérisseuses : Riom, Mori.

'^'^ juillet. Patatras. Mes deux veuves

Font reçu la visite de deux messieurs qui

'viennent les chercher. Deux veufs sans

doute. Elles partent ce soir. Elles m'ont

écrit sur un petit papier.

14.

246 MES 2o JOURS

:29 juillet. Seul 1 Longue excursion à pied à l'ancien cratère de la Nachère. Vue superbe.

30 jiùllel . —Rien. Je fais le traitement.

3iy?//7^/. Dito. Dito.

Ce joli pays est plein de ruisseaux infects. Je signale à la municipalité si négligente l'a- bominable cloaque qui empoisonne la route en face du grand hôtel. On y jette tous les débris de cuisine de cet établissement. C'est un bon foyer de choléra.

1^'' août. Rien. Le traitement.

'2 août. Admirable promenade à Chà- teauneuf, station de rhumatisants tout le monde boite. Rien de plus drôle que cette population de béquillardsî

3 août. Rien. Le traitement.

4 août. Dito. Dito.

5 août. Dito. Dito.

6 août. Désespoir!... Je viens de me

iMES î*o JOURS 247

peser. J'ai engraissé de trois cent dix gram- mes. Mais alors ?.,.

T aoù/. Soixante- six kilomètres en voi- ture dans la montagne. Je ne dirai pas le nom du pays par respect pour ses femmes.

On m'avait indiqué cette excursion comme belle et rarement faite. Après quatre heures de chemin, j'arrive à un village assez joli, au bord d'une rivière, au milieu d'un admi- rable bois de noyers. Je n'avais pas encore vu en Auvergne une forêt de noyers aussi importante.

Elle constitue d'ailleurs toute larichessedu pays, car elle est plantée sur le communal. Ce communal, autrefois, n'était qu'une côte nue couverte de broussailles. Les autorités essayèrent en vain de le faire cultiver ; c'est à peine s'il servait à nourrir quelques moutons.

C'est aujourd'hui un superbe bois, grâce aux' femmes, et il porte un nom bizarre :

258 MES 2o JOURS

on le nomme « les péchés de M. le curé ». Or, il faut dire que les femmes de la mon- tagne ont la réputation d"être légères, plus légères que dans la plaine. Un garçon qui les rencontre leur doit au moins un baiser ; et s'il ne prend pas plus, il n'est qu'un sot. A penser juste, cette manière de voir est la seule logique et raisonnable. Du moment que la femme, qu'elle soit de la ville ou des champs, a pour mission naturelle de plaire à l'homme, l'homme doit toujours lui prou- ver qu'elle lui plaît. S'il s'abstient de toute démonstration, cela signifie donc qu'il la trouve laide ; c'est presque injurieux pour elle. Si j'étais femme je ne recevrais pas une seconde fois un homme qui ne m'au- rait point manqué de respect à notre première rencontre, car j'estimerais qu'il a manqué d'égards pour ma beauté, pour mon charme, et pour ma qualité de femme.

MES 25 JOURS 249

Donc les garçons du village X... prou- vaient souvent aux femmes du pays qu'ils les trouvaient de leur goût, et le curé ne pouvant parvenir à empêcher ces démon- strations aussi galantes que naturelles, réso- lut de les utiliser au profit de la prospérité générale. Il imposa donc comme pénitence à toute femme qui avait failli de planter un noyer sur le communal. Et l'on vit chaque nuit des lanternes errer comme des feux fol- lets sur la colline, car les coupables ne te- naient guère à faire en plein jour leur péni- tence.

En deux ans il n'y eut plus de plaôe sur les terrains appartenant au village; et on compte aujourd'hui plus de trois mille ar- bres magnifiques autour du clocher qui sonne les offices dans leur feuillage. Ce sont les péchés de M. le curé.

Puisqu'on cherche tant les moyens de

2oO MES JOURS

reboiser la France, radministration des fo- rêts ne pourrait-elle s'entendre avec le clergé pour employer le procédé si simple qu'in- venta cet humble curé ?

7 août. Traitement.

8 aoùl. Je fais mes malles et mes adieux au charmant petit pays tranquille et silencieux, à la montagne verte, aux vallons calmes, au casino désert d'où l'on voit, tou- jours voilée de sa brume légère et bleuâtre, l'immense plaine de la Limagne.

Je partirai demain matin.

Le manuscrit s'arrêtait là. Je n'y veux rien ajouter, mes impressions sur le pays n'ayant pas été tout à fait les mêmes que celles de mon prédécesseur. Car je n'y ai pas trouvé les deux veuves î

OUESTION DU LITIN

Cette question du latin, dont on nous abrutit depuis quelque temps, me rappelle une histoire, une histoire de ma jeunesse.

Je finissais mes études chez un marchand de soupe, d'une grande ville du centre, à l'institution Kobineau, célèbre dans toute la province par la force des études latines (ju'on y faisait.

Depuis dix ans, l'institution Robineau battait, à tous les concours, le lycée impé- rial de la ville et tous les collèges des sous- préfectures, et ses succès constants étaient

2o2 LA QUESTION DU LATIN

dus, disait-on, à un pion, un simple pion, M. Piquedent, ou plutôt le père Piquedent.

C'était un de ces demi-vieux tout gris, dont il est impossible de connaître Tàge et dont on devine l'histoire à première vue. Entré comme pion à vingt ans dans une institution quelconque, afin de pouvoir pousser ses études jusqu'à la licence es lettres d'abord, et jusqu'au doctorat ensuite, il s'était trouvé engrené de telle sorte dans cette vie sinistre qu'il était resté pion toute ,sa vie. Mais son amour pour le latin ne l'avait pas quitté et le harcelait à la façon d'une passion malsaine. Il continuait à lire les poètes, les prosateurs, les historiens, à les interpréter, à les pénétrer, à les com- menter, avec une persévérance qui touchait à la manie.

Un jour, l'idée lui vint de forcer tous les élèves de son étude à ne lui répondre qu'en

LA QUESTION DU LATIN 253

latin; et il persista dans cette résolution, jusqu'au moment ou ils furent capables de soutenir avec lui une conversation entière, comme ils l'eussent fait dans leur langue maternelle.

Il les écoutait ainsi qu'un chef d'or- chestre écoute répéter ses musiciens, et à tout moment frappant son pupitre de sa règle :

Monsieur Lefrère, monsieur Lefrère, vous faites un solécisme! Vous ne vous rappelez donc pas la règle?...

Monsieur Plantel, votre tournure de phrase est toute française et nullement la- tine. Il faut comprendre le génie d'une langue. Tenez, écoutez-moi...

Or, il arriva que les élèves de l'institution Robineau emportèrent, en fin d'année, tous les prix de thème, version et discours latins.

15

2o4 LA QUESTION DU LATIN

L'an suivant, le patron, un petit liomme rusé comme un singe, dont il avait d'ail- leurs le physique grimaçant et grotesque, fit imprimer sur ses programmes, sur ses réclames et peindre sur la porte de son ins(titution :

« Spécialité d'études latines. Cinq premiers prix remportés dans les cinq classes du Lycée.

« Deux prix d'honneur au Concours géné- ral avec tous les lycées et collèges de France. »

Pendant dix ans l'institution Robineau triompha de la même façon. Or, mon père, alléché par ces succès, me mit comme externe chez ce Robineau que nous appe- lions Robinetto ou Robinettino, et me fit prendre des répétitions spéciales avec le père Piquedent, moyennant cinq francs l'heure, sur lesquels le pion touchait deux

LA QUESTION DU LATIN 2oa

francs et le patron trois francs. J'avais alors dix-huit ans, et j'étais en philosophie.

Ces répétitions avaient lieu dans une pe- tite chambre qui donnait sur la rue. Il advint que le père Piquedent, au lieu de me parler latin, comme il faisait à l'étude, me raconta ses chagrins en français. Sans parents, sans amis, le pauvre bonhomme me prit en affection et versa dans mon cœur sa misère.

Jamais depuis dix ou quinze ans il n'a- vait causé seul à seul avec quelqu'un.

Je suis comme un chêne dans un dé- sert, disait-il. Sïctit quercus in .^oUtudine.

Les autres pions le dégoûtaient ; il ne connaissait personne en ville, puisqu'il n'avait aucune liberté pour se faire des relations.

Pas même les nuits, mon ami, et c'est le plus dur pour moi. Tout mon rêve serait

2û6 LA QUESTION DU LATIN

d'avoir une chambre avec meubles, mes livres, de petites choses qui m'appartien- draient et auxquelles les autres ne pour- raient pas toucher. Et je n'ai rien à moi, rien que ma culotte et ma redingote, rien, pas même mon matelas et mon oreiller ! Je n'ai pas quatre murs oi^i m'enfermer, ex- cepté quand je viens pour donner une leçon dans cette chambre. Comprenez- vous ça, vous ; un homme qui passe toute sa vie sans, avoir jamais le droit, sans trouver jamais le temps de s'enfermer tout seul, n'importe où, pour penser, pour réfléchir, pour tra- vailler, pour rêver ? Ah ! mon cher, une clef, la clef d'une porte qu'on peut fermer, voilà le bonheur, le voilà, le seul bonheur !

Ici, pendant le jour, l'étude avec tous ces galopins qui remuent, et pendant la nuit le dortoir avec ces mornes galopins, qui ronflent. Et je dors dans un lit pubHc au

LA QUESTION DU LATIN 257

bout des deux files de ces lits de polissons que je dois surveiller. Je peux jamais être seul, jamais! Si je sors, je trouve la rue pleine de monde, et quand je suis fati- gué de marcher, j'entre dans un café plein de fumeurs et de joueurs de billard. Je vous dis que c'est un bagne. Je lui demandais :

Pourquoi n'avez-vous pas fait autre chose, monsieur Piquedent?

Il s'écriait :

Et quoi, mon petit ami, quoi? Je ne suis ni bottier, ni menuisier, ni chapelier, ni boulanger, ni coiffeur. Je ne sais que le latin, moi, et je n'ai pas de diplôme qui me permette de le vendre cher. Si j'étais doc- teur, je vendrais cent francs ce que je vends cent sous; et je le fournirais sans doute de moins bonne qualité, car mon titre suffirait à soutenir ma réputation.

25S LA QUESTION DU LATIN

Parfois il me disait :

Je n'ai de repos dans la vie que les heures passées avec vous. Ne craignez rien, vous n'y perdrez pas. A l'étude, je me rat- traperai en vous faisant parler deux fois plus que les autres.

Un jour je m'enhardis, et je lui offris une cigarette. Il me contempla d'abord avec stupeur, puis il regarda la porte :

Si on entrait, mon cher !

Eh bien, fumons à la fenêtre, lui dis-

je-

Et nous allâmes nous accouder à la fenêtre sur la rue, en cachant au fond de nos mains arrondies en coquille les minces rouleaux de tabac.

En face de nous était une boutique de repasseuses : quatre femmes en caraco blanc promenaient sur le linge, étalé devant elles, le fer lourd et chaud qui dégageait une buée.

LA QUESTION DU LATIN 259

Tout à coup une autre, une cinquième portant au bras un large panier qui lui fai- sait plier la taille, sortit pour aller rendre aux clients leurs chemises, leurs mouchoirs et leurs draps. Elle s'arrêta sur la porte comme si elle eût été fatiguée déjà; puis elle leva les yeux, sourit en nous voyant fumer, nous jeta, de sa main restée libre, un baiser narquois d'ouvrière insouciante ; et elle s'en alla d'un pas lent, en traînant ses chaussures.

C'était une fille de vingt ans, petite, un peu maigre, pâle, assez jolie, l'air gamin, les yeux rieurs sous des cheveux blonds mal peignés.

Le père Piquedent, ému, murmura :

Quel métier, pour une femme ! Un vrai métier de cheval.

Et il s'attendrit sur la misère du peuple. 11 avait un cœur exalté de démocrate senti-

260 LA QUESTION DU